LIVRE DOUZIÈME (continued 3)
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Jacques d'Artevelde comprit qu'il était inutile de chercher plus longtemps à se justifier; cédant aux prières de ses serviteurs, qui lui exposaient que toutes les portes allaient être brisées, il se retirait dans la cour de sa maison pour gagner une église voisine et y trouver un asile au pied des autels, quand ses ennemis, triomphant dans leurs efforts, se précipitèrent vers lui en poussant des cris de mort. Un savetier les précédait, et tel fut l'instrument du complot détestable qui termina prématurément une vie à laquelle étaient attachées la grandeur et la gloire de la Flandre.
Les ennemis de Jacques d'Artevelde (les principaux étaient Gérard Denys et Simon Parys) dominèrent pendant quelques jours; mais bientôt l'indignation publique s'éleva contre les auteurs du crime, et les députés des communes flamandes traversèrent la mer pour se rendre à Westminster, près d'Edouard III. «Là s'excusèrent-ils de la mort d'Artevelde, dit Froissart, et jurèrent solennellement que nulle chose n'en savoient, et s'ils l'eussent sçu, défendu et gardé l'eussent à leur pouvoir, mais estoient de la mort de lui durement courroucés et désolés, et le plaignoient et regrettoient grandement; car ils reconnaissoient bien qu'il leur avoit esté moult propice et nécessaire à tous leurs besoins, et avoit régi et gouverné le pays de Flandre bellement et sagement.....» La mort de Jacques d'Artevelde avait été toutefois un événement d'une si haute importance, qu'Edouard III remit à l'année suivante l'expédition qu'il était prêt à conduire en France.
Déjà les magistrats de Grand avaient ordonné une enquête sur ce qui avait eu lieu. Les coupables, fidèles à l'usage du wehrgeld, qui s'était maintenu dans les lois et dans les mœurs, offrirent aussitôt le prix de l'homicide, mais ils furent de plus condamnés à une expiation solennelle. En 1375, malgré trente années d'émeutes, malgré la restauration de Louis de Male, la sentence des magistrats continuait à être exécutée et une lampe expiatoire brûlait encore dans le cloître de Notre-Dame de la Biloke, où les bourgeois de Gand s'étaient réunis la première fois autour de Jacques d'Artevelde.
La puissance de Jacques d'Artevelde a duré moins de dix années, et cependant elle semble remplir dans nos souvenirs toute l'histoire du moyen-âge: c'est que son génie a remué plus d'idées, excité plus d'espérances, conçu plus de profonds desseins, que les hommes qui l'ont précédé pendant plusieurs siècles. Après avoir osé rêver la réconciliation de l'Europe par la paix et l'industrie, après avoir réussi à unir dans une même fédération toutes les provinces voisines de la Flandre, il meurt frappé par les armes qu'il voulait briser, par les haines envieuses et jalouses qu'il avait voulu étouffer. Si Jacques d'Artevelde avait vécu quelques années de plus, s'il avait pu, par ses conseils, rétablir sur une base nationale l'autorité du jeune prince qui était né à Male, quelle n'eût pas été son influence dans le vaste mouvement qui éclata sous le roi Jean? N'y avait-il point déjà un remarquable symptôme d'une union pacifique et industrielle dans la manifestation de ces communes sympathies pour les traditions du règne de Louis IX?
L'Angleterre du moins conserva quelques vestiges des liens qui existèrent entre l'un de ses princes et «le sage bourgeois de Gand.» Edouard III, en devenant son allié, avait soumis sa grandeur et sa renommée à l'autorité de sa prudence; c'est à l'époque de Jacques d'Artevelde qu'appartient la fondation du régime constitutionnel tel qu'il existe encore aujourd'hui en Angleterre, avec la triple direction du gouvernement par le roi, les pairs et les communes.
A peine les Gantois avaient-ils appris que Louis de Nevers, s'applaudissant du succès de la plus odieuse trahison, envoyait ses chevaliers occuper Hulst et Axel, qu'ils coururent aux armes pour les repousser. Axel, où s'étaient enfermés le sire de Brugdam et François Vilain, fut aussitôt enlevé d'assaut, et Hulst partagea le même sort. Les milices de Gand, soutenues par celles de Bruges et d'Ypres, résolurent de poursuivre leur expédition vers Termonde. Leur nombre et leur courage, l'enthousiasme qui les animait, leur ardeur à venger la mort de Jacques d'Artevelde sur les hommes qu'elles accusaient de l'avoir préparée, rendaient leur puissance irrésistible. Le comte de Flandre se hâta de fuir en France, tandis que le duc de Brabant accourait au camp des communes flamandes pour renouveler ses serments d'alliance et interposer sa médiation en faveur des chevaliers qui n'avaient pu s'éloigner. Termonde entra dans l'alliance des communes et ne conserva ses remparts qu'en s'engageant à laisser ouvertes du côté de Gand trois brèches de quarante pieds.
Louis de Nevers, plus irrité que jamais, s'efforçait d'exciter de sa retraite quelque autre complot. Les haines publiques et les haines privées qui avaient frappé Jacques d'Artevelde armèrent des meurtriers contre Simon de Mirabel, qui avait été élu rewaert en 1340, et, le 9 mai 1346, il tomba victime d'une nouvelle trahison. Cependant l'indignation populaire n'en devint que plus vive, et, le 24 juin, les députés de toutes les villes de Flandre réunis à Gand déclarèrent qu'ils seraient toujours fidèles au roi Edouard III. Une année ne s'était pas écoulée depuis la mort de Jacques d'Artevelde.
Tandis que la paix renaissait en Flandre, Edouard III pressait en Angleterre les préparatifs d'un vaste armement, afin d'atteindre le but qu'il se proposait depuis plusieurs années; et, dans les premiers jours du mois de juillet 1346, seize cents navires, que montaient trente mille hommes, quittèrent l'île de Wight: cette flotte portait Edouard III en France. Le prince de Galles, les comtes d'Arundel, de Suffolk, de Warwick, d'Herefort, de Northampton, d'Oxford, d'Huntingdon l'accompagnaient, ainsi qu'un grand nombre de braves chevaliers, parmi lesquels on remarquait Wulfart de Ghistelles. Godefroi d'Harcourt avait pris au conseil du roi d'Angleterre la place de Robert d'Artois, et ce fut par son avis que le pilote reçut du roi lui-même l'ordre de cingler vers la Normandie.
Edouard III aborda près de la Hogue, lieu toujours néfaste pour la France dans ses luttes avec l'Angleterre, et sa première parole fut également un présage de victoire. Edouard III tomba sur le sable comme le dictateur romain en Afrique ou le conquérant normand sur la plage d'Hastings, et prononça à peu près les mêmes paroles: «C'est un très-bon signe pour moi, cette terre me désire.» La Normandie semblait abandonnée sans défense à cette invasion. Tout le Cotentin, la riche cité de Caen, Lisieux, Louviers, Mantes et Vernon furent pillés ou livrés aux flammes, et les Anglais s'avancèrent au centre de la France en suivant la rive gauche de la Seine jusqu'aux portes de Paris. L'on put croire un instant qu'une lutte décisive allait s'engager sous les murs de la capitale, qui devait être le prix de la victoire. Edouard III avait établi son camp à Poissy, berceau de Louis IX, afin de placer ses droits sous la protection du pieux monarque dont il avait souvent allégué l'exemple. Philippe de Valois s'était rendu à l'abbaye de Saint-Denis, comme s'il voulait invoquer contre les étrangers l'appui des ombres royales endormies dans leurs tombeaux; mais la position des deux rois n'était point la même. Autant Philippe de Valois cherchait à éloigner le combat, afin de permettre à tous ses sergents de le rejoindre, autant Edouard III montrait d'ardeur à le provoquer. Un grand nombre de ses hommes d'armes, entraînés par le pillage, avaient quitté ses bannières, et une insurrection des barons normands avait interrompu ses communications avec la mer; mais il comptait sur un mouvement des communes flamandes.
Le 16 juillet, Hugues d'Hastings avait abordé en Flandre avec vingt navires que montaient six cents archers. Il venait, comme lieutenant d'Edouard III, inviter les bourgeois de Flandre à remplir les engagements que leurs députés avaient pris à Gand le 24 juin. Toutes les milices s'armèrent aussitôt, et, le 2 août, elles s'éloignèrent de leurs foyers, sous les ordres de Henri de Flandre, pour envahir l'Artois. Repoussées par la garnison française qui gardait le pont d'Estaire, elles franchirent la Lys à Merville, et, le 14 août, elles mirent le siége devant Béthune. Les sergents français, auxquels avait été confiée la défense de Béthune, étaient nombreux. Un chevalier de la châtellenie de Lille, nommé Godefroi d'Annequin, les commandait, et dès le commencement du siége il se distingua par son courage. Il s'était caché dans un bois près de la ville, tandis que les Flamands s'approchaient, et avait même fait incendier les faubourgs de Béthune pour augmenter leur confiance. En effet, il arriva que les chefs de l'armée flamande pensèrent que c'était leur avant-garde qui les avait précédés pour brûler les faubourgs, et ils s'avançaient imprudemment, croyant n'avoir rien à redouter, quand les Français parurent tout à coup et s'élancèrent dans les rangs de leurs adversaires surpris, qui ne se rallièrent qu'après avoir éprouvé des pertes importantes. Deux jours après, les Flamands voulurent se venger en escaladant les remparts de la ville, mais leurs efforts ne furent pas couronnés de succès. L'assaut dura du matin jusqu'au soir, et lorsqu'ils se virent réduits à cesser de combattre, plusieurs chevaliers flamands avaient été blessés: Henri de Flandre lui-même avait été atteint d'un trait en cherchant à donner aux siens l'exemple du courage.
Une expédition dirigée vers Lillers ne fut pas plus heureuse: les Flamands y perdirent cent chariots et cinq cents hommes. De graves dissensions avaient éclaté entre les milices de Bruges et celles du Franc, et Godefroi d'Annequin parvint, grâce au désordre qui régnait dans leur camp, à brûler leurs tentes. Ce dernier échec acheva de décourager les assistants; ils détruisirent leurs machines de guerre, et se replièrent vers Merville.
Cependant Edouard III avait appris que l'armée flamande avait franchi la Lys et avait pris immédiatement toutes ses mesures pour aller réunir ses forces à celles que lui amenait Henri de Flandre. Le 16 août il envoya ses chevaucheurs piller Arpajon, comme si son intention était de poursuivre sa marche vers la Guyenne; mais dès qu'il eût été instruit que le roi de France, trompé par son mouvement, avait traversé la Seine à Paris avec toute son armée pour se porter vers Bourg-la-Reine, il fit rétablir en grande hâte le pont de Poissy, et le lendemain il passa l'Oise à Beaumont. Les Anglais n'avaient point de chariots; ils avaient chargé tous leurs approvisionnements sur les chevaux qu'ils avaient enlevés dans les prairies de la Normandie, et s'empressaient de profiter de l'éloignement de leurs ennemis pour se dérober aux dangers qui les menaçaient.
Au premier bruit du mouvement du roi d'Angleterre, Philippe de Valois avait ordonné à ses maréchaux de s'avancer vers l'Oise; il espérait encore atteindre les Anglais dans leur retraite, à travers un pays couvert de villes et de châteaux depuis Poissy jusqu'à Béthune. Les chevaliers français poussaient si vivement leur marche qu'ils faisaient dix lieues chaque jour, et dès le 20 août Philippe de Valois les avait précédés à Amiens.
La position d'Edouard III devenait critique. Arrêté à Pont-Rémy par les hommes d'armes du roi de Bohême, il se trouvait rejeté vers Saint-Valéry entre la mer et l'embouchure de la Somme. Tous les ponts étaient gardés, et Godemar du Fay, qui s'était signalé en 1340 par la défense de Tournay, occupait, avec mille hommes d'armes et cinq mille fantassins génois, le gué de la Blanche-Taque, vis-à-vis du bourg de Noyelles. Ce fut de ce côté qu'Edouard III se dirigea, après avoir confié à Wulfart de Ghistelles le soin de protéger son mouvement en s'emparant d'Argies. Il n'ignorait point que les Français s'approchaient, et ordonna aussitôt à son avant-garde de forcer le passage. Tous ses chevaliers rivalisaient de courage et d'ardeur; ils attaquèrent si vaillamment les compagnons de Godemar du Fay qu'ils vengèrent leurs revers au siége de Tournay et les forcèrent à leur abandonner le rivage. Le combat avait été long toutefois, et les Anglais avaient à peine réussi à traverser la Somme lorsque la marée qui montait rapidement les sépara de l'armée française qui se montrait déjà sur la rive opposée du fleuve.
Cependant Edouard III venait d'entrer dans le Ponthieu. Peut-être quelque doute secret sur la justice de ses prétentions l'avait-il empêché de livrer bataille entre la Seine et l'Oise; il n'hésita plus dès qu'il eut atteint une province qui était le légitime héritage de sa mère, et plaça son camp près de la forêt de Crécy en annonçant qu'il attendrait les Français. Les trois corps que formait son armée dans sa retraite s'étaient réunis; mais épuisés par de fréquentes escarmouches et leur longue marche depuis le Cotentin jusqu'à la Picardie, ils ne présentaient qu'un nombre peu considérable de combattants: car l'on y comptait à peine sept cents hommes d'armes et deux mille archers.
Le roi de France avait passé la Somme à Abbeville et s'était hâté de se porter vers Saint-Riquier. L'oriflamme avait été déployée et il s'avançait précipitamment entouré de ses plus illustres barons: on distinguait près de lui le duc de Lorraine, les comtes d'Alençon, de Flandre, de Namur, de Blois, d'Auxerre, de Sancerre, de Saint-Pol, d'Aumale, d'Harcourt, de Sarrebruck, le roi de Bohême, «qui n'avoit mie oublié les chemins de France,» et le noble sire de Beaumont, Jean de Hainaut, qui, cédant aux prières de son gendre Louis de Blois, avait renoncé à l'amitié d'Edouard III pour servir la cause française avec le même dévouement. Toutes les routes étaient couvertes d'écuyers et de sergents qui faisaient retentir leurs cris de guerre. Ce fut le samedi 26 août 1346, vers midi, que cette innombrable armée parut à l'extrémité de la gorge étroite où les Anglais s'étaient retranchés devant la forêt de Crécy.
D'un côté, l'on apercevait une multitude de chevaliers qui galopaient en désordre afin de combattre tous au premier rang, et derrière eux cent mille hommes de milices communales; de l'autre, une faible troupe de bannerets anglais, attendant avec sang-froid le signal du combat au milieu de leurs archers couchés sur le gazon. Ici, l'agitation et le tumulte révélaient une confiance aveugle dans la victoire; plus loin, le silence cachait, sous les dehors d'une patiente résignation, une ardeur belliqueuse qu'encourageaient la parole et l'exemple d'Edouard III.
En vain quelques chevaliers, instruits par une longue expérience, engagèrent-ils Philippe de Valois à donner à ses hommes d'armes le temps de se ranger en bon ordre et le repos dont ils avaient besoin. Impatient de recueillir l'honneur d'un triomphe dont il se croyait assuré, il rejeta leurs conseils et ordonna aux arbalétriers génois de se porter en avant.
De nombreuses troupes de corbeaux, planant dans les airs, semblaient déjà par leurs croassements sinistres appeler l'heure du carnage, et le ciel s'était couvert de nuées épaisses qui interceptaient les rayons du soleil. Soudain un effroyable coup de tonnerre les entr'ouvrit et des torrents de pluie en descendirent sur les deux armées. Les Gallois s'étaient prudemment hâtés d'envelopper leurs arcs, mais les mercenaires génois qui s'étaient déjà avancés dans la plaine n'avaient pu prendre le même soin de leurs armes et la plupart ne réussissaient point à bander les cordes humides de leurs arbalètes. Les traits qu'on leur lançait augmentaient leur désordre. Lorsque les barons français virent que l'avant-garde hésitait dans son mouvement et semblait prête à reculer, ils ne purent retenir un cri d'indignation, et Philippe de Valois s'écria lui-même à haute voix: «Or tôt, tuez toute cette ribaudaille, car ils nous empêchent la voie sans raison.» A ces mots, tous les chevaliers lancèrent leurs chevaux au milieu des Italiens, qu'ils frappaient de leurs épées, mais ils se voyaient eux-mêmes décimés par leurs ennemis cachés derrière leurs retranchements. «Et toujours traioient les Anglais, dit Froissart, en la plus grande presse, qui rien ne perdoient de leur trait; car ils empalloient et féroient parmi le corps ou parmi les membres, gens et chevaux qui là chéoient et trébuchoient à grand meschef.» Villani a soin de remarquer que la même faute avait, quarante-quatre années auparavant, causé la destruction d'une autre armée française sous les murs de Courtray.
Le roi de France était le témoin des revers de son armée. Il demanda conseil à Jean de Hainaut sur ce qu'il fallait faire, et bien que celui-ci, jugeant la bataille perdue, l'engageât à se retirer, il résolut de s'élancer dans la mêlée afin de rétablir, s'il en était temps encore, les chances du combat. Il venait d'apercevoir, au sommet d'une colline, les bannières du comte d'Alençon et du comte de Flandre, qui avaient tourné la position occupée par les archers anglais et assaillaient impétueusement les hommes d'armes commandés par le prince de Galles. Le comte de Flandre se signalait surtout par son courage: il pressait de plus en plus vivement les Anglais, qui n'étaient plus protégés par leurs palissades. Un historien raconte même qu'il parvint un instant à s'emparer du prince de Galles, mais les comtes de Northampton et d'Arundel se précipitèrent aussitôt à son secours et le délivrèrent. La lutte était opiniâtre et le succès semblait douteux. Un chevalier nommé Thomas de Norwich courut prévenir Edouard III du péril qui menaçait son fils. «Messire Thomas, répliqua le roi d'Angleterre, retournez vers ceux qui vous ont envoyé, et dites-leur que je leur mande qu'ils laissent l'enfant gagner ses éperons.» Ces paroles ranimèrent le courage des Anglais, et comme Edouard III l'avait annoncé, l'honneur de la journée resta au prince de Galles.
Philippe de Valois avait vu s'abaisser les bannières des comtes de Flandre et d'Alençon sans avoir réussi à les rejoindre. Le désordre de la mêlée s'accroissait rapidement autour de lui. Des sergents, recrutés dans le pays de Cornouailles, pénétraient au milieu des chevaliers français avec de grands sabres dont ils frappaient tous ceux qui étaient renversés. Le coursier du roi de France fut percé de traits, mais Jean de Hainaut releva Philippe de Valois, et, l'ayant placé sur un autre cheval qu'il saisit par le frein, il l'emmena «comme par force» du champ de bataille, pour aller chercher un refuge au château de Broie.
Parmi les plus illustres chevaliers qui secondèrent le comte de Flandre dans son attaque, se trouvait le roi de Bohême. Il avait été en 1337 chargé de plusieurs missions importantes en faveur de Louis de Nevers. Devenu vieux et aveugle, il n'avait point hésité à soutenir, les armes à la main, cette cause qu'il avait déjà servie de ses conseils, et on le trouva le lendemain gisant au milieu de ses compagnons, tous les chevaux liés par le frein, celui du roi un peu plus avant, parce qu'il avait voulu être le premier «à férir un coup d'épée, voire trois, voire quatre.»
Près de là, on retrouva aussi le corps sanglant du comte de Flandre. Sa mort avait été le signal de la défaite des Français, dans cette triste journée où ils perdirent quatre-vingts bannerets, douze cents chevaliers et trente mille sergents, et bien qu'il eût pénétré plus avant que personne au milieu des Anglais, on racontait que, loin d'avoir succombé sous leurs coups, il avait été la victime d'une trahison.
Le comte de Flandre et le roi de Bohême descendaient tous les deux de Marguerite de Constantinople: le premier, par Gui de Dampierre; le second, par Baudouin d'Avesnes. Oubliant les démêlés qui avaient divisé leurs aïeux sous le règne de Philippe-Auguste, ils ne s'étaient réunis sous Philippe de Valois que pour partager les mêmes malheurs et le même trépas.