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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)

Note 506 — LIVRE II. LA RENAISSANCE. (SUITE.)

Reading edition

Ève et Adam, le premier couple! J'approche, et je crois trouver l'Ève et l'Adam de Raphaël, imités par Milton, disent les biographes, superbes enfants, vigoureux et voluptueux, nus sous la lumière, immobiles et occupés devant les grands paysages, l'œil luisant et vague, sans plus de pensée que le taureau ou la cavale couchés sur l'herbe auprès d'eux. J'écoute, et j'entends un ménage anglais, deux raisonneurs du temps, le colonel Hutchinson et sa femme. Bon Dieu! habillez-les bien vite. Des gens si cultivés auraient inventé avant toute chose les culottes et la pudeur. Quels dialogues! Des dissertations achevées par des gracieusetés, des sermons réciproques terminés par des révérences. Quelles révérences! Des compliments philosophiques et des sourires moraux. «Je cédai, dit Ève, et depuis ce temps-là je sens combien la beauté est surpassée par la grâce virile et par la sagesse, qui seule est véritablement belle!» Cher et savant poëte, vous eussiez été satisfait si quelqu'une de vos trois femmes, bonne écolière, vous eût débité en manière de conclusion cette solide maxime théorique. Elles vous l'ont débitée; voici une scène de votre ménage: «Ainsi parla la mère du genre humain, et avec des regards pleins d'un charme conjugal non repoussé, dans un doux abandon, elle s'appuie, embrassant à demi notre premier père; lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis, sourit avec un amour digne, et presse sa lèvre matronale d'un pur baiser[506].» Cet Adam a passé par l'Angleterre avant d'entrer dans le paradis terrestre. Il y a appris la respectability et il y a étudié la tirade morale. Écoutons cet homme qui n'a pas encore goûté à l'arbre de la science. Un bachelier, dans son discours de réception, ne prononcerait pas mieux et plus noblement un plus grand nombre de sentences vides. «Ma belle compagne, l'heure de la nuit et toutes les créatures retirées à présent dans le sommeil nous avertissent d'aller prendre un repos pareil, puisque Dieu a établi pour les hommes le retour alternatif du repos et du travail, comme de la nuit et du jour, et que la rosée opportune du sommeil, par sa douce et assoupissante pesanteur, abaisse maintenant nos paupières. Les autres créatures, tout le long du jour, vivent oisives, sans emploi, et ont moins besoin de repos. L'homme a son travail journalier de corps et de pensée, institué d'en haut, qui déclare sa dignité et le souci du ciel sur toutes ses voies, pendant que les autres êtres vaguent inoccupés sans que Dieu leur demande aucun compte de leurs actions[507].» Très-utile et très-excellente exhortation puritaine! Voilà de la vertu et de la morale anglaises, et chaque famille, le soir, pourra la lire en guise de Bible à ses enfants. Adam est le vrai chef de famille, électeur, député à la chambre des communes, ancien étudiant d'Oxford, consulté au besoin par sa femme, et lui versant d'une main prudente les solutions scientifiques dont elle a besoin. Cette nuit, par exemple, la pauvrette a fait un mauvais rêve, et Adam, en bonnet carré, lui administre cette docte potion psychologique[508]: «Sache que dans l'âme il y a beaucoup de facultés inférieures qui servent la Raison comme leur souveraine. Parmi celles-ci, l'Imagination tient le principal office; avec toutes les choses extérieures que les sens représentent, elle crée des formes aériennes que la Raison assemble ou sépare, et dont elle compose tout ce que nous affirmons ou nions. Souvent en son absence l'Imagination, qui tâche de la contrefaire, veille pour l'imiter; mais, assemblant mal ces formes, elle ne produit souvent qu'une œuvre incohérente, principalement en songe, par un mélange bizarre de paroles et d'actions présentes ou passées[509].»—Il y a de quoi rendormir la pauvre Ève. Son mari, voyant cet effet, ajoute en casuiste accrédité: «Ne sois pas triste; le mal peut entrer et passer dans l'esprit de Dieu et de l'homme sans leur aveu, et sans laisser aucune tache ou faute derrière lui.» On reconnaît l'époux protestant confesseur de sa femme. Le lendemain arrive un ange en visite. Adam dit à Ève d'aller à la provision[510]: elle discute un instant le menu en bonne ménagère, un peu fière de son potager. «Il confessera que sur la terre Dieu a répandu ses largesses autant que dans le ciel[511].» Voyez ce joli zèle d'une lady hospitalière. «Elle part avec des regards empressés, en toute hâte. Comment faire le choix le plus délicat? Avec quel ordre industrieux, pour éviter la confusion des goûts, pour ne pas les mal assortir, pour qu'une saveur suive une saveur relevée par le plus heureux contraste?» Elle fabrique du vin doux, du poiré, des crèmes, répand des fleurs et des feuilles sous la table. La bonne ménagère! Et comme elle gagnera des voix parmi les squires de campagne, quand Adam se présentera pour le Parlement! Adam est de l'opposition, whig, puritain. «Il va au-devant de l'ange sans autre cortége que ses propres perfections, portant en lui-même toute sa cour, plus solennelle que l'ennuyeuse pompe des princes, avec la longue file de leurs chevaux superbes et de leurs valets chamarrés d'or[512].» Le poëme épique se trouve changé en un poëme politique, et nous venons d'écouter une épigramme contre le pouvoir. Les salutations sont un peu longues; heureusement, les mets étant crus, «il n'y a point de danger que le dîner refroidisse.» L'ange, quoique éthéré, mange comme un fermier du Lincolnshire, «non pas en apparence, ni en fumée, selon la vulgaire glose des théologiens, mais avec la vive hâte d'une faim réelle et une chaleur concoctive pour assimiler la nourriture, le surplus transpirant aisément à travers sa substance spirituelle[513].» À table, Ève écoute les histoires de l'ange, puis discrètement elle s'en va au dessert, quand on va parler politique. Les dames anglaises apprendront par son exemple à reconnaître sur le visage de leur mari «quand il va aborder d'abstruses pensées studieuses.» Leur sexe ne monte pas si haut. Une femme sage, aux explications d'un étranger, «préfère les explications de son mari.» Cependant Adam écoute un petit cours d'astronomie: il finit par conclure, en Anglais pratique, «que la première sagesse est de connaître les objets qui nous environnent dans la vie journalière, que le reste est fumée vide, pure extravagance, et nous rend, dans les choses qui nous importent le plus, inexpérimentés, inhabiles et toujours incertains[514].»

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