LIVRE XII. (continued 2)
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J'espère en vous, Seigneur ; ne me confondez pas à jamais ; secourez-moi…
Ne me rejetez pas, ne m'abandonnez pas quand mes forces m'abandonnent.
Seigneur, vous me rendrez la vie, vous me rappellerez du fond de l'abîme…
Comme elle en était à ces paroles, s'unissant au Christ par l'amour, commençant sous le bras de l'exécuteur une prière qui devait s'achever dans le sein de Dieu, le bourreau la frappa d'un premier coup. La hache étant tombée à faux sur la nuque, la reine blessée seulement poussa un cri qui se perdit au milieu des gémissements de l'assemblée. Le bourreau, ému de l'émotion générale, honteux de sa maladresse, et puisant dans son trouble même une énergie tardive, trancha la tête du second coup. Il saisit cette tête sanglante, et, tandis qu'il la tenait suspendue devant les nobles dans l'assemblée, et par la fenêtre devant le peuple, il s'écria : « Vive la reine Élisabeth! — Ainsi périssent tous les ennemis de notre reine! » répéta le doyen de Peterborough. « Ainsi périssent tous les ennemis du saint Évangile et de l'Angleterre! » ajouta le farouche comte de Kent.
Le comte de Shrewsbury appliqua son gant à ses yeux pour dérober ses larmes.
L'assemblée tout entière demeura muette d'horreur, et ce silence ne fut rompu que par les sanglots des serviteurs de la reine. Là du moins, dans cette salle tragique, autour de l'échafaud, la pitié fit taire la haine.
Aux grilles du château, un contentement sauvage éclata et se prolongea dans toute l'Angleterre fanatique. La nouvelle de la mort de Marie se répandit comme naguère sa sentence, de comté en comté, partout accueillie avec des élans de triomphe ; mais cette fois du moins la pauvre reine n'entendit pas les carillons des cloches, elle ne vit pas les feux de joie!
L'exécution était accomplie depuis quatre heures que le pont-levis n'était pas encore baissé, que la poterne était encore fermée. Personne ne put sortir que longtemps après Henry Talbot, fils du comte de Shrewsbury, qui porta le récit officiel des deux comtes à Élisabeth. Parti le 8 vers midi, il arriva le lendemain matin à Greenwich. Dans les villes, dans les moindres hameaux, sur son passage, la funèbre nouvelle était connue d'avance, comme si le vent en avait été le premier messager.
Ce fut en Angleterre une fête nationale et royale que cette affreuse tragédie. Il n'y eut qu'une différence : le peuple montra son allégresse, Élisabeth cacha la sienne sous de longs vêtements de deuil et sous des regrets affectés. Elle accabla d'imprécations ses ministres ; elle fit emprisonner, ruina, disgracia sans retour Davison, coupable d'avoir obéi à ses ordres. Elle joua devant l'Europe, devant l'Angleterre, et jusque dans son intimité, la plus odieuse des comédies, celle du désespoir.
Un jour, prenant par la main l'ambassadeur de France, M. de Châteauneuf, elle le conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre. « Là, elle protesta par mille serments qu'elle était innocente ; qu'elle était déterminée à n'exécuter la sentence contre la reine d'Écosse qu'en cas de rébellion ou d'invasion ; que quatre membres du conseil (ils étaient alors dans la chambre) l'avaient abusée d'une manière qu'elle n'oublierait jamais. Ils avaient vieilli à son service et avaient agi par de bons motifs, ou, sans cela, par Dieu! ils y auraient laissé leurs têtes… »
Elle parla ainsi pendant trois heures. Elle renouvelait sans cesse ces scènes d'hypocrisie et de mensonge.
Elle vainquit, grâce à l'Océan, la puissance et les ressentiments de Philippe II. Elle désarma facilement la colère officielle de Henri III, probablement son complice, heureux au moins d'une si terrible atteinte portée à la maison de Guise. Elle réussit avec plus de peine, sans de trop grands efforts cependant, à calmer Jacques VI. Entre sir John Maitland, son chancelier, qui lui montrait en perspective la couronne d'Angleterre, et le comte d'Argyle, qui parut à la cour d'Holyrood armé de pied en cap, excitation muette, mais expressive à la vengeance, Jacques ne balança pas longtemps, s'adoucit par degrés, et renoua ses liens d'amitié avec Élisabeth, comme s'il n'y avait pas eu entre elle et lui le cadavre de sa mère.
Les filles d'honneur de Marie et ses serviteurs la regrettèrent plus que son fils. Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy coupèrent leurs cheveux afin de les déposer sur le cercueil de leur maîtresse, comme dans les trépas antiques ; mais cette piété fut trompée. Les deux comtes ordonnèrent de brûler ces chevelures amies avec la croix d'or, les chapelets, le crucifix, le scapulaire, les deux chaînes, et tous les vêtements de Marie Stuart à ses derniers moments. Ils ne tolérèrent pas une seule de ces reliques, partage ordinaire du bourreau, et qu'il aurait pu vendre à grand prix. Tout ce qui avait été taché du sang de la reine fut brûlé aussi, et la sciure du bois qui en était imbibée fut jetée dans le Nen. J'ai visité cette partie tragique de la rivière, où la terrasse du château plongeait alors ses piliers. Le bord en est toujours attristé. Il y croît parmi les herbes une petite fleur rouge qui, selon la légende du comté, est née là des gouttes du sang de Marie Stuart.
Melvil et Bourgoing réclamèrent vainement le corps de leur maîtresse pour le transporter en France. Ce beau corps leur fut refusé. Plusieurs contemporains ont écrit qu'il fut touché avec irrévérence et profané par le bourreau. Ce fut une erreur de l'indignation européenne, qui supposait toutes les atrocités dans un si barbare attentat.
Un vieux tapis vert arraché d'un billard fut d'abord jeté sur Marie Stuart. Sa chienne favorite, aux longs poils noirs, aux yeux de feu, dont j'ai vu l'esquisse à l'huile, et qui était de cette race charmante appelée plus tard du nom de Charles Ier, King-Charles, s'étant glissée sous le tapis, elle y demeura et on la trouva blottie dans la robe de velours de sa maîtresse, entre le bras et le sein, à côté de ce cœur qui ne battait plus, lorsqu'on vint le soir embaumer précipitamment la reine. Au moment où l'on souleva l'indigne tapis qui recouvrait celle qui fut Marie Stuart, la pauvre petite chienne se serra contre la poitrine inanimée de sa maîtresse, et poussa des hurlements plaintifs, qui baissaient ou montaient à mesure que l'on s'éloignait ou que l'on se rapprochait d'elle. On fut obligé de l'emporter de force. Recueillie par les serviteurs de la reine, elle ne voulut jamais être consolée par eux, refusant les aliments et jusqu'aux caresses, flairant le vent, les siéges, les robes des femmes. Elle languit ainsi, après quoi elle mourut, suivant la tradition de Fotheringay, sans autre maladie qu'un petit gémissement et qu'un tremblement alternatifs.
Le corps de Marie Stuart fut mis avec la tête dans un cercueil de plomb, et ce cercueil dans une bière de bois. La bière fut placée dans la chambre de parade du château jusqu'au 29 juillet. Cette chambre fut fermée, sans que personne, soit des serviteurs de Marie Stuart, soit des gardiens anglais, pût y pénétrer. Il arriva même que Jeanne Kennethy, Élisabeth Curle, et quelques autres de leurs compagnes et de leurs compagnons, s'étant agenouillés près de la porte, et ayant regardé en pleurant et en priant le cercueil par le trou de la serrure, Pawlet et Drury le firent boucher. Geôliers impitoyables et jaloux même de la mort!
Le 29 juillet seulement, une rumeur sourde, mystérieuse, apprit à Peterborough que le tragique cercueil allait arriver. La ville s'émut. Les balcons, les fenêtres, les rues se remplirent. La foule déborda jusque dans le cimetière qui entoure l'église.
L'attente ne fut pas longue.
La bière ne tarda pas à paraître sur la route. Aucun des serviteurs de Marie n'obtint d'accompagner le char. Le convoi traversa lentement Peterborough jusqu'au vieux portail de l'abbaye, où la bière fut exposée quarante-huit heures. Le 31, l'évêque mena le deuil par la grande cour, vers la majestueuse façade de la cathédrale. Il entra sous les voûtes séculaires de l'église, et se dirigea du côté d'un vieillard qui s'empara du cercueil. Ce vieillard était Scarlett, le fossoyeur, dont on voit encore aujourd'hui le portrait suspendu au-dessous de la principale rosace de l'église. Il est vêtu de rouge, avec une longue barbe blanche, et s'appuie sur sa bêche. Il mourut à quatre-vingt-dix-huit ans, après avoir creusé la sépulture de deux reines. Aidé par quatre maîtres maçons, il avait préparé le caveau de Marie Stuart à droite du chœur, en face de la tombe de Catherine d'Aragon, première femme de Henri VIII. La bière fut descendue dans l'étroit caveau, et scellée d'une pierre sans armoiries et sans nom. Tel était l'ordre de l'évêque, qui connaissait la volonté de la reine d'Angleterre.
Je me suis agenouillé au bord de cette pierre nue, et une larme de mon cœur a roulé sur la poussière qui la recouvre. En omettant le nom de Marie Stuart, Élisabeth se flattait d'ensevelir son régicide dans le silence et dans l'oubli. Elle y a fait penser davantage.
Après avoir langui pendant six mois, séparés par quatre murs du cercueil de Marie, ses serviteurs purent enfin partir du château de Fotheringay le 3 août, cinq jours plus tard que leur maîtresse. Tout dès lors était consommé.
Malgré l'indifférence des princes, Élisabeth ne jouit pas sans trouble de son forfait. Les deux coups de hache qui frappèrent sa rivale retentirent plus fort dans le reste de l'Europe qu'en Angleterre et en Écosse ; comme l'écho est plus terrible, plus lointain et plus universel que le bruit. Élisabeth apprit par l'indignation des pays catholiques, par la stupeur des pays calvinistes, quel crime inouï elle venait de commettre.
Ce fut son premier châtiment.
Le second fut de survivre à l'amour du peuple anglais. Elle vieillit lentement sans perdre la prétention d'être jeune, la vanité de la taille, de la danse et du chant. Ces ridicules qu'Élisabeth sentait sourdement ajoutaient à ses ennuis atrabilaires. Elle s'irritait de trouver dans ses sujets, parmi ses courtisans, la prévision de l'avenir prochain où elle ne serait plus. On la pressait de régler la succession à la couronne comme si cette succession devait être bientôt vacante.
Si l'on en croit les contemporains, surtout sir John Harrington, qui l'a si bien connue, son humeur était devenue intraitable. Elle se promenait souvent dans sa chambre avec agitation, elle s'emportait aux moindres contrariétés, frappait du pied, jurait contre ceux qu'elle n'aimait point, et plongeait de colère dans les tapisseries de son appartement une épée qu'elle gardait toujours près d'elle.
Dans l'effroi de sa vieillesse, elle faisait arborer les têtes de ses ennemis aux poteaux de la Tour et s'environnait des trophées d'une impitoyable justice, semblable à ces Libyens qui suspendaient à leurs seuils les dépouilles des lions, afin de se protéger par la terreur.
Le règne d'une femme aigrie, violente, pesait à chacun, et on aspirait au gouvernement d'un roi. Tous les partis saluaient Jacques VI à l'horizon.
Quand, par la mort d'Élisabeth, il fut devenu Jacques Ier d'Angleterre, il fit transporter, en 1612, Marie Stuart, sa mère, dans l'abbaye de Westminster.
Le corps partit de Peterborough sur un carrosse royal attelé de six chevaux couverts de velours noir. Deux comtes anglais et deux comtes écossais portaient les quatre coins du poêle. Le grand écuyer menait un palefroi d'honneur représentant le cheval de Marie Stuart. Le capitaine des gardes et ses archers tenaient tournés contre terre la pointe de l'épée et le fer des hallebardes. Une musique funèbre marchait en tête du convoi, que cent gentilshommes anglais, écossais, français et espagnols vinrent recevoir au faubourg de Londres.
Le carrosse s'arrêta à la porte de Westminster, et la bière fut descendue dans l'église, puis dans un caveau, non loin du caveau d'Élisabeth. Ces irréconciliables ennemies eurent leur première et leur unique entrevue, sans suite et sans cour, là, dans l'éternité, entre les lambris de la maison du Christ.
La reine d'Écosse avait reposé vingt-quatre ans sous l'humble dalle de Peterborough.
Ce second trajet du cercueil de Marie Stuart ne blessa pas les protestants et satisfit les catholiques. Si la vie de la reine d'Écosse avait été d'une princesse de la cour des Valois, sa captivité fut d'une victime, et sa mort d'une sainte. Cette double expiation a racheté et transfiguré Marie Stuart. La poésie l'a chantée, la religion l'a bénie, l'histoire l'a racontée. La postérité la pleure et l'admire plus qu'elle ne la juge. Dieu lui a sans doute pardonné dans le ciel comme elle avait pardonné sur la terre!
FIN.