DEUXIÈME PARTIE.
Reading edition
ALICE.
Dans un joli petit hôtel du faubourg Saint-Germain, plusieurs personnes étaient réunies autour de madame de T... Que madame de T... fût comtesse ou marquise, c'est ce que je n'ai pas retenu et ce qui importe le moins. Elle avait un nom plus doux à prononcer qu'un titre quelconque: elle s'appelait Alice.
Elle était ce jour-là au milieu de ses nobles parents; aucun ne lui ressemblait. Ils étaient rogues et fiers. Elle était simple, modeste et bonne.
C'était une femme de vingt-cinq ans, d'une beauté pure et touchante, d'un esprit mur et sérieux, d'une tournure jeune et pleine d'élégance. Au premier abord, cette beauté avait un caractère peut-être trop chaste et trop grave pour qu'il y eût moyen de mettre, comme on dit, un roman sur cette figure-là. L'extrême douceur du regard, la simplicité des manières et des ajustements, le parler un peu lent, l'expression plus juste et plus sensée qu'originale et brillante, tous ces dehors s'accordaient parfaitement avec tout ce que le monde savait de la vie d'Alice de T... Un mariage de convenance, un veuvage sans essai et sans désir de nouvelle union, une absence totale de coquetterie, aucune ambition de paraître, une conduite irréprochable, une froideur marquée et quelque peu hautaine avec les hommes à succès, une bienveillance désintéressée à l'égard des femmes, des amitiés sérieuses sans intimité exclusive, c'était là tout ce qu'on en pouvait dire. Lions et lionnes de salons la détestaient et la déclaraient impertinente, bien qu'elle fût d'une politesse irréprochable, savante même, et calculée comme l'est celle d'une personne fière à bon droit, au milieu des sots et des sottes. Les gens de coeur et d'esprit, qui sont en minorité dans le monde, l'estimaient au contraire; mais ils lui eussent voulu plus d'abandon et d'élan. Quelques observateurs l'étudiaient, cherchant à découvrir un secret de femme sous cette réserve inexplicable; mais ils y perdaient leur science. Cependant, disaient-ils, cet oeil noir si calme a des éclairs rapides presque insaisissables; ces lèvres qui parlent si peu ont quelquefois un tremblement nerveux, comme si elles refoulaient une pensée ardente; cette poitrine si belle et si froide a comme des tressaillements mystérieux. Puis tout cela s'efface avant qu'on ait pu l'étudier, avant qu'on puisse dire si c'est une aspiration violentée par la prudence, ou quelque bâillement de profond ennui étouffé par le savoir-vivre.
Revenue depuis peu de jours de la campagne, elle revoyait ses parents pour la première fois depuis six mois environ. Ils avaient remarqué qu'elle était changée, amincie, pâlie extrêmement, et que sa gravité ordinaire avait quelque chose d'une nonchalance chagrine.
—Ma nièce, lui disait sa vieille tante la marquise, la campagne ne vous a point profité cette année. Vous y êtes restée trop longtemps, vous y avez pris de l'ennui.
—Ma chère, disait une cousine fort laide, vous ne vous soignez pas. Vous montez trop à cheval; j'en suis sûre, vous lisez la soir, vous vous fatiguez. Vos lèvres sont blêmes et vos yeux cernés.
—Ma cousine, ajoutait un jeune fat, frère de la précédente, il faut vous remarier absolument. Vous vivez trop seule, vous vous dégoûtez de la vie.
Alice répondait, avec un sourire un peu forcé, qu'elle ne s'était jamais mieux portée, et qu'elle aimait trop la campagne pour s'y ennuyer un seul instant.
—Et votre fils, ce cher Félix, arrive-t-il bientôt? dit un un vieil oncle.
—Ce soir ou demain, j'espère, dit madame de T...; je l'ai devancé de quelques jours, son précepteur me l'amène. Vous le trouverez grandi, embelli, et fort comme, un petit paysan.
—J'espère pourtant que vous ne l'élevez point tout à fait à la Jean-Jacques? reprit l'oncle. Êtes-vous contente de ce précepteur que vous lui avez trouvé là-bas.
—Fort contente, jusqu'à présent.
—C'est un ecclésiastique? demanda la cousine.
—Non, c'est un homme fort instruit.
—Et où l'avez-vous déterré?
—Tout près de moi, dans les environs de ma terre.
—Est-ce un jeune homme? demanda le cousin d'un air qui voulait être malin.
—C'est un jeune homme, répondit tranquillement Alice; mais il a l'air plus grave que vous, Adhémar, et je le crois beaucoup plus raisonnable. Mais, ajouta-t-elle en regardant la pendule, le notaire va venir, et je crois, mon cher oncle et ma chère tante, que nous ferions mieux de nous occuper de l'objet qui nous rassemble.
—Ah! c'est un objet bien triste! dit la tante avec un profond soupir.
—Oui, dit gravement madame de T..., cela renouvelle pour moi surtout une douleur à peine surmontée.
—Cet odieux mariage, n'est-ce pas? dit la cousine.
—Je ne puis songer à autre chose, reprit Alice, qu'à la perte de mon frère.
Et, comme ce souvenir fut accueilli froidement, le coeur d'Alice se serra et des larmes vinrent au bord de sa paupière; mais elle les contint. Sa douleur n'avait pas d'écho dans ces coeurs altiers.
Le notaire, un vieux notaire obséquieux en saluts, mais impassible de figure, entra, fut reçu poliment par madame de T..., sèchement par les autres, s'assit devant une table, déplia des papiers, lut un testament et fut écouté dans un profond silence. Après quoi, il y eut des réflexions faites à voix basse, un chuchotement de plus en plus agité autour d'Alice; enfin on entendit la voix de la noble tante s'élever sur un diapason assez aigre, et dire, sans pouvoir se contenir davantage:
—Eh quoi, ma nièce, vous ne dites rien? vous n'êtes pas indignée! je ne vous conçois pas! votre excès de bienveillance vous nuira dans le monde, je vous en avertis.
—Je ne me vante d'aucune bienveillance pour la personne dont nous parlons, répondit madame de T...; je ne la connais pas. Mais je sais et je vois que mon frère l'a réellement épousée.
—Oui! mais il est mort; et elle ne nous est de rien, s'écria l'autre dame.
—Vous tranchez lestement le noeud du mariage, ma cousine, reprit Alice. Demandez à monsieur le notaire s'il fait aussi bon marché de la question civile que vous de la question religieuse.
—Les actes civils, le contrat, le testament, tout cela est en bonne forme, dit le notaire en se levant. J'ai fait connaître mon mandat et mes pouvoirs; je me retire, s'il y a procès, ce que je regarde comme impossible...
—Non, non! pas de procès, répondit gravement le vieux oncle: ce serait un scandale; et nous n'avons pas envie de proclamer cet étrange mariage, en lui donnant le retentissement des journaux de palais et des mémoires à consulter. Sachez, monsieur, que, pour des gens comme nous, la question d'argent n'est pas digne d'attention. Mon neveu était maître de sa fortune; qu'il en ait disposé en faveur de son laquais, de son chien ou de sa maîtresse, peu nous importe... Mais notre nom a été souillé par une alliance inqualifiable; et nous sommes prêts à faire tous les sacrifices pour empêcher cette fille de le porter.
—Je ne me charge pas, moi, de porter une pareille proposition, dit le notaire; et mon ministère ici est rempli. La question de savoir si vous accueillerez madame la comtesse de S... comme une parente, ou si vous la repousserez comme une ennemie, n'est pas de mon ressort. Je vous laisse la discuter, d'autant plus que mon rôle de mandataire de cette personne semble augmenter l'esprit d'hostilité que je rencontre ici contre elle. Madame de T..., j'ai l'honneur de vous présenter mon profond respect; Mesdames... Messieurs...
Et le vieux notaire sortit en faisant de grandes révérences à droite et à gauche; des révérences comme les jeunes gens n'en font plus.
—Cet homme a raison, dit le jeune beau-fils en moustaches blondes, qui n'avait paru, pendant la lecture des papiers, occupé que du vernis de ses bottes et de sa canne a tête de rubis. Je crois qu'il eût mieux valu se taire devant lui. Il va reporter à sa cliente toutes nos réflexions...
—Il est bon qu'elle les sache, mon fils, s'écria la vieille tante. Je voudrais qu'elle fût ici, dans un coin, pour les entendre et pour se bien pénétrer de notre mépris.
—Vous ne connaissez pas ces femmes-là, maman, reprit le jeune homme d'un ton de pédantisme adorable et avec un sourire de judicieuse fatuité: elles triomphent du dépit qu'elles causent, et toute leur gloire est de faire enrager les gens comme il faut.
—Qu'elle vienne essayer de me narguer! dit la cousine d'une voix sèche et mordante, et vous verrez comme je lui fermerai ma porte au nez!
—Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc lui ouvrir la vôtre, que vous ne protestiez pas avec nous?
—Je n'en sais rien, répondit madame de T..., cela dépendra tout à fait de sa conduite et de sa manière d'être; mais ce que je sais, c'est qu'il me serait beaucoup plus difficile qu'à vous de l'humilier et de l'outrager. Elle ne se trouve être votre parente qu'à un certain degré, au lieu que moi... je suis sa belle-soeur! elle est la veuve de mon frère, d'un homme qu'elle a aimé, que je chérissais, et pour lequel aucun de vous n'a eu, dans les dernières années de sa vie, beaucoup d'indulgence.
Au mot de belle-soeur, un cri d'indignation avait retenti dans tout le salon, et la vieille tante s'était vigoureusement frappé la poitrine de son éventail; la Cousine abaissa son voile sur sa figure; l'oncle soupira; le beau cousin se dandina et fit crier le parquet sous un léger trépignement d'ironie. D'autres parents, qui se trouvaient là, et qui jouaient convenablement, de l'oeil et du sourire, leur rôle de comparses, chuchotèrent et se promirent les uns aux autres de ne pas imiter l'exemple de madame de T...
«Ma chère nièce, dit enfin l'oncle, je ne suis pas le partisan de vos idées philosophiques; je suis un peu trop vieux pour abjurer mes principes, quoique je pusse le faire avec vous en bonne compagnie. Je connais votre bonté excessive, et ne suis pas étonné de vous voir fermer l'oreille à la vérité, quand cette vérité est une condamnation sans appel. Vous espérez toujours justifier et sauver ceux qu'on accuse; mais ici, vous y perdrez vos bonnes intentions et tous vos généreux arguments. Renseignez-vous, informez-vous, et vous reconnaîtrez que la clémence vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle créature infâme a été appelée par votre frère à l'honneur de porter son nom et d'hériter de ses biens, vous ne nous exposerez pas à la remontrer chez vous, et vous nous dispenserez du pénible devoir de l'en faire sortir.»
Cet avis fut adopté avec chaleur, et madame de T..., restée seule de son avis, se trouva bientôt tête à tête avec son cousin. Les autres parents se retirèrent, craignant de la confirmer dans sa résistance par une trop forte obsession. Ils la savaient courageuse et ferme, malgré ses habitudes de douceur.
—Ah ça, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu'ils furent tous sortis, est-ce sérieusement que vous parlez d'admettre Isidora auprès de vous?
—Je n'ai parlé que d'examiner ma conscience et mon jugement sur le parti que j'aie prendre, Adhémar: mais, en attendant, je vous engage, par respect pour nous-mêmes, à oublier ce nom d'Isidora, sous lequel madame de S... vous est sans doute désavantageusement connue. Il me semble que, plus vous l'outragerez dans vos paroles, plus vous aggraverez la tâche imprimée à notre famille.
—Désavantageusement connue? Non, je ne me servirai pas de ce mot-la, repartit le cousin en caressant sa barbe couleur d'ambre. C'était une trop belle personne pour que l'avantage de la connaître ne fut pas recherché par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans les relations qu'une femme comme vous pourrait avoir avec une femme comme elle... Alors je présume que...
—Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez à me faire entendre, et je vous déclare que je ne trouve pas cela risible. C'est comme un affront que vous vous plaisez à imprimer à la mémoire de mon frère, et votre gaieté, en pareil cas, me fait mal.
—Ne vous fâchez pas, ma chère Alice, et ne prenez donc pas les choses si sérieusement. Eh! bon Dieu, où en serions-nous si tous les ridicules de ce genre étaient de sanglants affronts? Dans notre vie de jeunes gens, lequel de nous n'a connu la mauvaise fortune de voir ou de ne vas voir sa maîtresse s'oublier un instant dans les bras d'un ami et même d'un cousin? Peccadilles que tout cela! Vous ne pouvez pas vous douter de ce que c'est que la vie de jeune homme, ma cousine; vous, surtout, qui vous plaisez, avant le temps, à mener la vie d'une vieille femme: vous n'avez pas la moindre notion...
—-Dieu merci! c'est assez, Adhémar, je ne tiens pas à vos enseignements. Je ne vous demande qu'un mot. Cette femme n'a-t-elle pas aimé beaucoup mon frère, dites?
—Beaucoup! c'est possible. Ces femmes-là aiment parfois l'homme qu'elles trompent cent fois le jour. Quand je vous dis que vous ne pouvez pas les juger!
—Je le sais, et ce m'est une raison de plus de ne pas les condamner sans chercher à les comprendre.
—Parbleu! ma chère, c'est une étude qui vous mènera loin, si vous en avez le courage; mais je ne crois point que vous l'ayez.
—Enfin, répondez-moi donc, Adhémar. Je sais que le passé de cette femme été plein d'orages...
—Le mot est bénin.
—D'égarements, si vous voulez; mais je sais aussi que, depuis plusieurs années, elle s'est conduite avec dignité; et la marque de haute estime que mon frère a voulu lui donner en l'épousant à son lit de mort, en est une preuve. Parlez donc; pensez-vous, en vôtre âme et conscience, qu'elle ait épuré sa conduite et amélioré sa vie par l'envie qu'elle avait de le rendre heureux, ou par un calcul intéressé qu'elle aurait fait de l'épouser?
—D'abord, Alice, je nie le principe; je suis donc forcé de nier la conséquence. Cette femme avait pris l'habitude de l'hypocrisie: elle mettait plus d'art dans sa conduite; elle avait éloigné d'elle tous ses anciens amants; elle se tenait renfermée, ici à côté, dans le pavillon du jardin de votre frère; elle cultivait des fleurs; elle lisait des romans et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne! elle faisait l'esprit fort, la femme blasée, la compagne mélancolique la pécheresse convertie, et ce pauvre Félix se laissait prendre à tout cela. Mais quand je vous dirai, moi, que la veille de leur départ pour l'Italie, dans le temps où cette fille passait, aux yeux de Félix, pour un ange, que je l'ai reconnue, au bal de l'Opéra, en aventure non équivoque avec un joli garçon de province, maître d'école ou clerc de procureur, à en juger par sa mine!...
—Vous vous serez trompé! sous le masque et le domino!...
—Sous le domino, à moins d'être un écolier, on reconnaît toujours la démarche d'une femme qu'on a connue intimement. Ne rougissez pas, cousine; je m'exprime en termes convenables, moi, et je vous jure, non pas en mon âme et conscience mais plus sérieusement, sur l'honneur! que cette aventure est certaine. Si vous voulez des preuves, je vous en fournirai, car j'ai été aux informations. Ce villageois demeurait ici, sous les combles, dans cette maison, qui est à vous maintenant, et que votre frère faisait valoir pour vous, en même temps que la sienne, située mur mitoyen. C'était un pauvre hère, qui avait reçu d'elle de l'argent pour s'acheter des bottes, je présume. Ils s'étaient vus deux ou trois fois dans la série; la porte de votre jardin leur servait de communication. Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de chambre qui m'a donné ces détails, et le jockey qui porta l'argent. La dernière nuit qu'Isidora passa à Paris, elle reçut cet homme dans le pavillon, dans l'appartement, dans les meubles de votre frère. Ce fut alors qu'averti par moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu'elle déploya toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir. Ce fut alors qu'ils partirent ensemble pour ce voyage dont notre pauvre Félix n'est pas revenu, et qui s'est terminé pour lui par deux choses extrêmement tristes: une maladie mortelle et un mariage avilissant.
—Assez, Adhémar! tout cela me fait mal, et votre manière de raconter me navre. Au revoir. Je réfléchirai à ce que je dois faire.

—Vous réfléchirez! Vous tenez à vos réflexions, ma cousine! Après cela, si vous accueillez Isidora, ajouta-t-il avec une fatuité amère, cela pourra rendre votre maison plus gaie qu'elle ne l'est, et si elle vous amène ses amis des deux sexes, cela jettera beaucoup d'animation dans vos soirées. Mon père et ma tante vous bouderont peut-être; mais, quant à moi, je ne ferai pas le rigoriste. Vous concevez, moi, je suis un jeune homme, et je m'amuserai d'autant mieux ici, qu'il me paraîtra plus plaisant de voir votre gravité à pareille fête. Bonsoir, ma cousine.
—Bonsoir, mon jeune cousin, répondit Alice; et elle ajouta mentalement en haussant les épaules, lorsqu'il se fut éloigné: «Vieillard!»
Elle demeura triste et rêveuse. Il y a de grandes bizarreries dans la société, se disait-elle, et il est fort étrange que les lois de l'honneur et de la morale aient pour champions et pour professeurs gourmés des laides envieuses, des femmes dévotes, d'un passé équivoque, des hommes débauchés!
Tout à coup la porte de son salon se rouvrit, et elle vit rentrer Adhémar. «Tenez, tenez, ma cousine, lui dit-il d'un air moqueur, vous allez voir le héros de l'aventure; c'est lui, j'en suis certain, car j'ai une mémoire qui ne pardonne pas, et d'ailleurs, la femme de votre concierge l'a reconnu et l'a nommé.»
—Quelle aventure, quel héros? Je ne sais plus de quoi vous me parlez, Adhémar.
—L'aventure du bal masqué; le dernier amant d'Isidora à Paris, il y a trois ans: ah! c'est charmant, ma parole! Et le plus joli de l'affaire, c'est que vous réchauffiez ce serpent dans votre sein, cousine... Je veux dire dans le sein de votre famille!
—Ne vous battez donc pas les flancs pour rire; expliquez-vous.
—Je n'ai pas à m'expliquer: le voilà qui arrive de province, frais comme une pêche, et qui descend dans votre cour.
—Mais qui? au nom du ciel!
—Vous allez le voir, vous dis-je; je ne veux pas le nommer; je veux assister à ce coup de théâtre. Je suis revenu sur mes pas bien vite, après l'avoir nettement reconnu sous la porte cochère. Ah! le scélérat! le Lovelace!
Et Adhémar se prit à rire de si bon coeur qu'Alice en fut impatientée. Mais bientôt elle fit un cri de joie en voyant entrer son fils Félix, filleul du frère qu'elle avait perdu, et le plus beau garçon de sept ans qu'il soit possible D'imaginer.

—Ah! te voilà, mon enfant, s'écria-t-elle en le pressant sur son coeur. Que le temps commençait à me paraître long sans toi! Étais-tu impatient de revoir ta mère? N'es-tu pas fatigué du voyage?
—Oh! non, je me suis bien amusé en route à voir courir les chevaux, répondit l'enfant; j'étais bien content d'aller si vite du côté de ma petite mère.
—Quelle folle plaisanterie me faisiez-vous donc, Adhémar? reprit madame de T... Est-ce là le héros de votre si plaisante aventure?
—Non pas précisément celui-ci, répondit Adhémar, mais celui-là. Et il fit un geste comiquement mystérieux pour désigner le précepteur de Félix qui entrait en cet instant.
Alice, se sentant sous le regard méchant de son cousin, ne fit pas comme les héroïnes de théâtre, qui ont pour le public des a parte, des exclamations et des tressaillements si confidentiels que tous les personnages de la pièce sont fort complaisants de n'y pas prendre garde. Elle se conduisit comme on se conduit dans le monde et dans la vie, même sans avoir besoin d'être fort habile. Elle demeura impassible, accueillit le précepteur de son fils avec bienveillance, et, après quelques mots affectueusement polis, elle prit son enfant sur ses genoux pour le caresser à son aise.
«Je vous laisse en trop bonne compagnie, lui dit Adhémar en se rapprochant d'elle et en lui parlant bas, pour craindre que vous preniez du souci de tout ce que j'ai pu vous dire. Dans tous les cas vous voici à la source des informations, et M. Jacques Laurent vous éclairera, si bon lui semble, sur les mérites de celle qu'il vous plaisait tantôt d'appeler votre belle-soeur. Mais prenez garde à vous, cousine: ce provincial-là est un fort beau garçon, et, avec les antécédents que je lui connais, il est capable de pervertir...... toutes vos femmes de chambre.»
Madame de T... ne répondit rien. Elle avait paru ne pas entendre.
—Saint-Jean, dit-elle à un vieux serviteur qui apportait les paquets de Félix, conduisez M. Laurent à son appartement. Bonsoir, Adhémar... Toi, dit-elle à son fils, viens que je fasse ta toilette, et que je te délivre de cette poussière.
—Comment! ce don Juan de village va demeurer dans votre maison, Alice? reprit le cousin lorsque Jacques fut sorti.
—En quoi cela peut-il vous intéresser, mon cousin?
—Mais je vous déclare qu'il est dangereux.
—Pour mes femmes de chambre, à ce que vous croyez?
—Ma foi, pour vous, Alice, qui sait? On le remarquera, et on en parlera.
—Qui en parlera, je vous prie? dit madame de T... avec une hauteur accablante, et en regardant son cousin en face: votre soeur et vous?
—Vous êtes en colère, Alice, répondit-il avec un sourire impertinent, cela se voit malgré tous. Je m'en vais bien vite, pour ne pas vous irriter davantage, et je me garderai bien de médire de votre précepteur si instruit, si raisonnable et si grave. Pardonnez-moi si, n'ayant fait connaissance avec lui qu'au bal masqué et au bras d'une fille, j'en avais pris une autre idée... Je tâcherai de tourner à la vénération sous vos auspices.
Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques Laurent, qui séparait ses paquets d'avec ceux du jeune Félix, et il lui lança des regards ironiques et méprisants, qui ne firent aucun effet: Jacques n'y prit pas garde. Il avait bien autre chose en l'esprit que le souvenir d'Isidora et du dandy qui l'avait insultée au bal masqué, il y avait si longtemps! Il tourna à demi la tête vers ce beau jeune homme, dont chaque pas semblait fouler avec mépris la terre trop honorée de le porter. Voilà une mine impertinente, pensa-t-il; mais il n'avait pas conservé cette figure dans ma mémoire, et elle ne lui rappela rien dans le passé.
Cependant Adhémar se retirait, frappé de la figure de Jacques Laurent, et se demandant avec humeur, lui qui, sans aimer Alice, était blessé de ne lui avoir jamais plu, si ce blond jeune homme, à l'oeil doux et fier, ne se justifierait pas aisément des préventions suggérées contre lui à madame de T...; si, au lieu d'être un timide pédagogue, traité en subalterne, comme il eût dû l'être dans les idées d'Adhémar, ce n'était pas plutôt un soupirant de rencontre, bon à la campagne pour un roman au clair de lune, et commode à Paris pour jouer le rôle d'un sigisbée mystérieux.
Une heure après, le jeune Félix, peigné, lavé et parfumé avec amour par sa mère, courait et sautillait dans le jardin comme un oiseau; Laurent se promenait à distance, passant et repassant d'un air rêveur le long du grand mur qui longeait le jardin, et le séparait d'un autre enclos ombragé de vieux arbres. Alice descendait lentement le perron du petit salon d'été, qui formait une aile vitrée avançant sur le jardin, et où elle se tenait ordinairement pendant cette saison: car on était alors en plein été. Madame de T... avait passé l'hiver et le printemps à la campagne. Elle avait souhaité d'y passer une année entière, elle l'avait annoncé; mais des affaires imprévues l'avaient forcée de revenir à Paris, elle ignorait pour combien de temps, disait-elle. Il y avait eu pourtant dans cette soudaine résolution quelque chose dont Jacques Laurent ne pouvait se rendre compte, et dont elle ne se rendait pas peut-être compte à elle-même. Peut-être y avait-il eu dans la solitude de la campagne, et dans l'air enivrant des bois, quelque chose de trop solennel ou de trop émouvant pour une imagination habituée à se craindre et à se réprimer.
Quoi qu'il en soit, elle marcha quelques instants, comme au hasard, dans le jardin, tantôt s'amusant des jeux de son fils, tantôt se rapprochant de Jacques, comme par distraction. Enfin ils se trouvèrent marchant tous trois dans la même Allée, et, deux minutes après, l'enfant, qui voltigeait de fleur eu fleur, laissa son précepteur seul avec sa mère.
Ce précepteur avait dans le caractère une certaine langueur réservée, qui imprimait à sa physionomie et à ses manières un charme particulier. Naturellement timide, il l'était plus encore auprès d'Alice, et, chose étrange, malgré l'aplomb que devait lui donner sa position, malgré l'habitude qu'elle avait des plus délicates convenances, malgré l'estime bien fondée que le précepteur s'était acquise par son mérite, madame de T... était encore plus embarrassée que lui dans ce tête-à-tête. C'était un mélange, ou plutôt une alternative de politesse affectueuse et de préoccupation glaciale. On eût dit qu'elle voulait accueillir gracieusement et généreusement ce pauvre jeune homme qu'elle arrachait au repos de la province et à la nonchalance de ses modestes habitudes, en lui rendant agréable le séjour de Paris, mais on eût dit aussi quelle se faisait violence pour s'occuper de lui, tant sa conversation était brisée, distraite et décousue.
Saint-Jean lui apporta plusieurs cartes, qu'elle regarda à peine.
—Je ne recevrai que la semaine prochaine, dit-elle, je ne suis pas encore reposée de mon voyage, et je veux, avant de laisser le monde envahir mes heures, mettre mon fils au courant de ce changement d'habitudes. Et puis, j'ai besoin de jouir un peu de lui. Savez-vous que huit jours de séparation sont bien longs, monsieur Laurent?
—Oui, Madame, pour une mère, toute absence est trop longue, répondit Jacques Laurent, comme s'il eût voulu l'aider à lui ôter à lui-même toute velléité de présomption.
—Et puis, reprit-elle, il y avait six mois que mon fils et moi nous ne nous quittions pas d'un seul instant, et je m'en étais fait une douce habitude, que la vie de Paris va rompre forcément. Le monde est un affreux esclavage; aussi j'aspire à quitter ce monde... mais il est vrai que mon fils aspirera un jour peut-être à s'y lancer, et que ma retraite serait alors en pure perte. Ah! monsieur Laurent, vous ne connaissez pas le monde, vous! vous ne dépendez pas de lui, vous êtes bien heureux!
—Je suis effectivement très-heureux, répondit Jacques Laurent du ton dont il aurait dit: Je suis parfaitement dégoûté de la vie.
Cette intonation lugubre frappa madame de T...; elle tressaillit, le regarda, et, tout à coup détournant les yeux:
—Trouvez-vous cette maison agréable? lui dit-elle, n'y regretterez-vous pas trop la campagne?
—Cette maison est fort embellie, répondit Laurent, préoccupé; je crois pourtant que j'y regretterai beaucoup la campagne.
—Embellie? reprit Alice; vous étiez donc déjà venu ici?
—Oui, Madame, je connaissais beaucoup cette maison pour y avoir demeuré autrefois.
—Il y a longtemps?
—Il y a trois ans.
—Ah oui! reprit Alice, un peu émue, c'est l'époque du départ de mon frère pour l'Italie.
—Je crois effectivement qu'à cette époque, dit Laurent, un peu troublé aussi, M. de S... faisait régir cette maison, et qu'il habitait la maison voisine.
—Qui lui appartenait, reprit Alice, et qui maintenant appartient à sa veuve.
—J'ignorais qu'il fût marié.
—Et nous aussi; je viens de l'apprendre, il y a un instant, par la déclaration d'un homme de loi, et par de vives discussions qui se sont élevées dans ma famille à ce sujet. Vous entendrez nécessairement parler de tout cela avant peu, monsieur Laurent, et je suis bien aise que vous l'appreniez de moi d'abord.... d'autant plus, ajouta-t-elle en observant la contenance du jeune homme, qu'il est fort possible que vous ayez quelque renseignement, peut-être quelque bon conseil à me donner.
—Un conseil? moi, Madame? dit Laurent, tout tremblant.
—Et pourquoi non, reprit Alice avec une aisance fort bien jouée; vous avez le sentiment des véritables convenances, plus que ceux qui s'établissent, dans ce monde, juges du point d'honneur. Vous avez dans l'âme le culte du beau, du juste, du vrai, vous comprendrez les difficultés de ma situation, et vous m'aiderez peut-être à en sortir. Du moins votre première impression, aura une grande valeur à mes yeux. Sachez donc que mon frère a légué son nom et ses biens, en mourant, à une femme tout à fait déconsidérée et dont le nom, malheureusement célèbre dans un certain monde, est peut-être arrivé jusqu'à vous...
—Il y a si longtemps que j'habite là province, dit Laurent avec le désir évident de se récuser, que j'ignore...
—Mais; il y a trois ans, vous habitiez Paris, vous demeuriez dans cette maison; il est impossible que vous n'ayez pas entendu prononcer le nom d'Isidora.
Jacques Laurent devint pâle comme la mort; son émotion l'empêcha de voir la pâleur et l'agitation d'Alice.
—Je crois, dit-il, qu'en effet... ce nom ne m'est pas inconnu, mais je ne sais rien de particulier...
—Pourtant vous avez dû rencontrer cette personne, monsieur Laurent; rappelez-vous bien! dans ce jardin, par exemple...
—Oui, oui, en effet, dans ce jardin, répondit tout éperdu le pauvre Laurent, qui ne savait pas mentir, et sur qui la douce voix d'Alice exerçait un ascendant dominateur.
—Vous devez bien vous rappeler la serre du jardin voisin, reprit-elle: il y avait de si belles fleurs, et vous les aimez tant!
—C'est vrai, c'est vrai, dit Laurent, qui semblait parler comme dans un rêve, les camélias surtout... Oui, j'adore les camélias.
—En ce cas, vous serez bien servi, car madame de S... les aime toujours, et j'ai vu, ce matin, qu'on remplissait la serre de nouvelles fleurs. Comme vous êtes lié avec elle, vous la verrez, je présume... et vous pourrez alors servir d'intermédiaire entre elle et moi, quelles que soient les explications que nous ayons à échanger ensemble.
—Pardonnez-moi, Madame, reprit Jacques avec une angoisse mêlée de fermeté. Je ne me chargerai point de cette négociation.
Alice garda le silence; ce qu'elle souffrait, ce que souffrait Laurent était impossible à exprimer.
«La voilà donc, cette passion cachée qui le dévore, pensait Alice; voilà la cause de sa tristesse, de son découragement, de son abnégation, de son éternelle rêverie? Il a aimé cette femme dangereuse, il l'aime encore. Oh! comme son nom le bouleverse! comme l'idée de la revoir le charme et l'épouvante!»
On annonça que le dîner était servi, et Laurent prit son chapeau pour s'esquiver. «Non, monsieur Laurent, lui dit Alice en posant sa main sur son bras, avec un de ces mouvements de courage désespéré qui ne viennent qu'aux émotions craintives, vous dînerez avec nous; j'ai à vous parler.»
Ce ton d'autorité blessa le pauvre Jacques. Sa position subalterne, comme on se permet d'appeler dans les familles aristocratiques le rôle sacré de l'être qui se consacre à la plus haute de toutes les fonctions humaines, en formant le coeur et l'esprit des enfants (de ce qu'on a de plus cher dans la famille), ce rôle de pédagogue, asservi parfois et dominé jusqu'à un certain point par des exigences outrageantes, n'avait jamais frappé Laurent; madame de T... l'avait appelé et accueilli dans sa maison, comme un nouveau membre de sa famille; elle l'avait traité comme l'ami le plus respecté, comme quelque chose entre le fils et le frère. Cependant, depuis quelques semaines, cette confiante intimité, au lieu de faire des progrès naturels, s'était insensiblement refroidie. La politesse et les égards avaient augmenté à mesure qu'une certaine contrainte s'était fait sentir. Laurent en avait beaucoup souffert. Dans sa modestie naïve, il n'avait rien deviné, et, maintenant qu'un élan de passion jalouse et désolée le retenait brusquement, il s'imaginait être le jouet d'un caprice déraisonnable, inouï. Sa fierté n'était pas seule en jeu, car lui aussi il aimait, le pauvre Jacques, il était éperdument épris d'Alice, et son coeur se brisa au moment où il eût dû s'épanouir.
«Vous voudrez bien me pardonner, dit-il d'un ton un peu altier; mais il m'est impossible, Madame, de ne rendre maintenant à votre désir.»
En disant cela, les larmes lui vinrent aux yeux. Trouver Alice cruelle lui semblait la plus grande des douleurs qu'il pût supporter.
Alice le comprit; et comme son fils revenait auprès d'elle; «Félix, lui dit-elle avec un doux sourire, engage donc notre ami à rester avec nous pour dîner. Il me refuse; mais il ne voudra peut-être pas te faire cette peine.»
L'enfant, qui chérissait Laurent, le prit par les deux mains avec une tendre familiarité, et l'entraîna vers la table. Laurent se laissa tomber sur sa chaise, un regard d'Alice et le nom d'ami l'avaient vaincu.
Cependant ils furent mornes et contraints durant tout le repas. L'expansive gaieté du jeune garçon pouvait à peine leur arracher un sourire. Laurent jetait malgré lui un regard distrait sur le jardin et sur la petite porte du mur mitoyen qu'on apercevait de sa place. Alice examinait et interprétait sa préoccupation dans le sens qu'elle redoutait le plus. Mais il faut dire, pour bien montrer la droiture et la fermeté du penchant de cette femme, que si elle s'était convaincue, dès le premier mot de Laurent, qu'il était bien le héros de l'aventure racontée par le beau cousin Adhémar, elle avait complètement rejeté de son souvenir les imputations outrageantes sur le caractère de Laurent. Laurent lui eût-il été moins cher, elle connaissait déjà bien assez son désintéressement et sa fierté d'âme pour regarder cette circonstance du récit d'Adhémar comme une calomnie gratuite; mais quand on aime, on n'a pas besoin d'opposer la raison à des soupçons de cette nature. La pensée d'Alice ne s'y arrêta pas un instant.
Mais par quelle bizarre et douloureuse coïncidence ce dernier amant qu'Isidora avait eu à Paris, après mille autres, se trouvait-il donc le seul homme que la tranquille et sage Alice eût aimé en sa vie?
Alice avait eu besoin d'appeler à son secours tout ce qu'elle avait de religion dans l'âme et de courage dans le caractère pour ne pas haïr le mari froid et dépravé auquel on l'avait unie à seize ans sans la consulter. Victime de l'orgueil et des préjugés de sa famille, elle avait pris le mariage en horreur et le monde en mépris. Elle avait tant souffert, tant rougi et tant pleuré dans sa première jeunesse, elle avait été si peu comprise, elle avait rencontré autour d'elle si peu de coeurs disposés à la respecter et à la plaindre, et du contraire tant de sots et de fats désireux de la flétrir en la consolant, qu'elle s'était repliée sur elle-même dans une habitude de désespoir muet et presque sauvage. Une violente réaction contre les idées de sa caste et contre les mensonges odieux qui gouvernent la société s'était opérée en elle. Elle s'était fait une vie de solitude, de lecture et de méditation, au milieu du monde. Lorsqu'elle y paraissait pâle et belle, ornée de fleurs et de diamants, elle avait l'air d'une victime allant au sacrifice; mais c'était une victime silencieuse et recueillie, qui ne faisait plus entendre une plainte, qui ne laissait plus échapper un soupir.
La mort de son mari avait terminé un lent et odieux supplice: mais à vingt ans, Alice était déjà si lasse de la vie, qu'elle l'abordait sans illusions, et qu'elle ne pouvait plus y faire un pas sans terreur. Les théories qu'on agitait autour d'elle soulevaient son âme de dégoût. Les hommes qu'elle voyait lui semblaient tous, et peut-être qu'ils étaient tous, en effet, des copies plus ou moins effacées du type révoltant de l'homme qui l'avait asservie. Enfin, elle ne pouvait plus aimer, pour avoir été forcée de haïr et de mépriser, dans l'âge où tout devait être confiance, abandon, respect.
Ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle rencontra enfin un homme pur et vraiment noble, et il fallut pour cela que le hasard amenât dans sa maison et jetât dans son intimité un plébéien pauvre, sans ambition, sans facultés éclatantes, mais fortement et sévèrement épris des idées les meilleures et les plus vraies de son temps, il n'y avait rien de miraculeux dans ce fait, rien d'exceptionnel dans le génie de Jacques Laurent. Cependant ce fait produisit un miracle dans le coeur d'Alice, et ce bon jeune homme fut bientôt à ses yeux le plus grand et le meilleur des êtres.
Ce sentiment l'envahit avec tant de charme et de douceur, qu'elle ne songea pas à y résister d'abord. Elle s'y livra avec délices, et si Jacques eût été tant soit peu roué, vaniteux ou personnel, il se serait aperçu qu'au bout de huit jours il était passionnément aimé.
Mais Jacques était particulièrement modeste. Il avait trop d'enthousiasme naïf et tendre pour les grandes âmes et les grandes choses: il ne lui en restait pas assez pour lui-même. Absorbé dans l'étude des plus belles oeuvres de l'esprit humain, plongé dans la contemplation du génie des maîtres de l'éternelle doctrine de vérité, il se regardait comme un simple écolier, à peine digne d'écouter ces maîtres s'il eût pu les faire revivre, trop heureux de pouvoir les lire et les comprendre.
Naturellement porté à la vénération, il admira le coeur et l'esprit d'Alice, ce coeur et cet esprit que le monde ignorait, et qui se révélaient à lui seul. Il l'aima, mais il persista à se croire si peu de chose auprès d'elle, que la pensée d'être aimé ne put entrer dans son cerveau. Sa position précaire acheva de le rendre craintif, car la fierté ne va pas braver les affronts, et il eût rougi jusqu'au fond de l'âme si quelqu'un eût pu l'accuser d'être séduit par le titre et l'opulence d'une femme. L'homme le plus orgueilleux en pareil cas est le plus réservé, et, par la force des choses, il eût fallu, pour être devinée, qu'Alice eût le courage de faire les premiers pas. Mais cela était impossible à une femme dont toute la vie n'avait été que douleur, refoulement et contrainte. Elle aussi doutait d'elle-même, et à force d'avoir repoussé les hommages et les flatteries, elle était arrivée à oublier qu'elle était capable d'inspirer l'amour. Elle avait tant de peur de ressembler à ces galantes effrontées qui l'avaient fait si souvent rougir d'être femme!
Ils ne se devinèrent donc pas l'un l'autre, et malheur aux âmes altières qui appelleraient niaiserie la sainte naïveté de leur amour! Ces âmes-là n'auraient jamais compris la vénération qui accompagne l'amour véritable dans les jeunes coeurs, et qui fait qu'on s'annihile soi-même dans la contemplation de l'être qu'on adore. Rarement deux âmes également éprises se rencontrent dans les romans plus ou moins complets dont la vie est traversée. C'est pourquoi celui-ci pourra paraître invraisemblable à beaucoup de gens. C'est pourtant une histoire vraie, malgré la vérité d'une foule d'histoires qui pourraient en combattre victorieusement la probabilité.
Aussitôt qu'Alice put voir clair dans son propre coeur, et cela ne fut pas bien long, elle interrogea avec effroi la manière d'être de Jacques avec elle. Elle y trouva une timidité qui augmenta la sienne et une tristesse qui lui fit craindre de se heurter contre un autre amour. La fierté légitime d'une âme complètement vierge la mit dès lors en garde contre elle-même; elle veilla si attentivement sur ses paroles et sur sa contenance, que tout encouragement fut enlevé au pauvre Jacques. Il fit comme Alice, dans la crainte de paraître présomptueux et ridicule. Il aima en silence, et au lieu de faire des progrès, leur intimité diminua insensiblement à mesure que la passion couvait plus profonde dans leur sein.
L'intervention du personnage étrange d'Isidora dans cette situation fit porter à faux la lumière dans l'esprit d'Alice. Elle avait pressenti ou plutôt elle avait deviné que Jacques avait beaucoup et longtemps aimé une autre femme, elle se persuadait qu'il l'aimait encore, et, en supposant que cette femme était Isidora, elle ne se trompait que de date.
—Je veux tout savoir, se disait-elle; voici enfin l'occasion et le moyen de me guérir. N'ai-je pas désiré ardemment et demandé à Dieu avec ferveur la force de ne rien espérer, de ne rien attendre de mon fol amour? Ne me suis-je pas dit cent fois que le jour où je serais certaine que ce n'est pas moi qu'il aime, je retrouverais le calme du désintéressement? Pourquoi donc suis-je si épouvantée de la découverte qui s'approche? Pourquoi ai-je une montagne sur le coeur?
—Vous trouvez ce lieu-ci très-changé? dit-elle en prenant le café avec lui sur la terrasse ornée de fleurs. Vous regrettez sans doute l'ancienne disposition?
—Il y a beaucoup de changements en effet, répondit Jacques; les deux pavillons vitrés qui forment des ailes au bâtiment n'existaient pas autrefois. Le jardin était dans un état complet d'abandon. C'est beaucoup plus beau maintenant, à coup sûr.
—Oui, mais cela vous plaît moins, avouez-le.
—Ce jardin désert et dévasté avait son genre de beauté. Celui-ci a moins d'ombre et plus d'éclat. Je le crois moins humide désormais, et partant beaucoup plus sain pour Félix.
—Le jardin d'à côté est plus vaste et lui conviendrait beaucoup mieux. Malheureusement la porte de communication est fermée; et il est à craindre qu'elle ne se rouvre jamais entre ma belle-soeur et moi.
—Votre belle-soeur, Madame?...
—Eh oui, mademoiselle Isidora, aujourd'hui comtesse de S... À quoi donc pensez-vous, monsieur Laurent? Je vous ai déjà dit...
—Ah! il est vrai; je vous demande pardon, Madame!...
Et Laurent perdit de nouveau contenance.
—Écoutez, mon ami, reprit Alice après l'avoir silencieusement examiné à la dérobée, vous avez, j'espère, quelque confiance en moi, et vous pouvez compter que vos aveux seront ensevelis dans mon coeur. Eh bien, il faut que vous me disiez en conscience ce que vous savez... ou du moins ce que vous pensez de cette femme. Ce n'est pas une vaine curiosité qui me porte à vous interroger: il s'agit pour moi de savoir si, à l'exemple de ma famille, je dois la repousser avec mépris, ou si, dirigée par des motifs plus élevés que ceux de l'orgueil et du préjugé, je dois l'admettre auprès de moi comme la veuve de mon frère.
—Vous m'embarrassez beaucoup, répondit Jacques après avoir hésité un instant; je ne connais pas assez le monde, je ne puis pas assez bien juger la personne... dont il est question pour me permettre d'avoir un avis.
—Cela est impossible: si on n'a pas un avis formulé, décisif, on a toujours, sur quelque chose que ce soit, un sentiment, un instinct, un premier mouvement. Si vous refusez de me dire votre impression personnelle, j'en conclurai naturellement que vous ne prenez aucun intérêt à ce qui me touche, et que vous n'avez pas pour moi l'amitié que j'ai pour vous; car, si vous m'adressiez une question relative à votre conscience et à votre dignité, je sens que je mettrais une extrême sollicitude à vous éclairer.
Quand il osait lever ses limpides yeux bleus sur Alice, une flamme dévorante allait s'insinuer dans le coeur de cette jeune femme; mais cet éclair d'audacieux désir s'éteignait aussi rapidement qu'il s'était allumé. La défiance de soi-même, la crainte d'offenser, l'effroi d'être repoussé, abaissaient bien vite la blonde paupière de Jacques; et son sang, allumé jusque sur son front, se glaçait tout à coup jusqu'à la blancheur de l'albâtre. Alors sa timidité le rendait si farouche, qu'on eût dit qu'il se repentait d'un instant d'enthousiasme, qu'il en avait honte, et qu'il fallait bien se garder d'y croire. C'est qu'en se donnant sans réserve à toutes les heures de sa vie, il se reprenait malgré lui, et forçait les autres à se replier sur eux-mêmes. C'est ainsi qu'il repoussait l'amour de la timide et fière Alice, cette âme semblable à la sienne pour leur commune souffrance.
Ah! pourquoi, entre deux coeurs qui se cherchent et se craignent, un coeur ami, un prêtre de l'amour divin, ou mieux encore une prêtresse, car ce rôle délicat et pur irait mieux à la femme; pourquoi, dis-je, un ange protecteur ne vient-il pas se placer pour unir des mains qui tremblent et s'évitent, et pour prononcer à chacun le mot enseveli dans le sein de chacun? Eh quoi! il y a des êtres hideux dont les fonctions sans nom consistent à former par l'adultère, par la corruption, ou par l'intérêt sordide du mariage, de monstrueuses unions, et la divine religion de l'amour n'a pas de ministres pour sonder les coeurs, pour deviner les blessures et pour unir ou séparer sans appel ce qui doit être lié ou béni dans le coeur de l'homme et de la femme? Mais où est la place de l'amour dans notre société, dans notre siècle surtout? Il faut que les âmes fortes se fassent à elles-mêmes leur code moralisateur, et cherchent l'idéal à travers le sacrifice, qui est une espèce de suicide; ou bien il faut que les âmes troublées succombent, privées de guide et de secours, à toutes les tentations fatales qui sont un autre genre de suicide.
Alice se sentit frémir de la tête aux pieds en rencontrant le regard enivré de Jacques; mais la femme est la plus forte des deux dans ce genre de combat; elle peut gouverner son sang jusqu'à l'empêcher de monter à son visage. Elle peut souffrir aisément sans se trahir, elle peut mourir sans parler. Et puis cette souffrance a son charme, et les amants la chérissent. Ces palpitations brûlantes, ces désirs et ces terreurs, ces élans immenses et ces strangulations soudaines, tout cela est autant d'aiguillons sous lesquels on se sent vivre, et l'on aime une vie pire que la mort. Il est doux, quand les voeux sont exaucés, de se rencontrer, de se retracer l'un à l'autre ce qu'on a souffert, et parfois alors on le regrette! mais il est affreux de se le cacher éternellement et de s'être aimés en vain. Entre l'ivresse accablante et la soif inassouvie il y a toujours un abîme de douleur et de regret incommensurable. On y tombe de chaque rive. De quel côté est la chute la plus rude?
Ainsi, lorsqu'on cherche à percer le nuage derrière lequel se tiennent cachées toutes les vérités morales, on se heurte contre le mystère. La société laisse la vérité dans son sanctuaire et tourne autour. Mais lorsqu'une main plus hardie cherche à soulever un coin du voile, elle aperçoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption de la société, mais encore l'impuissance et l'imperfection de la nature humaine, des souffrances infinies inhérentes à notre propre coeur, des contradictions effrayantes, des faiblesses sans cause, des énigmes sans mot. Le chercheur de vérités est le plus faible entre les faibles, parce qu'il est à peu près seul. Quand tous chercheront et frapperont, ils trouveront et on leur ouvrira. La nature humaine sera modifiée et ennoblie par cet élan commun, par cette fusion de toutes les forces et de toutes les volontés, que décuplera la force et la volonté de chacun. Jusque-là que pouvez-vous faire, vous qui voulez savoir? L'ignorance est devant vous comme un mur d'airain, et vous la portez en vous-même. Vous demandez aux hommes pourquoi ils sont fous, et vous sentez que vous-même vous n'êtes point sage. Hélas! nous accusons la société de langueur, et notre propre coeur nous crie: Tu es faible et malade!
Mais je m'aperçois que je traduis au lecteur le griffonnage obscur et fragmenté des cahiers que Jacques Laurent entassait à cette époque de sa vie, dans un coin, et sans les relire ni les coordonner, comme il avait toujours fait. Ses notes et réflexions nous ont paru si confuses et si mystérieuses, que nous avons renoncé à en publier la suite.
Vaincu par l'insistance d'Alice, il ouvrit son coeur du moins à l'amitié, et lui raconta toute l'histoire que l'on a pu lire dans la première partie de ce récit, mais en peu de mots et avec des réticences, pour ne pas alarmer la pudeur d'Alice. Elle était bonne et charitable, dit-il, cela est certain. Elle m'envoya, sans me connaître, de l'argent pour soulager la misère des malheureux qui ne pouvaient pas payer leur loyer au régisseur de cette maison. Le hasard me fit entrer dans ce jardin, alors abandonné, par cet appartement alors en construction. Un autre hasard me fit franchir la petite porte du mur et pénétrer dans la serre de l'autre enclos. Un dernier hasard, je suppose, l'y amena; là je causai avec elle. Là je retournai deux fois, et je fus attendri, presque fasciné par le charme de son esprit, l'élévation de ses idées, la grandeur de ses sentiments. C'était la femme la plus belle, la plus éloquente et, à ce qu'il me semblait, la meilleure que j'eusse encore rencontrée. Ensuite...
—Ensuite, dit Alice avec une impétuosité contenue.
—Je la revis dans un bal..
—Au bal de l'Opéra?
—Il ne tiendrait qu'à moi de croire que j'y suis en cet instant, reprit Laurent avec un enjouement forcé, car vous m'intriguez beaucoup, Madame, par la révélation que vous me faites de mes propres secrets.
—C'était donc un secret, un rendez-vous? Vous voyez, mon ami, que je ne sais pas tout.
—C'était encore un hasard. Je fus raillé par une femme impétueuse, hardie, éloquente autant que l'autre, mais d'une éloquence bizarre, pleine d'audace et d'effrayantes vérités.
—Comment l'autre? Je ne comprends plus.
—C'était la même.
—Et laquelle triompha?
—Toutes deux triomphèrent de mes sophismes philosophiques, toutes deux m'ouvrirent les yeux à certaines portions de la vérité, et firent naître en moi l'idée de nouveaux devoirs.
—Expliquez-vous, monsieur Laurent, vous parlez par énigmes.
—L'une, celle que j'avais vue vêtue de blanc au milieu des fleurs, représentait le sacrifice et l'abnégation; l'autre, celle qui se cachait sous un masque noir et que j'entrevoyais à travers la poussière et le bruit, me représentait la révolte de l'esclave qui brise ses fers et la rage héroïque du blessé percé de coups qui ne veut pas mourir. Une troisième figure m'apparut qui réunissait en elle seule les deux autres aspects: c'était la force et l'accablement, le remords et l'audace, la tendresse et l'orgueil, la haine du mal avec la persistance dans le mal; c'était Madeleine échevelée dans les larmes, et Catherine de Russie enfonçant sa couronne sur sa tête avec un terrible sourire. Ces deux femmes sont en elle: Dieu a fait la première, la société a fait la seconde.
—Vous m'effrayez et vous m'attendrissez en même temps, mon ami, dit Alice en détournant son visage altéré et en se penchant pour méditer. Cette femme n'est pas une nature vulgaire, puisqu'elle vous a fait une impression si profonde.
—La trace en est restée dans mon esprit et je ne voudrais pas l'effacer. Le spectacle de cette lutte et de cette douleur m'a beaucoup appris.
—Quoi, par exemple?
—Avant tout, qu'il serait impie de mépriser les êtres tombés de haut.
—Et cruel de les briser, n'est-ce pas?
—Oui, si en croyant briser l'orgueil on risque de tuer le repentir.
—Mais elle n'aimait pas mon frère?
—La question n'est pas là.
—Hélas! pensa la triste Alice, c'est la chose qui m'occupe le moins. Et, en effet, la question pour elle était de savoir si Jacques aimait Isadora. «D'ailleurs, ajouta-t-elle, depuis trois ans que vous ne l'avez revue, elle a pu triompher des mauvais penchants; car il y a trois ans que vous ne l'avez vue?»
—Oui, Madame.
—Et sans doute elle vous a écrit pendant cet intervalle?
—Jamais, Madame.
—Mais, vous avez pensé à elle, vous avez pu établir un jugement définitif?...
—J'y ai pensé souvent d'abord, et puis quelquefois seulement; je ne suis pas arrivé à juger son caractère d'une manière absolue; mais sa position, je l'ai jugée.
—C'est là ce qui m'intéresse, parlez.
—Sa position a été fausse, impossible; elle trouvait dans sa vie le contraste monstrueux qui réagissait sur son coeur et sa pensée: ici le faste et les hommages de la royauté, là le mépris et la honte de l'esclavage; au dedans les dons et les caresses d'un maître asservi, au dehors l'outrage et l'abandon des courtisans furieux. D'où j'ai conclu que la société n'avait pas donné d'autre issue aux facultés de la femme belle et intelligente, mais née dans la misère, que la corruption et le désespoir. La femme richement douée a besoin d'amour, de bonheur et de poésie. Elle n'en trouve que le semblant quand elle est forcée de conquérir ces biens par des moyens que la société flétrit et désavoue. Mais pourquoi la société lui rend-elle la satisfaction légitime impossible et les plaisirs illicites si faciles? Pourquoi donne-t-elle l'horrible misère aux filles honnêtes et la richesse seulement à celles qui s'égarent? Tout cela fournit bien matière à quelques réflexions, n'est-ce pas, Madame?
—Vous avez raison, Laurent, dit madame de T... avec une expansion douloureuse. Je tâcherai d'approfondir la vérité; et s'il est vrai, comme on l'affirme, que, depuis trois ans, cette femme ait eu une conduite irréprochable, je l'aiderai à sa réhabiliter. Dans le cas contraire, je l'éloignerai sans rudesse et sans porter à son orgueil blessé le dernier coup.
—A-t-elle donc essayé de se faire accueillir par vous, Madame? reprit Laurent, que cette idée jetait dans une véritable perplexité.
—Il me le semble, répondit Alice. J'ai là un billet d'elle, fièrement signé comtesse de S..., qu'elle m'a envoyé ce matin, et où elle me demande à remettre entre mes mains, et face à face, une lettre fort secrète de mon frère mourant. Je ne puis ni ne dois m'y refuser. Je vais donc la voir.
—Vous allez la voir?
—Dans un quart d'heure elle sera ici; je lui ai donné rendez-vous pour neuf heures. Vous voyez, monsieur Laurent, que j'avais besoin de réfléchir à l'accueil que je dois lui faire, et je vous remercie de m'avoir éclairée. Ayez la bonté d'emmener coucher mon fils; il est bon qu'il ne voie pas cette femme, si moi-même je ne dois point la revoir. Je vous avoue que sa figure et sa contenance vont m'influencer beaucoup dans un sens ou dans l'autre.
Laurent s'était levé avec effroi; il avait pris son chapeau. Pour la première fois il était impatient de quitter Alice; mais, à sa grande consternation, elle ajouta;
—Dans un quart d'heure mon enfant sera endormi; je vous prie alors de revenir me trouver, monsieur Laurent.
—Permettez, Madame, que cela ne soit pas, dit Laurent avec plus de fermeté qu'il n'en avait encore montré.
—Laurent, reprit madame de T... en se levant et en lui saisissant la main avec une sorte de solennité, je sais que cela n'est pas convenable, et que cela doit vous embarrasser, vous émouvoir beaucoup. Mais une telle circonstance de ma vie me pousse en dehors de toute convenance, et je ne m'arrêterais que devant la crainte de vous faire souffrir sérieusement. Dites, devez-vous souffrir en revoyant Isadora?
—Je ne souffrirai que pour elle; mais n'est-ce pas assez? répondit Laurent avec assurance. Ne serai-je pas auprès de vous en face d'elle, comme un accusateur, un délateur ou un juge? N'exigez pas de moi...
—Eh bien?
—N'exigez pas que j'ajoute à l'humiliation de son rôle devant vous. Je crois qu'elle ne s'attend pas à vous trouver telle que vous êtes. Je crains que votre grandeur ne l'écrase.
—Ah! vous l'aimez encore, Laurent! s'écria madame de T... Puis elle ajouta avec un sourire glacé: Je ne vous en fais pas un crime. Moi, je vous demande, comme la première et peut-être la dernière preuve d'une amitié sérieuse, de revenir quand je vous ferai avertir. Laurent s'inclina et sortit. Il eut la tentation de courir bien loin de l'hôtel pour se soustraire à cette étrange fantaisie si sérieusement énoncée. Mais il ne se sentit pas la force d'offenser celle qu'il aimait quand elle invoquait l'amitié, une amitié qu'il croyait à peine reconquise!
«Je les verrai ensemble, se disait Alice, je me convaincrai de ce que je sais déjà. Il me sera enfin prouvé qu'il l'aime, et alors je serai guérie. Quelle est la femme assez lâche ou assez faible pour aimer un homme occupé d'une autre femme, pour songer à engager une lutte honteuse, à méditer une conquête incertaine, et qui ne s'achète que par la coquetterie, c'est-à-dire par le moyen le plus contraire à la dignité et à la droiture du coeur?»
Elle s'étonnait d'avoir eu le courage de provoquer cette crise décisive et d'avoir osé vaincre la répugnance de Jacques. Mais elle s'en applaudissait, et remerciait Dieu de lui en avoir donné la force. Et puis cependant une douleur mortelle envahissait toutes ses facultés, et elle s'efforçait de désirer qu'Isidora fût assez indigne de l'amour de Jacques pour qu'elle-même pût mépriser un pareil amour et oublier l'homme capable de le porter dans son sein. Mais on sait combien sont peu solides ces résolutions de hâter la fin d'un mal qu'on aime et d'une souffrance que l'on caresse.
Un domestique annonça madame la comtesse de S..., et Alice sentit comme le froid de la mort passer dans ses veines. Elle se leva brusquement, se rassit pendant que son étrange belle-soeur avançait avec lenteur vers la porte du salon, et se releva avec effort lorsque l'apparition de cet être problématique se fut tout à fait dessinée sur le seuil.
Au premier coup d'oeil jeté sur cette femme, Alice ne fut frappée que de son assurance, de la grâce aisée de sa démarche et de sa miraculeuse beauté. Isidora n'était plus jeune: elle avait trente-cinq ans; mais les années et les orages de sa vie avaient passé impunément sur ce front de marbre et sur ce visage d'une blancheur immaculée. Tout en elle était encore triomphant: l'oeil large et pur, la souplesse des mouvements, la main sans pli, les formes arrondies sans pesanteur, les plans du visage fermes et nets, les dents brillantes comme des perles et les cheveux noirs comme la nuit; on eût dit que la sérénité du ciel s'était laissé conquérir par la puissance de l'enfer; c'était la Vénus victorieuse, chaste et grave en touchant à ses armes, mais enveloppée de ce mystérieux sourire qui fait douter si c'est l'arc de Diane ou celui de l'amour dont il lui a plu de charger son bras voluptueux et fort.
Elle paraissait d'autant plus blanche et fraîche qu'elle était en noir, et ce deuil rigoureux était ajusté avec autant de bon goût et de simplicité noble qu'eut pu l'être celui d'une duchesse. Sa beauté avait d'ailleurs ce caractère de haute aristocratie que les patriciennes croient pouvoir s'attribuer exclusivement, en quoi elles se trompent fort.
Alice fit rapidement ces remarques et avança de quelques pas au-devant d'Isidora, d'autant plus décidée à être parfaitement calme et polie, qu'elle se sentait plus de méfiance et de trouble intérieur. Au fond de son âme, Isidora tremblait bien plus qu'Alice; mais le fond de cette âme était, dans certains cas, un impénétrable abîme, et elle savait rendre sa confusion imposante. Elle accepta le fauteuil qu'Alice lui montrait à quelque distance du sien; puis, se tournant d'un air quasi royal pour voir si elle était bien seule avec madame de T..., elle lui présenta en silence une lettre cachetée de noir, en disant: «C'est lui-même qui a mis là ce cachet de deuil, quatre heures avant de mourir.»
Alice, qui avait beaucoup aimé son frère, fut tout à coup si émue qu'elle ne songea plus à observer la contenance de son interlocutrice. Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'était bien l'écriture, du comte Félix, quoique pénible et confuse.
«Ma soeur, avait-il écrit, ils ont beau dire, je sens bien que je suis perdu, que rien ne me soulage, et que bientôt, peut-être, il faudra que je meure sans te revoir. Tu es le seul être que je voudrais avoir auprès de moi pour adoucir un moment pareil... peut-être affreux, peut-être indifférent comme tant de choses dont on s'effraie et qui ne sont rien, J'aurais préféré mourir d'un coup de pistolet, d'une chute de cheval, de quelque chose dont je n'aurais pas senti l'approche et les langueurs.... Quoi qu'il en soit, je veux, pendant que j'ai bien ma tête et un reste de forces, te faire connaître mes derniers sentiments, mes derniers voeux, je dirais presque mes dernières volontés, si je l'osais. Alice, tu es un ange, et toi seule, dans ma famille et dans le monde, défendras ma mémoire, je le sais. Toi seule comprendras ce que je vais t'annoncer. J'aime depuis six ans une femme envers laquelle je n'ai pas toujours été juste, mais qui avait pourtant assez de droits sur mon estime pour que j'aie su cacher les torts que je lui supposais. Depuis trois ans que je voyage avec elle, mes soupçons se sont dissipés, sa fidélité, son dévouement, ont satisfait à toutes mes exigences et triomphé de tous mes préjugés. Depuis un an que je suis malade, elle a été admirable pour moi, elle ne m'a pas quitté d'un instant, elle n'a pas eu une pensée, un mouvement qu'elle ne m'ait consacrés.... Il faut abréger, car je suis faible, et la sueur me coule du front tandis je t'écris... une sueur bien froide!.... Depuis huit jours que j'ai épousé cette femme devant l'Église et devant la loi, et par un testament qu'elle ignore et qu'elle ne connaîtra qu'après ma mort, je lui lègue tous les biens dont je peux disposer. Elle n'a pas songé un instant à assurer son avenir. Généreuse jusqu'à la prodigalité, elle m'a montré un désintéressement inouï. Je mourrais malheureux et maudit si je la laissais aux prises avec la misère, lorsqu'elle m'a sacrifié une partie de sa vie. Ah! si tu savais, Alice! que ne puis-je te voir... te dire tout ce que ma main raidie par un froid terrible m'empêche De....»
«Ma soeur, je suis presque en défaillance, mais mon esprit est encore net et ma volonté inébranlable. Je veux que ma femme soit ta soeur; je te le demande au nom de Dieu; je te le demande à genoux, près d'expirer peut-être! Tous tes autres la maudiront! mais toi, tu lui pardonneras tout, parce qu'elle m'a véritablement aimé. Adieu, Alice, je ne vois plus ce que j'écris; mais je t'aime et j'ai confiance.... Adieu... ma soeur!...»
«Ton frère, FÉLIX, comte de S...»
Alice essuya ses joues inondées de larmes silencieuses et resta quelque temps comme absorbée par la vue de ce papier, de cette écriture affaiblie, de cet adieu solennel et de ce nom de frère qui semblait exercer sur elle une majestueuse autorité d'affection.
Elle se retourna enfin vers Isidora et la regarda attentivement. Isidora était impassible et la regardait aussi, mais avec plus de curiosité que de bienveillance. Alice fut frappée de la clarté de ce regard sec et fier. Ah! pensa-t-elle, on dirait qu'elle ne le pleure plus, et il y a si peu de temps qu'elle l'a enseveli! on dirait même qu'elle ne l'a pas pleuré du tout!
—Madame, dit-elle, est-ce que vous ne connaissez pas le contenu de cette lettre?
—Non, Madame, répondit la veuve avec assurance: lorsque mon mari me la remit, il eut peine à me faire comprendre que je devais ne la remettre qu'à vous, et ce furent ses dernières paroles.» Et Isidora ajouta en baissant la voix comme si de tels souvenirs lui causaient une sorte de terreur: «Son agonie commença aussitôt, et quatre heures après....» Elle se tut, ne pouvant se résoudre à rappeler l'image de la mort.
—Mon frère vous avait-il quelquefois parlé de moi, madame? reprit Alice, qui l'observait toujours.
—Oui, Madame, souvent.
—Et ne puis-je savoir ce qu'il vous disait?
—Lorsqu'il était malade d'irritation nerveuse, il avait de grands accès de scepticisme et presque de haine contre le genre humain tout entier...
—Et, l'on m'a dit, contre notre sexe particulièrement?
Isidora se troubla légèrement; puis elle reprit aussitôt:
—Dans ces moments-là, il exceptait une seule femme de la réprobation.
—Et c'était vous, sans doute, Madame?
—Non, Madame, répondit Isidora, d'un accent de franchise courageuse! c'était vous. Ma soeur est un ange, disait-il: ma soeur n'a jamais eu un seul instant, dans toute sa vie, la pensée du mal.
—Mais, Madame... cet éloge exagéré, sans doute, ne renfermait-il pas un reproche muet contre quelque autre femme?
—Vous voulez dire contre moi? Écoutez, Madame, reprit Isidora avec une audace presque majestueuse, je ne suis pas venue ici pour me confesser des reproches justes ou injustes que la passion d'un homme a pu m'adresser. Le récit de pareils orages épouvanterait peut-être votre âme tranquille. Je me crois assez justifiée par la preuve de haute estime que votre frère m'a donnée en m'épousant. Je ne sais pas ce que contient cette lettre; j'en ai respecté le secret et j'ai rempli ma mission. Je n'ai jamais eu l'intention de me prêter à un interrogatoire, quelque gracieux et bienveillant qu'il pût sembler....
En parlant ainsi, Isidora se levait avec lenteur, ramenait son châle sur ses épaules, et se disposait à prendre congé.«Pardon, Madame, reprit Alice, qui, choquée de sa raideur, voulait absolument tenter une dernière épreuve: soyez assez bonne pour prendre connaissance de cette lettre que vous m'avez remise.»
Elle présenta la lettre à Isidora, et approcha d'elle un guéridon et une bougie, voulant observer quelle impression cette lecture produirait sur son impénétrable physionomie.
Isidora parut éprouver une vive répugnance à subir l'épreuve; elle était venue armée jusqu'aux dents, elle craignait de s'attendrir en présence de témoins. Cependant, comme elle ne pouvait refuser, elle se rassit, posa la lettre sur le guéridon, et, baissant la tête sous son voile, comme si elle eût été myope, elle déroba entièrement son visage aux investigations d'Alice.
L'idée de la mort était si antipathique à cette nature vivace, le spectacle de la mort lui avait été si redoutable, cette lettre lui rappelait de si affreux souvenirs, qu'elle ne put y jeter les yeux sans, frissonner. Des tressaillements involontaires trahirent son angoisse; et quand elle eut fini;
«Pardon, Madame, dit-elle à Alice; je suis obligée de de recommencer, je n'ai rien compris, je suis trop troublée.»
Troublée! pensait Alice; elle ne peut même pas dire émue! Si son âme est aussi froide que ses paroles, quelle âme de bronze est-ce là?

Isidora relut la lettre avec un imperceptible tremblement nerveux; puis elle abaissa son voile sur son visage, se releva, et fit le geste de rendre le papier à sa belle-soeur; mais tout à coup elle chancela, retomba sur son fauteuil, et, joignant ses mains crispées, elle laissa échapper une sorte de cri, un sanglot sans larmes, qui révélait une angoisse profonde, une mystérieuse douleur.
La bonne Alice n'en demandait pas davantage. Dès qu'elle la vit souffrir, elle s'approcha d'elle, prit ses deux mains, qu'elle eut quelque peine à désunir, et, se penchant vers elle avec un reste d'effroi:
—Pardonnez-moi d'avoir rouvert cette plaie, lui dit-elle d'une voix caressante; mais n'est-ce pas devant moi et avec moi que vous devez pleurer?
—Avec vous? s'écria la courtisane effarée.
Puis, la regardant en face, elle vit cette douce et bienfaisante figure qui s'efforçait de lui sourire à travers ses larmes.
Ce fut comme un choc électrique. Il y avait peut-être vingt ans qu'Isidora n'avait senti l'étreinte affectueuse, le regard compatissant d'une femme pure; il y avait peut-être vingt ans qu'elle raidissait son âme orgueilleuse contre tout insultant dédain, contre toute humiliante pitié. Malgré ce que Félix lui avait dit de la bonté de sa soeur, et peut-être même à cause de ce respect enthousiaste qu'il avait pour Alice, Isidora était venue la trouver, le coeur disposé à la haine. On ne sait pas ce que c'est que le mépris d'une femme pour une femme. Pour la première fois depuis qu'elle était tombée dans l'abîme de la corruption, Isidora recevait d'une femme honnête (comme ses pareilles disent avec fureur) une marque d'intérêt qui ne l'humiliait pas. Tout son orgueil tomba devant une caresse. La glace dont elle s'était cuirassée se fondit en un instant. Toutes les facultés aimantes de son être se réveillèrent; et, passant d'un excès de réserve à un excès d'expansion, ainsi qu'il arrive à ceux qui luttent depuis longtemps, elle se laissa tomber aux pieds d'Alice, elle embrassa ses genoux avec transport, et s'écria à plusieurs reprises, au milieu de sanglots et de cris étouffés:
«Mon Dieu! que vous me faites de bien! Mon Dieu! que je vous remercie!»

En voyant enfin des torrents de larmes obscurcir ces beaux yeux, dont l'audacieuse limpidité l'avait consternée, Alice sentit s'envoler toutes ses répugnances. Elle releva la pécheresse et, la pressant sur son sein, elle osa baiser ses joues inondées de pleurs.
L'effusion d'Isidora ne connut plus de bornes; elle était comme ivre, elle dévorait de baisers les mains de sa jeune soeur, comme elle l'appelait déjà intérieurement. «Une femme, disait-elle avec une sorte d'égarement, une amie, un ange! ô mon Dieu! j'en mourrai de bonheur, mais je serai sauvée!» Son enthousiasme était si violent qu'il effraya bientôt Alice. Dans ces âmes sombres, la joie a un caractère fébrile, que les âmes tendres et chastes ne peuvent pas bien comprendre. Et cependant rien n'était plus chaste que la subite passion de cette courtisane pour l'angélique soeur qui lui rouvrait le chemin du ciel. Mais ce brusque retour à l'attendrissement et à la confiance, bouleversait son âme trop longtemps froissée. Elle ne pouvait passer de l'amer désespoir à la foi souriante qu'en traversant un accès de folie. Elle en fut tout à coup comme brisée, et se jetant sur un sopha: «J'étouffe, dit-elle, je ne suis pas habituée aux larmes, il y a si longtemps que je n'ai pleuré! Et puis, je ne croyais pas pouvoir jamais sentir un instant de joie... Il me semble que je vais mourir.»
En effet, elle devint d'une pâleur livide, et Alice fut effrayée de voir ses dents serrées et sa respiration suspendue. Elle craignit une attaque de nerfs, et sonna précipitamment sa femme de chambre.
La femme de chambre, au lieu de venir, courut à l'appartement du jeune Félix, où se tenait Jacques Laurent dans l'attente de son sort.
L'enfant dormait, Jacques agité s'efforçait de lire. La femme de chambre le pria de se rendre auprès de madame. Tel était l'ordre qu'elle avait reçu de sa maîtresse un quart d'heure auparavant; et, dans son émotion, Alice avait oublié que le coup de sonnette devait être le signal de cet avertissement donné à Jacques. Voilà pourquoi au bout de cinq minutes, au lieu de voir entrer sa femme de chambre, elle vit entrer Laurent.
Ou plutôt elle ne le vit pas. Il s'avançait timidement, et Alice tournait le dos à la porte par où il entra. Agenouillée près de sa belle-soeur, elle essayait de ranimer ses mains glacées. Cependant Isidora n'était point évanouie. Morne, l'oeil fixe, et le sein oppressé, il semblait qu'elle fût retombée dans le désespoir, faute de puissance pour la joie. La douce Alice semblait la supplier de faire un nouvel effort pour chasser le démon Elle semblait prier pour elle, tout en la priant elle-même de se laisser sauver.
Jacques s'attendait si peu à un tel résultat de l'entrevue de ces deux femmes, qu'il resta comme pétrifié de surprise devant l'admirable groupe qu'elles formaient devant lui. Toutes deux en deuil, toutes deux pâles: l'une toute semblable à un ange de miséricorde, l'autre à l'archange rebelle qui mesure l'espace entre l'abîme et le firmament.
Cependant l'habitude de s'observer et de se contraindre était si forte chez cette dernière qu'elle y obéissait encore machinalement. Elle fut la première à s'apercevoir du léger bruit que fit l'entrée de Jacques, et, sortant de sa torpeur par un grand effort, elle recouvra la parole. «Je suis insensée, dit-elle à voix basse à sa belle-soeur. L'état où je suis me rendrait importune si je restais plus longtemps. Permettez-moi de m'en aller tout de suite. Il vous arrive du monde, et je ne veux pas, qu'on, me voie chez vous. Oh! à présent que je vous connais, je vous aime, et je ne veux pas vous exposer à des chagrins pour moi; j'aimerais mieux ne vous revoir jamais, Mais je vous reverrai, n'est-ce pas? Oh! permettez-moi de revenir en secret! je vous le demanderais à genoux si nous étions seules.»
—Je veux que vous reveniez, répondit Alice en l'aidant à se lever, «et bientôt j'espère que ce ne sera plus en secret. Pendant quelques jours encore permettez-moi de causer seule, librement avec vous.
—Quand ordonnez-vous que je revienne? dit Isidora, soumise comme un enfant.
—Si je croyais vous trouver seule chez vous...
—Vous me trouverez toujours seule.
—A certaines heures? lesquelles?
—A toutes les heures. Avec l'espérance de vous voir un instant, je fermerai ma porte toute la journée.
—Mais quels jours?
—Tous les jours de ma vie s'il le faut, pour vous voir un seul jour.
—Mon Dieu! que vous me touchez! que vous me paraissez aimante!
—Oh! je l'ai été, et je le deviendrai si vous voulez m'aimer un peu. Mais ne dites rien encore; ce serait de la pitié peut-être. Tenez, vous ne pouvez pas venir chez moi ostensiblement, cela peut attirer sur vous quelque blâme. Je sais qu'on a une détestable opinion de moi dans votre famille. Je croirais que je la mérite si vous la partagiez. Mais je ne veux pas que mon bon ange souffre pour le bien qu'il veut me faire. Venez chez moi par les jardins. Il y a une petite porte de communication dans votre mur; près de la porte une serre remplie de fleurs, où vous pouvez vous tenir sans que personne vous voie, et où vous me trouverez toujours occupée à vous aimer et à vous attendre.
Malgré tout ce qu'il y avait d'affectueux dans ces paroles, le souvenir de cette petite porte, de ce mur mitoyen et de cette serre fut un coup de poignard qui réveilla les douleurs personnelles d'Alice. Elle se rappela Jacques Laurent, tourna brusquement la tète, et le vit au fond de l'appartement où il s'était timidement réfugié, tandis qu'elle conduisait lentement Isidora vers l'issue opposée, en parlant bas avec elle. Elle promit, mais sans s'apercevoir cette fois de la joie et de la reconnaissance d'Isidora. Enfin, voyant que celle-ci sortait et se soutenait à peine, tant l'émotion l'avait brisée, elle appela Jacques avec un sentiment de grandeur et de jalousie indéfinissable.
—Mon ami, lui dit-elle, donnez donc le bras à ma belle-soeur, qui est souffrante, et conduisez-la à sa voiture.
—Sa belle-soeur! pensa la courtisane. Elle ose m'appeler ainsi devant un de ses amis! elle n'en rougit pas! et elle revint vers Alice pour la remercier du regard et saisir une dernière fois sa main qu'elle porta à ses lèvres. Dans son émotion délicieuse, elle vit Jacques confusément, sans le regarder, sans le reconnaître, et accepta son bras, sans pouvoir détacher ses yeux du visage d'Alice. Et comme Jacques, embarrassé de sa préoccupation, lui rappelait qu'il la conduisait à sa voiture.
—Je suis à pied, dit-elle. Quand on demeure porte à porte! Et, tenez, si la petite porte du jardin n'est pas condamnée, ce sera beaucoup plus court par là.
—Je vais sonner pour qu'on aille ouvrir, dit Alice; et elle sonna en effet. Mais son âme se brisa en voyant Isidora, appuyée sur le bras de Jacques, descendre le perron du jardin, et se diriger vers le lieu de leurs anciens rendez-vous. Elle eut la pensée de les suivre. Rien n'eut été plus simple que de reconduire elle-même sa belle-soeur par ce chemin; rien ne lui parut plus monstrueux, plus impossible que cet acte de surveillance, tant il lui répugna, Elle ne pouvait pas supposer qu'Isidora n'eût pas reconnu Jacques. «Comme elle se contient jusqu'au milieu de l'attendrissement!» se disait-elle. «Et lui, comme il a paru calme! Quelle puissance dans une passion qui se cache ainsi! Ne sais-je pas moi-même que plus l'âme est perdue, plus l'apparence est sauvée?
Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la pendule, l'oreille tendue au moindre bruit, et comptant les minutes qui allaient s'écouler entre le départ et le retour de Jacques.
Isidora et Jacques marchaient sans se parler. Elle était plongée dans un attendrissement profond et délicieux, et ne songeait pas plus à regarder l'homme qui lui donnait le bras que s'il eût été une machine. Il s'applaudissait d'avoir échappé à l'embarras d'une reconnaissance, et, pensant à la bonté d'Alice, lui aussi, il se gardait bien de rompre le silence; mais un hasard devait déjouer cette heureuse combinaison du hasard. Le domestique qui marchait devant eux s'était trompé de clef, et lorsqu'il l'eut vainement essayée dans la serrure, il s'accusa d'une méprise, posa sur le socle d'un grand vase de terre cuite, destiné à contenir des fleurs, la bougie qu'il tenait à la main, et se prit à courir à toutes jambes vers la maison pour rapporter la clef nécessaire.
Jacques Laurent resta donc tête à tête avec son ancienne amante sous l'ombrage de ces grands arbres qu'il avait tant aimés, devant cette porte qui lui rappelait leur première entrevue, et dans une situation tout à faite embarrassante pour un homme qui n'aime plus. L'air d'un soir chargé d'orage, c'est-à-dire lourd et chaud, ne faisait pas vaciller la flamme de la bougie, et son visage se trouvait, si bien éclairé qu'au premier moment Isidora devait le reconnaître, à moins que, dans la foule de ses souvenirs, le souvenir d'un amour si promptement satisfait, si promptement brisé, put ne pas trouver place parmi tant d'autres.
Il affectait de détourner la tête, cherchant ce qu'il avait à dire, ou plutôt ce qu'il pouvait se dispenser de dire pour ne pas manquer à la bienséance. Offrir à sa compagne préoccupée de la conduire à un banc en attendant le retour du domestique, lui demander pardon de ce contre-temps, rien ne pouvait se dire en assez peu de mots pour que sa voix ne risquât pas de frapper l'attention. Il crut sortir d'embarras en apercevant une de ces chaises de bois qu'on laisse dans les jardins, et il fit un mouvement pour quitter le bras de madame de S... afin d'aller lui chercher ce siège. Ce pouvait être une politesse muette. Il se crut sauvé. Mais tout à coup il sentit son bras retenu par la main d'Isidora qui lui dit avec vivacité:
—Mais, Monsieur, je vous connais, vous êtes... Mon Dieu, n'êtes-vous pas...
«Je suis Jacques Laurent», répondit avec résignation le timide jeune homme, incapable de soutenir aucune espèce de feinte, et jugeant d'ailleurs qu'il était impossible d'éviter plus longtemps cette crise délicate. Puis, comme il sentit le bras d'Isidora presser le sien impétueusement, un sentiment de méfiance, et peut-être de ressentiment, lui rendit le courage de sa fierté naturelle.
—Probablement, Madame, lui dit-il, ce nom est aussi vague dans vos souvenirs que les traits de l'homme qui le porte.
—Jacques Laurent, s'écria madame de S..., sans répondre à ce froid commentaire, Jacques Laurent ici, chez madame de T....! et dans cet endroit!... Ah! cet endroit qui m'a fait vous reconnaître, je ne l'ai pas revu sans une émotion terrible, et j'ai été comme forcée de vous regarder, quoique... Jacques, vous ici avec moi?... Mais comment cela se fait-il?... Que faisiez-vous chez madame de T...? Vous la connaissez donc?... Oui: elle vous a appelé son ami.... Vous êtes son ami... Son amant peut-être!... Écoutez, Jacques, écoutez, il faut que je vous parle, ajouta-t-elle avec précipitation en voyant revenir le serviteur avec la clef.
—Non, pas maintenant, dit Jacques troublé et irrité: surtout pas après le mot insensé que vous venez de dire...
—Ah! reprit-elle en baissant la voix à mesure que le domestique s'approchait, quel accent d'indignation! je crois entendre la voix de Jacques au bal masqué lorsque, pour l'éprouver, je le supposais l'amant de Julie! Au nom de la pauvre Julie qui est morte dans tes bras, Jacques, écoute-moi un instant, suis-moi. Mon avenir, mon salut, ma consolation sont dans vos mains, Monsieur... Si vous êtes un homme juste et loyal comme vous l'étiez jadis... Si vous êtes un homme d'honneur, parlez-moi, suivez-moi... ou je croirai que vous êtes mon ennemi, un lâche ennemi comme les autres! Eh bien! n'hésitez donc pas! dit-elle encore pendant que le domestique faisait crier la clef dans la serrure rouillée; rien de plus simple que vous me donniez le bras jusqu'à mes appartements. Rien de plus grossier que de me laisser traverser seule l'autre jardin.» Et elle l'entraîna.
—Je vais attendre monsieur? dit le vieux Saint-Jean avec cet admirable accent de malicieuse bêtise qu'ont, en pareil cas, ces espions inévitables donnés par la civilisation.
—Non, répondit Jacques avec sa douceur et sa bonhomie ordinaires, laissez la clef, je vais la rapporter en revenant.
—En ce cas, je vais la mettre en dehors pour que monsieur puisse revenir.
Jacques n'écoutait plus. Emporté comme par le vent d'orage, il suivait Isidora, qui, parvenue au milieu du jardin, tourna brusquement du côté de la serre, et l'y fit entrer avec une sorte de violence.
Elle ne s'arrêta qu'auprès de la cuvette de marbre, et de ce banc garni de velours bleu, sur lequel elle s'était assise près de lui pour la première fois. «Ne dites rien, Jacques! s'écria-t-elle en le forçant de s'asseoir à ses côtés, ne préjugez rien, ne pensez rien, jusqu'à ce que vous m'ayez entendue. Je vous connais, je sais que des questions ne vous arracheraient rien: je ne vous en ferai point. Je vois que vous avez de la répugnance à venir ici, de l'inquiétude et de l'impatience à y rester!... Je ne vous retiendrai pas longtemps. Je crois deviner... mais peu importe. Ce que je dirai sera vrai ou faux, vous ne répondrez pas, mais voilà ce que j'imagine, il faut que vous le sachiez pour comprendre ma situation et ma conduite. Vous êtes intimement lié avec madame de T..., vous êtes entré chez elle tout à l'heure sans être annoncé, comme un habitué de la maison... dans sa chambre... car c'était sa chambre ou son boudoir, je n'ai pas bien regardé... Vous l'aimez! car vous tremblez; oui, je sens trembler votre main qui repousse en vain la mienne. Elle vous aime peut-être! Bah! il est impossible qu'elle ne vous aime pas! Que ce soit amour ou amitié, elle vous estime, elle vous écoute, elle vous croit! Vous lui avez parlé de moi; elle vous a consulté! Vous lui avez dit... Mais non, vous ne lui avez pas dit de mal de moi, sa conduite me le prouve. Sa conduite envers moi est admirable, c'est dire que la vôtre entre elle et moi l'a été aussi... Jacques, je vous remercie... Je parle comme dans un rêve, et je comprends à mesure que je parle... Mon premier mouvement, en vous voyant, a été la peur, châtiment d'une âme coupable! Mais mon second mouvement est celui de ma vraie nature, nature confiante et droite, que l'on a faussée et torturée. Aussi mon second mouvement est la confiance, la gratitude... une gratitude enthousiaste! Jacques! vous êtes toujours le meilleur des hommes, et vous avez pour maîtresses la meilleure des femmes! Ce bonheur vous était dû; en homme généreux, vous avez voulu me donner du bonheur aussi, et, grâce à vous, cette femme est mon amie! Oh! que vous êtes grands tous les deux!»
Et, dans un élan irrésistible, Isidora pencha son visage baigné de larmes jusqu'à effleurer de ses lèvres tremblantes les mains du craintif jeune homme.
«Laissez, Madame, laissez, répondit-il effrayé de l'émotion qui le gagnait et en faisant un effort pour s'éloigner d'elle, autant que le permettait la largeur du siège de marbre; vous êtes dangereuse jusque dans vos meilleurs mouvements, et je ne peux pas vous écouter sans frayeur. Vous êtes hardie et vous aimez à profaner, jusque dans vos élans d'amour pour les choses saintes. Otez de votre imagination audacieuse l'idée de cette liaison intime avec madame de T... Sachez, en un mot, que je suis le précepteur de son fils, et, par conséquent, le commensal et l'habitué nécessaire de sa maison. Je venais lui parler de son enfant, quand je suis entré étourdiment dans son petit salon. Je ne me permets pas d'autres sentiment envers elle qu'un dévouement respectueux, et l'estime qu'on doit à une femme éminemment vertueuse: et, quant à celui qu'elle peut avoir pour moi, c'est la confiance en mes principes et la bonne opinion qu'une personne sensée doit avoir de l'homme à qui elle confie l'âme de son enfant. Quel démon vous pousse à bâtir un roman extravagant, impossible? Est-ce là le respect et l'amour que vous témoigniez tout à l'heure à madame de T... par vos humbles caresses? A peine l'émotion que sa bonté vous cause est-elle dissipée, que déjà vous l'assimilez à toutes les femmes que vous connaissez; apprenez à connaître, Madame, apprenez à respecter, si vous voulez apprendre à aimer.»
Sauf l'amour avoué, sauf le bonheur des deux amants, la pauvre Isidora, dans sa candeur cynique, avait deviné juste, et c'était en effet un bon mouvement qui l'avait poussée à penser tout haut; mais elle ne savait pas qu'en s'exprimant ainsi, elle mettait la main sur des plaies vives. L'indignation de Jacques lui fit un mal affreux, et la haine de la pudeur et de la vertu lui revint au coeur plus amère, plus douloureuse que jamais.
—Quel langage! quelle colère et quel mépris! dit-elle en se levant et en regardant Jacques avec un sombre dédain. Vous niez l'amour et vous exprimez un pareil respect! Le nom de votre idole vous paraît souillé dans ma bouche, et son image dans ma pensée! Vous n'êtes pas habile, Jacques; vous ne savez pas que les femmes comme moi sont impossibles à tromper sur ce point. Le respect, c'est l'amour! En vain vous faites une distinction affectée de ces deux mots: quiconque n'aime pas, méprise, quiconque aime vénère; il n'y a pas deux poids et deux mesures pour connaître le véritable amour. Moi aussi j'ai été aimée une fois dans ma vie; est-ce que vous l'avez oublié, Jacques? Et comment l'ai-je su? c'est parce qu'on ne le disait pas, c'est parce qu'on n'eût jamais osé me l'avouer, c'est enfin parce qu'on me respectait. Et cela se passait ici, il y a trois ans; c'est ici que, sur ce banc, osant à peine effleurer mon vêtement, et frémissant de crainte quand, en touchant ces fleurs, votre main rencontrait la mienne, vous seriez mort plutôt que de vous déclarer, vous seriez devenu fou plutôt que de vous avouer à vous-même que vous m'aimiez... Mais voilà que vous êtes devenu un homme civilisé à mon égard, c'est-à-dire que vous me méprisez, et que vous exaltez devant moi une autre femme! C'est tout simple, Jacques, c'est tout simple, vous ne m'aimez plus et vous l'aimez.. Je m'en doutais, je le sais à présent. En vérité, Jacques, vous êtes bien maladroit, et le secret d'une femme vertueuse, comme vous dites, est en grand danger dans vos mains.
—Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire? reprit Jacques irrité, en se levant à son tour. Je croyais bénir le jour où je vous retrouverais digne d'une noble et fidèle amitié; mais je vois bien que Julie est morte, en effet, comme vous le disiez tout à l'heure, et qu'il ne me reste plus qu'à pleurer sur elle.
—Ah! malheureux, ne blasphème pas! s'écria-t-elle en se tordant les mains; que ne peux-tu dire la vérité? pourquoi Julie n'est-elle pas morte et ensevelie à jamais au fond de ton coeur et du mien? mais l'infortunée ne peut pas mourir. Cette âme pure et généreuse s'agite toujours dans le sein meurtri et souillé d'Isidora; elle s'y agite en vain, personne ne veut lui rendre la vie; elle ne peut ni vivre ni mourir. Vraiment je suis un tombeau où l'on a enfermé une personne vivante. Ah! philosophe sans intelligence et sans entrailles, tu ne comprends rien à un pareil supplice, et cette agonie te fait sourire de pitié. Sois maudit, toi que j'ai tant aimé, toi que seul parmi tous les hommes, je croyais capable d'un grand amour! puisses-tu être puni du même supplice! puisses-tu te survivre à toi-même et conserver le désir du bien, après avoir perdu la foi!
Son voile noir était tombé sur ses épaules, et sa longue chevelure, déroulée par l'humidité de la nuit, flottait éparse sur sa poitrine agitée. La lune, en frappant sur le vitrage de la serre, semait sur elle de pâles clartés dont le reflet bleuâtre la faisait paraître plus belle et plus effrayante. Elle ressemblait à lady Macbeth évoquant dans ses malédictions et dans ses terreurs les esprits malfaisants de la nuit.
Le coeur de Jacques se rouvrit à la pitié et à une sorte d'admiration pour ce principe d'amour et de grandeur qu'une vie funeste n'avait pu étouffer en elle; une âme vulgaire ne pouvait pas souffrir ainsi.
«Julie, lui dit-il, en lui prenant le bras avec énergie, reviens donc à toi-même; s'il ne faut pour cela que rencontrer un coeur ami, ne l'as-tu pas trouvé aujourd'hui? N'étais-tu pas tout à l'heure affectueusement pressée dans les bras d'un être généreux, excellent entre tous? Cette femme qui, en dépit des préjugés du monde, t'a nommée sa soeur et t'a promis de venir ici pour te consoler et te bénir, n'est-ce donc pas un secours que le ciel t'envoie? n'est-ce donc pas un messager de consolation qui doit briser la pierre de ton cercueil? Ta fierté implacable, qui repoussait jadis le pardon de l'amour, refusera-t-elle la nouvelle alliance de l'amitié? Ne m'attribuez pas les généreux mouvements de cette noble femme. Son coeur n'a pas besoin d'enseignement; mais sachez bien que si elle en avait besoin, et si j'avais sur elle l'influence qu'il vous a plu tout à l'heure de m'attribuer, je voudrais que vous dussiez le repos de votre conscience et la guérison de vos blessures à cette main de femme, plutôt qu'à celle d'aucun homme.»
L'exaspération d'Isidora était déjà tombée, comme le vent capricieux de l'orage lorsqu'il s'abat sur les plantes et semble s'endormir en touchant la terre. Mobile comme l'atmosphère, en effet, elle écoutait Jacques d'un air moitié soumis, moitié incrédule.
—Tu as peut-être raison, dit-elle, peut-être! Je n'en sais rien encore, j'ai besoin de me recueillir, de m'interroger. Je suis partagée entre deux élans contraires: l'un, qui me pousse aux genoux de cette femme au front d'ange, l'autre, qui me fait haïr et craindre la protection de cette dame à la voix de sirène. Une dévote, peut-être! qui veut me mener à l'église et me présenter au monde des sacristies, comme un trophée de sa béate victoire. Ah! que sais-je? En Italie aussi, des femmes de qualité ont voulu me convertir. Elles m'appelaient dans leur oratoire, et m'eussent chassée de leur salon. Faudrait-il passer par le confessionnal et la communion pour entrer chez ma belle-soeur? Ah! jamais! jamais de bassesse! de l'insolence, de la haine, des outrages, je le veux bien, mais de l'hypocrisie et de la honte, jamais!
—Et vous avez raison, reprit Jacques; à ces craintes, je vois que vous êtes toujours injuste; mais, à ces résistances, je vois que vous avez la vraie fierté. Mais me croyez-vous donc enrôlé parmi les jésuites de salons, que vous me supposez capable de vous engager dans de si lâches intrigues? sachez que madame de T... n'est pas dévote.
«Pardonnez-moi tout ce que je dis, Jacques, vous voyez bien que je n'ai pas ma tête. Ma pauvre tête que, ce matin, je croyais si forte et si froide, elle a été brisée, ce soir, par trop d'émotions. Cette femme m'a enivrée avec sa bonté et ses caresses, et toi, tu m'as tuée avec ta figure douce et tes blonds cheveux, m'apparaissant tout à coup comme le spectre du passé devant cette porte, dans ce lieu fatal où je t'ai vu pour ne jamais t'oublier. Ah! que je t'ai aimé, Jacques! Tu ne l'as jamais su, et tu as pu ne pas le croire. Ma conduite avec toi t'a paru odieuse. Elle était sage, elle était dévouée; je sentais que je n'étais pas digne de toi, que tu ne pourrais jamais oublier ma vie, qu'en devenant passionné tu allais devenir le plus malheureux des hommes. Je n'ai pas voulu changer en une vie de larmes ce souvenir d'une nuit de délices. Et, qu'est-ce que je dis? ce n'est pas cette nuit-là que je me suis rappelée avec le plus de bonheur et de regrets. C'est ce premier amour enthousiaste et timide que tu avais pour moi lorsque tu ne me connaissais que sous le nom de Julie, lorsque tu me croyais une femme pure, lorsque tu venais ici tout tremblant, et que, n'osant me parler de ton amour, tu me parlais de mes camélias. Ah! ne m'ôte pas ce souvenir, Jacques, et quelque coupable que tu m'aies jugée depuis, quelque insensée que je te paraisse encore, ne me reprends pas le passé, ne me dis pas que tu n'as pas senti pour moi un véritable amour; c'est le seul amour de ma vie, vois-tu, c'est mon rêve, c'est mon roman de jeune fille, commencé à trente ans, fini en moins de deux semaines...! fini! oh non! ce rêve ne m'a jamais quittée. Il ne finira qu'avec ma vie; je n'ai aimé qu'une fois, je n'ai aimé qu'un seul homme, et cet homme c'est toi, Jacques: ne le savais-tu point, ne le vois-tu pas? Je t'ai emporté dans le secret de mon coeur, et je t'y ai gardé comme mon unique trésor. Depuis trois ans, il ne s'est pas passé un jour, une heure, où je n'aie été plongée dans le ravissement de mon souvenir. C'est là ce qui m'a fait vivre, c'est là ce qui m'a donné la force d'être irréprochable dans mes actions depuis trois ans, comme j'étais irréprochable dans mes pensées. Je voulais me purifier par une vie régulière, par des habitudes de fidélité. J'ai essayé d'aimer Félix de S... comme on aime un mari quand on n'a pas d'amour pour lui et qu'on respecte son honneur. Et lui, le crédule jeune homme, s'est cru aimé du jour où j'ai eu une véritable passion dans l'âme pour un autre. Mais il a eu raison de m'estimer et de me respecter au point de vouloir me donner son nom. Ne lui avais-je pas sacrifié la satisfaction du seul amour que j'aie véritablement senti? Aussi, quand j'ai accepté ce nom et cette formalité significative du mariage, j'ai songé à toi, Jacques, je me suis dit: Si Félix revient à la vie, du moins Jacques saura que j'ai mérité d'être réhabilitée; s'il succombe, Jacques me reverra purifiée, ce ne sera plus une courtisane qu'il pressera en frissonnant contre sa poitrine, ce sera la comtesse de S..., la veuve d'un honnête homme, une femme indépendante de tout lien honteux, une maîtresse fidèle, éprouvée par trois ans d'absence et libre de se donner après un combat de trois ans contre les hommes et contre lui-même... Oh! Jacques, c'est ainsi que je t'ai aimé, et je reviens ici, je me berce depuis vingt-quatre heures des plus doux rêves. Je caresse mille projets, je m'endors dans les délices de mon imagination en attendant que je fasse des démarches pour te chercher et te retrouver; et tout à coup le roman infernal de ma destinée s'accomplit: tu parais devant moi, tu sembles sortir de terre, juste à l'endroit où je t'ai vu pour la première fois! Je t'enlève, je t'entraîne ici, parmi ces fleurs, où pour la première fois tu m'as parlé... Nous sommes seuls... je suis encore belle... je t'aime avec passion... et toi tu ne m'aimes plus! oh! c'est horrible, et voilà toute ma vie expiée dans ce seul instant.»
La pâle traduction que nous venons de donner des paroles d'Isidora ne saurait donner une idée de son éloquence naturelle. Ce don de la parole, quelques femmes, même les femmes vulgaires en apparence, le possèdent à un degré remarquable et l'exercent jusque sur des sujets frivoles. La profession d'avocat conviendrait merveilleusement à certaines femmes du peuple que vous avez dû rencontrer aussi bien que moi, et sur les lèvres desquelles le discours venait de lui-même s'arranger à propos du moindre objet de négoce ou du moindre récit de l'événement du quartier. Les Parisiennes ont particulièrement cette faculté oratoire, cette propension à énoncer leur pensée sous des formes pittoresques ou littéraires et avec une pantomime animée, gracieuse ou plaisante, minaudière ou passionnée, emphatique ou naïve. Isidora était une de ces enfants du peuple de Paris, une de ces mobiles et saisissantes imaginations qui se répandent en expressions aussi vite qu'elles s'impressionnent. Elle avait donné à son propre esprit, par la lecture et le spectacle des arts, une éducation recherchée, brillante et presque solide, dans les loisirs de la richesse; et l'élocution facile qu'elle avait eue pour la répartie mutine et l'apostrophe mordante, elle l'avait conservée, pour l'analyse de ses sentiments et le récit de ses émotions passionnées. Jacques avait déjà été frappé de cette éloquence féminine, déjà il en avait subi diversement l'influence, lorsqu'elle avait été tour à tour la divine Julie et l'audacieux domino de l'Opéra. Il se sentit de nouveau sous le charme, et ce ne fut pas sans une terreur mêlée de plaisir. Il ne se piquait pas d'être un stoïque, et son amour pour Alice n'ayant jamais reçu d'encouragement, n'ayant pu nourrir aucune espérance, n'était pas un préservatif à l'épreuve du feu d'une passion expansive et provocante comme l'était celle d'Isidora. Nous essaierions en vain de faire deviner l'expression de sa physionomie si calme et si hautaine à l'habitude, si puissante de persuasion lorsqu'elle révélait tout à coup des orages cachés; ni les accents de sa voix éteinte dans les discours sans intérêt, flexible, saccadée, pénétrante, déchirante dans l'abandon du désespoir et de l'amour. Jacques sentit qu'il tremblait, qu'il avait alternativement chaud et froid, qu'il retombait sous l'empire de la fascination, et Isidora qui, par instants, jetait ses bras autour de lui avec ivresse et les retirait avec crainte, sentit, elle aussi, que Jacques perdait la tête.