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Histoire de Corse

VI LE SIÈCLE DE GIUDICE

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État de la Corse pendant le Moyen Age.—Bonifacio et les seigneurs de Cinarca.—Giudice.—Premières expéditions des Génois en Corse.

Au XIIIᵉ siècle seulement commence l’histoire des Corses; jusqu’ici, nous n’avons pu étudier l’île que dans ses rapports avec l’étranger. Nous touchons à l’époque où la Corse se fait connaître elle-même et où la légende cède le pas à l’histoire. Ce n’est pas que les monuments soient nombreux, mais ils sont précis et d’une authenticité indiscutable; ils appuient la chronologie à des bases solides, restituent aux personnages traditionnels leur identité parfois discutée, fournissent à la géographie féodale des éléments de reconstitution, et, en se reliant à la documentation externe, permettent d’apprécier le contre-coup des événements qui ont fait peser dans l’île leur lourde influence.

État de la Corse pendant le Moyen Age.—Depuis le IXᵉ siècle, une double tendance s’était manifestée en Europe: la disparition des hommes libres dans la vassalité ou le servage, et l’absorption des petites propriétés dans la grande propriété. La Corse non incorporée à l’empire d’Occident, ainsi que la Sardaigne plutôt abandonnée qu’arrachée à l’empire byzantin, échappent aux mœurs nouvelles importées par les Germains ou du moins ne les subissent que sous une forme atténuée. En Occident comme en Orient, en effet, dès le IXᵉ siècle, on se fait esclave ou volontairement, ou parce que les lois condamnent à la vente de leur corps ceux qui ne peuvent s’acquitter de leurs dettes. Les charges auxquelles sont soumis les hommes libres et surtout le service militaire, triomphent des dernières répugnances du peuple à sacrifier sa liberté. En Corse, rien de semblable, le serf volontaire est l’exception; la sobriété de l’insulaire, sa nature indépendante et guerrière le mettent à l’abri de toute aliénation de sa personne. Il est donc peu probable que le servage ait beaucoup pesé sur les Corses, et si on voit s’opérer aux IXᵉ, XIIᵉ et XIIIᵉ siècles des ventes d’esclaves corses, on doit supposer qu’ils appartiennent à des familles de captifs musulmans.

On a déjà fait observer d’ailleurs que dans tous les patrimoines de Saint-Pierre, le servage était moins arbitraire et moins barbare que partout: en Sardaigne, dit M. Amat de San-Filippo, les questions entre patrons et serfs étaient tranchées par les tribunaux.

A côté des trois clans qui se partageaient l’île s’était élevée une féodalité autochtone dont il est permis de soupçonner les commencements. Nous avons vu plus haut combien l’aristocratie italienne goûtait les dignités en usage dans la hiérarchie byzantine et de quel attrait étaient revêtus ces titres de consuls et surtout de juges (αργοντες) réservés d’abord aux seuls fonctionnaires.

L’influence des usages administratifs et même de la langue de Byzance dans les îles méditerranéennes n’est plus à démontrer. En Sardaigne, au XIᵉ siècle, les juges-souverains de Cagliari se donnaient encore le titre d’archonte et conservaient sur leurs sceaux les caractères helléniques. Au XIIᵉ siècle, Grégoire VII adressait une bulle aux clercs, consuls majeurs et mineurs de la Corse. Quant au titre de juge, il précéda dans les deux îles toutes les qualifications féodales. Lorsque Byzance affaiblie, isolée de ses dernières possessions occidentales, se trouva dans l’obligation de renoncer à y envoyer des fonctionnaires, les indigènes qui purent s’élever au-dessus de leurs compatriotes, usurpèrent leurs fonctions et, croyons-nous, se parèrent de leurs titres pour en imposer davantage. En Sardaigne, les monuments confirment cette opinion; en Corse, ils apparaissent trop tard pour la justifier, mais le souvenir des juges est assez souvent évoqué dans la chronique corse pour faire admettre qu’avant de se qualifier seigneurs et gentilshommes, les puissants de l’île aient pris une qualification à laquelle les masses étaient habituées. Giovanni della Grossa cite à plusieurs reprises des juges qui se firent seigneurs et parvinrent à rendre leurs fonctions héréditaires.

Ce n’était cependant pas chose aisée, car nous verrons qu’en Corse, le droit héréditaire à l’autorité est presque toujours contesté. Le fief passe péniblement à ses héritiers naturels; l’autorité suprême ne se transmet jamais. Aucune constitution n’assure au chef du jour une prépondérance certaine pour sa race. Tous les Corses aspirent au pouvoir, et les plus forts l’arrachent tour à tour au caprice de l’opinion populaire qu’actionne tout un rouage de volontés unies par des intérêts trop immédiats pour être stables. Ces rouages constituent le clan dont l’organisation ne permit pas au système féodal de s’imposer dans toute sa rudesse germanique. Ainsi que les cités italiennes, et plus encore qu’elles, la Corse paraît avoir toujours eu dans ses rangs inférieurs des hommes libres en quantité suffisante pour composer une tierce classe peu différente des deux autres auxquelles elle est souvent unie par les liens du sang. Dans un pays où la femme est tenue dans un état constant d’infériorité, l’amie (comme on dit alors) presque toujours accueillie, du moins supportée par la femme légitime, ne souffre pas plus de sa maternité irrégulière que son fils n’aura à rougir de sa bâtardise. Les parentés s’étendent donc très loin, et ni les richesses, ni l’éducation n’opposant de barrière au mélange des classes, tous les hommes peuvent se croire égaux. Aucune hiérarchie, aucun ordre social ne faisant de la féodalité un corps constitué, la Corse échappe aux progrès inhérents à toute organisation même défectueuse, et nourrit uniquement le sentiment de l’indépendance individuelle. C’est pourquoi les clans corses n’ont jamais pu concevoir les unions patientes et fertiles qui, à Gênes, donnèrent naissance aux alberghi. Dans l’albergo, l’intérêt général ignore les soifs individuelles de ses membres, alors que la famille corse ne vise qu’à satisfaire des ambitions. C’est la plus violente et la plus appuyée par le chiffre de ses partisans qui triomphera: les alliances ont pour principal objet d’en augmenter le nombre. Une femme qui compte vingt frères ou cousins germains est un beau parti, même pour un Cinarchese.

Lisons les chroniques, nous y verrons que le vassal, à la fois soldat et pasteur, ignore la glèbe, car le seigneur est rarement assez puissant pour l’y maintenir. Dès qu’il se sent opprimé, il se révolte, s’il ne peut espérer se faire seigneur lui-même. Il sait qu’un homme robuste et sachant manier le fer trouvera toujours bon accueil; les inimitiés des chefs lui procureront un appui et un soutien. Le pouvoir natif du feudataire est très limité: trop de frères, trop de bâtards surtout, partagent son patrimoine et ses ambitions. Le vassal, ne l’oublions pas, est souvent apparenté au seigneur, il vit de la même existence que lui et, comme lui, porte des armes offensives et défensives; il trouvera toujours asile dans les villages libres qu’administrent leurs consuls ou leurs gonfaloniers. La seule loi est la force qui se manifeste surtout par le nombre des clients accourus volontairement ou attachés au chef par les liens du sang. Encore cette loi n’est-elle pas absolue: la nature du pays, hérissé de montagnes, couvert de maquis, protège l’isolé contre la masse, refrène et limite l’autorité, encourage les rébellions et maintient la Corse dans un état d’anarchie plus désastreux pour son progrès que les pires tyrannies.

La tradition insulaire conserva, du gouvernement des Pisans, le meilleur souvenir: «Leurs juges, dit Giovanni della Grossa, savaient se concilier l’affection des grands, de la classe moyenne et du peuple, parce qu’ils maintenaient seigneurs, gentilshommes, gens du peuple et autres dans le rang qui leur convenait. Cette paix et cette union profonde firent oublier les malheurs des temps passés; on bâtit ces belles églises qui sont aujourd’hui les plus anciennes, des ponts superbes et beaucoup d’autres édifices d’une architecture remarquable et d’un art singulier dont quelques-uns subsistent encore aujourd’hui.»

Il est certain que le gouvernement ecclésiastique des Pisans ne pouvait qu’adoucir la condition des classes populaires et surtout des serfs de corps—s’il en subsistait. Dans tous les pays d’Occident, aux temps les plus durs de la féodalité, le fait de devenir le serf d’un évêque ou d’une grande abbaye était considéré comme une grande amélioration de sort. Mais les abus ne tardèrent pas à paraître. La féodalité ecclésiastique s’implanta dans les mœurs et emprunta à l’autre jusqu’à ses caractères de transmission héréditaire. Les bénéfices passent du père au fils. En Corse, un prêtre commence presque toujours la fortune d’une famille. C’est, d’après les chroniques, le cas des Cortinchi, ce sera au XVᵉ siècle celui de la puissante maison d’Omessa dont les chefs, prélats batailleurs, partageront les bénéfices entre leurs fils naturels. Un prêtre violent, Abram de Belgodere, à la même époque, relèvera en Corse la famille abaissée des marquis et contraindra les moines de Portovenere à restituer une part des biens abandonnés par la faiblesse des Obertenghi dont il revendique l’héritage pour le laisser à ses bâtards. On pourrait multiplier les exemples; il va de soi que c’est par une aristocratie religieuse que le pape voulait faire diriger la Corse, aristocratie de vertu, de discipline et surtout de soumission à l’Église; or, l’abbaye qui fut la plus favorisée en Corse, qui y recueillit le plus de bénéfices, «était, au dire de Grégoire IX (1231), complètement dépravée et souillée de tous les vices des moines».

Bonifacio et les seigneurs de Cinarca. Giudice de Cinarca.—Maîtres de Bonifacio, les Génois tentèrent de s’attacher, par des moyens conciliants les plus puissants d’entre les féodaux. Ce fut ainsi que les seigneurs de Cinarca et les Biancolacci furent amenés à signer des traités d’alliance avec les Bonifaciens. Soit mauvaise foi de la part des contractants, soit désobéissance du fait de leurs vassaux, ces pactes furent fréquemment rompus. La plus ancienne de ces conventions est de 1222. Le 5 septembre, Opizzo de Cinarca, chevalier, et Guglielmo Biancolaccio se font admettre ensemble au nombre des citoyens de Bonifacio. Ils s’engagent à aider ladite commune contre ses ennemis, et à se tenir à la disposition du podestat et des consuls de Gênes, sans toutefois que cet engagement puisse porter en quoi que ce soit préjudice à leurs droits. Nous sommes déjà dans la seconde phase de l’histoire des communes. Il n’y a pas un siècle qu’elles se faisaient confirmer leurs privilèges par les seigneurs; maintenant elles se les attachent par les liens d’une bourgeoisie honoraire, sans toutefois attaquer encore leur autorité: ces actes sont des accords de puissance à puissance; dans peu, nous verrons en Corse, comme en Ligurie, les seigneurs reconnaître la suzeraineté de la commune.

Par la suite, les relations des Génois et des Corses sont souvent tendues. A ces derniers, les habitants de Bonifacio reprochent de se livrer à de fréquentes excursions sur les territoires qu’ils cultivent, d’y faire la maraude, de piller leurs bestiaux, et d’incendier les habitations de leurs alliés. Des traités de paix interviennent, mais ils sont violés généralement par les Corses ou par les Génois l’année même de leur adoption.

Mais la division régnait entre différentes branches des Cinarchesi et des Biancolacci. Guglielmo de Cinarca fut assassiné par ses propres neveux qui s’emparèrent de ses biens au détriment de ses héritiers légitimes. Ceux-ci étant en bas âge, la vendetta fut tardive; elle n’en fut pas moins énergique, les meurtriers à leur tour trouvèrent la mort sous les coups de Sinucello, fils de Guglielmo, qui en sacrifiant ses cousins aux mânes de son père, s’imposa comme le seul seigneur du territoire cinarchese en attendant qu’il se rendît maître de la Corse tout entière. Sous le nom de Giudice (Juge) qu’il adopta, Sinucello fut le premier Corse dont les gestes imposèrent le souvenir à la postérité. «Ce fut, dit avec raison Ceccaldi, l’un des hommes les

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La Corse. Figure allégorique du Vatican (1585). Carte de la Corse au XVIᵉ siècle (auteur anonyme). (Bibl. Nat. de Paris.) Pl. IV. Corse.

plus remarquables qui aient jamais existé dans l’île.»

Bien que les historiens insistent sur la constance de Giudice envers les Pisans, celui-ci semble s’être déclaré, dès son arrivée en Corse, le vassal de la commune de Gênes dont il reconnut la suzeraineté pendant la plus grande partie de sa vie. En 1258, il fit avec les Bonifaciens un premier traité d’alliance qui fut strictement observé jusqu’en 1277. A cette époque, une ambassade génoise vint à Propriano lui reprocher en termes fort mesurés de n’en avoir pas strictement observé les conventions. On lui faisait grief seulement d’employer à son usage des salines appartenant aux Bonifaciens et d’avoir laissé élever une forteresse sur un emplacement relevant du district de Bonifacio: «La Commune, dirent les ambassadeurs, se refuse à croire les crimes dont on vous a chargé, vous, Giudice de Cinarca, citoyen génois, dont les ancêtres ont toujours été considérés par la Commune comme des fils; aussi ne veut-elle pas agir envers vous comme envers un étranger; les chefs des anciens nous ont envoyés à vous pour apprendre la vérité de votre bouche, car si les accusations portées étaient vraies, la Commune, prenant en considération votre fidélité et celle de vos ancêtres, vous traiterait en fils, conformément à la parole divine qui dit: «Si ton fils pèche, avertis-le». Ils lui représentaient en outre qu’il n’avait aucun droit sur le district de Bonifacio, mais que, s’il croyait en avoir, c’était devant la commune de Gênes qu’il devait les faire valoir.

Giudice accueillit l’ambassade assez froidement; cependant après avoir laissé écouler plus d’une année, il consentit à renouveler entre les mains du podestat de Bonifacio l’hommage de 1258 (1278). En 1280, il stipula un nouvel accord avec les Bonifaciens; mais il montra par son langage qu’il n’entendait plus être traité en vassal: «Autrefois, dit-il, le district de Bonifacio était une véritable caverne de voleurs: les seigneurs de Cagna, de Biscaglia, de Corcano, d’Attala, d’Arescia et les Biancolacci en étaient les maîtres, et la commune de Gênes n’y pouvait rien. Ils volaient mes vassaux, dérobaient mes bestiaux et ceux des Bonifaciens. Tous ceux qui habitent Bonifacio depuis longtemps, savent qu’aujourd’hui, grâce à Dieu et à ma vigilance, ils peuvent dormir et reposer sans crainte... désormais, si les Bonifaciens ont à lutter contre des ennemis, je serai leur pasteur et leur défenseur.»

Cette déclaration confirme le récit des chroniqueurs qui narrent en appuyant sur les moindres circonstances les luttes de Giudice contre les autres féodaux corses. Il est probable que le bon accueil que trouvèrent auprès de la Commune plusieurs d’entre eux, les Salaschi, les Cortinchi, et les petits-fils des assassins de son père, indisposèrent Giudice contre Gênes, et que son mécontentement se traduisit par une véritable invasion du district de Bonifacio.

La guerre éclata, les troupes génoises débarquèrent. Après trente jours de lutte, Giudice, blessé à la suite d’une chute de cheval, dut aller demander des secours aux Pisans. Les Génois sommèrent ceux-ci de livrer le vassal rebelle. Les Pisans répondirent que, Giudice étant leur propre vassal, ils étaient décidés, non à l’abandonner à ses ennemis, mais au contraire à lui prêter assistance. Giudice, en effet, bien qu’il eût été armé chevalier jadis par Giovanni Boccanegra, capitaine du peuple de Gênes, avait rendu hommage aux Pisans. Avec l’aide de ceux-ci, Giudice rentra en Corse et chassa sans peine les Génois des postes qu’ils occupaient. Les deux républiques aigries l’une contre l’autre par une longue rivalité, exaspérées par des torts réciproques, armèrent des flottes considérables qui se rencontrèrent à la Meloria le 5 août 1284. Cinq mille Pisans périrent, onze mille furent faits prisonniers. «Pour voir Pise, disait-on alors, il faut aller dans les prisons de Gênes.» Gênes triomphante s’assurait l’empire des mers, mais la victoire lui coûtait cher. «Il y eut en cette année, dit frère Salimbene qui écrivait trente ans plus tard, plus de larmes et de gémissements à Gênes et à Pise que jamais depuis jusqu’à nos jours.»

Le 3 avril 1288, les bases d’un traité de paix furent proposées à la commune de Pise par ses citoyens captifs. Les Pisans devaient s’engager à soumettre Giudice qui avait reconquis son indépendance et à supporter tous les frais des nouvelles expéditions. Pise affaiblie ne put que souscrire à des conditions d’où dépendait la liberté de ses plus éminents citoyens. La paix fut signée le 15 avril 1288 et Gênes décida sur-le-champ d’en faire exécuter les clauses. En vain, le chroniqueur Jacopo D’Oria, dont la famille possédait des biens en Corse, tenta de dissuader ses compatriotes d’une entreprise qui les poussait «au devant d’un abîme». «Si les Génois, dit Pertz, avaient suivi ses conseils, ils auraient épargné à la République des trésors engloutis pendant cinq siècles sans résultat.»

Gênes ajourna cependant l’ouverture de la campagne au printemps de l’année suivante. Au mois de mai 1289, les troupes génoises, sous les ordres de Luchetto D’Oria, débarquèrent à Propriano. Giudice surpris, se retire dans la montagne avec quelques partisans, alors que ses ennemis et plusieurs de ses parents se groupent autour du général génois et lui rendent hommage. Luchetto, qui prend le titre de vicaire général en Corse pour la commune de Gênes, s’empare des châteaux de l’Au-delà-des-Monts. A Aleria, l’évêque, Orlando Cortinco, lui ouvre les portes de la ville, et sa campagne n’est plus désormais qu’une promenade au cours de laquelle seigneurs et communes lui font leur soumission. Aux premiers, il demande des otages, dans les villages il nomme des gonfalonniers ou syndics. Il rend la justice, tranche les différends entre familles, en un mot fait en toutes circonstances acte de suzerain.

Giudice, alors, voyant son parti diminuer de jour en jour, envoya proposer à Luchetto D’Oria de faire sa soumission, offrant de marier à Gênes une de ses filles. Dans une entrevue qui eut lieu à Faona, les deux adversaires jetèrent les bases d’une trêve qui devait durer jusqu’au carême. Giudice envoya à Gênes des ambassadeurs et reconnut, le 8 décembre, la suzeraineté de la Commune; mais quelques jours après, ses envoyés revinrent sans avoir pu accomplir leur mission. Dans une entrevue qu’il eut avec Luchetto, Giudice lui fit remarquer ironiquement qu’il avait tort de compter sur ses alliés insulaires et lui cita le proverbe: «Qui se fie à un Corse a la tête sur un précipice». La guerre recommença, mais Luchetto D’Oria, malade, dut s’embarquer pour Gênes, laissant le commandement à son frère Inghetto. Jacopo D’Oria constate amèrement alors «que la dépense de vingt-cinq mille livres nécessitée pour les frais de la campagne, a été stérile, et que les seigneurs corses continuent à recevoir Giudice chez eux et à le considérer comme leur chef et souverain».

Au mois de juillet 1290, Nicolò Boccanegra débarqua en Corse à la tête de quelques troupes génoises. Il ravagea Ornano, Istria et la plaine de Talavo, mais une épidémie l’obligea à se retirer à Bonifacio. Privé de ses soldats malades, il fit appel aux bourgeois et recommença la campagne secondé par les cousins de Giudice. L’expédition fut malheureuse: battu par les Corses, il dut bientôt retourner à Gênes, laissant Giudice maître sans conteste de l’île. Celui-ci ne reconnut désormais que la suzeraineté des Pisans: aussi Gênes imposa-t-elle le bannissement de Giudice parmi les clauses principales de la trêve de trente ans conclue avec Pise le 31 juillet 1299. «Les syndics de la commune de Pise s’engagent solennellement à bannir Giudice de Cinarca, sa femme, ses filles, ses fils, les femmes de ses fils, ses descendants de tout sexe, qu’ils soient issus ou non de légitime mariage; à leur interdire tout séjour à Pise ou sur le territoire même de la commune de Pise.»

On ne saurait dire si cet article reçut un commencement d’exécution. On sait seulement qu’il fut annulé par le traité définitif du 24 juin 1331. Giudice était mort environ depuis vingt-cinq ans.

Giovanni della Grossa et Pietro Cirneo racontent, avec de longs détails, les guerres que Giudice soutint contre Giovanninello Cortinco de Loreto. Une querelle de valets, dans laquelle les deux seigneurs étaient intervenus, avait, au dire des chroniques, fait naître cette longue inimitié qui survécut longtemps aux chefs des deux factions. En effet, lorsqu’au XVᵉ siècle, Gênes partage en Corse le commandement entre deux gouverneurs, il est bien entendu que l’un patronnera le parti de Giudice, l’autre celui de Giovanninello.

Ainsi que l’avoue le chroniqueur D’Oria, lui-même, les campagnes des Génois en Corse ne firent qu’interrompre le long règne de Giudice dont l’autorité s’imposa pendant toute la seconde moitié du XIIIᵉ siècle. La tradition veut que cette autorité ait été judicieuse et bienfaisante. Le comte Giudice de Cinarca (car il avait pris ce titre ainsi qu’en témoigne un document pisan) s’appliqua à faire régner partout la justice. Suivant la Chronique, il fixa, dans une consulte générale tenue à la Canonica di Mariana en 1264, les pouvoirs des seigneurs, et permit d’en appeler de leurs sentences à son tribunal. Les impôts furent limités: chacun suivant sa fortune dut payer une, deux ou trois livres de Gênes; dans les pays féodaux, les sommes perçues étaient partagées entre les seigneurs et Giudice; dans les autres localités, il percevait pour son compte la totalité de l’impôt. «Il s’appliqua, dit Ceccaldi, à donner la paix à la Corse et à la gouverner avec modération et justice.»

La tradition rapporte que Giudice devenu vieux confia la garde de ses châteaux à ses fils naturels: Arrigo, Arriguccio, Salnese et Ugolino devenus ainsi seigneurs d’Attalà, de la Rocca, d’Istria et de la Punta di Rizeni, et tiges des familles féodales de ces noms. La trahison de Salnese d’Istria le livra aux Génois: enfermé dans la prison de la Malapaga, à Gênes, il y mourut âgé de près de cent ans. Un historien français contemporain, le Templier de Tyr, secrétaire de Guillaume de Beaujeu, confirme par son témoignage le récit des chroniqueurs. Après avoir parlé d’un «grand seigneur d’une isle qui a nom Corse, qui se disait Juge de Chinerc et qui, homme de la commune de Gênes, se fit homme de la commune de Pise», rapporte comment «les Pisans abandonnèrent le Juge de Chinerc de Corse, lequel vint à la merci de la commune de Gênes qui le tint en prison avec Pisans et Vénitiens, et mourut après ledit Juge de Chinerc».

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