NOTE DE LA MÉTHODE (continued 4)
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Pescaire, vrai vainqueur de Pavie, traitait avec son maître. Si l'Empereur était ingrat, il avait une chance, il pouvait espérer au désespoir de l'Italie. Elle s'était donnée presque à César Borgia; pourquoi pas à Pescaire?
Quant à Lannoy, il s'était fait le confident de François Ier. Il avait sa sœur mariée en France, et, comme Flamand, il était au point de vue de Marguerite d'Autriche, craignant fort pour la Flandre, voyant les Pays-Bas en pleine révolution, et très-impatient de réconcilier les deux rois.
La chose n'était pas facile. Le jeune Empereur qui, en public, avait affiché une modération toute chrétienne et défendu même les réjouissances, dans une lettre à Lannoy, écrite de sa main, montre à quel degré d'infatuation ce bonheur inouï avait mis son esprit: «Puisque vous m'avez pris le roi de France, dit-il, je vois que je ne me saurai où employer, si ce n'est contre les infidèles.»
S'il pouvait faire un peu d'argent, il comptait en avril entrer en France, non par Bourbon, mais lui-même et de sa personne. Aussi, laissant là Henri VIII et sa fille, il se tournait vers une riche dot, celle de Portugal; l'Anglaise ne lui apportait qu'une quittance de ses dettes, et la Portugaise donnait du comptant.
Ses demandes à François Ier étaient exorbitantes, rédigées d'une manière insultante, odieuse, par le haineux Gattinara.
D'abord le pape Boniface VIII donna jadis toute la France à la maison d'Autriche. Mais l'Empereur est si modéré qu'il se contentera d'en prendre la moitié, sans parler de Milan et de Naples. Il veut: 1o les provinces du Nord, la Picardie, la Somme, avec la suzeraineté d'Artois et de Flandre; 2o l'Est, la Bourgogne; 3o le Midi, la Provence pour Bourbon, qui reprendra de plus ses fiefs du centre, Auvergne, Bourbonnais, etc. Est-ce tout? Non. On fera droit aux prétentions d'Henri VIII, il est vrai, réduites; la Normandie, la Gascogne et la Guienne,—plus l'Anjou, province centrale, qui disjoindra la Bretagne et la France.
Ni le roi, ni sa mère, ne firent de réponse officielle. Le roi mit quelques notes, toutes conformes aux instructions que la régente donne à ses envoyés. Ni Somme, ni Bourgogne, ni Provence,—mais l'offre d'épouser la sœur de Charles-Quint et de se faire son soldat pour l'aider à prendre sa couronne impériale en Italie. Ce que la mère explique, offrant impudemment l'Italie et d'aider à prendre Venise. Cette femme éhontée ajoutait un appoint, sa fille, qu'elle jetait à l'Empereur. (Captivité, 174, 194.)
Une affaire préalable, c'était d'avoir vraiment le prisonnier, de le tirer des mains de l'armée, de le mettre en celles de Charles-Quint, en le transportant en Espagne. François Ier avait l'espoir de se faire enlever dans le trajet. Mais Lannoy, habilement, fit prévaloir en lui une autre idée, un roman qui, justement comme tel, lui alla à merveille. Ce fut d'arranger tout par un mariage, de jouer à Bourbon le tour de lui prendre sa femme, Éléonore, cette sœur de Charles-Quint, qui lui était promise. Elle était veuve, point du tout agréable. Le roi dit et fit dire que, dès longtemps il y avait pensé. Il en était amoureux sans la voir. S'il passait en Espagne, il était sûr de conquérir et cette sœur et toute la famille de Charles-Quint, de mettre tout le monde pour lui; l'Empereur, son futur beau-frère, aurait la main forcée, et ne pourrait s'empêcher de traiter.
Cela était absurde. Et cela se réalisa à la lettre. François Ier paraît avoir compris qu'à sa folie répondrait parfaitement celle des Espagnols, qu'ils raffoleraient du roi, soldat pris en bataille, qu'ils le compareraient à leur roi, jusque-là si peu pressé de voir l'ennemi.
Le gardien et le prisonnier conspirent ensemble. Le roi prête même ses galères au transport. On part pour Naples, on arrive en Espagne (23 juin 1525). Bourbon, Pescaire, sont furieux; Bourbon reste tout seul à Gênes, n'ayant aucun secours, ni d'Espagne, ni d'Angleterre, pas même de vaisseau pour passer, voyant le temps se perdre, la saison s'écouler.
Lannoy et les Croy, tout en flattant les idées guerrières du jeune maître, lui avaient fait entendre qu'il devait faire seul la conquête. L'Empereur ne pouvait entrer avec une petite bande, faire une pointe aventureuse, désespérée, comme aurait fait Bourbon. Il fallait une armée, et nouvelle, celle d'Italie étant si peu à lui. L'argent des Pays-Bas était fort nécessaire, et leur exemple pour avoir l'argent de l'Espagne. En mai, Marguerite d'Autriche convoque les États de Hollande et de Flandre, les priant de contribuer au moins pour leur sûreté, pour faire face aux brigands de Gueldre. Refus net, positif, violente accusation du système d'impôts suivi depuis cent ans. Le Luxembourg, le Hainaut et l'Artois, ruinés par la guerre, n'avaient rien et ne donnèrent rien. Le Brabant accorda, mais à une étrange et dangereuse condition: Pourvu que Bois-le-Duc y consentît. Or, il se trouvait justement que Bois-le-Duc était en pleine révolution luthérienne, forçant les cloîtres et rançonnant les moines. Anvers, Delft, Amsterdam, d'autres villes remuaient de même. Aux lettres effrayées de Marguerite, l'Empereur ne voit d'autre remède «que d'attirer en trahison les magistrats de Bois-le-Duc, et d'en faire un exemple.»
Au reste, si Rome lui concède l'argent qu'on lève sur les prêtres pour réprimer les luthériens, il prendra l'affaire pour son compte, se chargera d'être bourreau. (Lanz, Mém. Stuttgard, XI, 16-26.)
Tel était l'aspect redoutable de cette année 1525. Une révolution immense sembla éclater en Europe. Une? Non; mais vingt de causes différentes, de caractères plus différents encore.
En Allemagne, c'est la sauvage révolte des paysans de Souabe et du Rhin. Ils prennent la Réforme au sérieux, et veulent réformer le servage, établir sur la terre le royaume de Dieu.
Nos ouvriers de Meaux sont entrés ardemment dans la révolution religieuse. Un des leurs, intrépide apôtre, le cardeur de laine Leclerc, se fait brûler à Metz. Et il se trouvait au même moment que des bandes de paysans d'Allemagne tombaient sur la Lorraine. Malheur à la noblesse si les serfs d'Allemagne et de France s'étaient entendus! Le duc de Guise les prit au passage, et les tailla en pièces.
Les ouvriers en laine d'Angleterre se révoltent en même temps, mais sans lever encore le drapeau de la Réforme. Ils accusent seulement les impôts écrasants qui obligent le fabricant de les jeter sur le pavé.
La plus étrange révolution est celle qui couve en Italie, non des villes, non des campagnes, mais une révolution de princes, celle des souverains ruinés, désespérés, contre le brigandage des impériaux.
Même en Turquie, révolte. Et c'est ce qui retarde la diversion de Soliman en faveur de François Ier. Les janissaires, ces misérables moines de la guerre, la plupart enfants grecs, sans patrie, sans foyer, déchirent par moments leurs drapeaux; par moments, arrachent à leurs maîtres des augmentations de solde que l'enchérissement subit de toutes choses doit rendre en effet nécessaires.
Charles-Quint, à lui seul, se trouvait avoir sous les pieds trois ou quatre révolutions: celle d'Espagne à peine éteinte, celle d'Allemagne en plein incendie (mais les princes, la noblesse, y couraient comme au feu), celle d'Italie, muette et sombre, très-imminente. Mais la plus grave pour lui, la plus immédiate, celle qui le paralysa, et qui réellement aida d'abord à nous sauver, c'était celle des Pays-Bas. Révolution financière et religieuse, où ces peuples, sacrifiés depuis cent ans à la politique étrangère, recouvraient leur sens propre, s'éveillaient, réclamaient liberté d'industrie et de conscience.
Là fut notre salut. Ce mouvement des Pays-Bas se prononce au printemps, en mai. Celui d'Italie, plus tardif, avortera. L'assistance de Soliman est ajournée. Celle même d'Henri VIII n'est déclarée que tard, et dans l'automne.
Un des confidents de Charles-Quint lui écrivait après Pavie: «Dieu donne à chaque homme son août et sa récolte; à lui de moissonner.» Il avait eu cet août en mars. Bourbon pouvait alors, avec une bande quelconque, et sans argent, subsistant de pillage, entrer en France, percer sans peine jusqu'à Lyon, jusqu'en Bourbonnais. Les parlements l'eussent probablement accueilli.
Charles-Quint manqua ce moment et attendit... quoi? Une dispense du pape pour épouser sa cousine de Portugal, qui devait, par une dot énorme de neuf cent mille ducats, rendre l'essor à l'aigle de l'Empire.
Ne pouvant faire la guerre à la France, il la faisait au prisonnier. Il ne faut pas croire là-dessus les historiens espagnols. Il suffit de voir les affreux logis où le roi fut claquemuré. À Madrid, c'était une chambre dans une tour des fortifications. Petite, horrible cage, avec une seule porte, une seule fenêtre à double grille de fer, scellée au mur des quatre côtés. La fenêtre était haute du côté de la chambre, il faut monter pour voir le paysage, l'aride bord du Mançanarez; sous la fenêtre, un abîme de cent pieds, au fond duquel deux bataillons faisaient la garde jour et nuit.
Cela était atroce, mais logique. Tenant la France dans cet homme qui régnait encore, qu'avait à faire son maître, sinon de le désespérer, de faire qu'il se trahît lui-même et ouvrît le royaume? Le tempérament de l'homme était fort propre à donner cet espoir. Jeune, fort et sanguin, chasseur infatigable et toujours à cheval dans nos forêts de France, le voilà tout à coup assis et cul-de-jatte. Cinq pas en long, cinq pas en large. Cet homme insatiable de femmes, le voilà moine, et tenu presque un an en parfaite abstinence. Ajoutez le climat d'Espagne, ardent, sec, aigre, la poussière salée de Castille dans cette fenêtre, pour tout air respirable. Enfin la perte de toute illusion, l'évanouissement du roman dont Lannoy l'avait amusé, l'espoir étroit comme ces murs où il heurtait à chaque pas. Vivre là, mourir là; être enterré d'avance, se sentir clos et déjà dans la pierre!
Cet état fut au comble lorsqu'il sut la réponse qu'un confident de l'Empereur avait faite à sa mère, officieusement, doucereusement, réponse dure au fond, impitoyable, qui plaquait au visage le plus dur des refus. Le sens était qu'on n'avait que faire d'elle pour s'emparer de l'Italie, ni de François Ier pour épouser la sœur de Charles-Quint. Et pour l'offre qu'elle fait de sa fille, on ne daigne même en parler.
Le cercle est fermé, sans espoir. Le roi restera là, ou satisfera l'Empereur, Henri VIII et Bourbon; il partagera la France.
François ne trouva aucune force contre son malheur. Il tomba malade, et appela sa mère pour la voir encore.
Elle pouvait quitter. Elle envoya sa fille.
Charles-Quint ne se souciait aucunement de cette visite. Il comprenait fort bien que si les Espagnols s'intéressaient déjà au prisonnier, le dévouement de sa sœur, son adresse, allaient augmenter infiniment cet intérêt. Jusque-là, il tenait son homme, pouvait le resserrer dans l'ombre, exploiter son captif. Mais si elle arrivait, la lumière se faisait, tout éclatait, les cœurs émus allaient se soulever, et l'Espagne elle-même arracher la clef du cachot.
D'autre part l'homme était malade. S'il mourait, tout était perdu. On tira donc de son geôlier un sauf-conduit, mais vague, peu rassurant, pour la personne qui le visiterait. Et encore on ne l'obtint que par une promesse que fit Montmorency, qu'à ce prix on pourrait recevoir comme ambassadeur le connétable de Bourbon. Charles-Quint l'avait craint comme conquérant de la France; il le désirait au contraire comme perturbateur et brouilleur, chef de faction, étincelle d'anarchie et de guerre civile. Ce que Philippe II eut en Guise, son père l'eût voulu en Bourbon.
Avec cette promesse qu'on ne tint pas, bien entendu, on hasarda d'envoyer Marguerite. Elle partait un peu à la légère, sans autre garantie qu'un mot obscur qui, rétracté, interprété, la faisait prisonnière. Elle allait, par un long voyage, aux mois ardents, fiévreux d'Espagne, chercher un jeune prince fort dur, à qui sa mère l'offrait à la légère et qui n'avait daigné répondre. On la sacrifia (comme toujours). Et elle-même le voulait ainsi. Sa tendresse pour son frère, accrue par le malheur, éclate, dès Pavie, dans ses lettres et ses vers mystiques d'une passion exaltée. Passion, du reste si naturelle en elle, qu'elle n'est pas troublée, et garde une grande lucidité d'esprit.
Ces lettres vaudraient qu'on les récitât. Elles sont fort touchantes. Elle mêle, associe la nature à son entreprise; le paysage y paraît à travers ce prisme du cœur: «Madame me conduit quelques jours sur le Rhône. Que ne peut-elle laisser aller son corps! La mer l'auroit bientôt portée là où je vais!»
Et plus loin, en Espagne, traversant les grandes plaines poudreuses et brûlées de la Castille, elle écrit à son frère:
«Croyez que, pour vous faire service, en quoi que ce puisse être, rien ne me sera étrange, tout me sera repos, honneur, consolation... jusqu'à y mettre au vent la cendre de mes os (Septembre 1525).»
Tout porte à croire qu'elle y mit d'avantage, qu'elle y fut l'instrument docile, aveuglément passionné, de la politique de Duprat et de la régente; en d'autres termes, que, ne voyant qu'un but, sauver son frère mourant, elle porta pour rançon au geôlier le secret qu'avait confié à l'honneur de la France le désespoir de l'Italie.
La mère, la sœur craignaient infiniment pour le cher prisonnier. Le 18 septembre, quand Marguerite arriva, on désespérait de lui. On tremblait que Charles-Quint ne le laissât dans son cachot, violemment irrité qu'il allait être de l'abandon d'Henri VIII et de sa ligue avec la France.
Donc il fallait, à tout prix l'apaiser.
L'Italie, même impériale, avait appelé la France; non-seulement le pape et Venise, mais Francesco Sforza, la créature de Charles-Quint, avaient crié à l'aide, sous les outrages et les supplices. On commençait à croire qu'il voulait dépouiller Sforza. Il lui montrait l'investiture, ne la lui donnait pas, la mettant au prix monstrueux de 1,200,000 ducats. Plusieurs croyaient qu'il donnerait Milan au connétable de Bourbon.
Les Allemands étaient partis. Les Espagnols restaient. Les Italiens, pour s'en débarrasser, avaient mis leur espoir dans l'homme même de Pavie.
Pescaire avait vaincu, et Lannoy avait profité. Aux termes de la parabole qui paye le fainéant pour le laborieux, l'Empereur récompensait le Flamand pour la victoire de l'Italien.
Pescaire, le lendemain de la bataille, avait pris pour lui un comté. L'Empereur le lui ôte, disant que, depuis deux ans, il l'a promis aux Colonna: mortelle injure. Pescaire cria si haut, que les Italiens prirent confiance en lui, lui dirent tout, tramèrent avec lui pour massacrer les Espagnols.
À un tel homme, si hardi, si prudent, «exquis en paix, en guerre» (c'est le mot de François Ier) la fortune offrait tout. La misérable impuissance des rois, épuisés dès l'entrée des guerres, ouvrait les plus hautes espérances aux aventuriers héroïques. N'avait-on pas vu, au XVe siècle, le grand Huniade faire souche de rois? et les Sforza de ducs? L'intrigant César Borgia avait failli faire un royaume. Pourquoi un Seckingen, un Bourbon, un Pescaire, n'auraient-ils pas ceint la couronne?
Les Italiens offraient à Pescaire celle de Naples; le pape lui en aurait donné l'investiture. L'âme de l'entreprise était Morone, le chancelier de Francesco Sforza. L'affaire était conclue avec la France, qui renonçait au Milanais, promettait une armée (24 juin 1525).
Le désespoir du roi dans sa prison d'Espagne, son appel à sa mère, à sa sœur, sa maladie en août et les craintes de sa famille, dérangèrent tout. Les Italiens, qui ne voyaient rien faire pour eux, et soupçonnaient qu'on allait les trahir, commencèrent à se troubler. L'Empereur avait déjà conclu avec la France une trêve de juillet en janvier. Pescaire joua un double jeu. Il dit à ses complices que, pour endormir l'Empereur, il fallait lui mander quelques mots de la chose, et lui faire croire qu'on la ferait avorter. Ayant obtenu des Italiens la permission de les trahir, il le fit en effet, et plus qu'il n'était convenu.
Plusieurs assurent que ce fut la pieuse, la vertueuse Vittoria Colonna qui lui fit livrer ses amis; il était très-perplexe; elle le décida par la considération du serment qu'il avait prêté à l'Empereur, dont il était l'homme de confiance, par l'obéissance qu'on devait à l'autorité légitime, par le loyalisme espagnol, qui jamais ne trahit son maître, enfin par la vertu chrétienne, le pardon des injures, le sacrifice de sa jalousie et de sa haine contre les Colonna, auxquels l'avait sacrifié l'Empereur.
Cela le toucha fort, et il réfléchit sans doute aussi qu'après tout l'Empereur pouvait d'un seul mot le faire très-grand en Italie, tandis que la Ligue ne lui donnait qu'une promesse, une douteuse éventualité, rien que la guerre. Il allait servir les Français, qu'il venait de battre, contre les Espagnols, qui l'aimaient, l'admiraient comme un des leurs, et qui avaient fait sa victoire.
Et il poussa si loin cette vertu sublime de servir un maître ingrat, qu'il se fit espion pour lui, agent provocateur compromettant habilement ses amis et les enfonçant dans le piége. En attendant, il gagnait du temps, disant que sa conscience n'était pas rassurée encore, et faisant consulter (sans doute par sa femme) les plus profonds casuistes de Rome.
Mais revenons à Marguerite, qui arrive à Madrid, et trouve son frère malade à la mort dans ce misérable galetas. Sa vue seule, son embrassement, son étreinte, l'eût ressuscité. La France tout entière et la patrie entra avec elle dans cette chambre, le charme de la famille, de l'enfance et des souvenirs. Elle ne craignit pas pour le roi une émotion religieuse; elle fit dresser un autel, dire la messe, et communia avec lui de la même hostie.
Il était beaucoup moins malade qu'on ne croyait. Sa vigueur de jeunesse se réveilla par le bonheur. De corps, de cœur, il s'était vu lié, serré, et dans cette constriction, il avait cru mourir.
Une véhémente expansion, et morale, et physique, eut lieu dans tous les sens. Sa sœur en quinze jours, fit ce miracle de le si bien remettre, «qu'il eût couru le cerf.» Elle donne plusieurs détails naïfs de cette résurrection, et plus naïfs que poétiques, comme une mère parle d'un enfant.
M. de Sismondi, avec un grand sens historique, avait jugé, sur les dépêches des envoyés du pape, que la régente trahissait, qu'après avoir, en juin, promis secours aux Italiens, en août, voyant le roi désespéré, malade, elle avait brusquement changé de politique, demandé grâce à l'Empereur en dénonçant ses alliés. Au milieu de septembre, on sut à Rome que Charles était instruit et des offres faites à Pescaire et des négociations avec la France.
L'hypothèse est si vraisemblable, que celui qui ne veut pas l'admettre doit oublier l'histoire des monarchies, méconnaître spécialement ce moment de l'histoire où le gouvernement tout personnel ne fut que la famille, le sang, la chair et l'amour éperdu d'une mère capable de tout, mère jusqu'au crime, asservie à l'instinct de la femelle pour sa progéniture.
Une seule raison militait contre cette hypothèse: c'est que Marguerite ait été le dénonciateur. La passion l'expliquerait cependant; elle voyait son frère à la mort; pour le sauver, elle eût livré un monde.
Au reste, la dénonciation avait précédé son voyage. Elle n'arrive à Madrid que le 18 septembre. Le 19, on savait à Rome que l'Empereur était instruit. Donc, il le fut au moins quinze jours avant qu'elle arrivât.
Marguerite le trouva à Madrid, qui sans doute pensait tirer d'elle de plus amples révélations. Comme il tenait le frère, comme il pouvait d'un mot adoucir sa situation et lui donner la vie peut-être, il ne lui était que trop aisé de faire parler sa sœur. La chose, en général, était connue. Mais les circonstances précises qui permirent d'agir à coup sûr ne le furent qu'à ce moment, du 18 au 20 septembre. Pescaire avait flotté jusque-là. Mettez une vingtaine de jours pour le message de Madrid à Barcelone, à Gênes et à Milan, vous arrivez au 10 octobre, au jour où Pescaire vit sa situation, se sentit dans la main de l'Empereur, où le preneur, se trouvant pris, trama la trahison qu'il accomplit le 14, jour où il livra ses amis.
Ce qui fut conjecture pour Sismondi est à peu près certain, maintenant qu'on a publié les actes et les lettres. (Marguerite, 1841; Charles-Quint, éd. 1844; Négoc, Autrich., 1845; Captivité, 1847.)
La chose, bien entendu, n'y est nulle part. Mais plusieurs mots restent inintelligibles, inexplicables, si l'on n'admet que Marguerite s'était acquis un titre à la reconnaissance des impériaux, et fut étonnée, indignée, de leur ingratitude.
Ce titre n'était pas une offre nouvelle qu'elle eût faite aux dépens de la France. Qu'offrait-elle? Que le roi cédât la Bourgogne, en la gardant comme dot de la sœur de l'Empereur. Elle offrait Naples, elle offrait la Catalogne, l'Aragon et Valence! je ne sais quels droits de nos rois sur ces provinces espagnoles?
Certes, de pareilles offres n'expliqueraient nullement l'étonnement qu'elle montre et son désappointement en voyant la dureté immuable des impériaux.
Elle reproche à Lannoy d'avoir manqué d'honneur. (Captivité, p. 354.) Que signifie ce mot?
Il est visible qu'à Madrid, pour tirer d'elle des lumières, des renseignements sur les secrets alliés de la France, on l'avait leurrée d'espérances qui s'évanouirent, lorsqu'à Tolède elle se trouva devant le conseil d'Espagne et le violent Gattinara.
L'Empereur très-probablement ne voulut rien devoir, et dit: «Je savais tout.»
Du reste, pensant bien que, dans les épanchements de sa douleur auprès de sa sœur Léonore et de la famille impériale, elle pourrait en dire encore plus, il crut utile de l'amuser, de lui dire qu'elle en serait contente, qu'il ferait les choses si bien, qu'elle en serait surprise (3 et 8 octobre). Il écrivait aussi de bonnes paroles au roi.
Le 5 octobre, elle parut devant le conseil impérial avec les envoyés de France. Gattinara y perdit toute mesure. Sans égard à la situation de la princesse et des Français, le furieux Savoyard parla comme jamais n'eût osé l'Empereur. Il cria, menaça. Marguerite s'en alla pleurer chez la reine de Portugal.
Il voulait d'abord avoir la Bourgogne, la tenir, avant tout examen de la question. De plus, il lui fallait la Picardie, la Somme. Il ne voulait point de mariage du roi ou de sa sœur, mais un futur mariage entre deux enfants. Enfin, il fallait que le roi aidât l'Empereur; en troupes? non, en argent, c'est-à-dire qu'il fût tributaire, et payât l'armée ennemie.
Tel fut le fruit de la faiblesse, de la déloyauté. Voyant l'affaire italienne éventée, Pescaire anéanti, enfin la France elle-même qui se livrait et brisait son épée, Gattinara nous mit le genou sur la gorge, et traita sans ménagement la femme faible et passionnée qui avait cru sauver ce qu'elle aimait.
Dans les lettres de Marguerite à son frère convalescent, on sent qu'elle craint extrêmement de lui faire mal et qu'elle parvient à se contenir. Et cependant son cœur déborde d'amertume et de douleur.
Elle n'ose plus parler, sentant qu'elle n'a que trop parlé, et qu'on profitera âprement des moindres paroles. (Captivité, 357.)
Lannoy, assez embarrassé, lui conseille doucement d'aller voir l'Empereur. Elle répond qu'elle n'ira pas sans y être invitée; que, si l'Empereur veut lui parler, on la trouvera dans tel couvent. Elle y attend depuis une heure après midi. À cinq heures, elle attend encore. On la laisse se morfondre là. L'Empereur va et vient, à la chasse, en pèlerinage, et que sais-je? Partout. Elle, fort délaissée, elle tue les journées à errer de couvent en couvent.
Que se passait-il cependant en Italie? Le 14 octobre, Pescaire accomplit son forfait.
Il l'accomplit, de concert avec son ennemi contre ses amis, avec Antonio de Leyva, le bourreau espagnol, qu'il avait promis d'égorger, contre ceux qui voulaient lui mettre sur la tête la couronne d'Italie.
Il crevait de douleur, d'ambition rentrée, peut-être de remords; il était alité à Novarre. Cela l'aida au crime. Il tira parti de sa maladie pour attirer ses amis au piége. Il pria le chef du complot, le chancelier de Milan, de venir voir ce pauvre malade. Et celui-ci, qui le connaissait bien, y vint pourtant.
Il vint. Et le malade le fit parler, parler bien haut et longuement, tout expliquer. Antonio entendait tout, caché derrière une tapisserie. L'épanchement fini, on saisit l'homme. Et Pescaire, se levant, passa dans une salle pour interroger comme juge son complice qu'il avait perdu.
Il avait reçu d'Espagne l'ordre de pousser Sforza, de le dépouiller peu à peu, de le désespérer, afin qu'il éclatât et donnât occasion à l'Empereur de le déclarer déchu de son fief.
Pescaire, qui tenait déjà Lodi et Pavie, demanda à Sforza de lui ouvrir Crémone; il n'osa refuser. Alors il occupa Milan, tenant le duc dans le château, lui demandant seulement de se laisser entourer de tranchées. Il le priait aussi de lui livrer son secrétaire intime. Sforza résista alors, et ne prenant conseil que de son désespoir, fit tirer sur les Espagnols.
Cette perfidie du fort contre le faible tourna mal au premier. Les Vénitiens, qui, dans leur peur, allaient se racheter avec une grosse somme, réfléchirent qu'après tout, puisque l'Empereur prenait le Milanais, il en viendrait à eux, et que leur propre argent allait servir à payer l'invasion. Ils le remirent en poche. Au lieu d'argent, ils donnèrent un conseil à l'Empereur, celui de ne pas prendre Milan, ce qui allait mettre le monde contre lui. L'Empereur, sans argent, fut bien obligé de les croire.
Pescaire se mourait cependant (30 novembre). Né pour la gloire, pour l'immortalité, il avait su s'attacher au poteau de l'infamie éternelle.
Sa femme, à qui sans doute il avait caché l'extrémité où il était, fut avertie trop tard. Elle accourut du fond du royaume de Naples. À Viterbe, elle apprit sa mort. Elle resta inconsolable, et le pleura toute sa vie. Combien dut-elle aussi pleurer sur elle-même, si, par scrupule de religion et de chevalerie, elle lui donna le fatal conseil qui fit de lui un traître, et tua son âme et sa mémoire!
CHAPITRE XIII
LE TRAITÉ DE MADRID ET SA VIOLATION 1525-1526
La profonde irritation de François Ier, son aigreur et son amertume sont visibles dans les sèches réponses qu'il fit le 10 octobre aux dernières propositions de l'Empereur. (Granvelle, I, 270; Captivité, 366). Il dit même sur un des articles qu'il aime autant un jamais.
Il fit dire par son médecin que l'Empereur ferait beaucoup mieux de prendre l'argent qu'on lui offrait, avant que son prisonnier ne fût mort.
Il lui fit savoir encore qu'il était déterminé à user ses jours en prison et à faire couronner le Dauphin; qu'il le prierait seulement de lui assigner un lieu où il restât jusqu'à sa mort. (Nég. Autrich., II, 630, 340.)
L'outrageuse ingratitude des impériaux, le mépris qu'ils semblaient faire du frère et de la sœur, les avaient tous deux relevés. Ils prenaient par irritation la mesure forte et décisive qu'il eût fallu prendre dès le premier jour.
Je ne doute pas que ce conseil vigoureux de l'abdication ne soit venu de Marguerite. Elle commença à voir clair, à sentir que cet ami, ce parent auquel tous deux s'étaient offerts et livrés, que l'Empereur était l'ennemi, un corsaire et un marchand, que le roi ne pouvait l'amener à rien qu'en lui dépréciant son gage. Il croyait tenir un roi, et il ne tenait qu'un homme qui pouvait au premier moment lui échapper par la mort.
Le roi abdiqua (novembre); et sa sœur emporta l'abdication.
Cette vigueur qui étonne dans cet homme sensuel et mou, dans cette femme passionnée qui, si énergiquement, s'arrachait à son amour, qui délaissait en prison son malade à peine rétabli, tout cela s'explique en partie par les sentiments de mysticité exaltée qu'elle avait apportés en Espagne et qu'elle avait un moment fait partager à son frère. Dès le lendemain de Pavie, elle lui avait envoyé les épîtres de saint Paul, en lui disant, comme on a vu, «que saint Paul le délivrerait.» Une recluse l'avait assuré «à un saint homme,» Briçonnet peut-être, ou plutôt Sigismond de Haute-Flamme (Hohenlohe), grand seigneur d'Alsace et chanoine de Strasbourg. C'était un ardent luthérien qui poussait à la conversion de François Ier, et qui en conserva l'espoir jusqu'en juillet 1526. Ce pieux personnage n'en resta pas moins voué au roi et à sa sœur, et nous le voyons peu après employé par François Ier à lever une armée de lansquenets.
Si l'on suit avec attention le fil des événements, on trouve qu'effectivement rien n'agit en faveur du roi plus que saint Paul et Luther. La fermentation protestante dont les Pays-Bas étaient travaillés avait frappé Marguerite d'Autriche d'une telle terreur, que, sans attendre ce qu'on ferait en Espagne, elle signifia en juin aux Anglais qu'on ne pouvait rien et ne ferait rien. Et elle le leur prouva en faisant trêve, dès juillet, pour les Pays-Bas. Les Anglais firent le 30 août leur traité avec la France. Charles-Quint, au 18 octobre, l'apprit sans pouvoir le croire. Mais les Anglais l'avouèrent, lui disant que c'était sa tante qui leur avait avoué la définitive impuissance et l'épuisement des Pays-Bas, et les avait ainsi jetés dans l'alliance française.
Une chose y fut plus décisive encore, le mariage de Portugal et le peu de cas que Charles-Quint semblait faire de la fille d'Henri VIII. Celui-ci dut le rendre, en dégoût et mauvaise humeur, à sa femme, tante de Charles-Quint, dont il était fort las. Il regarda de plus en plus vers la France, d'où il avait peut-être emporté un regret. Il y parut bientôt, un an après, lorsque de France reparut ce jeune astre, qui éblouit le roi, le fit Français et protestant, et changea la foi de l'Angleterre.
À l'autre bout du monde, en Turquie, la France, secondée par Venise, n'agissait pas moins efficacement. Le vieux doge, André Gritti, prudent et énergique, avait mis là son bâtard, Ludovico, homme d'audace et d'intrigue, lié avec le grand vizir, un Grec, né sujet de Venise, qui gouvernait absolument Soliman et l'empire. Les premiers envoyés avaient été assassinés, sans doute par l'Autriche. Mais d'autres, plus heureux, arrivèrent, le Polonais Laski, puis le Hongrois Frangepani. Ils furent reçus comme ils l'auraient été à Paris ou à Venise. Un mouvement commença immense de l'empire Turc; l'Allemagne, qui, à l'ouest, avait justement alors ses jacqueries, vit à l'est s'ébranler les Turcs, comme ennemis de Charles-Quint, et comprit l'extrême danger qu'un empereur autrichien attirait sur elle et sur la Hongrie.
Ainsi il semblait que toute la terre, de l'Irlande à l'Arabie, s'émût pour François Ier. De l'Asie, de l'Arabie, de l'Égypte, cent tribus barbares venaient à l'appel du Sultan qui, disait-il, allait marcher à la délivrance de son frère, le roi des Francs.
Mais nul pays ne se déclarait pour lui plus vivement que l'Espagne. Dès son arrivée, en juin, tout le pays de Valence s'était précipité pour le voir. Le peuple du Cid et d'Amadis courait avidement voir un héros vivant. Les femmes en raffolaient. Une fille du duc de l'Infantado, dona Ximena, déclara que, ne pouvant épouser le roi de France, elle n'aurait jamais d'autre époux, et se fit religieuse.
Le caractère espagnol, d'une ardente générosité, se révéla mieux encore quand la princesse suppliante fut si durement traitée. Ce fut comme si la France était venue en confiance s'asseoir au foyer de l'Espagne et qu'on l'en eût repoussée. Tout le monde s'efforça d'expier près de Marguerite la froide et brutale politique du gouvernement flamand. Elle fut tendrement reçue de la sœur de Charles-Quint, enveloppée, adoptée, honorée de toutes manières dans l'aimable et noble famille du vieux duc de l'Infantado. Qu'on eût pu pour un intérêt, je ne sais quelle pauvreté de province ou de royaume, refuser la main de ce roi, miroir de toute chevalerie, refuser l'adorable sœur dont un regard valait un monde, c'était pour ces vrais Espagnols un sujet d'étonnement. Un grand d'Espagne, le vieux duc peut-être, dans sa galanterie héroïque, alla jusqu'à dire à Marguerite que, si l'Empereur partait pour l'Italie, il ne manquerait pas d'Espagnols pour ouvrir la porte à François Ier.
La perfidie de Bourbon, qui avait eu l'affreux succès de faire son maître prisonnier, les mettait hors de toute mesure. Quand il arriva en Espagne, il se fit autour de lui un désert. Pas un homme ne lui dit un mot. Et l'Empereur ayant prié un des grands de l'héberger: «Je ne puis refuser, dit-il, ma maison à Votre Majesté. J'en serai quitte pour la brûler le lendemain.»
Ces dispositions admirables, si touchantes, du peuple espagnol, étaient bien propres à soutenir le courage du roi. Cependant, sa sœur partie, les jours traînant, la saison attristée ne montrant plus au prisonnier que la plaine grise de Madrid, il commença à se trouver moins bien et à retomber. Sa sœur essayait de le soutenir par ses lettres. Mais elle-même, en s'éloignant de lui, elle s'attendrissait de plus en plus. Elle écrit à Montmorency: «Toute la nuit, j'ai cru tenir le roi par la main, et ne me voulois éveiller pour le tenir plus longuement.» Elle lui écrit à lui-même qu'il s'en faut peu qu'elle ne revienne, qu'elle voudrait lui ramener une litière qui le portât chez lui en songe, etc., etc. Enfin, après Saragosse, dans l'inquiétude où elle est qu'il ne soit malade, il semble qu'elle perde courage; une lettre de sa mère l'achève, elle succombe, écrit à son frère: «Si les honnêtes offres que vous avez faites ne les font parler autrement, je vous supplie qu'il vous plaise de venir, comment que ce soit. (Marg., II, 62, mi-décembre.)»
Ce dernier mot veut-il dire en abandonnant la Bourgogne, ou en abandonnant l'honneur et trompant par un faux serment? Ce qui nous tenterait de pencher vers le premier sens, c'est que la mère de Marguerite, dans ses dernières instructions (fin novembre), dit qu'il faut examiner «si l'on doit s'arrêter à cette Bourgogne, qui a été jadis hors des mains du roi, et y est revenue, comme elle pourroit encore faire.»
Marguerite n'était pas loin de sortir d'Espagne, quand elle reçut de son frère l'avis de faire diligence. Bourbon, arrivé le 15 novembre, insista très-probablement avec l'ardent Gattinara pour qu'on ne laissât pas la princesse emporter l'abdication. On aurait pu la chicaner sur les termes de son sauf-conduit ou le prétendre expiré, l'arrêter et s'assurer d'un précieux otage de plus. Mais elle doubla le pas, et arriva heureusement.
Qu'avait à faire l'Empereur? Toute l'Europe se le demandait. Machiavel ne peut croire qu'il relâche jamais le roi. Praët, l'ambassadeur de Charles-Quint en France, lui écrit sagement: Qu'il faut faire de deux choses l'une: ou mettre lui et son royaume si bas, qu'il ne puisse nuire, ou le traiter si bien et se l'attacher si étroitement, qu'il ne veuille jamais mal faire. Si le premier parti est impossible, il vaut mieux retenir le roi que de le laisser aller à demi content. Peut-être, avec le temps, quelque dissension naîtra en France, qui profitera à l'Empereur.
Ces dissensions étaient possibles. Le Parlement de Paris avait montré une extrême mauvaise humeur. Une grande partie de la noblesse tenait fortement pour Bourbon. Praët, très-bon observateur, en fut frappé. À son arrivée sur le Rhône, plusieurs gentilshommes vinrent à lui, lui firent cortége, se montrèrent impudemment les courtisans de l'étranger.
Il est vrai que le peuple avait des sentiments contraires. La bravoure et le malheur de François Ier l'avaient ramené. Sauf Paris, fort hostile, la France fut émue. Elle se crut prisonnière en lui, et, quand madame d'Alençon arriva en Languedoc, elle fut entourée, de ville en ville, par la foule des bonnes gens qui demandaient des nouvelles du roi, et l'écoutaient en pleurant. L'objet de ce culte pieux jouait alors un rôle étrange. Il avait pris son parti d'en sortir par un parjure. Il commençait à jouer la farce du traité de Madrid.
Voyons ce qu'était ce traité. Le roi renonçait à l'Italie, donnait la Bourgogne, épousait la sœur, rétablissait Bourbon, abandonnait ses alliés. Il livrait ses fils en otage, et, si le traité n'était exécuté, il rentrait en prison.
Le matin du 14 janvier, où il devait signer et jurer, il protesta secrètement par-devant notaire, établit par acte authentique qu'il allait faire un faux serment.
Le plus avilissant, c'est qu'il lui fallut soutenir la comédie pendant trois mois (du 15 décembre au 15 mars). L'Empereur l'étudia, l'observa. Sans le lâcher, et le menant toujours entre des gens armés, il le mit en rapport avec ses dames et sa famille. Il lui fit voir la veuve de Portugal, sa future femme, fort brune, bonne personne, à grosses lippes autrichiennes, et, pour développer ses grâces, il lui fit danser devant le prisonnier une sarabande moresque. Le roi riait de la sœur et du frère, faisant le galant, l'amoureux.
Machiavel ici décerne à Charles-Quint un brevet d'imbécillité. Et, en effet, que voulait-il? Pouvait-il croire que le mariage forcé d'un homme tenu sous l'escopette, d'un amoureux gardé à vue qui faisait ses déclarations entre des soldats, serait un lien sérieux? Ignorait-il son temps? Et ne savait-il pas que le pape était là pour délier le roi et le blanchir?
Il est croyable, qu'il crut l'avoir brisé, que sa faiblesse et son désespoir en prison firent croire à Charles-Quint que l'homme était fini de cœur et de courage. Dans la furieuse jalousie qu'il avait (de naissance et d'éducation), il trouvait dans l'affaire bien autre chose que la Bourgogne et bien autrement importante, à savoir l'avilissement de ce fameux vainqueur de Marignan, le déshonneur du paladin. Aux Espagnols infatués du roi, l'Empereur allait le montrer ou comme un idiot et un lâche s'il accomplissait le traité et trahissait ses alliés, ou comme un déloyal s'il refusait de l'accomplir, un parjure, un menteur, un misérable acteur qui avait pu, pendant trois mois durant, jouer ce jeu.
À cela il gagnait bien plus qu'une province. La France, avilie en son roi, allait devenir tôt ou tard la satellite de l'Espagne, tourner dans son orbite. Ce roi, s'il était brave encore, l'Empereur se chargeait de l'employer comme soldat, de s'en servir (François l'avait offert lui-même) contre les alliés de la France. Par cette honte de Madrid, il devenait Samson l'aveugle qui désormais travaille au profit de son maître, pousse la meule et tourne sous le fouet.
On assure que ni Marguerite d'Autriche ni le chancelier Gattinara n'approuvèrent le traité. Les garanties matérielles y manquaient certainement. Mais Charles-Quint, c'est la seule excuse politique qu'on puisse lui trouver, en attendait un résultat moral, très-important, s'il eût été atteint: l'avilissement durable du roi et de la France, placés dans ce honteux dilemme de sottise ou de déshonneur.
Gattinara jura qu'il ne signerait pas. Charles-Quint prit la plume, signa lui-même.
L'échange eut lieu à la Bidassoa, dans une barque, au milieu de la rivière. Le roi y sauta, mit ses deux enfants à sa place, et, sur le bord français, monta un cheval turc, plein de feu, qui, d'un tourbillon, le porta à Bayonne.
L'Espagne, qu'il fuyait, l'attendait encore là. Les envoyés de l'Empereur y étaient pour le prier de ratifier. Il les paya «en monnaie de singe,» d'une farce, d'un sourire, disant en substance: Vous avez vos Cortès, moi mes États; je dois les consulter.
Un homme de la fin du siècle, des temps sérieux et fanatiques, Tavannes, a supposé que lui-même jugea son acte infâme, se méprisa, se condamna et passa outre. Il le qualifie un désespéré.
C'est lui attribuer plus qu'il n'eut, la conscience, le remords, et l'obstination contre le remords.
Le Titien en sait davantage. Dans sa peinture profonde, puissamment lumineuse, et qui éclaire le fond du fond, la créature légère est si naturellement menteuse, qu'en elle le mensonge est moins un acte que l'efflorescence instinctive d'un caractère tout à fait faux. C'est la menterie vivante, comédie, farce, conte et fable. Le hableur espagnol ne dit pas encore bien cela. J'aime mieux le vanus des Latins. Il est vanus et vanitas.
Je suis même porté à croire que la chose la plus solide qu'il ait apportée en naissant, son vice, avait faibli après Madrid. Sa longue prison avait fait impression sur son tempérament. Il était revenu un peu lourd. Quand il voulut faire le jeune homme dans une chasse, il tomba de cheval et faillit se tuer. Nous le verrons errer de femme en femme, et chercher sa jeunesse. En vain, elle est partie. Et il devient de plus en plus homme de conversation.
Il rapportait d'Espagne une favorite qui chaque jour passait une heure ou deux dans son lit le matin. C'était une petite chienne noire que Brion lui avait achetée, et qui fut sa compagne de captivité. Marguerite en plaisante, s'en dit jalouse, et, dans une pièce de vers assez jolie, attaque cette noire qui a fait oublier la blanche.
Sa mère, à Mont-de-Marsan, lui amenait un monde de femmes, entre autres la triste Châteaubriant, à laquelle il tourna le dos. Disgrâce irrévocable. La mère, d'un tact parfait, avait deviné la vraie maîtresse du moment: une blanche de blancheur éblouissante, en haine de l'Espagne et de la brune Éléonore, une demoiselle savante et bien disante, une parleuse pour un roi parleur, très-fatigué déjà, qu'il fallait amuser: Anne de Pisseleu, jeune Picarde, charmante et hardie.
Le moment était décisif pour Marguerite. Et, ce qui lui fait honneur, c'est qu'elle ne sut en profiter. Son dévouement, sa passion contagieuse, qui, plus qu'aucune chose, avait tourné la tête aux Espagnols et préparé le traité, cet immense service, n'eût pas suffi pour lui faire exercer un ascendant durable. Il eût fallu le talent de sa mère, talent dont la maîtresse imita, suivit la leçon, et qui la maintint vingt années: avoir une belle cour, un cercle de femmes agréables et faciles, qui, sans aspirer au pouvoir, amusaient des goûts éphémères.
La maîtresse trôna, et la sœur fut destituée. Pour garder l'une, éloigner l'autre, on les maria toutes deux.
Pour marier, titrer la maîtresse, il y eut peu à chercher. Ce La Brosse ou Penthièvre, qui avait suivi Bourbon et rentrait gracié, fut trop heureux de cet excès d'honneur. Il épousa, partit, vécut seul en Bretagne, redevint un très-grand seigneur.
Sa femme, devenue madame la duchesse d'Étampes, et maîtresse du terrain, paraît avoir exigé qu'on mariât et éloignât Marguerite. Elle en pleura «à creuser le caillou,» comme elle le dit. Elle épousait l'exil, la pauvreté et la ruine, Jean d'Albret, un roi sans royaume. Elle vécut à Pau, à Nérac, surtout d'une pension du roi. De vraie reine de France, elle fut pauvre solliciteuse, courtisant de loin les ministres sur l'espoir que son frère la remettrait dans la Navarre. Si l'on songe que cette petite cour de Pau devint l'asile des grands esprits, des plus glorieux proscrits de la pensée, on regrettera d'autant plus l'exil de Marguerite, comme le plus fatal obstacle qu'ait rencontré la Renaissance.
Que le roi ait rapporté d'Espagne le Saint-Paul de sa sœur, j'en doute. Ce qui est sûr, c'est qu'il rapporta Amadis. Il aimait la lecture des romans de chevalerie. Dans les longs jours, les lentes heures de sa réclusion, le prisonnier nonchalamment feuilleta l'ennuyeuse et mélancolique épopée. Cette poésie du vide lui allait à merveille; il ne tenait qu'à lui de se croire le Beau Ténébreux. Amadis est l'écho d'un écho, pâle et faible copie des vieux poèmes, plus propre à amuser l'inaction qu'à provoquer les actes héroïques. Du fier Roland au triste Lancelot, de celui-ci à Amadis, la séve va diminuant. Sous l'exagération des exploits improbables, on sent l'esprit de cour et le bavardage oisif, la vie paresseusement monacale que l'on menait dans les châteaux.
À la scolastique d'amour, perdue dans les brouillards, se mêlaient volontiers les contes, tout autrement positifs, de Boccace, les cent nouvelles de Louis XI, celles de Marguerite. Ces récits éternels de galantes aventures, au fond peu variés, s'accordaient à sa vie nouvelle d'inaction. Il avait été prisonnier. Tel il resta, je veux dire, sédentaire.
Son plus grand amusement, dès lors, fût de bâtir. Et il se bâtit des demeures conformes à cet état d'esprit.
Vers 1523, après son étrange aventure avec sa sœur, il était en galanterie avec deux dames mariées du voisinage de Blois. Les rendez-vous étaient dans les forêts d'en face, à un petit château des anciens comtes. Blois, devenu le centre financier de la France était trop fréquenté.
Ce n'est ni le donjon gothique, ni la villa, le palais italien, qui a plus de salles que de chambres, beaucoup de place avec peu de logements. La Société ici est l'essentiel, on le sent bien, une société intriguée et mobile. Beaucoup d'aise. Des appartements isolés comme un cloître, qui ne se commandent point, ne se lient point par enfilades. Même des escaliers à double vis qui permettent de monter ou descendre de deux côtés sans se rencontrer ni se voir.
Au dehors, l'unité, l'harmonie solennelle des tours, avec leurs clochetons et cheminées en minarets orientaux, sous un majestueux donjon central. Au dedans, la diversité, toutes les circulations faciles, et les réunions, et les à parte, toutes les libertés du plaisir.
Un spirituel architecte de Blois, inspiré du génie des cours, peut-être guidé par le maître, par le royal abbé du couvent futur, fit le plan de cette construction originale.
Rien ne coûta pour une œuvre si utile et si nécessaire. À travers les malheurs publics et dans les plus excessives détresses financières, dix-huit cents ouvriers y travaillèrent pendant douze ans. Les saintes de l'endroit, les maîtresses du règne, la brune du Midi et la blanche du Nord, mesdames de Châteaubriant et d'Étampes y figurent solennellement en cariatides. Le chiffre de François Ier y est partout, avec le D de Diane, mis par le père? ou par le fils?
Cette édifiante retraite était toute la pensée du roi. De Tours, de Blois, sans cesse, il y venait et la regardait s'élever. Les affaires de l'Europe venaient bien loin après. De Blois où était le trésor, l'argent, de sa pente naturelle, allait droit à Chambord, aux constructions, aux dépenses de la cour. Parfois il s'en échappait quelque peu du côté des affaires pour la guerre d'Italie, peu, à regret, toujours trop tard.
CHAPITRE XIV
LE SAC DE ROME 1527
Machiavel, en disant que l'Empereur était un imbécile, ajoutait que le roi serait un sot en Italie et tiendrait sa parole. Les Italiens en avaient peur et venaient l'observer. C'était lui faire bien tort. Il mit tout son talent à les rassurer sur ce point, jura qu'il s'était parjuré, que, du reste, il ne se souciait plus de Milan, qu'il n'inquiéterait point Francesco Sforza. Les envoyés du pape disent dans leurs dépêches que, quand même il songerait encore aux conquêtes, sa mère ne le permettrait pas.
On a supposé que, par un machiavélisme horrible, il ne songea qu'à compromettre les Italiens, qu'à les mettre en avant, pour améliorer son traité et obtenir de moins dures conditions. Cette profondeur de perfidie n'était pas dans son caractère. L'insuffisance des secours en 1526 fut le résultat naturel du chaos, du désordre, de l'épuisement des finances, du gaspillage des maîtresses, du luxe et des constructions. Il agit peu, parce qu'il n'agissait guère que sous l'impression d'une nécessité, d'un danger immédiat. La distraction et la paresse étaient tout en lui désormais, dominaient tout, entravaient tout.
Les suites en furent épouvantables pour l'Italie. Bourbon, envoyé par l'Empereur, pour remplacer Pescaire, y trouva une armée étrange, nullement impériale; c'était plutôt une démagogie militaire, analogue aux horribles bandes des mercenaires antiques sous les successeurs d'Alexandre et sous Carthage. Cette république armée délibérait, jugeait; elle mit un de ses généraux au ban et le condamna à mort par contumace.
Sous Montcade et Du Guast, deux Borgia, sous l'Espagnol féroce Antonio de Leyva, ce vampire militaire mangeait, suçait Milan. L'Italie, éperdue, s'agitait et armait, ne faisait rien. Elle ne pouvait les tirer de là. Tout le monde avait perdu la tête, même Venise, qui croyait recruter en Suisse, y perdait son argent. Le général de la ligue italienne, le duc d'Urbin, avait pour tactique invariable de ne voir jamais l'ennemi.
Et cependant le vampire suçait toujours. Chaque soldat était logé à discrétion, prenait tout, demandait encore, battait son hôte, se faisait nourrir délicatement et traitait ses amis. Chacun avait deux hôtes au moins, l'un pour nourrir, l'autre pour payer. Nul moyen de s'enfuir. Plusieurs tenaient leur hôte garrotté. On n'entendait que cris de femmes et d'enfants, torturés par ces noirs démons. On ne voyait que gens s'étrangler ou se jeter par la fenêtre ou dans les puits.
Quand Bourbon arriva, il y eut une lueur d'espérance. Ce qui restait de notables vint embrasser ses genoux, demander grâce pour la ville. Il répondit avec douceur que tout cela n'arrivait que par défaut de solde, que, s'ils pouvaient seulement payer un mois trente mille ducats, il emmènerait l'armée; il leur en donna sa parole. Trente mille ducats à trouver dans cette ville ruinée! On y parvint pourtant. Et les soldats restèrent!...
Bourbon avait sauvé et rançonné ce Morone, confident de Pescaire, le premier intrigant de l'Italie. Morone lui avait paru si rusé, si pervers, qu'il le prit avec lui, en fit son homme, son conseil. Il ne voyait plus clair dans la situation; il demanda à Morone où il fallait aller. Il répondit: «À Rome!»
Rome venait d'être déjà violée. Pompeïo Colonna, un de ces Gibelins sauvages de la campagne romaine, bandit, prêtre, soldat, cardinal, s'était jeté, un matin, sur la ville, et avait failli tuer le pape. Cela montra combien il était facile de prendre Rome. Tout ce qu'il y avait de brigands en Italie y songea et joignit Bourbon.
Mais il fallait y arriver. Et ce n'était pas chose simple, à travers tant de villes fortes, sans cavalerie et sans canons, ayant en queue une armée italienne, appuyée de quelques Français, plus tard de Suisses. Il eût suffi d'une cavalerie nombreuse et bien conduite pour suivre, entourer, affamer, cette pesante armée d'infanterie qui, comme un corps sans bras ni jambes, se traînait, n'ayant jamais que le lieu de son campement, sans pouvoir agir à deux pas.
Aussi Bourbon, entre Ferrare et Plaisance, eût voulu rester là. Et plus tard, en Toscane, il eût voulu rester encore. Mais le duc de Ferrare, très-impatient de l'éloigner, l'aidait et le payait pour aller en avant, le poussant au Midi, et lui disant: «À Rome!»
L'Italie se livrait. C'est là le malheur des malheurs, dans ces moments extrêmes. La lumière s'éteint, le cœur baisse. Les plus fiers, les plus grands, succombent. Machiavel et Michel-Ange remettent aux Médicis l'espoir de la patrie. Machiavel veut qu'on improvise des légions, il veut un grand chef militaire, et il croit le voir dans un hardi bâtard, le jeune capitaine des bandes noires, Jean de Médicis.
Pendant que l'on raisonne, les événements courent, se précipitent. Et déjà il n'est plus besoin que, de Milan ou de Ferrare, un doigt italien montre Rome. Bourbon y va fatalement; il ne peut plus ne pas y aller. Cette armée décrépite des bourreaux de Milan n'est plus que l'accessoire d'une grande force vive, furieuse avalanche humaine, qui vient de rouler des Alpes, poussée du vent du Nord, et qui, sous forme d'armée, n'est pas moins que la Révolution allemande.
Nous ne pouvons conter la guerre des paysans, le dur et sombre événement qui fut comme un avortement de Luther, le protestantisme princier, aristocratique, officiel, s'enveloppant et repoussant le peuple, au peuple qui montrait ses plaies, la réponse des théologiens: «C'est l'affaire des juristes.» D'où l'alliance des politiques, sans acception de croyance, et l'essai du tolérantisme, à la diète de Spire, la liberté des uns pour la servitude des autres.
De cette grande révolution, mille éléments restaient d'une fermentation indomptable, une flamme qui devait brûler ou se brûler. Le furieux chaos de misères et de haines, d'implacables douleurs, se rallia autour d'un vieux soldat, Georges Frondsberg, figure sanguine, apoplectique, populaire par l'emportement, en qui grondait la colère des foules. Il avait apparu à Worms à côté de Luther, à Pavie pour prendre le roi, ami du pape. Il voulait cette fois faire une bonne fin et aller droit en paradis en étranglant le pape. À cet effet, il portait et montrait une grosse chaîne d'or.
Ce que ne pouvaient ni l'Empereur, ni son frère, lui, il le fit sans peine. Les Allemands tenaient tant à le suivre, que pour un engagement par homme, il suffit d'un écu. On savait bien d'ailleurs qu'il y aurait de grands coups à faire, beaucoup à prendre et beaucoup à détruire. Le souffle d'Alaric semblait être rentré dans ses fils, et le démon qui lui fit dire: «Je ne sais quoi me mène à Rome.» Les Vandales et les Goths revivaient, mais plus âpres, avec un amour consciencieux, de gâter, brûler, ruiner. Les Espagnols étaient trop paresseux, les Allemands ne l'étaient pas. Ils ne quittaient pas un gîte sans l'incendier.
Singulière alliance! Les dévots Espagnols qui, cette année, exécutant en Espagne l'atroce persécution des Maures, en Italie marchaient du même pas que les brûleurs d'églises. Combien moins de scrupule encore avait la foule des voleurs italiens qui venaient par derrière!
Les Allemands allaient à Rome, non ailleurs. C'est ce qu'on ne comprit pas.
Le pape, qui avait de bonnes et amicales lettres de l'Empereur, qui avait une trêve avec le vice-roi de Naples, ne craignit que pour la Toscane, pour le patrimoine des Médicis. Sa grande peur était un petit mouvement qui se fit à Florence. Son homme, Guichardin, froid et avisé politique qui suivait l'armée alliée derrière celle de Bourbon, ne comprenait pas plus. Il croyait que c'était uniquement affaire d'argent et de pillage; il ne voyait pas la grandeur, la fureur et l'emportement du mouvement fanatique qui emportait le reste.
C'est au milieu de ce malentendu, de ce vertige, que la Nécessité, de sa chaîne d'airain et de sa main de fer, les étrangla. Leur Jean de Médicis, à sa première rencontre avec les Allemands, alla de sa personne bravement les regarder de près; il les croyait sans artillerie, ne sachant pas que le duc de Ferrare leur avait donné quatre fauconneaux. Le premier coup fut pour lui, et lui cassa la cuisse; on le rapporte, il meurt à Mantoue dans les bras de l'Arétin, son commensal, son compagnon de lit.
Un boulet italien avait tué l'espoir de l'Italie. Le jeune ami de l'Arétin que Machiavel eût pris pour Messie, le voilà mort. On regarde de tous côtés, on cherche, et l'on ne voit personne.
Il avance cependant, ce Bourbon, volontairement ou non, on ne sait, mais il avance avec son immense cohue, dispersée pour les vivres sur un vaste pays. Nul n'ose en profiter. Le duc d'Urbin, qui le suit avec des Italiens, attend les Suisses pour combattre; puis, quand il a les Suisses, il attend autre chose.
Henri VIII fait aumône au pape. La France donne à peine le quart de l'argent promis, quelques cents lances, des galères percées qui ne naviguent pas. Le pape se rassure par la trêve, par la présence du vice-roi Lannoy qu'il a fait venir, par les lettres respectueuses qu'il reçoit de Bourbon lui-même.
Le prudent vice-roi se garda bien d'aller en lieu si dangereux. Il se tient à Florence, ménage un traité pour la ville. Mais ces Barbares étaient si furieux, qu'ils furent tout près de tuer l'entremetteur de ce traité d'argent.
Jamais la dualité du caractère du pape, la discordance du prêtre roi et du pontife armé, ne ressortit plus forte, par une hésitation plus folle. Tout à l'heure, Clément VII était un conquérant, il voulait prendre à Charles-Quint le royaume de Naples. Maintenant que le danger approche, vraiment grand et terrible, il se ressouvient qu'il est pape, inviolable; il se rassure et licencie ses troupes.
Ce grand tableau du vertige du pape et de l'approche des Barbares a été fait par une main non récusable, par la plume solennelle du Florentin Guichardin, l'homme de Clément VII, écrit d'une encre froide à geler le mercure. Et il n'en fait que plus d'impression. Si le fatum, le sort aveugle et sourd, se mêlait de conter, il ne le ferait pas d'une manière plus froide, plus grande et plus terrible.
Tout à coup, Bourbon, jusque-là assez lent, prend sa course, laisse tout, bagage, artillerie. Son infanterie marche sur Rome plus vite que la cavalerie alliée qui veut le suivre. Rome est le prix de la course. Mais la fureur, la haine, l'attente du pillage donnent des ailes aux gens de Bourbon. Les Allemands vont donc entrer dans Babylone, mettre la main sur l'Antichrist! Les Espagnols ravir un trésor de mille ans, saisir la dépouille du monde!
Le pape, quelque peu effrayé, essaye de réarmer. La jeunesse romaine, les domestiques des prélats, les palefreniers des cardinaux, les peintres et artistes reçoivent des armes. Cellini, le bravache, prépare son arquebuse.
Mais de l'argent, où en trouver? Les riches cachent le leur, au moment de tout perdre. L'un d'eux ne rougit pas d'offrir quelques ducats. Il en pleura bientôt; s'il ne paya, ses filles payèrent, de leur corps, de leur honte et du plus indigne supplice.
Le 5 mai, Bourbon, campé dans les prés de Rome, envoyait un message dérisoire pour demander à traverser la ville; il allait, disait-il, à Naples. Le 6, un brouillard favorise l'approche; il donne l'assaut. Les Allemands y allaient mollement. Lui, qui dans un tel crime doit réussir au moins, il saisit une échelle et monte. Une balle l'atteint, il se sent mort: «Couvre-moi,» dit-il à Jonas, un Auvergnat qui ne l'a pas quitté. L'homme lui jette son manteau.
La ville n'en fut pas moins emportée, et avec un grand massacre de la jeunesse romaine. Guillaume Du Bellay, notre envoyé à Florence, qui était venu en poste pour avertir le pape, mit l'épée à la main au pont Saint-Ange avec Renzo de Ceri, arrêta les brigands, et donna à Clément VII le temps de s'enfuir du Vatican dans le château. Du long corridor suspendu qui faisait la communication, il vit l'affreuse exécution, sept ou huit mille Romains tués à coup de piques et de hallebardes.
Il n'y eut jamais une scène plus atroce, un plus épouvantable carnaval de la mort. Les femmes, les tableaux, les étoles, traînés, tirés pêle-mêle, déchirés, souillés, violés. Des cardinaux à l'estrapade, des princesses aux bras des soldats; un chaos, un bizarre mélange d'obscénités sanglantes, d'horribles comédies.
Les Allemands qui tuèrent beaucoup d'abord, et firent des Saint-Barthélemy d'images, de saints, de Vierges, furent peu à peu engloutis dans les caves, pacifiés. Les Espagnols, réfléchis, sobres, d'horrible expérience après Milan, savourèrent Rome, comme torture et supplice. Les montagnards d'Abbruze furent de même exécrables. Le pis était que les trois nations ne communiquaient pas. Ruiné et rançonné par l'une, on tombait dans les mains de l'autre.
Ce fut une tragédie, comme l'incendie de Moscou ou le renversement de Lisbonne. Chaque fois qu'une de ces grandes capitales, qui concentrent un monde de civilisation, est ainsi frappée de ruine, on rêve la mort universelle qui attend les empires, les futurs cataclysmes par lesquels disparaîtra la terre elle-même vieillie.
Mais, chose étrange, inattendue! L'Europe est médiocrement émue du sac de Rome. Loin de là, de plusieurs côtés s'élève un rire sauvage.
L'Allemagne rit. C'est fait du pouvoir spirituel, du mystère de terreur. Le Christ est délivré par la captivité de l'Antichrist.
L'Empereur même, le roi catholique, en rit sous cape. Il désavoue le fait, mais sa joie perce; il continue les fêtes pour la naissance de son fils. Le pape, brisé comme prince, abaissé et maté, n'en reviendra jamais; c'est maintenant le jouet des rois.
Ceux de France et d'Angleterre sont charmés de la chose. Superbe occasion de faire contribuer le clergé, de sanctifier la guerre, d'accuser Charles-Quint.
Ainsi cette chose inouïe et terrible qui devait effrayer la terre et faire crouler le ciel, elle fait à peine sensation. Qu'est-ce donc? Ce sanctuaire est-il comme les redoutés vases d'Éleusis qu'on n'osait regarder, mais, si l'on regardait, l'on ne découvrait que le vide?
Le vieil oracle virgilien: «À Rome, un Dieu réside,» s'est trouvé démenti. Le monde a eu la curiosité d'y aller voir; il demande: Où donc est ce Dieu?
Et la peinture récente de Raphaël, la flamboyante épée de saint Pierre et saint Paul qui fait reculer Attila, elle n'a pas fait peur aux soldats de Frondsberg. Des salles de conclave, de concile, ils font écurie. S'ils ont peur, c'est tout au contraire d'habiter ces voûtes païennes, de loger, eux chrétiens, pêle-mêle avec des idoles, dangereuse œuvre du Démon.
N'est-ce pas ce que tant de martyrs du Libre Esprit avaient dit au bûcher contre la Babel du pape?
N'est-ce pas ce que les vrais patriotes italiens (d'Arnoldo de Brescia jusqu'à Machiavel) ont annoncé à l'Italie: qu'elle mettait sa vie dans la mort, et que la mort l'entraînerait?
«Rome a mangé le monde,» disait le vieil adage. Cette fois, le monde a mangé Rome.
Le génie italien, si longtemps captif et malade dans cette fatale fiction d'un faux empire du monde qui annula sa vitalité propre et fit avorter la patrie, le génie italien pourrait remercier cette grande calamité qui le délivre, repousser et nier cette communauté de la mort. Rome est morte; vive l'Italie!
Il n'en est pas ainsi. Ce n'est pas impunément que, toute une longue vie, l'esprit a endossé le corps, traîné cette chair de tentations, de péchés, de souillures. Quand il faut la jeter, et libre, déployer ses ailes, nous hésitons toujours. Telle l'Italie, qui si longtemps vivait dans cette forme, dans cette condition d'existence, fut accablée du coup, et il lui fallut des siècles pour s'en relever.
Voyons comment les deux grands Italiens ont pris la chose. Regardons un moment Michel-Ange et Machiavel.
Tous deux avaient erré. Tous deux, dans les illusions qui entourent des moments si sombres, avaient cherché l'espérance dans le désespoir, cru que l'on pourrait sauver le pays par les Médicis, faire la force avec la bassesse; mais non, il n'en est pas ainsi. Et Dieu punit de telles pensées.
D'abord le pape, qui était Médicis, accepta sa sentence, se mit plus bas encore que ne l'avait mis son malheur, montra que, pour être sorti de captivité, il n'était pas plus libre. Traité outrageusement comme un petit prince italien, il prouva qu'il n'était rien autre chose. Florence lui tenait au cœur bien plus que Rome. Et, pour avoir Florence, il s'humilia devant l'Empereur. Il y fut ramené par le prince d'Orange, le chef des brigands italiens qui, derrière les Barbares, traîtreusement, avaient pillé Rome.
Dans le moment si court de la lutte suprême de Florence, d'une ville contre le monde, ni Machiavel, ni Michel-Ange ne manquèrent à la patrie.
Machiavel y trouva appliqué son Arte di guerra, toute la jeunesse levée en légions, dans la forme qu'il avait tracée. On prenait le système, mais on repoussait l'homme. Négligé, oublié, pas même persécuté.
L'indomptable vigueur de son esprit paraît encore dans l'étrange description qu'il a faite de la peste de Florence, un mois avant sa mort, un mois après le sac de Rome.
Cet homme, d'un malheur accompli, seul, vieux, pauvre, haï, méprisé, savez-vous ce qu'il fait? Parmi les litanies funèbres, sur le bord de sa fosse, il écrit une espèce de Pervigiliun Veneris du mois de mai. C'est l'idylle de la peste.
Dans la ville, il est fort à l'aise: il va en long, en large, au milieu des fossoyeurs qui crient: «Vive la mort!» comme c'était l'usage de chanter Mai et le printemps. À travers les ténèbres, il croit voir passer la peste dans une litière. C'est une jeune morte traînée par des chevaux blancs.
Il s'en va sur la place où l'on élit les magistrats. Il n'y a plus de peuple. Des citoyens encore, mais allongés sur des civières qu'on porte. Au défaut de vivants, au vote on appelle les morts.
Étonnant aspect des églises! Le clergé est mort, les moines sont morts. Tel reste pour confesser les femmes malades qui se traînent et viennent mourir là. Il est assis au milieu de la nef, les fers aux pieds, aux mains, pour empêcher qu'il ne les touche. Songez-y, dans ce temps de morts, c'est tout d'être vivant. Trois dévots en béquilles, qui circulent dans l'église, lancent un regard d'amour à trois vieilles édentées. Machiavel, avec ses soixante ans, est sûr de plaire et de trouver fortune.
Sur les tombes qui entourent l'église, il trouve une jeune femme échevelée qui se frappe le sein. Il avance, non sans quelque crainte; il console, interroge. Elle répond, s'épanche, elle conte en paroles hardies (les morts n'ont peur de rien), en lamentations effrénées, les joies conjugales qu'elle n'aura plus. Ce disant, elle pâme. Est-elle morte? Pestiférée ou non, Machiavel la délasse et desserre, «quoiqu'elle ne fût pas très-serrée.» Elle revient alors, et jure qu'elle n'a plus souci d'elle, de mœurs ni de pudeur. Là-dessus, un sermon équivoque du bon apôtre, qui prêche la décence des plaisirs secrets.
C'est l'horreur sur l'horreur! la mort entremetteuse!... Ailleurs, à Santa-Maria-Novella, sur les degrés de marbre de la grande chapelle, il trouve sous de longs vêtements une admirable veuve. Suit la description, laborieuse, mythologique, de cette divinité. Morceau sensuel, triste, qui sent le vieillard et l'effort. Cupido, Vénus, les Hespérides, ne réchauffent pas tout cela. Moins froid le marbre funéraire où siége cette idole de mort.
Machiavel près d'elle essaye son éloquence. Il n'en faut pas beaucoup. Elle est tout d'abord consolée. La différence d'âge qu'il avoue ne l'arrête guère. La fortune qu'il prétend avoir, les soins et l'amitié, c'est tout ce qu'il faut à la belle. Elle se laisse tout doucement ramener. Un moine accourt. Mais le traité est fait: «Mon cœur, dit Machiavel, est maintenant chez elle, et mon âme est restée dans ces noirs vêtements!»
Sa vie y reste aussi. Un mois ou deux après, il meurt.
Le plus dur, c'est de vivre et de rester dans la contradiction. Michel-Ange avait commencé le tombeau de Laurent et de Julien de Médicis. Il l'achevait, pendant qu'il défendait la ville contre les Médicis.
Tout le monde a pu voir à Florence (ou à Paris, École des Beaux-Arts) les sublimes figures du Jour et de la Nuit, du Crépuscule et de l'Aurore, ce monument qui devint, sous la main du grand citoyen, le tombeau de la patrie même. La Nuit roule en son rêve une mer de honte et de misère. Mais l'Aurore! c'est bien pis; on sent qu'elle maudit son réveil et qu'elle a à la bouche un dégoût si amer, un fiel si déplaisant, qu'elle voudrait n'être jamais née.
Ce qui fut plus tragique que le tragique monument, c'est que, quand il fut découvert, il n'eut personne pour le comprendre. Plus de Florence, plus de peuple, plus d'Italie. L'Académie est née. Un poète académique (nouveau fléau de ce pays) lance un madrigal à la Nuit:
«Dans sa douce attitude, elle dort; ne la réveille pas.»
Cette indigne sottise, qui semblait démontrer qu'en effet l'Italie était chose inhumée, à ne ressusciter jamais, fit bondir Michel-Ange. Il se retrouva l'homme de la chapelle Sixtine; il y eut un réveil de fureur. Ne songeant plus aux Médicis, ne ménageant plus rien, comme en pleine liberté, il fit la sanglante épigramme.
«Il m'est doux de dormir, et doux d'être de marbre, tant que durent l'opprobre et la calamité. Ne voir, ne sentir rien, c'est un bonheur pour moi... Ne me réveille pas, de grâce, parle bas.»
Le Jour n'est pas fini. Ce rude forgeron, de force colossale, couché sur son marteau, tournant le dos au monde indigne de le voir, devait jeter par-dessus l'épaule un superbe regard. Il était, dans ce deuil, le côté de l'espoir, de l'art, de l'action, de la rénovation future. Mais l'homme était brisé. Michel-Ange laissa ce travail. Et il reste inachevé.
Il avait perdu terre, et, depuis, il erra comme une ombre. Il était condamné à vivre encore trente ans, travaillant et ramant péniblement, soit dans l'œuvre imposée du Jugement dernier, soit dans saint Pierre où il chercha en vain son idéal, soit dans ses laborieux sonnets à Vittoria Colonna. Il y professe cet espoir que la nature, ce grand artiste, ayant fait en Vittoria l'œuvre achevée où elle tendait depuis la création, est maintenant libre de mourir, et il salue la fin du monde.
Lui-même, il finissait. Parmi de sublimes éclairs, il reste un ouvrier terrible, d'un magnanime effort. On admire en souffrant; on partage sa fatigue; on loue, la sueur au front.
L'effort est-il heureux? Dans les voûtes écrasées, dans l'architecture sénile et froide du Capitole et de la chapelle où il emprisonna ses sublimes colosses du Jour et de la Nuit, on trouve déjà, s'il faut le dire, le triste XVIIe siècle.
De quoi vivra encore l'Italie dans ce temps? De la grâce et de la lumière, du coloris de Titien, du ciel et de Corrège. Que dis-je? Corrège est déjà mort.
CHAPITRE XV
SOLIMAN SAUVE L'EUROPE 1529-1532
Guerre chrétienne, droit des gens chrétien, modération chrétienne, etc., toutes ces locutions doucereuses ont été biffées de nos langues par le sac de Rome, de Tunis et d'Anvers, par Pizarre et Cortès, par la traite des noirs, l'extermination des Indiens.
Qu'ont fait de plus les Turcs, sous Sélim même? Sous les autres sultans, spécialement sous Soliman, ils ont enseigné aux chrétiens la modération dans la guerre et la douceur dans la victoire. Soliman fit de grands efforts pour sauver Rhodes du pillage. Il consola le grand maître de sa défaite, lui disant: «C'est chose commune aux princes de perdre des villes et des royaumes.» Et, se tournant vers Ibrahim, l'intime confident de ses pensées: «Ce n'est pas sans tristesse que je renvoie ce vieux chrétien de sa maison.»
À François Ier prisonnier il rappelle, par une allusion noble et délicate, son grand-père Bajazet, prisonnier de Timour: «Prends courage. Il n'est pas nouveau que des princes tombent en captivité. Nos glorieux ancêtres n'en ont pas moins été vainqueurs et conquérants.»
L'horreur qu'ont inspirée les Turcs tint surtout à ces nuées immenses de troupes irrégulières, de sauvages tribus, qui voltigeaient autour de leurs armées. Quant aux armées des Turcs proprement dites, leur ordre merveilleux, leur discipline, fit l'étonnement du XVIe siècle. En 1526, deux cent mille hommes traversèrent tout l'empire, par les routes, évitant tous les champs labourés, et sans prendre un brin d'herbe. Tout pillard pendu à l'instant, même des chefs et des juges d'armées.
En 1532, l'envoyé de François Ier parcourt avec étonnement la prodigieuse armée de Soliman, dont le camp couvrait trente milles. «Ordre étonnant, nulle violence. Les marchands en pleine sûreté, des femmes même allant et venant, comme dans une ville d'Europe. La vie aussi sûre, aussi large et facile que dans Venise. La justice y est telle qu'on est tenté de croire que ce sont les chrétiens maintenant qui sont Turcs, et les Turcs devenus chrétiens.» (Négoc. du Levant, I, 211.)
Sauf Venise et quelques Français, personne en Europe ne comprit rien à la question d'Orient.
Luther sur ce terrain, comme sur celui des paysans allemands, ne voit rien, n'entend rien; son génie l'abandonne. S'il a une lueur, s'il entrevoit d'abord que le vrai Turc est Charles-Quint, il se dédit bien vite et prêche la soumission à l'Empereur, avec ce distinguo: indépendance spirituelle, soumission temporelle. Comme si l'on séparait ces choses! comme si, dans tous les actes humains, l'âme et le corps ne marchaient pas d'ensemble! Pourquoi ne laisse-t-il pas cette sottise à nos gallicans?
Aux paysans, il dit: «Soyez chrétiens, et restez serfs des princes». Aux princes, il dit: «Soyez chrétiens, et servez l'Empereur contre les infidèles.» Voilà tout le remède que nous offre le christianisme.
Des deux questions brouillées dans ce vertige, l'une, celle du peuple, restera incomprise, enfouie et scellée sous la terre.
L'autre, celle du Turc, n'est entrevue qu'en Italie.
Venise, dès l'autre siècle, trahie du pape, des rois, de tous ses alliés chrétiens, va voir le monstre, et voit que c'est un homme. Les relations s'établissent. Ce que Gênes fut sous les Grecs, Venise l'est sous les sultans. Elle commerce partout chez eux en payant de très-légers droits. Elle a ses consuls, sa justice. Mahomet II lui demande son peintre Bellini. Quand Michel-Ange dessine pour Venise le pont du Rialto, Soliman veut en faire un semblable à Péra. Il offre un libre asile au fier génie qui fuyait Rome et la tyrannie de Jules II.
Venise et son illustre doge, André Gritti, voient seuls, après Pavie, la vraie question.
L'ennemi de la chrétienté, c'est l'Empereur, le chef nominal de la république chrétienne.
Sans ses embarras pécuniaires, son monstrueux empire engloutirait l'Europe. Mais voici que Cortès revient précisément en 1525 mettre à ses pieds l'or du Mexique. Chaque année désormais, le revenu des mines, sans contrôle ni discussion d'États ni de Cortès, l'aidera de plus en plus.
Il est l'autorité comme Empereur. Bien plus, il a en main un instrument de force incalculable, la révolution espagnole, cette compression terrible d'inquisition monacale et royale, contre laquelle l'Espagne n'a d'autre échappatoire que la conquête universelle.
L'Espagne, entrée dans la torture, à chaque tour de vis, s'échappe plus furieusement au dehors.
La France, si peu vivante moralement et qui n'a pas les Indes, ne pourrait tenir contre.
L'Angleterre, lointaine, insulaire, agira peu et par accès. Si Henri VIII divorce avec une Espagnole, Londres n'en reste pas moins mariée avec Anvers.
Luther et l'Allemagne feront-ils mieux? L'Empire sera-t-il la barrière contre l'Empereur? Les princes catholiques, par cent liens, sont unis à l'Autriche. Les princes protestants, sous la terreur du peuple et des jacqueries de paysans, sont secondairement protestants, mais premièrement princes. Ils n'ont garde d'appeler à leur défense la masse récemment écrasée.
Le sauveur est le Turc.
Venise, à petit bruit, mais énergiquement, efficacement, travailla sur cette idée. C'est elle qui, dix ans durant, et les dix années dangereuses, gouverna l'empire turc. Un examen sérieux, attentif, met la chose en pleine lumière.
Le doge avait quatre-vingts ans; Venise était caduque. Ni lui, ni elle, n'y profitèrent. Mais le monde y gagna. En trois coups solennels fut rembarré l'ennemi. Les libertés religieuses de l'Allemagne, jeunes encore et flottantes, furent sauvées par les Turcs, Luther par Mahomet. Et une solide barrière fut élevée, la Hongrie ottomane, à la porte de Vienne. Enfin, Venise défaillant, elle légua à la France son rôle de médiateur entre les deux religions, d'initiateur des deux mondes, disons le mot, de sauveur de l'Europe.
Acceptons hautement, au nom de la Renaissance, le nom injurieux que Charles-Quint et Philippe II nous lancèrent tant de fois.
Saluons les hommes hardis, les esprits courageux et libres qui, d'une part, de Paris, de Venise, d'autre part, de Constantinople, se tendirent la main par-dessus l'Europe, et, maudits d'elle, la sauvèrent.
La terre eut beau frémir, le ciel eut beau tonner...
Ils n'en firent pas moins, d'une audace impie, l'œuvre sainte qui, par la réconciliation de l'Europe et de l'Asie, créa le nouvel équilibre, l'ordre agrandi des temps modernes, à l'harmonie chrétienne substituant l'harmonie humaine.
Nommons ces sauveurs, ces grands hommes. Les premiers sont deux Grecs, le vizir de Mahomet II et celui de Soliman.
Les Turcs, qui d'abord furent moins un peuple qu'une machine de guerre, démocratie sauvage, étrangère au génie des musulmans civilisés, n'apparaissaient à l'Europe que comme une épée montrée par la pointe. Ce fut Mahmoud, un Grec illyrien devenu vizir de Mahomet II, qui byzantinisa les Turcs, leur créa des écoles, une hiérarchie d'études et d'enseignement, changea les prêtres fanatiques en professeurs et en juristes, formant ainsi les hommes avec qui allait traiter l'Europe. Mahmoud périt pour son humanité, puni de sa clémence.
Ce fut un autre Grec, Ibrahim de Parga, vizir de Soliman, né sujet de Venise, et gouvernant sous l'influence vénitienne, qui créa l'intime alliance des Turcs et de la France, conquit presque toute la Hongrie, lui fit changer de front et regarder contre l'Autriche. Même fin que l'autre, et même crime, sa douceur, sa clémence, sa libéralité d'esprit, l'amour des arts et le mépris de tout préjugé fanatique.
André Gritti fut doge, de 1523 à 1538. Ibrahim fut vizir, de 1523 à 1536, et son bras droit fut le bâtard du doge, Aloysio Gritti.
Nous ne savons pas bien quels furent pendant longtemps les ministres français chargés de cette dangereuse et secrète correspondance. Le seul qu'on connaisse bien, c'est le spirituel Jean Du Bellay (cardinal marié à madame de Châtillon, gouvernante de Marguerite), Du Bellay, frère puîné des capitaines et historiens de ce nom, l'ami de Rabelais, son protecteur et l'un des hardis penseurs de l'époque.
Les ministres nommés, rendons hommage aussi aux hommes intrépides qui furent exécuteurs de ce beau crime, se firent entremetteurs de cette fraternité maudite, et réconcilièrent les deux branches de l'humanité divorcée. On n'a pas eu assez d'injures pour eux. Conspués et traqués, tous sont morts du fer, du poison. La dévote maison d'Autriche eut toujours ce principe qu'on pouvait tuer les messagers des Turcs, et de l'ami des Turcs, de François Ier. Ses agents, sur la route, en Italie et jusque dans Venise, en Dalmatie, Croatie et Bosnie, suivaient la piste de nos envoyés, les entouraient d'espionnage jusqu'au lieu d'embuscade où l'on tombait dessus. Les Turcs ont souvent reproché avec horreur à la maison d'Autriche l'habitude de l'assassinat.
Les Autrichiens écrivent (avril 1524) à Madrid qu'un Espagnol au service de France, le sieur Rincon, a été envoyé de Paris en Pologne pour négocier le mariage du second fils de François Ier avec la fille aînée de Sigismond.
Au moment où un mariage ouvrait la Hongrie à l'Autriche, la France voulait se ménager aussi une prise sur les affaires de l'Orient.
Quel était ce Rincon? Quand se fit-il Français? Est-ce en 1522, quand l'Espagne désespéra d'elle-même, après la ruine des Communeros et de ses vieilles libertés? On l'appelle alors capitaine; plus tard, conseiller et chambellan du roi, seigneur de je ne sais quelle pauvre seigneurie, toujours fort mal payé, mourant de faim, enfin assassiné. Vingt ans durant, ce fut le courageux, l'infatigable agent, qui, courant des dangers plus grand que Pizarre ou Cortès, à travers les Barbares, les embuscades, les sauvages forêts, les maladies, les piéges et dangers de toute sorte, fut notre intermédiaire avec l'Orient et rendit des services qui doivent consacrer sa mémoire.
Sa place dangereuse sera remplie plus tard par le savant Laforêt, qui osa signer l'alliance, et de même paya de sa vie.
L'infortuné Rincon, qui, avec les Gritti, agit si énergiquement près de la Porte, paraît avoir conçu, avec les Italiens, l'idée vaste et hardie, vraiment libératrice pour l'Occident, de former un faisceau de Pologne, Turquie, Hongrie turque. Cette dernière n'eût pas seulement tenu en échec l'Autriche, mais eût, de son épée, aidé la France en Italie.
On a vu que le roi, après Pavie, envoie sa bague à Soliman. Des envoyés qui la portèrent furent dévalisés et tués en Bosnie. Un Polonais, Laski, puis un Hongrois, Frangepani, furent plus heureux. Le visir Ibrahim fit courir la Bosnie, retrouva la bague, et se fit grand honneur de la mettre à son doigt. Il fit faire par son maître un don considérable à l'envoyé, et écrire une belle lettre consolante et fraternelle.
Ibrahim, fils d'un matelot grec de Parga, était de cette race énergique et rusée qui remplit tout l'Orient de son activité. Enfant, il fut enlevé et vendu par des corsaires turcs à une veuve de Magnésie qui, d'un coup d'œil de femme, vit qu'il était né pour plaire et monter au plus haut. Il apprit le persan, l'italien, plusieurs langues d'Asie et d'Europe, lut les poètes, l'histoire, dévora les vies d'Annibal, de César, d'Alexandre le Grand, qu'il relisait sans cesse. Mais, si le but fut haut, la voie fut basse, celle qui dans l'Orient mène à tout, le sérail. Il y entra par sa figure heureuse et son talent pour le violon. Soliman en fut engoué, subjugué, au point de ne plus voir que lui; et, s'il s'absentait quelques heures, il lui écrivait plusieurs fois.
Toutes les paroles qui restent de cet homme indiquent un mélange singulier de finesse, d'audace et de grandeur, une royauté naturelle. La flatterie même était chez lui risquée, inattendue, celle qui surprend l'esprit, charme, emporte le cœur. Soliman, lui ayant fait épouser sa sœur, il y eut une prodigieuse fête. Le favori dit hardiment qu'il n'y avait jamais eu de noces semblables, pas même celles du sultan. Celui-ci rougit de colère. Ibrahim ajouta: «Celles de sa Hautesse n'ont pas eu cet honneur d'avoir pour convive le padishah de la Mecque, le Salomon de notre époque.»
Les ambassadeurs de l'Empereur sont stupéfaits de la liberté avec laquelle il parle de son maître. Il ouvre ainsi la conférence: «Le lion ne peut être dompté par la force, mais par la ruse, la nourriture et l'habitude. Le prince, c'est le lion, et le ministre est le gardien. Je garde le sultan, et le mène avec un bâton, qui est la vérité et la justice. Charles est aussi un lion. Que ses ambassadeurs le mènent de la même manière.»
Ou voit qu'il connaissait parfaitement l'Europe et ses diverses nations. Sur l'Espagne, il fit tout d'abord la question grave et décisive, demandant malicieusement «pourquoi elle était plus mal cultivée que la France.» Les ambassadeurs avouèrent la cause principale, la persécution des Maures et leur expulsion.
Ce terrible événement, qui justifia si bien les représailles musulmanes, avait pris commencement dans la révolution des Communeros. Les Mauresques étaient généralement vassaux de nobles: les ennemis des nobles imaginèrent de ruiner ceux-ci en affranchissant les Mauresques du vasselage et les faisant chrétiens; on les força par le fer et le feu de se faire baptiser. Le roi, l'Inquisition, entrèrent dans cette voie, et s'associèrent aux fureurs populaires. Ces infortunés, ainsi écrasés, ne purent plus respirer ni vivre. Ils commencèrent à fuir. Dès 1523, cinq mille maisons désertes, rien qu'à Valence. La loi, violente et folle dans la main de l'Inquisition, va et vient, en sens contraire. En 1525, ordre de rester et de se faire chrétiens. En 1526, ordre de partir; mais en même temps on leur en ôte tous les moyens; on leur défend de rien vendre. On leur ferme leurs propres ports qui regardent l'Afrique; s'ils s'embarquent, il faut qu'ils passent en Galice, c'est à dire qu'ils traversent toute l'Espagne, une population féroce, les insultes et les vols, qu'ils passent à travers les coups et les lapidations.
Alors, désespérés, ils arment, se jettent aux montagnes, où les bandes espagnoles vont à la chasse aux hommes.
Il en passe cent mille en Afrique. Le reste, retombé à l'état des bêtes de somme, jardiniers misérables, ânes ou mulets des vieux chrétiens. On leur ôte leur langue, leurs danses nationales, leurs sépultures mauresques, la vie, et la mort même!
En cette année 1526, la maison d'Autriche donne un curieux spectacle de sa parfaite indifférence: en Espagne, cette persécution des Mauresques, l'alliance de l'Inquisition; en Allemagne, la tolérance donnée aux protestants à la Diète de Spire, en vue de l'imminente guerre des Turcs, du mariage de Hongrie.
Soliman, Ibrahim, étaient deux hommes pacifiques, et faits pour les arts de la paix. L'influence bysantine allait toujours gagnant. Ibrahim, qui avait rouvert l'hippodrome et les jeux antiques, s'était bâti un délicieux palais sur ce lieu même, et il y tenait son maître à regarder les fêtes, que son génie fécond savait varier. On avait vu, aux noces d'Ibrahim, Soliman écouter patiemment les thèses des discoureurs, comme aurait fait un des Paléologue ou des Cantacusène. Mais la grande machine turque était montée pour la conquête. Elle broyait qui ne l'employait pas. On n'avait pas organisé en vain ce sombre et colérique monstre de guerre, le corps des janissaires. Soliman avait été obligé, dès son avènement, de les mener à Rhodes et à Belgrade. Puis il y eut une halte, un repos. Affreuse révolte. Nul remède que la conquête, la guerre sainte, la guerre de Hongrie.
Toutefois, avant d'agir, Ibrahim montra une prudence admirable à tout pacifier, assurer au dehors, au dedans. Il parcourut l'Asie Mineure, la Syrie et l'Égypte, réformant partout les abus, donnant de bonnes lois, faisant justice et grâce. Il assura sa droite, la Valachie, la Crimée tributaire, la Pologne surtout, avec qui il fit une trêve de cinq ans. C'est alors seulement que, le 2 février 1526, l'accueil et les présents que reçut l'envoyé de France révélèrent que l'Orient allait envahir l'Occident divisé.
Flottante sous les étrangers et désorganisée de longue date, la Hongrie ne conservait d'elle que l'antique valeur. Les grands, la petite noblesse, le paysan, étaient en pleine lutte. La Transylvanie commençait à agir pour elle-même, à part de la Hongrie. L'unité, au contraire, la sage conduite militaire, la civilisation, étaient du côté des Barbares. Les Turcs avaient beaucoup d'artillerie; les Hongrois n'en avaient pas. Ne se fiant qu'au cimeterre et à leurs chevaux indomptables, ils opposaient leurs poitrines aux canons. À Peterwardin, ils purent voir à qui ils avaient affaire. Les ingénieurs des Turcs firent une mine sous la citadelle, qui se hâta de se rendre.
L'armée ottomane arriva aux marais de Mohacz, où étaient les Hongrois, mais non complets encore. Les Transylvains tardaient. À la vue du croissant, l'ardeur hongroise ne put plus se contenir ni rien attendre. Ils enlevèrent leur roi en avant et tous leurs chefs, plongèrent aveugles dans la masse ennemie.
Les Turcs, plus froidement, avaient prévu l'irrésistible choc. Comptant sur leur grand nombre, ils s'ouvrirent et se refermèrent, enveloppant de toutes parts ces furieux cavaliers. Ceux-ci se divisèrent pour faire face partout à la fois. Mais tel fut leur élan, qu'une bande, le roi en tête, renversant tout, toucha les canons turcs, qui les foudroyèrent à dix pas. Ce qui resta, perçant les batteries, arriva au sultan, et les janissaires ne vinrent à bout de ces hommes terribles qu'en tranchant derrière eux les jarrets aux chevaux.
Nombre d'entre eux, emportés par la course, ou poussés par les Turcs, allèrent s'engouffrer aux marais. Le roi Louis en fut, et le royaume. La Hongrie resta là. C'est le tombeau d'un peuple. La question dès lors commença entre la Turquie et l'Autriche.
Qui avait détruit la Hongrie? Nul qu'elle-même. La fatale habitude de s'élire un prince étranger avait perverti le sens national. Dans la dernière et suprême élection, le héros hongrois, Batthori, livre sa patrie aux Allemands. En haine du Transylvain Zapoly, il reconnaît l'Autrichien Ferdinand. Les Turcs feront roi Zapoly.
Choix difficile!... Le Turc, c'est le caprice, l'avanie, l'inconnu. L'Autriche, c'est l'impôt et la bureaucratie de plomb.
On a calculé que les Turcs demandaient à leurs tributaires cinquante fois moins d'argent que l'Autriche ou tout gouvernement chrétien. Mais la vieille haine religieuse, les églises changées en mosquées, les ravages de la populace guerrière qui traînait derrière eux, maintenaient l'horreur du nom turc. La guerre orientale a cela aussi de terrible qu'elle est payée en hommes. Chacun ramène des esclaves. On assure que cent mille familles, trois cent mille âmes, furent traînées en Turquie. Ils passèrent sous les yeux de Zapoly, qui salua de larmes amères ces prémices affreuses de son règne.
Se voyant presque seul, sauf deux agents de France qui étaient près de lui, il envoie l'un à Soliman, l'autre à François Ier. Le premier, qui était le Polonais Lasky, appuyé à Constantinople par Gritti, le bâtard du doge, eut sans difficulté, d'Ibrahim, promesse d'un secours efficace. L'autre, qui était Rincon, négocia en France et en Pologne, offrant au roi de France la succession de Zapoly pour son second fils qui eût épousé une princesse polonaise. François Ier promit un grand secours d'argent qu'il ne paya jamais.
La situation était fausse, bizarre. Il s'était ligué avec Henri VIII pour délivrer le pape qui n'était plus prisonnier. Il vivait en partie de dîmes levées sur le clergé, sous prétexte de la guerre des Turcs, qui étaient ses amis.
Son armée, menée par Lautrec, sans résultat se consume à Naples. L'Empereur, mortellement irrité de rester dupe du traité de Madrid, envenime la guerre par des injures, auxquelles le roi, non moins ridiculement, répond par un défi. Le duel étant réglé, convenu, le roi sent un peu tard que de tels intérêts ne s'éclaircissent pas par un coup d'épée. Il tergiverse, il équivoque, se moque ainsi de l'Empereur. «Il dit m'avoir pris en bataille. Je ne me souviens pas l'y avoir jamais rencontré.»
Les deux enfants, tenus dans une étroite et sombre prison, n'ayant plus un Français, ne voyant de visage que celui des geôliers, perdirent jusqu'à leur langue, changèrent de caractère. L'atteinte de ces traitements fut si profonde, que l'un d'eux mourut jeune; l'autre, notre Henri II, resta tout Espagnol, faible et sombre, violent, triste visage (si contraire à celui de son père!), qui ne rappelait que la prison. Charles-Quint put avoir la joie d'avoir tué en germe le futur roi de France.
La France tarissait visiblement. Après le malheur de Lautrec, le roi essaya par une petite armée ce que n'avait pu une grande; son général fut pris. Son ami, Henri VIII, forcé par la clameur des commerçants anglais qui ne pouvaient se passer des Pays-Bas, fit trêve avec l'Empereur. Et le roi fut trop heureux d'y accéder. Les protestants d'Allemagne, qui avaient cru à son appui, reçurent la loi en mars (1529). Ce qu'une diète de Spire avait fait, une autre le défit. Menacés dans leur foi, cinq princes, quatorze villes, protestèrent. Origine du mot protestant.
La protestation efficace, la seule, était l'épée. François Ier et Henri VIII l'avaient mise au fourreau. Le sabre turc y suppléa.
Et, cette fois, ce ne fut pas une guerre seulement, mais une fondation durable.
Regardez sur les cartes qui donnent l'Europe et ses variations de siècle en siècle (V. Kruse). Au XVe, la Hongrie, libre, vous apparaît entière, arrondie au compas. Entière, elle reparaîtra au XVIIe sous l'Autriche. Au XVIe, elle est double; aux trois quarts sous les Turcs et comme un prolongement de la Turquie; une bande étroite, au nord, reste autrichienne.
L'anxiété de l'Empereur et de Ferdinand avait été très-grande. Ils n'avaient pu rien opposer aux Turcs. C'est dans Vienne seulement qu'ils commencèrent à résister. La partie semblait belle pour le roi de France. Le pape le quittait, il est vrai, perte légère devant cette puissante assistance que lui donnait un tel succès des Turcs. Que fit-il? Il traita.
Nulle circonstance plus favorable peut-être, nulle plus honteuse. C'était trahir à la fois les Turcs et les chrétiens. Le roi était, il est vrai, battu en Italie, très-affaibli sur mer par la défection de Doria et de Gênes, épuisé de moyens, sans argent, sans crédit. Mais les impériaux n'étaient guère moins malades. Lannoy l'avoue; il dit qu'il n'y a plus rien à faire en Italie; le peuple est ruiné, l'armée désespérée. Un retard eût porté au comble les embarras de Charles-Quint.
L'affaire fut habilement brusquée par Marguerite dans une courte négociation avec la mère du roi (7 juillet—5 août 1529). Cette promptitude assomma l'Italie; elle fortifia l'Autriche dans sa grande lutte; elle dut décourager les Turcs, et peut-être plus qu'aucune chose les fit échouer devant Vienne (14 octobre 1529).
L'œuvre de honte fut faite en grand mystère, et n'eut que deux agents. Il fallait tromper les plus clairvoyants des hommes, les Italiens, qui étaient là, tremblants, tâchant de deviner leur sort. Les dames se logèrent à Cambrai, dans deux maisons voisines dont on perça le mur pour qu'elles pussent se voir à toute heure sans rencontrer d'œil indiscret.
Les impériaux n'espéraient pas un tel traité. Ils purent à peine y croire. Un d'eux écrit à Granvelle: «Les conditions nous sont si avantageuses, que plusieurs doutent qu'il n'y ait tromperie.» (Granv., I, 693.)
Le traité était tel: La France gardait la Bourgogne, mais elle s'anéantissait moralement en Europe, abandonnant ses alliés et s'engageant même à agir contre eux.
Le roi, qui n'avait pas trouvé d'argent pour la guerre, en trouvait pour son ennemi. On lui rendait ses enfants pour la somme de deux millions d'écus d'or (soixante-huit millions d'aujourd'hui).
Il ne se mêlait plus de l'Italie ni de l'Allemagne. Il ne stipulait rien pour l'Angleterre, son alliée.
Il menaçait les luthériens et Soliman, «le traité n'étant fait qu'en considération des progrès du Turc et des troubles schismatiques qui pullulent par la tolérance.» (Nég. Autrich., II. 681.)
Il disait à l'Italie l'adieu définitif, non plus une simple parole de renonciation pour Naples et pour Milan. Il en rendait la clef, les places que jamais on n'avait lâchées. Barlette en Pouille, Asti, patrimoine de sa maison.
Loin de rien stipuler pour Florence et Venise, il promettait que l'une se soumettrait avant quatre mois, et que l'autre rendrait les places qu'elle avait depuis soixante ans dans la Pouille. Il prêtait sa marine, et donnait cent mille écus à l'Empereur «pour le passage d'Italie.»
Pas un mot pour Sforza ni pour les barons de Naples, récemment compromis pour nous. Les Espagnols furent implacables pour ces Napolitains. Ils les ruinèrent, les décapitèrent, coupant cette fois pour toujours et déracinant le vieux parti d'Anjou.
Pas un mot pour Renée, fille de Louis XII, qui venait d'épouser le duc de Ferrare, et qui dut implorer la clémence de Charles-Quint.
Pas un mot pour sa propre sœur, ni pour la question de Navarre, si grave pour la France.
Mais il y avait une chose plus sacrée que la famille. C'étaient les vaillants hommes qui, de père en fils, se faisaient tuer pour nous, le vieux Robert La Mark, son fils Fleuranges. Ruinés par l'Empereur, ils restaient ruinés. Le roi s'engagea à ne rien faire pour eux.
Un homme, un petit prince, sans consulter ses forces, avait le premier, en 1525, avant les rois et les sultans, tiré l'épée pour le prisonnier de Pavie. Le duc de Gueldre, avec ses lansquenets, entra aux Pays-Bas, effraya Marguerite, qui négocia en hâte, comme on a vu. Service immense. Dette d'honneur, s'il en fut, qu'on devait d'autant plus acquitter, que ce grand recruteur du Nord était au fond le chef de tous les gens de guerre de la Basse-Allemagne, qui nous donnaient la grosse infanterie. Ennemi de la maison d'Autriche depuis un demi-siècle, allié de la France, il lui fallut, à ce vieux Annibal, plier sous les destin, se faire vassal de l'Empereur.
Comment, dans un seul crime, tant de crimes à la fois? et comment la mère ne sentait-elle pas qu'elle perdait le fils? qu'en le rendant ainsi méprisable, exécrable, elle l'isolait pour toujours, que Cambrai le faisait plus faible que Pavie?
Cette fois encore, Charles-Quint triomphait d'une femme par les terreurs de la prison. Ses petits-fils y étaient malades, l'aîné surtout, qui en resta faible, et qui mourut à dix-huit ans. Lannoy lui-même avait dit au roi inquiet «que l'air de l'Espagne ne valait rien à M. le Dauphin, et qu'il ferait bien de traiter.»
L'acte sauvage d'envoyer aux galères les serviteurs de ces enfants et de les vendre en Barbarie donnait sans doute une idée bien sinistre de ce qu'on avait à attendre. La famille faiblit.
Marguerite d'Autriche, qui voyait Louise mollir, l'amusa de paroles, lui dit que l'affaire de Milan n'était pas pour brouiller de bons parents; qu'il était bien aisé de l'arranger en famille; qu'on en ferait la dot d'une Autrichienne qu'épouserait le petit duc d'Orléans, ou la dot de la femme du roi, ou celle enfin d'une fille du roi qui épouserait l'infant (Philippe II). Beau mariage qu'Anne de Bretagne avait tant désiré.
Sur l'entrefaite, arriva, le 23 juillet, la nouvelle que le pape avait pris les devants, traité avec l'Empereur. Petit, minime événement, devant l'invasion des deux cent mille Turcs en Autriche! N'importe, cela vint à point pour aider la bassesse, pour lui fournir ce mot: «Les Italiens nous ont trahis.»
On signa le 7 août. Mais, bien avant la signature, Marguerite avait envoyé le traité à Anvers et autres villes pour l'imprimer, en divulguer toutes les clauses publiques ou secrètes, pour que l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre et le monde sussent que la France avait trahi tous ses amis, les avait compromis, exploités et livrés.
Le roi, sous ce coup de tonnerre, rentra en terre. Il se cacha aux Italiens, fuyant leur douleur, leurs regards. Guetté et pris, il ne sut que leur dire: «J'ai voulu ravoir mes enfants.» Il assura, du reste, qu'il était toujours digne de lui-même, et conséquent, parjure, comme à Madrid; que, cette fois encore, c'était une farce pour attraper l'Empereur; que, ses fils revenus, il enverrait secours à l'Italie; qu'en attendant ils auraient de l'argent. Ils n'eurent pas un écu.
Dans cette profonde boue où il nageait, il se fiait à une chose: c'est que, de deux côtés, il avait deux alliés forcés, qui pouvaient le mépriser, mais ne pouvaient pas ne pas l'aider, Soliman, Henri VIII.
Henri VIII divorçait avec la tante de l'Empereur pour épouser Anne de Boleyn. Cela l'enchaînait à la France.