FRANCIA (continued 2)
Reading edition
—Tu ne peux pas t'en aller seule à minuit passé!
—Si fait, j'ai un fiacre à la porte.
—A quelle porte? Il n'y en a qu'une sur la rue, et je n'y ai pas vu la moindre voiture.
—Il m'aura peut-être plantée là? Ces sapins, ils sont comme ça! Mais ça ne me fait rien; je n'ai pas peur dans Paris, il y a encore du monde dans les rues.
—Pas de ce côté-ci, c'est un désert.
—Je ne crains rien, moi, j'ai l'oeil au guet et je sais courir.
—Je te jure que je ne te laisserai pas t'en aller seule. Il faut attendre ton frère. Es-tu si mal ici, ou as-tu peur de moi?
—Oh! non, ce n'est pas cela.
—Tu as peur de déplaire à ton amant?
—Eb bien! oui. Il est capable de se brouiller avec moi.
—Ou de te maltraiter? Quel homme est-ce?
—Un homme très-bien, mon prince.
—Est-ce vrai qu'il est perruquier!
—Coiffeur, et il fait la barbe.
—C'est une jolie condition!
—Mais oui: il gagne de quoi vivre très-honnêtement.
—Il est honnête?
—Mais!... je ne serais pas avec lui, s'il ne l'était pas!
—Et vraiment tu l'aimes?
—Voyons! vous demandez ça; puisque je me suis donnée à lui! Vous croyez que c'est par intérêt? J'aurais trouvé dix fois plus riche; mais il me plaisait, lui. Il a de l'instruction; il va souvent dans les coulisses de l'Opéra et il sait tous les airs. D'ailleurs, moi, je ne suis pas intéressée; j'ai des compagnes qui me disent que je suis une niaise, que j'ai tort d'écouter mon coeur et que je finirai sur la paille. Qu'est-ce que ça fait? que je leur réponds, je n'en ai pas eu toujours pour dormir, de la paille! Je n'en aurais pas eu pour mourir en Russie! Mais adieu, mon prince. Vous avez bien assez de mon caquet, et moi...
—Et toi, tu veux t'en aller trouver ton Figaro? Allons, c'est absurde qu'une gentille enfant comme toi appartienne à un homme comme ça. Veux-tu m'aimer, moi?
—Vous? Ah! mon Dieu, qu'est-ce que vous me chantez là?
—Je ne suis pas fier, tu vois...
—Vous auriez tort, monsieur! dit Francia à qui le sang monta au visage. Il ne faut pas qu'un homme comme vous ait une idée dont il serait honteux après! Moi, je ne suis rien, mais je ne me laisse pas humilier. On m'a fait des peines, mais j'en suis toujours sortie la tête haute.
—Allons, ne le prends pas comme ça! Tu me plais, tu me plais beaucoup, et tu me chagrineras si tu refuses d'être plus heureuse, grâce à moi. Je veux te rendre libre... Te payer, non! Je vois que tu as de la fierté et aucun calcul; mais je te mettrai à même de mieux vêtir et de mieux occuper ton frère. Je lui chercherai un état, je le prendrai à mon service, si tu veux.
—Oh! merci, monsieur; jamais je ne souffrirai mon frère domestique; nous sommes des enfants bien nés, nous sortons des artistes. Nous ne le sommes pas, nous n'avons pas eu la chance d'apprendre, mais nous ne voulons pas dépendre.
—Tu m'étonnes de plus en plus; voyons, de quoi as-tu envie?
—De m'en aller chez nous, monsieur; ne me barrez donc pas la porte!
Francia était piquée. Elle voulait réellement partir. Mourzakine, qui en avait douté jusque-là, vit qu'elle était sincère, et cette résistance inattendue enflamma sa fantaisie.
—Va-t'en donc, dit-il en ouvrant la porte, tu es une petite ingrate. Comment! C'est là la pauvre enfant que j'ai empêchée de mourir et qui me demande de lui rendre sa mère et son frère? le ferai, je l'ai promis: mais je me rappellerai une chose, c'est que les Françaises n'ont pas de coeur!
—Ah! ne dites pas cela de moi! s'écria Francia, subitement émue; pour de la reconnaissance, j'en ai, et de l'amitié aussi! Comment n'en aurais-je pas! Mais ce n'est pas une raison...
—Si fait, c'est une raison. Il ne doit pas y en avoir d'autre pour toi, puisque du ne consultes en toute chose que ton coeur!
—Mon coeur, je vous l'ai donné, le jour où vous m'avez mis un morceau de pain dans la bouche, puisque je me suis toujours souvenue de vous et que j'ai conservé votre figure gravée comme un portrait dans mes yeux. Quand on m'a dit: «Viens voir, voilà les Russes qui défilent dans le faubourg,» j'ai eu de la peine et de la honte, vous comprenez! On aime son pays quand on a tout souffert pour le revoir; mais je me suis consolée en me disant:—«Peut-être vas-tu voir passer celui... Oh! je vous ai reconnu tout de suite! Tout de suite, j'ai dit à Dodore:—C'est lui, le voilà! encore plus beau, voilà tout; c'est quelque grand personnage!—Vrai, ça m'avait monté la tête et j'ai eu la bêtise de le dire «près devant Guzman; il tenait un fer à friser qu'il m'a jeté à la figure... Heureusement il ne m'a pas touchée, il en aurait du regret aujourd'hui.
—Ah! voilà les manières de cet aimable objet de ton amour! C'est odieux, ma chère! Je te défends de le revoir. Tu m'appartiens, puisque tu m'aimes. Moi, je jure de te bien traiter et de te laisser une position en quittant la France. Je peux même t'emmener, si tu t'attaches à moi.
—Vous n'êtes donc pas marié?
—Je suis libre et très-disposé à te chérir, mon petit oiseau voyageur. Puisque tu connais mon pays, que dirais-tu d'une petite boutique bien gentille à Moscou?
—Puisqu'on l'a brûlé, Moscou!
—Il est déjà rebâti, va, et plus beau qu'auparavant.
—J'aimais bien ce pays-là! nous étions heureux! mais j'aime encore mieux mon Paris. Vous n'êtes pas pour y rester. Ce serait malheureux de m'attacher à vous pour vous perdre tout à coup!
—Nous resterons peut-être longtemps, jusqu'à la signature de la paix.
—Longtemps, ça n'est pas assez. Moi, quand je me mets à aimer, je veux pouvoir croire que c'est pour toujours; autrement je ne pourrais pas aimer!
—Drôle de fille! Vraiment tu crois que tu aimeras toujours ton perruquier?
—Je l'ai cru quand je l'ai écouté. Il me promettait le bonheur, lui aussi. Ils promettent tous d'être bons et fidèles.
—Et il n'est ni fidèle, ni bon?
—Je ne veux pas me plaindre de lui; je ne suis pas venue ici pour ça!
—Mais ton pauvre coeur s'en plaint malgré lui. Allons, tu ne l'aimes plus que par devoir, comme on aime un mauvais mari, et comme il n'est pas ton mari, tu as le droit de le quitter.
Francia, qui ne raisonnait guère, trouva le raisonnement du prince très-fort et ne sut y répondre. Il lui semblait qu'il avait raison et qu'il lui révélait le dégoût qui s'était fait en elle depuis longtemps déjà. Mourzakine vit qu'il l'avait à demi persuadée et, lui prenant les deux mains dans une des siennes, il voulut lui ôter son petit châle bleu qu'elle tenait serré autour de sa taille, habitude qu'elle avait prise depuis qu'elle possédait ce précieux tissu français imprimé, qui valait bien dix francs.
—Ne m'abîmez pas mon châle! s'écria-t-elle naïvement, je n'ai que celui-là.
—Il est affreux! dit Mourzakine en le lui arrachant. Je te donnerai un vrai cachemire de l'Inde; quelle jolie petite taille tu as! Tu es menue, mais faite au tour, ma belle, comme ta mère, absolument!
Aucun compliment ne pouvait flatter davantage la pauvre fille, et le souvenir de sa mère, invoqué assez adroitement par le prince, la disposa à un nouvel accès de sympathie pour lui.
—Écoutez! lui dit-elle, faites-la-moi retrouver, et je vous jure...
—Quoi? que me jures-tu? dit Mourzakine en baisant les petits cheveux noirs qui frisottaient sur son cou brun.
—Je vous jure... dit-elle en se dégageant.
Un coup discrètement frappé à la porte força le prince à se calmer. Il alla ouvrir: c'était Mozdar. Il avait parlé à l'officier du poste; tous les gens arrêtés dans la soirée avaient déjà été remis à la police française. Théodore n'était donc plus dans les mains des Russes et sa soeur pouvait se tranquilliser.
—Ah! s'écria-t-elle en joignant les mains, il est sauvé! Vous êtes le bon Dieu, vous, et je vous remercie!
Mourzakine en lui traduisant le rapport du cosaque, s'était attribué le mérite du résultat, en se gardant bien de dire que son ordre était arrivé après coup.
Elle baisa les mains du prince, reprit son châle et voulut partir.
—C'est impossible, répondit-il en refermant la porte sur le nez de Mozdar sans lui donner aucun ordre. Il te faut une voiture. Je t'en envoie chercher une.
—Ce sera bien long, mon prince; dans ce quartier-ci, à deux heures du matin, on n'en trouvera pas.
—Eh bien! je te reconduirai moi-même à pied; mais rien ne presse. Il faut que tu me jures de quitter ton sot amant.
—Non, je ne veux pas vous jurer ça. Je n'ai jamais quitté une personne par préférence pour une autre; je ne me dégage que quand on m'y oblige absolument, et je n'en suis pas là avec Guzman.
—Guzman! s'écria Mourzakine en éclatant de rire, il s'appelle Guzman!
—Est-ce que ce n'est pas un joli nom? dit Francia interdite.
—Guzman, ou le Pied de mouton! reprit-il riant toujours, on nous a parlé de ça là-bas. Je sais la chanson: Guzman ne connaît pas d'obstacles.
—Eh bien! oui, après? Le Pied de mouton n'est pas une vilaine pièce et la chanson est très-bien. Il ne faut pas vous moquer comme ça!
—Ah! tu m'ennuies, à la fin dit Mourzakine, qui entrait dans un paroxysme insurmontable; c'est trop de subtilités de conscience et cela n'a pas le sens commun! Tu m'aimes, je le vois bien, je t'aime aussi, je le sens; oui, je t'aime, ta petite âme me plaît comme tout ton petit être. Il m'a plu, il m'a été au coeur lorsque tu étais une pauvre enfant presque morte; tu m'as frappé. Si j'avais su que tu avais déjà quinze ans!... Mais j'ai cru que tu n'en avais que douze! A présent te voilà dans l'âge d'aimer une bonne fois, et que ce soit pour toute la vie si tu veux! Si tu crois ça possible, moi, je ne demande pas mieux que de le croire en te le jurant. Voyons, je te le jure, crois-moi, je t'aime!
Le lendemain, Francia était assise sur son petit lit, dans sa pauvre chambre du faubourg Saint-Martin. Neuf heures sonnaient à la paroisse, et ne s'étant ni couchée, ni levée, elle ne songeait pas à ouvrir ses fenêtres et à déjeuner. Elle n'était rentrée qu'a cinq heures du matin; Valentin l'avait ramenée, et elle avait réussi à se faire ouvrir sans être vue de personne, Dodore n'était pas rentré du tout. Elle était donc la depuis quatre grandes heures, plongée dans de vagues rêveries, et tout un monde nouveau se déroulait devant elle.
Elle ne ressentait ni chagrin, ni fatigue; elle vivait dans une sorte d'extase et n'eût pu dire si elle était heureuse ou seulement éblouie. Ce beau prince lui avait juré de l'aimer toujours, et en la quittant il le lui avait répété d'un air et d'un ton si convaincus, qu'elle se laissait aller à le croire. Un prince! Elle se souvenait assez de la Russie pour savoir qu'il y a tant de princes dans ce pays-là que ce titre n'est pas une distinction aussi haute qu'on le croit chez nous. Ces princes qui tirent leur origine des régions caucasiques ont eu parfois pour tout patrimoine une tente, de belles armes, un bon cheval, un maigre troupeau et quelques serviteurs, moitié bergers, moitié bandits. N'importe; en France, le titre de prince reprenait son prestige aux yeux de la Parisienne, et le luxe relatif où campait pour le moment Mourzakine, riche en tout des deux cents louis donnés par son oncle, n'avait pas pour elle d'échelle de comparaison. C'était dans son imagination un prince des contes de fées, et il était si beau! Elle n'avait pas songé à lui plaire, elle s'en-était même défendue. Elle avait bien résolu, en allant chez lui, de n'être pas légère, et elle pensait avoir mis beaucoup de prudence et de sincérité à se défendre. Pouvait-elle résister jusqu'à faire de la peine à un homme à qui elle devait la vie, celle de son frère, et peut-être le prochain retour de sa mère? Et cela, pour ne pas offenser M. Guzman, qui la battait et ne lui était pas fidèle!
D'où vient donc qu'elle avait comme des remords? Ce n'est pas qu'elle eût une peur immédiate de Guzman: il ne venait jamais dans la matinée et il ne pouvait pas savoir qu'elle était rentrée si tard. Le portier seul s'en était aperçu et il la protégeait par haine du perruquier, qui l'avait blessé dans son amour-propre. Francia tenait énormément à sa réputation. Sa réputation! elle s'étendait peut-être à une centaine de personnes du quartier qui la connaissaient de vue ou de nom. N'importe, il n'y a pas de petit horizon, comme il n'y a pas de petit pays. Elle avait toujours fait dire d'elle qu'elle était sincère, désintéressée, fidèle à ses piètres amants; elle ne voulait point passer pour une fille qui se vend et elle cherchait le moyen de faire accepter la vérité sans perdre de sa considération; mais ses réflexions n'avaient pas de suite, l'enivrement de son cerveau dissipait ses craintes: elle revoyait le beau prince à ses pieds, et pour la première fois de sa vie elle était accessible à la vanité sans chercher à s'en défendre, prenant cette ivresse nouvelle pour un genre d'amour enthousiaste qu'elle n'avait jamais ressenti. Enfin l'arrivée de Théodore vint l'arracher à ses contemplations.
—Pas plus habillée que ça? lui dit-il en la voyant en jupe et en camisole, les cheveux encore dénoués. Qu'est-ce qu'il y a donc?
—Et toi? Tu rentres à des neuf heures du matin quand je t'attends depuis...
—Tu sais bien que j'ai été arrêté par ces tamerlans du boulevard! T'as donc pas vu?
—Tu as été mis en liberté au bout d'une heure!
—Comment sais-tu ça!
—Je le sais!
—C'est vrai; mais j'avais encore vingt sous de Guzman dans ma poche... Fallait bien faire un peu la noce après? Vas-tu te fâcher?
—Ecoute, Dodore, tu ne recevras plus rien de Guzman; il faut t'arranger pour ça.
—Parce que?
—Je t'avais déjà défendu...
—J'ai pas désobéi. Ce qu'il m'avait donné hier, c'était pour te régaler, puisqu'il ne pouvait pas venir lui-même; eh bien! j'avais encore vingt sous, je me suis amusé avec. Voilà-t-il pas!
—Il faudra lui rendre ça. C'est bien assez qu'il paye notre loyer, ce qui me permet d'épargner de quoi t'empêcher d'aller tout nu.
—Jolie épargne! Tous tes bijoux sont lavés; tu es bien bête de rester avec Guguz! Il est joli homme, je ne dis pas, et il est amusant quand il chante; mais il est panne, vois-tu, et il n'a pas que toi! Un de ces jours, il faudra bien qu'il te lâche, et tu ferais mieux...
—De quoi? qu'est-ce qui serait mieux?
—D'avoir un mari pour de bon, quand ça ne serait qu'un ouvrier! J'en sais plus d'un dans le quartier qui en tiendrait pour toi, si tu voulais.
—Tu parles comme un enfant que tu es. Est-ce que je peux me marier?
—A cause?... Je ne suis plus enfant, moi; comme disait Guguz l'autre jour, je ne l'ai jamais été. Y a pas d'enfants sur le pavé de Paris: à cinq ans, on en sait aussi long qu'à vingt-cinq. Faut donc pas faire de grimaces pour causer... Nous n'avons jamais parlé de ça tous les deux, ça ne servait de rien; mois voilà que tu me dis qu'il ne faut plus prendre l'argent à Guzman. Tu as raison, et moi je te dis qu'il ne faut plus en recevoir non plus, toi qui parles! Je dis qu'il faut le quitter, et prendre un camarade à la mairie. Y a le neveu au père Moynet, Antoine, de chez le ferblantier, qui a de quoi s'établir et qui te trouve à son goût. Il sait de quoi il retourne; mais il a dit devant moi à son oncle:—«Ça ne fait rien; avec une autre, j'y regarderais, mais avec elle...—Et le père Moynet a répondu:—T'as raison! Si elle a péché, c'est ma faute, j'aurais dû la surveiller mieux. J'ai pas eu le temps; mais c'est égal, celle-là c'est pas comme une autre; ce qu'elle promettra, elle le tiendra.» Voyons, faut dire oui, Francia!
—Je dis non! pas possible! Antoine! Un bon garçon, mais si vilain! Un ouvrier comme ça! C'est honnête, mais ça manque de propreté,... c'est brutal... Non! pas possible!
—C'est ça! il te faut des perruquiers qui sentent bon, ou des princes!
Francia frissonna; puis, prenant son parti:
—Eh bien! oui, dit-elle, il me faut des princes, et j'en aurai quand je voudrai.
Dodore, surpris de son aplomb, en fut ébloui d'abord. L'accès de fierté patriotique qu'il avait eu la veille, et qui l'avait exalté durant la nuit au cabaret, se dissipa un instant. Ses yeux éteints s'arrondirent et il crut faire acte d'héroïsme en répondant:
—Des princes, c'est gentil, pourvu qu'ils ne soient pas étrangers.
—Ne revenons pas là-dessus, lui dit Francia. Nous n'avons pas de temps à perdre à nous disputer. Il faut nous en aller d'ici. On doit venir me prendre à midi et payer le loyer échu. J'emporte mes nippes et les tiennes. Tu resteras seulement pour dire à Guzman: «—Ma soeur est partie, vous ne la reverrez plus. Je ne sais pas où elle est; elle vous laisse le châle bleu et la parure d'acier que vous lui avez donnés... Voilà.»
—C'est arrangé comme ça? dit Théodore stupéfait... Alors tu me plantes là aussi, moi? Deviens ce que tu pourras? Et allez donc! Va comme je te pousse!
—Tu sais bien que non, Dodore, tu sais bien que je n'ai que toi. Voilà quatre francs, c'est toute ma bourse aujourd'hui; mais c'est de quoi ne pas jeûner et ne pas coucher dehors. Demain ou après-demain au plus tard, tu trouveras de mes nouvelles; une lettre pour toi chez papa Moynet, et, où je serai, tu viendras.
—Tu ne veux pas me dire où?
—Non, tu pourras sans mentir jurer à Guzman que tu ne sais pas où je suis.
—Et dans le quartier, qu'est-ce qu'il faudra dire? Guguz va faire un sabbat!...
—Je m'y attends bien! Tu diras que tu ne sais pas!
—Écoute, Fafa, dit le gamin, après avoir tiraillé les trois poils de ses favoris naissants, ça ne se peut pas, tout ca! Je vois bien que tu vas être heureuse, et que tu ne veux pas m'abandonner; mais les bonheurs, ça ne dure pas, et quand nous voudrons revenir dans le quartier, faudra changer toute notre société pour une autre; moi, je vais avec les ouvriers honnêtes, on ne m'y moleste pas trop. On me reproche de ne rien faire, mais on me dit encore:—Travaille donc! te v'là en âge. T'auras pas toujours ta soeur! et d'ailleurs, ta soeur, elle ne fera pas fortune, elle vaut mieux que ça!... «T'entends bien, Fafa? quand on ne te verra plus, ça sera rasé, et, si on me revoit bien habillé avec de l'argent dans ma poche, on me renverra avec ceux qu'on méprise, et dame!... il faudra bien descendre dans la société. Tu ne veux pas de ça, pas vrai? Il ne vaut pas grand'chose, ton Dodore; mais il vaut mieux que rien du tout!»
Francia cacha sa figure dans ses mains, et fondit en larmes. La vie sociale se déroulait devant elle pour la première fois. La vitalité de sa propre conscience faisait un grand effort pour se dégager sous l'influence inattendue de ce frère avili jusque-là par elle, à l'insu de l'un et de l'autre, qui allait l'être davantage et sciemment.
—Tu vaux mieux que moi, lui dit-elle. Nous avons encore de l'honnêteté à garder, et, si nous nous en allons dans un autre endroit, nous ne connaîtrons pas une personne pour nous dire bonjour en passant; mais qu'est-ce que nous pouvons faire? Je ne dois pas rester avec Guzman et je ne veux rien garder de lui.
—Tu ne l'aimes plus!
—Non, plus du tout.
—Ne peux-tu pas patienter?
—Non, il faudrait le tromper. Je ne peux pas!
—Eh bien, ne le trompe pas. Dis-lui que c'est fini, que tu veux te marier.
—Je mentirais et il ne me croirait pas. Pense au train qu'il va faire! Ça nous fera bien plus de tort que de nous sauver!
—Il ne t'aime déjà pas tant! Dis-lui que tu sais ses allures, mets-le à la porte, je t'aiderai. Je ne le crains pas, va, j'en mangerais dix comme lui!
—Il criera qu'il est chez lui, qu'il paie le logis, que c'est lui qui nous chasse!
—Tu n'as donc pas de quoi le payer, ce satané loyer, lui jeter son argent à la figure, quoi!
—J'ai quatre francs, je te l'ai dit. Je ne reçois jamais d'argent de lui; ça me répugne. Il me donne tous les jours pour le dîner puisqu'il dîne avec nous; le matin, nous mangeons les restes, toi et moi.
—Ah! s'écria Dodore en serrant les poings, si j'avais pensé! Je prendrai un état, Fafa, vrai! Je vais me mettre à n'importe quelle pioche! Faut travailler, faut pas dépendre comme ça!
—Quand je te le disais! Tu voyais bien qu'à coudre chez nous des gilets de flanelle dans la journée, je ne pouvais pas gagner plus de six sous; avec ça, je ne pouvais pas t'élever et vivre sans mendier. Les amoureux sont venus me dire:—«Ne travaille donc pas, tu es trop jolie pour veiller si tard, et d'ailleurs, tu auras beau faire, ça ne te sauvera pas.» Je les ai écoutés, croyant que l'amitié empocherait la honte, et nous voilà!
—Faut que ça finisse, s'écria Dodore; c'est à cause de moi que ça t'arrive! faut en finir! Je vas chercher Antoine! Il paiera tout, il te conduira quelque part d'où tu ne sortiras que pour l'épouser!
Antoine adorait Francia; elle était son rêve, son idéal. Il lui pardonnait tout, il était prêt à la protéger, à la sauver. Elle le savait bien. Il ne le lui avait dit que par ses regards et son trouble en la rencontrant; mais c'était un être inculte. Il savait à peine signer son nom. Il ne pouvait pas dire un mot sans jurer, il portait une blouse, il avait les mains larges, noires et velues jusqu'au bout des doigts. Il faisait sa barbe une fois par semaine, il semblait affreux à Francia, et l'idée de lui appartenir la révoltait.
—Si tu veux que je me tue, s'écria-t-elle en allant éperdue vers la fenêtre, va chercher cet homme-là!
Il fallait pourtant prendre un parti, et toute solution semblait impossible, lorsqu'on sonna discrètement à la porte.
—N'aie pas peur! dit Théodore à sa soeur, ça n'est pas Guzman qui sonne si doux que ça.
Il alla ouvrir et M. Valentin apparut. Il apportait une lettre de Mourzakine ainsi conçue:
«Puisque tu es si craintive, mon cher petit oiseau bleu, j'ai trouvé moyen de tout arranger. M. Valentin t'en fera part, aie confiance en lui.»
—Quel moyen le prince a-t-il donc trouvé? dit Francia en s'adressant à Valentin.
—Le prince n'a rien trouvé du tout, répondit Valentin avec le sourire d'un homme supérieur: il m'a raconté votre histoire et fait connaître vos scrupules. J'ai trouvé un arrangement bien simple. Je vais dire à votre propriétaire et dans le café d'en bas que votre mère est revenue de Russie, que vous partez pour aller au-devant d'elle à la frontière et que c'est elle qui vous envoie de l'argent. Soyez tranquille; mais allez vite, le fiacre n° 182 est devant la Porte Saint-Martin, et il a l'adresse du prince, qui vous attend.
—Partons! dit Francia en prenant le bras de son frère. Tu vois comme le prince est bon; il nous sauve la vie et l'honneur!
Dodore, étourdi, se laissa emmener. Sa morale était de trop fraîche date pour résister davantage. Ils évitèrent de passer devant l'estaminet, bien que le coeur de Francia se serrât à l'idée de quitter ainsi son vieil ami Moynet; mais il l'eût peut-être retenue de force. Ils trouvèrent le fiacre, qui les conduisit au faubourg Saint-Germain; Mozdar les reçut et les fit monter dans le pavillon occupé par Mourzakine. Il y avait à l'étage le plus élevé un petit appartement que Valentin louait au prince moyennant un louis de plus par jour, et qui prenait vue sur le grand terrain où se réunissaient les jardins des hôtels environnants, celui de l'hôtel de Thièvre compris.
—Excusez! dit Dodore en parcourant les trois chambres, nous voilà donc passés princes pour de bon!
Une heure après, Valentin arrivait avec un carton et un ballot; il apportait à Francia et à Théodore les pauvres effets qu'ils avaient laissés dans leur appartement du faubourg.
—Tout est arrangé, leur dit-il. J'ai payé votre loyer et vous ne devez rien à personne. J'ai renvoyé à M. Guzman Lebeau les objets que vous vouliez lui restituer. J'ai dit à votre ami Moynet ce qui était convenu. Il n'a pas été trop surpris; il a paru seulement chagrin de n'avoir pas reçu vos adieux.
Deux grosses larmes tombèrent des yeux de Francia.
—Tranquillisez-vous, reprit Valentin; il ne vous fait pas de reproche. J'ai tout mis sur mon compte. Je lui ai dit que vous deviez prendre la diligence pour Strasbourg à une heure et que vous n'aviez pas eu une minute à perdre pour ne pas manquer la voiture. Il m'a demandé mon nom. Je lui ai dit un nom en l'air et j'ai promis d'aller lui donner de vos nouvelles. Je l'ai laissé tranquille et joyeux.
Dodore admira Valentin et ne put s'empêcher de frapper dans ses mains en faisant une pirouette.
—Le jeune homme est content? dit Valentin en clignotant; à présent, il faut songer à lui donner de l'occupation. Le prince désire qu'on ne le voie pas vaguer aux alentours. Je l'enverrai à un de mes amis qui a une entreprise de roulage hors Paris. Sait-il écrire?
—Pas trop, dit Francia.
—Mais il sait lire?
—Oui, assez bien. C'est moi qui lui ai appris. S'il voulait, il apprendrait tout! Il n'est pas sot, allez!
—Il fera les commissions, et peu à peu il se mettra aux écritures; c'est son affaire de s'instruire. Plus on est instruit, plus on gagne. Il sera logé et nourri en attendant qu'il fasse preuve de bonne volonté, et on lui donnera quelque chose pour s'habiller. Voici l'adresse et une lettre pour le patron. Quant à vous, ma chère enfant, vous êtes libre de sortir; mais, comme vous désirez rester cachée, ma femme vous apportera vos repas, et, si vous vous ennuyez d'être seule, elle viendra tricoter auprès de vous. Elle ne manque pas d'esprit, sa société est agréable. Vous pourrez prendre l'air au jardin le matin de bonne heure et le soir aussi; soyez tranquille, vous ne manquerez de rien et je suis tout à votre service.
Ayant ainsi réglé l'existence des deux enfants confiés à ses soins éclairés, M. Valentin se retira sans dire à Francia, qui n'osa pas le lui demander, quand elle reverrait le prince.
—Eh bien! te voilà content? dit-elle à son frère. Tu voulais travailler,... tu vas te faire un état!
—Bien sûr, que je veux travailler! répondit-il en frappant du pied d'un air résolu. Je suis content de ne rien devoir aux autres. Il y a assez longtemps que ça dure. Alors, je m'en vais, je prends un col blanc pour avoir une tenue présentable, un air comme il faut, et mes souliers neufs, puisqu'il y aura des courses à faire. Quand j'aurai besoin d'autre chose, je viendrai le chercher. Adieu, Fafa; je te laisse heureuse, j'espère!... D'ailleurs je reviendrai te voir.
—Tu t'en vas comme ça, tout de suite? dit Francia, dont le coeur se serra à l'idée de rester seule.
Elle n'était pas bien sûre de la fermeté de résolution de son frère. Habituée à le surveiller autant que possible, à le gronder quand il rentrait tard, elle l'avait empêché d'arriver au désordre absolu. N'allait-il pas y tomber maintenant qu'il ne craindrait plus ses reproches?
—Qu'est-ce que tu veux que je fasse ici? répondit-il le coeur gros; c'est joli, ici, c'est cossu même. J'y serais trop bien, je m'ennuierais, je serais comme un oiseau en cage. Il faut que je trotte, moi, que j'avale de l'air, que je voie des figures! Celle de ton prince ne me va guère, et la mienne ne lui va pas du tout. Et puis, c'est un étranger, un coalisé! Tu auras beau dire..., ça me remue le sang.
—C'est un ennemi, j'en conviens, dit Francia; mais sans lui tu ne m'aurais pas, et sans lui nous n'aurions pas de chance de retrouver notre mère.
—Eh bien! si on la retrouve, ça changera! Elle sera malheureuse, on travaillera pour la nourrir. Je m'en vais travailler!
—Vrai?
—Quand je te le dis!
—Tu m'as promis si souvent!
—A présent, c'est pour de vrai, faut bien, à moins d'être méprisé!
—Allons, va! et embrasse-moi!
—Non, dit le gamin en enfonçant sa casquette sur ses yeux; faut pas s'attendrir, c'est des bêtises!
Il sortit résolument, se mit à courir jusqu'au bout de la rue, s'arrêta un moment, étouffé par les sanglots, et reprit sa course jusqu'à Vaugirard, où il se mit à la disposition du patron à qui M. Valentin le recommandait.
Francia pleurait de son côté; mais elle prit courage en se disant:
—Sans tout cela, il ne serait pas encore décidé à se ranger, il se serait peut-être perdu! Si Dieu veut qu'il tienne parole, je ne regretterai pas ce que j'ai fait.
Elle le regrettait pourtant sans vouloir se l'avouer. Sa pauvre petite existence était bouleversée. Elle quittait pour toujours son petit coin de Paris où elle était plus aimée que jugée dans un certain milieu d'honnêtes gens; elle y avait attiré plus d'attention que ne le comportait sa mince position.
Une enfant de quinze ans échappée aux horreurs de la retraite de Russie et au désastre de la Bérézina, jolie, douce, modeste dans ses manières, assez fière pour n'implorer personne, assez dévouée pour se charger de son frère, ce n'était pas la première venue, et si on lui reprochait d'avoir des liaisons irrégulières, on l'excusait en voyant qu'elle ne voulait être à charge à personne.
L'égoïsme réclame toujours sa part dans les jugements humains. On repousse une mendiante qui vous dit:
—Donnez-moi pour que je ne sois pas forcée de me donner.
Et on a raison jusqu'à un certain point, car beaucoup exploitent lâchement cette prétendue répugnance à l'avilissement. On aime mieux que l'innocence succombe fièrement sans demander conseil, et qu'elle porte sans se plaindre la fatalité du destin.
Francia laissait donc derrière elle un groupe qu'elle appelait le monde, et qui était le sien. Elle se trouvait seule, ayant pour tout appui un étranger qui promettait de l'aimer, pour toute relation un inconnu, ce Valentin, dont la perversité, voilée sous un air suffisant, lui inspirait déjà une vague méfiance. Elle regarda son joli appartement sans trop se demander si dans quelques jours les alliés ne quitteraient point Paris, et ce qu'elle deviendrait, si Mourzakine l'abandonnait. Cette prévision ne lui vint pas plus à l'esprit qu'elle n'était venue à Théodore. Elle défit ses paquets, rangea ses bardes dans les armoires, se fit belle et se regarda dans une psyché en acajou qui avait pour pieds des griffes de lion en bronze doré. Elle admira le luxe relatif que lui procurait son beau prince, les affreux meubles plaqués de l'époque, les rideaux de mousseline à mille plis drapés à l'antique, les vases d'albâtre avec des jacynthes artificielles sous verre, le sofa bleu à crépines orange, la petite pendule représentant un Amour avec un doigt sur les lèvres; mais elle plaça sous ses yeux les quelques chétifs bibelots que Valentin lui avait apportés de chez elle, bien que, par leur pauvreté vulgaire, ils fissent tache dans son nouveau logement. Ensuite elle se mit à la fenêtre pour admirer le beau jardin et les grands arbres; mais elle le trouva triste en se rappelant les laides mansardes et les toits noirs qu'elle avait l'habitude de contempler. Elle chercha sur sa fenêtre le pot de réséda qu'elle arrosait soir et matin.
—Ah! mon Dieu, dit-elle, ce Valentin a laissé là-bas le réséda!
Et elle se remit à pleurer sur cet ensemble de choses à jamais perdues, dont la valeur lui devenait inappréciable, car il représentait des habitudes, des souvenirs et des sympathies qu'elle ne devait plus retrouver.
Que faisait Mourzakine pendant que le complaisant Valentin procédait à l'installation de sa maîtresse dans les conditions les plus favorables à leurs secrets rapports? Il était en train d'endormir les soupçons de son oncle. Ogokskoï avait revu madame de Thièvre à l'Opéra dans tout l'éclat de sa plantureuse beauté, il avait été la saluer dans sa loge: elle avait été charmante pour lui. Sérieusement épris d'elle, il était résolu à ne rien épargner pour supplanter son neveu. Mourzakine, sans renoncer à la belle Française, voulait paraître céder le pas à l'oncle dont il dépendait absolument.
—Vous avez, lui dit-il, consommé ma disgrâce hier à l'Opéra. Ma belle hôtesse n'a plus un regard pour moi, et pour m'en consoler je me suis jeté dans une moindre, mais plus facile aventure. J'ai pris chez moi une petite; ce n'est pas grand'chose, mais c'est parisien, c'est-à-dire coquet, gentil, propret et drôle; vous me garderez pourtant le secret là-dessus, mon bon oncle? Madame de Thièvre, qui est passablement femme, me mépriserait trop, si elle savait que j'ai si vite cherché à me consoler de ses rigueurs.
—Sois tranquille, Diomiditch, répondit Ogokskoï d'un ton qui fit comprendre à Mourzakine qu'il comptait le trahir au plus vite.
C'est tout ce que désirait ce prince sauvage, doublé d'un courtisan rusé. Madame de Thièvre était déjà prévenue; elle savait ce qu'il avait plu à Mourzakine de lui confier. Francia, selon lui, était une pauvre fille assez laide dont il avait pitié et à laquelle il devait un appui, puisque, dans une charge de cavalerie, il avait «eu le malheur d'écraser sa mère.» Il l'avait logée dans sa maison en attendant qu'il pût lui procurer quelque ouvrage un peu lucratif. Il avait arrangé et débité ce roman avec tant de facilité, il avait tant de charme et d'aisance à mentir, que madame de Thièvre, touchée de sa sincérité et flattée de sa confiance, avait promis de s'intéresser à sa protégée; et puis, elle comprit que ce hasard amenait une combinaison favorable à la passion de Mourzakine pour elle en détournant les soupçons de l'oncle Ogokskoï.
Elle se prêtait donc maintenant à cette lâcheté qui l'avait d'abord indignée: elle était secrètement vaincue. Elle ne voulait pas se l'avouer; mais elle se laissait aller, avec une alternative d'agitation et de langueur, à tout ce qui pouvait assurer sa défaite sans compromettre le prince.
Quant à lui, ce n'était plus en un jour qu'il espérait désormais triompher d'elle. Il craignait un retour de dépit et de fierté, s'il brusquait les choses. Il se donnait une semaine pour la convaincre, il pouvait prendre patience: Francia lui plaisait réellement.
Le soir, en soupant avec elle dans sa petite chambre, il se mit à l'aimer tout à fait. Il était capable d'aimer tout comme un autre, de cet amour parfaitement égoïste qui se prodigue dans l'ivresse sauf à s'éteindre dans les difficultés ultérieures. Il est vrai que dans l'ivresse il était charmant, tendre et ardent à la fois. La pauvre Francia, après lui avoir naïvement avoué l'effroi et le chagrin de son isolement, se mit à l'aimer de toute son âme et à lui demander pardon d'avoir regretté quelque chose, quand elle n'eût dû que ressentir la joie de lui appartenir.
—Tenez, lui disait-elle, je n'ai jamais su jusqu'à ce jour ce que c'est qu'aimer. Regardez-moi, je n'invente pas cela pour vous faire plaisir!
En effet, ses yeux clairs et profonds, son sourire confiant et pur comme celui de l'enfance, attestaient une sincérité complète. Mourzakine était trop pénétrant, trop méfiant, pour s'y tromper. Il se sentait aimé pour lui-même dans toute l'acceptation de ce terme banal qui avait été son rêve, et qui devenait une rare certitude. Il se surprenait par moments à ressentir, lui aussi, quelque chose de plus doux que le plaisir. Il possédait une âme, et il étudiait avec surprise cette espèce de petite âme française qui lui parlait une langue nouvelle, langue incomplète et vague qui ne se servait pas des mots tout faits à l'image des femmes du monde, et qui était trop inspirée pour être élégante ou correcte.
Elle dormit deux heures, la tête sur son épaule, mais, avec le jour, elle s'éveilla chantant comme les oiseaux. Elle n'était pas habituée à ne pas voir lever le soleil. Elle avait besoin de marcher, de sortir, de respirer. Ils montèrent en voiture, et elle le conduisit à Romainville, qui était alors le rendez-vous des amants heureux. Le bois était encore désert. Elle ramassa des violettes et en remplit le dolman bombé sur la poitrine du prince tartare, puis elle les reprit pour les mettre classiquement sur son coeur. Ils déjeunèrent d'oeufs frais et de laitage. Elle était en même temps folâtre et attendrie; elle avait la gaîté gracieuse et discrète, rien de vulgaire. Ils causaient beaucoup. Les Russes sont bavards, les Parisiennes sont babillardes. Il était étonné de pouvoir causer avec elle, qui ne savait rien, mais qui savait tout, comme savent les gens de toute condition à Paris, par le perpétuel ouï-dire de la vie d'expansion et de contact. Quel contraste avec les peuples qui, n'ayant pas le droit de parler, perdent le besoin de penser! Paris est le temple de vérité où l'on pense tout haut et où l'on s'apprend les uns aux autres ce que l'on doit penser de tout. Mourzakine était émerveillé et se demandait presque s'il n'avait pas mis la main sur une nature d'exception. Il était tenté de le croire, surtout en voyant la bonté de coeur qui caractérisait Francia. Sur quelque sujet qu'il la mît, elle était toujours et tout naturellement dans le ton de l'indulgence, du désintéressement, de la pitié compatissante. Cette nuance particulière, elle la devait à ce qu'elle avait souffert et vu souffrir dans une autre phase de sa vie.
—Eh quoi! lui disait-il dans la voiture en revenant, pas un mauvais sentiment, pas d'envie pour les riches, pas de mépris pour les coupables? Tu es toute douceur et toute simplicité, ma pauvre enfant, et si les autres Françaises te ressemblent, vous êtes les meilleurs êtres qu'il y ait au monde.
Il avait peu de service à faire et il prétendit en avoir un très-rude pour se dispenser de paraître à l'hôtel de Thièvre. Il lui semblait qu'il ne se plaisait plus avec personne autre que Francia, qu'il ne se soucierait plus d'aucune femme. Il l'aima exclusivement pendant trois jours. Pendant trois jours, elle fut si heureuse qu'elle oublia tout et ne regretta rien. Il était tout pour elle; elle ne croyait pas qu'un bonheur si grand ne dût pas être éternel. Tout à coup elle ne le vit plus, et l'effroi s'empara d'elle. Un grand événement était survenu. Napoléon, malgré l'acte d'abdication, venait de faire un mouvement de Fontainebleau sur Paris. Il avait encore des forces disponibles, les alliés ne s'étaient pas méfiés. Enivrés de leur facile conquête, ils oubliaient dans les plaisirs de Paris que les hauteurs qui lui servaient alors de défense naturelle n'étaient pas gardées. L'annonce de l'approche de l'empereur les jeta dans une vive agitation. Des ordres furent donnés à la hâte, on courut aux armes. Paris trembla d'être pris entre deux feux. Mourzakine monta à cheval, et ne rentra ni le soir ni le lendemain.
Pour rassurer Francia, Valentin lui apprit ce qui se passait. Ce fut pour elle une terreur plus grande que celle de son infidélité, ce fut l'effroi des dangers qu'il allait courir. Elle savait ce que c'est que la guerre. Elle avait maintes fois vu comment une poignée de Français traversait alors les masses ennemies, ou se repliait après en avoir fait un carnage épouvantable.
-Ils vont me le tuer! s'écria-t-elle; ils vont reprendre Paris et ils ne feront grâce à aucun Russe!
Elle se tordit les mains et fit peut-être des voeux pour l'ennemi. Elle était dans cette angoisse, quand le soir son frère entra chez elle.
—Je viens te faire mes adieux, lui dit-il; ça va chauffer, Fafa, et cette fois j'en suis! L'âge n'y fait rien. On va barricader les barrières pour empêcher messieurs les ennemis d'y rentrer, aussitôt qu'ils en seront tous sortis, et quand l'AUTRE leur aura flanqué une peignée, nous serons là derrière pour les recevoir à coups de pierres, avec des pioches, des pinces, tout ce qu'on aura sous la main. On ira tous dans le faubourg, on n'a pas besoin d'ordres, on se passera d'officiers, on fera ses affaires soi-même.
Il en dit long sur ce ton. Francia, les yeux agrandis par l'épouvante, les mains crispées sur son genou, ne répondait rien: elle voyait déjà morts les deux seuls êtres qui lui fussent chers, son frère et son amant.
Elle chercha pourtant à retenir Théodore. Il se révolta.
—Tu voudrais me voir lâche? Tu ne te souviens déjà plus de ce que tu me disais si souvent: Tu ne seras jamais un homme! Eh bien! m'y voilà, j'en suis un. J'étais parti pour travailler; mais tous ceux qui travaillent veulent se battre et je suis aussi bon qu'un autre pour taper dans une bagarre. Y a pas besoin d'être grand et fort pour faire une presse; les plus lestes, et j'en suis, sauteront en croupe des Cosaques et leur planteront leur couteau dans la gorge. Les femmes en seront aussi: elles entassent des pavés dans les maisons pour les jeter par la fenêtre; qu'ils y viennent, on les attend!
Francia, restée seule, sentit que son cerveau se troublait. Elle descendit au jardin et se promena sous les grands arbres sans savoir où elle était: elle s'imaginait par moments entendre le canon; mais ce n'était que l'afflux du sang au cerveau qui résonnait dans ses oreilles. Paris était tranquille, tout devait se passer en luttes diplomatiques et, après une dernière velléité de combat, Napoléon devait se résigner à l'île d'Elbe.
Tout à coup Francia se trouva en face d'une femme grande, drapée dans un châle blanc, qui se glissait dans le crépuscule et qui s'arrêta pour la regarder; c'était madame de Thièvre, qui, connaissant les localités et traversant le jardin de madame de S..., son amie absente, venait s'informer de Mourzakine. Elle aussi était inquiète et agitée. Elle voulait savoir s'il était rentré; elle avait déjà envoyé deux fois Martin, et, n'osant plus lui montrer son angoisse, elle venait elle-même, à la faveur des ombres du soir, regarder si le pavillon était éclairé.
En voyant une femme seule dans ce jardin où personne du dehors ne pénétrait, la marquise ne douta pas que ce ne fût la jeune protégée du prince et elle n'hésita pas à l'arrêter en lui disant:
—Est-ce vous, mademoiselle Francia?
Et comme elle tardait à répondre, elle ajouta:
—Ce ne peut être que vous; n'ayez pas peur de me parler. Je suis une proche parente du prince et je viens savoir si vous avez de ses nouvelles.
Francia ne se méfia point et répondit qu'elle n'en avait pas. Elle ajouta imprudemment qu'elle s'en tourmentait beaucoup et demanda si on se battait aux barrières:
—Non, Dieu merci! dit la marquise; mais peut-être y a-t-il quelque engagement plus loin. Vous n'êtes pas rassurée, je vois cela; vous êtes très attachée au prince? N'en rougissez pas, je sais ce qu'il a fait pour vous et je trouve que vous avez bien sujet d'être reconnaissante.
—Il vous a donc parlé de moi? dit Francia, stupéfaite.
—Il l'a bien fallu, puisque vous êtes venue lui parler chez moi. Je devais bien savoir qui vous étiez!
—Chez vous?... Ah! oui, vous êtes la marquise de Thièvre. Il faut me pardonner, madame, j'espérais,... à cause de ma mère...
—Oui, oui, je sais tout, mon cousin m'a donné tous les détails. Eh bien! votre pauvre mère, il n'y a plus d'espoir, et c'est pour cela...
—Plus d'espoir? Il vous a dit qu'il n'y avait plus d'espoir?
—Il ne vous a donc pas dit la vérité, à vous?
—Il m'a dit qu'il écrirait, qu'on la retrouverait peut-être! Ah! mon Dieu, il m'aurait donc trompée!
—Trompée? pourquoi vous tromperait-il?...
Madame de Thièvre fit cette interpellation d'un ton qui effraya la jeune fille; elle baissa la tête et ne répondit pas: elle pressentait une rivale.
—Répondez donc! reprit la marquise d'un ton plus âpre encore... Est-il votre amant, oui ou non?
—Mais, madame, je ne sais pas de quel droit vous me questionnez comme ça!
—Je n'ai aucun droit, dit madame de Thièvre en reprenant possession d'elle-même et en mettant un sourire dans sa voix. Je m'intéresse à vous, parce que vous êtes malheureuse, d'un malheur exceptionnel et bizarre. Votre mère a été écrasée sous les pieds du cheval de Mourzakine et c'est lui justement qui vous adopte et vous recueille! C'est tout un roman cela, ma petite, et si l'amour s'en mêle,... ma foi, le dénoûment est neuf, et je ne m'y serais pas attendue!
Francia ne dit pas une parole, ne fit pas entendre un soupir. Elle s'enfuit comme si elle eût été mordue par un serpent, et laissant madame de Thièvre étourdie de sa disparition soudaine, elle remonta dans sa chambre, où elle se laissa tomber par terre et passa la nuit dans un état de torpeur ou de délire dont elle ne put rien se rappeler le lendemain.
Au demi-jour pourtant elle se traîna jusqu'à son lit, où elle s'endormit et fit des rêves horribles. Elle voyait sa mère étendue sur la neige et le pied du cheval de Mourzakine s'enfonçant dans son crâne, qu'il emportait tout sanglant comme l'anneau d'une entrave. Ce n'était plus qu'un informe débris; mais cela avait encore des yeux qui regardaient Francia, et ces yeux effroyables, c'étaient tantôt ceux de sa mère et tantôt ceux de Théodore.
III
Au milieu de ces rêves affreux, Francia s'éveilla en criant. Il faisait grand jour. Madame Valentin l'entendit, entra chez elle, et voulut savoir la cause de son agitation: Francia fit un effort pour lui répondre; mais elle ne voulait pas se confier à cette femme, et madame Valentin fut réduite à parler toute seule.
—Voyez-vous, ma chère enfant, lui disait-elle, si c'est parce que vous craignez la guerre, vous avez tort; il n'y aura plus de guerre. Le tyran sera mis dans une tour où on prépare une cage de fer. Nos bons alliés sont en train de s'emparer de sa personne, et votre cher prince n'aura pas une égratignure: les cartes me l'ont dit hier soir. Ah! vous l'aimez bien, ce beau prince! Je comprends ça. Il vous aime aussi, à ce qu'il paraît. M. Valentin me disait hier: C'est singulier comme ces Russes se prennent d'amour pour nos petites Françaises! Ça ne ressemble pas du tout aux fantaisies de notre ancien maître, qui avait fait arranger l'appartement où vous voilà pour mener sans bruit ses petites affaires de coeur. Eh bien! il en changeait comme de cravate, et il y tenait si peu, si peu, qu'il oubliait quelquefois de renvoyer l'une pour faire entrer l'autre. Alors, ça amenait des scènes, et même des batailles; il y avait de quoi rire, allez! Mais le prince n'est pas si avancé que ça; c'est un homme simple, capable de vous épouser, si vous avez l'esprit de vous y prendre. Vous ne croyez pas? ajouta-t-elle en voyant tressaillir Francia. Ah! dame, ce n'est pas tout à fait probable; pourtant on a vu de ces choses-là. Tout dépend de l'esprit qu'on a, et je ne vous crois pas sotte, vous! Vous avez l'air distingué, et des manières... comme une vraie demoiselle. Quel malheur pour vous d'avoir écouté ce perruquier! sans cela, voyez-vous, tout serait possible. Vous me direz que bien d'autres ont fait fortune sans être épousées, c'est encore vrai. Le prince parti, vous en retrouverez peut-être un autre de même qualité. Ça fait très-bien d'avoir été aimée d'un prince, ça efface le passé, ça vous fait remonter dans l'opinion des hommes. Allons, ne vous tourmentez pas; M. Valentin connaît le beau monde, et si vous voulez vous fier à lui, il est capable de vous donner de bons conseils et de bonnes relations.
Madame Valentin bavardait plus que ne l'eût permis son prudent mari. Francia ne voulait pas l'écouter; mais elle l'entendait malgré elle, et la honte de se voir protégée et conseillée par de telles gens lui faisait davantage sentir l'horreur de sa situation.
—Je veux m'en aller! s'écria-t-elle en sortant de son lit et en essayant de s'habiller à la hâte; je ne dois pas rester ici!
Madame Valentin la crut prise de délire et la fit recoucher, ce qui ne fut pas difficile, car les forces lui manquaient et la pâleur de la mort était sur ses joues. Madame Valentin envoya son mari chercher un médecin. Valentin amena un chirurgien qu'il connaissait pour avoir été soigné par lui d'une plaie à la jambe, et qui exerçait la médecine, depuis qu'estropié lui-même il n'était plus attaché effectivement à l'armée. C'était un ancien élève et un ami dévoué de Larrey. Il avait la bonté et la simplicité de son maître, et même il lui ressemblait un peu, circonstance dont il était flatté. Aussi aidait-il à la ressemblance en copiant son costume et sa coiffure; comme lui, il portait ses cheveux noirs assez longs pour couvrir le collet de son habit. Comme lui, du reste, il avait la figure pâle, le front pur, l'oeil vif et doux. Francia s'y trompa au premier abord, car ses souvenirs étaient restés assez nets, et, en le voyant auprès d'elle, elle s'écria en joignant les mains:
—Ah! monsieur Larrey, je vous ai souvent vu là-bas!
—Où donc? répondit le docteur Faure, que l'erreur de Francia toucha profondément.
—En Russie!
—Ce n'est pas moi, mon enfant, je n'y étais pas; mais j'y étais de coeur avec lui! Voyons, quel mal avez-vous?
—Rien, monsieur, ce n'est rien, c'est le chagrin. J'ai eu des rêves, et puis je me sens faible; mais je n'ai rien et je veux m'en aller d'ici.
—Vous voyez, docteur, dit la Valentin, elle déraisonne; elle est ici chez elle et elle y est fort bien.
—Laissez-moi seule avec elle, dit le docteur. Vous paraissez l'effrayer. Je n'ai pas besoin de vous pour savoir si elle a le délire.
La Valentin sortit.
—Monsieur le docteur, dit Francia recouvrant une vivacité fébrile, il faut que vous m'aidiez à retourner chez nous! Je suis ici chez un homme qui m'a tué ma mère!
Le docteur fronça légèrement le sourcil; l'étrange révélation de la jeune fille ressemblait beaucoup à un accès de démence. Il lui toucha le pouls; elle avait la fièvre, mais pas assez pour l'inquiéter. Il lui fit boire un peu d'eau, l'engagea à se tenir calme un instant et l'observa; puis, la questionnant avec ordre, laconisme et douceur, il fut frappé de la lucidité et de la sincérité de ses réponses. Au bout de dix minutes, il savait toute la vie de Francia, et se rendait un compte exact de sa situation.
—Ma pauvre enfant, lui dit-il, il ne me paraît pas certain que ce prince russe soit le meurtrier de votre mère. Vous avez pu être trompée par une rivale, à l'effet de vous faire souffrir ou de rompre vos relations avec son amant; mais je suis pour le proverbe Dans le doute, abstiens-toi! Vous ferez donc bien, dans quelques heures, ce soir,... quand vous pourrez sortir sans inconvénient pour votre santé, de vous en aller d'ici.
Francia fit un geste d'angoisse.
—Vous n'avez rien, je sais, reprit le docteur, et vous ne voulez plus rien recevoir de ce prince. Moi, je ne suis pas riche, je suis même pauvre; mais je connais de bonnes âmes qui, sans même savoir votre nom et votre histoire, me donneront un secours suffisant pour vous permettre d'aller loger ailleurs. Dame! après ça, il faudra bien essayer de travailler!
—Mais, monsieur, je travaille! Voyez, mon ouvrage est là. J'ai des pièces à finir et à renvoyer.
—Oui, dit le docteur, des gilets de flanelle! Je sais ce que ça rapporte. Ce n'est pas assez; il faut entrer dans quelque hospice ou dans tout autre établissement public pour travailler à la lingerie avec des appointemens fixes. Je m'occuperai de vous. Si vous êtes courageuse et sage, vous vous tirerez honnêtement d'affaire; sinon, je vous en avertis, je vous abandonnerai. Je vois qu'en ce moment vous avez de bonnes intentions; je vais vous mettre à même d'y donner suite. Tâchez de dormir une heure, à présent que vous voyez le moyen de réparer votre faute. Et puis vous vous lèverez, vous vous habillerez tout doucement, et je viendrai vous prendre pour vous conduire au logement provisoire que vous voudrez choisir. Il me faut deux ou trois jours au plus pour vous caser.
Francia lui baisa les mains en le quittant. Elle était si pressée de s'en aller qu'elle ne put dormir; elle se leva, réussit à se débarrasser des obsessions de la Valentin, s'enferma et se mit à refaire ses paquets, croyant à chaque instant entendre revenir le bon docteur qui devait délivrer sa conscience au prix d'une aumône dont elle ne rougissait plus.
A deux heures, elle entendit frapper à sa porte; elle y courut, ouvrit, et se trouva dans les bras de Mourzakine qui, la saisissant comme une proie, la couvrait de baisers.
—Laissez-moi! laissez-moi! s'écria-t-elle en se débattant; je vous hais, je vous ai en horreur! Laissez-moi, vous avez le sang de ma mère sur les mains, sur la figure; je vous déteste! ne me touchez pas, ou je vous tuerai, moi!
Elle s'enfuit au fond de sa chambre, cherchant avec égarement le couteau dont elle avait coupé son pain pour déjeuner. Valentin, entendant ses cris, était monté.
—Prince, disait-il, ne l'approchez pas, c'est un transport au cerveau. Je vous le disais bien, elle déraisonne depuis ce matin. Je l'ai entendue dire au médecin qu'elle ne voulait pas rester chez un homme qui avait tué sa mère; or je vous demande un peu...
—Allez-vous-en! flanquez-moi la paix, dit le prince en mettant Valentin dehors et en s'enfermant avec Francia.
Puis, allant à elle, il ouvrit son dolman en lui présentant son poignard:
—Tue-moi, si tu crois cela, lui dit-il; tu vois! c'est très-facile, je ne t'en empêcherai pas. J'aime mieux la mort que ta haine; mais auparavant dis-moi qui t'a fait ce lâche et stupide mensonge?
—Elle! votre autre maîtresse!
—Je n'ai pas d'autre maîtresse que toi.
—La marquise de Thièvre, votre prétendue cousine!
—Elle est fort peu ma cousine, et pas du tout ma maîtresse.
—Mais elle le sera!
—Non, si tu m'aimes! J'ai été un peu épris d'elle, le premier jour. Le second jour, je t'ai vue; le troisième, je t'ai aimée: je ne peux plus aimer que toi.
—Pourquoi dit-elle que vous avez tué...
—Pour t'éloigner de moi; elle est peut-être piquée, jalouse, que sais-je? Elle a menti, elle a arrangé l'histoire de tes malheurs, qu'il m'a bien fallu lui raconter le jour où tu es venue me parler chez elle; mais je peux te jurer par mon amour et le tien que je n'étais pas à l'endroit où tu as été blessée et où ta mère a péri!
—Elle a donc péri! Vous le saviez et vous me trompiez?
—Devais-je te mettre la mort dans l'âme quand tu conservais de l'espérance? D'ailleurs est-on jamais absolument sûr d'un fait de cette nature? Mozdar a vu tomber ta mère; mais il ne sait pas, il ne peut pas savoir si elle n'a pas été relevée vivante encore, comme tu l'étais après l'affaire. J'ai écrit, nous saurons tout. Je ne t'ai jamais dit de compter sur un bon résultat; mais tu dois savoir que je suis humain, puisque je t'ai sauvée, toi! Francia sentit tomber sa fièvre et sa colère.
—C'est égal, dit elle, je veux m'en aller, le docteur l'a dit: «—Dans le doute, abstiens-toi!»
—Quel docteur? de quel âne me parles-tu? as-tu fait la folie de te confier à quelqu'un?
—Oui, dit Francia, j'ai tout raconté à un très-brave monsieur, un ami du docteur Larrey que madame Valentin m'a amené. Il va venir me chercher.
Pressée par les questions de Mourzakine, elle raconta son entretien avec M. Faure.
—Et tu crois, s'écria le prince, que je te permettrai de me quitter avec l'aumône des âmes charitables du quartier? Toi, si fière, tu passerais à l'état de mendiante? Non! voilà un billet de banque que je mets sous ce flambeau. Quand tu voudras partir, tu pourras le faire sans rien devoir à personne, sans me consulter, sans m'avertir; donc tu n'es plus retenue par rien que par l'idée de me briser le coeur. Va-t'en, si tu veux, tout de suite! Je ne souffrirai pas longtemps, va; si la guerre recommence, je me ferai tuer à la première affaire et je ne regretterai pas la vie. Je me dirai que j'ai été heureux pendant trois jours dans toute mon existence. Ce bonheur a été si grand, si délicieux, si complet, qu'il peut compter pour un siècle!
Mourzakine parlait avec tant de conviction apparente que Francia tomba dans ses bras en pleurant.
—Non! dit-elle, ce n'est pas possible qu'un homme si bon et si généreux ait jamais tué une femme! Cette marquise m'a trompée! Ah! c'est bien cruel! Pourvu qu'elle ne te dise pas quelque chose contre moi qui me fasse haïr de toi, comme je te haïssais tout à l'heure!
—Moquons-nous d'elle, dit le prince.
Et, faisant aussi bon marché de madame de Thièvre qu'il avait fait de Francia en parlant d'elle à la marquise, il jura qu'elle était trop grande, trop grasse, trop blonde, et qu'il ne pouvait souffrir ces natures flamandes privées de charme et de feu sacré. Il n'en savait rien du tout, mais il savait dire tout ce qui le menait à ses fins. La bonne Francia n'était pas vindicative, mais une femme aime toujours à entendre rabaisser sa rivale. Les hommes le savent, et souvent une raillerie les disculpe mieux qu'un serment. Mourzakine ne se fit faute ni de l'un ni de l'autre, et peut-être se persuada-t-il qu'il disait la vérité.
—Voyons, dit-il à sa petite amie quand il eut réussi à lui arracher un sourire, tu t'es ennuyée d'être seule, tu as eu des idées noires, je ne veux pas que tu sois malade; achève de t'habiller, nous allons sortir en voiture. J'ai vu aux Champs-Élysées des petites maisons où l'on mange comme si on était à la campagne. Allons dîner ensemble dans une chambre bien gaie, et puis à la nuit nous nous promènerons à pied. Ou bien veux-tu aller au spectacle? dans une petite loge d'en bas où tu ne seras vue de personne? Valentin nous suivra. Nous nous arrangerons pour que tu ne sois pas vue au bras d'un étranger en uniforme, puisque tu crains de passer pour traître envers ta patrie! Nous irons où tu voudras, nous ferons ce que tu voudras, pourvu que je te voie me sourire comme l'autre jour. Je donnerais ma vie pour un sourire de toi!
Pendant qu'elle s'habillait, on apporta des cartons où elle dut choisir rubans, écharpes, voiles, chapeaux et gants. Elle accepta moitié honteuse, moitié ravie. Elle était prête, elle était parée, émue, heureuse, quand le docteur reparut. Elle redevint pâle. Le prince reçut M. Faure avec une politesse railleuse.
—Votre petite malade est guérie, lui dit-il, elle sait que je n'ai massacré personne de sa famille. Nous allons sortir; veuillez me dire, docteur, ce que je vous dois pour vos deux visites.
—Je ne venais pas chercher de l'argent, répondit M. Faure, j'en apportais, je croyais avoir une bonne action à faire; mais puisque j'ai été, selon ma coutume, dupe de ma simplicité, je remporte mon aumône et je vais chercher à la mieux placer.
Il s'en alla en haussant les épaules et en jetant à Francia confuse un regard de moquerie méprisante qui lui alla au fond du coeur comme un coup d'épée. Elle cacha sa tête dans ses mains, et resta comme brisée sous une humiliation que personne jusqu'alors ne lui avait infligée.
—Voyons, lui dit le prince, vas-tu être malheureuse avec moi, quand je fais mon possible pour te distraire et t'égayer! Te sens-tu malade? veux-tu te recoucher et dormir?
—Non! s'écria-t-elle en lui saisissant le bras; vous vous en iriez chez cette dame!
—Te voilà jalouse encore?
—Eh bien! oui, je suis jalouse malgré tout ce que vous m'avez dit, je suis jalouse malgré moi! Ah! tenez, je souffre bien; je sens que je suis lâche d'aimer un ennemi de mon pays! Je sais que pour cela je mérite le mépris de tous les honnêtes gens. Ne dites rien, allez, vous le savez bien vous-même, et peut-être que vous me méprisez aussi au fond du coeur. Peut-être qu'une femme de votre pays ne se donnerait pas à un militaire français; mais je supporterai cette honte, si vous m'aimez, parce que cette chose-la est tout pour moi; seulement il faut m'aimer! Si vous me trompiez!.....
Elle fondit en larmes. Le prince, voyant l'énergie de cette affection dans un être si faible, en fut touché.
—Tiens, lui dit-il en reprenant le poignard persan qu'elle avait jeté sur la table, je te donne ce bijou; c'est un bijou, tu vois! c'est orné de pierres fines, et c'est assez petit pour être caché dans le mouchoir ou dans le gant. Ce n'est pas plus embarrassant qu'un éventail; mais c'est un joujou qui tue, et en te l'offrant tout à l'heure je savais très-bien qu'il pouvait me donner la mort. Garde-le, et perce-moi le coeur, si tu me crois infidèle!
Il disait ce qu'il pensait en ce moment-là. Il n'aimait pas la marquise; il lui en voulait même. Il était content de ne pas se soucier de sa personne, qu'elle lui avait trop longtemps refusée, selon lui.
Francia, rassurée, examina le poignard, le trouva joli, et s'amusa de la possession d'un bijou si singulier; elle le lui rendit pourtant, ne sachant qu'en faire et frémissant à l'idée de s'en servir contre lui. Elle était prête à sortir. Mourzakine l'entraîna, lui fit oublier sa blessure en la caressant et la gâtant comme un enfant malade. Ils allèrent dîner aux Champs-Élysées, et puis il lui demanda quel théâtre elle préférait. Elle se sentait faible, elle avait à peine mangé, et par moments elle avait des frissons. Il lui proposa de rentrer. Elle le voyait disposé à s'amuser du bruit et du mouvement de Paris; il avait copieusement dîné, lui, bu d'autant. Elle craignit de le priver en acceptant de prendre du repos, et céda au désir qu'il paraissait avoir d'aller à Feydeau entendre les chanteurs en vogue. L'Opéra-Comique était alors fort suivi et généralement préféré au grand Opéra. C'était un théâtre de bon ton, et Mourzakine n'était pas fâché, tout en écoutant la musique, de pouvoir lorgner les jolies femmes de Paris. Il envoya en avant Valentin pour louer une loge de rez-de-chaussée, et, quand ils arrivèrent, le dévoué personnage les attendait sous le péristyle avec le coupon. Francia baissa son voile, prit le bras de Valentin et alla s'installer dans la loge, ou peu d'instants après le prince vint la rejoindre.
Quand elle se vit tête à tête avec lui dans cette niche sombre, où, en se tenant un peu au second plan, elle n'était vue de personne, elle se rassura. En jetant les yeux sur ce public où pas une figure ne lui était connue, elle sourit de la peur qu'elle avait eue d'y être découverte, et elle oublia tout encore une fois, pour ne sentir que la joie d'être dans un théâtre, dans la foule, parée et ravie, dans le souffle chaud et vivifiant de Paris artiste, seule et invisible avec son amant heureux. C'était la sécurité, l'impunité dans la joie, car Francia, élevée dans les coulisses du spectacle ambulant, aimait le théâtre avec passion. C'est en l'y menant quelquefois que Guzman l'avait enivrée. Elle aimait surtout la danse, bien que sa mère, en lui donnant les premières leçons, l'eût souvent torturée, brisée, battue. Dans ce temps-là, certes elle détestait l'art chorégraphique; mais depuis qu'elle n'en était plus la victime résignée, cet art redevenait charmant dans ses souvenirs. Il se liait à ceux que sa mère lui avait laissés. Elle était fière de s'y connaître un peu et de pouvoir apprécier certains pas que Mimi La Source lui avait enseignés. On jouait, je crois, Aline, reine de Golconde. Si ma mémoire me trompe, il importe peu. Il y avait un ballet. Francia le dévora des yeux, et, bien que les danseuses de Feydeau fussent de second ordre, elle fut enivrée jusqu'à oublier qu'elle avait la fièvre. Elle oublia aussi qu'elle ne voulait pas être vue avec un étranger; elle se pencha en avant, tenant naïvement le bras de Mourzakine et l'entraînant à se pencher aussi pour partager un plaisir dont elle ne voulait pas jouir sans lui.
Tout à coup elle vit immédiatement au-dessous d'elle une tête crépue, dont le ton rougeâtre la fit tressaillir. Elle se retira, puis se hasarda à regarder de nouveau. Elle dut prendre note d'une grosse main poilue qui frottait par moments une nuque bovine, rouge et baignée de sueur. Enfin elle distingua le profil qui se tournait vers elle, mais sans que les yeux ronds et hébétés parussent la voir. Plus de doute, c'était Antoine le ferblantier, le neveu du père Moynet, l'amoureux que Théodore lui avait conseillé d'épouser.
Elle fut prise de peur. Était-ce bien lui? Que venait-il faire au théâtre, lui qui n'y comprenait rien, et qui était trop rangé pour se permettre un pareil luxe? L'acte finissait. Quand elle se hasarda à regarder encore, il n'était plus là. Elle espéra qu'il ne reviendrait pas, ou qu'elle avait été trompée par une ressemblance. Antoine avait une de ces têtes pour ainsi dire classiques par leur banalité, qu'on ne rencontre plus guère aujourd'hui dans les gens de sa classe. Les types tendent à se particulariser sous l'action d'aptitudes plus personnelles. A cette époque, un ouvrier de Paris n'était souvent qu'un paysan à peine dégrossi, et si quelque chose caractérisait Antoine, c'est qu'il n'était pas dégrossi du tout.
Mourzakine sortit pour aller chercher des oranges et des bonbons. Francia l'attendit en se tenant d'abord bien au fond de la baignoire; mais elle s'ennuya, et, voyant la salle à moitié vide, le parterre vide absolument, elle s'avança pour se donner le plaisir de regarder la toile. En ce moment, elle se trouva face à face avec le regard doux et le timide sourire d'Antoine qui rentrait, et qui la reconnaissait parfaitement. Il était trop naïf pour croire déplacé de lui adresser la parole. Bien au contraire, il eût pensé faire une grossièreté en ne lui parlant pas.
—Comment donc, mademoiselle Francia, lui dit-il, c'est vous? Je vous croyais bien loin! Vous voilà donc revenue? Est-ce que votre maman...
—Je l'ai rencontrée en route, répondit Francia avec la vivacité nerveuse d'une personne qui ne sait pas mentir.
—Ah! bien, bien! vous êtes revenues ensemble? Et Dodore, il est revenu aussi?
—Oui, il est là avec moi, il vient de sortir, dit Francia, qui ne savait plus ce qu'elle disait.
—Tant mieux, tant mieux! reprit pesamment Antoine. A présent, vous voilà contents, vous voilà heureux, car vous êtes habillée,... très-bien habillée, très-jolie! Et la santé est bonne?
—Oui, oui, Antoine, merci!
—Et la maman? sans doute qu'elle a fait fortune là-bas, dans les voyages?
Et Antoine soupira bruyamment en croyant dissimuler son chagrin.
Francia comprit ce soupir: Antoine se disait qu'il ne pouvait plus aspirer à sa main. Elle saisit ce moyen de le décourager.
—C'est comme cela, mon bon Antoine, reprit-elle; maman a fait fortune, et nous partons demain pour les pays étrangers, où elle a du bien.
—Demain, déjà! vous partez demain! mais vous viendrez bien dire adieu à mon oncle, qui vous aime tant?
—J'irai, bien sûr, mais ne lui dites pas que vous m'avez vue; il aurait du chagrin de savoir que je vais au spectacle avant de courir l'embrasser.
—Je ne dirai rien. Allons! adieu, mademoiselle Francia; est-ce demain que vous viendrez chez l'oncle? Je voudrais bien savoir l'heure, pour vous dire adieu aussi.
—Je ne sais pas l'heure, Antoine, je ne peux pas décider l'heure... Je vous dis adieu tout de suite.
—J'aurais voulu voir votre maman. Est-ce qu'elle va rentrer dans votre loge?
—Je ne sais pas! dit Francia, inquiète et impatientée. Qu'est-ce que ça vous fait de la voir? Vous ne la connaissez pas!
—C'est vrai! D'ailleurs je ne peux pas rester. Il est déjà tard, et il faut que je sois levé avec le jour, moi!
—Et puis le spectacle ne vous amuse sûrement pas beaucoup?
—C'est vrai, que ça ne m'amuse guère; les chansons durent trop longtemps, et ça répète toujours la même chose. J'étais venu rapporter à ce théâtre une commande de pièces de réflecteurs, et comme je ne demandais pas de pourboire, ils m'ont dit dans les coulisses:
—Voulez-vous une place debout, à l'entrée du parterre? J'ai trouvé une place assis. J'ai regardé, mais j'en ai assez, et puisque vous voilà riche,... c'est-à-dire puisque vous viendrez...
—Oui, oui, Antoine, j'irai voir votre oncle. Adieu! portez-vous bien!
Antoine soupira encore et s'en alla; mais, comme il traversait le couloir, il vit le beau prince russe qui entrait familièrement dans la loge de Francia, et une faible lumière se fit dans son esprit, lent à saisir le sens des choses. Je ne sais s'il était capable de débrouiller tout seul le problème, mais l'instinct du caniche lui fit oublier qu'il voulait s'en aller. Il resta à flâner sous le péristyle du théâtre.
Francia n'osa raconter à son prince la rencontre qui venait de la troubler et de l'attrister profondément, car, si elle n'avait que de l'effroi pour l'amour d'Antoine, elle n'en était pas moins touchée de sa confiance et de son respect.
—Il croit des choses impossibles à croire, se disait-elle, et ce n'est pas tant parce qu'il est simple que parce qu'il m'estime plus que je ne vaux!
Et puis, ce vieux ami, ce limonadier à la jambe de bois, qu'elle n'avait pas embrassé en partant, qu'elle n'avait pas eu le courage de tromper, et qui l'attendrait tous les jours jusqu'au moment où, las d'attendre, il prononcerait sur elle l'arrêt que méritent les ingrats!
Mourzakine lui apportait des friandises qu'elle se mit à grignoter en rentrant ses larmes. Le rideau se releva. Elle essaya de s'amuser encore, mais elle avait des éblouissements, des élancements au coeur et au cerveau; elle craignait de s'évanouir; elle ne put cacher son malaise.
—Rentrons! lui dit Mourzakine.
Elle ne voulait pas l'empêcher d'entendre toute la pièce. Elle espéra que cinq minutes d'air libre la remettraient. Il la conduisit sur le balcon du foyer, où elle se débarrassa de son voile et respira. Elle redevint gaie, confiante, et quand la cloche les avertit, sans songer à cacher son visage, elle retourna avec lui à sa loge.
Au moment où, après l'y avoir fait entrer, Mourzakine allait s'y placer auprès d'elle, une main lui frappa l'épaule, et le força à se retourner.
C'était l'oncle Ogokskoï qui, l'attirant dans le couloir, lui dit en souriant:
—Tu es là avec ta petite. Je l'ai aperçue; mais je suis curieux de voir si elle est vraiment jolie.
—Non, mon oncle, elle n'est pas jolie, répondit à voix basse Mourzakine, qui frémissait de rage.
—Je veux entrer dans la loge, ouvre! Fais donc ce que je te dis! ajouta le comte d'un ton sec qui ne souffrait pas de réplique.
Mourzakine lutta comme on peut lutter contre le pouvoir absolu.
—Non, cher oncle, dit-il en affectant une gaîté qu'il était loin de ressentir, je vous en prie, ne la voyez pas. Vous êtes un rival trop dangereux; vous m'avez mis au plus mal avec la belle marquise, laissez-moi ce petit échantillon de Paris, qui n'est vraiment pas digne de vous.
—Si tu dis la vérité, reprit tranquillement le comte, tu n'as rien à craindre. Allons, ouvre cette porte, te dis-je, ou je l'ouvrirai moi-même.
Mourzakine essaya d'obéir, il ne put le faire; il se sentit comme paralysé. Ogokskoï ouvrit la loge et, laissant la porte ouverte pour y faire pénétrer la lumière du couloir, il regarda très-attentivement Francia, qui se retournait avec surprise. Au bout d'un instant, il revint à son neveu en disant:
—Tu m'as menti, Diomiditch, elle est jolie comme un ange. Je veux savoir à présent si elle a de l'esprit. Va-t'en là-haut saluer monsieur et madame de Thièvre.
—Là-haut? Madame de Thièvre est ici?
—Oui, et elle sait que tu t'y trouves. Je t'avais aperçu déjà, je lui ai annoncé que tu comptais venir la saluer. Va! va donc! m'entends-tu? Sa loge est tout juste au-dessus de la tienne.
Ogokskoï parlait en maître, et, malgré la douceur railleuse de ses intonations, Diomiditch savait très-bien ce qu'elles signifiaient. Il se résigna à le laisser seul avec sa maîtresse. Quel danger pouvait-elle courir en plein théâtre? Pourtant une idée sauvage lui entra soudainement dans l'esprit.
—Je vous obéis, répondit-il; mais permettez-moi de dire à ma petite amie qui vous êtes, afin qu'elle n'ait pas peur de se trouver avec un inconnu, et qu'elle ose vous répondre si vous lui faites l'honneur de lui adresser la parole.
Et, sans attendre la réponse, il entra vivement, et dit à Francia:
—Je reviens à l'instant; voici mon oncle, un grand personnage, qui a la bonté de prendre ma place,... tu lui dois le respect.
En achevant ces mots, que le comte entendait, il glissa adroitement à Francia le poignard persan qu'il avait gardé sur lui, et qu'il lui mit dans la main en la lui serrant d'une manière significative Son corps interceptait au regard d'Ogokskoï cette action mystérieuse, que Francia ne comprit pas du tout, mais à laquelle une soumission instinctive la porta à se prêter. Il hésitait toutefois à se retirer, quand Ogokskoï le poussa sans qu'il y parût, mais avec la force inerte et invincible d'un rocher qui se laisse glisser sur une barrière. Diomiditch dut céder la place et monter à la loge de madame de Thièvre, dont, sans autre explication, son oncle lui jeta le numéro en refermant la porte de celle de Francia.
La marquise le reçut très-froidement. Il l'avait trop ouvertement négligée; elle le méprisait, elle le haïssait même. Elle le salua à peine et se retourna aussitôt vers le théâtre, comme si elle eût pris grand intérêt au dernier acte.
Mourzakine allait redescendre, impatient de faire cesser le tête-à-tête de son oncle avec Francia, quand le marquis le retint.
—Restez un instant, mon cher cousin, lui dit-il, restez auprès de madame de Thièvre: je suis forcé, pour des raisons de la dernière importance, de me rendre à une réunion politique. Le comte Ogokskoï m'a promis de reconduire la marquise chez elle; il a sa voiture, et je suis forcé de prendre la mienne. Il va revenir, je n'en doute pas, veuillez donc ne quitter madame de Thièvre que quand il sera là pour lui offrir son bras.
M. de Thièvre sortit sans admettre que Mourzakine pût hésiter, et celui-ci resta planté derrière la belle Flore, qui avait l'air de ne pas tenir plus de compte de sa présence que de celle d'un laquais, tandis qu'il sentait sa moustache se hérisser de colère en songeant au méchant tour que son oncle venait de lui jouer. Il n'était pas sans crainte sur l'issue de cette mystification féroce, lorsqu'au bout de quelques instants il vit l'ouvreuse entr'ouvrir discrètement la loge et lui glisser une carte de visite de son oncle, sur le dos de laquelle il lut ces mots au crayon:
«Dis à madame la marquise qu'un ordre inattendu, venue de la rue Saint-Florentin, me prive du bonheur de la reconduire et me force à te laisser l'honneur de me remplacer auprès d'elle. Vous trouverez en bas mes gens et ma voiture. Je prends un fiacre, et je laisse la petite personne aux soins de M. Valentin, ton majordome, qui la reconduira chez toi.»
—Eh bien, pensa Mourzakine, il n'y a que demi-mal, puisqu'elle est débarrassée de lui! Elle sera jalouse, si elle me voit sortir avec la marquise; mais celle-ci me reçoit si mal qu'elle ne me gardera pas longtemps, et peut-être même ne me permettra-t-elle pas de l'accompagner.
Le spectacle finissait. Il offrit à madame de Thièvre le châle qu'elle devait prendre pour sortir.
—Où donc est le comte Ogokskoï? lui dit-elle sèchement.
Il lui expliqua la substitution de cavalier, et lui offrit son bras. Elle le prit sans répondre un mot, et comme, d'après son air courroucé, il hésitait à monter en voiture auprès d'elle, elle lui dit d'un ton impérieux:
—Montez donc! vous me faites enrhumer.
Il s'assit sur la banquette de devant, elle fit un mouvement de droite à gauche pour ne pas rester en face de lui et pour se trouver aussi loin de lui que possible.
Il n'en fut point piqué. Il aimait vraiment Francia, il ne songeait qu'à elle. Il l'avait cherchée des yeux à la sortie. Il n'avait vu ni elle, ni Valentin; mais cela n'était-il pas tout simple? Les spectateurs placés au rez-de-chaussée avaient dû s'écouler plus vite que ceux du premier rang. Une seule chose le tourmentait, l'inquiétude et la jalousie de sa petite amie. Il ne doutait point que, pour parfaire sa vengeance, Ogokskoï ne lui eût dit en la quittant:—Mon neveu reconduit une belle dame, ne l'attendez pas.
Mais Diomiditch comptait sur l'éloquence de Valentin pour la rassurer et lui faire prendre patience. D'ailleurs elle était en fiacre, la voiture louée par Ogokskoï allait très-vite. Il ne pouvait manquer d'arriver en même temps que Francia au pavillon.
Quand il eut fait ces réflexions, il en fit d'autres relativement à la belle marquise. Il avait des torts envers elle, elle était furieuse contre lui: devait-il accepter platement sa défaite et l'humiliation que son oncle lui avait ménagée? Nul doute qu'Ogokskoï n'eût dit à la marquise en quelle société il avait surpris son beau neveu, et qu'il n'eût compté les brouiller à jamais ensemble pour se venger de ne pouvoir rien espérer d'elle. Mourzakine se demanda fort judicieusement pourquoi la marquise, qui affectait de le mépriser, l'avait appelé dans sa voiture au lieu de lui défendre d'y monter. Il est vrai que cette voiture n'était pas la sienne et qu'elle pouvait avoir peur de se trouver à minuit dans un remise dont le cocher lui était inconnu. Pourtant un de ses valets de pied était resté pour l'accompagner, et il était sur le siège. Elle n'avait nullement besoin de Mourzakine pour rentrer sans crainte. Donc il lui plaisait d'avoir Mourzakine à bouder ou à quereller. Il provoqua l'explosion en se mettant à ses genoux et en se laissant accabler de reproches jusqu'à ce que toute la colère fût exhalée. Il eût volontiers menti effrontément si la chose eût été possible; mais la rencontre de la marquise avec Francia ne lui permettait pas de nier. Il avoua tout, seulement il mit le tout sur le compte de la jeunesse, de l'emportement des sens et de l'excitation délirante où l'avaient jeté les rigueurs de sa belle cousine. Ce reproche, qu'elle ne méritait guère, car elle ne l'avait certes pas désespéré, fit rougir la marquise; mais elle l'écrasait en vain du poids de la vérité, elle perdit son temps à lui démontrer que tout ce qu'il lui avait dit de ses relations avec Francia était faux d'un bout à l'autre. Il coupa court aux explications par une scène de désespoir. Il se frappa la poitrine, il se tordit les mains, il feignit de perdre l'esprit en se montrant d'autant plus téméraire qu'il avait moins le droit de l'être. La marquise perdit l'esprit tout de bon et le défia de rester chez elle à attendre le marquis de Thièvre jusqu'à deux où trois heures du matin, comme cela leur était déjà arrivé.
—Si vous êtes capable, lui dit-elle, de causer raisonnablement avec moi sans songer à celle qui vous attend chez vous, je croirai que vous n'avez pour elle qu'une grossière fantaisie et que votre coeur m'appartient. A ce prix, je vous pardonnerai vos folies de jeune homme, et, ne voulant de vous qu'un amour pur, je vous regarderai encore comme mon parent et mon ami.
Le prince s'était mis dans une situation à ne pouvoir reculer. Il baisa passionnément les mains de la marquise et la remercia si ardemment, qu'elle se crut vengée de Francia et le fit entrer chez elle en triomphe.
Elle se fit apporter du thé au salon, annonça à ses gens qu'ils eussent à attendre M. de Thièvre et à introduire les personnes qui pourraient venir de sa part lui apporter des nouvelles. La conspiration royaliste autorisait ces choses anormales dont les valets n'étaient point dupes, mais que le grave et politique Martin prenait au sérieux, se chargeant d'imposer silence aux commentaires des laquais du second ordre, lesquels étaient réduits à chuchoter et à sourire. Quant à lui, croyant fermement à des secrets d'État et comptant que sa prudence était un puissant auxiliaire aux projets de ses maîtres, il se tint dans l'antichambre, aux ordres de la marquise, et envoya les autres valets plus loin, pour les empêcher d'écouter aux portes.
Mourzakine avait assez étudié la maison pour se rendre compte des moindres détails. Il admira l'air dégagé et imposant avec lequel une femme aussi jeune que la marquise savait jouer la comédie de la préoccupation politique pour s'affranchir des usages et se débarrasser des témoins dangereux. Il se reprit de goût pour cette fière et aristocratique beauté qui lui présentait un contraste si tranché avec la craintive et tendre grisette. Il pensa à son oncle, qui avait compté par ses railleuses délations le brouiller avec l'une et avec l'autre, et qui ne devait réussir qu'à lui assurer la possession de l'une et de l'autre. Il jura à la marquise qu'il l'aimait avec son âme, qu'il la respectait trop pour l'aimer autrement; mais il feignit d'être fort jaloux d'Ogokskoï, et coupa court à ses récriminations en lui reprochant à son tour de vouloir trop plaire à son oncle. Elle fut forcée de se justifier, de dire que son mari était un ambitieux qui la protégeait mal et qui l'avait prise au dépourvu en invitant le comte à dîner chez elle, à l'accompagner au théâtre et à la reconduire.
—Et vous-même, ajouta-t-elle, n'étes-vous pas un ambitieux aussi? Ne m'avez-vous pas négligée ces jours-ci pour ne pas déplaire à cet oncle que vous craignez tant? ne m'avez-vous pas conseillée d'être aimable avec lui, de le ménager, pour qu'il ne vous écrasât pas de son courroux?
—La preuve, lui répondit Mourzakine, que je ne le crains pas pour moi, c'est que me voici à vos pieds jurant que je vous adore. Vous pouvez le lui redire. Un sourire de votre bouche de rose, un doux regard de vos yeux d'azur, et que je sois brisé après par le tsar lui-même, je ne me plaindrai pas de mon sort!
Diomiditch n'avait pas beaucoup à craindre que la marquise trahit sa propre défaite, devenue imminente; elle n'en fut pas moins dupe d'une bravoure si peu risquée, et se laissa adorer, supplier, enivrer et vaincre.
Les larmes et les reproches vinrent après la chute; mais il était fort tard, trois heures du matin peut-être. M. de Thièvre pouvait rentrer. Elle recouvra sa présence d'esprit, et sonna Martin.
—Le marquis ne rentre pas, lui dit-elle, il sera peut-être retenu jusqu'au jour; je suis fatiguée d'attendre, reconduisez le prince...
Mourzakine s'éloigna fier de sa victoire, mais impatient de revoir Francia, qu'il continuait à préférer à la marquise. Il avait, non pas des remords, il se fût méprisé lui-même s'il n'eût profité de l'occasion que lui avait fournie son oncle en croyant le perdre dans l'esprit de madame de Thièvre; mais la douleur de Francia gâtait un peu son triomphe, et il avait hâte de la rejoindre pour l'apaiser. Il était aussi très-impatient d'apprendre ce qui s'était passé entre elle et le comte Ogokskoï. Il est étrange que, malgré sa pénétration et son expérience des procédés du cher oncle, il ne l'eût pas deviné. Il commençait pourtant à en prendre quelque souci en franchissant la rue sombre qui le ramenait à son pavillon.
Or ce qui s'était passé, s'il l'eût pressenti plus tôt, eût beaucoup gâté l'ivresse de sa veillée auprès de la marquise.
Reprenons la situation de Francia où nous l'avons laissée, c'est-à-dire en tête-à-tête avec Ogokskoï dans sa loge du rez-de-chaussée à l'Opéra-Comique.
D'abord il se contenta de la regarder sans rien lui dire, et elle, sans méfiance aucune, car Mourzakine lui avait fort peu parlé de son oncle, continua à regarder le spectacle, mais sans rien voir et sans jouir de rien. Elle sentait revenir une migraine violente dès que Mourzakine n'était plus auprès d'elle. Elle l'attendait comme s'il eût tenu le souffle de sa vie entre les mains, lorsque le comte lui annonça que son neveu venait de recevoir un ordre qui le forçait de courir auprès de l'Empereur.
—Ne vous inquiétez pas de votre sortie, lui dit-il, je me charge de vous mettre en voiture, ou de vous reconduire si vous le désirez.
Ce n'est pas la peine, répondit Francia, toute attristée. Il y a M. Valentin qui m'attend avec un fiacre à l'heure.
—Qu'est-ce que c'est que M. Valentin?
—C'est une espèce de valet de chambre qui est pour le moment aux ordres du prince.
—Je vais l'avertir, reprit Ogokskoï, afin qu'il se trouve à la sortie.
Il alla sous le péristyle, où se tenaient encore à cette époque tout un groupe d'industriels empressés qui se chargeaient, moyennant quelque monnaie, d'appeler ou d'annoncer les voitures de l'aristocratie en criant à pleins poumons le titre et le nom de leurs propriétaires. Ogokskoï dit au premier de ces officieux d'appeler M. Valentin; celui-ci apparut aussitôt.
—Le prince Mourzakine, lui dit Ogokskoï, vous avertit de ne pas l'attendre ici davantage; remmenez la voiture, et allez l'attendre chez lui.
Malgré sa puissante intelligence, Valentin ne se douta de rien et obéit.
Le comte rentra dans les couloirs, écrivit à la hâte le billet qui devait mettre son neveu aux arrêts forcés dans la loge de la marquise, et revint dire à Francia que M. Valentin, n'ayant sans doute pas compris les ordres de Mourzakine, était parti.
—En ce cas, répondit Francia, je prendrai tout de suite un autre fiacre; je suis fatiguée, je voudrais rentrer.
Venez, dit le comte en lui offrant son bras, qu'elle eut de la peine à atteindre, tant elle était petite et tant il était grand.
Il trouva très-vite un fiacre et s'y assit auprès d'elle en lui jurant qu'il ne laisserait pas une jolie fille adorée de son neveu sous la garde d'un cocher de sapin.
Il avait dit tout bas au cocher de prendre les boulevards et de les suivre au pas en remontant du côté de la Bastille. Francia, qui connaissait son Paris, s'aperçut bientôt de cette fausse route et en fit l'observation au comte.
—Qu'importe? lui dit-il; l'animal est ivre, ou il dort, nous pouvons causer tranquillement, et j'ai à causer avec vous de choses très-graves pour vous. Vous aimez mon neveu, et il vous aime; mais vous êtes libre, et il ne l'est pas. Une très-belle dame que vous ne connaissez pas...
—Madame de Thièvre! s'écria Francia frappée au coeur.
—Moi, je ne nomme personne, reprit le comte; il me suffit de vous dire qu'une belle dame a sur son coeur des droits antérieurs aux vôtres, et qu'en ce moment elle les réclame.
—C'est-à-dire qu'il est, non pas chez l'empereur, mais chez cette dame.
—Vous avez parfaitement saisi; il m'a chargé de vous distraire ou de vous ramener. Que choisissez-vous? Un bon petit souper au Cadran-Bleu, ou un simple tour de promenade dans cette voiture?
—Je veux m'en aller chez moi bien vite.
—Chez vous? Il paraît que vous n'avez plus de chez vous, et je vous jure que vous ne trouverez pas cette nuit mon neveu chez lui! Allons, pleurez un peu, c'est inévitable, mais pas trop, ma belle petite! Ne gâtez pas vos yeux qui sont les plus doux et les plus beaux que j'aie vus de ma vie. Pour un amant perdu, cent de retrouvés quand on est aussi jolie que vous l'êtes. Mon neveu a bien prévu que son infidélité forcée vous brouillerait avec lui, car il vous sait jalouse et fière. Aussi m'a-t-il approuvé lorsque je lui ai offert de vous consoler. Dites oui, et je me charge de vous. Vous y gagnerez. Mourzakine n'a rien que ce que je lui donne pour soutenir son rang, et moi je suis riche! Je suis moins jeune que lui, mais plus raisonnable, et je ne vous placerai jamais dans la situation où il vous laisse ce soir. Allons souper; nous causerons de l'avenir, et sachez bien que mon neveu me sait gré de l'aider à rompre des liens qu'il eût été forcé de dénouer lui-même demain matin.
Francia, étouffée par la douleur, l'indignation et la honte, ne pouvait répondre.
—Réfléchissez, reprit le comte; je vous aimerai beaucoup, moi! Réfléchissez vite, car il faut que je m'occupe de vous trouver un gîte agréable, et de vous y installer cette nuit.
Francia restait muette. Ogokskoï crut qu'elle mourait d'envie d'accepter, et, pour hâter sa résolution, il l'entoura de ses bras athlétiques. Elle eut peur, et, en se dégageant, elle se rappela la manière étrange dont Mourzakine lui avait glissé son poignard; elle le sortit adroitement de sa ceinture, où elle l'avait passé en le couvrant de son châle.
—Ne me touchez pas! dit-elle à Ogokskoï; je ne suis pas si méprisable et si faible que vous croyez.
Elle était résolue à se défendre, et il l'attaquait sans ménagements, ne croyant point à une vraie résistance, lorsqu'elle avisa tout à coup, à la clarté des réverbères, un homme qui avait suivi la voiture et qui marchait tout près.
—Antoine! s'écria-t-elle en se penchant dehors.
A l'instant même la portière s'ouvrit, et, sans que le marchepied fût baissé, elle tomba dans les bras d'Antoine, qui l'emporta comme une plume. Le comte avait essayé de la retenir, mais on était alors devant la Porte Saint-Martin, et les boulevards étaient remplis de monde qui sortait du théâtre. Ogokskoï craignit un scandale ridicule; il retira à lui la portière, poussa vivement son cocher de fiacre à doubler le pas, et disparut dans la foule des voitures et des piétons.
Francia était presque évanouie; pourtant elle put dire à Antoine:—Allons chez Moynet.
Au bout d'un instant, reprenant courage, elle put marcher. Ils étaient à deux pas de l'estaminet de la Jambe de bois; c'est ainsi que les gens du quartier désignaient familièrement l'établissement du sergent Moynet. Il était encore ouvert. L'invalide jeta un grand cri de joie en revoyant sa fille adoptive; mais, comme elle était pâle et défaillante, il la fit entrer dans une sorte d'office où il n'y avait personne et où il se hâta de l'interroger. Elle ne pouvait pas encore parler; il questionna Antoine qui baissa la tête et refusa de répondre.
—Elle vous dira ce qu'elle voudra, dit-il; moi, je n'ai qu'à me taire!
Et comme il pensait bien qu'elle ne voudrait pas s'expliquer devant lui, l'honnête garçon eut la patience et la délicatesse de renoncer à savoir la vérité. Il se retira en disant à Francia:
—Je m'en vais aider le garçon à fermer l'établissement. Si vous avez quelque chose à me commander, je suis là.
Francia, touchée profondément, lui tendit une main qu'il serra dans les siennes avec une émotion bien vive dont sa figure épaisse et tannée ne trahit pourtant rien.
—Voyons, parleras-tu? dit en jurant Moynet à Francia, dès qu'ils furent seuls. Il y a quelque chose de louche dans tout ça! Je n'ai rien dit; mais je n'ai pas cru un mot de cette histoire du retour de ta mère, d'autant plus que j'ai su des choses qui ne m'ont pas plu. Pendant que je courais l'autre soir pour faire relâcher ton vaurien de frère, tu sortais malgré ma défense; tu n'es rentrée qu'au jour, et ce même jour-là tu disparais sans me dire adieu! Il faut avouer la vérité, entends-tu? Si tu essayes encore de me tromper, je te méprise et je t'abandonne!
Francia se jeta à ses genoux en sanglotant. La dernière crise de cette cruelle soirée avait dissipé subitement sa migraine; son coeur était plein d'une indignation énergique contre ces Russes qui avaient tenté de l'avilir. Elle raconta avec une grande netteté et une sincérité absolue l'histoire de ses relations avec Mourzakine. Ce fut avec une énergie égale, mais accentuée de nombreux jurons, que le sergent, tout en ménageant les reproches à la pauvre fille, flétrit la conduite des deux étrangers. Il ne voulut pas admettre de circonstances atténuantes en faveur du prince, et quand Francia essaya de se persuader à elle-même que sa conduite avait pu être moins coupable que le comte ne la lui avait présentée, Moynet s'emporta contre elle et se défendit de toute pitié pour le chagrin qui l'accablait.
—Tu es une sans coeur et une lâche, lui dit-il, tu as trahi ton pays et le souvenir de ta mère! Tu t'es donnée à l'homme qui l'a tuée! Il l'a dit à son autre maîtresse, ça doit être vrai, et à l'heure où nous sommes ils en rient ensemble, car elle est aussi canaille que lui et que toi! Elle trouve ça drôle! Ah! les femmes! comme c'est vil, et comme j'ai bien fait de rester garçon! Tiens, finis de pleurer, fille entretenue par l'ennemi, ou je te mets sur le trottoir avec les autres!... Les autres? Non, j'ai tort, j'oubliais,... les filles publiques valent mieux que toi! Le jour de l'entrée des ennemis dans Paris, il n'y en a pas une qui se soit montrée sur le pavé... Ah! j'en rougis pour toi! pour moi aussi, qui t'ai ramenée de là-bas, et qui aurais mieux fait de te flanquer une balle dans la tête! Voilà un beau débris de la grande armée, voilà un bel échantillon de la déroute! Et comme ces ennemis doivent avoir une belle idée de nous!
Francia l'écoutait, le coude sur son genou, la joue dans sa main, la poitrine rentrée, les yeux fixes. Elle ne pleurait plus. Elle envisageait sa faute et commençait à y voir un crime. Ses affreuses visions de la nuit précédente lui revenaient. Elle contemplait, tout éveillée, la tête mutilée de sa mère et le cheval de Mourzakine galopant avec ce sanglant trophée.
—Papa Moynet, dit-elle à l'invalide, je vous en prie, ne dites plus rien; vous me rendrez folle!
—Si! Je veux dire, et je dirai encore, reprit Moynet, à qui elle avait oublié de faire savoir combien elle était malade depuis vingt-quatre heures: je ne t'ai jamais assez dit, je ne t'ai jamais dit ce que je devais te dire! J'ai été trop doux, trop bête avec toi. Tu m'as toujours dupé, et ce qui arrive, c'est ma faute. Nom de nom! C'est aussi la faute de la misère. Si j'avais eu de quoi te placer, et le temps de te surveiller, et un endroit, des personnes pour te garder! Mais avec une seule jambe, pas un sou d'avance, pas d'industrie, pas de famille, rien, quoi! je n'étais bon qu'à faire un état de cantinière; grâce à un ami, j'ai pu louer cette sacrée boutique, qui me tient collé comme une image à un mur, et où je n'ai pas encore pu joindre les deux bouts. Pondant ce temps-là, mam'zelle, que je croyais si sage et qui logeait là-haut dans sa mansarde, ne se contentait pas de travailler. Il lui fallait des chiffons et des amusements. On se laissait mener au spectacle et à la promenade avec les autres petites ouvrières, par les garçons du quartier, qui faisaient des dettes à leurs parents pour trimballer cette volaille. Je t'avais dit plus d'une fois: N'y va pas; il t'arrivera malheur! Tu me promettais tout ce que je voulais: tu es douce, et on te croirait raisonnable; mais tu n'as pas de ça (Moynet frappait sur sa poitrine)! Tu n'as ni coeur, ni âme! Une chiffe, quoi! Un oiseau qui ne veut pas de nid, et qui va comme le vent le pousse. Tu as écouté des pas grand'chose, tu as méprisé tes pareils, tu aurais pu épouser Antoine, tu le pourrais peut-être encore! Mais non, tu te crois d'une plus belle espèce que ça. On a eu une mère qui pirouettait sur les planches, devant les Cosaques, et on dit: Je suis artiste. On se donne à un perruquier parce qu'il est artiste, lui aussi! Tiens, tout ce qui sort du théâtre et tout ce qui y rentre, c'est des vagabonds et des ambitieux! On s'habille en princes et en princesses, et on rêve d'être des rois et des empereurs. J'ai vu ça à Moscou, moi; il y avait des comparses de théâtre qui buvaient bien la goutte avec nous, mais qui n'auraient jamais pris un fusil pour se battre. Tu as été élevée dans ce monde-là, et tu t'en ressens: tu seras toujours celle qui ne fait rien d'utile et qui compte sur les autres pour l'entretenir.