Note 83 — LIVRE II. LA RENAISSANCE. (SUITE.)
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En face de cette bande tragique aux traits grimaçants, aux fronts d'airain, aux attitudes militantes, est un chœur de figures suaves et timides, tendres par excellence, les plus gracieuses et les plus dignes d'amour qu'il ait été donné à l'homme d'imaginer; vous les retrouverez, chez Shakspeare, dans Miranda, Juliette, Desdémone, Virginia, Ophélia, Cordélia, Imogène; mais, elles abondent aussi chez les autres, et c'est le propre de cette race de les avoir fournies, comme c'est le propre de ce théâtre de les avoir représentées. Par une rencontre singulière, les femmes sont plus femmes et les hommes plus hommes ici qu'ailleurs. Les deux natures vont chacune à son extrême; chez les uns vers l'audace, l'esprit d'entreprise et de résistance, le caractère guerrier, impérieux et rude; chez les autres vers la douceur, l'abnégation, la patience, l'affection inépuisable[83]; chose inconnue dans les pays lointains, surtout en France, la femme ici se donne sans se reprendre, et met sa gloire et son devoir à obéir, à pardonner, à adorer, sans souhaiter ni prétendre autre chose que se fondre et s'absorber chaque jour davantage en celui qu'elle a volontairement et pour toujours choisi[84]. C'est cet instinct, un antique instinct germanique, que ces grands peintres de l'instinct mettent tous ici en lumière: Penthéa, Dorothea, chez Ford et Greene; Isabelle et la duchesse de Malfi, chez Webster; Bianca, Ordella, Aréthusa, Juliane, Euphrasie, Amoret, d'autres encore, chez Beaumont et Fletcher; il y en a vingt qui, parmi les plus dures épreuves et les plus fortes tentations, manifestent cette admirable puissance d'abandon et de dévouement[85]. L'âme, dans cette race, est à la fois primitive et sérieuse. La candeur chez les femmes y subsiste plus longtemps qu'ailleurs. Elles perdent moins vite le respect, elles pèsent moins vite les valeurs et les caractères; elles sont moins promptes à deviner le mal et à mesurer leurs maris. Aujourd'hui encore, telle grande dame habituée aux réceptions est capable de rougir en présence d'un inconnu et de se trouver mal à l'aise comme une petite fille; les yeux bleus se baissent et la pudeur enfantine arrive d'abord aux joues vermeilles. Elles n'ont pas la netteté, la hardiesse d'idées, l'assurance de conduite, la précocité qui chez nous en six mois font d'une jeune fille une femme d'intrigue et une reine de salon[86]. La vie enfermée et l'obéissance leur sont plus faciles. Plus pliantes et plus sédentaires, elles sont en même temps plus concentrées, plus intérieures, plus disposées à suivre des yeux le noble rêve qu'on nomme le devoir, et qui ne s'éveille guère en l'homme que dans le silence des sens. Elles ne sont point tentées par la suavité voluptueuse qui, dans les pays du Midi, s'exhale du climat, du ciel et du spectacle de toutes choses, qui fond les résistances, qui fait considérer la privation comme une duperie et la vertu comme une théorie. Elles peuvent se contenter des sensations ternes, se passer d'excitations, supporter l'ennui, et, dans cette monotonie de la vie réglée, se replier sur elles-mêmes, obéir à une pure idée, employer toutes les forces de leur cœur au maintien de leur noblesse morale. Ainsi appuyées sur l'innocence et la conscience, on les voit porter dans l'amour un sentiment profond et honnête, mettre bas la coquetterie, la vanité et les manéges, ne pas mentir, ne pas minauder. Lorsqu'elles aiment, ce n'est pas un fruit défendu qu'elles goûtent, c'est leur vie tout entière qu'elles engagent. Ainsi conçu, l'amour devient une chose presque sainte: le spectateur n'a plus envie de faire le malin et de plaisanter; elles songent non à leur bonheur, mais au bonheur de celui qu'elles aiment; c'est le dévouement qu'elles cherchent, et non le plaisir. «On m'appela en hâte, dit Euphrasie à Philaster en lui contant son histoire[87], pour vous entretenir; jamais homme,—soulevé tout d'un coup d'une hutte de berger jusqu'au trône,—ne se trouva si grand dans ses pensées que moi. Vous laissâtes alors un baiser—sur ces lèvres qui maintenant ne toucheront plus jamais les vôtres.—Je vous entendis parler,—votre voix était bien au-dessus d'un chant. Après que vous fûtes parti,—je rentrai dans mon cœur et je cherchai—ce qui le troublait ainsi; hélas! je trouvai que c'était l'amour!—Non pas l'amour des sens. Si seulement j'avais pu vivre en votre présence,—j'aurais eu tout mon désir.» Elle s'est déguisée en page, elle l'a suivi, elle a été sa servante[88]; et quel plus grand bonheur pour une femme que de servir à genoux celui qu'elle aime? Elle s'est laissé rudoyer par lui, menacer de mort, blesser. «Bénie soit la main qui m'a blessée!» Quoi qu'il fasse, il ne peut sortir de ce cœur, de ces lèvres pâles, que des paroles de tendresse et d'adoration. Bien plus, elle prend sur elle un crime dont il est accusé, elle contredit ses aveux, elle veut mourir à sa place. Bien plus encore, elle le sert auprès de la princesse Aréthusa qu'il aime; elle justifie sa rivale, elle accomplit leur mariage, et pour toute grâce, demande à les servir tous deux[89].