← Table of contents
Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)

Note 60 — LIVRE II. LA RENAISSANCE. (SUITE.)

Reading edition

Que le lecteur lise lui-même quelques-unes de ces pièces, autrement il n'aura pas l'idée des fureurs dans lesquelles le drame s'est précipité; la force et la fougue s'y lancent à chaque instant jusqu'à l'atrocité, et plus loin encore s'il y a quelque chose au delà. Assassinats, empoisonnements, supplices, vociférations de la démence et de la rage, aucun emportement et aucune souffrance ne sont trop extrêmes pour leur élan ou leur effort. La colère ici est une folie, l'ambition une frénésie, l'amour un délire. Hippolyte, qui a perdu sa maîtresse[60], l'aperçoit rayonnante dans le ciel comme une vision bienheureuse. «Elle est là-haut, sur ces tours d'étoiles, debout, les yeux fixés sur moi pour savoir si je lui reste fidèle.» Arétus, pour se venger de Valentinien, l'empoisonne après s'être empoisonné lui-même, et, râlant, se fait porter devant le lit de son ennemi pour lui donner un avant-goût de l'agonie. La reine Brunehaut a chez elle un pourvoyeur d'amants qu'elle emploie sur la scène, et fait tuer les deux fils l'un par l'autre. La mort est partout; à la fin de chaque drame, tous les grands personnages trébuchent ensemble dans le sang; tueries et boucheries, la scène devient un champ de bataille ou un cimetière[61]. Conterai-je quelques-unes de ces tragédies? Francesco, pour venger sa sœur séduite[62], veut séduire à son tour la duchesse Marcella, femme de Sforza, le séducteur; il la veut, il l'aura, il le lui dit avec des cris d'amour et de rage: «Avec ces bras, je traverserai une mer de sang, je me ferai un pont avec des ossements d'hommes, mais mes bras iront jusqu'à vous, jusqu'à vous, ma bien-aimée, la plus aimée et la meilleure des femmes.» Car c'est le duc qu'il veut atteindre à travers elle, vivante ou morte, sinon par le déshonneur, du moins par le meurtre; le second vaut le premier, et vaut mieux puisqu'il fera plus de mal. Il la calomnie, et le duc, qui l'adore, la tue, puis, désabusé, devient forcené, ne veut pas croire qu'elle soit morte, fait exposer le corps revêtu d'habits royaux sur un lit de parade, s'agenouille devant elle, hurle et pleure. Il connaît maintenant le nom du traître, et à cette idée il tombe dans des défaillances ou des transports[63]: «Je le suivrai dans l'enfer, jusqu'à ce que je l'y trouve,—et j'habiterai là, furie acharnée pour le torturer.—Pour cette détestable main, pour ce bras qui ont guidé—l'acier maudit,—je les déchiquèterai pièce à pièce—avec des fers rougis, et je les mangerai comme un vautour que je suis, fait pour goûter pareille charogne.» Tout d'un coup, il halète et tombe; Francesco y a pourvu, et le poison fait son office. Le duc meurt, et on emmène le meurtrier à la torture.—Il y a pis; pour trouver des sentiments assez violents, ils vont jusqu'à ceux qui dénaturent l'homme. Massinger met sur la scène un père justicier qui poignarde sa fille; Webster et Ford, un fils qui assassine sa mère; Ford, les amours incestueux d'un frère et de sa sœur[64]. C'est l'amour irrésistible, qui tombe sur eux, l'amour antique de Pasiphaé ou de Myrrha, sorte de folie qui ressemble à un enchantement, et sous lequel toute volonté plie. «Perdu, je suis perdu, dit Giovani, ma destinée m'a condamné à mort[65].—Plus je lutte, et plus j'aime; et plus j'aime,—moins j'espère; je vois ma ruine sûre.—J'ai vainement fatigué le ciel de prières,—épuisé la source de mes larmes continuelles,—desséché mes veines de jeûnes assidus. Ce que l'invention ou l'art—peuvent conseiller, je l'ai fait, et après tout cela, ô malheur,—je trouve que tout cela n'est qu'un rêve, un conte de vieillard,—pour contenir la jeunesse. Je reste toujours le même.—Il faut que je parle ou que je meure.» Quels transports ensuite! Quelles âpres et poignantes délices, et aussi combien courtes, combien douloureuses et traversées d'angoisses, surtout pour elle! On la marie à un autre, lisez vous-même l'admirable et horrible scène qui représente la nuit de noces. Elle est grosse, et Soranzo, le mari, la traîne à terre, avec des exécrations, voulant savoir le nom de son amant[66]. «Catin des catins! parfaite, notable prostituée! N'y avait-il point d'autre homme à Parme pour être l'endosseur du micmac qui grouille dans cet ignoble ventre, dans ce sac de bâtards? Faut-il que votre prurit, votre chaleur de luxure se soient gorgés jusqu'au trop-plein, et aviez-vous besoin de me trier entre cent pour être le manteau de vos tours secrets, de vos tours d'alcôve? Je le traînerai dans la poussière ce corps pourri de luxure. Qui est-ce? Dis-moi le nom, ou je hacherai ta chair en lambeaux. Qui est-ce?» Elle rit, l'excès de l'opprobre et de la peur l'a relevée; elle l'insulte en face; elle chante; que cela est bien femme! Elle se laisse frapper et traîner. «Faites, faites.» En cet état, les nerfs s'exaltent, et ne sentent plus rien; elle refuse de dire le nom, et par surcroît, elle loue son amant, elle l'adore en présence de l'autre. Cet acte d'adoration au plus fort du danger est comme une rose qu'elle cueille et dont elle s'enivre. «Vous n'êtes pas digne de le prononcer, ce nom; pour avoir l'honneur de l'entendre d'une autre bouche, il faudrait vous mettre à deux genoux.»—«Qui est-ce?»—Elle rit nerveusement et tout haut: «Pas si vite, nous n'en sommes pas encore là. Qu'il vous suffise de savoir que vous aurez la gloire de fournir un père à ce qu'un si brave père a engendré. C'est un garçon, félicitez-vous, monsieur, vous aurez un garçon pour hériter de votre nom.—Misérable damnée!—Ah! si vous ne voulez pas écouter, je ne dirai plus rien.—Si, parle, et ce sont tes dernières paroles.—Accepté, accepté!» Quel mot, quel cri soudain, rompant ce torrent d'ironie, vrai cri d'exaltée, qui est affamée de mourir et demande qu'on se dépêche!—À la fin, tout s'est découvert, et les deux amants savent qu'ils vont mourir. Pour la dernière fois, ils se voient dans la chambre d'Annabella, écoutant au-dessous d'eux le bruit de la fête qui leur servira de funérailles. Giovanni, qui a pris sa résolution en furieux, regarde Annabella toute parée, éblouissante. Il la regarde silencieusement, et se souvient. Il pleure[67]. «Ce sont des larmes funéraires, Annabella, des larmes pour votre tombe; de pareilles larmes sillonnaient mes joues, quand pour la première fois je vous aimais et ne savais comment vous prier d'amour.... Donnez-moi votre main. Comme la vie coule suavement dans ces veines azurées! Comme ces mains promettent bien la santé!... Embrasse-moi encore, pardonne-moi. Adieu.» Sur ce mot il la poignarde, et, arrachant le cœur, l'apporte au bout de sa lame dans la salle du banquet, devant Soranzo, avec des ricanements et des insultes. «Tiens, voilà le cœur de ta femme; c'est un échange royal, je prends le tien en échange.» Il le tue, et se jetant sur des épées, se fait tuer lui-même. Il semble que la tragédie ne puisse aller au delà.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings