Note 90 — LIVRE II. LA RENAISSANCE. (SUITE.)
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Quelle idée de l'amour ont-ils donc en ce pays? D'où vient que tout égoïsme, toute vanité, toute rancune, tout sentiment petit, personnel ou bas, disparaît à son approche? Comment se fait-il que l'âme se donne ainsi tout entière, sans hésitation, sans réserve, et ne songe plus qu'à se prosterner et s'anéantir comme en présence d'un Dieu[90]? Bianca, croyant Césario ruiné, vient s'offrir à lui comme épouse, et, apprenant qu'il n'en est rien, renonce à lui à l'instant sans une plainte. «Ne m'aimez plus; je prierai pour vous afin que vous ayez une femme vertueuse et belle, et quand je serai morte, pensez à moi quelquefois, avec un peu de pitié pour ma témérité.... J'accepte votre baiser, c'est un cadeau de noces sur une tombe de vierge[91].» La duchesse de Brachiano est trahie, insultée par son mari infidèle; pour le soustraire à la vengeance de sa famille, elle prend sur elle la faute de la rupture, joue exprès la mégère, et, le laissant libre avec sa courtisane, va mourir en embrassant son portrait.—Aréthusa se laisse blesser par Philaster, arrête les gens qui veulent retenir le bras du meurtrier, déclare qu'il n'a rien fait, que ce n'est pas lui, prie pour lui, l'aime en dépit de tout, jusqu'au bout, comme si toutes ses actions étaient sacrées, comme s'il avait droit de vie et de mort sur elle.—Ordella s'offre afin que le roi son mari puisse avoir des enfants[92]; elle s'offre au sacrifice, simplement, sans grands mots, tout entière[93]; quoi que ce soit; «pourvu que ce soit honnête, elle est prête à tout hasarder et à tout souffrir.»—Lorsqu'on la loue de son héroïsme, elle répond qu'elle fait «simplement son devoir.—Mais ce sacrifice est terrible!—Il n'en est que plus noble.—Il est plein d'ombres effrayantes!—Le sommeil aussi, seigneur, et toute chose qui est humaine et mortelle. Nous serions nés dieux, autrement. Mais toutes ces peurs, sitôt qu'elles sentent la flamme des pensées nobles, s'envolent et s'évanouissent comme des nuages.—Supposez que ce soit la mort.—Je l'ai supposé.—La mort, et la perte éternelle de tout ce que nous aimons, la jeunesse, la force, le plaisir, la compagnie, l'avenir, la raison elle-même. Car, dans le tombeau silencieux, les entretiens, la joyeuse démarche des amis, la voix des amants, les conseils affectueux d'un père, rien, on n'entend plus rien, il n'y a plus rien; tout est oubli, poussière, obscurité éternelle; et osez-vous bien, femme, souhaiter une pareille demeure?—C'est de tous les sommeils le plus doux. Les rois y reviennent, du haut de leurs grandeurs fardées, comme des brouillards qui tombent. Insensés ceux qui la craignent ou essayent de la retarder, jusqu'à ce que la vieillesse ait soufflé leur lampe.—Ainsi vous pouvez vous offrir?—Aussi volontiers que je le dis.—Martell, un miracle, une femme qui ose mourir! Pourtant, dites-moi, êtes-vous mariée?—Je le suis, seigneur.—Et vous avez des enfants?... Elle soupire et pleure.—Oh non! seigneur.—Avez-vous bien le courage, pour une pauvre stérile louange que vous n'entendrez jamais, de renoncer à ces chères espérances?—À tout, excepté au ciel.» Cela n'est-il pas énorme? Comprenez-vous qu'un être humain se détache ainsi de lui-même, qu'il s'oublie et se perde dans un autre? Elles s'y perdent comme dans un abîme. Quand elles aiment en vain et sans espérance, ni leur raison, ni leur vie n'y résistent; elles languissent, deviennent folles, et meurent comme Ophélia. Aspasia délaissée, «marche sombre, les yeux humides et attachés sur la terre[94].—Elle ne se plaît qu'aux bois solitaires, et, quand elle voit une rive,—toute pleine de fleurs, avec un soupir, elle dit à ses femmes,—quelle jolie place ce serait pour y ensevelir des amants; elle leur dit—de cueillir les fleurs et de l'en joncher comme une morte.—Partout avec elle, elle porte sa peine, qui, comme une contagion,—gagne tous les assistants. Elle chante—les plus tristes choses que jamais une oreille ait entendues,—puis soupire et chante encore. Et quand les autres jeunes dames,—dans la gaieté folâtre de leur jeune sang,—content tour à tour des contes joyeux qui remplissent la chambre de rires,—elle, avec un regard désolé, apporte l'Histoire de la mort silencieuse—de quelque jeune fille abandonnée, avec des paroles si douloureuses—qu'avant la fin elle les renvoie toutes une à une les larmes aux yeux.» Comme un spectre autour d'une tombe, elle erre incessamment autour des restes de son amour détruit, languit, pâlit, s'affaisse, et finit par s'achever elle-même.—Plus tristes encore sont celles qui, par devoir et soumission, se sont laissé conduire à un autre mariage. Elles ne se résignent pas, elles ne se relèvent pas, comme la Pauline de Polyeucte. Elles sont brisées. Penthéa est aussi honnête, mais non aussi forte que Pauline; c'est l'épouse anglaise, mais ce n'est point l'épouse romaine, stoïque et calme[95]. Elle est désespérée, doucement, silencieusement, et se laisse mourir. Au fond du cœur, elle se juge mariée avec celui à qui elle a engagé son âme; c'est le mariage du cœur qui, à ses yeux, est le seul véritable; l'autre n'est qu'un adultère déguisé. En épousant Bassanès, elle a péché contre Orgilus; l'infidélité morale est pire que l'infidélité légale, et, désormais, elle est déchue à ses propres yeux[96]: «Tuez-moi, mon frère, je vous en prie; dites, le voulez-vous?... Vous avez fait de moi une parjure, une prostituée salie. Pardonnez-moi, j'en suis une de fait, non de désir, les dieux m'en sont témoins. Oui, j'en suis une; car celle qui est la femme d'Orgilus, et vit en adultère public avec Bassanès, est à tout le moins une prostituée. À présent, voulez-vous me tuer?... Une servante à gages à la campagne étanche sa soif, avec ses chevreaux et ses agneaux, dans une source fraîche, et moi je n'ai que mes larmes pour apaiser la chaleur de ma poitrine....» Avec une grandeur tragique, du haut de son deuil incurable, elle jette les yeux sur la vie[97]: «Nous nous travaillons en vain pour allonger notre pauvre voyage, ou nous implorons un répit afin de respirer; notre patrie est dans le tombeau.... Ah! chère princesse, le sablier de ma vie n'a plus guère que quelques minutes à couler; le sable est épuisé; je sens les avertissements d'un messager intérieur et sûr qui m'appelle pour partir vite.... Un remède? Mon remède sera un suaire, une enveloppe de plomb, et un coin de terre où personne n'ira marcher.» Point de révolte, ni d'aigreur; elle aide affectueusement son frère qui a causé son malheur; elle tâche de lui faire obtenir la femme qu'il aime; la bonté, la douceur féminine surnagent en elle au plus fort du désespoir. L'amour ici n'est point despotique, emporté, comme dans les climats du Midi. Il n'est que profond et triste; la source de la vie est tarie, voilà tout; elle ne vit plus, parce qu'elle ne peut plus vivre; tout s'en va par degrés, la santé, la raison, puis l'âme; au dernier moment, elle délire, et on la voit venir échevelée, les yeux tout grands ouverts, avec des paroles entrecoupées. Il y a dix jours qu'elle ne dort plus et ne veut plus manger, et toujours la même fatale pensée lui serre la poitrine, parmi de vagues rêves de tendresse et de bonheur maternel frustré, qui reviennent en son esprit comme des fantômes[98]. «Nulle fausseté n'égale une promesse rompue. Il n'y a pas de cheveu planté sur ma tête qui, comme un morceau de plomb, ne m'enfonce dans ma tombe. J'aurais pu être la mère de jolis petits enfants qui auraient babillé sur mes genoux. Quand j'aurais souri, ils auraient souri, et certainement quand ils auraient pleuré, j'aurais pleuré. Bien vrai, mon père aurait dû me choisir un mari, et alors mes petits enfants n'auraient pas été bâtards; mais il est trop tard pour me marier maintenant; je suis trop vieille pour avoir des enfants; ce n'est pas ma faute.... Donne-moi ta main; crois-moi, je ne te ferai pas de mal; ne te plains pas si je la serre trop fort, je la baiserai. Oh! c'est une belle main douce!... Bon Dieu, nous aurions été heureux! trop heureux, le bonheur rend hautain, à ce qu'on dit.... Il n'y a pas de paix pour une épouse arrachée à son vrai mari, arrachée de force par un mariage infâme. Dans toute mémoire désormais, le nom de Penthéa, de la pauvre Penthéa, est sali.... Pardonnez-moi, oh! je défaille.» Elle meurt, demandant quelque douce voix qui lui chante un air plaintif, un air d'adieu, un doux chant funèbre. Je ne sais rien au théâtre de plus pur et de plus touchant.