Note 440 — LIVRE II. LA RENAISSANCE. (SUITE.)
Reading edition
Une âme ainsi munie est comme un plongeur dans sa cloche[440]; elle traverse la vie comme il traverse la mer, pure, mais isolée. De retour en Angleterre, il retomba parmi ses livres, et admit chez lui quelques élèves auxquels il imposa comme à lui-même un travail continu, des lectures sérieuses, un régime frugal, une conduite sévère: vie de solitaire, presque d'ecclésiastique. Tout d'un coup, en un mois, après un voyage à la campagne, il se maria[441]. Quelques semaines après, sa femme retourna au logis paternel, ne voulut plus revenir, ne tint compte de ses lettres, et renvoya son messager avec dédain. Les deux caractères s'étaient choqués. Rien ne plaît moins aux femmes que le naturel austère et renfermé. Elles voient qu'elles n'ont point prise sur lui; sa dignité les effarouche, son orgueil les repousse, ses préoccupations les laissent à l'écart; elles se sentent subordonnées, négligées pour des intérêts généraux ou pour des curiosités spéculatives, jugées de plus, et d'après une règle inflexible, tout au plus regardées avec condescendance, comme une sorte d'être moins raisonnable et inférieur, exclues de l'égalité qu'elles réclament et de l'amour qui seul pour elles peut compenser la perte de l'égalité. Le caractère prêtre est fait pour la solitude; les ménagements, les abandons et les grâces, l'agrément et la douceur nécessaires à toute société lui font défaut; on l'admire, mais on le plante là, surtout quand on est comme la femme de Milton un peu bornée et vulgaire[442], et que la médiocrité de l'intelligence vient s'ajouter aux répugnances du cœur. «Il avait, disent les biographes, une certaine gravité de nature..., une sévérité d'esprit qui ne condescendait point aux petites choses,» et le maintenait dans les hauteurs, dans une région qui n'est pas celle du ménage. On l'accusait d'être «âpre, colérique,» et certainement il tenait à sa dignité d'homme, à son autorité d'époux, et ne se trouvait pas estimé, respecté, prévenu autant qu'il croyait mériter de l'être. Enfin, il passait le jour parmi ses livres, et le reste du temps il habitait de cœur dans un monde abstrait et sublime dont peu de femmes ont eu la clef, sa femme moins que toute autre. En effet, il l'avait choisie en homme de cabinet, d'autant plus inexpérimenté, que sa vie antérieure avait été «mieux gouvernée et plus tempérante.» Pareillement il ressentit sa fuite en homme de cabinet, d'autant plus irrité que les façons du monde lui étaient plus inconnues. Sans craindre le ridicule, et avec la roideur d'un spéculatif tout d'un coup heurté par la vie réelle, il écrivit des traités en faveur du divorce, les signa de son nom, les dédia au Parlement, se crut divorcé, de fait, puisque sa femme refusait de revenir, de droit, parce qu'il avait pour lui quatre passages de l'Écriture; là-dessus il fit la cour à une jeune fille, et tout d'un coup, voyant sa femme à ses genoux et pleurante, il lui pardonna, la reprit, recommença son sec et triste mariage, sans se laisser rebuter par l'expérience, au contraire destiné à contracter deux autres unions encore, la dernière avec une femme plus jeune que lui de trente ans. D'autres portions de sa vie domestique ne furent point mieux ménagées ni plus heureuses. Il avait pris ses filles pour secrétaires, et leur faisait lire des langues qu'elles n'entendaient pas, tâche rebutante dont elles se plaignaient amèrement. En retour, il les accusait de n'être «ni respectueuses ni bonnes pour lui[443], de le négliger, de ne pas se soucier si elles le laissaient là, de comploter avec la servante pour le voler dans leurs achats, de lui dérober ses livres, tellement qu'elles auraient voulu vendre tout le reste aux chiffonniers.» Mary, la seconde, dit un jour en apprenant qu'il allait se marier: «Ce n'est pas une nouvelle que son mariage; une vraie nouvelle, ce serait sa mort.» Parole énorme et qui jette un étrange jour sur les misères de ce ménage. Ni les circonstances ni la nature ne l'avaient fait pour le bonheur.