Boum.
Reading edition
I.
Boum avait huit ans. Sa vie s'annonçait des plus heureuses. Il avait une maman toute jeune, très bonne et très gaie. Son papa, ancien officier de cavalerie, était un peu sévère, mais sévissait peu au demeurant; Boum étant toujours content, avait pris l'habitude d'être sage, c'est un état qui comporte de grosses simplifications. Comblé de toutes sortes de biens, il habitait avec ses parents, un petit hôtel de la rue Pergolèse, non loin du Bois de Boulogne. Une débonnaire "nursing governess" était préposée à ses soins minutieux dans lesquels le bain et le savonnage tenaient une grande place. Sa chambre avait des murs tout blancs que rehaussait, dans le haut, une frise représentant une chasse à courre avec des cavaliers, des dames, des chevaux et des chiens; deux fenêtres y donnaient toujours ce qu'il y avait de soleil dans l'air; et des jouets divers et compliqués -- de ceux que les marchands savent amuser aussi les grandes personnes -- en encombraient les tables et le parquet. Boum était robuste et grand pour son âge. Mais tout ceci réuni ne comptait pas en comparaison de deux dons qu'il avait reçus de la nature, et qui n'avaient pas de prix.
D'abord Boum était beau et attrayant. Cet avantage lui assurait la bienveillance de tous et une grande popularité. Sur le chemin qui menait de sa maison au Bois, il était connu; les concierges et les boutiquières l'interpellaient à son passage:
- Vous allez vous promener, Monsieur Boum.
Boum tirant un peu sur le bras de sa nurse, tournait sa bonne figure ronde et répondait à tous, dans un sourire qui augmentait encore les sympathies:
- Oui, merci, je vais retrouver mes petits amis.
Parmi la gent enfantine, il trônait mais si incontestablement, qu'il pouvait trôner modestement, avantage considérable si l'on songe qu'ainsi ne diminue en rien le charme et partant le pouvoir de trôner.
Le deuxième de ses dons était une tante. Elle s'appelait: Tante Line. Boum estimait qu'elle était ce qu'il y avait de plus joli au monde et beaucoup de gens pensaient comme lui. De grands yeux violets sous les cils très longs qui faisaient, en battant, une ombre noire, un petit nez qui riait toujours sur une bouche minuscule, des joues qui étaient du rose des roses, sous d'inarrangeables cheveux blancs à force d'être blonds, un cou très long, un corps svelte de dix-huit ans qui a fait beaucoup de sports et qui est toujours vêtu d'une ultra élégante simplicité; le tout monté sur deux petits pieds qui paraissaient ridiculement petits dans leurs hautes bottines: ainsi était Tante Line. Comme son neveu, elle était vive, toujours décidée, douce et heureuse de vivre. Comme lui et plus que lui encore, elle attirait les sympathies; toujours son passage déclanchait immanquablement des interruptions et un silence sur la nature duquel, il était impossible de ne pas être fixé.
Boum adorait Line et Line adorait Boum. Avec personne il ne s'amusait comme avec elle. Elle seule savait écouter ses histoires sérieusement et sans rire toujours comme toutes les autres grandes personnes, ce qui est bien pénible à la longue et finit par isoler terriblement. Ils prenaient leur premier déjeuner ensemble, se promenaient ensemble et causaient pendant que leurs deux gouvernantes anglaises "s'apprenaient l'anglais" comme disait Line. Les sujets de leurs conversations étaient inépuisables. L'histoire fantastique du père de Line les alimentait surtout.
Cet ancêtre avait été un caractère assez particulier de gentilhomme français. Né aux environ de 1860, d'une famille de petite noblesse pauvre et qui était revenue du Canada en France après les malheurs de la guerre de Sept ans, il avait commencé, tout jeune, sa vie d'indépendance et d'action; la tête près du bonnet et le coeur un peu emballé par la guerre, vers sa douzième année, il avait abandonné sa famille et le collège pour aller en Amérique; là-bas, après avoir pratiqué toutes sortes de métiers -- qu'il racontait plus tard avec délices, -- il avait fini par constituer une énorme affaire de soie et réaliser par elle une très grosse fortune sur laquelle Line et la maman de Boum vivaient à l'aise maintenant. Ebloui par le récit de ces aventures extraordinaires, le petit-fils n'avait jamais connu cet auteur que par le grand portrait de Bonnat qui dressait, dans un coin de salon, une silhouette mince et droite de grand seigneur-homme d'action. Boum contemplait souvent la figure fine au front large et volontaire, la bouche ironique et bonne et jusqu'à cette main nerveuse et mince qui semblait commander en jouant avec l'échancrure du gilet. Le regard surtout fascinait l'enfant; les yeux étaient semblables à ceux de Line avec quelque chose de plus métallique et qui paraissait chercher à vous voir "à l'intérieur". Boum était remué jusqu'au plus profond de son être à la pensée qu'il y avait entre cet homme et lui comme un lien mystérieux. Aussi ne s'arrêtait-il pas d'écouter son histoire. Line qui avait adoré son père et vécu, avec lui, les dernières années de sa vie en Amérique, recommençait tous les jours le même récit avec une inlassable patience, en ajoutant de temps en temps un détail nouveau. Le mort les rapprochait.
Le matin, quand Line se réveillait Boum allait la voir; avant d'entrer, il se livrait toujours aux mêmes soins qui consistaient à passer sa tête par la porte entr'ouverte; il faisait beaucoup de bruit en imitant les gestes de ceux qui veulent agir en silence, écarquillait les yeux pour voir si sa tante avait ouvert les siens. Quelquefois Line faisait semblant de dormir et le regardait en abaissant au trois quarts ses paupières: alors, il attendait sans rien dire, mais si elle faisait le moindre mouvement, c'étaient des exclamations folles:
- Tante Line, tu ne dors pas.
Il grimpait sur son lit, l'embrassait de toute sa tendresse en lui mettant ses deux petits bras autour du cou. Line le boulait sur l'édredon jaune comme on fait avec de jeunes chiens; il riait d'abord, puis protestait:
- Non, Tante Line, pas comme ça... Parle-moi de grand-père!...
Elle commençait.
Ils se racontaient aussi leurs rêves de la nuit; souvent ceux de Boum ressemblaient tellement à ses propres désirs, qu'on devait admettre de sa part de légères triches.
- J'ai rêvé que je me promenais dans ton auto tout seul avec toi et Jean, mais loin... loin... jusqu'à Saint-Cloud.
Quand ils avaient épuisé les moindres épisodes de la vie difficile qu'avait mené jadis celui dont ils procédaient, qu'ils s'étaient tout raconté, qu'ils avaient minutieusement étudié tous leurs projets, Boum la considérait avec ferveur, et quelquefois après un long silence, il disait, profondément convaincu de toute son âme:
- Tu es gentille de me dire tout ça... Je t'aime bien, moi, tante Line.
Cette déclaration avait le don d'émouvoir profondément aussi la jeune fille qui répondait pour le taquiner:
- Moi, je ne te déteste pas...
D'autrefois il gambadait dans la chambre de sa tante, touchant avec amour à ses vêtements épars, à tout ce qui était à elle, et interrogeant sans cesse:
- Pourquoi as-tu deux ciseaux à ongles? Et cette petite glace, pourquoi c'est faire?
Le soir, Line lui rendait fidèlement sa visite, quand il était couché. Même lorsqu'elle sortait dans le monde, elle ne manquait jamais de venir l'embrasser; il demandait, ces fois là, qu'on fit la lumière toute grande pour mieux la voir. Elle lui apparaissait alors tout éblouissante dans sa robe de soir aux reflets pâles qui se fondaient dans l'éclat nacré de son cou. Comment ne pas s'endormir heureux de toutes les joies du monde, quand on est tout petit, qu'on a vu de si près l'objet du plus beau de ses rêves et quand on est encore pénétré d'un parfum si troublant qu'il prolonge les plus douces réalités.
Boum était heureux infiniment. Aussi était-il bon et indulgent pour les hommes, pour les bêtes et même pour les choses -- car il ne voulait pas admettre que les choses fussent insensibles. De la sorte, il ne battait même pas ses chevaux de bois, tout au plus faisait-il claquer son fouet en l'air, pour les hâter dans quelque course imaginaire ou pour les ralentir dans leur galop.
Boum se portait à merveille. Il mangeait du meilleur appétit, s'arrêtant quelques fois pour baiser la main de Line toujours à ses côtés. Ce geste, à table, il le savait, lui valait régulièrement un rappel à l'ordre de son père, aussi ne le répétait-il pas trop souvent.
Dans le monde, quand on le produisait, il était, très au fond, l'orgueil de ses parents qui ne voulaient pas en avoir l'air:
- On le gâte trop... disaient-ils.
C'était parfaitement inexact. Boum était trop heureux pour être le moins du monde gâté ou insupportable. Il était trop sensible pour vouloir faire de la peine à quiconque, même en étant un peu sot, et d'ailleurs n'avait il pas toute sa joie dans une tendresse que personne n'aurait songé à lui contester.
Pour Line, il avait d'abord été le poupon inattendu, celui qui, le premier, lui avait donné une gravité particulière en faisant d'elle une tante. Elle avait douze ans et demi de plus que lui. Ensuite ce poupon était devenu une chose pensante, parlante et aimante surtout. A force de se mettre à sa portée, ils étaient devenus des amis dans toute la force de ce mot; le reste du monde avait pour eux moins d'importance; il avait tellement accaparé la vie de Line, qu'elle ne pouvait pas plus se passer de lui, que lui d'elle; on ne pensait plus à l'un sans penser à l'autre; ils étaient devenus Line-et-Boum et cela faisait presque un seul nom propre d'une famille particulière.
Pourtant un après-midi Boum apprit à table qu'il ferait seul se promenade avec Miss Anny, sa nurse. C'était une éventualité qui se produisait assez rarement; elle se traduisait immanquablement par une moue spéciale de Boum, qui commençait par refuser de manger; il ne disait plus une parole, faisait quelques reniflements significatifs, regardait attentivement son assiette, avec quelques coups d'oeil, de temps en temps, sur son père qui fronçait le sourcil. La scène finissait habituellement à propos d'une observation sur la tenue qui ne manquait pas d'arriver, par un torrent de sanglots, lequel occasionnait la sortie de table. Ce jour-là, ce triste programme ne manqua pas de s'exécuter point par point. Miss Anny emmena le délinquant, car tante Line avait interdiction d'intervenir pendant les orages. Et Boum fit sa promenade tout seul.
C'était un mauvais jour décidément. Line et Boum s'étaient mutuellement habitués aux petits cadeaux qui, s'ils n'entretiennent pas l'amitié, la prouvent bien en tous cas. Line donnait des objets "vivants" c'est-à-dire de vrais cadeaux, -- un morceau de bois quelconque peut constituer un couteau, un couteau "vivant" comporte, au contraire, un manche et une lame. Boum donnait, la plupart du temps, des choses trouvées dont l'attention faisait le plus grand prix, telles que pierres de couleur ou de forme un peu inhabituelles, bouts de ficelle ou bouts d'étoffe, clous, etc. Tous ces souvenirs étaient garnis de rubans par les soins de Line et serrés dans un coffret; on les regardait de temps en temps. Cette fois-là, pendant que la nurse causait avec des compatriotes, Boum avait été assez heureux pour dénicher une boîte de sardines vide, sans doute laissée sur place et sans esprit de reprise par quelques pique-niqueurs d'un dimanche précédent. Convenablement nettoyé et paré par tante Line qui était une fée, cet humble objet, pensait-il, allait devenir une des maîtresses pièces de la collection. Malheureusement, quand on fut sur le départ, Miss Anny s'étant aperçue du précieux fardeau qu'emportait Boum, s'opposa formellement à son transport d'où scène magistrale de l'ami de Line, qui était tenace par atavisme, mais qui en fut, ce jour-là, pour la réception d'une claque, et un retour orageux à la maison.
Le soir, Boum, dans son lit, raconta cette histoire par le menu à tante Line, s'attardant particulièrement à la description de la boîte de conserve qui devenait mirobolante dans son regret. Mais détail extraordinaire, tante Line ne le suivait pas; elle se contentait de lui dire, presque distraite, ce que n'importe qui aurait dit, en pareil cas:
- Mon pauvre Boum, ne te désole pas, on en retrouvera...
Tante Line pensait à autre chose.
Boum dormit mal, fut agité; Miss Anny, ne comprenant rien aux causes profondes, dut se lever deux fois pour reborder les couvertures de son élève qu'elle regrettait avoir giflé.
On ne devrait faire aux enfants nulle peine...
II.
Quelque chose changeait, en effet, dans la maison. Dans l'arrangement extérieur de sa vie, Boum voyait maintenant de plus en plus souvent le programma de ses journées différer de celui des journées de sa tante. Les promenades sans Line, autrefois exceptionnelles, étaient devenues peu à peu la règle. On ne les signifiait plus à table. Aucun lien n'était plus établi, comme autrefois, entre cette suprême récompense et la qualité du travail du matin. Boum avait eu beau d'abord réaliser des chefs-d'oeuvre de pages d'écriture, tendre tout son esprit pour réciter ses fables afin d'éviter le moindre ânonnement. Rien n'y faisait; tout au plus décrochait-il ainsi quelques tours dans la voiture aux chèvres du Jardin d'acclimatation, plaisir bien pauvre quand on les compare aux promenades dans la petite auto de Line que Line conduisait. Aussi Boum ne s'appliquait-il plus. Il était éternellement distrait; pendant les leçons, il restait la plupart du temps, la tête appuyée sur son petit bras tout rond, répétant très mécaniquement ce qu'on lui disait sans comprendre et pensant seulement aux histoires de son grand-père que Line ne racontait plus. Les punitions commencèrent avec une régularité constante; elles devenaient comme une suite d'événements fâcheux contre lesquels il avait cessé de réagir.
D'ailleurs ces tracasseries extérieures lui causaient peu d'effet en comparaison du mal profond que lui faisait éprouver le changement opéré dans Line même.
Qu'elle ait été soudain obligée par les siens à une vie mondaine comportant, à chaque moment, des sorties en ville pour les repas, pour les visites, pour les soirées et le théâtre, -- Boum renonçait à comprendre quelle aberration guidait en cela l'autorité supérieure -- mais il n'en souffrait pas tellement; les abandons qui en résultaient pour lui, n'étaient pas le fait de celle qu'il aimait; comme on lui imposait sa leçon, pensait-il, on imposait à sa tante ces pratiques étranges; c'était là une des conséquences logiques du besoin d'oppression qu'ont les grands vis-à-vis des petits. C'était normal. Peut-être même si Line en avait souffert un peu, aurait-il éprouvé à se voir persécuter avec elle, un secret contentement.
Malheureusement, il n'en était rien. Line n'en souffrait pas, et même peut-être... en était-elle heureuse. Comme elle avait changé! En apparence, elle continuait bien, comme autrefois, à monter dans sa chambre le soir, à le recevoir le matin. Evidemment ils causaient toujours, mais quelle différence! D'abord Line commençait, comme les autres, à ne plus le prendre au sérieux, même quand il attirait spécialement son attention avec ce geste spécial d'agiter son petit index bien droit, en disant:
- Tu sais, Tante Line, ce n'est pas pour rire...
Line riait quand même et d'un rire un peu trop prolongé qui l'irritait; plusieurs fois même, il avait senti, dans ces moments, cuire au coin de ses yeux, des larmes brûlantes que pour rien au monde, il n'eut voulu laisser tomber. Elle ne s'en apercevait même plus. Il avait essayé de la prendre par les sentiments d'abord, il imaginait la nuit des trouvailles de câlinerie; puis, -- ô honte -- il avait pensé aux cadeaux. Les plus beaux de ses dons avaient été un colimaçon vivant qu'il avait rapporté du Bois, dans sa poche, sans rien dire à sa bonne, à la coquille duquel il avait lui-même attaché un morceau de flanelle rouge, et un calendrier à fleurs de mica, acheté par Jean le chauffeur, qui persistait à souhaiter "la bonne année" malgré qu'on fut déjà en avril. Rien n'y faisait; le calendrier était allé rejoindre les autres présents dans la boîte aux souvenirs, bien que cet objet eut pu être d'un usage journalier et le limaçon avait délaissé tout seul son lit de feuilles sur la fenêtre, pour une destination inconnue: Boum seul avait constaté son absence.
Line pensait évidemment à autre chose. Et détail aggravant, elle y pensait volontiers. Les changements de sa conduite se précisaient même singulièrement. Elle, qui était autrefois si insouciante, si simple, si jolie sans le faire exprès, devenait maintenant plus apprêtée, moins naturelle. Elle s'étudiait davantage à la glace, le matin, quand elle finissait sa toilette. Le geste brusque avec lequel, après les avoir brossés, elle tordait jadis ses cheveux d'or pâle, était remplacé par une suite de mouvements compliqués, refaits plusieurs fois pour arriver d'ailleurs à quelque chose de très voisin des premiers résultats. Le choix de la robe à mettre était aussi beaucoup plus long qu'auparavant. Quelquefois elle demandait conseil à Boum qui, régulièrement, revenait au classique tailleur bleu marine, associé dans son idée égoïste d'amoureux, aux promenades faites en commun. Line lui disait:
- Tu n'y connais rien...
et elle en prenait une autre. Boum ne soufflait pas un mot, mais en ressentait un gros chagrin. Quand elle avait fini de mettre son chapeau, sa voilette, ses gants, elle se regardait une dernière fois à la psychée Empire posée obliquement à la fenêtre:
- Boum, comment me trouves-tu? demandait-elle souvent.
Toujours Boum répondait:
- Bien jolie, Tante Line.
et il se détournait pour ne pas pleurer, sans savoir même la cause de son émotion.
C'est qu'il l'aimait dans ce temps-là, sans lui en vouloir le moins du monde, autant qu'avant, plus même peut-être. Il lui faisait de tendres reproches; et ne trouvait pas juste qu'elle eut ainsi changé. Dans le fond de son coeur, il souffrait beaucoup, mais sa souffrance l'attachait plus encore à elle; il lui semblait qu'à cause de cette injustice même, elle était plus à lui; parfois, il aurait voulu la battre, pas pour lui faire mal, mais comme on le battait lui-même les rares fois qu'il avait été sot, pour la corriger un peu, voilà tout; après elle lui aurait demandé pardon, et il aurait pardonné; c'eut été si bon, mais c'étaient des rêves... dans la réalité, il ne la battait pas et n'avait pas hélas, à lui savoir gré du moindre repentir.
A quoi tout ce changement pouvait bien tenir? Boum se le demandait sans cesse, observant, réfléchissant et examinant les unes après les autres les plus invraisemblables hypothèses. Son pauvre petit cerveau travaillait tellement à ce difficile problème que son caractère, sa santé même en étaient touchés. Sa gaieté s'en allait de lui. On n'entendait plus jamais à travers les portes de sa chambre ses bons rires si semblables à des cris de petits oiseaux. Il était moins affable positivement. Le rose de sa peau mate passait. Ses yeux brillaient moins vif. A sa vivacité première succédaient une torpeur presque continuelle et des envies de dormir qui le prenaient à toute heure du jour. Il mangeait de mauvais appétit. Le docteur, mandé par sa maman, lui avait ordonné, après un examen approfondi: du biphosphate! C'était peu comprendre son mal.
Boum cherchait toujours.
A la vérité, un nouveau personnage était entré dans la maison. Non pas l'un de ces visiteurs nombreux qui venaient de temps en temps prendre le thé et dire des choses aimables -- ceux-là étaient tous des familiers de Boum -- au contraire, un inconnu, un monsieur qu'on n'avait jamais vu et qui avait commencé par venir souvent. C'était un homme grand, un peu plus jeune que le papa de Boum, avec un monocle dans l'oeil, des moustaches tombantes, des vêtements très serrés à la taille, et un pantalon qu'on eut dit en carton plié! Boum avait entendu son nom, c'était un nom très long, l'un de ceux qu'il faudrait apprendre par coeur pour ne pas les oublier. Quand on parlait de lui en son absence, la famille l'appelait simplement Claude ou Monsieur Claude. Boum s'en était tenu là.
Le nouveau venu était incontestablement très empressé auprès de Tante Line. Les domestiques venaient immédiatement la chercher dès qu'il arrivait. Que de fois même ces visites importunes étaient venues troubler de délicieux moments où Boum croyait presque retrouver la douce intimité d'autrefois. Quand Line voyait Monsieur Claude, elle rougissait jusqu'à la racine de ses cheveux. Monsieur Claude envoyait à Line des corbeilles de fleurs très fréquemment. Ces présents irritaient profondément Boum, qui à voir leur qualité et leur dimension, avait compris l'impossibilité de lutter sur ce terrain. Une fois, après le déjeuner, devant un monument de roses blanches que Claude avait fait porter, l'enfant avait demandé tout bas à l'oreille de sa maman, des sous.
- Beaucoup de sous, avait-il dit.
Et comme la réponse avait été une question sur l'usage qu'il entendait faire de cette monnaie, il était resté gêné un moment sans répondre, puis comme il n'abandonnait pas ses idées, il donna une explication, mais cette fois si bas, si bas et si près de l'oreille maternelle que malgré toute l'attention donnée, il ne fut pas possible de savoir sa pensée, -- et l'heure de sa promenade était venue.
Sur les gazons pelés du Bois, il passa consciencieusement son après-midi à chercher des fleurs. Et ainsi, à l'heure de rentrer, quelques pâquerettes et quelques pissenlits, coupés presque sans tiges et un peu écrasés dans sa petite main chaude, vinrent mêler sur la robe de Miss Anny chargée de les assembler, leurs pauvres taches jaunes et rosées. Même avec beaucoup de fils et quelques brins d'herbe, ces fleurs faisaient piètre figure, la comparaison n'était pas possible. Le temps était passé où Line tenait compte des difficultés inhérentes à sa condition de petit garçon. Aussi après l'avoir considéré d'un air de dégoût, Boum jeta le bouquet, au grand scandale de l'Anglaise qui aimait voir respecter ses oeuvres propres, si modestes qu'elles fussent.
Les choses allaient très vite d'ailleurs. Il semblait que toute la maison se fut mis de la partie pour favoriser l'amitié de Line et de Claude. Ils passaient maintenant des après-midi entières seuls dans le petit salon, où tout le monde se tenait autrefois et Boum n'avait plus la permission d'y pénétrer. Il en avait bien envie pourtant; comme une force intérieure le poussait à venir troubler cet agaçant tête-à-tête. Une fois, n'y tenant plus, il avait ouvert la porte et avait constaté -- o douleur! -- que Monsieur Claude embrassait Tante Line comme s'il ne l'avait pas vue depuis six mois. Le soir de ce jour-là, Boum avait refusé son ordinaire baiser à sa tante. Il s'était violemment retourné la face contre son oreiller, et comme il pleurait abondamment, il entendit redire cette phrase que tout le monde avait coutume de lui répéter depuis quelque temps;
- Il est jaloux.
Il avait de la peine, tout simplement.
Constatant son chagrin, Tante Line lui avait dit en le quittant ce soir là:
- Demain je te dirai un gros secret.
Mais Boum était trop fait à l'infortune pour se faire la moindre illusion sur la part de bonheur que lui réservait cette révélation; comme la veille, quand sa tante fut partie il s'endormit sans joie, c'est-à-dire sans confiance dans le bonheur du lendemain.
En fait, cette grosse confidence "qu'il ne fallait dire à personne", était que Tante Line était fiancée à Monsieur Claude.
- Je vais me marier, avait dit Tante Line; je m'appellerai Line Vauquer de Conflans.
- Pourquoi? avait répondu Boum.
- Mais parce que Claude s'appelle comme ça, fit Line.
- Non, pourquoi tu te maries? précisa Boum. On était bien, tous les deux.
Cette évocation du bonheur disparu pas plus que des cadeaux, pas plus que les plus doux reproches ne changea rien. Les choses étaient trop avancées maintenant pour que Line fut pour Boum comme autrefois. Elle continuait à s'isoler des journées entières avec Claude, à le rencontrer en promenade, dans les visites et partout. Et comme si le monde entier eut pris parti contre Boum, tous les amis, tous les parents félicitaient Line de sa nouvelle condition et pour lui prouver leur satisfaction lui faisaient toutes sortes de présents. Ah, Boum la regardait la petite exposition dans la chambre de Line: les écrins ouverts, les pendules, les coupe-papiers, les éventails, les porte-cartes, les services à liqueur, les manches d'ombrelles et tant d'autres objets utiles et inutiles, sans rapport aucun l'un avec l'autre, comme un décrochez-moi-ça d'objets neufs. Tous ces cadeaux évoquaient pour Boum, ses cadeaux à lui que Line rangeait jadis dans la boîte. A voir toute la différence qu'il y avait entre les uns et les autres, il sentait mieux ce qui distinguait l'affection de Line pour lui et l'affection qu'elle avait maintenant pour l'autre. En recevant ses cadeaux, Line -- il le comprenait maintenant -- jouait avec lui, elle faisait semblant d'être contente; elle l'aimait pour rire; ente son sentiment d'alors et son sentiment d'aujourd'hui était toute la distance qu'il y a, par exemple, entre un cheval de bois et un vrai cheval. En somme, -- c'était sa conclusion -- il y a deux mondes sur la terre: l'un est celui des grandes personnes qu'on prend au sérieux et qui vont librement; à elles est réservé le droit d'être heureux, d'aimer et d'être aimé; pour elles et à leurs tailles, toutes choses sont faites depuis les tables, les fauteuils et les maisons jusqu'aux voitures, aux chevaux, aux fleurs des magasins. L'autre est le monde des petits, ils ne servent qu'à amuser les grands qui ne tiennent pas compte d'eux; prétextes à châtiments ou à récompenses, objets à savonner, à promener, faire manger, travailler, dormir et surtout à dresser à toutes ses manies; éternels étrangers dont personne, ne comprenant exactement la langue, n'a jamais songé à écouter le coeur... Boum comprenait admirablement que son grand-père ait voulu fuir ce monde-là. A sentir que des temps infinis le séparaient de cette seconde vie et que de plus le jour où elle viendrait, il aurait tout de même perdu Line, Boum eut une tristesse immense et désespéra.
III.
... Des fleurs, des lumières, un prêtre tout d'or vêtu, au pied de l'autel Line en robe blanche à côté de Lui Claude, le voleur de sa joie: Boum percevait tout cela dans la musique et dans l'encens. C'était comme l'apothéose de sa douleur. Parce qu'il était trop impressionnable et souffrant déjà, ses parents l'avaient dispensé de figurer dans la scène cruelle. Miss Anny l'avait mené avant l'heure, derrière un pilier de l'église. Quelques personnes le reconnaissaient et lui faisaient dévotement un petit signe dans un sourire en remuant la tête et en disant:
- B'jour Boum.
Il répondait en s'inclinant un peu, automatiquement, l'esprit ailleurs. Dans ses grands yeux noirs dilatés, aucune larme ne venait. Il était très calme et pourtant la fièvre brûlait son petit corps; ses tempes battaient vite.
Un violon sanglotait la Méditation de Thaïs. De jeunes couples passaient entre les chaises pour la quête. Boum attendait qu'on vint à lui en chauffant au creux de sa main une petite pièce d'or remise par sa maman à cet effet. Dans les frou-frous de soie, on entendait de petites toux discrètes et pieusement étouffées.
Pour l'amoureux de Line, la cérémonie n'était ni longue, ni courte; comme lorsqu'est atteinte la plénitude de l'émotion, il n'y avait plus pour lui ni de temps, ni espace... le mariage était.
Dans l'après-midi, vers trois heures, après un mauvais sommeil, pendant qu'il était encore couché, il vit Line entrer dans sa chambre. Elle avait quitté sa robe blanche et portait une robe de voyage brune, neuve assurément, puisqu'il ne l'avait encore jamais vue. Sans relever de l'oreiller sa tête lasse, comme il sentait que l'heure n'était plus où l'on pouvait modifier les choses, il reçut sa tante aimée avec un pauvre sourire indulgent et résigné. Line, sans doute, allait lui faire longuement ses adieux, lui dire des phrases gaies, des phrases pour enfant. Devant le petit masque douloureux qui souriait, toutes les paroles durent lui paraître inutiles; elle tomba simplement à genoux; très certainement, c'était uniquement pour rapprocher sa tête de la sienne; mais, comme si elle eût compris un instant, le visage tourné vers les couvertures, elle pleura de gros sanglots.
Des yeux de Boum, deux larmes tombèrent, sans que son sourire cessât. Sans dire un mot, il se contenta, pour lui faire sentir qu'il l'aimait, de poser sa petite main sur la nuque blonde de Line. Dans sa pensée, c'était un geste d'amour, en réalité presque un geste de pardon.
... Et pourtant peu après, Line s'en alla, avec Claude, pour un long voyage.
IV.
Dans son lit de cuivre, bien peu l'auraient reconnu. Boum était malade, très sérieusement malade depuis de longues semaines. Sa figure allongée avait perdu cette rondeur de pomme fraîche qui poussait autrefois les moins intimes à l'embrasser. Ses cheveux qui s'échappaient alors du béret en boucles épaisses et folles, se collaient ternes à son front et à ses tempes creuses, comme des mèches de coton noir. Seuls ses yeux qui paraissaient plus grands, brillaient dans sa figure pâle aux lèvres exsangues. Ses mains amaigries s'amusaient très peu avec les jouets compliqués qui gisaient sans vie sur la soie bleue de l'édredon.
Boum avait d'abord eu des faiblesses étranges, puis des syncopes fréquentes au moindre mouvement, l'un de ces évanouissements s'était terminé en un délire qui avait duré cinq jours. Tout le monde avait cru qu'il devenait fou. Sa crise avait coïncidé avec une poussée de croissance. Maintenant, quand on le portait sur un fauteuil, -- le temps de faire son lit, -- quand il était assis, il était si grand dans sa robe de chambre rouge, que les visiteurs l'auraient pris pour un frère aîné malade, tant il avait peu l'air d'être ce beau petit que tous avaient connu.
Cette fois-ci, du moins, son mal avait été compris. Trois médecins venus en consultation avaient diagnostiqué son cas, très rare d'ailleurs, d'"hyper-neurasthénie précoce à forme d'idée fixe et survenue pendant l'époque critique de la formation compliquée d'accidents méningés." Pour tous les siens, il n'y avait plus de doute maintenant: c'était de Line que Boum souffrait.
Sa maman ne le quittait presque plus et restait des heures entières auprès de son lit, cherchant à le distraire. Son père avait perdu la moindre trace de sévérité; dès que ses affaires étaient terminées, il venait s'asseoir dans la chambre. Presque tous les jours, il apportait des jouets nouveaux et des livres d'images; il lisait même des histoires amusantes en épiant le moindre rire sur le visage de son fils. Quant à Miss Anny, elle errait dans l'appartement, complètement hébétée, son profil de chèvre plus chèvre que jamais, parlant en termes émus du petit "invalid", terme qui avait le don d'exaspérer la famille.
Quand Boum était assoupi, ses parents s'éloignaient de son lit et restaient à causer près de la cheminée. Boum entendait des bribes de leurs conversations:
- Ces histoires de chevaux ne l'amusent pas... Je crois que les voyages l'intéressent davantage.
- Il a mangé plus volontiers sa purée de lentilles...
- Madame Unetelle est venue... C'est agaçant, à la fin, ces gens qui vous félicitent tout le temps de sa taille...
- J'ai reçu une lettre des Claude...
Boum écoutait alors: les Claude, c'était Line. Ce nom seul irritait le père, qui ne manquait pas de faire une réflexion désagréable; la mère défendait noblement les absents.
- Claude, disait le père, a bien cet air crétin et suffisant qui caractérise les diplomates...
Line n'était pas épargnée.
- Avoir réalisé d'affoler, par sa coquetterie, un enfant de dix ans, c'est un comble. Ah! je retiens votre mère comme éducatrice...
- Line n'était pas coquette, répliquait la mère, elle ne s'est pas rendue compte... évidemment, elle aurait pu faire attention...
Et Boum voyait quelquefois, à travers les barreaux de son lit, dans le rayon de la faible lumière qui venait du petit abat-jour rouge, les larmes perler aux yeux de sa mère, ces grands yeux qui ressemblaient tant à ceux de Line, à peine d'un bleu un peu plus sombre.
Line... Line, comme il pensait à elle, aux conversations, aux promenades avec elle, à ses rires, à ses robes, à sa chambre, à sa petite voiture, à tout elle: il ne pensait à rien autre. Qu'est-ce qu'elle devenait? qu'est-ce qu'elle devait faire? voir? sentir? Sûrement elle devait penser à lui, elle ne pouvait pas l'avoir oublié. Il en était sûr. Il ne lui en voulait pas d'ailleurs, parce qu'elle était bonne, il le savait bien. Quelquefois, devant les récriminations paternelles, il avait envie de la défendre, d'expliquer. Mais il se ravisait: est-ce que les petits garçons expliquent? Saurait-il même? Il se sentait si faible, si déprimé et le seul résultat de ses efforts pour parler, il en était sûr, ne serait que ce casque, ce mauvais casque de douleur, qui lui broyait la tête, à l'intérieur et à l'extérieur, et qui ne s'en allait plus sans les compresses de glace et l'amère potion qu'on lui donnait en pareil cas.
Non, à l'encontre de ses parents, dans le fond de son petit coeur, Boum n'avait aucune haine contre Line; au contraire, il n'éprouvait à se la rappeler qu'une joie sourde dans laquelle l'idée de l'absence seule était douleur. Il savait que Line n'était pas responsable, que son papa et sa maman étaient injustes et ne reprochaient rien autre à l'ancienne compagne de sa vie que le bonheur qu'elle lui avait jadis donné. Sa peine était due, il en avait conscience, à d'autres causes, à une masse de circonstances, d'événements insignifiants en eux-mêmes, dont l'un enchaînait l'autre, qui pas plus les uns que les autres n'étaient seuls capables d'amener le résultat dont il souffrait. Contre ces circonstances ses forces ataviques, par l'image du grand-père aux yeux bleus, lui disaient qu'il était dans la vie sans cesse nécessaire de lutter.
C'était Boum qui avait raison. La douleur n'est pas plus une personne qu'une chose: ce sont les parents qui pensent cela parce que c'est plus commode pour se plaindre et pour s'excuser. En réalité elle est quelque chose de bien différent. Sans le comprendre, l'enfant s'en rendait compte. La nature n'est ni bienveillante, ni malveillante, elle est indifférente simplement; dans elle, les actes et les sentiments se succèdent sans ordre et sans autre raison que l'accomplissement de la vie; de leur juxtaposition et de leur somme découlent, pour ceux qui en sont touchés, la souffrance ou la joie, personne n'est responsable; en faisant beaucoup souffrir, tout le monde fait de son mieux.
C'est pourquoi dans ce grand esprit de justice qui est l'apanage des enfants, Boum n'en voulut pas non plus à Claude. Le mari de Line ne pouvait pas avoir agi pour lui faire de la peine puisqu'ils ne se connaissaient même pas l'un l'autre auparavant. Etant venu, Claude avait trouvé Line à son goût -- beaucoup auraient été de son avis, la seule particularité surprenante était qu'il n'y eut personne avant lui, -- il l'avait prise, tout simplement.
Seulement Boum, qui méditait sans cesse sur ce sujet, constatait qu'entre Line, c'est-à-dire sa joie et lui, il y avait bien cependant ce Claude et qu'il n'y avait que Claude. Que cet intrus n'eut pas agi dans un esprit méchant, il n'en restait pas moins la cause, cause inconsciente mais cause réelle tout de même, de tout le mal. S'il n'était pas venu chez eux s'occuper de Line, lui parler, la flatter, lui faire des cadeaux de grande personne, l'enlever enfin: Line serait encore là tendre, intéressée, heureuse et rayonnante, à Boum, toute à Boum comme autrefois. Sans compter qu'aucune raison ne militait pour faire changer les choses: Claude n'avait aucun motif pour cesser d'être heureux avec et par Line: la souffrance de Boum devrait donc durer toujours.
Toujours! On n'a pas idée comme c'est long pour les petits garçons, cette idée là. Alors, une seule pensée envahit son pauvre coeur, pensée très simple, très pure, à laquelle ne se mêlait aucune appréhension, aucune haine, rien qu'une conscience parfaite des réalités dont découlait une résolution qui s'imposait, avec l'inexorable nécessité d'une loi physique: il fallait séparer Claude de Line, voilà tout.
Comment opérer cette séparation, voilà où le problème devenait singulièrement difficile. Pendant de longs jours, Boum envisagea d'abord l'idée de provoquer un voyage de Claude. Mais il l'abandonnait bientôt parce que avec la possibilité catastrophale de voir Claude emmener sa femme, le retour de l'indésiré restait toujours comme un danger menaçant. Alors l'autre solution se présenta radicale et définitive: celle de l'autre départ, du grand voyage dont on ne revient jamais, jamais: il fallait que Claude mourut, sans cela Boum ne voulait plus vivre. Les autres pouvaient ne pas comprendre, mais Boum qui avait envisagé tous les raisonnements et vidé toutes les hypothèses, le savait: c'était ainsi.
... Les crises revinrent plus fréquentes. Le terrible mal de tête ne lâchait presque plus le pauvre petit patient qui se plaignait doucement:
- Maman, j'ai bien mal...
La douleur descendait jusqu'au milieu de son dos. On avait dû allonger l'arrière du bonnet à glace.
- Maintenant c'est un casque, comme le vieux de papa, qui avait une crinière... lui disait-on.
Avec de grosses larmes, le petit disait:
- J'aimais mieux le nouveau petit qu'on me mettait avant et qui finissait à la tête...
Le spécialiste qui venait le voir tous les jours restait de longs moments cherchant, sans rien comprendre à cette recrudescence du mal étrange, ému malgré l'aridité du problème, de cette douleur qu'il ne pouvait dominer.
- Tu ne m'aimes pas, disait le docteur; tu ne me dis pas tout.
- Si Monsieur, je vous aime bien répondait Boum, mais ça me fait mal, très mal, toujours mal.
Le praticien appliquait consciencieusement ses formules, sa "science", -- comme celle de ses confrères -- n'allant pas au delà; il avait relu tout ce qu'il savait déjà, avait essayé toute une gamme d'agents physiques, d'injections, d'hydrothérapie. Il avait pensé un instant au retour de Line, puis rejeté cette proposition d'ailleurs difficilement réalisable, craignant d'aggraver encore l'état de l'enfant. Cet homme bon revenait toujours à la conclusion qu'il fallait une diversion à l'idée fixe, mais comment la trouver? On avait beau chercher; le résultat de tous les essais était que Boum semblait reconnaissant de tant de peines.
- Merci Monsieur, j'ai encore mal...
Le jour mourrait en grosses barres rouges aux vitres de la chambre grise maintenant. Sous l'influence de la glace, Boum sentait la douleur s'en aller. Assise près de la fenêtre, d'une voix très douce, l'infirmière, ainsi que l'avait prescrit le docteur après les crises, lisait. C'était une histoire de mousquetaires; par extraordinaire, le petit malade écoutait et demandait des explications:
-Qu'est-ce que c'est que: provoquer? Mademoiselle...
La jeune fille se répandait en explications. Elle reprenait le récit: l'un des deux héros fidèle au roi ne pouvait pardonner à l'autre son abandon politique.
- C'était un méchant, disait-elle, un traître; alors Murthos, le fidèle, voulut se battre avec lui...
-Se battre à coup de poing, interrogeait Boum.
- Non, se battre pour tuer, reprenait-elle, avec des épées et des pistolets.
- Mais pourquoi qu'il le lui disait d'avance, qu'il voulait le battre. Le méchant pouvait partir... loin, loin.
- Parce qu'il était loyal, il voulait se battre et non l'assassiner. Ces rencontres s'appellent un duel, chaque adversaire cherche à toucher l'autre et à se défendre avec son arme.
- Mais alors, le bon aussi peut mourir, Mademoiselle.
- Oui, Boum, c'est pourquoi il est très mal de se battre en duel...
- Ah! c'est mal, fit simplement Boum.
De la même voix, un peu monotone, l'infirmière poursuivit la lecture, en jetant de temps à autre, un coup d'oeil sur son petit malade qui n'écoutait déjà plus. Le récit continuait, les péripéties les plus dramatiques se succédaient, la mère du bon héros venait sur le pré, pour essayer d'arrêter les bretteurs, et se mettait à genoux tout en essuyant ses beaux yeux "d'un mouchoir de soie orné de dentelle"...
Boum interrompit:
- Mademoiselle, se battre en avertissant, c'est moins mal que d'assassiner quand même, puisqu'il était loyal, le monsieur...
L'idée avait décidément frappé le malade, la jeune femme s'en aperçut. Peut-être parce qu'elle était lasse de lire ou bien parce qu'elle ne voulait pas distraire Boum de sa distraction, elle répondit:
- Oui, c'est moins mal.
Il semblait, en effet, que le petit masque douloureux avait trouvé quelque détente dans quelque imaginaire vision.
Le soir, après le dîner familial, le père et la mère étaient, comme à l'habitude, assis chacun d'un côté du lit. Boum posa quelques questions, toujours à propos de la lecture de l'après-midi. Il avait oublié l'histoire, mais il voulait savoir: le duel, s'il y en a encore maintenant, comment on se bat, avec quelles armes, si c'est mal, ou seulement un peu mal...
Pour la première fois, depuis longtemps, le père riait un peu dans sa moustache très brune; il donnait tous les développements désirés et déclarait en principe:
-... Que le duel c'était très bien, à condition de se battre pour des motifs graves, des choses qui en valent la peine,... pas pour la galerie ou pour faire parler de soi, mais simplement, courageusement, loyalement...
Boum n'y était pas encore; pauvre petit, il tenait encore à la vie.
- Est-ce que on peut mettre une cuirasse, demandait-il?
- Oh oui, disait le père, après une petite hésitation, si l'on est d'accord et que votre adversaire en porte une. Mais ça n'est pas l'usage...
- Ah! faisait Boum, intéressé.
Cette nuit là, il dormit mieux, plus calmement. A quelques jours de là, il terminait son bol de phospho-cacao et ce fut pour les parents et pour les domestiques une bien grande joie.
V.
Les jours, dès lors, virent meilleurs. A voir le petit reprendre tout doucement, on pouvait croire remonter une pente et peu à peu, avec l'espoir, le bonheur semblait revenir dans la maison. Le médecin lui-même était heureux. Depuis longtemps, il connaissait le remède; malheureusement le remède n'était pas de ceux qu'on achète dans les pharmacie
- Il fallait "décrocher" l'idée fixe, disait-il; et pour cela intéresser le malade à une autre idée...
En vérité, Boum ne pensait plus seulement à son malheur, ou plutôt il croyait avoir trouvé le moyen de pouvoir agir sur son malheur même: la désespérance avait quitté son petit coeur. Il croyait maintenant pouvoir supprimer Claude et le supprimer non pas vilainement par un crime, mais selon la formule paternelle "simplement, courageusement, loyalement".
Sans doute, le malade n'avait confié à personne son secret, seulement comme il ne parlait plus que de provocation, de pré, d'épée, d'honneur et d'escrime, tout le monde avait compris autour de lui. Le père, prompt comme tous les hommes à trouver dans les événements la satisfaction de ses désirs, trouvait cette idée follement amusante. Son fils allait mieux, il ne demandait pas autre chose; de plus, même son âme de cavalier et de militaire n'était pas fâchée de cette tournure d'esprit que cette idée dénotait chez son fils. Peut-être même, dans le fond de son coeur, en ressentait-il un secret contentement. La mère, plus prudente, après le premier moment de bonheur, s'était un peu alarmée. Qui sait, pensait-elle, si Boum, après avoir constaté l'impossibilité de sa combinaison, n'allait pas retomber dans une autre crise, plus grave encore qui menacerait sa raison et sa vie. Le docteur avait eu beau donner toutes les assurances.
- L'attention n'est plus fixée sur un seul point, disait-il, maintenant l'imagination va d'une idée à l'autre; la dernière comporte une part d'inconnu et d'initiation. Il y a du jeu, comprenez-vous, dans tout ce travail là; et pendant ce temps l'état général profite, l'assimilation se fait, les forces reviennent avec leur pouvoir de réaction propre. Nous passons la crise de croissance.
Tous ses raisonnements ne convainquaient qu'à demi le jeune femme parce qu'elle redoutait tellement l'atroce mal et aussi, parce qu'à rebours de son mari, elle n'avait aucun goût pour la solution de Boum si fantastique qu'elle lui parut. Le duel restait lié dans sa pensée à des surprises douloureuses. Le jugement sain et sérieux qu'elle tenait de son père ne trouvait aucun goût à la conception cabotine des choses saintes dont les modernes rencontres se réclament. Elle la trouvait un peu dégradante; son coeur de femme et de maman aurait préféré toute autre diversion au mal de son fils que celle-là.
Cependant Boum allait toujours mieux. Ses névralgies avaient presque disparu. Il mangeait de bon appétit et dans son corps amaigri, les forces revenaient.
Un jour pour la première fois depuis sa maladie, l'automobile paternelle l'avait mené prendre l'air en compagnie de sa mère. Un grand soleil d'été envahissait l'avenue du Bois, presque déserte.
Devant toute cette solitude dans la joie de la nature, Boum évoqua d'autres joies passées qui étaient, jadis, sur cette même allée dans l'agitation du peuple enfant parti aujourd'hui. "Ses petits amis", il passait alors au milieu d'eux, triomphant aux côtés de Line, maintenant il sentait l'isolement de son coeur désolé. Ces constatations pourtant ne déprimaient pas son énergie et ne ralentissaient en rien sa résolution arrêtée; à l'encontre, il semblait trouver, en elles, des forces nouvelles pour vivre, pour satisfaire ce besoin d'action que sa race réclamait et par là rejoindre ce qu'il croyait être la raison de sa vie. Son père l'avait averti; il devait reprendre des forces d'abord, après seulement il pourrait se mettre à étudier l'art de tuer selon les règles des principes admis. A présent, il en était encore à la première partie du programme; il laissait, comme on lui avait expliqué, l'air et le soleil l'aider à le remettre. Sans parler, il s'abandonnait à l'âpre bonheur de se ressouvenir.
A l'extrême bout du lac, il demanda l'autorisation à sa mère de cueillir quelques fleurs. Comme autrefois, il les ramassait méthodiquement, avec une maladresse appliquée. C'étaient toujours des humbles fleurs des prairies publiques. Aujourd'hui, à cause peut-être de sa résolution et de toute l'évolution qui s'était faite en lui, il estima pouvoir les faire parvenir à celle qu'il chérissait.
- Voulez-vous Maman, les mettre dans une lettre pour Tante Line?
Et rien que pour ce mot, tout d'un coup, sa maman sanglota, très très fort.
Pourquoi cette jeune mère qui avait eu à cause de ce fils de si grandes angoisses et qui n'avait jamais versé que des larmes isolées, était-elle émue aujourd'hui, tellement?
Boum, très gentiment, devenant un homme parce qu'il était devant une femme éplorée, la regardait essayant d'essuyer ses yeux avec un mouchoir gros comme une noix; instinctivement, il répétait les mots qu'on lui disait autrefois à lui-même:
- Ne pleurez pas, petite Maman... il ne faut pas avoir de chagrin...
Mais toutes les paroles ne pouvaient pas consoler cette peine. Peut-être, en voyant le geste naïf, la petite mère avait-elle pensé que ces fleurs seraient pour elle, expression timide d'une reconnaissance muette dont son coeur brisé avait tant besoin...
- Et moi, disait-elle, tu ne m'aimes pas, Boum?
De toute sa tendresse, mais cruellement parce que c'était vrai, il répondit:
- Si, je vous aime, mais ce n'est pas la même chose...
VI.
Boum était presque guéri. Il vivait de la vie ordinaire, mangeait avec tout le monde, recommençait ses leçons et ses promenades comme par le passé. Si ce n'eût été quelques drogues qu'il prenait avant les repas et dont les flacons bizarres ornaient sa place à table, personne n'aurait pu dire qu'il ait été malade, si gravement malade. Comme le souvenir des choses tristes passe rapidement, l'entourage ne pensait plus ni à Line, ni à l'idée fixe dont Boum avait été si près de mourir, ni même à l'autre idée saugrenue qui avait remplacé la première et dans l'espérance de laquelle l'enfant avait retrouvé les forces de vie. L'ami de Line n'en parlait jamais d'ailleurs.
Il était devenu un grand garçon, grand par la taille -- tout le monde lui donnait treize ou quatorze ans, il n'en avait pas même onze. Son corps très fluet et qui faisait penser aux plantes poussées trop vite, gardait encore un peu de sa grâce passée. On ne retrouvait dans sa figure amincie que ses yeux, ses grands yeux noirs aux longs cils mordorés dont le regard limpide et profond attirait. En lui, une certaine gravité surprenante frappait surtout. De l'ancien Boum, de sa vivacité, de son charme particulier, ne restait qu'une affabilité très douce, une politesse marquée et très prévenante qui partant, le distinguait encore des autres enfants. A le voir, attentif, complaisant, souvent rieur même, on eut pu croire qu'il avait oublié: en réalité, comme au premier jour, il pensait à Line, comme au jour de la révélation, il était décidé à se battre avec Claude. Tout au plus avait-il ajouté, à mesure que l'initiation de la méthode précisait les premières données, l'idée d'un sacrifice de sa vie propre. Il faisait cette offrande généreusement parce que sa nature était aventureuse, parce que les enfants et les jeunes ne savent pas ce qu'est la mort et aussi parce que la vie sans Line avait perdu tout sens pour lui.
- Ce sera Claude ou moi, pensait-il.
Un jour, très timidement, mais résolument comme quelqu'un qui réclame le paiement d'une dette, il vint trouver son père seul et lui posa la question:
- Je pourrai commencer l'escrime, dit-il...
- Ah, c'est vrai, tu veux toujours... Puis ça te fera le plus grand bien...
Quelques jours après, vers dix heures du matin, dans un grand immeuble du boulevard Malesherbes, au rez-de-chaussée, à droite sous le porche, Boum et son père firent leur entrée dans une quelconque salle d'armes de Paris. A cette heure matinale pour le quartier, les clients ne venaient pas encore. Un homme de blanc vêtu avec un coeur de flanelle rouge à la place du coeur, finissait un balayage minutieux et arrosait à l'aide d'un entonnoir dont le bec dessinait parterre des 8 entrelacés. Dans la salle, à laquelle les épées faisaient des murs d'aciers, sous les panoplies, les drapeaux, les "Honneur", les "Patrie", le maître, du bout de sa barbiche et derrière un lorgnon, lisait, de loin, dans un journal, les chroniques du jour, et prenait son café au lait. Boum lui trouva en même temps l'air terrible et l'air d'un marchand de jouets. Il l'entendait parler sec, sans finir ses phrases, toujours sur un ton de commandement:
- Les petites graines, disait le professionnel, poussent mieux sur la planche... avenir... on ne sait pas... honneur... hygiène... voici les prix et les conditions, et il allait vers un bureau de chêne prendre d'une pile, un prospectus dont le père en accepta les termes sans le lire.
Le Prévôt appelé prit les mesures du futur "membre" -- c'était sa femme qui confectionnait les tenues. Dans cinq jours, quand Boum reviendrait: le masque, les sandales, les petites épées, tout serait là.
En les accompagnant, fidèle au rite, le maître éprouva le besoin de dire:
- Nous allons le soumettre au ballottage.
C'était une de ses manies de vouloir donner les allures d'un cercle à son entreprise.
Dans la rue, Boum ayant demandé des explications sur ce dernier mot, son père pensant autre chose répondit:
- Ce sont des bêtises.
Boum fut admis sans opposition.
Au jour fixé, il venait costumé en petit bretteur, le visage dans sa cage à mouche, debout mal à l'aise sur cette planche qui lui paraissait haute et de laquelle il avait peur de tomber. Le maître prodiguait son enseignement, donnant des exemples, répétant ses phrases comme s'il récitait une leçon. Boum, un peu ahuri, suivait de son mieux, s'appliquant de toute son âme à bien faire, mais bientôt rompu dans tous ses membres se demandant comment dans cette instable position, on pouvait jamais arriver dans la réalité à se battre, à se toucher, à se défendre et à faire quoique ce soit. Effrayé, il pensait que, peut-être, il faisait exception au reste des hommes, qu'il n'arriverait jamais, bien que le maître flatté de son attention y allait de temps en temps d'un encouragement.
- C'est mieux, petit... vous faites attention... vous avez des dispositions, vous arriverez...
Le soir, moulu par la courbature, il eut une défaillance en pensant que cette solution aussi serait très longue. Pour arriver à savoir faire, en somme, il faudrait être grand et c'était justement de ne l'être pas qu'il souffrait... Le jour suivant, il retourna pourtant à la leçon, parce qu'il n'était pas d'une nature qui renonce et tous les jours, il recommençait les "quarte", les "quinte", les "doublez", les "parez et tirez", etc.
Très lentement, il sentit lui-même ses progrès. Il se fatiguait moins maintenant sur cette planche où il se tenait mieux, assis sur les jarrets, sans perdre ce que le prévôt facétieux ne se laissait pas d'appeler: "les petits équilibres".
Mettant à part l'escrime, la salle ne l'intéressait pas. De rares clients venaient à son heure et cependant, il y avait dans ces murs comme un air de susceptibilités factices et de points d'honneur idiots se fondant dans l'acre odeur de la sciure et des transpirations, qui l'écoeurait. Boum avait son idée, il était venu dans un but très précis. Sa bonté profonde s'alarmait à la pensée de querelles cherchées, que sa mentalité sérieuse lui faisait trouver inutiles. Aussi à part les indispensables formules de politesse, il parlait peu. Pendant les poses, il s'asseyait à l'écart sur la banquette de velours rouge, et continuait à s'instruire en regardant.
Cependant, il s'était fait un ami. C'était un monsieur grisonnant, légèrement bedonnant, avec des yeux rieurs et un très bon sourire. En le montrant, le prévôt avait dit à Boum:
- C'est Laferrière, vous savez celui qui fait des pièces, un rigolo.
Avec plus de cérémonie, le maître avait, selon l'usage, présenté son jeune élève:
-... A Monsieur le Comte de Laferrière, de l'Académie Française.
Boum avait tendu sa petite main.
Un jour, entre deux reprises, le Monsieur lui avait demandé:
- Eh bien, que pensez-vous de l'art noble des armes?
Boum avait répondu:
- C'est difficile.
- Comme tous les arts, répliqua le Monsieur; il n'y a que la critique qui soit aisée. Vous ne voulez pas devenir critique, j'espère, comme M. Doumic?
- Je voudrais savoir faire des armes, fit Boum, qui n'avait pas bien saisi.
- Officier ou maître d'armes, interrogea encore le Monsieur.
- Ni l'un ni l'autre, fit Boum dans un rire, comme quelqu'un qui trouve ces deux perspectives folles et extravagantes.
- Que voulez-vous être alors?
- Je veux être comme mon papa; je veux me marier, mais avant je veux savoir faire des armes.
Peut-être cette réponse aurait-elle laissé indifférent plus d'un habitué de la salle; la plupart n'aurait pas, sans doute, été frappé par l'apparente incohérence de ces deux volontés. Chez Laferrière, l'habitude tenace de regarder les hommes le fit s'arrêter.
- C'est étrange, dit-il, comme ailleurs pour ne pas attirer l'attention du petit qu'il savait fort bien ne pas devoir parler cette fois sur un aussi grave sujet, et il ajouta: Nos goûts ne sont pas tout à fait pareils. Comme vous, je veux faire des armes, mais je n'ai pas du tout envie de me marier... parce que je suis marié, comprenez-vous.
Boum sourit. De cette conversation commença leur sympathie. Par la suite, Laferrière, rassasié, relativement jeune, de toutes les joies et de tous les honneurs, trouvait une douceur particulière à retrouver, chaque matin, le petit coeur honnête et frais dans lequel il sentait le mystère. Boum avait retrouvé en lui une camaraderie qu'il n'avait jamais connue chez Line: son nouvel ami l'écoutait sérieusement. Cela ne les empêchait pas d'ailleurs de rire souvent ensemble, au contraire; l'académicien savait des histoires impayables que le prévôt, en s'appuyant sur la courbe de son épée, écoutait la bouche ouverte.
Leurs natures se ressemblaient par plus d'un point; ils étaient tous deux curieux et adaptables, naïfs sans être bêtes et d'une générosité spéciale qui voulait le bien de tous les êtres y compris pour chacun d'eux celui de sa petite personne. Aussi se comprenaient-ils à merveille. Boum sentait les jours où son ami n'était pas en train et les jours où il était en veine d'expansion. Laferrière avait saisi une fois pour toutes que l'enfant n'aimait pas être traité en bébé; son degré de développement, pensait-il, valait bien celui d'adultes qui ne se développeraient plus.
Et puis, pour les raisons différentes, les gens de la salle les ennuyaient tous deux. Boum, parce qu'il était le seul enfant, se sentait un peu perdu; son ami, au contraire, connaissait trop de mentalités toujours pareilles à cette collection d'oisifs croyant être le monde et dont la suppression radicale, en un jour, n'aurait pas eu la moindre répercussion. Ils se lièrent rapidement. Quelquefois, ils sortaient ensemble. Par les belles journées, Laferrière allait volontiers jusqu'au Bois accompagner Boum; ils causaient tout le long du chemin, des sujets les plus divers.
Ils saluaient une masse de gens. On plaisantait le grand homme sur son petit ami.
- Mais c'est un fils donné par la nature, avait dit un Monsieur qui marchait au côté d'une jolie blonde.
- C'est idiot, avait répliqué Laferrière, puisque c'est un frère aîné.
Cette façon de présenter Boum comme un petit sage auquel on demande des avis n'était pas qu'une simple plaisanterie. En réalité l'auteur parisien était un grand enfant. Les bonheurs de l'existence l'avaient conservé jeune; il était réservé.
Laferrière s'était tellement mis à sa portée, qu'il finissait par le prendre au sérieux, solliciter ses conseils, et lui faire même des confidences que beaucoup auraient trouvé anachroniques et prématurées.
Boum gardait à la maison un complet silence sur ces affaires de son ami qu'il estimait être d'un ordre et d'une nature non susceptibles d'être saisis par ses parents. En particulier, il était souvent question dans ces confidences d'une grande passion de l'auteur pour une certaine dame qui jouait ses pièces et dont il vantait, sans cesse, les perfections. Il l'appelait: Dora.
Un jour, -- ils étaient déjà de vieux amis -- au sortir de la salle, comme il pleuvait, Laferrière proposa d'emmener Boum dans son automobile. En chemin, il lui dit:
- Si nous allions chez Dora?
Boum, sans savoir pourquoi, hésita le quart d'une seconde, puis accepta.
L'auto obliqua, gagna les quais, et s'arrêta familièrement devant un grand immeuble de la rive gauche, près du pont de l'Alma.
Au sortir de l'ascenseur, au troisième, Laferrière ouvrit la porte d'entrée avec une petite clef qu'il sortit de sa poche.
- Comment, c'est toi chéri, fit une voix très douce.
- C'est nous, répondit l'ami de Boum.
Cette réponse excita sans doute la curiosité de la maîtresse de céans, elle sortit à leur rencontre précipitamment. Elle avait dû entendre parler de Boum, parce que tout de suite, sans présentation, elle l'accueillit gentiment dans un bon rire:
- C'est gentil, Monsieur Boum de venir me voir.
Boum, en petit garçon bien élevé, s'inclina et baisa la main qu'elle lui tendit, selon les formes les plus respectueuses.
Quand ils se furent installés dans le petit salon où elle les avait introduits et dont l'unique large baie donnait sur le fleuve, il la vit à moitié étendue sur un sofa assez bas, que recouvrait en partie, sur un tapis sombre, une fourrure blanche très souple et deux gros coussins vert-bleu. En vérité, elle était jolie, ses cheveux lui faisaient comme un bonnet de moire brune et tout le temps ses dents éblouissantes riaient d'un rire perlé spécial qui paraissait toujours partir d'une scène. Elle faisait une masse de frais à Boum, à la fois amusée, flattée et un peu gênée par la présence insolite d'un enfant.
Boum répondait poliment à toutes les questions. Toujours très sobre de détails sur ses propres affaires, il écoutait tranquillement tant qu'il était question de lui, en posant simplement sur celui des deux qui parlait le regard franc de ses grands yeux intelligents et nullement étonnés.
Cette visite lui semblait toute naturelle, étant donné le sérieux de son amitié avec celui qui l'amenait. Le ton de la conversation aurait été celui de toutes réunions de trois grandes personnes si ce n'eut été quelques remarques décousues d'enfant, sur "le nombre de bateaux qui passaient sur le fleuve" ou sur "la difficulté qu'on devait trouver à apprendre par coeur tout un livre".
Laferrière jouissait, amusé par l'étrange de la situation. Evidemment, pensait-il, pour une masse de gens, le fait d'emmener un enfant chez sa maîtresse aurait paru énorme, monstrueux; en réalité, sa conscience honnête et dégagée des conventions se refusait à voir le moindre tort dans ce rapprochement qui ne faisait de peine à personne. Ces deux amis éprouvaient, au contraire, pour des raisons diverses, un certain plaisir à se trouver ensemble; aucun mot, aucun geste ne pouvait altérer la sérénité de Boum et être pour lui un changement de ce qu'il entendait et voyait familièrement tous les jours... alors pourquoi pas, surtout que lui-même l'auteur qui avait vécu tant de rêves trouvait dans la présence de ces deux êtres je ne sais quelle impression de consolider un bonheur instable et que son coeur aimant aurait tant voulu voir persister longtemps.
Dans la voiture qui le ramenait chez lui, Boum fut interrogé.
- Comment la trouves-tu? demanda Laferrière.
Très gentille et très jolie, apprécia Boum, vous devez bien vous amuser avec elle.
Naturellement, comme toujours, dans sa famille, l'ami de Line négligea de raconter cette petite aventure; non pas qu'il voulait dissimuler quoique ce fut, mais sentant son impuissance d'expliquer et de convaincre, il savait ne devoir pas être pris au sérieux; alors il écouta sans interrompre comme le lui avait enseigné Miss Anny. Cette visite, pourtant, avait fait sur lui une certaine impression; elle lui avait été comme une preuve que son ami ne jouait pas avec lui, qu'il lui disait la vérité, qu'il avait en lui une confiance sympathique. Boum n'en doutait pas avant ce jour, mais parce qu'il tenait de son grand-père peut-être ou bien parce que simplement il avait souffert des hommes, il gardait toujours, vis-à-vis d'eux, une prudence et une réserve discrète. En telle manière qu'à ce moment, quand son ami l'avait mis au courant de sa principale préoccupation sentimentale, lui n'avait pas encore articulé un seul mot de la grande affaire qui était l'unique souci de sa petite vie, et n'avait jamais prononcé le nom de Line à Laferrière. Après la visite chez Dora, il prit la résolution de tout lui raconter. L'occasion vint.
Au sortir de la salle d'armes, ils filaient tous deux grande allure dans l'auto découverte vers Saint-Germain. Laferrière ayant fait peu de temps auparavant la connaissance du père de Boum, lui avait demandé pour ce jour-là l'enfant à déjeuner. Maintenant ils allaient au rendez-vous; Dora devait les rejoindre de son côté. A la sortie du Bois, après l'indispensable arrêt à la barrière, Boum retrouvait l'aspect familier du paysage net et propret qu'il avait si souvent regardé autrefois avec Line. Dans le fond de son âme, il s'attendrissait. Les constatations de l'octroi ayant interrompu leur conversation, dès que la voiture repartit, Boum demanda:
- Pourquoi, faites-vous des armes, vous?
Laferrière répondit une phrase évasive, une de ces explications dont il avait le secret et qui n'arrêtait rien: "on ne bouge pas assez... c'est nécessaire... je ne veux pas grossir...".
- Ah, fit Boum, c'est simplement pour ça. Vous ne voulez pas vous battre.
- Oh, fit Laferrière, quand je peux éviter, j'aime autant.
- Moi, répliqua gravement Boum, je veux me battre, mais sérieusement, à mort, avec quelqu'un que je sais, et qui n'est pas ici en ce moment.
L'auteur, se retourna brusquement, visiblement intéressé:
- Non, dit-il, c'est vrai? Toi? Qu'est-ce? Qu'est-ce qu'on t'a fait?
Très posément, regardant par terre, Boum répondit:
- Il m'a fait un immense chagrin. Peut-être le connaissez-vous, c'est Monsieur Claude Vauquer de Conflans.
- Conflans, le diplomate? fit Laferrière, c'est un imbécile!
- Oui, dit Boum, sans se douter de la confirmation qu'il donnait à cette appréciation, c'est lui. Je veux qu'il meure.
- Qu'est-ce qu'il t'a fait, mon pauvre Boum.
- Voilà, expliqua l'enfant. J'avais une tante, mais une toute petite tante, la soeur de ma maman. Nous étions très, très bien ensemble, tout le temps ensemble et je l'aimais... tant.
Boum disait ce mot tout bas, très ému, baissant encore davantage sa tête brune. Laferrière sentit le petit drame et n'interrompit pas.
- Je l'aimais, reprit-il, comme vous vous aimez Madame Dora, bien plus encore parce que vous, vous êtes grand, et moi je ne suis qu'un petit garçon et je n'avais qu'elle, rien qu'elle, vous comprenez... C'était Tante Line...
Plus bas encore, mais cette fois, avec un gros sanglot, il poursuivit:
- Il me l'a prise...
Ému aussi par cette jeune douleur, le Parisien laissa passer un temps, puis demanda:
- Comment te l'a-t-il prise?
- Il l'a épousée, puis ils sont partis.
- C'est sa femme, remarqua Laferrière, elle est bien jolie en effet, je l'ai aperçue le jour de son mariage.
- N'est-ce pas qu'elle est jolie? reprit Boum; mais le pire c'est qu'avant de partir, il l'avait changée, tellement. Vous ne l'auriez pas reconnue. Avant elle était douce, elle écoutait comme vous, nous sortions tous les deux, elle me racontait les histoires de mon grand-père qui était parti tout petit en Amérique, elle avait une petite auto qu'elle conduisait, nous nous amusions bien; après, quand Monsieur Claude est venu, elle restait tout le temps avec lui, enfermés dans le petit salon de Maman, ils allaient dehors ensemble, et lui -- et l'enfant précisait en remuant son index en l'air -- il faisait exprès, il lui donnait des cadeaux et des fleurs, il la flattait et se moquait de moi.
Profondément touché, mais voulant savoir, Laferrière interrogea:
- Mais tu n'as pas parlé à ta tante? Tu ne lui as pas demandé pourquoi elle changeait, pourquoi elle allait avec l'autre.
- Souvent, répliqua Boum, j'ai essayé; j'ai dit tout ce que j'ai pu, mais quand on est petit, vous savez, on ne vous écoute pas, et puis, on ne sait pas ce qu'il faut dire...
- C'est vrai, fit l'autre, on ne sait pas...
Et sur cette réflexion, quelques instants passèrent sans qu'ils se dirent un seul mot. De chaque côté de la voiture, le paysage défilait rapidement, perdant de plus en plus son aspect de banlieue pour devenir la campagne véritable: la route n'avait plus de trottoir, les maisons ne se touchaient plus et le fleuve, délivré de ses quais, coulait plus librement dans la lumière crue entre ses berges de prairie.
Laferrière était bouleversé par le récit de cette tragédie. Les faits, en eux-mêmes, étaient très simples, en somme, si naturels: le petit aimait, est-ce qu'on ne peut pas aimer à tous les âges, qui sait même si à l'âge de Boum on n'aimait pas mieux, plus âprement, plus exclusivement et plus sérieusement aussi? A travers le cortège fané de ses propres amours, il cherchait à retrouver le souvenir de ses premiers élans, alors que rien ne venait distraire de la grande chose, sa pensée et son coeur... Et pourtant il demeurait désemparé devant cette détresse d'enfant, lui le vieux Parisien aux histoires nombreuses et qui gardait encore assez de foi pour aimer éperdument une petite femme quelconque "qui jouait ses pièces". Il était confondu parce que de cette histoire très simple résultait cette situation anormale, parce que ce cas particulier constituait un accident grave, une situation sans dénouement, une maladie sans remède. Un seul instant, il fut sur le point de dire à Boum: "Il y a d'autres femmes de par le monde, ne te désole pas, tu verras que la vie peut guérir aussi". Mais, ce même homme qui n'avait pas hésité à mener l'enfant chez une femme un peu à côté, se refusa à tenir la petite âme, même pour la consoler. Il dit simplement:
- Mais dans un duel, tu t'exposes toi aussi; s'il te tue, Boum?
- Je sais bien, dit le petit très simplement, mais puisqu'il n'y a pas d'autre moyen...
C'était bien la logique que craignait Laferrière. Sans doute, il savait que le projet de Boum ne se réaliserait pas, que quelque chose viendrait sûrement se mettre en travers, qu'on rirait. Mais toutes les désillusions et toutes les déceptions que cette mise au point comportait, firent mal à son égoïsme généreux; comme un grand enfant qu'il était lui aussi, il laissa partir l'expression de son dépit:
- Oh, Boum, fit-il, pourquoi m'as-tu raconté cette histoire?
Le petit, logique jusqu'au bout, ne voyant pas encore très bien la différence de l'amour et de l'amitié, répondit très naturellement aussi:
- Parce que vous aussi, Monsieur, je vous aime beaucoup...
- Tu as raison, répliqua Laferrière, assez touché de cette remarque, en prenant sa petite main, tu peux compter sur moi.
Ils avaient fait un petit tour par la forêt silencieuse et sombre malgré le soleil; ils retournèrent vers le restaurant où Dora les attendait sur la terrasse, assise devant une table servie. Elle avait dû se lasser de regarder le décor magique de Paris engourdi à cette heure dans une diaphane buée, elle jouait machinalement de sa longue main avec un sac et une masse d'autres objets d'or autour desquels elle avait noué ses gants.
- Je n'ai pas failli, fit-elle en les voyant... Laferrière s'excusa: ils avaient causé, puis instinctivement, comme quelqu'un qui a la grande habitude, il ajouta, en lui baisant tendrement la main:
- Nous voulions te donner le temps d'être idéalement jolie; nous ne sommes pas venus une minute trop tôt...
Pas fâchée, elle le remercia des yeux.
Ils mangèrent. Laferrière, préoccupé, parlait peu. Dora lui trouvait cet air particulier des jours où il mijotait une idée de pièce. Bonne fille, elle n'insistait pas, sachant bien qu'elle saurait. Elle faisait
des frais à Boum pour l'amuser. Dans la ville qui tenait toute à leurs pieds, elle l'aidait à retrouver la maison de ses parents, lui indiquant les grands repères de l'Arc de Triomphe et de l'Avenue du Bois; elle lui montrait sa propre demeure et celle de Laferrière. Le petit distrait, tour à tour regardait la ville, regardait la femme et jouissait de leur semblable beauté. Il pensait sans aucun sentiment de jalousie au bonheur de son grand ami. A l'encontre de ses affaires sentimentales, celles de ses commensaux s'étaient arrangées. Dora et Laferrière s'entendaient bien, ils étaient ensemble, constatait Boum, et -- comme on simplifie toujours la joie des autres de tout ce qui gâte notre joie, -- il restait convaincu qu'aucune personne et qu'aucune chose ne venait jamais troubler la sérénité de leur bonheur. Evidemment, Laferrière n'était plus un petit garçon, et c'est tellement plus facile d'être heureux quand on est grand. Enfin, un jour viendra peut-être où lui-même... en attendant, il était reconnaissant de tout son coeur à ces amis libres et tendres de l'admettre dans leur intimité et de lui faire ainsi respirer l'air de leur félicité.
Quand ils eurent terminé, en quittant la table où ils étaient restés assez avant dans l'après-midi, Dora, debout, interrogea Laferrière, en le regardant de très près:
- Eh bien, ça se dessine ton idée? As-tu un rôle pour moi?
En secouant les miettes de son gilet, il répondit pour n'être entendu que par elle:
- Je pense à mieux que le théâtre, petit, à la vie, personne ne s'en doute, c'est bien plus émouvant...
VII
A une petite fête intime de la salle, pour la première fois, Boum se produisait en public. Les spectateurs étaient peu nombreux; il n'y avait guère, en dehors des membres de la salle, qu'un certain nombre de représentants notoires de la presse sportive, gens faméliques et prétentieux. Le jardin avait reçu une décoration de petit 14 juillet, avec drapeaux et lampions. Devant la piste de combat, quelques fauteuils et les banquettes rouges étaient sorties. Au fond, entre les arbres, devant un maître d'hôtel à favoris, une table nappée supportait des sandwichs, des gâteaux, des fleurs et une rangée de coupes à moitié pleines de très mauvais Champagne.
Une dizaine de tireurs étaient inscrits et devaient faire assaut "à la première touche".
Boum était considéré par la salle entière comme "une fine lame"; il l'était vraiment. Le maître, qui avait l'intelligence de son art, avait compris les premiers jours que l'enfant ferait parce qu'il voulait faire; et alors, il l'avait poussé, sa jeunesse et sa débilité étant un obstacle aux travaux brutaux de l'épée, vers le jeu délicat du fleuret. Boum, qui en était alors à sa deuxième année de salle, se servait maintenant d'une épée triangulaire et à coquille, comme celle des autres tireurs, mais dans sa petite main nerveuse, la lame battait peu et surtout ne cherchait pas les petits coups inattendus en piqûre vers les mains, les genoux ou la tête; à l'encontre, elle tournait follement tout le long de la lame adverse, très rapide dans tous les sens, avec des arrêts brusques qui étaient des menaces, toujours en mouvement, toujours insaisissable pour venir, furieusement française, s'épanouir triomphante en une courbe svelte sur la poitrine du touché.
Il fit, ce jour-là, d'assez jolis assauts, Laferrière qui n'aimait pas d'ordinaire ce genre de réunions était venu pour voir son petit camarade. Tout en applaudissant à ses jolis coups, il était inquiet parce qu'il savait ce vers quoi tendait cet effort et ce résultat. Le corps des chroniqueurs louaient sans réserve: découvrir un talent inconnu est toujours si tentant et il faut le dire aussi, Boum était joli à voir. Son vêtement blanc moulait ses formes gracieuses et proportionnées: l'exercice l'avait considérablement renforcé et assoupli; quand on le voyait dans la position classique, bien assis, à l'aise sur ses jambes, son bras nerveux se déployant dans une attaque en un geste large, ou bien modeste après la victoire, son casque et son épée dans la main gauche, la tête un peu basse venant remercier l'adversaire; il n'avait plus rien alors de l'enfant chétif et mal poussé qu'il avait été après sa maladie. Il était presque alors un de ces beaux adolescents qui font invariablement dire aux femmes avec un secret désir:
- Il est gentil.
Après qu'il eut fait sept assauts, le maître le proclama quatrième avec trois touches, ce qui constituait, eu égard surtout à la qualité des autres tireurs, un assez joli succès.
Laferrière et lui ne restèrent pas après la séance. Ils remontèrent un instant à pied le boulevard.
Comme à l'habitude, ils causèrent. Laferrière avait raconté à Boum, quelques semaines avant, le sujet d'une prochaine pièce. Maintenant il le mettait au courant des modifications projetées. Boum était partisan des dénouements heureux. Il se passionnait en général pour les péripéties de ces personnages de rêve qui lui étaient devenus familiers; il les considérait comme des êtres vivants qu'il aimait. Ce jour-là, il parlait peu. Laferrière, qui se rendait parfaitement compte de l'état d'âme de l'enfant, se donnait l'air de ne pas s'en apercevoir.
Quand ils furent arrivés devant l'hôtel de la rue Pergolèse, Boum tendit sa main:
- Au revoir, Monsieur, fit-il. Je vais rester quelque temps loin de vous. Nous allons à la campagne pour trois semaines... C'est là que ma tante et son mari viendront nous retrouver. Je la reverrai... Après, j'aurai besoin de vous. Je n'ai que vous dans cette affaire.
Dans un demi-sourire, Laferrière répondit:
- Tu sais bien, Boum, que tu peux toujours compter sur moi, n'est-ce pas?
- Je le sais, dit Boum en le regardant sérieusement. Au revoir.
VIII
Dans son cabinet de travail, grande pièce encombrée, assombrie par les tentures et les cuirs de Cordoue malgré la grande baie vitrée qui donnait sur le parc de la Muette, Laferrière, assis à sa table, venait de recevoir son courrier du matin. L'heure des lettres était, pour sa nature heureuse, une heure bénie. Un grand nombre d'inconnus lui écrivaient. Il goûtait une volupté particulière... à l'ouverture brusque de cette porte sur l'intimité du monde extérieur. Des femmes lui faisaient des déclarations passionnées, des amis sincères lui donnaient des conseils pour la conduite de sa vie, la manière d'acheter du vin, d'écrire des pièces, de placer sa fortune, de combattre l'alcoolisme et combien d'autres choses encore. Après avoir mélangé les enveloppes comme un jeu de cartes il les faisait couper par son domestique qui, habitué à cette fantaisie, s'en acquittait maintenant avec un grand sérieux. L'homme de lettres lisait tout, dans l'ordre, d'un bout à l'autre, et n'aimait pas, pendant cette lecture, qu'on le dérangeât.
Ce matin, contrairement à l'usage, le domestique revint:
- C'est Monsieur Boum qui insiste pour voir M. le Comte tout de suite.
- De si bon matin? fit Laferrière. Qu'il monte.
Il pensa que ce devait être pour l'importante histoire du duel, et cette perspective l'ennuya. Un jour il faudrait bien, après tout, mettre fin à cette plaisanterie.
Un regret le prenait de l'avoir tant fait durer. Pauvre petit, qu'est-ce qu'il dirait s'il se voyait abandonné?
Boum fit une entrée inattendue. A peine eut-il ouvert la porte qu'il courut vers Laferrière, tomba assis par terre devant lui, et câlinement mettant sa tête sur les genoux de son ami, il se mit à sangloter sans pouvoir dire un seul mot.
Laferrière, ému, ne savait que dire.
- Allons, allons, faisait-il... ne pleure pas... qu'est-ce que tu as... dis-moi... explique.
L'enfant pleurait toujours. L'homme, désolé par ce chagrin, finit par grossir la voix et dire presque rudement: - Assez, Boum, je te défends de pleurer ainsi.
L'effet de ce changement de ton opéra. Boum n'était pas habitué à s'entendre parler ainsi par celui qui était le confident de son coeur. Avec son petit mouchoir il tamponna ses yeux.
Laferrière en profita pour le relever. Il l'entraîna vers un divan un peu surélevé auquel un baldaquin de vieilles soies donnait un vague air de trône. Il força l'enfant à s'asseoir près de lui.
Boum, parla longuement.
Il était parti avec ses parents pour la campagne et avait attendu pendant dix longues journées qu'Elle revînt. Elle était revenue.
-... Mais, fit-il, elle est toute changée... d'abord elle n'est plus du tout jolie. Elle a un gros ventre. Elle n'est plus gentille. Elle rit tout le temps de moi, ne m'a même jamais parlé seul une fois. Elle est aussi sévère pour moi que M. Claude et reproche à maman de ne pas bien m'élever. Elle m'a dit, parce que j'ai regardé dans un paquet qu'on apportait, que j'étais curieux comme une vieille chouette -- c'était des cigares pour lui qu'il se fait envoyer dans une valise pour ne pas payer l'octroi --. Et puis, quoique Tante Line soit grande, elle s'occupe toute la journée de petits bonnets, de petites robes, et de petits bas que les marchands ne cessent de lui envoyer; elle en a toute une armoire, alors qu'avant son mariage elle ne jouait jamais à la poupée, mais tout le temps avec moi... A cause de tout ça, je me suis aperçu que c'est moi maintenant qui ne l'aime plus. Alors je suis très malheureux, je n'ai plus rien, je ne veux plus rien.
Et il se remit à pleurer doucement.
- C'est pour ça, fit Laferrière, que tu pleures! mais mon pauvre Boum, ces choses-là arrivent tous les jours.
- C'est cependant malheureux, répliqua Boum.
- Voyons, voyons... fil Laferrière... tu étais séparé d'une femme que tu croyais aimer, je te plaignais. Maintenant, tu en es toujours séparé, mais tu ne l'aimes plus... tu devrais te réjouir.
- Peut-être! fit le petit, plus navré de n'être pas compris.
Les larmes coulaient lentement de ses yeux. Il ajouta:
- Cependant je suis triste... très triste.
- Alors, c'est que tu l'aimes encore, lança Laferrière... tu n'es pas raisonnable.
- Mais non, dit Boum. Je vous assure que je ne l'aime plus, mais plus du tout. Qu'elle soit heureuse ou malheureuse, ça m'est égal. Voyez, à présent si elle voulait quitter M. Claude, pour venir avec moi, avec moi seul: et bien je ne voudrais plus. Je vous l'ai dit: je ne veux plus rien. Mais c'est justement cela qui me fait du chagrin. Je suis bien plus malheureux qu'avant qu'elle vienne, avant je croyais... comprenez-vous?... Je ne peux pas expliquer.
Et pour rendre sa pensée, le petit agitait ses deux mains devant son ami en le regardant de ses yeux mouillés.
- Boum, fit Laferrière, tu es un gosse que j'aime, mais tu es un gosse. Je veux te consoler, mais je ne veux pas te dire des choses que tu es trop jeune pour saisir. Tiens, tu as confiance en moi, crois-moi sans comprendre. Ne pense plus à Tante Line. Vis des joies de ton âge, je t'assure qu'elles sont douces, plus tard on les regrette; oublie, cours, amuse-toi, joue avec tes petits camarades; ne cherche pas ce que tu n'as pas trouvé. Sache attendre. Je t'assure, c'est bête de souffrir. Regarde par la fenêtre, c'est le matin, peut-être aimerions-nous mieux tous les deux que ce soit midi, -- il ferait plus chaud, il y aurait plus de lumière dans les arbres, par terre les ombres seraient plus noires... et pourtant notre désir commun ne change rien, le matin reste le matin. C'est déjà beaucoup, crois-moi, de savoir que midi viendra.
Boum écoutait maintenant sans mot dire, sans tout comprendre, mais trouvant quand même aux paroles qu'il entendait comme une sorte de vertu bienfaisante.
Encouragé, Laferrière continuait:
- Voyons, tu t'es bien fait quelquefois mal.
Boum fit signe que non.
- Si, reprit l'homme, quand tu es tombé sur te genoux, tu t'es écorché. C'était un mauvais moment, tu as dû pleurer certainement. Cependant le mal a passé, ton genou s'est guéri. Regarde, on ne voit plus rien du tout.
Et, du doigt, il montrait les jambes brunes de l'enfant.
- Mais, fit Boum, qui ne pleurait plus, je ne veux plus guérir maintenant.
- Tu crois, répondit Laferrière... En effet, on croit, et puis, un jour... enfin assez, ne me fais pas dire, Boum ami, justement ce que je ne veux pas te dire. Mais crois-moi, attends.
Evidemment, pour le petit cerveau, il y avait encore là un mystère. Pendant un instant, un silence, l'enfant, la tête entre ses deux mains, essaya de comprendre. Laferrière le laissa méditer. Mais Boum renonça vite à chercher:
- Peut-être, fit-il brusquement d'un air détaché, vous avez raison. Je ne sais pas tout. Un jour je saurai. D'ici là, j'en veux à tous ceux qui m'ont fait mal. (Et pour la première fois, sa figure d'enfant devenait mauvaise.) Je m'appliquerai à vivre seul, sans regarder personne. Je reconnais maintenant, que j'étais sot de vouloir me battre en duel. Ce n'est décidément pas la manière. Plus tard, je ne sais pas encore comment, mais je vous le jure, je me vengerai...
Et Boum quitta son vieil ami sans le moindre attendrissement, en lui tendant une main froide et en disant à celui qui lui avait parlé avec tout son coeur un "merci quand même", désabusé et rageur, dont Laferrière resta médusé. Sa figure d'enfant avait eu soudain une expression de cruauté méchante. A voir ce Boum, qui avait toujours été si tendre, si bon, on eut dit à cet instant une petite bête féroce qui aurait eu un sens humain de la cruauté.
IX
Des années passèrent. Boum, suivant à la lettre les conseils de son vieil ami, l'avait complètement délaissé. Cancre dans ses diverses classes, il avait vécu des années de collège au milieu de ses condisciples sans jamais leur faire de confidence et sans se faire une seule amitié. Ceux-ci le tenaient pour un mauvais camarade, les maîtres le tenaient pour un mauvais élève. Assez intelligent, il avait un dédain souverain pour l'effort et méprisait les résultats naïfs auxquels aspiraient ceux de son âge. Il était d'un égoïsme parfait. Il savait devoir être riche. Il affectait en toute circonstance, un scepticisme déplacé et passablement agaçant. C'est ainsi qu'il atteignit l'âge d'homme.
Maintenant il a vingt-quatre ans. Physiquement c'est un beau gars. Grand, bien découpé par l'entraînement à tous les sports, il est élégant dans ses gestes, mais son visage complètement rasé a déjà dans le regard et dans le pli de sa bouche jolie, je ne sais quoi de blasé et de vieux.
Boum s'est amusé. Malheureusement, à cause de son argent, il n'a pas reçu de sa vie dissipée l'éducation dernière qu'en reçoivent les jeunes hommes qui sont obligés de s'imposer par un quelconque mérite. Il n'eut jamais besoin d'être fin, d'être délicat, d'être amusant même; ses moindres gestes, même ceux du plus mauvais goût, recevaient toujours les approbations louangeuses du monde intéressé dans lequel il évoluait. Au contraire, il avait acquis la réputation d'un être supérieurement habile, d'un malin à qui "on ne la fait pas".
Un certain printemps, il avait fait, sur le yacht d'un de ses amis, une croisière. Le voyage avait duré deux mois et, par suite de sa situation de fortune et de ses qualités physiques, il avait été le "beau" du navire comme certaines femmes sont, de l'autre côté de l'Atlantique, "les belles de la cité".
A bord, il avait rencontré une petite jeune fille très douce et très blonde. Il s'en était amusé comme de toutes les femmes. Mais la petite n'avait pas su jouer tout le temps. Une nuit, en Méditerranée, en rade des îles grecques, elle était venue le retrouver devant la porte de sa cabine, à l'arrière du bateau. Tout le monde était couché. Le décor était magique, c'était partout comme une symphonie magnifique de tous les bleus que des yeux virent jamais. Au fond, les îles bleu sombre coupaient la ligne monotone de la mer plate, bleue aussi, sur laquelle la lune faisait comme un immense chemin bleu d'acier. La jeune fille était belle, roulée dans sa cape blanche. Elle se tenait presque droite sur un fauteuil de pont. Boum était vautré sur un paquet de cordages. Ils parlèrent longtemps. A la fin, elle lui avait dit:
- Boum, je sais qu'on dit que vous n'avez pas de coeur, que vous êtes méchant, mais je sais que ce n'est point vrai. Je vous ai vu longtemps et je vous aime. Sans vous, la vie me paraît inutile... Je n'ai pas besoin de ce pour quoi l'on vous admire... Je vous laisserai libre, je serai si tendre, si effacée, petit à petit vous verrez... Je vous assure que je vous aime éperdument.
En entendant ces paroles, Boum était parti d'un grand éclat de rire. Et la jeune fille l'avait quitté en pleurant.
Quelques mois plus tard, comme la pauvre enfant avait encore cru devoir exprimer sa tendresse, un après-midi, au polo, Boum fit la joie de son entourage en lisant une lettre dans laquelle elle lui écrivait:
... J'ai essayé, je ne peux pas sans vous. Je serai votre maîtresse si vous voulez, ce que vous voudrez... mais je vous aime.
On avait beaucoup ri.
Il y avait longtemps que Boum était devenu un mufle, parce que, depuis longtemps, il ne croyait plus à l'amour.
Table des matières
Plutarque. La carrière d'Arsay-Lancourt. La saisie. Boum.