Note 344 — LIVRE II. LA RENAISSANCE. (SUITE.)
Reading edition
J'ai devant moi un de ces vieux in-folios carrés[344], en lettres gothiques, où des pages usées par les doigts calleux ont été raccommodées, où une vieille estampe rend sensible aux pauvres gens les exploits et les menaces du Dieu tonnant, où la préface et la table indiquent aux simples la morale qu'il faut tirer de chaque histoire tragique, et l'application qu'il faut faire de chaque précepte ancien. Une partie de la langue et la moitié des mœurs anglaises sortent de là: encore aujourd'hui le pays est biblique[345]; ce sont ces gros livres qui ont transformé l'Angleterre de Shakspeare. Tâchez, pour comprendre ce grand changement, de vous représenter ces yeomen, ces boutiquiers qui, le soir, étalent cette Bible sur leur table, et la tête nue, avec vénération, écoutent ou lisent un de ses chapitres. Songez qu'ils n'ont point d'autres livres, que leur esprit est vierge, que toute impression y fera un sillon, que la monotonie de la vie machinale les livre tout entiers aux émotions neuves, qu'ils ouvrent ce livre non pour se distraire, mais pour y chercher leur sentence de vie et de mort; enfin que l'imagination sombre et passionnée de la race les exhausse au niveau des grandeurs et des terreurs qui vont passer sous leurs yeux. Tyndal, le traducteur, a écrit parmi des sentiments pareils, condamné, poursuivi, se cachant, l'esprit plein de l'idée de sa mort prochaine et du grand Dieu pour lequel à la fin il est monté sur le bûcher; et les spectateurs qui ont vu les remords de Macbeth et les meurtres de Shakspeare peuvent entendre les désespoirs de David et les massacres accumulés sous les Juges et sous les Rois. Le court verset hébraïque a prise ici par son âpreté fruste. Ils n'ont pas besoin, comme les Français, qu'on leur développe les idées, qu'on les explique en beau langage clair, qu'on les modère et qu'on les lie[346]. La grave et vibrante parole les ébranle du premier coup; ils l'entendent par l'imagination et par le cœur; ils ne sont pas, comme nous, asservis à la régularité de la logique, et le vieux texte, si heurté, si fier et si terrible, peut garder dans leur langue sa sauvagerie et sa majesté. Plus qu'aucun peuple de l'Europe, à force de concentration et de rigidité intérieures, ils retrouvent la conception sémitique du Dieu solitaire et tout-puissant: étrange conception qu'avec tous nos procédés critiques nous parvenons à peine aujourd'hui à reformer en nous-mêmes. Pour l'Hébreu, pour les puissants esprits qui ont rédigé le Pentateuque[347], pour les prophètes et les auteurs des Psaumes, la vie, telle que nous la concevons, s'est retirée des êtres, plantes, animaux, firmament, objets sensibles, pour se reporter et se concentrer tout entière dans l'Être unique dont ils sont les œuvres et les jouets. La terre est le marche-pied de ce grand Dieu, le ciel est son vêtement. Il est dans ce monde, parmi ses créatures, comme un roi d'Orient dans sa tente, parmi ses armes et ses tapis. Si vous entrez dans cette tente, tout disparaît devant l'idée absorbante du maître; vous ne voyez que lui; nulle chose n'a d'être propre et indépendant; ces armes ne sont faites que pour sa main, ces tapis ne sont faits que pour son pied; vous ne les imaginez que pliés pour lui et foulés par lui. Toujours le redoutable visage et la voix grondante du dominateur irrésistible apparaissent derrière ses instruments. Pareillement pour l'Hébreu, la nature et les hommes ne sont rien par eux-mêmes; ils servent à Dieu; ils n'ont point d'autre raison d'exister ni d'autre usage; ils s'effacent à côté de l'Être solitaire et énorme qui, étalé et dressé comme une montagne devant la pensée humaine, occupe et couvre à lui seul tout l'horizon. En vain nous essayons, nous autres descendants des races ariennes, de nous figurer ce Dieu dévorateur; nous laissons toujours quelque beauté, quelque intérêt, quelque portion de vie libre à la nature; nous n'atteignons le Créateur qu'à demi, avec peine, au bout d'un raisonnement, comme Voltaire et Kant; nous faisons de lui plus volontiers un architecte; nous croyons naturellement aux lois naturelles; nous savons que l'ordre du monde est fixe; nous n'écrasons pas les choses et leurs attaches sous le poids d'une souveraineté arbitraire; nous ne nous figurons pas le sentiment sublime de Job qui voit le monde frissonner et s'abîmer sous l'attouchement de la main foudroyante; nous ne nous sentons plus capables de soutenir l'émotion intense et de répéter l'accent extraordinaire des Psaumes, où, dans le silence des êtres pulvérisés, rien ne subsiste que le dialogue du cœur de l'homme et du Dominateur éternel. Ceux-ci, dans l'angoisse de la conscience troublée et dans l'oubli de la nature sensible, le recommencent en partie. Si la forte et âpre acclamation de l'Arabe qui éclate comme une trompette à l'aspect du soleil levant et de la nudité des solitudes[348], si les secousses intérieures, les courtes visions du paysage lumineux et grandiose, si le coloris sémitique manque, du moins le sérieux et la simplicité ont subsisté, et le Dieu hébraïque transporté dans la conscience moderne n'est pas moins souverain dans cette étroite enceinte que dans les sables et dans les montagnes d'où il est sorti. Son image est réduite, mais son autorité est entière; s'il est moins poétique, il est plus moral. Ils lisent avec étonnement et tremblement l'histoire de ses œuvres, les tables de ses ordonnances, les archives de ses vengeances, la proclamation de ses promesses et de ses menaces; ils s'en remplissent. On n'a jamais vu de peuple qui se soit imbu si profondément d'un livre étranger, qui l'ait fait ainsi pénétrer dans ses mœurs et dans ses écrits, dans son imagination et dans son langage. Désormais ils ont trouvé leur roi, ils vont le suivre; nulle parole laïque ou ecclésiastique ne prévaudra contre sa parole; ils lui ont soumis leur conduite, ils exposeront pour lui leurs corps et leurs vies, et s'il le faut, pour lui rester fidèles, un jour viendra où ils renverseront l'État.