LE PROMÉTHÉE MODERNE.
Jules Saladin translation
DÉDIÉ A WILLIAM GODWIN,
AUTEUR DE LA JUSTICE POLITIQUE, DE CALEB WILLIAMS, etc.
Par Mme SHELLY, sa nièce.
TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR J. S.***
Créateur, t'ai-je demandé de me tirer de l'argile pour me faire homme? T'ai-je sollicité de m'arracher du néant?
MILTON, Paradis perdu.
TOME TROISIÈME
PARIS,
CHEZ CORRÉARD, LIBRAIRE
PALAIS ROYAL, GALERIE DE BOIS, N.° 258.
1821
TABLE
CHAPITRE XVII CHAPITRE XVIII CHAPITRE XIX CHAPITRE XX CHAPITRE XXI CHAPITRE XXII CHAPITRE XXIII SUITE, PAR WALTON
FRANKENSTEIN, OU LE PROMÉTHÉE MODERNE.
CHAPITRE XVII
Après mon retour à Genève, les jours et les semaines s'écoulèrent sans que je pusse trouver le courage de recommencer mon ouvrage. Si je ne remplissais pas ma promesse envers le démon, j'avais tout à craindre de sa vengeance; cependant je ne pouvais surmonter l'horreur que m'inspirait l'affreux travail dont j'étais chargé. Je comptais avoir besoin, pour former une femme, de plusieurs mois d'une étude profonde et de recherches pénibles. J'avais entendu parler de quelques découvertes faites par un philosophe anglais, et dont il était nécessaire que j'eusse connaissance. Quelquefois je pensais à obtenir le consentement de mon père pour visiter l'Angleterre et m'instruire de ces nouvelles découvertes; mais je m'effrayais de toute espèce de retard, et je ne pouvais me résoudre à troubler la tranquillité qui commençait à rentrer dans mon âme. Ma santé, qui jusqu'alors avait décliné, était maintenant bien rétablie; et mon courage ne s'affermissait pas moins, lorsque je n'avais pas l'esprit frappé par le souvenir de ma malheureuse promesse. Mon père remarqua ce changement avec plaisir, et chercha le moyen de dissiper ce qui restait de ma mélancolie, dont les noirs accès revenaient de temps en temps, et troublaient le bonheur dont j'étais près de jouir. Dans ces moments je me renfermais dans la solitude la plus profonde. Je passais des journées entières sur le lac, dans une barque, seul, silencieux, et indifférent au spectacle des cieux comme au bruit des vagues; mais la vivacité de l'air, et l'éclat du soleil manquaient rarement de me rendre quelque tranquillité; et, à mon retour, j'accueillais mes amis avec un sourire plus agréable et un cœur plus gai.
Un jour, au retour d'une de ces promenades, mon père m'appela auprès de lui, et me parla ainsi:
«Je suis satisfait, mon cher fils, de remarquer que vous avez repris vos premiers amusements, et que vous semblez revenir à vous-même, quoique vous soyez toujours malheureux, et que vous évitiez encore notre société. Pendant quelque temps, je me suis perdu en conjectures pour en découvrir la cause; mais hier une idée m'a frappé, et, si elle est fondée, je vous conjure de me l'avouer. La réserve sur ce point ne serait pas seulement inutile, mais funeste à nous tous».
Cet exorde me fit trembler avec violence, mais mon père continua:
«J'avoue mon fils, que j'ai toujours envisagé votre mariage avec votre cousine comme le nœud de notre bonheur domestique, et la consolation de mes vieux jours. Vous l'avez été attachés l'un à l'autre depuis votre première enfance; vous avez étudié ensemble, vous paraissez même vous convenir entièrement de caractère et de goûts; mais l'expérience de l'homme est si aveugle, que ce qui me parait le plus propre à seconder mon projet, peut l'avoir entièrement détruit. Peut-être la regardez-vous comme votre sœur, sans désirer qu'elle devienne votre femme. Il est également possible que vous ressentiez de l'amour pour une autre personne, et qu'en même-temps vous pensiez être engagé d'honneur à votre cousine, et que ce combat de sentiments soit la cause de la douleur poignante dont vous êtes affecté».
—«Mon cher père, rassurez-vous, j'ai pour ma cousine une tendre et sincère affection. Je n'ai jamais vu de femme qui me parût aussi digne qu'Élisabeth, d'admiration et de tendresse. L'union dont vous me parlez, est l'espoir et le but de mon avenir».
—«Les sentiments que vous venez d'exprimer, mon cher Victor, me donnent plus de plaisir que je n'en ai éprouvé depuis quelque temps. Puisqu'il en est ainsi, nous serons certainement heureux, malgré le chagrin que nous causent les circonstances actuelles. Je veux surtout dissiper ce chagrin, qui parait s'être si fortement emparé de votre esprit. Ainsi, dites-moi si vous vous opposez à ce, que la célébration du mariage ait lieu sur le champ. Nous avons été malheureux, et depuis les derniers évènements nous sommes privés de cette paix journalière qui convient à mes années et à mes infirmités. Vous êtes plus jeune; mais je ne suppose pas qu'étant maître d'une fortune suffisante, vous trouviez dans un mariage contracté de bonne heure, un obstacle au projet de vous illustrer, et de vous rendre utile. Ne supposez donc pas que je veuille vous imposer le bonheur, ou que je m'afflige sérieusement d'un délai que vous proposeriez. Interprétez mes paroles avec candeur, et répondez-moi, je en conjure, avec confiance et sincérité».
J'écoutais mon père en silence, et je fus quelque temps sans pouvoir lui répondre. J'agitai rapidement une multitude de pensées dans mon esprit, et je fis mille efforts pour amener une conclusion. Hélas! la perspective d'une union prochaine avec ma cousine me remplissait d'horreur et d'épouvante. J'étais lié par une promesse solennelle, que je n'avais pas encore tenue; je n'osais pourtant pas la violer, car si j'avais cette témérité, je verrais fondre sur ma famille et sur moi-même les innombrables malheurs que nous réservait la vengeance du Démon. Accablé de ce poids affreux, pourrais-je supporter un jour de fête? Il fallait que mes engagements envers le monstre fussent remplis, et qu'il eût quitté ces lieux avec sa compagne, pour qu'il me fût permis de jouir en paix d'une union dont j'attendais le bonheur.
Je me souvins aussi de la nécessité, ou de voyager en Angleterre, ou de nouer une longue correspondance avec les philosophes de ce pays, dont les connaissances et les découvertes m'étaient d'un usage indispensable dans ma nouvelle entreprise; car l'ancienne méthode, pour obtenir l'intelligence désirée, était longue et peu satisfaisante. Je n'étais pas non plus mécontent d'un changement; j'étais charmé de pouvoir passer un an ou deux dans un autre pays, et de me distraire par de nouvelles occupations; absent de ma famille, il pouvait arriver, pendant ce temps, que je lui fusse rendu paisible et heureux par un évènement quelconque; ma promesse serait remplie, et le monstre éloigné; ou bien quelqu'accident aurait mis fin à sa vie, et terminé pour toujours mon esclavage.
Telles étaient mes rapides réflexions; elles dictèrent ma réponse à mon père. J'exprimai le désir de visiter l'Angleterre; mais, cachant les véritables motifs de cette demande, je mis en avant l'intention de voyager, et de voir le monde, avant de me fixer pour toujours dans les murs de ma ville natale.
Je pressai mon père avec ardeur, et j'en obtins facilement le consentement; car il n'existait pas sur la terre un père qui fût plus indulgent et moins despotique. Notre plan fut bientôt arrangé. J'irais à Strasbourg, où Clerval viendrait me rejoindre. Nous passerions quelque temps dans les villes de Hollande; nous ferions notre plus long séjour en Angleterre, et nous reviendrions par la France. Il fut convenu que ce voyage durerait deux ans.
Mon père, se plaisait à penser que mon union avec Élisabeth aurait lieu aussitôt après mon retour à Genève. «Ces deux années, disait-il, s'écouleront bien vite; mais au bout de ce temps, rien ne s'opposera à votre bonheur; et, en vérité, je désire vivement voir arriver le moment où nous serons tous unis, sans qu'aucune espérance ni crainte viennent troubler notre calme domestique».
—«Je suis content de votre arrangement, lui répondis-je; à cette époque, nous serons tous deux plus sages, et j'espère plus heureux que nous ne le sommes maintenant». Je poussai un soupir; mais mon père, dont l'âme était pleine de bonté, cessa de rechercher le secret de ma mélancolie. Il espérait que de nouvelles scènes et le plaisir; de voyager me rendraient le repos.
Je fis alors mes préparatifs de départ; mais j'étais poursuivi d'une idée qui me remplissait de crainte et d'agitation. Je laisserais, pendant mon absence, mes amis exposés aux attaques d'un ennemi dont je leur cachais l'existence, et qui s'irriterait sans doute en apprenant mon départ. Cependant, il avait juré de me suivre partout où j'irais: ne m'accompagnerait-il pas en Angleterre? Cette pensée était affreuse en elle-même, et en même temps consolante, puisqu'elle ne me laissait aucune inquiétude sur le compte de mes amis. J'étais au désespoir en pensant qu'il pût en être autrement. Mais, pendant tout le temps que je fus l'esclave de ma créature, je me laissais gouverner par les impulsions du moment; et, dans la situation où je me trouvais, j'étais intimement convaincu que le Démon me suivrait, et délivrerait ma famille du danger de ses machinations.
Je partis vers la fin du mois d'août, pour passer deux années d'exil. Élisabeth approuvait les motifs de mon départ, et regrettait seulement de n'avoir pas la même occasion d'enrichir son expérience et de cultiver son esprit; mais elle ne put s'empêcher de pleurer en me disant adieu, et elle me pria de revenir heureux et tranquille. «Nous dépendons tous de vous, dit-elle; et si vous êtes malheureux, nous le serons aussi».
Je me jetai dans la voiture qui devait m'emmener, sans savoir à peine où j'allais, et sans m'occuper de ce qui se passait autour de moi. Je me souvins seulement, et ce fut avec une amertume affreuse que j'y pensai, d'ordonner qu'on emballât mes instruments de chimie pour les emporter: car j'étais résolu à remplir ma promesse pendant mon absence, et à revenir libre, s'il était possible. Agité de tristes pensées, je passai devant un grand nombre de sites beaux et majestueux; mais, mes yeux étaient fixes et inattentifs. Je ne pensais qu'au terme de mes voyages, et à l'ouvrage qui allait m'occuper pendant ce temps.
Après quelques jours d'une complète indolence, j'arrivai à Strasbourg où j'attendis Clerval pendant deux jours. Il arriva. Hélas! quel contraste entre nous! Il s'animait à chaque scène nouvelle; il était content en admirant les beautés du soleil couchant, et plus heureux encore lorsqu'il le voyait se lever et commencer un nouveau jour. Il me montrait les variétés du paysage, et les diverses nuances du ciel. «Voilà ce qui s'appelle vivre, s'écriait-il; maintenant, je jouis de l'existence! mais toi, mon cher Frankenstein, pourquoi es-tu abattu et mélancolique»? Il est vrai que j'étais en proie à des pensées si tristes, que je n'apercevais ni l'étoile du soir, ni le lever du soleil dont les rayons dorés se réfléchissaient dans le Rhin.—Et vous, mon ami, vous trouveriez bien plus de plaisir à lire le journal de Clerval, qui observait-le pays avec l'œil du sentiment et du bonheur, qu'à écouter, mes réflexions. Moi, malheureux, j'étais poursuivi par une malédiction qui fermait tout accès à la joie.
Nous étions convenus de descendre le Rhin dans un bateau depuis Strasbourg jusqu'à Rotterdam, d'où nous devions nous embarquer pour Londres. Pendant ce voyage, nous passâmes devant un grand nombre d'îles couvertes de saules, et nous vîmes plusieurs villes superbes. Nous nous arrêtâmes un jour à Mannheim, et, cinq jours après notre départ de Strasbourg, nous arrivâmes à Mayence. Le cours du Rhin au-dessous de Mayence devient beaucoup plus pittoresque. Le fleuve court avec rapidité entre des montagnes, qui, sans être élevées, présentent une pente escarpée, et un aspect agréable. Nous vîmes un grand nombre de châteaux en ruine, placés sur les bords des précipices, et entourés de bois sombres, élevés et inaccessibles. Cette partie du Rhin présente un paysage singulièrement varié. Sur le même point, on voit des montagnes escarpées, des châteaux en ruines qui dominent des précipices effrayants, et le Rhin fangeux qui coule au bas avec rapidité; et au détour d'un promontoire, la scène est occupée par des vignobles florissants, par de vertes collines par les sinuosités d'un fleuve, et par des villes populeuses.
Nous voyagions à l'époque des vendanges, et nous étions accompagnés par les chants des villageois, pendant que nous descendions le courant. Malgré mon abattement, malgré l'agitation continuelle et pénible de mes sentiments, j'éprouvais encore du plaisir. Je m'étendis au fond du bateau, et les yeux, fixés sur le ciel azuré et sans nuages, je m'imaginai goûter un repos auquel depuis long-temps j'avais été étranger. Et si telles étaient mes sensations, qui pourra décrire celles de Henry? Il était, pour ainsi dire, transporté dans un pays de fées, et il jouissait d'un bonheur rarement accordé à l'homme. «J'ai vu, disait-il, les plus beaux sites de mon pays; j'ai visité les lacs de Lucerne et d'Uri, où les montagnes couvertes de neige descendent presque perpendiculairement sur l'eau, projetant une ombre sombre, impénétrable, et qui donnerait une apparence triste et mélancolique, si des îles voisines et couvertes de verdure n'étaient là pour réjouir l'œil de leur aspect. J'ai vu ce lac agité par une tempête, lorsque le vent élevait l'eau en tourbillons, et offrait une image de la fureur des flots dans le grand Océan; et les vagues se brisant avec violence contre le pied de la montagne, où le prêtre et sa maîtresse furent emportés par une avalanche, et où, dit-on, leurs voix sont encore entendues quand le vent cesse de souffler pendant la nuit. J'ai vu les montagnes du Valais et le pays de Vaud: mais cette contrée, Victor, m'enchante plus que toutes ces merveilles. Les montagnes du Switzerland sont plus majestueuses et plus étranges; mais il y a un charme incomparable dans les rives de ce fleuve délicieux. Vois ce château suspendu sur le précipice; cet autre dans l'île, presque caché parmi le feuillage de ces arbres charmants; vois maintenant ce groupe de villageois qui reviennent de leurs vignes, et ce village à moitié caché dans l'enfoncement de la montagne. Oh! certes, l'esprit qui habite et veille sur ce lieu, a une âme plus en harmonie avec l'homme, que ceux qui vivent sur le glacier, ou se retirent sur les pics inaccessibles des montagnes de notre pays».
Clerval, cher ami! même à présent, je trouve du charme à me rappeler tes paroles, et à m'arrêter sur l'éloge dont tu es vraiment digne. C'était un être formé dans la véritable poésie de la nature[1]. Son imagination hardie et enthousiaste était tempérée par la sensibilité de son cœur. Son âme était remplie d'affections ardentes, et son amitié était de cette nature dévouée et étonnante, dont le modèle, aux yeux du monde, n'existe que dans l'imagination; mais la sympathie même de l'homme ne pouvait satisfaire son esprit ardent. Il aimait avec ardeur les beautés de la nature, que les autres ne regardent qu'avec admiration.
Il aimait avec passion le bruit de la cataracte; il trouvait un attrait dans le rocher élevé, dans la montagne, dans le bois épais et mélancolique, dans ses couleurs et ses formes: ce sentiment, et cet amour, qui n'avaient pas besoin d'un charme plus éloigné, étaient entretenus par la pensée: car ce n'était pas à ses yeux qu'il devait, le plaisir qu'il éprouvait[2].
Et où est-il maintenant? Est-il perdu à jamais cet être doux et aimable? N'est-il plus cet esprit si fécond; si riche en pensées hardies et magnifiques, qui formaient un monde dépendant de la vie de celui qui le créait? N'existe-t-il plus que dans ma mémoire? Non, il n'en est pas ainsi; ta forme si divinement travaillée, et brillante de beauté, est déchue; mais ton esprit visite encore et console ton malheureux ami.
Pardonnez-moi d'épancher ainsi mon chagrin; ces vaines paroles ne sont qu'un léger tribut que je paie à la mémoire de l'incomparable Henry, mais elles adoucissent mon cœur, rempli de la douleur que me cause son souvenir. Je poursuis.
Au-dessus de Cologne, nous descendîmes dans les plaines de la Hollande, et nous résolûmes de faire en poste le reste de notre route; car le vent était contraire, et le courant du fleuve trop lent.
Notre voyage perdit ici l'intérêt qui s'attachait à un pays magnifique; nous fûmes en peu de jours à Rotterdam, d'où nous fîmes voile pour l'Angleterre. Ce fut le matin d'un jour serein, à la fin de septembre, que j'aperçus pour la première fois les rochers blanchâtres de la Grande-Bretagne. Les rives de la Tamise présentèrent une scène nouvelle; elles sont unies, mais fertiles, et bordées de villes, dont chacune réveille quelque souvenir. Nous ne pûmes voir le fort Tilbury sans penser à l'Armada Espagnole; nous vîmes aussi Gravesend, Woolwich, et Greenwich, lieux dont j'avais entendu parler, même dans mon pays.
Enfin nous aperçûmes les nombreux clochers de Londres, celui de Saint-Paul qui s'élève au-dessus de tous, et la Tour si fameuse dans l'histoire d'Angleterre.
CHAPITRE XVIII
Londres fut notre point de repos; nous résolûmes de rester, plusieurs mois dans cette ville étonnante et célèbre. Clerval désirait voir les hommes les plus remarquables de cette époque par leur talent ou leur génie; mais je n'y attachais qu'une importance secondaire; j'étais principalement occupé des moyens de recueillir les renseignements, dont j'avais besoin pour remplir ma promesse. Je profitai sur-le-champ des lettres d'introduction que j'avais apportées, et qui étaient pour les philosophes les plus distingués.
Si ce voyage avait eu lieu pendant mes jours d'étude et de bonheur, il m'aurait fait goûter un plaisir inexprimable; mais mon existence était traînante, et mon unique but, en visitant ces hommes célèbres, était de tirer parti de leurs connaissances, pour l'objet auquel ma destinée était liée d'une manière si terrible. La société était fatigante pour moi; mais seul, j'étais libre de contempler le ciel et la terre; la voix d'Henry adoucissait mes ennuis, et je pouvais ainsi m'abuser moi-même dans une paix passagère. Des visages gais et vifs, au contraire, ne pouvaient m'intéresser, et reportaient le désespoir dans mon cœur. Je voyais une barrière insurmontable placée entre mes semblables et moi; elle était scellée du sang de Guillaume et de Justine; et mon âme, en se retraçant ces évènements, éprouvait de mortelles angoisses.
Clerval m'offrait l'image de ce que j'étais autrefois; il était observateur, et il observait pour son expérience et son instruction. La différence qu'il remarquait dans les usages, était pour lui une source inépuisable d'instruction et d'amusement. Il était sans cesse occupé, et il n'était troublé dans ses plaisirs, que par mon air triste et abattu. Je tâchais de le lui cacher autant que possible, afin de ne pas le priver des plaisirs naturels pour celui qui entre dans un nouveau genre de vie, et qui n'est tourmenté par aucun souci, ni par des souvenirs amers. Je refusais souvent de l'accompagner, en prétextant un autre engagement, mais dans le fait pour rester seul. Vers cette époque, je me mis aussi à réunir les matériaux nécessaires pour ma nouvelle création: ce fut pour moi le supplice des gouttes d'eau, qui tombent une à une et continuellement sur la tête. Si ma pensée se portait sur ce travail, une profonde douleur s'emparait de moi; si une parole s'y rattachait par quelque allusion, mes lèvres étaient tremblantes, et mon cœur palpitant. Nous avions déjà passé quelques mois à Londres, quand nous reçûmes une lettre d'une personne d'Écosse y qui avait eu l'occasion de nous voir autrefois à Genève. Il vantait les beautés de son pays natal, et nous demandait si elles n'auraient pas assez d'attrait, pour nous engager à pousser notre voyage au nord jusqu'à Perth, où il demeurait. Clerval désirait vivement accepter cette invitation; et, malgré mon horreur pour la société, je voulus aussi voir des montagnes, des torrents, et toutes les merveilles dont la nature se plaît à orner les lieux qu'elle préfère.
Nous étions arrivés en Angleterre au commencement d'octobre, et nous étions alors en février. En conséquence, nous nous déterminâmes à commencer notre voyage vers le nord un mois plus tard. Dans notre excursion, nous n'avions pas le projet de suivre la grande route jusqu'à Édimbourg, mais de visiter Windsor, Oxford, Matlock, et les lacs de Cumberland; et de terminer ce voyage en juillet. J'emballai mes instruments de chimie et les matériaux que j'avais réunis, avec l'intention de finir mes travaux dans quelque coin obscur des pays montagneux de l'Écosse.
Partis de Londres le 27 mars, nous mîmes quelques jours à parcourir les belles forêts de Windsor. Des chênes majestueux, une multitude prodigieuse de gibier, et des troupes de daims superbes présentaient une scène tout-à-fait nouvelle pour nous, qui habitions les montagnes.
De là nous allâmes à Oxford. En entrant dans cette ville, les évènements, dont elle avait été le théâtre plus de cent cinquante ans auparavant, se retracèrent à notre esprit. C'est là que Charles Ier avait rassemblé ses forces. Cette ville lui avait gardé fidélité, même après que la nation entière eut abandonné sa cause, pour suivre l'étendard du parlement et de la liberté. La mémoire de ce roi infortuné, les compagnons de son malheur, l'aimable Fakland, l'orgueilleux Gower, la Reine, et son fils, donnaient un intérêt particulier à chaque partie de la ville, qu'on supposait leur avoir servi d'habitation.
Nous nous plaisions à suivre les traces de l'esprit des anciens temps, qui semblait y régner encore. Quand bien même ces sentiments n'auraient pas satisfait notre imagination, la ville était par elle-même assez belle pour obtenir notre admiration. Les collèges sont anciens et pittoresques; les rues sont presque magnifiques; et la bienfaisante Isis, qui la baigne et coule à travers des prés d'une verdure éclatante, présente une surface douce, qui réfléchit un assemblage majestueux de tours, de pyramides, et de dômes, relevés en relief parmi de vieux arbres. J'étais enchanté de cette vue, et, cependant, je n'éprouvais pas ce plaisir, sans que le souvenir du passé, et le sentiment de l'avenir n'y joignissent de l'amertume. J'étais fait pour le bonheur paisible. Dans ma jeunesse, je n'avais jamais connu le chagrin; et, si je me laissais quelquefois gagner par l'ennui, la vue des beautés de la nature, ou l'étude de ce qui est excellent et sublime dans les productions de l'homme intéressait toujours mon cœur, et avait le pouvoir de m'électriser. Mais je suis un arbre tombé; le trait a pénétré mon âme; et j'ai senti alors que je survivrais pour montrer, pendant quelque temps seulement..., le spectacle déplorable de l'humanité qui succombe, en pitié aux autres, et en horreur à moi-même.
Nous passâmes beaucoup de temps à Oxford, pour parcourir les environs, et chercher à reconnaître chaque lieu qui rappelait l'époque la plus intéressante de l'histoire Anglaise. Nos petits voyages de découverte étaient souvent prolongés par les objets qui se présentaient successivement. Nous visitâmes le tombeau de l'illustre Hampden, et la plaine où périt ce patriote. Un moment, mon âme oublia son avilissement et ses craintes misérables, pour se livrer aux idées sublimes de liberté et de sacrifice de soi-même, dont ces lieux étaient le monument et le souvenir. Un moment, j'osai briser mes chaînes, et regarder autour de moi avec orgueil et liberté; mais j'avais été trop profondément blessé, je ne tardai pas, hélas! à retomber en moi-même, tremblant et sans espoir.
Nous quittâmes Oxford avec regret, pour nous diriger vers Matlock, le lieu le plus rapproché où nous pussions nous arrêter. Le pays qui est auprès de ce village, a plus de ressemblance avec le Switzerland; mais tout est dans une petite proportion, et les vertes collines ne sont pas couronnées dans l'éloignement par la cîme blanche des Alpes, comme les montagnes de mon pays natal. Nous visitâmes l'étonnante caverne, et les petits cabinets d'histoire naturelle, où les curiosités sont disposées de la même manière que dans les collections qui sont à Servox et à Chamouny. Ce dernier nom prononcé par Henri me fit trembler; et je me hâtai de quitter Matlock avec lequel ce lieu terrible était ainsi associé.
De Derby, en voyageant toujours vers le Nord, nous passâmes dans le Cumberland et le Westmorland, où notre séjour fut de deux mois. Je pus alors me croire presqu'au milieu des montagnes de la Suisse. Les petits monceaux de neige, qui n'étaient pas encore détachés de la partie nord des montagnes, les lacs, et les sources qui jaillissent au milieu des rochers, tout ce que je voyais enfin m'était cher et familier. Nous liâmes, dans ce pays, connaissance avec quelques personnes, qui presque toutes s'efforcèrent de me rendre au bonheur. Le plaisir de Clerval était en proportion plus grand que le mien; son esprit s'élevait dans la société des hommes de mérite; et il trouvait en lui-même plus d'instruction et de ressources qu'il ne pensait en avoir, lorsqu'il était avec ses inférieurs. Je pourrais passer ici ma vie, me disait-il; et parmi ces montagnes, je regretterais à peine le Switzerland et le Rhin.
Cependant il disait que, si la vie d'un voyageur est remplie de plaisirs, elle n'est pas cependant exemple de peine. Il n'a pas de limites dans ses sentiments; et au moment où il commence à jouir du repos, il se trouve obligé de quitter le lieu où il s'arrêtait avec plaisir, pour courir après quelqu'objet nouveau, qui engage encore son attention, et qu'il abandonne aussi pour d'autres nouveautés.
Nous avions à peine visité les différents lacs du Cumberland et du Westmorland, et pris affection pour quelques-uns des habitants, que nous fûmes à l'époque du rendez-vous fixé par l'Écossais, notre ami. Nous nous séparâmes de nos hôtes pour continuer notre voyage. Pour moi je n'en fus pas affligé. J'avais négligé quelque temps ma promesse, et je redoutais les effets de la colère du démon. Il pouvait rester dans le Switzerland, et assouvir sa vengeance sur mes parents. Cette idée me poursuivait, et me tourmentait à chaque moment, où d'ailleurs j'aurais trouvé le repos et la paix. J'attendais mes lettres avec l'impatience d'un homme qui a la fièvre. Étaient-elles en retard? j'étais malheureux, et accablé de mille frayeurs; arrivaient-elles? je voyais l'écriture d'Élisabeth ou de mon père, j'osais à peine lire et m'assurer de mon sort. Quelquefois je pensais que le démon me suivait, et pourrait hâter ma négligence en assassinant mon compagnon de voyage. Lorsque j'étais poursuivi de ces idées, je ne voulais pas quitter Henry un moment; je le suivais comme son ombre, pour le protéger contre la rage de celui qui me semblait devoir être son meurtrier: j'étais semblable à l'homme qui s'est souillé d'un crime énorme, et qui est sans cesse dévoré par le remords. J'étais innocent; mais j'avais attiré sur ma tête une malédiction terrible, aussi mortelle que celle du crime.
Je visitai Édimbourg avec indifférence, bien que cette ville soit digne d'intéresser l'être le plus malheureux. Clerval ne l'aimait pas autant qu'Oxford, dont l'antiquité lui plaisait infiniment; mais la beauté et la régularité de la nouvelle ville d'Édimbourg, son château romantique, et ses environs si délicieux, le palais d'Arthur, le puits de Saint-Bernard, et les montagnes du Pentland, le consolaient suffisamment d'avoir changé de place, et le remplissaient de joie et d'admiration. Pour moi, j'étais impatient d'arriver au terme de mon voyage.
Nous partîmes d'Édimbourg au bout d'une semaine, en traversant Coupar, Saint-André, et en longeant les rives du Tay, jusqu'à Perth où notre ami nous attendait. Peu disposé à rire et à causer avec des étrangers, ou à adopter leurs sentiments ou leurs projets avec la bonne humeur qu'on attend d'un hôte, j'annonçai à Clerval que je désirais faire seul le tour de l'Écosse. «Amuse-toi, lui dis-je; et que ce lieu soit notre rendez-vous. Je puis être absent un mois ou deux; mais, je l'en prie, ne t'inquiète pas de ce que je ferai: laisse-moi un peu de temps dans le repos et la solitude; et lorsque je reviendrai, j'espère que mon cœur sera soulagé, et plus d'accord avec ton caractère».
Henry voulut me dissuader; mais il s'aperçut que ma détermination était bien prise; et il cessa de me faire des remontrances, en me priant de lui écrire souvent. «J'aimerais mieux être avec toi, disait-il, dans tes courses solitaires, qu'avec ces Écossais que je ne connais pas: hâte-toi donc, mon cher ami, de revenir, afin que je puisse encore me croire dans ma patrie; car pendant ton absence, je me croirai en exil».
Je me séparai de mon ami, résolu de rechercher quelque lieu écarté de l'Écosse, et de finir mon travail dans la solitude. Je ne doutais pas que le monstre ne me suivît, et ne se découvrît à moi, lorsque j'aurais terminé, pour recevoir sa compagne.
Dans cette résolution, je traversai les pays montagneux du nord, et je me fixai dans l'une des moins habitées et des plus arides des îles Orkneys; ce lieu convenait au travail auquel j'allais me livrer, et n'était guère qu'un rocher, dont les flancs élevés étaient continuellement battus par les vagues. Le sol était stérile, et pouvait à peine produire la pâture de quelques misérables vaches, et le gruau d'avoine de ses habitants, qui étaient au nombre de cinq, et dont les membres maigres et décharnés témoignaient assez de leur misère ou de leur souffrance. Les végétaux, le pain, et même l'eau fraîche étaient des objets de luxe, dont on ne pouvait jouir qu'en les faisant venir du continent, qui était à une distance d'environ cinq milles.
Dans toute l'île, il n'y avait que trois chétives chaumières: l'une d'elles était libre à mon arrivée: je la louai. Elle ne contenait que deux chambres, dont la malpropreté décelait la plus profonde détresse. Le chaume était enfoncé, les murs sans plâtre, et la porte hors de ses gonds. J'ordonnai des réparations à ma nouvelle demeure, j'y mis quelques meubles, et j'en pris possession: ces dispositions auraient pu, sans doute, surprendre les montagnards; mais le besoin et la pauvreté engourdissent tellement leurs sens, qu'ils n'y firent aucune attention. De cette manière, je vécus sans être observé, ni dérangé, et je fus à peine remercié de leur fournir des vêtements et des aliments, tant la souffrance émousse les sensations les plus simples des hommes!
Dans cette retraite, je consacrais la matinée au travail; mais le soir, lorsque le temps le permettait, je me promenais sur le bord pierreux de la mer, prêtant l'oreille au mugissement des vagues qui se brisaient à mes pieds. C'était une scène à la fois monotone et variée. Je pensais au Switzerland, si peu semblable à ce cap désolé et effrayant; à ses montagnes qui sont couvertes de vignes; à ses plaines qui sont peuplées d'un grand nombre de chaumières; à ses beaux lacs qui réfléchissent un ciel pur et azuré; et au bruit de leurs vagues agitées par les vents, égal au plus à celui d'un enfant qui joue, en comparaison des mugissements du vaste Océan.
Au moment de mon arrivée, je partageai ainsi mon temps; mais plus j'avançais dans mon travail, plus j'éprouvais d'horreur et de dégoût. Tantôt je ne pouvais prendre sur moi d'entrer dans mon laboratoire pendant plusieurs jours; tantôt je travaillais nuit et jour, afin d'achever mon ouvrage. L'opération, à laquelle je me livrais, n'offrait que des dégoûts. Pendant mon premier essai, une sorte d'enthousiasme frénétique m'en avait dissimulé l'horreur; mon esprit n'envisageait que le résultat de mon travail, et mes yeux n'étaient frappés que des progrès. Maintenant j'étais de sang-froid, et je succombais souvent devant l'ouvrage de mes mains.
Dans cette situation, adonné au plus odieux travail, plongé dans une solitude où rien ne pouvait détourner mon attention de la scène qui m'occupait, je devins inégal, je perdis tout repos, et j'éprouvai une irritation de nerfs. À tout moment je craignais de rencontrer mon persécuteur. Quelquefois je m'asseyais les yeux fixés sur la terre, pour ne pas voir, en les levant, l'objet dont j'étais si effrayé. Je prenais soin de ne pas m'écarter de la présence de mes semblables, dans la crainte qu'il ne vînt seul réclamer sa compagne.
Cependant je continuais mon travail, et je l'avais même déjà considérablement avancé. J'envisageais le moment où il serait terminé, avec un espoir mêlé de trouble et d'ardeur dont je n'osais me rendre compte, mais auquel venait se joindre d'obscurs pressentiments de malheurs, assez terribles pour jeter le trouble dans mon cœur.
CHAPITRE XIX
J'étais assis un soir dans mon laboratoire. Le soleil était couché depuis long-temps, et la lune s'élevait de la mer; il n'y avait plus assez de jour pour que je pusse continuer mon ouvrage. Je le suspendis, incertain si je le laisserais pendant la nuit, ou si je me hâterais de le terminer en m'y livrant sans relâche. En ce moment, une foule de réflexions se présentèrent à mon esprit, et me conduisirent à considérer les effets du travail auquel je m'adonnais. Trois années auparavant, j'avais travaillé au même objet, et j'étais parvenu à créer un démon, dont la cruauté sans égale avait désolé mon cœur, et l'avait à jamais rempli des remords les plus cuisants. J'allais maintenant former une autre créature, dont je ne pouvais prévoir le caractère; elle pouvait devenir dix mille fois plus perverse que son compagnon, et se complaire au meurtre et au mal. Celui-ci avait juré de quitter le voisinage de l'homme, et de se cacher dans des déserts; mais elle n'avait pris aucun engagement. Destinée, suivant toute apparence, à devenir un animal pensant et raisonnant, ne pouvait-elle pas refuser de consentir à un pacte antérieur à sa création?
L'un et l'autre pourraient même se haïr: la créature, qui avait déjà reçu la vie, était choquée de sa propre difformité: ne pourrait-elle pas en concevoir une plus grande horreur, lorsqu'elle serait offerte à ses yeux sous la forme d'une femme? La nouvelle créature pourrait aussi se détourner de l'autre avec dégoût, en voyant la beauté supérieure de l'homme; elle pourrait quitter le monstre; et lui, seul pour la seconde fois, ne serait-il pas exaspéré de cet affront nouveau? Supporterait-il d'être abandonné par un être d'une espèce semblable à la sienne?
Si même ils quittaient l'Europe pour aller dans les déserts du nouveau monde, un des résultats inévitables de ces sympathies dont le Démon avait besoin, serait la naissance de leurs enfants, souche d'une race de démon qui se propagerait sur la terre, et pourrait rendre l'existence même de l'espèce humaine précaire et pleine de terreur. Avais-je le droit, pour mon propre intérêt, d'infliger cette malédiction sur les générations à venir? J'avais été touché auparavant par les sophismes de l'être que j'avais créé; j'avais été effrayé de ses menaces infernales; mais aujourd'hui, pour la première fois, j'envisageais le danger de ma promesse; je frissonnai en pensant que les siècles à venir me maudiraient comme leur fléau; moi qui, dans mon égoïsme, n'avais pas craint d'acheter ma tranquillité personnelle au prix, peut-être, de l'existence de toute la race humaine.
Je tremblais, je me sentais défaillir, lorsque, en levant les yeux, j'aperçus, à la clarté de la lune, le Démon auprès de la fenêtre. Il sourit en me voyant occupé de la tâche qu'il m'avait imposée: mais ce sourire était horrible. Ce n'était que trop vrai: il m'avait suivi dans mes voyages; il avait habité les forêts, il s'était caché dans les cavernes ou dans les bruyères vastes et désertes; et il venait maintenant observer mes progrès, et réclamer l'accomplissement de ma promesse. Au moment où je le regardai, sa figure exprimait le dernier degré de la perversité et de la perfidie. Je pensai, avec une sorte de démence, à la promesse que j'avais faite de créer un être semblable à lui; la fureur s'empara de moi, et je brisai en plusieurs morceaux l'objet de mon travail. Le malheureux me vit détruire la créature de l'existence de laquelle dépendait son bonheur, et il s'éloigna en poussant un cri de désespoir et de vengeance.
Je quittai le laboratoire; j'en fermai la porte à clef, et je fis, en moi-même, le vœu solennel de ne reprendre jamais mes travaux; et alors, à pas tremblants, je me dirigeai vers mon appartement. J'étais seul; personne n'était auprès de moi pour dissiper mon chagrin, et calmer les pensées les plus terribles sous lesquelles je succombais.
Pendant plusieurs heures, assis près de ma fenêtre, je fixai les yeux sur la mer: elle était presqu'immobile; les vents se taisaient, et toute la nature reposait à l'éclat paisible de la lune. Quelques vaisseaux pêcheurs paraissaient seuls; et, de temps en temps, la douce brise apportait les voix des pêcheurs qui s'appelaient entr'eux. Je jouissais de ce silence, sans sentir à peine combien il était profond, quand mon oreille fut tout à coup frappée par un bruit de rames qui touchaient le bord, et par celui d'une personne qui s'approchait de mon habitation.
Quelques minutes après, j'entendis ma porte crier, comme si l'on cherchait à l'ouvrir doucement. Je tremblais de la tête aux pieds; agité par le pressentiment de ce qui allait arriver, je voulus appeler un des paysans qui demeurait dans une chaumière peu éloignée de la mienne; mais, succombant à un sentiment de faiblesse, du genre de ceux qu'on éprouve si souvent dans des rêves effrayants, lorsqu'on s'efforce de fuir un danger dont on est menacé, je restai attaché à la même place.
Bientôt j'entendis le bruit des pas le long du passage; la porte s'ouvrit; et je vis le malheureux qui m'était si redoutable. Il ferma la porte, s'approcha de moi, et dit d'une voix étouffée:
«Quelle est votre intention en détruisant l'ouvrage que vous commenciez? Osez-vous rompre votre promesse? J'ai supporté la fatigue et la misère: j'ai quitté le Switzerland avec vous; je me suis traîné le long des bords du Rhin; j'ai erré sur le sommet des montagnes qui l'avoisinent, et parmi ces îles couvertes de saules; j'ai habité plusieurs mois dans les bruyères de l'Angleterre, et au milieu des déserts de l'Écosse. J'ai enduré des fatigues inouïes, le froid, et la faim; osez-vous détruire mes espérances»?
—«Éloigne-toi! je romps ma promesse; jamais je ne consentirai à créer un autre être, qui t'égale en difformité et en méchanceté».
—«Esclave, j'ai jusqu'à présent raisonné avec toi; mais tu m'as prouvé que tu étais indigne de ma condescendance. Souviens-toi que j'ai le pouvoir; tu te crois à plaindre; apprends donc que je puis te rendre si malheureux, que la lumière du jour te sera odieuse. Tu es mon Créateur, mais je suis ton maître; obéis»!
—«L'heure de ma faiblesse est passée, et le terme de ta puissance est venu: tes menaces ne peuvent me porter à consentir à un acte de faiblesse; bien loin de là, elles me confirment dans la résolution de ne pas te créer une compagne, qui ne serait que la complice de tes crimes. Mettrai-je, de sang-froid, sur la terre un Démon, qui ne trouve de plaisir que dans la mort et le malheur. Éloigne-toi! Je suis inébranlable, et ce que tu diras ne sera propre qu'à exciter ma fureur».
Le monstre vit ma détermination sur ma figure, et grinça les dents dans sa rage impuissante. «Eh quoi! s'écria-t-il, l'homme peut presser une femme contre son sein, l'animal à sa compagne; et moi, je serai seul dans la nature! J'avais des sentiments d'affections, et ils ont été payés par la haine et le mépris. Homme, tu peux me haïr; mais prends-y garde! Ta vie se passera dans la crainte et la douleur; bientôt ton cœur sera frappé du trait qui doit te priver à jamais du bonheur. Dois-tu être heureux, tandis que je languis sous le poids de mon malheur? Tu peux anéantir mes autres passions; mais j'aurai toujours la vengeance.... la vengeance, désormais plus chère que la lumière ou la vie! Je puis mourir; mais avant ma mort, toi, mon tyran et mon bourreau, tu maudiras le soleil qui contemple ta misère».
—«Prends-y garde; car je suis sans crainte, et par conséquent puissant. J'épierai avec la ruse du serpent, et je blesserai avec son venin. Homme, tu te repentiras des maux que tu prépares».
—«Tais-toi, Démon; et n'empoisonne pas l'air par tes paroles criminelles. Je t'ai déclaré ma résolution, et je ne suis pas assez lâche pour céder à les menaces. Laisse-moi; je suis inexorable».
—«C'est bien. Je pars; mais souviens-toi que je serai avec toi la nuit de ton mariage».
Je m'élançai en m'écriant: «Monstre! avant que tu ne signes mon arrêt de mort, tâche d'être en sûreté toi-même».
Je voulus le retenir; mais il m'échappa, quitta la maison à la hâte, et en peu d'instants, il fut dans son bateau. Je le vis fendre les eaux avec la rapidité de la flèche, et je le perdis bientôt de vue au milieu des vagues. Un profond silence régnait autour de moi; mais ses paroles retentissaient à mes oreilles. Dans ma rage, je brûlais de poursuivre celui qui me privait du repos, et de le précipiter dans l'Océan. Je parcourus ma chambre en tous sens, à pas précipités et hors de moi, pendant que mon imagination me présentait mille tableaux propres à me tourmenter et à me déchirer. Pourquoi ne l'avais-je pas suivi? Pourquoi n'avais-je pas engagé avec lui un combat mortel? Je l'avais laissé partir, et il s'était dirigé vers le continent. Je frissonnai en pensant quelle pourrait être la première victime sacrifiée à son insatiable vengeance. Et alors je me rappelai ces paroles: «Je serai avec toi la nuit de ton mariage». C'était donc à cette époque qu'était fixé le terme de ma destinée. Je devais mourir à cette heure, satisfaire et éteindre à la fois sa perversité. Je n'en tremblai pas; mais venant à penser à ma chère Élisabeth, à ses larmes, et au chagrin éternel qu'elle éprouverait, en voyant son amant si cruellement arraché de ses bras... je sentis couler des larmes, les premières que j'eusse versées depuis plusieurs mois; et je résolus de ne pas succomber devant mon ennemi sans une résistance complète.
La nuit s'écoula, et le soleil s'éleva de l'Océan: je fus plus calme, si l'on peut appeler calme celui dont la rage violente se change en un profond désespoir. Je quittai la maison, théâtre horrible de la dispute de la veille, et je me promenai sur le bord de la mer, qui me semblait une barrière insurmontable entre mes semblables et moi. Je formais le désir de pouvoir passer ma vie sur ce rocher stérile, dans l'ennui, mais du moins certain de ne pas être frappé de douleur par quelque catastrophe soudaine. En revenant au milieu des hommes, je devais m'attendre à être sacrifié, ou à voir ceux que j'aimais le plus mourir de la main d'un Démon, que j'avais créé moi-même.
Je me promenais dans l'île comme un spectre inquiet, séparé de tout ce qu'il aimait, et malheureux de cette séparation. Vers midi, à l'heure où le soleil est le plus élevé, je m'étendis sur le gazon, et je m'endormis profondément. Je n'avais pas dormi de toute la nuit précédente; mes nerfs étaient agités, et mes yeux échauffés par la veille et la douleur: je fus rafraîchi par ce sommeil. En me réveillant, je crus appartenir encore à une race d'êtres humains semblables à moi-même; et je me mis à réfléchir avec plus de calme à ce qui s'était passé. Cependant, les paroles du Démon retentissaient toujours à mes oreilles comme la cloche de la mort; elles paraissaient être l'effet d'un songe, mais d'un songe distinct et oppressif comme une réalité.
Le soleil était déjà fort avancé dans sa course; mais je me tenais encore sur le rivage, et j'étais à manger un gâteau d'avoine pour apaiser ma faim dévorante, lorsqu'un bateau pêcheur s'arrêta près de moi, et m'apporta un paquet qui contenait plusieurs lettres de Genève, et une de Clerval, mon ami, qui m'engageait à le rejoindre, en me disant qu'il y avait près d'un an que nous étions partis du Switzerland, et que nous n'avions pas encore visité la France. Il me priait donc de quitter mon île solitaire, et de venir au bout d'une semaine le trouver à Perth, où le plan de nos voyages pourrait être concerté. Je fus rappelé à la vie par cette lettre, et je me déterminai à quitter mon île deux jours après.
Cependant, avant de partir, j'avais à faire une chose dont l'idée me causait un frissonnement. Il fallait emballer mes instruments de chimie; pour cela, entrer dans la chambre qui avait été le théâtre de mon odieux travail, et toucher ces ustensiles à la vue desquels je pâlissais. Le lendemain matin, au point du jour, je rassemblai tout mon courage, et j'ouvris la porte de mon laboratoire. Les débris de la créature qui était à moitié terminée, et que j'avais détruite, étaient, dispersés sur le plancher; en les voyant, j'éprouvai presque le même sentiment, que si j'avais déchiré en lambeaux la chair vivante d'un être humain. Je m'arrêtai pour me recueillir, et j'entrai, après un moment, dans la chambre. J'en enlevai les instruments d'une main tremblante; mais je réfléchis qu'il ne fallait pas y laisser les débris de mon ouvrage pour exciter l'horreur et le soupçon des paysans; et, en conséquence, je les mis dans un panier avec une grande quantité de pierres, et je les emportai dans le dessein de les jeter dans la mer, cette nuit même. En même temps je m'assis sur le rivage, et je me mis à nettoyer et à arranger mes appareils de chimie.
Jamais révolution n'avait été plus complète que celle qui avait eu lieu dans mes sentiments depuis le soir de l'apparition du Démon. Auparavant, j'avais considéré ma promesse avec un profond désespoir, mais comme un engagement qui devait être rempli, quels qu'en fussent les résultats; maintenant il me semblait que le voile qui était sur mes yeux avait été arraché, et je voyais clairement pour la première fois. L'idée de recommencer mes travaux ne se présenta pas à mon esprit un seul instant; la menace que j'avais entendue, pesait sur mes pensées, sans qu'elle me portât à réfléchir qu'un acte volontaire de ma part pourrait la détourner. J'avais décidé en moi-même, que la création d'un être semblable au premier Démon que j'avais formé, serait un acte du plus vil et du plus atroce égoïsme; et je bannis de mon esprit toute pensée qui pût mener à une conclusion différente.
Entre deux et trois heures du matin, la lune se leva. Je mis alors mon panier dans un petit esquif, et je m'éloignai du rivage à environ quatre milles. La scène était solitaire: il y avait bien quelques bateaux qui regagnaient le Continent, mais je m'en tins éloigné. On aurait dit que j'allais commettre un crime horrible: j'évitais avec une inquiétude mortelle toute rencontre avec mes semblables. En même temps, la lune, qui auparavant avait été claire, fut couverte tout-à-coup d'un nuage épais. Je profitai de ce moment d'obscurité pour jeter mon panier dans la mer; je prêtai l'oreille au bruit qu'il faisait en s'enfonçant, et je quittai la place que j'avais choisie pour cette opération. Le ciel se couvrit; mais l'air, refroidi seulement par le vent nord-est qui venait de s'élever, ne cessait pas d'être pur. Je ressentais une fraîcheur qui me parut si agréable, que je résolus de rester plus longtemps sur l'eau. Je fixai le gouvernail dans une position directe, et je m'étendis au fond du bateau. La lune était cachée par les nuages; tout était obscur; je n'entendais que le bruit de la barque, dont la quille fendait les vagues; bercé par le murmure, je m'endormis bientôt d'un profond sommeil.
Je ne sais combien de temps je restai dans cette situation; mais, en m'éveillant, je m'aperçus que le soleil était déjà à une hauteur considérable. Le vent était violent, et les vagues menaçaient continuellement d'engloutir mon petit esquif. Je pensai que le vent soufflant du nord-est, devait m'avoir entraîné loin de la côte d'où j'étais parti. Je fis tout ce que je pus pour changer de direction, mais je ne tardai pas à reconnaître que le moindre effort aurait pour effet de submerger le bateau.
Dans cette situation, ma seule ressource était de m'abandonner au vent. J'avoue que j'éprouvai quelques sentiments de terreur. Je n'avais pas de boussole avec moi, et je connaissais si peu la géographie de cette partie du monde, que le soleil m'était peu utile. Je pouvais être emporté dans le vaste Atlantique, et éprouver toutes les souffrances de la faim, ou bien être englouti dans les abîmes des flots, qui battaient ma barque et mugissaient autour de moi. Errant depuis plusieurs heures, j'étais tourmenté par une soif brûlante, prélude de mes autres souffrances. Je regardais le ciel couvert de nuages, que le vent chassait et auxquels d'autres nuages succédaient rapidement: je regardais la mer, qui allait être mon tombeau. «Démon, m'écriai-je, te voilà déjà satisfait»! Je pensai à Élisabeth, à mon père, et à Clerval; et je tombai dans une rêverie si désespérante et si effrayante, que, même à présent, quand la scène va se fermer devant moi pour toujours, je tremble de me la rappeler.
Quelques heures après, le soleil pencha vers l'horizon; le vent se changea insensiblement en une douce brise, et l'agitation de la mer fit place à un calme plat. Je m'affaiblissais, et j'étais à peine capable de tenir le gouvernail, quand tout-à-coup je vis la terre vers le sud.
Dans un moment où j'étais presque mort de fatigue, et du doute affreux dans lequel j'étais depuis plusieurs heures, cette certitude soudaine de la vie pénétra jusqu'à mon cœur comme une source vivifiante de joie, et me fit verser des larmes.
Combien nos sentiments sont variables! Combien est étrange cet amour opiniâtre de la vie, même dans l'excès de la misère! Je fis une autre voile avec une partie de mon vêtement, et je me dirigeai promptement vers la terre. Elle paraissait déserte et couverte de rochers; mais en approchant davantage, je distinguai facilement des traces de culture. Je vis des vaisseaux près du rivage, et je me retrouvai tout-à-coup transporté dans le voisinage de l'homme civilisé. Je suivis avec empressement les détours de la côte, et j'aperçus enfin un clocher qui s'élevait derrière un petit promontoire. Dans mon état extrême de faiblesse, je résolus de faire voile directement vers la ville, comme le lieu où je pourrais le plus facilement pourvoir à ma nourriture. Par bonheur, j'avais de l'argent avec moi. En tournant le promontoire, je vis une jolie petite ville et un bon port, où j'abordai en bondissant de joie de mon salut inespéré.
Pendant que j'étais occupé à attacher le bateau et à arranger les voiles, plusieurs personnes s'attroupèrent autour de moi. Elles paraissaient très-surprises de me voir paraître; et, au lieu de m'offrir du secours, elles parlaient ensemble en faisant des gestes, qui, dans tout autre instant, m'auraient alarmé; mais alors, je remarquai simplement qu'ils parlaient anglais, et je m'adressai à eux dans cette langue: «Mes bons amis, leur dis-je, aurez-vous l'obligeance de me dire le nom de cette ville, et de m'apprendre où je suis»?
—«Vous le saurez assez tôt, répondit un homme avec une voix aigre. Peut-être êtes-vous venu dans un lieu qui ne vous plaira pas trop; mais on ne demandera pas votre goût, je vous promets».
Je fus excessivement surpris de recevoir une réponse aussi dure d'un étranger, et je ne fus pas moins déconcerté en voyant les figures sourcilleuses et irritées de ses compagnons. «Pourquoi me répondez-vous aussi durement, répliquai-je? Assurément, les Anglais n'ont pas coutume de recevoir les étrangers d'une façon si peu hospitalière».
—«Je ne sais pas, dit l'homme, quelle est la coutume des Anglais; mais celle des Irlandais est de haïr les scélérats».
Pendant cet étrange dialogue, je vis la foule se grossir rapidement. Les figures exprimaient un mélange de curiosité et de colère, qui m'impatientait, et commençait à m'alarmer. Je demandai le chemin de l'auberge; personne ne répondit. Je marchai en avant; mais un murmure s'éleva de la foule, qui me suivit et m'entoura, jusqu'à ce qu'un homme de mauvaise mine me frappa sur l'épaule, et me dit: «Venez, Monsieur, il faut me suivre chez M. Kirwin, pour dire qui vous êtes».
—«Qui est-ce que M. Kirwin? Pourquoi dois-je donner des renseignements sur mon compte? Ne suis-je pas dans un pays libre»?
—«Oui, Monsieur, assez libre pour les honnêtes gens. M. Kirwin est un magistrat auquel vous allez donner des renseignements sur la mort d'un Gentleman, qui, la nuit dernière, a été trouvé assassiné».
Je tressaillis à cette réponse; mais je me remis bientôt. J'étais innocent: il serait facile de le prouver. Je suivis donc mon conducteur en silence, et je fus conduis dans une des meilleures maisons de la ville. J'étais prêt à tomber de fatigue et de faim; mais, étant entouré de la foule, je pensai qu'il était convenable de rassembler toute ma force, afin qu'on n'attribua pas la faiblesse de mon corps à la crainte, ou aux remords du crime. Je m'attendais peu alors au malheur qui allait dans quelques moments peser sur moi, et étouffer dans l'horreur et le désespoir toute crainte d'ignominie ou de mort.
Je m'arrête ici, car j'ai besoin de tout mon courage pour me rappeler les évènements effrayants que je vais raconter avec exactitude.
CHAPITRE XX
Je fus bientôt amené devant un magistrat; son visage exprimait la bonté; ses manières le calme et la douceur. Il me regarda, cependant, avec quelque sévérité; il se tourna ensuite vers mes conducteurs, et demanda quelles étaient les personnes qui paraissaient comme témoins dans cette affaire.
Une demi-douzaine d'hommes, environ, s'avancèrent; et l'un d'eux, choisi par le magistrat, déposa que, la nuit précédente, étant allé à la pèche avec son fils et son beau-frère, Daniel Nugent, il fut surpris, vers dix heures, par un grand vent du nord qui s'éleva, et les força de gagner le rivage. La nuit étant très-sombre, parce que la lune n'était pas encore levée, ils n'abordèrent pas dans le port, mais, selon leur habitude, dans une baie à environ deux milles au-dessous. Il marchait le premier, portant une partie des filets, et suivi, à quelque distance, de ses compagnons. En s'avançant le long du rivage, il heurta de son pied contre un obstacle, et mesura la terre. Ses compagnons vinrent à son secours; et, à la lueur de leur lanterne, ils virent qu'il était tombé sur le corps d'un homme qui paraissait mort. Ils supposèrent d'abord que c'était le cadavre de quelque personne qui avait été noyée, et jetée par les vagues sur le rivage; mais, en l'examinant, ils reconnurent que les habits n'étaient pas mouillés, et même que le corps n'était pas encore froid. Ils le portèrent dans la chaumière d'une vieille femme, voisine du lieu où ils se trouvaient, et ils essayèrent inutilement de le rendre à la vie. Le mort paraissait être un beau jeune homme d'environ vingt-cinq ans. Selon toute apparence, il avait été étranglé; car son corps ne présentait d'autre signe de violence, que des marques noires de doigts sur le cou.
La première partie de cette déposition ne m'intéressa nullement; mais, lorsqu'il parla de la marque noire des doigts, je me souvins du meurtre de mon frère, et j'éprouvai une agitation extrême; mes membres tremblèrent, un nuage obscurcit mes yeux, et je fus obligé de m'appuyer sur une chaise pour me soutenir. Le magistrat m'observait d'un œil scrutateur, et tira de suite un augure défavorable de mon maintien.
Le fils confirma la déposition de son père; mais Daniel Nugent, appelé à son tour, affirma positivement qu'un moment avant la chute de son compagnon, il avait vu un bateau, monté par un seul homme, à peu de distance du rivage; et, autant qu'il pouvait en juger à la lueur de quelques étoiles, c'était le même bateau dans lequel je venais de débarquer.
Une femme déposa qu'elle demeurait près du rivage, et qu'elle se tenait à la porte de sa chaumière, attendant le retour des pêcheurs, à peu près une heure avant d'apprendre la découverte du corps, lorsqu'elle vit un bateau, conduit par un seul homme, s'éloigner de cette partie du rivage, où le cadavre fut ensuite trouvé.
Une autre femme confirma le récit des pêcheurs qui avaient porté le corps dans sa maison: il n'était pas encore froid. Ils le mirent dans un lit, et le frottèrent; mais, pendant que Daniel alla jusqu'à la ville chercher un médecin, le corps devint sans chaleur et sans vie.
Plusieurs autres hommes furent interrogés sur mon débarquement; et ils convinrent qu'avec le grand vent du nord qui s'était élevé pendant la nuit, il était très probable que j'avais été ballotté pendant plusieurs heures, et obligé de retourner à peu près au même lieu d'où j'étais parti. Ils firent, en outre, observer que je devais avoir apporté le corps d'un autre endroit; et il était vraisemblable, puisque je paraissais ne pas connaître la côte, que j'aurais débarqué dans le port sans savoir quelle était la distance de la ville de ***, au lieu où j'avais laissé le cadavre.
M. Kirwin, après avoir entendu cette déposition, voulut que je fusse conduit dans la chambre, où le corps avait été placé jusqu'à ce qu'il fût enterré. Il le désirait dans l'intention d'observer l'effet que sa vue produirait sur moi; et il n'avait probablement eu ce désir, qu'en remarquant l'extrême agitation que j'avais laissé paraître, lorsqu'on avait décrit le genre du meurtre. Je fus donc conduit à l'auberge par le magistrat et plusieurs autres officiers. Je ne pus m'empêcher d'être frappé des coïncidences étranges, qui avaient eu lieu pendant cette nuit remplie d'événements; mais, certain d'avoir causé avec plusieurs personnes dans l'île que j'avais habitée, à peu près au moment où l'on avait trouvé le corps, je fus parfaitement tranquille sur les conséquences de l'affaire.
J'entrai dans la chambre où le cadavre reposait, et je lui fus confronté. Comment décrire ce que j'éprouvai à cet aspect? Je me sens encore saisi d'horreur, et je ne puis penser à ce moment terrible sans trembler, et sans tomber dans un désespoir qui me rappelle faiblement l'angoisse dont je fus saisi en le reconnaissant. Le jugement, la présence du magistrat et des témoins sortirent comme un songe de ma mémoire, lorsque je vis Henri Clerval, dont le corps était inanimé et étendu devant moi. Je respirais à peine, je me jetai sur le cadavre en m'écriant: «Mon cher Henri, mes funestes machinations t'ont-elles aussi privé de la vie? J'ai déjà immolé deux victimes; d'autres attendent leur destinée: mais toi, Clerval, mon ami, mon bienfaiteur....».
Les forces humaines ne peuvent supporter long-temps les souffrances cruelles auxquelles je fus en proie. On m'emporta de la chambre dans de fortes convulsions.
Une fièvre succéda à cet état terrible. Je fus deux mois au bord du tombeau: mon délire, comme on me l'apprit ensuite, était effrayant; je m'appelais le meurtrier de Guillaume, de Justine et de Clerval. Tantôt je priais ceux qui me gardaient de m'aider à détruire le démon, qui était la cause de mon supplice; tantôt je sentais les doigts du monstre qui saisissaient déjà mon cou, et je poussais des cris de douleur et d'effroi. Heureusement je n'étais compris que de M. Kirwin, qui seul entendait la langue de mon pays, dans laquelle je m'exprimais; mais mes gestes et mes cris affreux suffisaient pour effrayer les autres témoins.
Pourquoi n'ai-je pas succombé? Plus malheureux que n'a jamais été aucun homme, pourquoi n'ai-je pas été enseveli dans l'oubli et le repos? La mort enlève une foule de jeunes enfants, unique espoir de leurs tendres parents. Des épouses nouvelles, de jeunes amants, ont été un jour brillants de la santé et de l'espérance, et le lendemain, renfermés dans la tombe où ils sont devenus la pâture des vers! De quelle matière étais-je formé pour résister ainsi à tant de chocs, qui, semblables à l'action de la roue, renouvelaient continuellement mon supplice?
Hélas! j'étais condamné à vivre, et, deux mois après, je me trouvai, comme si je m'éveillais d'un songe, dans une prison, étendu sur un grabat, entouré de geôliers, de guichetiers, de verrous, et du triste appareil d'un donjon. Ce fut un matin, je me souviens, que je m'éveillai ainsi dans mon bon sens. J'avais oublié les détails de ce qui était arrivé, et je n'avais d'autre impression que celle d'un grand malheur qui aurait tout d'un coup pesé sur moi; mais en regardant autour de moi, en apercevant les fenêtres grillées, et la malpropreté de la chambre dans laquelle j'étais, je me rappelai toutes les circonstances qui avaient précédé ma captivité, et je poussai un soupir douloureux.
Ce bruit réveilla une vieille femme qui dormait dans une chaise à côté de moi. Cette vieille, qui était louée pour me servir de garde, et qui était femme de l'un des guichetiers, portait sur sa figure l'expression de toutes les mauvaises qualités, qui caractérisent souvent cette classe. Ses traits étaient grossiers et durs, comme ceux des personnes habituées à voir le malheur avec indifférence. Son ton décelait toute son insensibilité. Elle s'adressa à moi en Anglais, et je fus frappé du son de sa voix que j'avais entendue pendant mes souffrances.
«Êtes-vous mieux maintenant, monsieur, dit-elle? Je répondis dans la même langue, et d'une voix faible: je crois qu'oui; mais, s'il est vrai que je ne rêve pas, je suis fâché de vivre encore pour sentir le malheur de mon horrible situation».
—«Quant à cela, répliqua la vieille femme, si vous voulez parler du Gentleman que vous avez assassiné, je crois qu'il vaudrait mieux pour vous être mort, car je pense que cela ira mal: vous ne pouvez pas manquer d'être pendu aux prochaines assises. Cependant, ce n'est pas là mon affaire; je suis envoyé pour vous soigner, et vous rendre à la santé; je fais mon devoir en bonne conscience, et tout le monde ferait bien d'agir de même».
Je me détournai avec dégoût d'une femme, qui pouvait tenir un langage aussi inhumain à une personne qui venait d'être arrachée à la mort. Je me sentais encore languissant et incapable de réfléchir à tout ce qui s'était passé. Ma vie entière me paraissait un songe; je doutais quelquefois de la vérité, car elle ne se présentait jamais à mon esprit avec sa force réelle.
Les idées, qui passaient dans mon esprit, devinrent enfin plus distinctes. Je retombai dans mes accès de fièvre; je fus entouré comme d'un nuage; et je n'avais aucun ami dont la douce voix me consolât, aucun bras sur lequel je pusse me soutenir. Le médecin vint, et ordonna des remèdes que la vieille femme prépara; mais l'un témoignait une profonde insouciance, et l'autre n'avait sur le visage que l'expression de la brutalité. Quel autre que le bourreau, jaloux de gagner son droit, pouvait s'intéresser au sort d'un assassin?
Telles étaient mes réflexions; mais j'appris bientôt que M. Kirwin m'avait témoigné beaucoup de bonté. Il avait donné ordre de me placer dans la meilleure chambre de la prison (car c'était la meilleure, toute mauvaise qu'elle fût); et c'était lui qui m'avait donné un médecin et une garde. À la vérité, il venait rarement me voir; car, malgré son vif désir de soulager les souffrances de toute créature humaine, il ne voulait pas être présent au désespoir et au délire affreux d'un assassin. Il venait seulement pour examiner si je n'étais pas négligé; mais ses visites étaient courtes et rares.
Cependant je me rétablissais insensiblement: un jour j'étais assis dans un fauteuil, les yeux à moitié ouverts, et les joues livides comme la mort; abattu par le chagrin et le malheur, je me répétais qu'il vaudrait mieux mourir que rester misérablement renfermé dans un monde rempli de méchanceté. Je me demandais aussi si je ne me déclarerais pas coupable, pour subir la peine de la loi, moins innocent que la pauvre Justine ne l'avait été. Telles étaient mes pensées, lorsque je vis la porte de ma chambre s'ouvrir, et M. Kirwin entra. Son visage exprimait l'intérêt et la compassion; il approcha une chaise de la mienne, et me dit en français:
«Je crains que cette chambre ne vous paraisse pas agréable; puis-je faire quelque chose de mieux pour vous»?
—«Je vous remercie; tout ce que vous voulez dire n'est rien pour moi: il n'est rien sur la terre qui puisse me consoler».
—«Je sais que l'intérêt d'un étranger ne peut être que d'une faible consolation pour une personne accablée comme vous, par un malheur si grand; mais vous quitterez bientôt, j'espère, ce triste séjour; car je ne doute pas que l'évidence ne vous disculpe facilement du crime qui vous est imputé».
—«C'est ce qui m'intéresse le moins: par une suite d'évènements étranges, je suis devenu le plus malheureux des mortels. Persécuté et souffrant comme je suis, et comme je l'ai été, la mort peut-elle me paraître un mal»?
—«Certes, rien n'est plus propre à plonger dans le malheur et le désespoir que les circonstances étranges dont vous venez d'être victime. Jeté par un hasard extraordinaire sur ce rivage renommé pour son hospitalité, vous avez été sur-le-champ arrêté et accusé d'un meurtre. Le premier objet qui se soit présenté à vos yeux, c'est le corps de votre ami, si singulièrement assassiné, et placé par quelque Démon sous vos pas».
Pendant que M. Kirwin parlait ainsi, malgré l'agitation que j'éprouvais en me retraçant mes souffrances, je ne pus m'empêcher d'être fort surpris de ce qu'il paraissait savoir sur mon compte. Je pense que je laissai voir mon étonnement sur ma figure; car M. Kirwin se hâta de dire:
«Ce ne fut qu'un ou deux jours après que vous fûtes tombé malade, que je pensai à fouiller vos habits, pour chercher un moyen d'envoyer à vos parents la nouvelle de votre malheur et de votre maladie. Je trouvai plusieurs lettres, et, entr'autres, une que je reconnus dès le commencement pour être de votre père. J'écrivis aussitôt à Genève: près de deux mois ce sont écoulés depuis le départ de ma lettre... mais vous êtes malade; vous tremblez même dans ce moment; vous ne pouvez supporter aucune espèce d'agitation».
—«Cette attente est mille fois plus cruelle que les évènements les plus horribles: dites-moi quel meurtre a été commis, et sur la mort de qui je dois gémir».
—«Votre famille se porte très-bien, dit M. Kirwin avec douceur; et quelqu'un, un ami, est venu pour vous voir».
Je fus amené sur-le-champ, par je ne sais quelle chaîne d'idées, à penser que l'assassin était venu pour insulter à mon malheur, me railler sur la mort de Clerval, et m'engager de nouveau à consentir à ses désirs infernaux. Je mis les mains devant mes yeux en m'écriant, avec désespoir: «Ah! repoussez-le! je ne puis le voir; pour l'amour de Dieu, ne le laissez pas entrer».
M. Kirwin, dont le visage était troublé, fixa les yeux sur moi: il ne put s'empêcher de regarder mon exclamation comme une présomption de mon crime, et me dit d'un ton sévère:
—«J'aurais pensé, jeune homme, que la présence de votre père eût été un bonheur pour vous, au lieu de vous inspirer une répugnance aussi violente».
—«Mon père! m'écriai-je; et, dans chaque trait, chaque muscle, l'expression du plaisir succéda à celle du désespoir. Mon père est-il réellement venu? Que vous êtes bon! Ah! que vous êtes bon! Mais où est-il? pourquoi ne se hâte-t-il pas de venir»?
Mon changement d'expression surprit et satisfit le magistrat. Peut-être pensa-t-il que ma première exclamation était un retour momentané de délire. Il reprit aussitôt son air de bonté, se leva, et sortit avec ma garde. Mon père entra un instant après.
Rien, dans ce moment, ne pouvait me faire plus de plaisir que l'arrivée de mon père. Je lui tendis la main, en m'écriant:
«Vous vivez donc?—et Élisabeth?—et Ernest»?
Mon père me calma, en m'assurant qu'ils étaient en bonne santé, et s'efforça, en s'arrêtant sur ces sujets si intéressants pour mon cœur, de relever mon courage; mais il sentit bientôt qu'une prison ne pouvait être le séjour de la gaîté. «Quel est ce lieu que vous habitez, mon fils», dit-il en regardant avec douleur les fenêtres grillées, et la chambre dont l'aspect était misérable? «Vous avez voyagé pour chercher le bonheur, mais il semble que la fatalité vous poursuive. Et le pauvre Clerval»?...
En entendant prononcer le nom de mon malheureux ami qui avait été assassiné, je ressentis, une agitation trop grande pour que je pusse la supporter dans l'état de faiblesse où j'étais. Je versai des pleurs.
«Hélas! oui, mon père, répondis-je; la destinée la plus horrible est suspendue sur ma tête, et me condamne à vivre pour la remplir, puisque je ne suis pas mort sur le corps inanimé de Henry».
On ne nous permit pas de nous entretenir long-temps ensemble; car l'état précaire de ma santé rendait nécessaires les précautions qui pouvaient affermir ma tranquillité. M. Kirwin entra, et insista pour qu'on n'épuisât pas ma force par un trop grand effort. Mais l'arrivée de mon père était pour moi comme celle de mon bon ange; et ma santé se rétablit insensiblement.
Délivré peu à peu de la maladie, j'étais absorbé par une mélancolie sombre et noire que rien ne pouvait dissiper. L'affreuse image de Clerval assassiné était toujours devant mes yeux; plus d'une fois l'agitation, dans laquelle ces réflexions me jetaient, fit craindre à mes amis une rechute dangereuse. Hélas! pourquoi ont-ils sauvé une vie si misérable et si détestée? sans doute pour que j'accomplisse ma destinée, dont la fin approche à présent. Bientôt, ah! bientôt, la mort étouffera ces gémissements, et me délivrera du poids affreux de mes souffrances qui m'entraîne dans la tombe; je subirai la sentence de la justice, et je jouirai en même temps du repos. Je ne pensais pas alors que la mort fut prochaine, mais j'en conservais toujours le désir, et je restais souvent assis plusieurs heures immobile et silencieux, faisant le vœu qu'un fort tremblement de terre m'ensevelît sous ses ruines avec mon destructeur.
L'époque des assises approchait. J'étais déjà en prison depuis trois mois; et, quoique je fusse encore faible, et continuellement exposé à une rechute, je fus obligé de faire près de cent milles pour aller à la ville du comté où la cour se tenait. M. Kirwin voulut bien ne négliger aucuns soins pour recueillir des témoins et préparer ma défense. L'affaire n'étant pas portée devant la cour qui décide de la vie et de la mort, on m'épargna la honte de paraître en public comme un criminel. Le grand jury rejeta le bill, aussitôt qu'il eut la preuve que j'étais dans les îles Orkneys à l'heure où l'on trouva le corps de mon ami; quinze jours après mon arrivée, je sortis de prison.
Mon père fut ravi que je n'eusse plus à porter la honte d'une charge criminelle, que je fusse libre de respirer encore un air pur, et de retourner dans mon pays natal. Je ne partageais pas ces sentiments; car les murs d'un donjon ou d'un palais m'étaient également odieux. La coupe de la vie était empoisonnée pour toujours; le soleil brillait, il est vrai, pour moi comme pour celui dont le cœur est heureux et content, mais je ne voyais autour de moi qu'une obscurité épaisse et effrayante; obscurité qu'aucune lumière ne pouvait percer; si ce n'est celle de deux yeux qui brillaient sur moi. Tantôt c'étaient les yeux expressifs de Henry, dans lesquels se peignaient la langueur de la mort; dont les noires prunelles étaient presqu'entièrement recouvertes par les paupières et de longs cils noirs; tantôt c'étaient les yeux humides et ternes du monstre, tels que je les vis pour la première fois dans ma chambre à Ingolstadt.
Mon père tâcha d'éveiller en moi les sentiments d'affection; il me parla de Genève que je verrais bientôt,—d'Élisabeth et d'Ernest; mais ces discours n'avaient d'autre effet que de m'arracher de profonds soupirs. Quelquefois, il est vrai, j'avais le désir du bonheur; je pensais, avec un plaisir mélancolique, à ma chère cousine; ou bien dévoré par la maladie du pays, j'étais impatient de voir encore une fois le lac azuré et le Rhône rapide, qui m'avaient été si chers dans les premiers jours de mon enfance: mais en général j'éprouvais une apathie, telle que la prison me paraissait un séjour aussi agréable que le lieu le plus délicieux de la nature; et encore ces accès n'étaient quelquefois interrompus, que par des redoublements d'angoisse et de désespoir. Dans ces moments, j'aurais voulu mettre fin à une existence qui m'était à charge; et il fallait un soin et une vigilance continuels, pour m'empêcher de me porter à quelqu'acte affreux de violence.
Je me souviens qu'en quittant la prison, j'entendis un homme dire: «Il peut être innocent du meurtre, mais il a certainement une mauvaise conscience». Ces paroles me frappèrent. Une mauvaise conscience! Oui, sans doute, elle l'était: Guillaume, Justine et Clerval devaient la mort à mes machinations infernales: «Et quelle mort, m'écriai-je, mettra fin à ces horreurs? Ah! mon père, ne restez pas dans ce malheureux pays; traînez-moi dans un lieu où, je puisse oublier, moi, mon existence, et le monde entier».
Mon père accéda facilement à ce désir; et, après avoir pris congé de M. Kirwin, nous partîmes pour Dublin. Je me sentis comme soulagé d'un poids affreux, lorsque le paquebot s'éloigna de l'Irlande avec un bon vent, et que j'eus quitté pour toujours le pays qui avait été pour moi le théâtre de tant de douleurs.
Il était minuit. Mon père dormait dans la cabine, et moi j'étais sur le tillac à contempler les étoiles et à écouter le bruit des vagues. Je perçais des yeux l'obscurité qui cachait l'Irlande à ma vue, et je sentais mon pouls battre avec la violence de la fièvre, en pensant que je verrais bientôt Genève. Le passé me paraissait comme un songe effrayant, et pourtant le vaisseau qui me portait, le vent qui m'éloignait du rivage détesté de l'Irlande, et la mer qui m'entourait, ne m'apprenaient que trop que je n'étais pas trompé par une vision, et que Clerval, mon ami et mon cher compagnon, avait été ma victime et celle du monstre que j'avais créé. Je repassai dans ma mémoire tous les événements de ma vie, mon bonheur paisible pendant que j'étais à Genève au sein de ma famille, la mort de ma mère, et mon départ pour Ingolstadt. Je me souvins en tremblant de l'enthousiasme insensé qui m'avait excité à créer mon hideux ennemi, et je me rappelai la nuit dans laquelle il reçut la vie. Je ne pus suivre le fil de mes pensées; je fus accablé de mille sentiments divers, et je finis par pleurer avec amertume.
Depuis que j'étais rétabli de la fièvre, j'avais coutume de prendre chaque soir un peu de laudanum; car ce n'était qu'au moyen de cette potion, que je pouvais goûter le repos nécessaire à la conservation de la vie. Accablé par le souvenir de tous mes malheurs, je pris une double dose, et bientôt je m'endormis profondément: mais le sommeil me fit oublier ma misère; mes rêves me présentèrent une foule d'objets dont je fus effrayé. Vers le matin, je fus attaqué d'une sorte de cauchemar; je croyais être saisi par le démon qui me pressait le cou, sans que je pusse m'en délivrer; des gémissements et des cris retentissaient à mes oreilles. Mon père, qui veillait sur moi, vit mon agitation, me réveilla, et me montra le port de Holyhead, dans lequel nous entrions.
CHAPITRE XXI
Nous avions résolu de ne pas aller à Londres, mais de traverser le pays jusqu'à Portsmouth; et là, de nous embarquer pour le Havre. Le motif principal qui me déterminait à préférer ce plan, c'est que je craignais de revoir ces lieux, où j'avais joui de quelques moments de tranquillité avec mon cher Clerval. J'étais surtout saisi d'horreur, en pensant que je pourrais rencontrer ces personnes que nous avions coutume de visiter ensemble, et qui me questionneraient sur un évènement, dont le souvenir même renouvelait l'angoisse dont je fus déchiré, en voyant son corps inanimé dans l'auberge de ***.
Quant à mon père, il bornait ses désirs et ses efforts à me voir revenir à la santé et au calme. Sa tendresse et ses attentions étaient infatigables; tout son espoir même était de chasser de mon cœur le chagrin et la mélancolie, qui s'en étaient entièrement emparés. Quelquefois il attribuait ma douleur à la honte d'être obligé de répondre à une accusation d'assassinat, et il tâchait de me prouver la sottise de l'orgueil.
«Hélas! mon père, disais-je, que vous me connaissez peu! Les hommes, leurs sentiments, et leurs passions seraient réellement dégradées, si un misérable tel que moi se livrait à l'orgueil. Justine, la malheureuse. Justine, était aussi innocente que moi-même, et elle a été flétrie de la même accusation; elle en a été victime, et j'en suis la cause.... je l'ai assassinée Guillaume, Justine, Henri.... ils sont tous morts de ma main»!
Pendant mon emprisonnement, mon père avait souvent entendu de semblables discours sortir de ma bouche; lorsque je m'accusais ainsi, il semblait quelquefois désirer une explication, et, au moment de la demander, il s'arrêtait en paraissant considérer mes paroles comme l'effet du délire. Il croyait que, pendant ma maladie, quelqu'idée semblable s'était présentée à mon imagination, et que j'en avais conservé le souvenir dans ma convalescence. J'évitais toute explication, et je gardais un silence continuel sur le malheureux que j'avais créé. J'avais un pressentiment qu'on me croirait en démence, et cette crainte enchaînait toujours ma langue, lorsque j'aurais donné le monde entier pour avoir un confident du fatal secret.
À cette occasion, mon père me dit avec l'expression du plus grand étonnement: «Que voulez-vous dire, Victor? Êtes-vous fou? Mon cher fils, je vous supplie de ne jamais renouveler une pareille accusation».
—«Je ne suis pas fou, m'écriai-je avec énergie; le soleil et les cieux, qui ont vu mes opérations, attesteront la vérité de ce que je dis. Je suis l'assassin de ces victimes innocentes; elles doivent la mort à mes machinations. Mille fois j'aurais versé mon propre sang, goutte à goutte, pour sauver leur vie; mais je ne pouvais, mon père, en vérité, je ne pouvais sacrifier toute l'espèce humaine».
La conclusion de ce discours eut pour effet de convaincre mon père qu'il y avait du dérangement dans mes idées; il changea sur le champ le sujet de notre conversation, et il s'efforça de détourner le cours de mes pensées. Il désirait, autant que possible, effacer le souvenir des évènements qui avaient eu lieu en Irlande; jamais il ne leur faisait allusion; jamais il ne me laissait parler de mes malheurs.
Avec le temps je devins plus calme. La douleur avait pris racine dans mon cœur, mais je ne parlais plus de mes crimes avec autant d'incohérence; les remords me suffisaient. À force de peine et d'efforts, j'étouffai dans mon sein le malheur, dont j'entendais la voix impérieuse, et que je désirais moi-même déclarer au monde entier; et mon humeur fut plus calme et plus composée, qu'elle ne l'avait jamais été depuis mon voyage à la mer de glace.
Nous arrivâmes au Havre le 8 mai, et nous partîmes sur le champ pour Paris, où mon père fut retenu pendant plusieurs semaines par quelques affaires. Je reçus, dans cette ville, la lettre suivante d'Élisabeth:
À VICTOR FRANKENSTEIN.
«Mon très-cher ami,
»J'ai eu le plus grand plaisir en recevant une lettre de mon oncle datée de Paris; vous n'êtes plus à une distance effrayante, et je puis espérer vous voir dans moins de quinze jours. Mon pauvre cousin, combien vous avez souffert! Je m'attends à vous trouver l'air encore plus triste que quand vous avez quitté Genève. Cet hiver a été bien pénible: j'étais tourmentée par une incertitude affreuse; cependant je me flatte que votre physionomie aura plus de calme, et que votre cœur ne manquera ni de consolation, ni de tranquillité.
»Mais je crains que les mêmes sentiments, qui vous rendaient si malheureux, il y a un an, ne soient encore dans votre cœur; je crains même que le temps n'y ait ajouté. Je n'ai pas voulu vous affliger à cette époque, où tant de malheurs pesaient sur vous; mais une conversation, que j'ai eue avec mon oncle au moment de son départ, me force à désirer une explication avant de nous revoir.
»Une explication! Direz-vous peut-être; quelle est l'explication dont Élisabeth peut avoir besoin? Si vous le dites réellement, vous avez répondu à mes questions, et je n'ai plus qu'à signer votre affectionnée cousine; mais vous êtes loin de moi, et il est possible que cette explication soit à la fois pour vous un sujet de crainte et de désir. Dans cette dernière supposition, je n'ose plus tarder à écrire ce que, pendant votre absence, j'ai souvent voulu vous exprimer, sans avoir jamais eu le courage de commencer.
»Vous savez bien, Victor, que notre union a toujours été le projet favori de vos parents depuis notre enfance. On nous l'a dit dans notre jeunesse, et on nous a appris à compter sur cette union comme sur un évènement infaillible. Pendant notre enfance, nous étions bons camarades de jeu, et je crois, amis chers et précieux l'un à l'autre, à mesure que nous avancions en âge. Mais, comme un frère et une sœur éprouvent souvent l'un pour l'autre une vive affection, sans désirer une union plus intime, ne serait-il pas possible que le même sentiment existât entre nous? Dites-moi, mon cher Victor; répondez-moi avec franchise, je vous en conjure, au nom de notre bonheur mutuel; n'en aimez-vous pas une autre?
»Vous avez voyagé; vous avez passé plusieurs années de votre vie à Ingolstadt; et je vous l'avoue, mon ami, lorsque je vous vis, l'automne dernier, si malheureux, et fuyant dans la solitude toute société, je n'ai pu m'empêcher de penser que vous redoutiez notre union, et que vous vous regardiez comme engagé d'honneur à répondre aux désirs de vos parents, quoiqu'ils s'opposent eux-mêmes à vos inclinations. Ce serait mal raisonner. Je vous avoue, mon cousin, que je vous aime, et que dans mes rêves d'avenir, vous avez toujours occupé une bien grande place. Mais je veux votre bonheur autant que le mien, et je dois déclarer que notre mariage me rendrait éternellement malheureuse, s'il n'était pas le résultat d'un choix libre de votre part. À présent même, je pleure en pensant que, accablé comme vous l'êtes par les plus cruelles infortunes, vous pouvez sacrifier, à ce qu'on appelle honneur, tout espoir de cet amour et de ce bonheur, qui seuls pourraient vous rendre à vous-même. Moi, qui ai pour vous une véritable affection, une affection qui repose sur tant d'intérêt, j'augmenterais vos malheurs en m'opposant à vos désirs! Ah! Victor, soyez assuré que votre cousine et compagne a pour vous un amour trop sincère, pour que cette idée ne la rende pas malheureuse. Soyez heureux, mon ami; et, si vous exaucez cette prière, soyez persuadé que rien sur la terre ne pourra interrompre ma tranquillité.
»Que cette lettre ne vous afflige pas; n'y répondez ni demain, ni après demain, ni même avant votre arrivée, si elle vous cause de la peine. Mon oncle m'enverra des nouvelles de votre santé; et, lorsque nous nous reverrons, si j'aperçois seulement sur vos lèvres un sourire qui ait pour motif cette lettre, ou tout autre objet qui me touche, je n'aurai pas besoin d'autre bonheur».
» ÉLIZABETH LAVENZA».
Genève, 18 mai 17—
Cette lettre rappela ce que j'avais oublié depuis quelque temps, la menace du Démon: «Je serai avec toi la nuit de ton mariage»! Telle était ma sentence. Dans cette nuit le Démon emploierait tous les moyens pour me détruire, et me priver de cette lueur de bonheur qui promettait de me consoler en partie de mes souffrances. Dans cette nuit, il avait résolu de consommer ses crimes par ma mort. Eh bien! tant mieux; nous engagerions certainement alors un combat affreux: s'il était victorieux, je reposerais en paix, et cesserais d'être soumis à son pouvoir; s'il était vaincu, je serais libre. Hélas! quelle liberté! Elle serait semblable à celle du paysan qui a vu massacrer sa famille, brûler sa chaumière, et dévaster ses terres. Il erre au hasard, sans asile, sans ressources, et solitaire, mais libre. Telle serait ma liberté, si ce n'est que mon Élisabeth était un trésor disputé, hélas! par l'horreur du remords et du crime, qui me poursuivrait jusqu'à la mort.
Douce et chère Élisabeth! Je lus et relus sa lettre; je sentis dans mon cœur quelques émotions plus douces, et j'osai me bercer de vains rêves d'amour et de bonheur; mais la pomme était déjà mangée, et le bras de l'ange était levé pour m'annoncer que tout espoir était anéanti. Qu'importe? Je mourrais pour la rendre heureuse. Car si le monstre était fidèle à sa menace, je ne pouvais éviter la mort. Était-il vrai, cependant, que mon mariage dût hâter ma destinée? Ma fin arriverait, il est vrai, quelques mois plutôt; mais si mon persécuteur pensait que ses menaces fussent la cause de mes retards, il ne manquerait pas de trouver d'autres moyens de vengeance peut-être plus terribles. Il avait fait vœu d'être avec moi la nuit de mon mariage, sans se croire enchaîné par cette menace jusqu'au jour fixé pour ce mariage; ne m'avait-il pas, en effet, prouvé qu'il n'était pas encore rassasié de sang, en assassinant Clerval aussitôt après qu'il eût prononcé ses menaces. Mon parti fut pris: si mon union, immédiate avec ma cousine devait faire son bonheur ou celui de mon père, je ne retarderais pas d'un seul moment le dessein de mon ennemi contre ma vie.
Dans cet état d'esprit, j'écrivis à Élisabeth. Ma lettre était calme et affectionnée. «Je crains, ma chère amie, disais-je, qu'il ne nous reste que peu de bonheur sur la terre; et c'est sur vous que j'ai concentré tout celui dont je pourrai jouir un jour. Chassez vos craintes inutiles; c'est à vous seule que je consacre ma vie; votre bonheur est le seul but de mes efforts. J'ai un secret, Élisabeth, un secret affreux; lorsque vous le connaîtrez, vous serez glacée d'horreur, et alors, loin d'être surprise de ma douleur, vous vous étonnerez seulement que je survive à mes souffrances. Je vous révélerai ce mystère de douleur et d'effroi le lendemain de votre mariage; car, mon aimable cousine, il faut qu'il y ait entre nous une confiance entière. Mais jusque-là, je vous en conjure, ne m'en parlez pas, et n'y faites point allusion. Je vous en supplie avec ardeur, et je sais que vous y consentirez».
Une semaine environ après l'arrivée de la lettre d'Élisabeth, nous retournâmes à Genève. Ma cousine m'accueillit avec une tendre affection; mais elle ne put retenir ses larmes, en voyant la maigreur de mon corps et la pâleur de mes joues. Je fus aussi frappé d'un changement dans sa personne. Elle avait perdu de son embonpoint, et de cette aimable vivacité qui m'avait auparavant charmé; mais sa douceur et ses regards pleins de compassion, la rendaient plus propre à devenir la compagne d'un être malheureux et accablé comme je l'étais. Cette tranquillité ne fut pas de longue durée. Mes souvenirs portaient le trouble dans mon esprit; et en pensant aux événements passés, je tombais dans une véritable démence; tantôt j'étais furieux et écumant de rage; tantôt calme et abattu. Je ne disais et ne distinguais rien, et je restais sans mouvement, étourdi par la multitude de chagrins qui m'accablaient.
Élisabeth seule avait le pouvoir de me tirer de ces accès; sa douce voix me calmait lorsque j'étais transporté de fureur, et m'inspirait des sentiments humains lorsque je tombais dans l'anéantissement. Elle pleurait avec moi et pour moi. Dès que je revenais à la maison, elle me faisait des remontrances, et tâchait de me porter à la résignation. Ah! le malheureux peut se résigner; mais le coupable ne peut goûter de repos. Les remords empoisonnent le plaisir qu'on pourrait trouver à s'abandonner à l'excès du chagrin.
Bientôt après mon arrivée, mon père parla de mon prochain mariage avec ma cousine. Je gardai le silence.
«Avez-vous donc un autre attachement»?
—«Aucun sur la terre. J'aime Élisabeth, et j'envisage notre union avec délices. Que le jour en soit donc fixé; et alors je me consacrerai, dans la vie ou dans la mort, au bonheur de ma cousine».
—«Mon cher Victor, ne parlez pas ainsi; de grands malheurs ont pesé sur nous, mais ne nous en attachons que plus à ce qui reste, et reportons sur ceux qui survivent l'amour que nous avions pour ceux que nous avons perdus. Notre cercle sera étroit, mais resserré par les nœuds de l'affection et d'un malheur mutuel. Et, lorsque le temps aura adouci votre désespoir, de nouveaux objets d'un tendre soin naîtront pour remplacer ceux dont nous avons été si cruellement privés».
Telles étaient les leçons de mon père; mais le souvenir de la menace ne pouvait me quitter: aussi ne devez-vous pas vous étonner que, connaissant la toute puissance du Démon dans le crime, je le jugeasse invincible. Bien plus, l'ayant entendu prononcer ces mots: «Je serai avec toi la nuit de ton mariage», je ne doutais pas un instant que mon sort ne fut inévitable. Mais la mort n'était pas un mal pour moi auprès du malheur de perdre Élisabeth. Je convins donc, avec mon père, d'un air content et même gai, que, si ma cousine y consentait, la cérémonie aurait lieu dans dix jours, et mettrait ainsi, comme je l'imaginais, le sceau à ma destinée.
Grand Dieu! si j'avais pensé un instant à l'intention infernale qui animait le Démon, je me serais exilé pour toujours de ma patrie, et j'aurais erré sur la terre, repoussé et sans ami, plutôt que de consentir à ce malheureux mariage. Mais, comme par un pouvoir magique, le monstre m'avait aveuglé sur ses véritables intentions; et lorsque je croyais ne préparer que ma mort, je hâtais celle d'une victime bien plus chère.
En approchant de l'époque fixée pour notre mariage, soit lâcheté ou pressentiment, je fus trahi par ma force. Je cachai mes sentiments sous une apparence de gaîté, qui faisait régner le sourire et la joie sur le visage de mon père, mais qui trompait à peine l'œil vigilant et plus pénétrant d'Élisabeth. Elle envisageait notre union avec une douce satisfaction, mais non sans quelque mélange de crainte. Nos malheurs passés lui inspiraient de justes inquiétudes: notre bonheur, qui paraissait alors sûr et prochain, ne pouvait-il pas se dissiper bientôt comme un rêve, et ne laisser d'autre trace qu'un regret profond et éternel?
On fit les préparatifs pour la cérémonie; nous reçûmes les visites de félicitation, et tout prit un aspect riant. J'éloignais de mon cœur, autant que possible, l'inquiétude qui s'en emparait, et j'entrais, avec une ardeur apparente, dans les plans de mon père, qui n'étaient cependant que la décoration de la tragédie dont j'étais le héros. On acheta une maison près de Cologny, où nous pourrions jouir des plaisirs de la campagne. Cette habitation était en même temps assez près de Genève, pour nous permettre de voir tous les jours mon père, qui voulait encore demeurer dans la ville, à cause d'Ernest, dont les études devaient être suivies.
En même temps je pris toutes les précautions pour me défendre, dans le cas où le Démon m'attaquerait ouvertement. Je portais constamment avec moi des pistolets et un poignard, et j'étais toujours sur mes gardes en cas de surprise; de cette manière, je devins plus tranquille. Je dois dire aussi que l'approche du moment contribuait à cette tranquillité; la menace ne me parut plus qu'une illusion, qui n'était pas de nature à troubler mon repos, tandis que le bonheur, dont mon mariage me donnait l'espoir, présentait une plus grande apparence de certitude, à mesure que nous approchions du jour fixé pour le célébrer. J'entendais continuellement parler de notre union, comme d'un heureux évènement auquel rien ne pourrait s'opposer.
Élisabeth paraissait heureuse; ma tranquillité extérieure contribuait fortement à calmer son esprit; mais, le jour où je devais accomplir mes vœux et ma destinée, elle fut mélancolique, et saisie d'un pressentiment douloureux; peut-être aussi pensait-elle au secret affreux que j'avais promis de lui révéler le lendemain. Cependant mon père était dans l'enchantement, et occupé des préparatifs; il ne voyait dans la tristesse de sa nièce que la timidité d'une nouvelle mariée.
Après la cérémonie, beaucoup de monde se rassembla chez mon père; mais il fut convenu qu'Élisabeth et moi nous passerions l'après-midi et la nuit à Évian, et que nous retournerions à Cologny le lendemain matin. Le temps était beau, et le vent favorable; nous résolûmes d'aller par eau.
Ces moments furent les derniers de ma vie où je connus quelque bonheur. Nous allions avec rapidité: le soleil était chaud, mais nous étions à l'abri de ses rayons sous une espèce de dais, qui ne nous empêchait pas de jouir de la beauté du site. Tantôt, d'un côté du lac, nous avions en vue le mont Salève, les collines agréables de Montalègre, et, un peu plus loin, plus élevé que tout le reste, le superbe mont Blanc, et la chaîne de montagnes couvertes de chênes qui s'efforcent en vain de l'égaler; tantôt, en longeant la rive opposée, nous avions la vue du redoutable Jura, opposant son flanc noir à l'ambitieux qui voudrait abandonner sa patrie, et une barrière presqu'insurmontable au conquérant qui voudrait l'asservir.
Je pris la main d'Élisabeth: «Vous êtes triste, mon amie; ah! si vous saviez ce que j'ai souffert, et ce que je puis encore souffrir, vous tâcheriez de me faire goûter le repos, et vous feriez succéder au désespoir la sécurité dont ce seul jour me permet du moins de jouir».
—«Soyez heureux, mon cher Victor, répondit Élisabeth; rien, j'espère, ne doit vous affliger; et soyez sûr que si mon visage n'a pas l'expression d'une joie vive, mon cœur, du moins, ressent une profonde satisfaction. Un secret pressentiment m'avertit de ne pas trop m'abandonner à l'avenir qui se présente devant moi; mais je n'écouterai pas une voix aussi sinistre. Voyez avec quelle vitesse nous avançons, et combien les nuages, qui, tantôt obscurcissent le temps, tantôt s'élèvent au-dessus du dôme du Mont-Blanc, ajoutent à la beauté de cette vue si intéressante. Regardez aussi les innombrables poissons qui nagent dans cette eau limpide, au fond de laquelle nous pouvons distinguer chaque caillou. Quel jour délicieux! Comme toute la nature parait heureuse et paisible»!
Élisabeth tâchait, par ces discours, de reporter son esprit et le mien sur des sujets moins tristes; mais elle ne pouvait maîtriser ses dispositions. Pendant quelques instants, la joie brillait dans ses yeux; mais elle retombait continuellement dans ses distractions et ses rêveries.
Le soleil se penchait vers l'horizon; nous passâmes la rivière de la Dranse, dont le cours suit les vallées des plus hautes montagnes, et les sinuosités des collines les moins élevées. Dans cet endroit, les Alpes sont plus près du lac. Nous approchions de l'amphithéâtre des montagnes qui le bornent à l'est; et le clocher d'Évian brillait au milieu des bois qui l'entourent, sous la chaîne de montagnes qui le dominent.
Le vent, qui, jusque-là, nous avait portés avec une étonnante rapidité, changea au coucher du soleil en une brise légère; le zéphyr ne faisait que rider la surface de l'eau, et agitait agréablement les arbres qui bordent le rivage, et dont les fleurs exhalaient l'odeur la plus délicieuse. Le soleil avait disparu de l'horizon, lorsque nous abordâmes. À peine avais-je mis le pied sur le rivage, que je me sentis tourmenté par ces inquiétudes et ces craintes, qui allaient bientôt m'environner et s'attacher à moi pour toujours.
CHAPITRE XXII
Il était huit heures lorsque nous mêmes pied à terre; nous nous promenâmes quelque temps sur le bord du lac, en jouissant de l'éclat fugitif du jour; et même en nous dirigeant vers l'auberge, nous contemplions la vue agréable des eaux, des bois, et des montagnes obscurcies par les ténèbres, mais déployant encore leurs noirs sommets.
En ce moment, le vent changea du sud à l'ouest, et souffla avec une grande violence. La lune brillait au milieu des cieux et commençait à descendre; les nuages étaient chassés avec la rapidité du vol du vautour, et voilaient les rayons de cet astre, tandis que le lac réfléchissait un ciel orageux, mille fois plus effrayant au milieu des vagues agitées qui commençaient à s'élever. Tout-à-coup l'orage s'annonça par un torrent de pluie.
J'avais été calme pendant le jour; mais, dès que la nuit obscurcit la vue des objets, mille craintes s'élevèrent dans mon esprit. Plein d'inquiétude, je me tins sur la défensive; je saisis de la main droite un pistolet caché dans mon sein; j'étais effrayé du moindre bruit, mais déterminé à vendre chèrement ma vie, et à ne mettre fin au combat, qu'après l'avoir perdue ou l'avoir arrachée à mon adversaire.
Élisabeth observa quelque temps mon agitation dans un silence timide et craintif; elle dit enfin: «qui peut ainsi vous agiter, mon cher Victor? que craignez-vous»?