← Table of contents
Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)

Note 517 — LIVRE II. LA RENAISSANCE. (SUITE.)

Reading edition

Le Jéhovah de Milton est un roi grave qui représente convenablement, à peu près comme Charles Ier. La première fois qu'on le rencontre, au troisième livre, il est au conseil, et expose une affaire. Au style, on aperçoit sa belle robe fourrée, sa barbe en pointe par Van Dyck, son fauteuil de velours et son dais doré. Il s'agit d'une loi qui a de mauvais effets, et sur laquelle il veut justifier son gouvernement. Adam va manger la pomme; pourquoi avoir exposé Adam à la tentation? Le royal orateur disserte et démontre. «Adam est capable de se soutenir, quoique libre de tomber. Tels j'ai créé tous les pouvoirs éthéréens, tous les esprits, ceux qui se sont soutenus et ceux qui sont tombés. Librement les uns se sont soutenus, librement les autres sont tombés. Sans cette liberté, quelle preuve sincère eussent-ils pu donner de leur vraie obéissance, de leur constante foi, de leur amour, si l'on n'avait vu d'eux que des actions forcées et point d'actions voulues? Quel éloge auraient-ils pu recevoir? Quel plaisir aurais-je retiré d'une obéissance ainsi payée, si la volonté et la raison (la raison aussi est choix), inutiles et vaines, toutes deux dépouillées de liberté, toutes deux rendues passives, eussent servi la nécessité et non pas moi? Ils ont donc été créés dans l'état que demandait l'équité, et ne peuvent justement accuser leur créateur, ni leur nature, ni leur destinée, comme si la prédestination maîtrisait leur volonté fixée par un décret absolu ou par une prescience supérieure; ils ont eux-mêmes décrété leur propre révolte; je n'y ai point part. Si je l'ai prévue, la prescience n'a point d'influence sur leur faute, qui, non prévue, n'eût pas été moins certaine.... Ainsi, sans la moindre impulsion, sans la moindre apparence de fatalité, sans qu'il y ait rien de prévu par moi immuablement, ils pèchent, auteurs en toutes choses, soit qu'ils jugent, soit qu'ils choisissent[517].» Le lecteur moderne n'est pas si patient que les Trônes, les Séraphins et les Dominations; c'est pourquoi j'arrête à moitié la harangue royale. On voit que le Jéhovah de Milton est fils du théologien Jacques Ier, très-versé dans les disputes des arminiens et des gomaristes, très-habile sur le distinguo, et par-dessus tout incomparablement ennuyeux. Pour faire écouter de telles tirades, il doit donner de gros traitements à ses conseillers d'État. Son fils, le prince de Galles, lui répond respectueusement du même style. Combien le Dieu de Goethe, demi-abstraction, demi-légende, source d'oracles sereins, vision entrevue sur une pyramide de strophes extatiques[518], rabaisse ce Dieu homme d'affaires, homme d'école et homme d'apparat! Je lui fais trop d'honneur en lui accordant ces titres. Il en mérite un pire quand il envoie Raphaël avertir Adam que Satan lui veut du mal. «Qu'il sache cela, dit-il, de peur que, transgressant volontairement, il ne prenne pour prétexte la surprise, n'ayant été ni éclairé, ni prévenu[519]!» Ce Dieu n'est qu'un maître d'école qui, prévoyant le solécisme de son élève, lui rappelle d'avance la règle de la grammaire, pour avoir le plaisir de le gronder sans discussion. Du reste, en bon politique, il avait un second motif, le même que pour ses anges: c'était «par pompe, à titre de roi suprême, pour accompagner ses hauts décrets et façonner notre prompte obéissance[520].» Le mot est lâché. On voit ce qu'est le ciel de Milton: un Whitehall de valets brodés. Les anges sont des musiciens de chapelle, ayant pour métier de chanter des cantates sur le roi et devant le roi, «gardant leur place tant que dure leur obéissance,» se relayant pour faire de la musique toute la nuit autour de son alcôve[521]. Quelle vie pour ce pauvre roi! et quelle cruelle condition que de subir pendant toute l'éternité ses propres louanges[522]! Pour se distraire, le Dieu de Milton se décide à couronner roi, king-partner, si l'on veut, son fils. Relisez le passage, et dites s'il ne s'agit pas d'une cérémonie du temps. Toutes les troupes sont sous les armes, chacun à son rang, «portant blasonnés sur leurs étendards des actes de zèle et de fidélité,» sans doute la prise d'un vaisseau hollandais, la défaite des Espagnols aux Dunes. Le roi présente son fils, «l'oint,» le déclare «son vice-gérant.» «Que tous les genoux plient devant lui; quiconque lui désobéit me désobéit,» et ce jour-là même est chassé du palais.—«Tout le monde parut satisfait, mais tout le monde ne l'était pas[523].» Néanmoins «ils passèrent le jour en chants, en danses, puis de la danse passèrent à un doux repas.» Milton décrit les tables, les mets, le vin, les coupes. C'est une fête populaire; je regrette de n'y point trouver les feux de joie, les cloches qui sonnent comme à Londres, et j'imagine qu'on y but à la santé du nouveau roi. Là-dessus Satan fait défection: il emmène ses troupes à l'autre bout du pays, comme Lambert ou Monk, «dans les quartiers du nord,» probablement en Écosse, traversant des régions bien administrées, «des empires» avec leurs shérifs et leurs lords lieutenants. Le ciel est divisé comme une bonne carte de géographie. Satan disserte devant ses officiers contre la royauté, lutte dans un tournoi de harangues contre Abdiel, bon royaliste qui réfute «ses arguments blasphématoires,» et s'en va rejoindre son prince à Oxford. Bien armé, le rebelle se met en marche avec ses piquiers et ses artilleurs pour attaquer la place forte de Dieu[524]. Les deux partis se taillent à coups d'épée, se jettent par terre à coups de canon, s'assomment de raisonnements politiques[525]. Ces tristes anges ont l'esprit aussi discipliné que les membres; ils ont passé leur jeunesse à l'école du syllogisme et à l'école de peloton. Satan a des paroles de prédicant: «Dieu a failli, dit-il; donc, quoique nous l'ayons jusqu'ici jugé omniscient, il n'est pas infaillible dans la connaissance de l'avenir.» Il a des paroles de caporal instructeur: «Avant-garde, ouvrez votre front à droite et à gauche!» Il fait des calembours aussi lourds que ceux d'un Harrison, ancien boucher devenu officier[526]. Quel ciel! Il y a de quoi dégoûter du paradis; autant vaudrait entrer dans le corps des laquais de Charles Ier ou dans le corps des cuirassiers de Cromwell. On y trouve des ordres du jour, une hiérarchie, une soumission exacte, des corvées[527], des disputes, des cérémonies réglées, des prosternements, une étiquette, des armes fourbies, des arsenaux, des dépôts de chariots et de munitions. Était-ce la peine de quitter la terre pour retrouver là-haut la charronnerie, la maçonnerie, l'artillerie, le manuel administratif, l'art de saluer et l'almanach royal? Sont-ce là «les choses que l'œil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, que le cœur n'a point rêvées?» Qu'il y a loin de cette friperie monarchique[528] aux apparitions de Dante, aux âmes qui flottent parmi des chants comme des étoiles, aux lueurs qui se confondent, aux roses mystiques qui rayonnent et disparaissent dans l'azur, au monde impalpable où toutes les lois de la vie terrestre s'anéantissent, insondable abîme traversé de visions fugitives, pareilles aux abeilles dorées qui glissent dans la gerbe du profond soleil! N'est-ce pas un signe de l'imagination éteinte, de la prose commencée, du génie pratique qui naît et remplace la métaphysique par la morale? Quelle chute! Pour la mesurer, relisez un vrai poëme chrétien, l'Apocalypse. J'en copie dix lignes; jugez de ce qu'il est devenu dans l'imitateur:

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings