Note 194 — LIVRE II. LA RENAISSANCE. (SUITE.)
Reading edition
Il eut plusieurs amours de ce genre, un entre autres pour une sorte de Marion Delorme, misérable passion aveuglante et despotique, dont il sentait le poids et la honte, et dont pourtant il ne pouvait ni ne voulait se délivrer. Rien de plus douloureux que ses confessions, rien qui marque mieux la folie de l'amour et le sentiment de la faiblesse humaine. «Quand ma bien-aimée jure que son cœur n'est que vérité, je la crois, tout en sachant qu'elle ment.[194]» Ainsi faisait Alceste auprès de Célimène; mais quelle Célimène salie que la drôlesse devant laquelle il s'agenouille, avec autant de mépris que de désir! «Ces lèvres, ces lèvres qui ont profané leur pourpre, et scellé de faux serments d'amour à d'autres aussi souvent qu'à moi; ces lèvres qui ont volé au lit d'autrui sa rente de plaisir!... Eh! j'ai bien le droit de t'aimer comme tu aimes ceux que tes yeux provoquent[195]!» Voilà les franchises et les grandes impudeurs de l'âme telles qu'on ne les rencontre que dans l'alcôve des courtisanes, et voici les enivrements, les égarements, le délire dans lequel les plus délicats artistes tombent[196], lorsque, dans ces molles mains voluptueuses et engageantes, ils laissent aller leur noble main. Ils valent mieux que des princes, et descendent jusqu'à des filles. Le bien et le mal alors perdent pour eux leur nom; toutes les choses se renversent: «Combien tu rends chère et aimable la honte—qui, comme un ver dans la rose parfumée,—souille la beauté de ton nom florissant!—Dans quelles suavités enfermes-tu tes vices!—Le voile de la beauté couvre toutes tes souillures,—et change en charmes tout ce que les yeux peuvent voir. Tu fais de tes fautes un cortége de grâces.—La langue qui conte l'histoire de tes journées,—et fait des commentaires lascifs sur tes voluptés,—ne peut te diffamer qu'avec une sorte de louange.—Et ton nom prononcé fait d'une médisance une bénédiction[197].» À quoi servent l'évidence, la volonté, la raison, l'honneur même, quand la passion est si absorbante? Que voulez-vous que l'on dise encore à un homme qui vous répond: «Je sais tout cela, et qu'est-ce que tout cela fait?» Les grands amours sont des inondations qui noient toutes les répugnances et toutes les délicatesses de l'âme, toutes les opinions préconçues et tous les principes acceptés. Désormais le cœur se trouve mort à tous les plaisirs ordinaires; il ne peut plus sentir et respirer que d'un seul côté. Shakspeare envie les touches de clavecin sur lesquelles ses doigts courent. Il a beau regarder des fleurs, c'est elle qu'il imagine à travers elles; et les folles splendeurs de la poésie éblouissante regorgent coup sur coup en lui, sitôt qu'il pense à ces ardents yeux noirs[198]. Il l'a quittée au printemps, «quand le superbe Avril dans sa pompe bariolée—avait soufflé une haleine de jeunesse en tous les êtres,—et que le pesant Saturne riait et bondissait» à côté du printemps[199]. Il n'a rien vu, il n'a point «admiré la blancheur des lis, ou loué le profond vermillon de la rose[200].» Toutes ces suavités du printemps n'étaient que son parfum et que son ombre. «Je dis à la violette: Où as-tu volé ton parfum qui embaume,—si ce n'est dans l'haleine de ma bien-aimée? La pourpre orgueilleuse—qui teint ta joue satinée,—tu l'as trempée trop visiblement dans les veines de ma bien-aimée.—J'ai grondé le lis qui avait pris la blancheur de ta main,—et l'œillet qui avait dérobé la couleur de tes cheveux.—Les roses craintives étaient debout sur leurs épines;—l'une rouge de honte, l'autre pâle de désespoir;—l'autre ni rouge ni pâle, et qui à son double larcin—avait ajouté ton haleine.—J'ai vu encore d'autres fleurs, mais pas une—qui ne t'eût pris sa couleur ou son parfum[201].» Mièvreries passionnées, affectations délicieuses, dignes de Heine et des contemporains de Dante, qui trahissent de longs rêves exaltés, toujours ramenés sur un objet unique. Contre une domination si impérieuse et si continue, quel sentiment peut tenir ferme? Les sentiments de famille? Il était marié, il avait des enfants, une famille qu'il allait voir «une fois l'an,» et c'est probablement au retour d'un de ses voyages qu'il dit les paroles qu'on vient d'entendre.—La conscience? «L'amour est trop jeune pour avoir une idée de la conscience.»—La jalousie et la colère? «Si tu me trahis, je me trahis bien moi-même, quand je livre la plus noble partie de moi-même à mon grossier désir.»—Les rebuts? «Je suis content d'être ton pauvre souffre-douleur, de faire tes corvées, de travailler à tes affaires.» Il n'est plus jeune, elle en aime un autre, un bel adolescent blond, son plus cher ami, qu'il a présenté chez elle et qu'elle veut séduire. «Mon démon, dit-il, tente mon bon ange, et veut l'ôter de mes côtés[202].» Et quand elle y a réussi[203], il n'ose se l'avouer, et souffre tout, comme Molière. Que de misères dans ces minces événements de la vie courante! Comme la pensée involontairement vient mettre à côté de Shakspeare, notre grand malheureux poëte lui aussi un philosophe d'instinct, mais de plus un rieur de profession, un moqueur des vieillards passionnés, un railleur acharné des maris trompés, qui, au sortir de sa comédie la plus applaudie, dit tout haut à quelqu'un: «Mon cher ami, je suis au désespoir, ma femme ne m'aime pas!» C'est que ni la gloire, ni même le travail ou l'invention, ne suffisent à ces âmes véhémentes; l'amour seul peut les combler, parce qu'avec leurs sens et leur cœur il contente aussi leur cerveau, et que toutes les puissances de l'homme, l'imagination comme le reste, trouvent en lui leur concentration et leur emploi. «L'amour est mon péché[204],» disait-il, comme Musset et comme Heine, et dans les Sonnets on démêle encore les traces d'autres passions aussi abandonnées, une surtout qui semble pour une grande dame. La première moitié de ses drames, le Songe d'une nuit d'été, Roméo et Juliette, les Deux Gentilshommes de Vérone, gardent plus vivement la chaude empreinte, et on n'a qu'à considérer ses derniers caractères de femmes[205], pour voir avec quelle tendresse exquise, avec quelle adoration entière il les a aimées jusqu'au bout.