Note 76 — LIVRE II. LA RENAISSANCE. (SUITE.)
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On devine bien quels puissants caractères il faut pour soutenir ces terribles drames. Tous ces personnages sont prêts aux actions extrêmes; leurs résolutions partent comme des coups d'épée; on suit, on voit, à chaque tournant des scènes, leurs yeux ardents, leurs lèvres blêmies, le tressaillement de leurs muscles, la tension de tout leur être. Le trop-plein de la volonté crispe leurs mains violentes, et leur passion accumulée éclate en foudres qui déchirent et ravagent tout autour d'eux et dans leur propre cœur. On les connaît les héros de cette population tragique, les Iago, les Richard III, les lady Macbeth, les Othello, les Coriolan, les Hotspur, tous comblés de génie, de courage et de désirs, le plus souvent insensés ou criminels, toujours précipités par eux-mêmes dans leur tombe. Il y en a autant autour de Shakspeare que chez Shakspeare; laissez-moi en montrer un seul, cette fois encore, chez ce Webster. Personne, après Shakspeare, n'a vu plus avant dans les profondeurs de la nature diabolique et déchaînée. The White Devil, c'est le nom qu'il donne à son héroïne. Sa Victoria Corambona prend pour amant le duc de Brachiano, et dès la première entrevue songe à l'issue[76]. «Pour passer le temps, je dirai à Votre Grâce un rêve que j'ai fait la nuit dernière. Un rêve bien vain, bien ridicule.» Certainement, il est bien conté et encore mieux choisi, de sens profond, et de sens fort clair. «Charmant démon, dit tout bas son frère, l'entremetteur, elle lui apprend sous couleur de rêve à expédier son mari et la duchesse.» En effet, le mari est étranglé, la duchesse empoisonnée, et Victoria, accusée des deux crimes, est amenée devant le tribunal. Pied à pied, comme un soldat acculé contre une muraille, elle se défend, réfutant et bravant les avocats et les juges, incapable de pâlir ou de se troubler, l'esprit lucide, et la parole prête, au milieu des injures et des preuves, sous la menace de l'échafaud. L'avocat parle d'abord latin[77]: «Non, qu'il parle en langue ordinaire; autrement, je ne répondrai pas.—Mais vous comprenez le latin.—Je le comprends, mais je veux que toute cette assemblée entende.» Poitrine ouverte, en pleine lumière, elle veut un duel public, et provoque l'avocat: «Me voici au blanc, tirez sur moi, je vous dirai si vous touchez près.» Elle le raille sur son jargon, l'insulte, avec une ironie mordante. «Sûrement, messeigneurs, cet avocat a avalé quelque ordonnance ou quelque formule d'apothicaire, et maintenant les gros mots indigestes lui reviennent au bec, comme les pierres que nous donnons aux faucons en manière de médicaments. Certainement, après son latin, ceci est du bas-breton.»—Puis, au plus fort des malédictions des juges[78]: «Au fait, et pas de phrases; pas de grâce non plus. Prouvez-moi coupable, séparez ma tête de mon corps; nous nous quitterons bons amis, mais je dédaigne de devoir ma vie à votre pitié, monsieur, ou à celle de tout autre.... Quant à vos grands mots, libre à vous, monseigneur, d'effrayer les petits enfants avec des diables peints. Je n'ai plus l'âge de ces terreurs vaines. Pour vos noms de catin et d'homicide, ils viennent de vous; comme lorsqu'un homme crache contre le vent, son ordure lui revient à la face.» Argument contre argument, elle a une parade contre tous les coups, une parade et une riposte[79]. «Vous m'avez déjà mise à l'aumône, et vous voulez encore me perdre. J'ai des maisons, des bijoux et un pauvre reste de ducats; sans doute cela vous donnera le moyen d'être charitables....» Puis, d'une voix stridente: «En vérité, monseigneur, vous feriez bien d'aller tirer vos pistolets contre les mouches: le jeu serait plus noble.» On la condamne à être enfermée dans une maison de repenties. «[80]Une maison de repenties? qu'est-ce que cela?—Une maison de catins repentantes.—Est-ce que les nobles de Rome l'ont bâtie pour leurs femmes, qu'on m'envoie loger là?» Le sarcasme part droit comme un coup d'épée, puis sur celui-ci un autre, puis des cris et des exécrations. Elle ne pliera pas, elle ne pleurera pas. Elle sort debout, âpre et toujours plus hautaine: «Une maison de repenties? Non, ce ne sera pas une maison de repenties. Ma conscience me la fera plus honnête que le palais du pape, et plus paisible que ton âme, quoique tu sois un cardinal.»—Contre son amant furieux qui l'accuse d'infidélité, elle est aussi forte que contre ses juges; elle lui tient tête, elle lui jette à la face la mort de sa duchesse, elle le force à demander pardon, à l'épouser; elle jouera la comédie jusqu'au bout sous le pistolet, avec une effronterie et un courage de courtisane et d'impératrice[81]; prise au piége à la fin, elle restera sous le poignard aussi brave et encore plus insultante. «Je ne crains rien, je recevrai la mort comme un prince reçoit les grands ambassadeurs. Je ferai la moitié du chemin pour aller au-devant de ton arme.... Un coup viril que tu viens de faire là. Ton premier sera d'égorger quelque enfant à la mamelle. Alors tu seras célèbre[82].» Quand une femme se dépouille de son sexe, ses actions vont au delà de celles de l'homme, et il n'y a plus rien qu'elle ne sache souffrir ou oser.