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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)

Note 35 — LIVRE II. LA RENAISSANCE. (SUITE.)

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Celui-ci était un esprit déréglé, débordé, outrageusement véhément et audacieux, mais grandiose et sombre, avec la «véritable fureur poétique;» païen de plus, et révolté de mœurs et de doctrines. Dans cet universel retour aux sens, et dans cet élan des forces naturelles qui fait la Renaissance, les instincts corporels et les idées qui les consacrent se débrident impétueusement. Marlowe, comme Greene, comme Kett[35], est un incrédule, nie Dieu et le Christ, blasphème la Trinité[36], prétend que Moïse était un imposteur, que le Christ était plus digne de mort que Barrabas, que «si lui, Marlowe, entreprenait d'écrire une nouvelle religion, il la ferait meilleure,» et «dans chaque compagnie où il va, prêche son athéisme.» Voilà les colères, les témérités et les excès que la liberté de penser met dans ces esprits neufs, qui, pour la première fois après tant de siècles, osent marcher sans entraves. De la boutique de son père, encombrée d'enfants, du milieu des tire-pieds et des alênes, il s'est trouvé étudiant à Cambridge, probablement par le patronage d'un grand, et de retour à Londres, dans l'indigence, dans la licence des coulisses, des taudis et des tavernes, sa tête a fermenté, et ses passions se sont échauffées. Il devient acteur; mais s'étant cassé la jambe «dans une scène de débauche, il reste boiteux, et ne peut plus paraître sur les planches. Il annonce tout haut son incrédulité, et un procès s'entame, qui, si le temps n'eût manqué, l'eût peut-être conduit au bûcher. Il fait l'amour avec une espèce de souillon[37], et, voulant poignarder son rival, il a le poignet retourné, en sorte que sa propre lame lui entre dans l'œil et dans la cervelle, et qu'il meurt, toujours maudissant et blasphémant. Il n'avait que trente ans; jugez de la poésie qui peut sortir d'une vie aussi emportée et aussi remplie: d'abord la déclamation exagérée, les entassements de meurtres, les atrocités, la pompeuse et furieuse fanfare de la tragédie éclaboussée dans le sang, et des passions exaltées jusqu'à la démence. Tous les commencements du théâtre anglais, Ferrex et Porrex, Cambyses, Hieronymo, même le Périclès de Shakspeare, atteignent à ce même comble d'extravagance, d'emphase et d'horreur[38]. C'est la première explosion de la jeunesse; rappelez-vous les brigands de Schiller, et comment notre démocratie moderne a reconnu pour la première fois son image dans les métaphores et les cris de Charles Moor. Pareillement ici les personnages se démènent et hurlent, frappent la terre du pied, grincent les dents, montrent le poing au ciel. Les trompettes sonnent, les tambours battent, les armures défilent, les armées s'entre-choquent, les gens se poignardent entre eux ou se poignardent eux-mêmes; les discours ronflent avec des menaces titanesques et des figures lyriques[39]; les rois expirent, tendant leurs voix de basse; «la mort hagarde, de ses serres rapaces, étreint leur cœur sanglant, et comme une harpie se gorge de leur vie.» Le héros, le grand Tamerlan, assis sur un char que traînent des rois enchaînés, fait brûler les villes, noyer les femmes et les enfants, passer les hommes au fil de l'épée, et à la fin, atteint d'un mal invisible, s'emporte en tirades gigantesques contre les dieux qui le frappent et qu'il voudrait détrôner. Voilà déjà la peinture de l'orgueil insensé, de la fougue aveugle et meurtrière, qui, promenée à travers les dévastations, arrive à s'armer contre le ciel lui-même. La surabondance de la séve sauvage et intempérante amène ce puissant vers tonnant, cette prodigalité de carnages, cet étalage de splendeurs et de couleurs surchargées, ce déchaînement de passions démoniaques, cette audace de l'impiété grandiose. Si dans les drames qui suivent, la Saint-Barthélemy, le Juif de Malte, l'enflure diminue, la violence reste: Barabbas, le Juif, ensauvagé par la haine, est désormais sorti de l'humanité; il a été traité par les chrétiens comme une bête, et il les hait à la façon d'une bête. Il a purgé son cœur «de la compassion et de l'amour[40]; il rit quand les chrétiens pleurent. Il va se promener la nuit pour empoisonner les puits, ou achever les malades qui gémissent sous les murailles. Il a étudié la médecine, et s'en sert pour occuper les fossoyeurs, «pour fournir à leurs bras des tombes à creuser, et des glas de morts à mettre en branle.» Il s'est donné la joie «de remplir en un an les prisons de banqueroutiers, de combler d'orphelins les hôpitaux, et, à chaque lune, de rendre fou quelqu'un, ou de pousser un homme au suicide.» Toutes ces cruautés, il les étale, il s'en applaudit, comme un démon qui se réjouit d'être un bon bourreau, et d'enfoncer les patients dans la dernière extrémité de l'angoisse. Sa fille a deux prétendants chrétiens, et, au moyen de lettres supposées, il les fait tuer l'un par l'autre. De désespoir, elle se fait religieuse, et, pour se venger, il empoisonne sa fille et tout le couvent. Deux moines veulent le dénoncer, puis le convertir; il étrangle le premier, et plaisante avec son esclave Ithamore, un coupe-gorge de profession, qui aime le métier, et se frotte les mains de plaisir[41].—«Fais un joli nœud, serre fort; bien étranglé.—Voilà qui est proprement fait, il n'y a pas de trace; dressons-le contre le mur, et appuyons-le sur son bâton. Parfait, il a l'air de quêter un morceau de lard.—Ô le brave, l'habile maître que j'ai là!»—Survient le second moine, qu'ils accusent de l'assassinat[42]: «Comment, un moine qui en tue un autre! Le ciel me bénisse. Allons! Ithamore, il faut le mener devant les juges. Là, j'ai presque envie de pleurer du malheur qui vous arrive. Ce n'est pas nous qui vous arrêtons, c'est la loi; nous ne faisons que vous conduire.» Joignez à cela deux autres empoisonnements, une machine infernale pour faire sauter toute la garnison turque, un complot pour jeter dans un puits le commandant turc. Il y tombe lui-même, et dans la chaudière rougie[43] meurt hurlant, endurci, sans remords, n'ayant qu'un regret, celui de n'avoir pas fait assez de mal. Ce sont là les férocités du moyen âge; on les rencontrerait encore aujourd'hui dans les compagnons d'Ali-Pacha, dans les pirates de l'Archipel; nous en avons gardé l'image dans ces peintures du quinzième siècle qui représentent un roi avec sa cour tranquillement assis autour d'un homme vivant qu'on écorche; au centre, l'écorcheur à genoux qui travaille avec conscience, fort attentif à ne point gâter la peau[44].

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