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Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 2 (of 3)

LE PROMÉTHÉE MODERNE. (continued 2)

Jules Saladin translation

—«Comment pourrai-je vous remercier, mon excellent et unique bienfaiteur? Vous êtes le premier homme qui m'ait fait entendre des paroles bienveillantes; j'en serai toujours reconnaissant. Votre humanité me garantit tout succès près des amis que je suis sur le point de voir».

—«Puis-je connaître le nom et la demeure de ces amis»?

»Je me tus. C'était le moment décisif, où j'allais perdre ou obtenir à jamais le bonheur. Je m'efforçai de recueillir assez de fermeté pour lui répondre, mais cet effort épuisa toute la force qui me restait. Je tombai sur la chaise en sanglotant. Dans ce moment j'entendis les pas de mes protecteurs. Je n'avais pas un moment à perdre; je m'emparai de la main du vieillard, et je m'écriai: «Voici le moment!... Sauvez et protégez moi! Vous et votre famille, vous êtes les amis que je cherche. Ne m'abandonnez pas au moment de l'épreuve».

—«Grand Dieu! s'écria le vieillard, qui êtes-vous»?

»Au même instant la porte de la chaumière s'ouvre; Félix, Safie et Agathe entrèrent. Qui pourrait décrire l'horreur et la consternation dont ils furent saisis en me voyant. Agathe s'évanouit; et Safie, incapable de donner des soins à son amie, s'élança hors de la chaumière. Félix s'avança, et avec une force surnaturelle, m'arracha de son père aux genoux duquel je m'attachais; dans un transport de fureur, il me renversa par terre, et me frappa avec violence d'un bâton. J'aurais pu séparer ses membres, aussi facilement que le lion déchire la gazelle; mais j'avais le cœur oppressé par la plus amère douleur, et je me retins. Il se disposait à me frapper de nouveau; mais vaincu par la douleur et le désespoir, je quittai la chaumière; et, sans être aperçu, je parvins, au milieu du tumulte général, à m'échapper jusque dans ma cabane».

CHAPITRE XV

»Maudit, maudit créateur! Pourquoi vivais-je? Pourquoi, dans cet instant, n'ai-je pas éteint l'étincelle d'existence que vous m'aviez si imprudemment donnée? Je ne sais; le désespoir ne s'était pas encore emparé de moi; mes sentiments étaient ceux de la rage et de la vengeance. J'aurais eu du plaisir à détruire la chaumière et ses habitants, et je me serais rassasié de leurs cris et de leur malheur.

»Dès que la nuit fut arrivée, je quittai ma retraite, et je me mis à errer dans le bois: là, cessant d'être retenu par la crainte d'être découvert, je donnai cours à mes tourments par des hurlements horribles. Semblable à une bête féroce qui a rompu ses liens, je détruisais les objets qui faisaient obstacle à mon passage, et je traversais les bois avec la rapidité du cerf. Ah! que cette nuit fut affreuse pour moi! Les froides étoiles brillaient dans les cieux, et semblaient insulter à mon malheur: les arbres dépouillés agitaient leurs branches au-dessus de ma tête; de temps en temps, la douce voix d'un oiseau se lisait entendre au milieu du silence universel: tout, excepté moi, jouissait du repos ou du bonheur. Semblable au chef des Démons, je portais l'enfer en moi-même; sans avoir son génie, je voulais déraciner les arbres, répandre le ravage et la destruction autour de moi; et, après avoir assouvi ma fureur, m'asseoir sur les ruines, et en jouir.

»Je ne pus supporter ce dérèglement de sensations; je me sentis accablé par l'excès de l'exercice auquel je m'étais livré, et je tombai sur la terre humide dans la faible impuissance du désespoir. Parmi les hommes, nul n'avait pitié de moi, nul ne me prêtait assistance: devais-je amitié à mes ennemis? Non. De ce moment, je déclarai une guerre éternelle à l'espèce humaine, et surtout à celui qui, en me créant, me réduisait à ce malheur insupportable.

»Le soleil se leva; j'entendis des voix d'hommes, et je jugeai impossible de retourner, ce jour-là, dans ma retraite. En conséquence, je me cachai dans quelque taillis épais, déterminé à passer le temps à réfléchir sur ma situation.

»Le doux éclat du soleil, et l'air pur du jour me rendirent un peu la tranquillité. Je me rappelai ce qui s'était passé dans la chaumière, et je ne pus m'empêcher de croire que j'avais été trop prompt dans mes conclusions. J'avais certainement agi avec imprudence. Il était clair que ma conversation avait intéressé le père en ma faveur, et j'étais un insensé de m'être exposé à l'horreur de ses enfants. J'aurais dû habituer le vieux de Lacey à moi-même, et ne me découvrir au reste de sa famille, que lorsqu'elle aurait été préparée à me voir. Cette erreur ne me parut pas irréparable. Je méditai long-temps sur le parti que j'aurais à prendre, et je m'arrêtai à celui de retourner à la chaumière, de m'adresser au vieillard, et de le mettre dans ma cause par mes représentations.

»Ces pensées me calmèrent, et me jetèrent, vers l'après-midi, dans un profond sommeil; mais l'agitation de mon sang ne me permettait pas d'être bercé par des rêves paisibles. L'horrible scène de la veille se représentait sans cesse à mes yeux; les femmes fuyaient, et Félix, rempli de fureur, m'arrachait aux pieds de son père. Je me réveillai épuisé; et je profitai de la nuit, qui était déjà venue, pour sortir de ma retraite, et pourvoir à ma nourriture.

»Après avoir apaisé ma faim, je dirigeai mes pas vers le sentier bien connu, qui conduisait à la chaumière. Tout était tranquille. Je rentrai dans ma cabane, et je me mis à attendre l'heure à laquelle la famille avait coutume de se lever. Cette heure se passa, le soleil s'éleva dans les deux, et les habitants de la chaumière ne paraissaient pas. Je tremblais avec violence, dans la crainte de quelque malheur affreux. L'intérieur de la chaumière était sombre; aucun mouvement ne se faisait entendre: je ne puis décrire l'agonie de cette attente.

»Dans ce moment deux paysans vinrent à passer, s'arrêtèrent auprès de la chaumière, et causèrent ensemble en faisant des gestes violents; mais je ne comprenais pas un mot de leur conversation, parce qu'ils parlaient la langue du pays, qui différait de celle de mes protecteurs. Bientôt après, cependant, Félix s'approcha d'un autre homme: je fus surpris de voir qu'il n'avait pas quitté la chaumière ce matin; j'en eus même quelqu'inquiétude, et je prêtai une oreille attentive pour découvrir, dans ce qu'il dirait, le motif de ces visites inaccoutumées».

«Faites-vous attention, lui dit son compagnon, que vous serez obligé de payer un loyer de trois mois, et de perdre le produit de votre jardin? Je ne désire pas profiter d'un avantage injuste, et je demande en conséquence que vous preniez quelques jours pour peser votre détermination».

—«C'est tout-à-fait inutile, répondit Félix; nous ne pouvons plus désormais habiter votre chaumière. La vie de mon père est dans le plus grand danger, à cause de l'évènement affreux que je vous ai raconté. Ma femme et ma sœur ne reviendront jamais de leur terreur. Ne raisonnons pas davantage sur ce sujet. Prenez possession de voire bien, et laissez moi quitter ce lieu».

»Félix tremblait violemment en parlant ainsi. Il entra, suivi de ses compagnons, dans la chaumière, et partit au bout de quelques minutes. Depuis, je n'ai jamais vu personne de la famille de M. de Lacey.

»Pendant le reste du jour je restai dans ma cabane, accablé par un désespoir profond et stupide. Mes protecteurs étaient partis, et avaient rompu le seul lien qui m'attachait au monde. Pour la première fois, mon cœur se remplit de sentiments de vengeance et de haine; au lieu de chercher à les comprimer, je me laissais emporter par le torrent, abandonnant mon esprit aux idées du mal et de la mort. Si je me rappelais mes amis, la voix douce de M. de Lacey, les yeux attrayants d'Agathe, et la beauté merveilleuse de l'Arabe, ces sombres pensées se dissipaient, et un torrent de larmes coulait de mes yeux. Mais aussitôt que je reportais ma pensée sur le mépris et l'abandon dans lequel je me trouvais, ma colère se tournait en rage. Dans l'impuissance de nuire à aucun objet humain, je dirigeai ma fureur sur des objets inanimés. À l'approche de la nuit, je plaçai une grande quantité de combustibles autour de la chaumière; et, après avoir détruit tout vestige de culture dans le jardin, j'attendis avec la plus grande impatience que la lune fut cachée pour commencer mes opérations.

»À l'approche de la nuit, un vent terrible s'éleva, et dispersa promptement les nuages qui couvraient le ciel: ce vent, dont la force semblait égaler celle de l'avalanche, bouleversa mon esprit, et brisa toute ma raison. J'allumai une branche d'arbre sèche, et je tournai avec fureur autour de la chaumière maudite, les yeux incessamment fixés sur l'ouest de l'horizon, dont la lune touchait presque le bord. Une partie de son orbe fut enfin cachée, et je brandis ma branche; la lune disparut, et je mis le feu, en poussant un cri, à la paille, aux bruyères et aux genêts que j'avais rassemblés. Le vent augmenta la violence du feu, et la chaumière fut aussitôt enveloppée et dévorée par les flammes.

»Dès que je fus convaincu qu'aucun secours ne pourrait sauver quelque partie de l'habitation, je me retirai, en me dirigeant vers le bois, où je cherchai un asile.

»Maintenant que j'avais le monde devant moi, où devais-je porter mes pas? Je résolus de fuir loin du théâtre de mes malheurs; mais pour moi, haï et méprisé, tous les pays étaient également horribles. Enfin, je pensai à vous. J'appris par vos papiers que vous étiez mon père, mon créateur: à qui pouvais-je mieux m'adresser qu'à celui qui m'avait donné la vie? Félix qui avait appris beaucoup de choses à Safie, n'avait pas oublié de lui faire connaître la géographie: de cette manière j'avais appris les situations respectives des différentes contrées de la terre. Vous aviez indiqué que Genève était votre patrie; je résolus de porter mes pas vers cette ville.

»Comment faire pour m'orienter? Je savais qu'il fallait voyager dans une direction sud ouest, pour arriver à ma destination; mais je n'avais d'autre guide que le soleil. Je ne connaissais pas les noms des villes que j'avais à traverser, et je ne pouvais demander des renseignements à aucun être humain. Malgré ces difficultés, je ne perdis pas tout espoir. Je ne pouvais attendre de secours que de vous, de vous qui ne m'inspiriez d'autre sentiment que celui de la haine. Créateur insensible et lâche! tu m'avais doué de sens et de passions, et tu m'avais jeté dans le monde comme un objet de mépris et d'horreur pour l'espèce humaine! Il n'y avait que vous à la pitié et à la justice duquel je pusse prétendre, et je me déterminai à réclamer de vous cette justice, que j'essayerais en vain d'obtenir de tout autre être humain.

»Mes voyages furent longs, et mes souffrances cruelles. L'automne était avancé lorsque je quittai le lieu qui m'avait si longtemps servi de résidence. Je ne voyageais que de nuit, dans la crainte de rencontrer l'homme. La nature dépérissait autour de moi, et le soleil devint sans chaleur; la pluie et la neige tombaient de toutes parts; de grands fleuves étaient gelés; la surface de la terre était triste, glacée, et nue, et je ne trouvais aucun asile. Ah, terre! combien de fois ai-je vomi des imprécations contre celui qui m'avait créé! Je n'avais plus la même douceur de caractère; je n'avais plus que fiel et amertume. Plus j'approchais de votre habitation, plus je sentais profondément dans mon cœur le désir de la vengeance. Je ne me reposais pas, malgré la neige et la glace. Quelques incidents, et une carte du pays, qui était tombée entre mes mains, servirent à me diriger; mais souvent je m'égarais de mon chemin. L'horreur de mon désespoir ne me laissait aucun repos: chaque incident était un motif nouveau de rage et de malheur; mais une circonstance, que je vais rapporter, redoubla l'amertume et l'horreur de mes sentiments.

»J'étais arrivé sur les confins du Switzerland: le soleil avait déjà plus de chaleur, et la terre commençait à se couvrir d'une nouvelle verdure.

»J'avais coutume de me reposer pendant le jour, et de ne voyager que de nuit, pour éviter l'aspect de l'homme. Un matin, cependant, comme j'avais à traverser un bois profond, je hasardai de continuer mon voyage après le lever du soleil. C'était un des premiers jours du printemps: le charme du soleil resplendissant, et la fraîcheur embaumée de l'air m'inspirèrent un sentiment de joie. Je sentis renaître dans mon cœur des émotions douces et agréables, qui depuis long-temps paraissaient éteintes. Presque surpris par la nouveauté de ces sensations, je me sentis entraîné jusqu'au point d'oublier ma solitude et ma difformité; j'osai même goûter un moment de bonheur. De douces larmes arrosèrent encore mes joues, et mes yeux humides se levèrent avec reconnaissance vers l'astre bienfaisant auquel je devais une semblable jouissance.

»Je continuai à suivre les sentiers du bois, jusqu'à sa limite, marquée par une rivière dont le lit paraissait profond et le cours rapide, et dont les bords étaient ombragés par une grande quantité d'arbres déjà verdoyants. Je m'arrêtai dans cet endroit, sans savoir exactement le chemin que je suivrais, lorsque j'entendis des voix qui me forcèrent à me cacher sous l'ombre d'un cyprès. J'étais à peine sous cet arbre, qu'une jeune fille vint en courant vers l'endroit que j'avais choisi, et en riant comme si elle fuyait quelqu'un pour badiner. Elle continua sa course le long des bords escarpés du fleuve; mais, venant tout-à-coup à glisser, elle tomba dans l'eau. Je m'élançai de ma retraite, et après avoir longtemps lutté contre la force du courant, je parvins à la sauver, et à l'amener sur le rivage. Elle était sans connaissance; et j'essayais de la ranimer par tous les moyens possibles, lorsque je fus brusquement interrompu par l'approche d'un paysan, qui était probablement celui qu'elle avait fui en jouant. À ma vue, il s'élança vers moi, arrachant la jeune fille de mes bras, et courut vers la partie la plus épaisse du bois. Je le suivis aussitôt, et presque machinalement; mais l'homme, en me voyant approcher, ajusta sur moi le fusil qu'il portait, et fit feu. Je tombai, et il s'échappa dans l'épaisseur du bois avec une nouvelle rapidité.

»Telle était donc la récompense de ma bonté! J'avais sauvé de la mort un être humain, et, pour récompense, je souffrais maintenant d'une blessure qui avait déchiré la chair jusqu'aux os. Les sentiments de bonté et de douceur, qui m'avaient animé peu d'heures auparavant, firent place à une rage infernale et à des mouvements convulsifs. Enflammé par la souffrance, je vouai une haine éternelle à toute l'espèce humaine, et en méditant de terribles vengeances; mais l'irritation de ma blessure m'accabla, suspendit les mouvements de mon pouls, et me fit perdre les sens.

»Pendant quelques semaines, je traînai ma malheureuse vie dans les bois, en cherchant à soigner la blessure que j'avais reçue. La balle était entrée dans mon épaule; et je ne savais si elle y était restée, ou si elle avait traversé tout mon corps. Quoi qu'il en fût, je n'avais aucun moyen de l'extraire. Mes souffrances s'aggravaient encore du sentiment oppressif de l'injustice et de l'ingratitude qui en était la cause. Dans mes vœux journaliers je demandais vengeance, une vengeance entière et terrible, qui seule pourrait tenir lieu des outrages et des angoisses que j'avais soufferts.

»Après quelques semaines, ma blessure se guérit, et je continuai mon voyage. Mes souffrances ne devaient plus être adoucies par l'éclat du soleil, ou les douces brises du printemps; la joie n'était plus qu'une ironie qui insultait à mon désespoir, et me faisait sentir plus péniblement que je n'étais pas destiné à connaître le bonheur.

»J'approchais cependant du terme de mon voyage; deux mois après, j'arrivai dans les environs de Genève.

»C'était le soir. Je me cachai dans les champs qui entourent cette ville, pour songer de quelle manière je m'adresserais à vous. J'étais accablé par la fatigue et la faim, et beaucoup trop malheureux pour jouir des douces brises du soir, ou de la vue du soleil qui se couchait derrière les imposantes montagnes du Jura.

»Un léger sommeil m'arracha en ce moment à mes tristes réflexions; mais il fut bientôt troublé par rapproche d'un bel enfant, qui vint, en courant, et avec toute la gaîté de son âge, dans la retraite où je m'étais placé. Tout-à-coup, en le voyant, j'eus la pensée que cette petite créature était sans prévention, et avait vécu trop peu de temps pour avoir horreur de la difformité. Si, donc, je pouvais le prendre, et l'élever comme mon compagnon et mon ami, je ne serais plus solitaire sur cette terre peuplée.

»Cédant à cette pensée, je saisis l'enfant au passage, et le tirai vers moi. À ma vue, il couvrit ses yeux de ses mains, et poussa un cri d'effroi. J'ôtai de force la main qu'il tenait sur sa figure, et je lui dis: «Enfant, que crains-tu? Je n'ai pas l'intention de te faire aucun mal; écoute-moi».

»Il se débattait avec violence:—«Laisse-moi m'en aller, s'écria-t-il, monstre! vilain méchant! tu veux me manger, et me déchirer en morceaux.... Tu es un ogre.... laisse-moi m'en aller, ou je le dirai à papa».

—«Mon enfant, tu ne reverras plus ton père; il faut que tu viennes avec moi.

—«Monstre affreux! laisse-moi partir; mon papa est syndic;—c'est M. Frankenstein... Il te punirait, si tu osais me retenir».

—«Frankenstein! tu appartiens donc à mon ennemi... à celui de qui j'ai juré de tirer vengeance; tu seras ma première victime».

»L'enfant se débattait encore, et me chargeait d'épithètes qui portaient le désespoir dans mon cœur. Je lui pris le cou pour l'empêcher de crier, et je le vis aussitôt tomber mort à mes pieds.

«En contemplant ma victime, j'avais le cœur gonflé de joie et fier d'un triomphe infernal. Je frappai des mains, en m'écriant: «Moi aussi, je puis porter la désolation; mon ennemi n'est pas au-dessus de mes atteintes; cette mort le jettera dans le désespoir, et mille autres malheurs pourront l'affliger et l'accabler».

»En fixant mes yeux sur l'enfant, j'aperçus un objet qui brillait sur sa poitrine: je le pris, c'était le portrait d'une femme très-séduisante. Tout pervers que j'étais, j'en fus transporté, et je m'adoucis. Je contemplai quelques moments avec délices ses yeux noirs ombragés par de longs cils, et ses lèvres gracieuses; mais bientôt ma rage revint: je me rappelai que j'étais à jamais privé du bonheur que l'on peut attendre d'aussi belles créatures; et que celle dont je contemplais l'image, changerait, en me regardant, cet air divin de bonté en une expression de dégoût et d'effroi.

»Vous étonnerez-vous que de telles pensées me transportassent de rage? Je m'étonne seulement que, dans ce moment, au lieu de donner cours à mes sentiments en exclamations et en désespoir, je ne me sois pas précipité au milieu de l'espèce humaine, et que je n'aie pas péri en essayant de la détruire.

»Accablé par ces sentiments, je quittai le lieu où j'avais commis le meurtre. Je cherchais une retraite plus à l'écart, lorsque je vis une femme passer auprès de moi. Elle était jeune, pas aussi belle que celle dont je tenais le portrait, mais d'un aspect agréable, et brillant de tout l'éclat de la jeunesse et de la santé. Voici, pensais-je, une de celles qui sourient pour tout le monde, excepté pour moi; elle n'échappera pas: grâce aux leçons de Félix, et aux lois sanguinaires de l'homme, j'ai appris à préparer le mal. Je m'approchai d'elle sans en être vu, et je mis le portrait dans une des poches de son vêtement.

»Pendant quelques jours j'allai souvent à l'endroit où ces scènes avaient eu lieu: tantôt j'avais le désir de vous voir, tantôt j'étais résolu à quitter pour toujours le monde et ses misères. Enfin je vins dans ces montagnes, et j'ai erré dans leurs immenses solitudes, consumé par une passion brûlante que vous seul pouvez satisfaire. Nous ne nous séparerons pas que vous n'ayez promis de consentir à ma requête. Je suis seul et malheureux; l'homme ne veut pas m'admettre dans sa société; mais un être aussi difforme et aussi horrible que moi-même ne me repousserait pas. Ma compagne doit avoir le même extérieur et les mêmes défauts. Votre devoir est de la créer.

CHAPITRE XVI

Le monstre cessa de parler, et fixa les yeux sur moi, dans l'attente d'une réponse; mais j'étais troublé, hors de moi, et incapable de recueillir assez mes idées pour comprendre toute l'étendue de sa proposition. Il continua:

«Il faut me créer une femme avec qui je puisse vivre dans l'échange de ces sentiments nécessaires à mon existence. Vous seul pouvez le faire; et je vous le demande comme un droit que vous ne devez pas refuser».

La dernière partie de son histoire avait rallumé dans mon cœur la colère qui s'était apaisée pendant le récit de sa vie paisible, parmi les habitants de la chaumière, et, lorsqu'il prononça ces derniers mots, je ne pus contenir plus long-temps la fureur qui me consumait.

—«Je refuse, répondis-je; et aucun supplice n'arrachera jamais mon consentement. Tu peux me rendre le plus malheureux des hommes; mais tu ne m'aviliras jamais à mes propres yeux. Irai-je créer un autre être semblable à toi-même, et dont la méchanceté, jointe à la tienne, désolerait le monde? Éloigne-toi! Je t'ai répondu; tu peux me torturer; mais je ne consentirai jamais à ta demande».

—«Vous avez tort, répliqua le Démon; et, au lieu de me servir de menaces, je me contenterai de raisonner avec vous. Je suis méchant, parce que je suis malheureux. Ne suis-je pas abandonné et haï par toute l'espèce humaine? Vous, mon créateur, si vous me mettiez en pièces, vous en triompheriez: souvenez-vous-en, et dites-moi pourquoi j'aurais pour l'homme plus de pitié qu'il ne m'en témoigne. Vous ne croiriez pas commettre un meurtre, si, me précipitant dans un de ces abîmes de glace, vous me fessiez périr, moi, l'ouvrage de vos mains. Respecterai-je l'homme lorsqu'il me méprise? Faites-le vivre avec moi dans un échange de bontés; et, au lieu de lui nuire, je lui ferai toutes sortes de biens en pleurant de reconnaissance de ce qu'il veut bien les accepter. Mais il n'en saurait être ainsi; les sens humains sont des barrières insurmontables à notre union. Cependant, les miens ne se soumettront pas à un esclavage honteux. Je vengerai mes injures: si je ne puis inspirer l'amour, j'inspirerai la crainte; et c'est surtout à vous, mon plus grand ennemi, parce que vous êtes mon créateur, que je jure une haine éternelle. Prenez-y garde: je travaillerai à votre destruction, et je ne m'arrêterai pas que je n'aie désolé votre cœur, de manière à ce que vous maudissiez l'heure de voire naissance».

Une rage infernale l'animait en prononçant ces paroles: sa figure se ridait en contorsions trop horribles, pour que des yeux humains pussent la regarder; mais il se calma promptement, et il ajouta:

«Je voulais raisonner; mais mon emportement s'y oppose; et cependant vous ne réfléchissez pas que vous êtes la cause de ses excès. Si un être quelconque éprouvait pour moi quelques emotions de bienveillance, je la lui rendrais au centuple; pour cet amour d'une seule créature, je ferais la paix avec l'espèce entière! Mais je vois que je me laisse aller à des rêves de bonheur qui ne peuvent se réaliser. Ce que je vous demande est raisonnable et modéré; je veux une créature d'un autre sexe, mais aussi hideuse que moi: ce présent est faible, mais c'est tout ce que je puis recevoir et je serai content. Il est vrai que nous serons des monstres séparés du monde entier; mais nous en serons plus attachés l'un à l'autre. Nous ne vivrons pas heureux, mais nous serons innocents, et à l'abri du malheur que j'éprouve maintenant. Ah! mon créateur, rendez-moi heureux; qu'un seul bienfait me permette de vous exprimer ma reconnaissance! Laissez-moi connaître le plaisir de toucher le cœur d'un être existant; ne me refusez pas ce que je vous demande»!

Je fus touché. Je frissonnai en pensant aux conséquences que pourrait avoir mon consentement; mais je sentis que ses raisonnements étaient assez justes. Son histoire et les sentiments qu'il exprimait dans ce moment, prouvaient quelque délicatesse. D'ailleurs, ne lui devais-je pas, à titre de créateur, toute la portion de bonheur qu'il était en mon pouvoir de lui accorder? Il remarqua un changement dans ce que j'éprouvais, et il poursuivit.

«Si vous consentez à ma demande, je ne paraîtrai jamais ni devant vous, ni devant aucun être humain. J'irai dans les vastes déserts de l'Amérique méridionale. Ma nourriture n'est pas celle de l'homme; je n'égorge ni l'agneau, ni le chevreau, pour assouvir mon appétit: les glands et les graines me suffisent. Ma compagne sera de la même nature que moi, et se contentera de la même manière de vivre. Les feuilles sèches nous serviront de lit; le soleil brillera pour nous comme pour l'homme, et mûrira notre nourriture. Le tableau que je vous présente est une image de paix et d'humanité: vous devez sentir que vous ne pourriez contrarier mes vœux que par abus de pouvoir et par cruauté. Tout à l'heure vous avez été sans pitié pour moi; je lis maintenant la compassion dans vos regards; laissez-moi saisir le moment favorable, laissez-moi obtenir la promesse de de ce que je désire si ardemment.»

—«Tu te proposes, répondis-je, de t'éloigner de la demeure des hommes, de vivre dans ces déserts où tu n'auras d'autre société que celle des bêtes féroces. Comment pourras-tu persévérer dans cet exil, toi qui désires l'amour et la sympathie de l'homme? Tu reviendras rechercher encore leur amitié, et tu ne trouveras que leur haine; la passion du mal se renouvellera, et tu auras alors une compagne pour t'aider à détruire. Cela ne se peut; ne m'en parles plus, car je n'y puis consentir».

—«Quelle inconstance dans vos sentiments! Il n'y a qu'un moment vous étiez ému par mes raisonnements; pourquoi vous endurcissez-vous contre mes plaintes? Je vous jure, par la terre que j'habite, et par vous-même qui m'avez créé, que je quitterai, avec la compagne que vous me donnerez, le voisinage de l'homme, et que nous irons habiter dans le lieu le plus sauvage. Je ne serai plus animé par le mal, car je connaîtrai la sympathie: ma vie s'écoulera tranquillement; et, à mes derniers moments, je ne maudirai pas mon créateur».

Ses paroles firent sur moi un effet étrange. Je fus touché de compassion, et je sentis un moment le désir de le consoler; mais, en le regardant, en voyant la masse informe se mouvoir et parler, mon cœur se souleva, et mes sentiments furent ceux de l'horreur et de la haine. Je m'efforçai de les étouffer. Je pensai que, dans l'impossibilité de sympathiser avec lui, je n'avais pas droit de le priver de la petite portion de bonheur qu'il était encore en mon pouvoir de lui accorder.

—«Tu jures d'être bon, lui dis-je; mais n'as-tu pas déjà montré un degré de perversité tel que je pourrais avec raison me défier de toi? Ne serait-ce pas une feinte pour accroître ton triomphe, en ouvrant une plus vaste carrière à ta vengeance?»

—«Qu'est-ce? Je croyais avoir excité votre compassion, et vous me refusez encore le seul bienfait, qui puisse adoucir mon cœur et me rendre bon! Si je n'ai ni devoirs, ni affection, la haine et le crime seront mon partage; aimé d'un autre, je n'aurai plus de motif pour être criminel, et tout le monde ignorera que j'existe. Mes défauts viennent d'une solitude forcée que j'abhorre; et mes vertus se formeront nécessairement dans la vie que je passerai avec une créature semblable à moi. Je connaîtrai les affections d'un être sensible, et je me rattacherai à la chaîne d'existence et d'évènements dont je suis maintenant exclus.»

Je me tus quelque temps, pour réfléchir à tout ce qu'il venait de dire, et aux différents raisonnements dont il s'était servi. Je pensais aux vertus qu'il avait promises au commencement de son existence; je compris que tout bon sentiment avait été éteint en lui par le dégoût et le mépris qu'il avait éprouvé de ses protecteurs. Je n'oubliai pas dans mon calcul son pouvoir et ses menaces: une créature qui pouvait exister dans les froides cavernes des glaciers, et éviter les poursuites au milieu de précipices inaccessibles, était un être qui possédait des facultés contre lesquelles il serait inutile de lutter. Après un long silence de réflexion, je conclus que la justice qui lui était due, celle qui était due à mes semblables, exigeait que je consentisse à sa demande. Je me tournai vers lui, en disant:

«Je consens à ta demande; mais j'exige le serment solennel que tu quitteras pour toujours l'Europe, et tout autre lieu dans le voisinage de l'homme, dès que je remettrai entre tes mains une femme qui t'accompagnera dans ton exil».

—«Je jure, s'écria-t-il, par le soleil et la voûte azurée du ciel, que, si vous vous rendez à ma prière, tant qu'ils existeront, vous ne me reverrez jamais. Retournez chez vous, et commencez vos travaux: j'observerai leurs progrès avec une sollicitude inexprimable; mais soyez sans crainte, je ne paraîtrai que quand vous serez prêt».

À ces mots, il me quitta brusquement, dans la crainte, peut-être, de quelque changement dans mes sentiments. Je le vis descendre la montagne avec plus de rapidité que le vol d'un aigle, et je le perdis bientôt de vue parmi les ondulations de la mer de glace.

Son histoire avait duré toute la journée, et le soleil était sur le bord de l'horizon lorsqu'il partit. Il était tard: je devais me hâter de descendre vers la vallée, pour n'être pas enveloppé par l'obscurité; mais mon cœur était oppressé, et ma marche lente. J'étais retardé par la difficulté de courir parmi les petits sentiers des montagnes, par l'embarras que j'éprouvais à poser mes pieds avec fermeté, et par les émotions dont j'étais occupé, et auxquelles avaient donné lieu les diverses circonstances de la journée. La nuit était fort avancée lorsque j'arrivai à moitié route du lieu de repos. Je m'assis auprès de la fontaine. Les étoiles étaient tantôt brillantes, tantôt cachées par les nuages; les sombres pins s'élevaient devant moi, et de temps en temps des arbres brisés et renversés par terre s'offraient sous mes pas. La scène était d'une solennité imposante, et fit naître en moi d'étranges pensées. Je pleurai avec amertume, et je frappai mes mains avec désespoir, en m'écriant: «Ô étoiles, vents et nuages, vous allez tous me railler: si vous avez réellement pitié de moi, ôtez-moi les sens et la mémoire; anéantissez-moi; et, si vous n'écoutez pas ma prière, fuyez, fuyez, et laissez-moi dans les ténèbres»!

Ces idées étaient extravagantes et tristes; mais je ne puis vous décrire combien j'étais accablé par l'éclat des étoiles, et combien je prêtais l'oreille à chaque coup de vent, comme s'il devait m'entrainer pour me détruire.

Le matin venait de paraître, et je n'étais pas encore arrivé au village de Chamouny. À mon retour, mon air hagard et étrange fut peu propre à calmer les craintes de ma famille, qui, toute la nuit, avait attendu mon retour avec inquiétude.

Le jour suivant, nous retournâmes à Genève. L'intention de mon père, en entreprenant ce voyage, avait été de me distraire, et de me rendre la tranquillité que j'avais perdue; mais le remède était loin d'avoir réussi. Ne pouvant se rendre compte de l'excessive douleur dont je paraissais souffrir, il se hâta de retourner à la maison, dans l'espoir que le repos et la monotonie d'une vie domestique adouciraient insensiblement mes souffrances, quelle qu'en fût la cause.

Pour moi, j'étais indifférent à tous leurs arrangements, et la tendre affection de ma bien aimée Élisabeth ne pouvait m'arracher à mon désespoir; la promesse, que j'avais faite au Démon, pesait sur mon esprit comme le capuchon de fer du Dante sur la tête des hypocrites en enfer. Tous les plaisirs de la terre et du ciel passaient devant moi comme un songe, et cette pensée seule avait pour moi la réalité de la vie. Devez vous vous étonner que je sois quelquefois possédé d'une sorte de démence; ou que je voie continuellement autour de moi une multitude d'animaux infâmes, et qui m'accablent d'un supplice continuel, dont l'horreur m'arrache souvent des cris et des gémissements?

Cependant, ces sentiments se calmèrent insensiblement. Je repris les habitudes journalières de de la vie, sinon avec intérêt, du moins avec assez de tranquillité.

FIN DU TOME DEUXIÈME

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