← Table of contents
Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)

Note 411 — LIVRE II. LA RENAISSANCE. (SUITE.)

Reading edition

Pour bien parler des impressions surnaturelles, il faut être sujet aux impressions surnaturelles. Bunyan eut le genre d'imagination qui les produit. Cette imagination, puissante comme celle des artistes, mais plus violente que celle des artistes, agit dans l'homme sans le concours de l'homme, et l'assiége de spectacles qu'il n'a ni voulus ni prévus. Dès ce moment, il y a en lui comme un second être, souverain du premier, grandiose et terrible, dont les apparitions sont soudaines, dont les démarches sont inconnues, qui double ou brise ses facultés, qui le prosterne ou l'exalte, qui l'inonde de sueurs d'angoisse, qui le ravit de transports de joie, et qui par sa force, sa bizarrerie, son indépendance, lui atteste la présence et l'action d'un maître étranger et supérieur. Dès l'enfance, comme sainte Thérèse, Bunyan eut des visions, «étant grandement troublé par la pensée des tourments horribles du feu de l'enfer,» triste au milieu de ses jeux, se croyant damné, et si désespéré «qu'il souhaitait être un démon, supposant que les démons sont seulement bourreaux, et qu'il vaut mieux encore être tourmenteur que tourmenté[411].» C'était déjà l'obsession des images précises et corporelles. Sous leur effort la réflexion cesse, et l'homme est tout d'un coup précipité dans l'action. Le premier mouvement l'emportait les yeux fermés, lancé comme sur une pente roide dans les déterminations folles. Un jour, voyant un serpent passer sur la grand'route, il le frappa de son bâton sur le dos et l'étourdit. «Puis de mon bâton, je le forçai à ouvrir sa gueule, et lui arrachai son aiguillon avec mes doigts, action désespérée qui, si Dieu n'avait pas eu pitié de moi, m'aurait mené à ma fin[412].» Dès ses premiers essais de conversion, il fut extrême dans ses émotions, et maîtrisé jusqu'au cœur par la vue des objets physiques, «adorant» le prêtre, l'office, l'autel, les vêtements. «Cette pensée était devenue si forte dans mon esprit, qu'à la seule vue d'un prêtre (si sale et débauchée que fût sa vie), je sentais mon cœur défaillir sous lui, et le vénérer, et se lier à lui; oui, et pour l'amour que je leur portais, il me semblait que je me serais couché sous leurs pieds pour être foulé par eux, tant leur nom, leur habit, leur office m'enivraient et m'ensorcelaient[413].» Déjà les idées s'attachaient à lui de cette prise invincible qui fait la monomanie; absurdes ou non, il n'importait; elles régnaient en lui, non par leur vérité, mais par leur présence. La pensée d'un danger impossible l'effrayait autant que la vue d'un péril imminent. Comme un homme suspendu au-dessus d'un gouffre par une corde solide, il oubliait que la corde était solide et le vertige l'étreignait. Selon l'usage des ouvriers anglais, il aimait à sonner les cloches; devenu puritain, il trouva l'amusement profane et s'abstint; pourtant, entraîné par son désir, il montait encore au clocher et regardait sonner. «Mais bientôt après je me mis à penser: Et si une des cloches tombait?—Alors je choisis, pour me tenir, une place sous une grosse poutre qui était en travers du clocher, pensant que je serais là en sûreté.—Mais bientôt je me remis à penser que si la cloche tombait dans son balancement, elle pourrait frapper d'abord le mur, puis rebondir sur moi et me tuer malgré la poutre.—Cela fit que je me tins à la porte du clocher.—Et maintenant, pensé-je, je suis en sûreté; car si une cloche tombait, je m'esquiverais derrière ces gros murs, et je serais sauvé malgré tout.—En sorte qu'après cela j'allais encore voir sonner, sans vouloir entrer plus avant que la porte du clocher. Mais alors il me vint dans la tête: Et si le clocher aussi tombait? Et cette pensée continuelle ébranla si fort mon esprit, que je n'osai pas rester plus longtemps à la porte du clocher, que je fus forcé de fuir, par crainte que le clocher ne tombât sur ma tête[414].» Souvent la simple conception d'un péché devenait pour lui une tentation si involontaire et si forte, qu'il y sentait la griffe aiguë du diable. L'idée fixe grossissait dans sa tête comme un abcès douloureux, chargé de toute la sensibilité et de tout le sang vital. «Si ce péché consistait à prononcer un tel mot, j'ai été comme si ma bouche allait prononcer ce mot, que je le voulusse ou non. Et si puissante était la tentation sur moi, que souvent j'ai été prêt à claquer des mains contre mon menton, pour empêcher ma bouche de s'ouvrir; et d'autres fois, de sauter la tête en bas dans quelque trou à fumier, pour empêcher ma bouche de parler[415].» Plus tard, au milieu d'un sermon qu'il prêchait, il était assailli par des pensées de blasphème; le mot arrivait à ses lèvres, et toute sa résistance parvenait à peine à maintenir en place le muscle soulevé par le cerveau dominateur.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings