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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)

Note 49 — LIVRE II. LA RENAISSANCE. (SUITE.)

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Au bout de toutes ces frénésies et de tous ces assouvissements, qu'y a-t-il? Le sentiment de la nécessité écrasante et de la ruine inévitable par laquelle tout croule et finit. Mortimer, mené au billot, dit avec un sourire[49]: «Il y a un point dans la roue de la Fortune où les hommes n'atteignent—que pour rouler en bas la tête la première. Ce point, je l'ai touché.—Et maintenant qu'il n'y a plus d'échelon pour monter plus haut,—pourquoi est-ce que je m'affligerais de ma chute?—Adieu, noble reine. Ne pleure pas Mortimer,—qui méprise le monde, et, comme un voyageur,—s'en va pour découvrir des contrées inconnues.» Pesez bien ces grandes paroles, c'est le cri du cœur, et la confession intime de Marlowe, comme aussi celle de Byron et des vieux rois de la mer. Le paganisme du Nord s'exprime tout entier dans cet héroïque et douloureux soupir; c'est ainsi qu'ils conçoivent le monde tant qu'ils restent hors du christianisme, ou sitôt qu'ils en sortent. Aussi bien, quand on ne voit dans la vie, comme eux, qu'une bataille de passions effrénées, et dans la mort qu'un sommeil morne, peut-être rempli de songes funèbres, il n'y a d'autre bien suprême qu'un jour de jouissance et de victoire. On se gorge, fermant les yeux sur l'issue, sauf à être englouti le lendemain. C'est là la pensée maîtresse du Faust, le plus grand drame de Marlowe: contenter son cœur, n'importe à quel prix et avec quelles suites[50]. «Un bon magicien est un Dieu tout-puissant!» Cette seule imagination suffit à l'enivrer[51]. Il aura des esprits qu'il enverra chercher de l'or dans l'Inde, et «fouiller l'Océan pour entasser devant lui les perles orientales,» qui lui apprendront les secrets des rois, qui, à son ordre, enfermeront l'Allemagne d'un mur d'airain, ou feront couler les flots du Rhin autour de Wittenberg, qui marcheront devant lui «sous la forme de lions, pour lui servir de garde, ou comme des géants de Laponie, ou comme des femmes et des vierges, dont le front sublime ombragera plus de beauté que la gorge blanche de la reine de l'Amour.» Quels rêves éclatants, quels désirs, quelles curiosités gigantesques ou voluptueuses, dignes d'un César romain ou d'un poëte d'Orient, ne viennent pas tourbillonner dans cette cervelle fourmillante! Pour les apaiser, pour obtenir vingt-quatre ans de puissance, il donne son âme, sans peur, sans avoir besoin d'être tenté, du premier coup, de lui-même, tant l'aiguillon intérieur est âpre[52]! «Si j'avais autant d'âmes qu'il y a d'étoiles, je les donnerais toutes pour avoir à moi ce Méphistophélès. Je puis bien donner mon âme, puisqu'elle est à moi; et puisque je suis damné et que je ne puis être sauvé, à quoi bon penser à Dieu ou au ciel?» Et sur cela il se donne carrière, il veut tout savoir, tout avoir: un livre où il puisse contempler toutes les herbes et tous les arbres qui croissent sur la terre; un autre où soient marquées toutes les constellations et les planètes; un autre qui lui apporte de l'or quand il voudra, et aussi les plus belles des femmes; un autre, qui évoque des hommes armés pour exécuter ses ordres, et qui déchaîne à sa volonté les tonnerres et les tempêtes. Il est comme un enfant, il étend les mains vers toutes les choses brillantes, puis se désole en pensant à l'enfer, puis se laisse distraire par des parades[53]. «Oh! ceci me rassasie l'âme!»—«N'est-ce pas, Faust? sache bien qu'il y a toutes sortes de plaisirs dans l'enfer!—Oh! si je pouvais voir l'enfer et revenir, comme je serais heureux!» On le promène invisible par tout l'univers, puis à Rome, parmi les cérémonies de la cour du pape. Comme un écolier un jour de congé, il a les yeux insatiables, il oublie tout devant un pageant, il s'amuse à faire des farces, à donner un soufflet au pape, à battre les moines, à exécuter des tours de magie devant les princes, à la fin à boire, à festiner, à remplir son ventre, à étourdir sa tête. Dans son emportement, il se fait athée, il dit qu'il n'y a pas d'enfer, que ce sont là «des contes de vieille femme.» Puis tout d'un coup, la funèbre idée choque aux portes de sa cervelle[54]: «Je renoncerai à cette magie, je me repentirai.—Mon cœur est trop endurci, je ne puis pas me repentir.—À peine puis-je nommer le salut, la foi ou le ciel,—que des échos terribles tonnent à mon oreille:—«Faust, tu es damné!»—Puis des épées, du poison, des fusils, des cordes, des aciers envenimés—se présentent à moi pour que j'en finisse avec moi-même.—Il y a longtemps que je me serais tué—si le plaisir délicieux n'avait pas vaincu le profond désespoir.—N'ai-je pas évoqué l'aveugle Homère pour me chanter—les amours de Pâris et la mort d'Œnone? Et le chantre qui a bâti les murs de Thèbes,—avec les sons ravissants de sa harpe mélodieuse,—n'a-t-il pas accompagné la voix de mon Méphistophélès?—Pourquoi mourir alors, ou me désespérer lâchement?—Je suis résolu, Faust ne se repentira jamais....—Viens, Méphistophélès, disputons encore—et raisonnons sur l'astrologie divine.—Dis-moi, y a-t-il beaucoup de cieux au-dessus de la lune?—Tous les corps célestes ne sont-ils qu'un globe,—comme cela est pour la substance de cette terre centrale?—Non, plutôt une chose qui rassasie la faim de mon cœur.—Je veux avoir pour maîtresse cette céleste Hélène que j'ai vue ces derniers jours,—afin que de ses suaves caresses elle éloigne, sans en rien laisser,—ces pensées qui me détournent de mon vœu.»—Divine Hélène, fais-moi immortel avec un baiser.—Ses lèvres sucent mon âme, mon âme s'en va.—Viens, Hélène, viens, rends-moi mon âme,—j'habiterai là, le ciel est sur tes lèvres.—Tout est boue qui n'est pas Hélène.»—«Ô mon Dieu, je voudrais pleurer, mais le démon retient mes larmes[55]. Que mon sang sorte à la place de mes larmes; oui, ma vie et mon âme! Oh! il arrête ma langue! Je voudrais lever les mains, mais, voyez, ils les retiennent, Lucifer et Méphistophélès les retiennent....—Plus qu'une heure, une pauvre heure à vivre.... L'horloge va sonner, le démon va venir, Faust sera damné.—Oh! je veux sauter jusqu'à mon Dieu! Qui est-ce qui me tire en arrière?—Regardez, regardez là-haut, où le sang du Christ coule à flots sur le firmament!—Une goutte sauverait mon âme, une demi-goutte. Ah! mon Christ!—Ah! ne déchire pas mon cœur pour avoir nommé mon Christ!—Si, si! Je l'appellerai.—Oh! il y a une demi-heure de passée; toute l'heure sera bientôt passée.... Ô Dieu! que Faust vive en enfer mille années, cent mille années, mais qu'à la fin il soit sauvé!... Oh! l'heure sonne, l'heure sonne.... Ah! que mon âme n'est-elle changée en petites gouttes d'eau pour tomber dans l'Océan, et qu'on ne la retrouve jamais!» Voilà l'homme vivant, agissant, naturel, personnel, non pas le symbole philosophique qu'a fait Gœthe, mais l'homme primitif et vrai, l'homme emporté, enflammé, esclave de sa fougue et jouet de ses rêves, tout entier à l'instant présent, pétri de convoitises, de contradictions et de folies, qui, avec des éclats et des tressaillements, avec des cris de volupté et d'angoisse, roule, le sachant, le voulant, sur la pente et les pointes de son précipice. Tout le théâtre anglais est là, ainsi qu'une plante dans son germe, et Marlowe est à Shakspeare ce que Pérugin est à Raphaël.

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