Note 444 — LIVRE II. LA RENAISSANCE. (SUITE.)
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Elles l'avaient fait pour la lutte, et dès son retour en Angleterre, il s'y était engagé tout entier, armé de logique, de colère et d'érudition, cuirassé par la conviction et par la conscience. «Aussitôt que la liberté, au moins de parole, fut accordée, dit-il, toutes les bouches s'ouvrirent contre les évêques.... Réveillé par tout cela, et voyant qu'on prenait le vrai chemin de la liberté, et que les hommes partis de ce commencement se disposaient à délivrer de la servitude toute la vie humaine,... comme dès ma jeunesse je m'étais préparé avant tout à ne demeurer ignorant d'aucune des choses qui ont rapport aux lois divines et humaines..., je résolus, quoique occupé alors à méditer sur d'autres sujets, de porter de ce côté toute la force et toute l'activité de mon esprit,» et là-dessus il écrivait son traité De la Réforme en Angleterre[444], raillant et combattant avec hauteur et mépris l'épiscopat et ses défenseurs. Réfuté et attaqué, il redoubla d'amertume et brisa ceux qu'il avait renversés. Emporté jusqu'au bout de sa croyance, et comme un cavalier lancé qui perce d'un élan toute la ligne de bataille, il alla jusqu'au prince, conclut à l'abolition de la royauté comme au renversement de l'épiscopat, et un mois après la mort de Charles Ier, justifia l'exécution, répondit à l'Eicon Basilice, puis à la Défense du Roi par Saumaise, avec une grandeur de style et un dédain incomparables, en combattant, en apôtre, en homme qui partout sent la supériorité de sa science et de sa logique, qui veut la faire sentir, qui foule et écrase superbement ses adversaires à titre d'ignorants, d'esprits inférieurs et de cœurs bas[445]. «Les rois,» dit-il au commencement de l'Iconoclaste, «quoique forts en légions, sont faibles en arguments, étant accoutumés dès le berceau à se servir de leur volonté comme de leur main droite, et de leur raison comme de leur main gauche. Quand, par un accident inattendu, ils sont réduits à ce genre de combat, ils n'offrent qu'un débile et petit adversaire.» Néanmoins, pour l'amour de ceux qui se laissent accabler par ce nom éblouissant de majesté, il consentit «à ramasser le gant du roi Charles,» et l'en souffleta de manière à faire repentir les imprudents qui l'avaient jeté. Bien loin de fléchir sous l'accusation de meurtre, il la releva et s'en para. Il étala le régicide, l'établit sur un char de triomphe, et le fit jouir de toute la lumière du ciel. Il raconta, avec un ton de juge, «comment ce roi persécuteur de la religion, oppresseur des lois, après une longue tyrannie, avait été vaincu les armes à la main par son peuple; puis mené en prison, et, comme il n'offrait ni par ses actions ni par ses paroles aucune raison pour faire mieux espérer de sa conduite, condamné par le souverain conseil du royaume à la peine capitale; enfin, frappé de la hache devant les portes mêmes de son palais.... Jamais monarque assis sur le plus haut trône fit-il briller une majesté plus grande que celle dont éclata le peuple anglais, lorsque, secouant la superstition antique, il prit ce roi ou plutôt cet ennemi, qui, seul de tous les mortels, revendiquait pour lui, de droit divin, l'impunité, l'enlaça dans ses propres lois, l'accabla d'un jugement, et, le trouvant coupable, ne craignit point de le livrer au supplice auquel il eût livré les autres?» Après avoir justifié l'exécution, il la sanctifia; il la consacra par les décrets du ciel, après l'avoir autorisée par les lois de la terre; de l'abri du Droit, il la porta sous l'abri de Dieu. C'est ce Dieu qui abat «les rois effrénés et superbes, et qui les déracine avec toute leur race.» «Relevés tout d'un coup par sa main visible vers le salut et la liberté presque perdus, guidés par lui, vénérateurs de ses divins vestiges imprimés partout devant nos yeux, nous sommes entrés dans une voie non obscure, mais illustre, ouverte et manifestée par ses auspices[446].» Le raisonnement finit ici par un chant de victoire, et l'enthousiaste perce sous le combattant. Tel il parut dans toutes ses actions et dans toutes ses doctrines. Les solides files d'arguments hérissés et disciplinés qu'il rangeait en bataille se changeaient dans son cœur, au moment du triomphe, en glorieuses processions d'hymnes couronnés et resplendissants. Il en était transporté, il se faisait illusion à lui-même, et vivait ainsi seul à seul avec le sublime, comme un guerrier pontife qui, dans son armure rigide, ou dans sa chape étincelante, se tient debout face à face avec la Vérité. Ainsi absorbé dans sa lutte et dans son sacerdoce, il demeurait en dehors du monde, aussi aveuglé contre les faits palpables que défendu contre les séductions sensibles, placé au-dessus des souillures et des leçons de l'expérience, aussi incapable de conduire les hommes que de leur céder. Rien de semblable chez lui aux habiletés, ni aux atermoiements de l'homme d'État, calculateur avisé, qui s'arrête à mi-chemin, qui tâtonne, les yeux appliqués sur les événements, qui mesure le possible et use de la logique pour la pratique. Il est spéculatif et chimérique. Enfermé dans ses idées, il ne voit qu'elles, et s'éprend d'elles. Quand il plaide contre les évêques, il veut qu'on les extirpe à l'instant, sans réserve; il exige qu'on établisse à l'instant le culte presbytérien, sans précaution, sans ménagements, sans réserve. C'est le commandement de Dieu, c'est le devoir de tout fidèle; prenez garde de badiner avec Dieu ou de temporiser avec la foi. Concorde, douceur, liberté, piété, il voit sortir du culte nouveau tout un essaim de vertus. Que le roi ne craigne rien, son pouvoir en sera plus ferme. Vingt mille assemblées démocratiques prendront garde d'attenter contre son droit[447]. Ces idées font sourire. On reconnaît l'homme de parti qui, sur l'extrême penchant de la restauration, quand «toute la multitude était folle du désir d'avoir un roi,» publiait «le moyen aisé et tout prêt d'établir une libre république[448],» et en décrivait le plan tout au long. On reconnaît le théoricien qui, pour faire instituer le divorce, n'avait recours qu'à l'Écriture et prétendait changer la constitution civile d'un peuple, en changeant le sens accepté d'un verset. Les yeux fermés, le texte sacré dans la main, il marche de conséquence en conséquence, foulant les préjugés, les inclinations, les habitudes, les besoins des hommes, comme si le raisonnement ou l'esprit religieux étaient tout l'homme, comme si l'évidence produisait toujours la croyance, comme si la croyance aboutissait toujours à la pratique, comme si, dans le combat des doctrines, la vérité ou la justice donnaient aux doctrines la victoire et la royauté. Pour comble, il esquissa un traité de l'éducation, où il proposa d'enseigner à tous les élèves toutes les sciences, tous les arts, et, qui plus est, toutes les vertus. «Le maître qui aura le talent et l'éloquence convenables pourra, en un court espace, les gagner à un courage et à une diligence incroyables, versant dans leurs jeunes poitrines une si libérale et si noble ardeur que beaucoup d'entre eux ne pourront manquer d'être des hommes renommés et sans égaux[449].» Milton avait enseigné plusieurs années et à plusieurs reprises. Pour garder de pareilles illusions après de pareilles expériences, il fallait être insensible à l'expérience et prédestiné aux illusions.