Note 99 — LIVRE II. LA RENAISSANCE. (SUITE.)
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Lorsqu'on rencontre une structure d'âme si neuve et capable d'aussi grands effets, il faut regarder le corps. Les actions extrêmes de l'homme proviennent, non de sa volonté, mais de sa nature[99]; pour comprendre les grandes tensions de toute sa machine, c'est sa machine entière qu'il faut regarder, j'entends son tempérament, la façon dont son sang coule, dont ses nerfs vibrent, et dont ses muscles se bandent; le moral traduit le physique, et les qualités humaines ont leur racine dans l'espèce animale. Considérez donc l'espèce ici, c'est-à-dire la race; car les sœurs de l'Ophélia et de la Virginia de Shakspeare, de la Claire et de la Marguerite de Gœthe, de la Belvidera d'Otway, de la Paméla de Richardson, font une race à part, molles et blondes, avec des yeux bleus, d'une blancheur de lis, rougissantes, d'une délicatesse craintive, d'une douceur sérieuse, faites pour se subordonner, se plier et s'attacher. Leurs poëtes le sentent bien, quand ils les amènent sur la scène; ils mettent autour d'elles la poésie qui leur convient, le bruissement des ruisseaux, les chevelures pendantes des saules, les frêles et moites fleurs de leur pays, toutes semblables à elles[100], «la primevère, pâle comme leur visage, la jacinthe des prés, azurée comme leurs veines, la fleur de l'églantier, aussi suave que leur haleine[101].» Ils les font douces «comme le zéphyr qui de son souffle penche la tête des violettes,» abattues sous le moindre reproche, déjà courbées à demi par une mélancolie tendre et rêveuse. Philaster dit en parlant d'Euphrasie qu'il prend pour un page, et qui s'est déguisée ainsi pour obtenir d'être à son service[102]: «Je l'ai rencontré pour la première fois assis au bord d'une fontaine,—il y puisait un peu d'eau pour étancher sa soif,—et la lui rendait en larmes.—Une guirlande était auprès de lui faite par ses mains,—de maintes fleurs diverses, nourries sur la rive,—arrangées en ordre mystique, tellement que la rareté m'en charma.—Mais quand il tournait ses yeux tendres vers elles, il pleurait—comme s'il eût voulu les faire revivre.—Voyant sur son visage cette charmante innocence,—je demandai au cher pauvret toute son histoire.—Il me dit que ses parents, de bons parents étaient morts,—le laissant à la merci des champs,—qui lui donnaient des racines, des fontaines cristallines qui ne lui refusaient pas leurs eaux,—et du doux soleil qui lui accordait encore sa lumière.—Puis il prit la guirlande et me montra ce que chaque fleur, dans l'usage des gens de campagne, signifie,—et comment toutes, rangées de la sorte, exprimaient sa peine.—Je le pris, et j'ai gagné ainsi le plus fidèle,—le plus aimant, le plus gentil enfant qu'un maître ait jamais eu.» L'idylle naît d'elle-même parmi ces fleurs humaines; le drame suspend son cours pour s'attarder devant la suavité angélique de leurs tendresses et de leurs pudeurs. Parfois même l'idylle naît complète et pure, et le théâtre tout entier est occupé par une sorte d'opéra sentimental et poétique. Il y en a deux ou trois dans Shakspeare; il y en a chez le rude Jonson, chez Fletcher, le Berger affligé, le Berger fidèle[103]. Titres ridicules aujourd'hui, parce qu'ils nous rappellent les fadeurs interminables de d'Urfé ou les gentillesses maniérées de Florian; titres charmants, si l'on regarde la sincère et surabondante poésie qu'ils recouvrent. C'est dans le pays imaginaire que vit Amoret, la bergère fidèle, pays plein de dieux antiques, et pourtant anglais, pareil à ces paysages humides et verdoyants, où Rubens fait danser des nymphes[104]. «Les plaines penchées descendent, étendant leurs bras jusqu'à la mer, et les bois épais cachent des creux que n'a jamais baisés le soleil.... Là est une source sacrée, où les fées agiles forment leurs rondes, à la pâle clarté de la lune; elles y trempent les petits enfants dérobés, pour les affranchir des lois de notre chair fragile, et de notre grossière mortalité.... Là est un air aussi frais et aussi suave que lorsque le zéphyr en se jouant vient caresser la face des eaux frémissantes. Là sont des fleurs choisies, toutes celles que donne le jeune printemps, des chèvrefeuilles, des narcisses, des chrysanthèmes.»—Le soir venu, «la brume monte, les gouttes de rosée viennent baiser chaque petite fleur et se suspendre à leur tête de velours, comme une corde de grains de corail.» Ce sont là les plantes et les aspects de la campagne anglaise toujours fraîche, tantôt enveloppée d'une pâle brume diaphane, tantôt luisante sous le soleil qui l'essuie, toute regorgeante d'herbes, d'herbes si emplies de séve si délicates qu'au milieu de leur plus éclatant lustre et de leur plus florissante vie, on sent que le lendemain va les faner. Là, pendant une nuit d'été, selon l'usage du temps[105], les jeunes hommes et les jeunes filles vont cueillir des fleurs et échanger des promesses; Amoret avec Périgot, «Amoret, plus belle que la chaste aube rougissante, ou que cette belle étoile qui guide le marin errant à travers l'abîme,» pudique comme une vierge et tendre comme une épouse. «Je te crois, dit-elle à Périgot; cher ami, il me serait dur de te tenir pour infidèle, plus dur qu'à toi de me tenir pour impure.» Si fortes que soient les épreuves, ce cœur donné ne se retirera jamais. Périgot trompé, poussé au désespoir, persuadé qu'elle est une débauchée, la frappe de son épée et la jette à terre, sanglante. Les calomniateurs vont la jeter dans la profonde fontaine; mais le dieu, prenant une des perles de sa chevelure liquide, la laisse tomber sur la blessure; la chaste chair se referme au contact de l'eau divine, et la jeune fille, revenue à elle, va retrouver celui qu'elle aime encore[106]: «Parle, si tu es là, c'est ton Amoret, ta bien-aimée—qui prononce ton cher nom. C'est ton amie,—ton Amoret. Viens ici, pour mettre fin—à tous ces déchirements; regarde-moi, mon ami bien-aimé,—j'ai oublié les souffrances, les chères peines—que j'ai souffertes pour l'amour de toi; je veux bien—être encore ton amour. Pourquoi as-tu déchiré—ces cheveux bouclés où j'ai souvent attaché—des roses fraîches et des rubans, et où j'ai versé—des eaux distillées pour te parer et t'embellir, pour t'embaumer de senteurs plus douces que des bouquets un jour de noces?—Pourquoi croises-tu tes bras et courbes-tu ta tête—sur ta poitrine, laissant tomber coup sur coup de tes deux yeux,—de tes deux yeux, mon ciel,—une pluie de larmes plus précieuses, plus pures que les perles—suspendues autour du front pâle de la lune? Quitte ces désespoirs. Me voici,—la même que j'ai toujours été, aussi tendre et toute à toi comme auparavant.—Je suis capable de vous pardonner avant que vous le demandiez.—En vérité, j'en suis capable, car c'est fait.» Quelqu'un peut-il résister à ce sourire si doux et si triste?—Toujours trompé, il la blesse encore; elle tombe mourante, mais sans colère.—«Voici la fin. Adieu, et vis. Ne trompe pas celle qui t'aimera la première après moi.»—Enfin, une nymphe la guérit, et Périgot, désabusé, vient se mettre à genoux devant elle. Elle lui tend les bras; il a eu beau faire, elle n'a pas changé. «Je suis ton amour—encore et pour toujours ton amour.—Frappe encore une fois sur ma poitrine nue, et je me montrerai—encore aussi constante. Oh! que seulement tu veuilles m'aimer encore!—et comme j'oublierai vite toutes mes peines[107]!» Voilà les touchantes et poétiques figures que ces poëtes mettent dans leurs drames ou à côté de leurs drames, parmi les meurtres, les assassinats, le cliquetis des épées, et les hurlements des tueries, aux prises avec des furieux qui les adorent ou les supplicient, conduites comme eux jusqu'à l'extrémité de leur nature, emportées par leurs tendresses comme ils le sont par leurs violences; c'est ici le déploiement complet, comme l'opposition parfaite de l'instinct féminin porté jusqu'à l'effusion abandonnée, et de l'âpreté virile portée jusqu'à la roideur meurtrière. Ainsi composé et ainsi muni, ce théâtre a pu mettre au jour le plus intime fonds de l'homme, et mettre en jeu les plus puissantes émotions humaines, amener sur la scène Hamlet et Lear, Ophélie et Cordélia, la mort de Desdémone, et les meurtres de Macbeth.