Note 68 — LIVRE II. LA RENAISSANCE. (SUITE.)
Reading edition
Elle a été au delà; car si ce sont ici des mélodrames, ce sont des mélodrames sincères, fabriqués, non pas comme les nôtres, par des littérateurs de café pour des bourgeois paisibles, mais écrits par des hommes passionnés et experts en fait d'actions tragiques, pour une race violente, surnourrie et triste. De Shakspeare à Milton, à Swift, à Hogarth, nulle ne s'est plus soûlée de crudités et d'horreurs, et ses poëtes lui en donnent à foison, Ford encore moins que Webster, celui-ci un homme sombre, et dont la pensée semble habiter incessamment les sépulcres et les charniers. «Les places à la cour, dit-il, sont comme des lits dans un hôpital, où la tête de l'un est aux pieds de l'autre, et ainsi de suite, toujours en descendant.[68]» Voilà de ses images. Pour faire des désespérés, des scélérats parfaits, des misanthropes acharnés[69], pour noircir et blasphémer la vie humaine, surtout pour peindre la dépravation effrontée et la férocité raffinée des mœurs italiennes, personne ne l'égale[70]. La duchesse de Malfi a épousé secrètement son intendant Antonio, et son frère apprend qu'elle a des enfants; presque fou[71] de fureur et d'orgueil blessé, il se tait, attendant pour savoir le nom du père; puis, tout d'un coup, il arrive: il veut la tuer, mais en lui faisant savourer la mort. Qu'elle souffre bien, et surtout ne meure pas trop vite! Qu'elle souffre du cœur, ces douleurs-là sont pires que celles de la chair. Il envoie des assassins contre Antonio, et cependant il vient à elle dans l'obscurité avec des paroles affectueuses, semble se réconcilier avec elle et subitement lui montre des figures de cire couvertes de blessures, qu'elle prend pour son mari et ses enfants égorgés. Elle s'abat sous le coup, et reste morne, sans crier, comme «un misérable brisé sur la route.» Aux encouragements, aux consolations, elle ne répond que par un étrange sourire de statue. «Allons, courage, je sauverai votre vie[72].—En vérité, je n'ai pas le loisir de songer à une si petite chose.—Sur ma parole, j'ai pitié de vous.—Alors, tu es fou de dépenser ta pitié ainsi; moi je ne peux pas avoir pitié de moi-même.... Mon cœur est plein de poignards.» Paroles lentes, prononcées à mi-voix, comme en un rêve ou comme si elle parlait d'un autre. Son frère lui envoie une bande de fous qui gambadent, et hurlent, et divaguent lugubrement autour d'elle, horrible vue capable de renverser la raison, et qui est comme un avant-goût de l'enfer. Elle ne dit rien, elle regarde; son cœur est mort, ses yeux sont fixes[73]: «À quoi pensez-vous?—À rien. Quand je rêve ainsi, je dors.—Comme une folle, les yeux ouverts.—Crois-tu que nous nous connaîtrons l'un l'autre, dans l'autre monde?—Oui, sans aucun doute.—Oh! si l'on pouvait avoir un entretien de deux jours seulement avec les morts! J'apprendrais quelque chose que je ne saurai jamais ici, j'en suis sûre. Je vais te dire un miracle. Je ne suis pas encore folle.... Le ciel sur ma tête semble d'airain fondu, et la terre de soufre enflammé, et pourtant je ne suis pas folle. J'ai pris l'habitude du désespoir, comme un galérien tanné celle de son aviron.» En cet état, les membres, comme ceux d'un supplicié, tressaillent encore, mais la sensibilité est usée; le misérable corps ne remue plus que machinalement; il a trop souffert.—Enfin, le fossoyeur vient avec des bourreaux, un cercueil, et on chante devant elle son service funèbre. «Adieu, Cariola, songe à donner à mon petit garçon un peu de sirop pour son rhume, et fais dire à la petite fille ses prières avant qu'elle s'endorme.... À présent, à votre volonté. Quelle mort?—L'étranglement; voici vos exécuteurs.—Je leur pardonne: une toux, l'apoplexie, le catarrhe en feraient autant.... Vous donnerez mon corps à mes femmes, n'est-ce pas?... Serrez, serrez ferme;... vous direz à mes frères, quand je serai ensevelie, qu'ils peuvent dîner tranquilles.» Après la maîtresse, la suivante: celle-ci crie et se débat: «Je ne veux pas mourir, je ne puis pas mourir, je suis engagée à un jeune gentilhomme.»—«La corde vous servira d'anneau de mariage.—Si vous me tuez maintenant, je suis damnée, il y a deux ans que je n'ai été à confesse.—Vite donc.—Je suis grosse.»—Elle égratigne et mord, on l'étrangle et les deux enfants avec elle. Antonio est assassiné; le cardinal et sa maîtresse, le duc et son confident sont empoisonnés ou égorgés; et les paroles solennelles des mourants viennent au milieu de ce carnage dénoncer, comme des trompettes de deuil, une malédiction universelle sur la vie. «Ô ce sombre monde[74]!—Dans quelle ombre, dans quel profond puits d'obscurité vit cette pauvre humanité craintive!—Nous courons après la grandeur, comme les enfants après les bulles soufflées dans l'air.—Le plaisir, qu'est-ce? Rien que les heures de répit dans une fièvre, un repos qui nous prépare à supporter la douleur.—Quand nous tombons par l'ambition, par le meurtre, par la volupté,—toujours comme les diamants, nous sommes tranchés par notre propre poussière[75].» Vous ne trouveriez rien de plus triste et de plus grand de l'Edda à lord Byron.