EXTRAIT Des observations du citoyen CÉRÉSOLE, médecin ordinaire de l'armée, dans un voyage, sur la rive occidentale du Nil, du Kaire à Syouth.
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L'habitant du Saïd a le teint bronzé ou brun, les traits du visage bien prononcés, les yeux noirs, petits, enfoncés, la prunelle rétrécie, le regard fier; les muscles bien prononcés, dessinent fortement les extrémités. Les traits de la femme sont plus adoucis, les formes plus arrondies; mais elle n'a ni cet éclat de beauté, ni la grâce européenne; un sein flasque et allongé, un ventre proéminent, gâtent de bonne heure ce que leur taille pourrait avoir d'avantageux; leurs yeux cependant sont expressifs, et leurs dents très blanches. À mesure que l'on avance vers Syouth on découvre, dans la forme du nez et des lèvres, la trace des liaisons contractées avec les habitants de l'intérieur de l'Afrique.
Les tempéraments diffèrent selon l'âge et le sexe: les enfants sont en général pituiteux, et par conséquent faibles, tandis que les adultes de l'un et l'autre sexe, les hommes surtout sont sanguins et robustes. Les facultés intellectuelles répondent à la souplesse et à l'activité des organes; elles sont encore évidemment modifiées, ainsi que les forces physiques, par la vie plus ou moins oisive, par les habitudes, le voisinage ou l'éloignement du Nil, l'air plus ou moins pur qu'on respire, enseveli avec les bestiaux dans les étables, ou errant en liberté dans les campagnes.
On trouve ici la sobriété même au sein de l'abondance; les gens aisés couvrent leur table de bon pain, de viandes, de poissons, d'œufs, et de légumes: les pauvres mangent des bouillies de farine du maïs, ou des légumes. Le terme de la vie paraît être à peu près le même chez les uns et les autres, quoiqu'ils mènent une vie bien différente: les hommes commencent à perdre leurs forces vers cinquante ans, et sont très vieux à soixante, à quelques exceptions près; les femmes vieillissent, comme partout, beaucoup plus tôt.
La menstruation et la fécondité commencent de dix à douze ans, et elles se terminent de trente-cinq à quarante, et jusqu'à quarante-cinq ans. Les garçons de douze à quinze ans sont déjà très lascifs; ils s'excitent même par des stimulants, et trouvent assez aisément dans la complaisance de l'autre sexe de quoi satisfaire leurs besoins. C'est peut-être pour cela que la masturbation, qui fait parmi nous tant de ravages, leur paraît peu familière.
L'eau du Nil simple, clarifiée ou filtrée, est la boissons ordinaire; mais les Égyptiens ne boivent pas toujours lorsqu'ils en éprouvent l'envie; ils préfèrent de passer de l'eau dans leur bouche à plusieurs reprises sans l'avaler: ils prétendent que cette eau, si salutaire quand elle est prise avec modération, devient nuisible lorsqu'on en boit excessivement, qu'elle cause des sueurs ou des urines trop abondantes, qu'elle donne des cours de ventre, et affaiblit considérablement. Ils font leurs délices de leurs sorbets, de l'eau de réglisse, des pilules de chanvre, et de quelques confitures qui ne trouveraient pas chez nous le même accueil.
Les enfants des deux sexes sont communément nus, de dix à douze ans, dans les campagnes de Minyéh et de Syouth, et l'on s'aperçoit que, dans les uns et les autres, les organes de la génération sont bien développés; un habillement léger, de laine ou de coton, recouvre ensuite leur peau endurcie et basanée: ils conservent d'ailleurs dans leurs vêtements et leurs turbans les formes reçues dans la basse Égypte.
Les hommes logent pêle-mêle, au rez-de-chaussée, avec les animaux domestiques, et couchent seulement sur des nattes, quelquefois même sur la terre, enveloppés dans leurs vêtements.
Le premier et seul étage, ou, pour mieux s'expliquer, le haut de leurs habitations, est consacré aux pigeons et aux tourterelles, qui abondent dans le Saïd.
Dans les villes il y a quelques maisons bien bâties; les riches ont des harems, et se procurent les autres agréments de la vie: les marchés sont remplis de boutiques étroites et obscures. En jetant les yeux sur les outils et les travaux des artisans on les trouve imparfaits et grossiers, quoique ceux qui s'en servent ou les exécutent ne manquent pas d'adresse.
Les enfants dont les parents sont aisés apprennent à lire: les négociants cophtes savent les premières opérations de l'arithmétique; et ces connaissances bornées leur donnent toute leur influence.
Il y a des almées qui courent les rues accompagnées de musiciens.
On voit aussi beaucoup de santons, qui inspirent au peuple une grande vénération.
Les cultivateurs, beaucoup plus respectables, et surtout plus utiles que ces mystiques contemplatifs, sèment, labourent, arrosent les plaines sablonneuses avec les eaux du Nil. La végétation y est belle et rapide, et elle a de l'analogie avec la manière d'être des animaux.
Les vices des peuples policés sont répandus dans le Saïd; ils y sont exaltés de manière à faire ressortir les maux que sèment partout et l'ignorance et l'esclavage.
Il y a des femmes publiques qui arrêtent les passants aux portes de Syouth; et on y connaît ce genre honteux de prostitution qui contrarie le but de la nature et les admirables lois de la reproduction des êtres.
Malgré la résignation au destin, qui fait regarder les maladies comme un inévitable châtiment, les vieillards, et surtout les vieilles femmes, distribuent des amulettes et des talismans pour tous les maux, et surtout pour écarter la magie et les magiciens, qui, selon leur opinion, causent tout ce qui n'est pas bien dans l'univers.
Leur médecine, si l'on peut appeler de ce nom un empirisme brut et sans raisonnement, est composée d'une suite d'observations peu exactes et sans aucune liaison entre elles. Les malades sont exposés dans les rues, ou à la porte des mosquées; ils y étalent surtout le spectacle dégoûtant et affligeant des maladies qui attaquent le système absorbant et la peau, et forme cette classe nombreuse que les auteurs de nosologie appellent cachexies. Soit que les maladies soient invétérées, soit qu'elles soient aiguës ou récentes, on manifeste à peu près la même indifférence sur leur terminaison.
Cependant les médecins étrangers inspirent aux habitants du Saïd beaucoup de confiance; ils leur exposent volontiers leurs maux. C'est ainsi que l'on apprend d'eux que, pour chasser les vers, on donne aux enfants une décoction de graine de ricin; et pour calmer les convulsions, une boisson d'huile de lin; que les nourrices (et ce fait est intéressant) boivent souvent elles-mêmes le médicament qui doit agir sur leurs nourrissons; que la consomption survient assez communément à la suite des obstructions du bas-ventre; que la petite vérole est dangereuse, et laisse beaucoup de faiblesse d'yeux et des cécités. Le traitement de cette dernière maladie est diamétralement opposé à ce que l'expérience nous a enseigné de salutaire; on enferme soigneusement les malades, on les accable de couvertures, et on les tient à un régime très échauffant. Puissent les habitants de ces contrées adopter un jour la méthode plus naturelle qui a tellement adouci dans l'Europe ce fléau naguère si redouté!
Les vices de conformation sont rares; peut-être cela tient-il à la liberté dans laquelle on élève les enfants qu'on n'entoure jamais d'aucuns liens.
À Minyéh je fus consulté pour une fille de quinze ans, chlorotique. Sa mère et de vieilles femmes avaient mis vainement en usage, pour faire paraître les règles, l'irritation mécanique, quelques drogues, et des amulettes: je leur conseillai de l'eau chalibée; mais la répugnance qu'ils témoignent quelquefois pour les médicaments tirés du règne minéral, détournèrent la famille de l'employer.
J'eus presque toujours pour compagnon et pour aide dans mes recherches un vieil empirique de Syouth, borgne et bavard, qui se vantait aux yeux des siens de posséder des secrets merveilleux contre tous les maux, qu'il dit avoir puisés dans le Coran, où ils ne sont certainement pas, ou dans les inspirations du prophète, avec lequel il est aussi fort douteux qu'il ait des relations.
La grossesse est accompagnée d'envie de vomir, et de désirs assez déréglés. Les femmes avortent facilement l'été; elles souffrent plus dans les dernières que dans les premières couches; elles souffriraient plutôt la mort que de se laisser assister dans leurs couches par un homme.
Si peu de temps après leur mariage les jeunes femmes ne sont pas enceintes, elles implorent l'assistance des vieilles, qui leur frottent l'intérieur des parties sexuelles qui peuvent être facilement atteintes avec des liniments; elles leur donnent des poudres, dont nous ne connaissons pas plus la nature, que la vertu des enchantements qu'elles mettent aussi en usage. La stérilité est flétrie d'opprobre dans la loi de Mahomet.
Dans les accidents hystériques des femmes on leur fait sentir la fiente des chameaux, ou l'on en forme un cataplasme avec le lait aigri, que l'on met sur les tempes, le creux de l'estomac, ou le bas-ventre. Les femmes portent souvent au tombeau des chutes de vagin et du rectum.
Dans la plupart des maladies internes les habitants du Saïd se tiennent en repos, et se mettent à une diète végétale assez scrupuleuse. Ils connaissent la faculté purgative de l'aloès, de la casse, et des tamarins; mais ils ne savent pas le temps où il faut administrer ces médicaments. Quelques uns mangent des tranches de coing saupoudrées de poivre, pour arrêter le cours de ventre; d'autres boivent du suc de citron pur. Les cachexies sont réputées incurables. On couvre les cancers avec de la chaux en poudre. On applique des animaux récemment tués et ouverts, sur la tête, le côté, et d'autres parties, dans les douleurs récentes: les frictions, les bains chauds et froids, sont fort en usage.
Dans les maladies des yeux, plusieurs se font raser la tête, et la frottent ensuite avec du vinaigre; d'autres se colorent les paupières, et appliquent sur la conjonctive un enduit noirâtre. On fait des scarifications aux angles des yeux, on jette sur le globe de l'œil des poudres; mais l'eau simple, ou comme véhicule de quelque médicament, est rejetée: on regarde tous les topiques liquides comme dangereux.
Souvent on pratique la saignée avec une flamme semblable à celle des maréchaux: on adapte à la surface de la peau la base d'un cône formé par une corne de jeune taureau, percée également au sommet. En opérant un mouvement de succion on produit l'effet des ventouses, et on scarifie plus aisément les parties.
Le lait et le miel sont employés dans les maladies de poitrine. Le tabac et le café sont regardés comme des apéritifs qui facilitent la digestion.
J'ai vu un grand nombre de hernies de toutes les formes, et d'un volume considérable, sans qu'on ait jamais songé à les contenir ou à les soutenir.
J'administrai à Syouth, à un jeune homme, un vomitif indiqué. Pendant son action l'alarme s'empara de tous les siens: on le croyait empoisonné; mais le soulagement qui en fut la suite les réconcilia avec ce moyen.
Dans les plaies d'armes à feu, on fait couler dans la blessure de l'huile ou du beurre fondu; on applique ensuite sur les lèvres quelques portions de chair récente d'un animal, qu'on a soin de renouveler; on recouvre le tout de la peau d'un jeune animal, et on abandonne le mal au repos et aux ressources de la nature.
On essaie de remettre les luxations, en employant des distensions très violentes.
On abandonne à leur progrès les maladies vénériennes, la lèpre et l'éléphantiasis.
Je n'ai pu réunir sur la peste les connaissances que j'aurais désiré acquérir; cependant, d'après un grand nombre de relations, j'ai cru pouvoir conclure que le mot peste, ou koubéh en arabe, est une dénomination générique appliquée aux maladies aiguës et très malignes. On assure dans le Saïd que cette maladie y a toujours été apportée de la basse Égypte.
La résignation des Musulmans au destin les a empêchés de se prémunir contre ce cruel fléau. Les dogmes des anciens Égyptiens, qui voulaient que la vie ne fût qu'un passage à une longue existence future, un sommeil qui menait à un éternel réveil, paraissent s'être conservés chez leurs descendants; et l'on en est presque convaincu, lorsque, comparant les maisons et les tombeaux, on voit les morts constamment mieux logés que les vivants.