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Fort comme la mort

GUY DE MAUPASSANT (continued 4)

Reading edition

Cependant la comtesse lui reprochait d'être jaloux du marquis. Était-ce vrai? Il fit de nouveau un examen de conscience sévère et constata qu'en réalité il en était un peu jaloux. Quoi d'étonnant à cela, après tout? N'est-on pas jaloux à chaque instant d'hommes qui font la cour à n'importe quelle femme? N'éprouve-t-on pas dans la rue, au restaurant, au théâtre, une petite inimitié contre le monsieur qui passe ou qui entre avec une belle fille au bras? Tout possesseur de femme est un rival. C'est un mâle satisfait, un vainqueur que les autres mâles envient. Et puis, sans entrer dans ces considérations de physiologie, s'il était normal qu'il eût pour Annette une sympathie un peu surexcitée par sa tendresse pour la mère, ne devenait-il pas naturel qu'il sentît en lui s'éveiller un peu de haine animale contre le mari futur? Il dompterait sans peine ce vilain sentiment.

Au fond de lui, cependant, demeurait une aigreur de mécontentement contre lui-même et contre la comtesse. Leurs rapports de chaque jour n'allaient-ils pas être gênés par la suspicion qu'il sentirait en elle? Ne devrait-il pas veiller, avec une attention scrupuleuse et fatigante, sur toutes ses paroles, sur tous ses actes, sur ses regards, sur ses moindres attitudes vis-à-vis de la jeune fille, car tout ce qu'il ferait, tout ce qu'il dirait, allait devenir suspect à la mère. Il rentra chez lui grincheux et se mit à fumer des cigarettes, avec une vivacité d'homme agacé qui use dix allumettes pour mettre le feu à son tabac. Il essaya en vain de travailler. Sa main, son oeil et son esprit semblaient déshabitués de la peinture, comme s'ils l'eussent oubliée, comme si jamais ils n'avaient connu et pratiqué ce métier. Il avait pris, pour la finir, une petite toile commencée:—un coin de rue où chantait un aveugle,—et il la regardait avec une indifférence invincible, avec une telle impuissance à la continuer qu'il s'assit devant, sa palette à la main, et l'oublia, tout en continuant à la contempler avec une fixité attentive et distraite.

Puis, soudain, l'impatience du temps qui ne marchait pas, des interminables minutes, commença à le ronger de sa fièvre intolérable. Jusqu'à son dîner, qu'il prendrait au Cercle, que ferait-il puisqu'il ne pouvait travailler? L'idée de la rue le fatiguait d'avance, l'emplissait du dégoût des trottoirs, des passants, des voitures et des boutiques; et la pensée de faire des visites ce jour-là, une visite, à n'importe qui, fit surgir en lui la haine instantanée de toutes les gens qu'il connaissait.

Alors, que ferait-il? Il circulerait dans son atelier de long en large, en regardant à chaque retour vers la pendule l'aiguille déplacée de quelques secondes? Ah! il les connaissait ces voyages de la porte au bahut chargé de bibelots! Aux heures de verve, d'élan, d'entrain, d'exécution féconde et facile, c'étaient des récréations délicieuses, ces allées et venues à travers la grande pièce égayée, animée, échauffée par le travail; mais, aux heures d'impuissance et de nausée, aux heures misérables où rien ne lui paraissait valoir la peine d'un effort et d'un mouvement, c'était la promenade abominable du prisonnier dans son cachot. Si seulement il avait pu dormir, rien qu'une heure, sur son divan. Mais non, il ne dormirait pas, il s'agiterait jusqu'à trembler d'exaspération. D'où lui venait donc cette subite attaque d'humeur noire?

Il pensa: Je deviens rudement nerveux pour me mettre dans un pareil état sur une cause insignifiante.

Alors, il songea à prendre un livre. Le volume de la Légende des Siècles était demeuré sur la chaise de fer où Annette l'avait posé. Il l'ouvrit, lut deux pages de vers et ne les comprit pas. Il ne les comprit pas plus que s'ils avaient été écrits dans une langue étrangère. Il s'acharna et recommença pour constater toujours que vraiment il n'en pénétrait point le sens. «Allons, se dit-il, il paraît que je suis sorti.» Mais une inspiration soudaine le rassura sur les deux heures qu'il lui fallait émietter jusqu'au dîner. Il se fit chauffer un bain et y demeura étendu, amolli, soulagé par l'eau tiède, jusqu'au moment où son valet de chambre apportant le linge le réveilla d'un demi-sommeil. Il se rendit alors au Cercle, où étaient réunis ses compagnons ordinaires. Il fut reçu par des bras ouverts et des exclamations, car on ne l'avait point vu depuis quelques jours.

—Je reviens de la campagne, dit-il.

Tous ces hommes, à l'exception du paysagiste Maldant, professaient pour les champs un mépris profond. Rocdiane et Landa y allaient chasser, il est vrai, mais ils ne goûtaient dans les plaines et dans les bois que le plaisir de regarder tomber sous leurs plombs, pareils à des loques de plumes, les faisans, cailles ou perdrix, ou de voir les petits lapins foudroyés culbuter comme des clowns, cinq ou six fois de suite sur la tête, en montrant à chaque cabriole la mèche de poils blancs de leur queue. Hors ces plaisirs d'automne et d'hiver, ils jugeaient la campagne assommante. Rocdiane disait: «Je préfère les petites femmes aux petits pois.»

Le dîner fut ce qu'il était toujours, bruyant et jovial, agité par des discussions où rien d'imprévu ne jaillit. Bertin, pour s'animer, parla beaucoup. On le trouva drôle; mais, dès qu'il eut bu son café et joué soixante points au billard avec le banquier Liverdy, il sortit, déambula quelque peu de la Madeleine à la rue Taitbout, passa trois fois devant le Vaudeville en se demandant s'il entrerait, faillit prendre un fiacre pour aller à l'Hippodrome, changea d'avis et se dirigea vers le Nouveau-Cirque, puis fit brusquement demi-tour, sans motif, sans projet, sans prétexte, remonta le boulevard Malesherbes et ralentit le pas en approchant de la demeure de la comtesse de Guilleroy: «Elle trouvera peut-être singulier de me voir revenir ce soir?» pensait-il. Mais il se rassura en songeant qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il prît une seconde fois de ses nouvelles.

Elle était seule avec Annette, dans le petit salon du fond, et travaillait toujours à la couverture pour les pauvres. Elle dit simplement, en le voyant entrer:

—Tiens, c'est vous, mon ami?

—Oui, j'étais inquiet, j'ai voulu vous voir. Comment allez-vous?

—Merci, assez bien...

Elle attendit quelques instants, puis ajouta, avec une intention marquée:

—Et vous?

Il se mit à rire d'un air dégagé en répondant:

—Oh! moi, très bien, très bien. Vos craintes n'avaient pas la moindre raison d'être.

Elle leva les yeux en cessant de tricoter et posa sur lui, lentement, un regard ardent de prière et de doute.

—Bien vrai, dit-il.

—Tant mieux, répondit-elle avec un sourire un peu forcé.

Il s'assit, et, pour la première fois en cette maison, un malaise irrésistible l'envahit, une sorte de paralysie des idées plus complète encore que celle qui l'avait saisi, dans le jour, devant sa toile.

La comtesse dit à sa fille:

—Tu peux continuer, mon enfant; ça ne le gêne pas.

Il demanda:

—Que faisait-elle donc?

—Elle étudiait une fantaisie.

Annette se leva pour aller au piano. Il la suivait de l'oeil, sans y songer, ainsi qu'il faisait toujours, en la trouvant jolie. Alors il sentit sur lui le regard de la mère, et brusquement il tourna la tête, comme s'il eût cherché quelque chose dans le coin sombre du salon.

La comtesse prit sur sa table à ouvrage un petit étui d'or qu'elle avait reçu de lui, elle l'ouvrit, et lui tendant des cigarettes:

—Fumez, mon ami, vous savez que j'aime ça, lorsque nous sommes seuls ici.

Il obéit, et le piano se mit à chanter. C'était une musique d'un goût ancien, gracieuse et légère, une de ces musiques qui semblent avoir été inspirées à l'artiste par un soir très doux de clair de lune, au printemps.

Olivier demanda:

—De qui est-ce donc?

La comtesse répondit:

—De Méhul. C'est fort peu connu et charmant. Un désir grandissait en lui de regarder Annette, et il n'osait pas, il n'aurait eu qu'un petit mouvement à faire, un petit mouvement du cou, car il apercevait de côté les deux mèches de feu des bougies éclairant la partition, mais il devinait si bien, il lisait si clairement l'attention guetteuse de la comtesse, qu'il demeurait immobile, les yeux levés devant lui, intéressés, semblait-il, au fil de fumée grise du tabac.

Mme de Guilleroy murmura:

—C'est tout ce que vous avez à me dire?

Il sourit:

—Il ne faut pas m'en vouloir. Vous savez que la musique m'hypnotise, elle boit mes pensées. Je parlerai dans un instant.

—Tiens, dit-elle, j'avais étudié quelque chose pour vous, avant la mort de maman. Je ne vous l'ai jamais fait entendre, et je vous le jouerai tout à l'heure, quand la petite aura fini; vous verrez comme c'est bizarre!

Elle avait un talent réel, et une compréhension subtile de l'émotion qui court dans les sons. C'était même là une de ses plus sûres puissances sur la sensibilité du peintre.

Dès qu'Annette eut achevé la symphonie champêtre de Méhul, la comtesse se leva, prit sa place, et une mélodie étrange s'éveilla sous ses doigts, une mélodie dont toutes les phrases semblaient des plaintes, plaintes diverses, changeantes, nombreuses, qu'interrompait une note unique, revenue sans cesse, tombant au milieu des chants, les coupant, les scandant, les brisant, comme un cri monotone incessant, persécuteur, l'appel inapaisable d'une obsession.

Mais Olivier regardait Annette qui venait de s'asseoir en face de lui, et il n'entendait rien, il ne comprenait pas.

Il la regardait, sans penser, se rassasiant de sa vue comme d'une chose habituelle et bonne dont il venait d'être privé, la buvant sainement comme on boit de l'eau, quand on a soif.

—Eh bien! dit la comtesse, est-ce beau?

Il s'écria réveillé:

—Admirable, superbe, de qui?

—Vous ne le savez pas?

—Non.

—Comment, vous ne le savez pas, vous?

—Mais non.

—De Schubert.

Il dit avec un air de conviction profonde:

—Cela ne m'étonne point. C'est superbe! vous seriez exquise en recommençant.

Elle recommença, et lui, tournant la tête, se remit à contempler Annette, mais en écoutant aussi la musique, afin de goûter en même temps deux plaisirs.

Puis, quand Mme de Guilleroy fut revenue prendre sa place, il obéit simplement à la naturelle duplicité de l'homme et ne laissa plus se fixer ses yeux sur le blond profil de la jeune fille qui tricotait en face de sa mère, de l'autre côté de la lampe.

Mais s'il ne la voyait pas, il goûtait la douceur de sa présence, comme on sent le voisinage d'un foyer chaud; et l'envie de glisser sur elle des regards rapides, aussitôt ramenés sur la comtesse, le harcelait, une envie de collégien qui se hisse à la fenêtre de la rue dès que le maître tourne le dos.

Il s'en alla tôt, car il avait la parole aussi paralysée que l'esprit, et son silence persistant pouvait être interprété.

Dès qu'il fut dans la rue, un besoin d'errer le prit, car toute musique entendue continuait en lui longtemps, le jetait en des songeries qui semblaient la suite rêvée et plus précise des mélodies. Le chant des notes revenait, intermittent et fugitif, apportant des mesures isolées, affaiblies, lointaines comme un écho, puis se taisait, semblait laisser la pensée donner un sens aux motifs et voyager à la recherche d'une sorte d'idéal harmonieux et tendre. Il tourna sur la gauche au boulevard extérieur, en apercevant l'éclairage de féerie du parc Monceau, et il entra dans l'allée centrale arrondie sous les lunes électriques. Un gardien rôdait à pas lents; parfois un fiacre attardé passait; un homme lisait un journal assis sur un banc dans un bain bleuâtre de clarté vive, au pied du mât de bronze qui portait un globe éclatant. D'autres foyers sur les pelouses, au milieu des arbres, répandaient dans les feuillages et sur les gazons leur lumière froide et puissante, animaient d'une vie pâle ce grand jardin de ville.

Bertin, les mains derrière le dos, allait le long du trottoir, et il se souvenait de sa promenade avec Annette, en ce même parc, quand il avait reconnu dans sa bouche la voix de sa mère.

Il se laissa tomber sur un banc, et aspirant la sueur fraîche des pelouses arrosées, il se sentit assailli par toutes les attentes passionnées qui font de l'âme des adolescents le canevas incohérent d'un infini roman d'amour. Autrefois il avait connu ces soirs-là, ces soirs de fantaisie vagabonde où il laissait errer son caprice dans les aventures imaginaires, et il s'étonna de trouver en lui ce retour de sensations qui n'étaient plus de son âge.

Mais, comme la note obstinée de la mélodie de Schubert, la pensée d'Annette, la vision de son visage penché sous la lampe, et le soupçon bizarre de la comtesse, le ressaisissaient à tout instant. Il continuait malgré lui à occuper son coeur de cette question, à sonder les fonds impénétrables où germent, avant de naître, les sentiments humains. Cette recherche obstinée l'agitait; cette préoccupation constante de la jeune fille semblait ouvrir à son âme une route de rêveries tendres; il ne pouvait plus la chasser de sa mémoire; il portait en lui une sorte d'évocation d'elle, comme autrefois il gardait, quand la comtesse l'avait quitté, l'étrange sensation de sa présence dans les murs de son atelier.

Tout à coup, impatienté de cette domination d'un souvenir, il murmura en se levant:

—Any est stupide de m'avoir dit ça. Elle va me faire penser à la petite à présent.

Il rentra chez lui, inquiet sur lui-même. Quand il se fut mis au lit, il sentit que le sommeil ne viendrait point, car une fièvre courait en ses veines, une sève de rêve fermentait en son coeur. Redoutant l'insomnie, une de ces insomnies énervantes que provoque l'agitation de l'âme, il voulut essayer de prendre un livre. Combien de fois une courte lecture lui avait servi de narcotique! Il se leva donc et passa dans sa bibliothèque, afin de choisir un ouvrage bien fait et soporifique; mais son esprit éveillé malgré lui, avide d'une émotion quelconque cherchait sur les rayons un nom d'écrivain qui répondît à son état d'exaltation et d'attente. Balzac, qu'il adorait, ne lui dit rien; il dédaigna Hugo, méprisa Lamartine qui pourtant le laissait toujours attendri et il tomba avidement sur Musset, le poète des tout jeunes gens. Il en prit un volume et l'emporta pour lire au hasard des feuilles.

Quand il se fut recouché, il se mit à boire, avec une soif d'ivrogne, ces vers faciles d'inspiré qui chanta, comme un oiseau, l'aurore de l'existence et, n'ayant d'haleine que pour le matin, se tut devant le jour brutal, ces vers d'un poète qui fut surtout un homme enivré de la vie, lâchant son ivresse en fanfares d'amours éclatantes et naïves, écho de tous les jeunes coeurs éperdus de désirs.

Jamais Bertin n'avait compris ainsi le charme physique de ces poèmes qui émeuvent les sens et remuent à peine l'intelligence. Les yeux sur ces vers vibrants, il se sentait une âme de vingt ans, soulevée d'espérances, et il lut le volume presque entier dans une griserie juvénile. Trois heures sonnèrent, jetant en lui l'étonnement de n'avoir pas encore sommeil. Il se leva pour fermer sa fenêtre restée ouverte et pour porter le livre sur la table, au milieu de la chambre; mais au contact de l'air frais de la nuit, une douleur, mal assoupie par les saisons d'Aix, lui courut le long des reins comme un rappel, comme un avis, et il rejeta le poète avec un geste d'impatience en murmurant: «Vieux fou, va!» Puis il se recoucha et souffla sa lumière.

Il n'alla pas le lendemain chez la comtesse, et il prit même la résolution énergique de n'y point retourner avant deux jours. Mais quoi qu'il fît, soit qu'il essayât de peindre, soit qu'il voulût se promener, soit qu'il traînât de maison en maison sa mélancolie, il était partout harcelé par la préoccupation inapaisable de ces deux femmes.

S'étant interdit d'aller les voir, il se soulageait en pensant à elles, et il laissait à sa pensée, il laissait son coeur se rassasier de leur souvenir. Il arrivait alors souvent que, dans cette sorte d'hallucination où il berçait son isolement, les deux figures se rapprochaient, différentes, telles qu'il les connaissait, puis passaient l'une devant l'autre, se mêlaient, fondues ensemble, ne faisaient plus qu'un visage, un peu confus, qui n'était plus celui de la mère, pas tout à fait celui de la fille, mais celui d'une femme aimée éperdument, autrefois, encore, toujours.

Alors, il avait des remords de s'abandonner ainsi sur la pente de ces attendrissements qu'il sentait puissants et dangereux. Pour leur échapper, les rejeter, se délivrer de ce songe captivant et doux, il dirigeait son esprit vers toutes les idées imaginables, vers tous les sujets de réflexion et de méditation possibles. Vains efforts! Toutes les routes de distraction qu'il prenait le ramenaient au même point, où il rencontrait une jeune figure blonde qui semblait embusquée pour l'attendre. C'était une vague et inévitable obsession flottant sur lui, tournant autour de lui et l'arrêtant, quel que fût le détour qu'il avait essayé pour fuir.

La confusion de ces deux êtres, qui l'avait si fort troublé le soir de leur promenade dans le parc de Roncières, recommençait en sa mémoire dès que, cessant de réfléchir et de raisonner, il les évoquait et s'efforçait de comprendre quelle émotion bizarre remuait sa chair. Il se disait: «Voyons, ai-je pour Annette plus de tendresse qu'il ne convient?» Alors, fouillant son coeur, il le sentait brûlant d'affection pour une femme toute jeune, qui avait tous les traits d'Annette, mais qui n'était pas elle. Et il se rassurait lâchement en songeant: «Non, je n'aime pas la petite, je suis la victime de sa ressemblance.»

Cependant, les deux jours passés à Roncières restaient en son âme comme une source de chaleur, de bonheur, d'enivrement; et les moindres détails lui revenaient un à un, précis, plus savoureux qu'à l'heure même. Tout à coup, en suivant le cours de ses ressouvenirs, il revit le chemin qu'ils suivaient en sortant du cimetière, les cueillettes de fleurs de la jeune fille, et il se rappela brusquement lui avoir promis un bluet en saphirs dès leur retour à Paris.

Toutes ses résolutions s'envolèrent, et, sans plus lutter, il prit son chapeau et sortit, tout ému par la pensée du plaisir qu'il lui ferait.

Le valet de pied des Guilleroy lui répondit, quand il se présenta:

—Madame est sortie, mais Mademoiselle est ici.

Il ressentit une joie vive.

—-Prévenez-la que je voudrais lui parler.

Puis il glissa dans le salon, à pas légers, comme s'il eût craint d'être entendu.

Annette apparut presque aussitôt.

—Bonjour, cher maître, dit-elle avec gravité.

Il se mit à rire, lui serra la main, et, s'asseyant auprès d'elle:

—Devine pourquoi je suis venu?

Elle chercha quelques secondes.

—Je ne sais pas.

—Pour t'emmener avec ta mère chez le bijoutier, choisir le bluet en saphirs que je t'ai promis à Roncières.

La figure de la jeune fille fut illuminée de bonheur.

—Oh! dit-elle, et maman qui est sortie. Mais elle va rentrer. Vous l'attendrez, n'est-ce pas?

—Oui, si ce n'est pas trop long.

—Oh! quel insolent, trop long, avec moi. Vous me traitez en gamine.

—Non, dit-il, pas tant que tu crois.

Il se sentait au coeur une envie de plaire, d'être galant et spirituel, comme aux jours les plus fringants de sa jeunesse, une de ces envies instinctives qui surexcitent toutes les facultés de séduction, qui font faire la roue aux paons et des vers aux poètes. Les phrases lui venaient aux lèvres, pressées, alertes, et il parla comme il savait parler en ses bonnes heures. La petite, animée par cette verve, lui répondit avec toute la malice, avec toute la finesse espiègle qui germaient en elle.

Tout à coup, comme il discutait une opinion, il s'écria:

—Mais vous m'avez déjà dit cela souvent, et je vous ai répondu...

Elle l'interrompit en éclatant de rire:

—Tiens, vous ne me tutoyez plus! Vous me prenez pour maman.

Il rougit, se tut, puis balbutia:

—C'est que ta mère m'a déjà soutenu cent fois cette idée-là.

Son éloquence s'était éteinte; il ne savait plus que dire, et il avait peur maintenant, une peur incompréhensible de cette fillette.

—Voici maman, dit-elle.

Elle avait entendu s'ouvrir la porte du premier salon, et Olivier, troublé comme si on l'eût pris en faute, expliqua comment il s'était souvenu tout à coup de la promesse faite, et comment il était venu les prendre l'une et l'autre pour aller chez le bijoutier.

—J'ai un coupé, dit-il. Je me mettrai sur le strapontin.

Ils partirent, et quelques minutes plus tard ils entraient chez Montara.

Ayant passé toute sa vie dans l'intimité, l'observation, l'étude et l'affection des femmes, s'étant toujours occupé d'elles, ayant dû sonder et découvrir leurs goûts, connaître comme elles la toilette, les questions de mode, tous les menus détails de leur existence privée, il était arrivé à partager souvent certaines de leurs sensations, et il éprouvait toujours, en entrant dans un de ces magasins où l'on vend les accessoires charmants et délicats de leur beauté, une émotion de plaisir presque égale à celle dont elles vibraient elles-mêmes. Il s'intéressait comme elles à tous les riens coquets dont elles se parent; les étoffes plaisaient à ses yeux; les dentelles attiraient ses mains; les plus insignifiants bibelots élégants retenaient son attention. Dans les magasins de bijouterie, il ressentait pour les vitrines une nuance de respect religieux, comme devant les sanctuaires de la séduction opulente; et le bureau de drap foncé, où les doigts souples de l'orfèvre font rouler les pierres aux reflets précieux, lui imposait une certaine estime.

Quand il eut fait asseoir la comtesse et sa fille devant ce meuble sévère où l'une et l'autre posèrent une main par un mouvement naturel, il indiqua ce qu'il voulait; et on lui fit voir des modèles de fleurettes.

Puis on répandit devant eux des saphirs, dont il fallut choisir quatre. Ce fut long. Les deux femmes, du bout de l'ongle, les retournaient sur le drap, puis les prenaient avec précaution, regardaient le jour à travers, les étudiaient avec une attention savante et passionnée. Quand on eut mis de côté ceux qu'elles avaient distingués, il fallut trois émeraudes pour faire les feuilles, puis un tout petit brillant qui tremblerait au centre comme une goutte de rosée.

Alors Olivier, que la joie de donner grisait, dit à la comtesse:

—Voulez-vous me faire le plaisir de choisir deux bagues?

—Moi?

—Oui. Une pour vous, une pour Annette! Laissez-moi vous faire ces petits cadeaux en souvenir des deux jours passés à Roncières.

Elle refusa. Il insista. Une longue discussion suivit, une lutte de paroles et d'arguments où il finit, non sans peine, par triompher.

On apporta les bagues, les unes, les plus rares, seules en des écrins spéciaux, les autres enrégimentées par genres en de grandes boîtes carrées, où elles alignaient sur le velours toutes les fantaisies de leurs chatons. Le peintre s'était assis entre les deux femmes et il se mit, comme elles, avec la même ardeur curieuse, à cueillir un à un les anneaux d'or dans les fentes minces qui les retenaient. Il les déposait ensuite devant lui, sur le drap du bureau où ils s'amassaient en deux groupes, celui qu'on rejetait à première vue et celui dans lequel on choisirait.

Le temps passait, insensible et doux, dans ce joli travail de sélection plus captivant que tous les plaisirs du monde, distrayant et varié comme un spectacle, émouvant aussi, presque sensuel, jouissance exquise pour un coeur de femme.

Puis on compara, on s'anima, et le choix des trois juges, après quelque hésitation, s'arrêta sur un petit serpent d'or qui tenait un beau rubis entre sa gueule mince et sa queue tordue.

Olivier, radieux, se leva.

—Je vous laisse ma voiture, dit-il. J'ai des courses à faire; je m'en vais.

Mais Annette pria sa mère de rentrer à pied, par ce beau temps. La comtesse y consentit, et, ayant remercié Bertin, s'en alla par les rues, avec sa fille.

Elles marchèrent quelque temps en silence, dans la joie savourée des cadeaux reçus; puis elles se mirent à parler de tous les bijoux qu'elles avaient vus et maniés. Il leur en restait à l'esprit une sorte de miroitement, une sorte de cliquetis, une sorte de gaîté. Elles allaient vite, à travers la foule de cinq heures qui suit les trottoirs, un soir d'été. Des hommes se retournaient pour regarder Annette et murmuraient en passant de vagues paroles d'admiration. C'était la première fois, depuis son deuil, depuis que le noir donnait à sa fille ce vif éclat de beauté, que la comtesse sortait avec elle dans Paris; et la sensation de ce succès de rue, de cette attention soulevée, de ces compliments chuchotés, de ce petit remous d'émotion flatteuse que laisse dans une foule d'hommes la traversée d'une jolie femme, lui serrait le coeur peu à peu, le comprimait sous la même oppression pénible que l'autre soir, dans son salon, quand on comparait la petite avec son propre portrait. Malgré elle, elle guettait ces regards attirés par Annette, elle les sentait venir de loin, frôler son visage sans s'y fixer, puis s'attacher soudain sur la figure blonde qui marchait à côté d'elle. Elle devinait, elle voyait dans les yeux les rapides et muets hommages à cette jeunesse épanouie, au charme attirant de cette fraîcheur, et elle pensa: «J'étais aussi bien qu'elle, sinon mieux.» Soudain le souvenir d'Olivier la traversa et elle fut saisie, comme à Roncières, par une impérieuse envie de fuir.

Elle ne voulait plus se sentir dans cette clarté, dans ce courant de monde, vue par tous ces hommes qui ne la regardaient pas. Ils étaient loin les jours, proches pourtant, où elle cherchait, où elle provoquait un parallèle avec sa fille. Qui donc aujourd'hui, parmi ces passants, songeait à les comparer? Un seul y avait pensé peut-être, tout à l'heure, dans cette boutique d'orfèvre? Lui? Oh! quelle souffrance! Se pouvait-il qu'il n'eût pas sans cesse à l'esprit l'obsession de cette comparaison! Certes il ne pouvait les voir ensemble sans y songer et sans se souvenir du temps où si fraîche, si jolie, elle entrait chez lui, sûre d'être aimée!

—Je me sens mal, dit-elle, nous allons prendre un fiacre, mon enfant.

Annette, inquiète, demanda:

—Qu'est-ce que tu as, maman?

—Ce n'est rien, tu sais que, depuis la mort de ta grand'mère, j'ai souvent de ces faiblesses-là!

V

Les idées fixes ont la ténacité rongeuse des maladies incurables. Une fois entrées en une âme, elles la dévorent, ne lui laissent plus la liberté de songer à rien, de s'intéresser à rien, de prendre goût à la moindre chose. La comtesse, quoi qu'elle fît, chez elle ou ailleurs, seule ou entourée de monde, ne pouvait plus rejeter d'elle cette réflexion qui l'avait saisie en revenant côte à côte avec sa fille: «Était-il possible qu'Olivier, en les revoyant presque chaque jour, n'eût pas sans cesse à l'esprit l'obsession de les comparer?»

Certes il devait le faire malgré lui, sans cesse, hanté lui-même par cette ressemblance inoubliable un seul instant, qu'accentuait encore l'imitation naguère cherchée des gestes et de la parole. Chaque fois qu'il entrait, elle songeait aussitôt à ce rapprochement, elle le lisait dans son regard, le devinait, et le commentait dans son coeur et dans sa tête. Alors elle était torturée par le besoin de se cacher, de disparaître, de ne plus se montrer à lui près de sa fille.

Elle souffrait d'ailleurs de toutes les façons, ne se sentant plus chez elle dans sa maison. Ce froissement de dépossession qu'elle avait eu, un soir, quand tous les yeux regardaient Annette sous son portrait, continuait, s'accentuait, l'exaspérait parfois. Elle se reprochait sans cesse ce besoin intime de délivrance, cette envie inavouable de faire sortir sa fille de chez elle, comme un hôte gênant et tenace, et elle y travaillait avec une adresse inconsciente, ressaisie par le besoin de lutter pour garder encore, malgré tout, l'homme qu'elle aimait.

Ne pouvant trop hâter le mariage d'Annette que leur deuil récent retardait encore un peu, elle avait peur, une peur confuse et forte, qu'un événement quelconque fît tomber ce projet, et elle cherchait, presque malgré elle, à faire naître dans le coeur de sa fille de la tendresse pour le marquis.

Toute la diplomatie rusée qu'elle avait employée depuis si longtemps afin de conserver Olivier prenait chez elle une forme nouvelle, plus affinée, plus secrète, et s'exerçait à faire se plaire les deux jeunes gens, sans que les deux hommes se rencontrassent.

Comme le peintre, tenu par des habitudes de travail, ne déjeunait jamais dehors et ne donnait d'ordinaire que ses soirées à ses amis, elle invita souvent le marquis à déjeuner. Il arrivait, répandant autour de lui l'animation d'une promenade à cheval, une sorte de souffle d'air matinal. Et il parlait avec gaieté de toutes les choses mondaines qui semblent flotter chaque jour sur le réveil automnal du Paris hippique et brillant dans les allées du bois. Annette s'amusait à l'écouter, prenait goût à ces préoccupations du jour qu'il lui apportait ainsi, toutes fraîches et comme vernies de chic. Une intimité juvénile s'établissait entre eux, une affectueuse camaraderie qu'un goût commun et passionné pour les chevaux resserrait naturellement. Quand il était parti, la comtesse et le comte faisaient adroitement son éloge, disaient de lui ce qu'il fallait dire pour que la jeune fille comprît qu'il dépendait uniquement d'elle de l'épouser s'il lui plaisait.

Elle l'avait compris très vite d'ailleurs, et, raisonnant avec candeur, jugeait tout simple de prendre pour mari ce beau garçon qui lui donnerait, entre autres satisfactions, celle qu'elle préférait à toutes de galoper chaque matin à côté de lui, sur un pur sang.

Ils se trouvèrent fiancés un jour, tout naturellement, après une poignée de main et un sourire, et on parla de ce mariage comme d'une chose depuis longtemps décidée. Alors le marquis commença à apporter des cadeaux. La duchesse traitait Annette comme sa propre fille. Donc toute cette affaire avait été chauffée par un accord commun sur un petit feu d'intimité, pendant les heures calmes du jour, et le marquis, ayant en outre beaucoup d'autres occupations, de relations, de servitudes et de devoirs, venait rarement dans la soirée.

C'était le tour d'Olivier. Il dînait régulièrement chaque semaine chez ses amis, et continuait aussi à apparaître à l'improviste pour leur demander une tasse de thé entre dix heures et minuit.

Dès son entrée, la comtesse l'épiait, mordue par le désir de savoir ce qui se passait dans son coeur. Il n'avait pas un regard, pas un geste qu'elle n'interprétât aussitôt, et elle était torturée par cette pensée: «Il est impossible qu'il ne l'aime pas en nous voyant l'une auprès de l'autre.»

Lui aussi, il apportait des cadeaux. Il ne se passait point de semaine sans qu'il apparût portant à la main deux petits paquets, dont il offrait l'un à la mère, l'autre à la fille; et la comtesse, ouvrant les boites qui contenaient souvent des objets précieux, avait des serrements de coeur. Elle la connaissait bien, cette envie de donner que, femme, elle n'avait jamais pu satisfaire, cette envie d'apporter quelque chose, de faire plaisir, d'acheter pour quelqu'un, de trouver chez les marchands le bibelot qui plaira.

Jadis déjà le peintre avait traversé cette crise et elle l'avait vu bien des fois entrer, avec ce même sourire, ce même geste, un petit paquet dans la main. Puis cela s'était calmé, et maintenant cela recommençait. Pour qui? Elle n'avait point de doute! Ce n'était pas pour elle!

Il semblait fatigué, maigri. Elle en conclut qu'il souffrait. Elle comparait ses entrées, ses airs, ses allures avec l'attitude du marquis que la grâce d'Annette commençait à émouvoir aussi. Ce n'était point la même chose: M. de Farandal était épris, Olivier Bertin aimait! Elle le croyait du moins pendant ses heures de torture, puis, pendant ses minutes d'apaisement, elle espérait encore s'être trompée.

Oh! souvent elle faillit l'interroger quand elle se trouvait seule avec lui, le prier, le supplier de lui parler, d'avouer tout, de ne lui rien cacher. Elle préférait savoir et pleurer sous la certitude, plutôt que de souffrir ainsi sous le doute, et de ne pouvoir lire en ce coeur fermé où elle sentait grandir un autre amour.

Ce coeur auquel elle tenait plus qu'à sa vie, qu'elle avait surveillé, réchauffé, animé de sa tendresse depuis douze ans, dont elle se croyait sûre, qu'elle avait espéré définitivement acquis, conquis, soumis, passionnément dévoué pour jusqu'à la fin de leurs jours, voilà qu'il lui échappait par une inconcevable, horrible et monstrueuse fatalité. Oui, il s'était refermé tout d'un coup, avec un secret dedans. Elle ne pouvait plus y pénétrer par un mot familier, y pelotonner son affection comme en une retraite fidèle, ouverte pour elle seule. A quoi sert d'aimer, de se donner sans réserve si, brusquement, celui à qui on a offert son être entier et son existence entière, tout, tout ce qu'on avait en ce monde, vous échappe ainsi parce qu'un autre visage lui a plu, et devient alors, en quelques jours, presque un étranger!

Un étranger! Lui, Olivier? Il lui parlait comme auparavant avec les mêmes mots, la même voix, le même ton. Et pourtant il y avait quelque chose entre eux, quelque chose d'inexplicable, d'insaisissable, d'invincible, presque rien, ce presque rien qui fait s'éloigner une voile quand le vent tourne.

Il s'éloignait, en effet, il s'éloignait d'elle, un peu plus chaque jour, par tous les regards qu'il jetait sur Annette. Lui-même ne cherchait pas à voir clair en son coeur. Il sentait bien cette fermentation d'amour, cette irrésistible attraction, mais il ne voulait pas comprendre, il se confiait aux événements, aux hasards imprévus de la vie.

Il n'avait plus d'autre souci que celui des dîners et des soirs entre ces deux femmes séparées par leur deuil de tout mouvement mondain. Ne rencontrant chez elles que des figures indifférentes, celle des Corbelle et de Musadieu le plus souvent, il se croyait presque seul avec elles dans le monde, et, comme il ne voyait plus guère la duchesse et le marquis à qui on réservait les matins et le milieu des jours, il les voulait oublier, soupçonnant le mariage remis à une époque indéterminée.

Annette d'ailleurs ne parlait jamais devant lui de M. de Farandal. Était-ce par une sorte de pudeur instinctive, ou peut-être par une de ses secrètes intuitions des coeurs féminins qui leur fait pressentir ce qu'ils ignorent?

Les semaines suivaient les semaines sans rien changer à cette vie, et l'automne était venu, amenant la rentrée des Chambres plus tôt que de coutume en raison des dangers de la politique.

Le jour de la réouverture, le comte de Guilleroy devait emmener à la séance du Parlement Mme de Mortemain, le marquis et Annette après un déjeuner chez lui. Seule la comtesse, isolée dans son chagrin toujours grandissant, avait déclaré qu'elle resterait au logis.

On était sorti de table, on buvait le café dans le grand salon, on était gai. Le comte, heureux de cette reprise des travaux parlementaires, son seul plaisir, parlait presque avec esprit de la situation présente et des embarras de la République; le marquis, décidément amoureux, lui répondait avec entrain, en regardant Annette; et la duchesse était contente presque également de l'émotion de son neveu et de la détresse du gouvernement. L'air du salon était chaud de cette première chaleur concentrée des calorifères rallumés, chaleur d'étoffes, de tapis, de murs, où s'évapore hâtivement le parfum des fleurs asphyxiées. Il y avait, dans cette pièce close où le café aussi répandait son arôme, quelque chose d'intime, de familial et de satisfait, quand la porte en fut ouverte devant Olivier Bertin.

Il s'arrêta sur le seuil tellement surpris qu'il hésitait à entrer, surpris comme un mari trompé qui voit le crime de sa femme. Une colère confuse et une telle émotion le suffoquaient qu'il reconnut son coeur vermoulu d'amour. Tout ce qu'on lui avait caché et tout ce qu'il s'était caché lui-même lui apparut en apercevant le marquis installé dans la maison, comme un fiancé!

Il pénétra, dans un sursaut d'exaspération, tout ce qu'il ne voulait pas savoir et tout ce qu'on n'osait point lui dire. Il ne se demanda point pourquoi on lui avait dissimulé tous ces apprêts du mariage? Il le devina; et ses yeux, devenus durs, rencontrèrent ceux de la comtesse qui rougissait. Ils se comprirent.

Quand il se fut assis, on se tut quelques instants, sa présence inattendue ayant paralysé l'essor des esprits, puis la duchesse se mit à lui parler; et il répondit d'une voix brève, d'un timbre étrange, changé subitement.

Il regardait autour de lui ces gens qui se remettaient à causer et il se disait: «Ils m'ont joué. Ils me le paieront.» Il en voulait surtout à la comtesse et à Annette, dont il pénétrait soudain l'innocente dissimulation.

Le comte, regardant alors la pendule, s'écria:

—Oh! oh! il est temps de partir.

Puis se tournant vers le peintre:

—Nous allons à l'ouverture de la session parlementaire. Ma femme seule reste ici. Voulez-vous nous accompagner; vous me feriez grand plaisir?

Olivier répondit sèchement:

—Non, merci. Votre Chambre ne me tente pas.

Annette alors s'approcha de lui, et prenant son air enjoué:

—Oh! venez donc, cher maître. Je suis sûr que vous nous amuserez beaucoup plus que les députés.

—Non, vraiment. Vous vous amuserez bien sans moi.

Le devinant mécontent et chagrin, elle insista, pour se montrer gentille.

—Si, venez, monsieur le peintre. Je vous assure que, moi, je ne peux pas me passer de vous.

Quelques mots lui échappèrent si vivement qu'il ne put ni les arrêter dans sa bouche ni modifier leur accent.

—Bah! Vous vous passez de moi comme tout le monde.

Elle s'exclama, un peu surprise du ton:

—Allons, bon! Voilà qu'il recommence à ne plus me tutoyer.

Il eut sur les lèvres un de ces sourires crispés qui montrent tout le mal d'une âme et avec un petit salut:

—Il faudra bien que j'en prenne l'habitude, un jour ou l'autre.

—Pourquoi ça?

—Parce que vous vous marierez et que votre mari, quel qu'il soit, aurait le droit de trouver déplacé ce tutoiement dans ma bouche.

La comtesse s'empressa de dire:

—Il sera temps alors d'y songer. Mais j'espère qu'Annette n'épousera pas un homme assez susceptible pour se formaliser de cette familiarité de vieil ami.

Le comte criait:

—Allons, allons, en route! Nous allons nous mettre en retard!

Et ceux qui devaient l'accompagner, s'étant levés, sortirent avec lui après les poignées de main d'usage et les baisers que la duchesse, la comtesse et sa fille échangeaient à toute rencontre comme à toute séparation.

Ils restèrent seuls, Elle et Lui, debout derrière les tentures de la porte refermée.

—Asseyez-vous, mon ami, dit-elle doucement.

Mais lui, presque violent:

—Non, merci, je m'en vais aussi.

Elle murmura, suppliante:

—Oh! pourquoi?

—Parce que ce n'est pas mon heure, paraît-il. Je vous demande pardon d'être venu sans prévenir.

—Olivier, qu'avez-vous?

—Rien. Je regrette seulement d'avoir troublé une partie de plaisir organisée.

Elle lui saisit la main.

—Que voulez-vous dire? C'était le moment de leur départ puisqu'ils assistent à l'ouverture de la session. Moi, je restais. Vous avez été, au contraire, tout à fait inspiré en venant aujourd'hui où je suis seule.

Il ricana.

—Inspiré, oui, j'ai été inspiré!

Elle lui prit les deux poignets, et, le regardant au fond des yeux, elle murmura à voix très basse:

—Avouez-moi que vous l'aimez?

Il dégagea ses mains, ne pouvant plus maîtriser son impatience.

—Mais vous êtes folle avec cette idée!

Elle le ressaisit par les bras, et, les doigts crispés sur ses manches, le suppliant:

—Olivier! avouez! avouez! j'aime mieux savoir, j'en suis certaine, mais j'aime mieux savoir! J'aime mieux!... Oh! vous ne comprenez pas ce qu'est devenue ma vie!

Il haussa les épaules.

—Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce ma faute si vous perdez la tête?

Elle le tenait, l'attirant vers l'autre salon, celui du fond, où on ne les entendrait pas. Elle le traînait par l'étoffe de sa jaquette, cramponnée à lui, haletante. Quand elle l'eut amené jusqu'au petit divan rond, elle le força à s'y laisser tomber, et puis s'assit auprès de lui.

—Olivier, mon ami, mon seul ami, je vous en prie, dites-moi que vous l'aimez. Je le sais, je le sens à tout ce que vous faites, je n'en puis douter, j'en meurs, mais je veux le savoir de votre bouche!

Comme il se débattait encore, elle s'affaissa à genoux contre ses pieds. Sa voix râlait.

—Oh! mon ami, mon ami, mon seul ami, est-ce vrai que vous l'aimez?

Il s'écria, en essayant de la relever:

—Mais non, mais non! Je vous jure que non!

Elle tendit la main vers sa bouche et la colla dessus pour la fermer, balbutiant:

—Oh! ne mentez pas. Je souffre trop!

Puis laissant tomber sa tête sur les genoux de cet homme, elle sanglota.

Il ne voyait plus que sa nuque, un gros tas de cheveux blonds où se mêlaient beaucoup de cheveux blancs, et il fut traversé par une immense pitié, par une immense douleur.

Saisissant à pleins doigts cette lourde chevelure, il la redressa violemment, relevant vers lui deux yeux éperdus dont les larmes ruisselaient. Et puis sur ces yeux pleins d'eau, il jeta ses lèvres coup sur coup en répétant:

—Any! Any! ma chère, ma chère Any!

Alors, elle, essayant de sourire, et parlant avec cette voix hésitante des enfants que le chagrin suffoque:

—Oh! mon ami, dites-moi seulement que vous m'aimez encore un peu, moi?

Il se remit à l'embrasser.

—Oui, je vous aime, ma chère Any!

Elle se releva, se rassit auprès de lui, reprit ses mains, le regarda, et tendrement:

—Voilà si longtemps que nous nous aimons. Ça ne devrait pas finir ainsi.

Il demanda, en la serrant contre lui:

—Pourquoi cela finirait-il?

—Parce que je suis vieille et qu'Annette ressemble trop à ce que j'étais quand vous m'avez connue?

Ce fut lui alors qui ferma du bout de sa main cette bouche douloureuse, en disant:

—Encore! Je vous en prie, n'en parlez plus. Je vous jure que vous vous trompez!

Elle répéta:

—Pourvu que vous m'aimiez un peu seulement, moi!

Il redit:

—Oui, je vous aime!

Puis ils demeurèrent longtemps sans parler, les mains dans les mains, très émus et très tristes.

Enfin, elle interrompit ce silence en murmurant:

—Oh! les heures qui me restent à vivre ne seront pas gaies.

—Je m'efforcerai de vous les rendre douces.

L'ombre de ces ciels nuageux qui précède de deux heures le crépuscule se répandait dans le salon, les ensevelissait peu à peu sous le gris brumeux des soirs d'automne.

La pendule sonna.

—Il y a déjà longtemps que nous sommes ici, dit-elle. Vous devriez vous en aller, car on pourrait venir, et nous ne sommes pas calmes!

Il se leva, l'étreignit, baisant comme autrefois sa bouche entr'ouverte, puis ils retraversèrent les deux salons en se tenant le bras, comme des époux.

—Adieu, mon ami.

—Adieu, mon amie.

Et la portière retomba sur lui!

Il descendit l'escalier, tourna vers la Madeleine, se mit à marcher sans savoir ce qu'il faisait, étourdi comme après un coup, les jambes faibles, le coeur chaud et palpitant ainsi qu'une loque brûlante secouée en sa poitrine. Pendant deux heures, ou trois heures, ou peut-être quatre, il alla devant lui, dans une sorte d'hébétement moral et d'anéantissement physique qui lui laissaient tout juste la force de mettre un pied devant l'autre. Puis il rentra chez lui pour réfléchir.

Donc il aimait cette petite fille! Il comprenait maintenant tout ce qu'il avait éprouvé près d'elle depuis la promenade au parc Monceau quand il retrouva dans sa bouche l'appel d'une voix à peine reconnue, de la voix qui jadis avait éveillé son coeur, puis tout ce recommencement lent, irrésistible, d'un amour mal éteint, pas encore refroidi, qu'il s'obstinait à ne point s'avouer.

Qu'allait-il faire? Mais que pouvait-il faire? Lorsqu'elle serait mariée, il éviterait de la voir souvent, voilà tout. En attendant, il continuerait à retourner dans la maison, afin qu'on ne se doutât de rien, et il cacherait son secret à tout le monde.

Il dîna chez lui, ce qui ne lui arrivait jamais. Puis il fit chauffer le grand poêle de son atelier, car la nuit s'annonçait glaciale. Il ordonna même d'allumer le lustre comme s'il eût redouté les coins obscurs, et il s'enferma. Quelle émotion bizarre, profonde, physique, affreusement triste l'étreignait! Il la sentait dans sa gorge, dans sa poitrine, dans tous ses muscles amollis, autant que dans son âme défaillante. Les murs de l'appartement l'oppressaient; toute sa vie tenait là dedans, sa vie d'artiste et sa vie d'homme. Chaque étude peinte accrochée lui rappelait un succès, chaque meuble lui disait un souvenir. Mais succès et souvenirs étaient des choses passées! Sa vie? Comme elle lui sembla courte, vide et remplie. Il avait fait des tableaux, encore des tableaux, toujours des tableaux et aimé une femme. Il se rappelait les soirs d'exaltation, après les rendez-vous, dans ce même atelier. Il avait marché des nuits entières, avec de la fièvre plein son être. La joie de l'amour heureux, la joie du succès mondain, l'ivresse unique de la gloire, lui avaient fait savourer des heures inoubliables de triomphe intime.

Il avait aimé une femme, et cette femme l'avait aimé. Par elle il avait reçu ce baptême qui révèle à l'homme le monde mystérieux des émotions et des tendresses. Elle avait ouvert son coeur presque de force, et maintenant il ne le pouvait plus refermer. Un autre amour entrait, malgré lui, par cette brèche! un autre ou plutôt le même surchauffé par un nouveau visage, le même accru de toute la force que prend, en vieillissant, ce besoin d'adorer. Donc il aimait cette petite fille! Il n'y avait plus à lutter, à résister, à nier, il l'aimait avec le désespoir de savoir qu'il n'aurait même pas d'elle un peu de pitié, qu'elle ignorerait toujours son atroce tourment, et qu'un autre l'épouserait. A cette pensée sans cesse reparue, impossible à chasser, il était saisi par une envie animale de hurler à la façon des chiens attachés, car il se sentait impuissant, asservi, enchaîné comme eux. De plus en plus nerveux, à mesure qu'il songeait, il allait toujours à grands pas à travers la vaste pièce éclairée comme pour une fête. Ne pouvant enfin tolérer davantage la douleur de cette plaie avivée, il voulut essayer de la calmer par le souvenir de son ancienne tendresse, de la noyer dans l'évocation de sa première et grande passion. Dans le placard où il la gardait, il alla prendre la copie qu'il avait faite autrefois pour lui du portrait de la comtesse, puis il la posa sur son chevalet, et, s'étant assis en face, la contempla. Il essayait de la revoir, de la retrouver vivante, telle qu'il l'avait aimée jadis. Mais c'était toujours Annette qui surgissait sur la toile. La mère avait disparu, s'était évanouie laissant à sa place cette autre figure qui lui ressemblait étrangement. C'était la petite avec ses cheveux un peu plus clairs, son sourire un peu plus gamin, son air un peu plus moqueur, et il sentait bien qu'il appartenait corps et âme à ce jeune être-là, comme il n'avait jamais appartenu à l'autre, comme une barque qui coule appartient aux vagues!

Alors il se releva, et, pour ne plus voir cette apparition, il retourna la peinture; puis comme il se sentait trempé de tristesse, il alla prendre dans sa chambre, pour le rapporter dans l'atelier, le tiroir de son secrétaire où dormaient toutes les lettres de sa maîtresse. Elles étaient là comme en un lit, les unes sur les autres, formant une couche épaisse de petits papiers minces. Il enfonça ses mains dedans, dans toute cette prose qui parlait d'eux, dans ce bain de leur longue liaison. Il regardait cet étroit cercueil de planches où gisait cette masse d'enveloppes entassées, sur qui son nom, son nom seul, était toujours écrit. Il songeait qu'un amour, que le tendre attachement de deux êtres l'un pour l'autre, que l'histoire de deux coeurs, étaient racontés là dedans, dans ce flot jauni de papiers que tachaient des cachets rouges, et il aspirait, en se penchant dessus, un souffle vieux, l'odeur mélancolique des lettres enfermées.

Il les voulut relire et, fouillant au fond du tiroir, prit une poignée des plus anciennes. A mesure qu'il les ouvrait, des souvenirs en sortaient, précis, qui remuaient son âme. Il en reconnaissait beaucoup qu'il avait portées sur lui pendant des semaines entières, et il retrouvait, tout le long de la petite écriture qui lui disait des phases si douces, les émotions oubliées d'autrefois. Tout à coup il rencontra sous ses doigts un fin mouchoir brodé. Qu'était-ce? Il chercha quelques instants, puis se souvint! Un jour, chez lui, elle avait sangloté parce qu'elle était un peu jalouse, et il lui vola, pour le garder, son mouchoir trempé de larmes!

Ah! les tristes choses! les tristes choses! La pauvre femme!

Du fond de ce tiroir, du fond de son passé, toutes ces réminiscences montaient comme une vapeur: ce n'était plus que la vapeur impalpable de la réalité tarie. Il en souffrait pourtant et pleurait sur ces lettres, comme on pleure sur les morts parce qu'ils ne sont plus.

Mais tout cet ancien amour remué faisait fermenter en lui une ardeur jeune et nouvelle, une sève de tendresse irrésistible qui rappelait dans son souvenir le visage radieux d'Annette. Il avait aimé la mère, dans un élan passionné de servitude volontaire, il commençait à aimer cette petite fille comme un esclave, comme un vieil esclave tremblant à qui on rive des fers qu'il ne brisera plus.

Cela, il le sentait dans le fond de son être, et il en était terrifié.

Il essayait de comprendre comment et pourquoi elle le possédait ainsi? Il la connaissait si peu! Elle était à peine une femme dont le coeur et l'âme dormaient encore du sommeil de la jeunesse.

Lui, maintenant, il était presque au bout de sa vie! Comment donc cette enfant l'avait-elle pris avec quelques sourires et des mèches de cheveux! Ah! les sourires, les cheveux de cette petite fillette blonde lui donnaient des envies de tomber à genoux et de se frapper le front par terre!

Sait-on, sait-on jamais pourquoi une figure de femme a tout à coup sur nous la puissance d'un poison? Il semble qu'on l'a bue avec les yeux, qu'elle est devenue notre pensée et notre chair! On en est ivre, on en est fou, on vit de cette image absorbée et on voudrait en mourir!

Comme on souffre parfois de ce pouvoir féroce et incompréhensible d'une forme de visage sur le coeur d'un homme!

Olivier Bertin s'était remis à marcher; la nuit s'avançait; son poêle s'était éteint. A travers les vitrages, le froid du dehors entrait. Alors il gagna son lit où il continua jusqu'au jour à songer et à souffrir.

Il fut debout de bonne heure, sans savoir pourquoi, ni ce qu'il allait faire, agité par ses nerfs, irrésolu comme une girouette qui tourne.

A force de chercher une distraction pour son esprit, une occupation pour son corps, il se souvint que, ce jour-là même, quelques membres de son cercle se retrouvaient, chaque semaine, au Bain Maure où ils déjeunaient après le massage. Il s'habilla donc rapidement, espérant que l'étuve et la douche le calmeraient, et il sortit.

Dès qu'il eut mis le pied dehors, un froid vif le saisit, ce premier froid crispant de la première gelée qui détruit, en une seule nuit, les derniers restes de l'été.

Tout le long des boulevards, c'était une pluie épaisse de larges feuilles jaunes qui tombaient avec un bruit sec et menu. Elles tombaient, à perte de vue, d'un bout à l'autre des larges avenues entre les façades des maisons, comme si toutes les tiges venaient d'être séparées des branches par le tranchant d'une fine lame de glace. Les chaussées et les trottoirs en étaient déjà couverts, ressemblaient, pour quelques heures, aux allées des forêts au début de l'hiver. Tout ce feuillage mort crépitait sous les pas et s'amassait, par moments, en vagues légères, sous les poussées du vent.

C'était un de ces jours de transition qui sont la fin d'une saison et le commencement d'une autre, qui ont une saveur ou une tristesse spéciale, tristesse d'agonie ou saveur de sève qui renaît.

En franchissant le seuil du Bain Turc, la pensée de la chaleur dont il allait pénétrer sa chair après ce passage dans l'air glacé des rues fit tressaillir le coeur triste d'Olivier d'un frisson de satisfaction. Il se dévêtit avec prestesse, roula autour de sa taille l'écharpe légère qu'un garçon lui tendait et disparut derrière la porte capitonnée ouverte devant lui.

Un souffle chaud, oppressant, qui semblait venir d'un foyer lointain, le fit respirer comme s'il eût manqué d'air en traversant une galerie mauresque, éclairée par deux lanternes orientales. Puis un nègre crépu, vêtu seulement d'une ceinture, le torse luisant, les membres musculeux, s'élança devant lui pour soulever une portière à l'autre extrémité, et Bertin pénétra dans la grande étuve, ronde, élevée, silencieuse, presque mystique comme un temple. Le jour tombait d'en haut, par la coupole et par des trèfles en verres colorés, dans l'immense salle circulaire et dallée, aux murs couverts de faïences décorées à la mode arabe.

Des hommes de tout âge, presque nus, marchaient lentement, à pas graves, sans parler; d'autres étaient assis sur des banquettes de marbre, les bras croisés; d'autres causaient à voix basse.

L'air brûlant faisait haleter dès l'entrée. Il y avait là dedans, dans ce cirque étouffant et décoratif, où l'on chauffait de la chair humaine, où circulaient des masseurs noirs et maures aux jambes cuivrées, quelque chose d'antique et de mystérieux.

La première figure aperçue par le peintre fut celle du comte de Landa. Il circulait comme un lutteur romain, fier de son énorme poitrine et de ses gros bras croisés dessus. Habitué des étuves, il s'y croyait sur la scène comme un acteur applaudi, et il y jugeait en expert la musculature discutée de tous les hommes forts de Paris.

—Bonjour. Bertin, dit-il.

Ils se serrèrent la main; puis Landa reprit:

—Hein, bon temps pour la sudation.

—Oui, magnifique.

—Vous avez vu Rocdiane? Il est là-bas. J'ai été le prendre au saut du lit. Oh! regardez-moi cette anatomie!

Un petit monsieur passait, aux jambes cagneuses, aux bras grêles, au flanc maigre, qui fit sourire de dédain ces deux vieux modèles de la vigueur humaine.

Rocdiane venait vers eux, ayant aperçu le peintre.

Ils s'assirent sur une longue table de marbre et se mirent à causer comme dans un salon. Des garçons de service circulaient, offrant à boire. On entendait retentir les claques des masseurs sur la chair nue et le jet subit des douches. Un clapotis d'eau continu, parti de tous les coins du grand amphithéâtre, l'emplissait aussi d'un bruit léger de pluie.

A tout moment un nouveau venu saluait les trois amis, ou s'approchait pour leur serrer la main.

C'étaient le gros duc d'Harisson, le petit prince Epilati, le baron Flach et d'autres.

Rocdiane dit tout à coup:

—Tiens, Farandal!

Le marquis entrait, les mains sur les hanches, marchant avec cette aisance des hommes très bien faits que rien ne gêne.

Landa murmura:

—C'est un gladiateur, ce gaillard-là!

Rocdiane reprit, se tournant vers Bertin:

—Est-ce vrai qu'il épouse la fille de vos amis?

—Je le pense, dit le peintre.

Mais cette question, en face de cet homme, en ce moment, en cet endroit, fit passer dans le coeur d'Olivier une affreuse secousse de désespoir et de révolte. L'horreur de toutes les réalités entrevues lui apparut en une seconde avec une telle acuité, qu'il lutta pendant quelques instants contre une envie animale de se jeter sur le marquis.

Puis il se leva.

—Je suis fatigué, dit-il. Je vais tout de suite au massage.

Un Arabe passait.

—Ahmed, es-tu libre?

—Oui, monsieur Bertin.

Et il partit à pas pressés afin d'éviter la poignée de main de Farandal qui venait lentement en faisant le tour du Hammam.

A peine resta-t-il un quart d'heure dans la grande salle de repos si calme en sa ceinture de cellules où sont les lits, autour d'un parterre de plantes africaines et d'un jet d'eau qui s'égrène au milieu. Il avait l'impression d'être suivi, menacé, que le marquis allait le rejoindre et qu'il devrait, la main tendue, le traiter en ami avec le désir de le tuer.

Et il se retrouva bientôt sur le boulevard couvert de feuilles mortes. Elles ne tombaient plus, les dernières ayant été détachées par une longue rafale. Leur tapis rouge et jaune frémissait, remuait, ondulait d'un trottoir à l'autre sous les poussées plus vives de la brise grandissante.

Tout à coup une sorte de mugissement glissa sur les toits, ce cri de bête de la tempête qui passe, et, en même temps, un souffle furieux de vent qui semblait venir de la Madeleine s'engouffra dans le boulevard.

Les feuilles, toutes les feuilles tombées qui paraissaient l'attendre, se soulevèrent à son approche. Elles couraient devant lui, s'amassant et tourbillonnant, s'enlevant en spirales jusqu'au faîte des maisons. Il les chassait comme un troupeau, un troupeau fou qui s'envolait, qui s'en allait, fuyant vers les barrières de Paris, vers le ciel libre de la banlieue. Et quand le gros nuage de feuilles et de poussière eut disparu sur les hauteurs du quartier Malesherbes, les chaussées et les trottoirs demeurèrent nus, étrangement propres et balayés.

Bertin songeait: «Que vais-je devenir? Que vais-je faire? Où vais-je aller?» Et il retournait chez lui, ne pouvant rien imaginer.

Un kiosque à journaux attira son oeil. Il en acheta sept ou huit, espérant qu'il y trouverait à lire peut-être pendant une heure ou deux.

—Je déjeune ici, dit-il en rentrant. Et il monta dans son atelier.

Mais il sentit en s'asseyant qu'il n'y pourrait pas rester, car il avait en tout son corps une agitation de bête enragée.

Les journaux parcourus ne purent distraire une minute son âme, et les faits qu'il lisait lui restaient dans les yeux sans aller jusqu'à sa pensée. Au milieu d'un article qu'il ne cherchait point à comprendre, le mot Guilleroy le fit tressaillir. Il s'agissait de la séance de la Chambre, où le comte avait prononcé quelques paroles.

Son attention, éveillée par cet appel, rencontra ensuite le nom du célèbre ténor Montrosé qui devait donner, vers la fin de décembre, une représentation unique au grand Opéra. Ce serait, disait le journal, une magnifique solennité musicale, car le ténor Montrosé, qui avait quitté Paris depuis six ans, venait de remporter, dans toute l'Europe et en Amérique, des succès sans précédents, et il serait, en outre, accompagné de l'illustre cantatrice suédoise Helsson, qu'on n'avait pas entendue non plus à Paris depuis cinq ans!

Tout à coup Olivier eut l'idée, qui sembla naître au fond de son coeur, de donner à Annette le plaisir de ce spectacle. Puis il songea que le deuil de la comtesse mettrait obstacle à ce projet, et il chercha des combinaisons pour le réaliser quand même. Une seule se présenta. Il fallait prendre une loge sur la scène où l'on était presque invisible, et, si la comtesse néanmoins n'y voulait pas venir, faire accompagner Annette par son père et par la duchesse. En ce cas, c'est à la duchesse qu'il faudrait offrir cette loge. Mais il devrait alors inviter le marquis!

Il hésita et réfléchit longtemps.

Certes, le mariage était décidé, même fixé sans aucun doute. Il devinait la hâte de son amie à terminer cela, il comprenait que, dans les limites les plus courtes, elle donnerait sa fille à Farandal. Il n'y pouvait rien. Il ne pouvait ni empêcher, ni modifier, ni retarder cette affreuse chose! Puisqu'il fallait la subir, ne valait-il pas mieux essayer de dompter son âme, de cacher sa souffrance, de paraître content, de ne plus se laisser entraîner, comme tout a l'heure, par son emportement.

Oui, il inviterait le marquis, apaisant par là les soupçons de la comtesse et se gardant une porte amie dans l'intérieur du jeune ménage.

Dès qu'il eut déjeuné, il descendit à l'Opéra pour s'assurer la possession d'une des loges cachées derrière le rideau. Elle lui fut promise. Alors il courut chez les Guilleroy.

La comtesse parut presque aussitôt, et, encore tout émue de leur attendrissement de la veille:

—Comme c'est gentil de revenir aujourd'hui! dit-elle.

Il balbutia.

—Je vous apporte quelque chose.

—Quoi donc?

—Une loge sur la scène de l'Opéra pour une représentation unique de Helsson et de Montrosé.

—Oh! mon ami, quel chagrin! Et mon deuil?

—Votre deuil est vieux de quatre mois bientôt.

—Je vous assure que je ne peux pas.

—Et Annette? Songez qu'une occasion pareille ne se représentera peut-être jamais.

—Avec qui irait-elle?

—Avec son père et la duchesse que je vais inviter. J'ai l'intention aussi d'offrir une place au marquis.

Elle le regarda au fond des yeux tandis qu'une envie folle de l'embrasser lui montait aux lèvres. Elle répéta, ne pouvant en croire ses oreilles:

—Au marquis?

—Mais oui!

Et elle consentit tout de suite à cet arrangement.

Il reprit d'un air indifférent.

—Avez-vous fixé l'époque de leur mariage?

—Mon Dieu oui, à peu près. Nous avons des raisons pour le presser beaucoup, d'autant plus qu'il était déjà décidé avant la mort de maman. Vous vous le rappelez?

—Oui, parfaitement. Et pour quand?

—Mais, pour le commencement de janvier. Je vous demande pardon de ne vous l'avoir pas annoncé plus tôt.

Annette entrait. Il sentit son coeur sauter dans sa poitrine avec une force de ressort, et toute la tendresse qui le jetait vers elle s'aigrit soudain et fit naître en lui cette sorte de bizarre animosité passionnée que devient l'amour quand la jalousie le fouette.

—Je vous apporte quelque chose, dit-il.

Elle répondit:

—Alors nous en sommes décidément au «vous».

Il prit un air paternel.

—Écoutez, mon enfant. Je suis au courant de l'événement qui se prépare. Je vous assure que cela sera indispensable dans quelque temps. Vaut mieux tout de suite que plus tard.

Elle haussa les épaules d'un air mécontent, tandis que la comtesse se taisait, le regard au loin et la pensée tendue.

Annette demanda:

—Que m'apportez-vous?

Il annonça la représentation et les invitations qu'il comptait faire. Elle fut ravie, et, lui sautant au cou avec un élan de gamine, l'embrassa sur les deux joues.

Il se sentit défaillir et comprit, sous le double effleurement léger de cette petite bouche au souffle frais, qu'il ne se guérirait jamais.

La comtesse, crispée, dit à sa fille:

—Tu sais que ton père t'attend.

—Oui, maman, j'y vais.

Elle se sauva, en envoyant encore des baisers du bout des doigts.

Dès qu'elle fut sortie, Olivier demanda:

—Vont-ils voyager?

—Oui, pendant trois mois.

Et il murmura, malgré lui:

—Tant mieux!

—Nous reprendrons notre ancienne vie, dit la comtesse.

Il balbutia:

—Je l'espère bien.

—En attendant, ne me négligez point.

—Non, mon amie.

L'élan qu'il avait eu la veille en la voyant pleurer, et l'idée qu'il venait d'exprimer d'inviter le marquis à cette représentation de l'Opéra, redonnaient à la comtesse un peu d'espoir.

Il fut court. Une semaine ne s'était point passée qu'elle suivait de nouveau sur la figure de cet homme, avec une attention torturante et jalouse, toutes les étapes de son supplice. Elle n'en pouvait rien ignorer, passant elle-même par toutes les douleurs qu'elle devinait chez lui, et la constante présence d'Annette lui rappelait, à tous les moments du jour, l'impuissance de ses efforts.

Tout l'accablait en même temps, les années et le deuil. Sa coquetterie active, savante, ingénieuse qui, durant toute sa vie, l'avait fait triompher pour lui, se trouvait paralysée par cet uniforme noir qui soulignait sa pâleur et l'altération de ses traits, de même qu'il rendait éblouissante l'adolescence de son enfant. Elle était loin déjà l'époque, si proche cependant, du retour d'Annette à Paris, où elle recherchait avec orgueil des similitudes de toilette qui lui étaient alors favorables. Maintenant, elle avait des envies furieuses d'arracher de son corps ces vêtements de mort qui l'enlaidissaient et la torturaient.

Si elle avait senti à son service toutes les ressources de l'élégance, si elle avait pu choisir et employer des étoffes aux nuances délicates, en harmonie avec son teint, qui auraient donné à son charme agonisant une puissance étudiée, aussi captivante que la grâce inerte de sa fille, elle aurait su, sans doute, demeurer encore la plus séduisante.

Elle connaissait si bien l'action des toilettes enfiévrantes du soir et des molles toilettes sensuelles du matin, du déshabillé troublant gardé pour déjeuner avec les amis intimes et qui laisse à la femme, jusqu'au milieu du jour, une sorte de saveur de son lever, l'impression matérielle et chaude du lit quitté et de la chambre parfumée!

Mais que pouvait-elle tenter sous cette robe sépulcrale, sous cette tenue de forçat, qui la couvrirait pendant une année entière! Un an! Elle resterait un an emprisonnée dans ce noir, inactive et vaincue! Pendant un an, elle se sentirait vieillir jour par jour, heure par heure, minute par minute, sous cette gaine de crêpe! Que serait-elle dans un an si sa pauvre chair malade continuait à s'altérer ainsi sous les angoisses de son âme?

Ces idées ne la quittaient plus, lui gâtaient tout ce qu'elle aurait savouré, lui faisaient une douleur de tout ce qui aurait été une joie, ne lui laissaient plus une jouissance intacte, un contentement ni une gaîté. Sans cesse elle frémissait d'un besoin exaspéré de secouer ce poids de misère qui l'écrasait, car sans cette obsession harcelante elle aurait été si heureuse encore, alerte et bien portante!

Elle se sentait une âme vivace et fraîche, un coeur toujours jeune, l'ardeur d'un être qui commence à vivre, un appétit de bonheur insatiable, plus vorace même qu'autrefois, et un besoin d'aimer dévorant.

Et voilà que toutes les bonnes choses, toutes les choses douces, délicieuses, poétiques, qui embellissent et font chérir l'existence, se retiraient d'elle, parce qu'elle avait vieilli! C'était fini! Elle retrouvait pourtant encore en elle ses attendrissements de jeune fille et ses élans passionnés de jeune femme. Rien n'avait vieilli que sa chair, sa misérable peau, cette étoffe des os, peu à peu fanée, rongée comme le drap sur le bois d'un meuble. La hantise de cette décadence était attachée à elle, devenue presque une souffrance physique. L'idée fixe avait fait naître une sensation d'épiderme, la sensation du vieillissement, continue et perceptible comme celle du froid ou de la chaleur. Elle croyait, en effet, sentir, ainsi qu'une vague démangeaison, la marche lente des rides sur son front, l'affaissement du tissu des joues et de la gorge, et la multiplication de ces innombrables petits traits qui fripent la peau fatiguée. Comme un être atteint d'un mal dévorant qu'un constant prurit contraint à se gratter, la perception et la terreur de ce travail abominable et menu du temps rapide lui mirent dans l'âme l'irrésistible besoin de le constater dans les glaces. Elles l'appelaient, l'attiraient, la forçaient à venir, les yeux fixes, voir, revoir, reconnaître sans cesse, toucher du doigt, comme pour s'en mieux assurer, l'usure ineffaçable des ans. Ce fut d'abord une pensée intermittente reparue chaque fois qu'elle apercevait, soit chez elle, soit ailleurs, la surface polie du cristal redoutable. Elle s'arrêtait sur les trottoirs pour se regarder aux devantures des boutiques, accrochée comme par une main à toutes les plaques de verre dont les marchands ornent leurs façades. Cela devint une maladie, une possession. Elle portait dans sa poche une mignonne boîte à poudre de riz en ivoire, grosse comme une noix, dont le couvercle intérieur enfermait un imperceptible miroir, et souvent, tout en marchant, elle la tenait ouverte dans sa main et la levait vers ses yeux.

Quand elle s'asseyait pour lire ou pour écrire, dans le salon aux tapisseries, sa pensée, un instant distraite par cette besogne nouvelle, revenait bientôt à son obsession. Elle luttait, essayait de se distraire, d'avoir d'autres idées, de continuer son travail. C'était en vain; la piqûre du désir la harcelait, et bientôt sa main, lâchant le livre ou la plume, se tendait par un mouvement irrésistible vers la petite glace à manche de vieil argent qui traînait sur son bureau. Dans le cadre ovale et ciselé son visage entier s'enfermait comme une figure d'autrefois, comme un portrait du dernier siècle, comme un pastel jadis frais que le soleil avait terni. Puis, lorsqu'elle s'était longtemps contemplée, elle reposait, d'un mouvement las, le petit objet sur le meuble et s'efforçait de se remettre à l'oeuvre, mais elle n'avait pas lu deux pages ou écrit vingt lignes, que le besoin de se regarder renaissait en elle, invincible et torturant; et elle tendait de nouveau le bras pour reprendre le miroir.

Elle le maniait maintenant comme un bibelot irritant et familier que la main ne peut quitter, s'en servait à tout moment en recevant ses amis, et s'énervait jusqu'à crier, le haïssait comme un être en le retournant dans ses doigts.

Un jour, exaspérée par cette lutte entre elle et ce morceau de verre, elle le lança contre le mur où il se fendit et s'émietta.

Mais au bout de quelque temps son mari, qui l'avait fait réparer, le lui remit plus clair que jamais. Elle dut le prendre et remercier, résignée à le garder.

Chaque soir aussi et chaque matin enfermée en sa chambre, elle recommençait malgré elle cet examen minutieux et patient de l'odieux et tranquille ravage.

Couchée, elle ne pouvait dormir, rallumait une bougie et demeurait, les yeux ouverts, à songer que les insomnies et le chagrin hâtaient irrémédiablement la besogne horrible du temps qui court. Elle écoutait dans le silence de la nuit le balancier de sa pendule qui semblait murmurer de son tic-tac, monotone et régulier—«ça va, ça va, ça va», et son coeur se crispait dans une telle souffrance que, son drap sur sa bouche, elle gémissait de désespoir.

Autrefois, comme tout le monde, elle avait eu la notion des années qui passent et des changements qu'elles apportent. Comme tout le monde, elle avait dit, elle s'était dit, chaque hiver, chaque printemps ou chaque été: «J'ai beaucoup changé depuis l'an dernier.» Mais toujours belle, d'une beauté un peu différente, elle ne s'en inquiétait pas. Aujourd'hui, tout à coup, au lieu de constater encore paisiblement la marche lente des saisons, elle venait de découvrir et de comprendre la fuite formidable des instants. Elle avait eu la révélation subite de ce glissement de l'heure, de cette course imperceptible, affolante quand on y songe, de ce défilé infini des petites secondes pressées qui grignotent le corps et la vie des hommes.

Après ces nuits misérables, elle trouvait de longues somnolences plus tranquilles, dans la tiédeur des draps, lorsque sa femme de chambre avait ouvert ses rideaux et fait flamber le feu matinal. Elle demeurait lasse, assoupie, ni éveillée ni endormie, dans un engourdissement de pensée qui laissait renaître en elle l'espoir instinctif et providentiel dont s'éclairent et dont vivent jusqu'à leurs derniers jours le coeur et le sourire des hommes.

Chaque matin maintenant, dès qu'elle avait quitté son lit, elle se sentait dominée par un désir puissant de prier Dieu, d'obtenir de lui un peu de soulagement et de consolation.

Elle s'agenouillait alors devant un grand Christ de chêne, cadeau d'Olivier, oeuvre rare découverte par lui, et les lèvres closes, implorant avec cette voix de l'âme dont on se parle à soi-même, elle poussait vers le martyr divin une douloureuse supplication. Affolée par le besoin d'être entendue et secourue, naïve en sa détresse comme tous les fidèles à genoux, elle ne pouvait douter qu'il l'écoutât, qu'il fût attentif à sa requête et peut-être touché pour sa peine. Elle ne lui demandait pas de faire pour elle ce que jamais il n'a fait pour personne, de lui laisser jusqu'à sa mort le charme, la fraîcheur et la grâce, elle lui demandait seulement un peu de repos et de répit. Il fallait bien qu'elle vieillit, comme il fallait qu'elle mourût! Mais pourquoi si vite? Des femmes restaient belles si tard? Ne pouvait-il lui accorder d'être une de celles-là? Comme il serait bon, Celui qui avait aussi tant souffert, s'il lui abandonnait seulement pendant deux ou trois ans encore le reste de séduction qu'il lui fallait pour plaire!

Elle ne lui disait point ces choses, mais elle les gémissait vers Lui, dans la plainte confuse de son âme.

Puis, s'étant relevée, elle s'asseyait devant sa toilette, et, avec une tension de pensée aussi ardente que pour la prière, elle maniait les poudres, les pâtes, les crayons, les houppes et les brosses qui lui refaisaient une beauté de plâtre, quotidienne et fragile.

VI

Sur le boulevard deux noms sonnaient dans toutes les bouches: «Emma Helsson» et «Montrosé». Plus on approchait de l'Opéra, plus on les entendait répéter. D'immenses affiches, d'ailleurs, collées sur les colonnes Morris, les lançaient aux yeux des passants, et il y avait dans l'air du soir l'émotion d'un événement.

Le lourd monument, qu'on appelle «l'Académie nationale de Musique», accroupi sous le ciel noir, montrait au public amassé devant lui sa façade pompeuse et blanchâtre et la colonnade de marbre de sa galerie, que d'invisibles foyers électriques illuminaient comme un décor.

Sur la place, les gardes républicains à cheval dirigeaient la circulation, et d'innombrables voitures arrivaient de tous les coins de Paris, laissant entrevoir, derrière leurs glaces baissées, une crème d'étoffes claires et des têtes pâles.

Les coupés et les landaus s'engageaient à la file dans les arcades réservées et, s'arrêtant quelques instants, laissaient descendre, sous leurs pelisses de soirée garnies de fourrures, de plumes ou de dentelles inestimables, les femmes du monde et les autres, chair précieuse, divinement parée.

Tout le long du célèbre escalier c'était une ascension de féerie, une montée ininterrompue de dames vêtues comme des reines, dont la gorge et les oreilles jetaient des éclairs de diamants et dont la longue robe traînait sur les marches.

La salle se peuplait de bonne heure, car on ne voulait pas perdre une note des deux illustres artistes; et c'était, par tout le vaste amphithéâtre, sous l'éclatante lumière électrique tombée du lustre, une houle de gens qui s'installaient et une grande rumeur de voix.

De la loge sur la scène qu'occupaient déjà la duchesse, Annette, le comte, le marquis, Bertin et M. de Musadieu, on ne voyait rien que les coulisses où des hommes causaient, couraient, criaient: des machinistes en blouse, des messieurs en habit, des acteurs en costume. Mais derrière l'immense rideau baissé on entendait le bruit profond de la foule, on sentait la présence d'une masse d'êtres remuants et surexcités, dont l'agitation semblait traverser la toile pour se répandre jusqu'aux décors.

On allait jouer Faust.

Musadieu racontait des anecdotes sur les premières représentations de cette oeuvre à l'Opéra-Comique, sur le demi-four d'alors suivi d'un éclatant triomphe, sur les interprètes du début, sur leur manière de chanter chaque morceau. Annette, à demi tournée vers lui, l'écoutait avec cette curiosité avide et jeune dont elle enveloppait le monde entier, et, par moments, elle jetait sur son fiancé, qui serait son mari dans quelques jours, un coup d'oeil plein de tendresse. Elle l'aimait, maintenant, comme aiment les coeurs naïfs, c'est-à-dire qu'elle aimait en lui toutes les espérances du lendemain. L'ivresse des premières fêtes de la vie et l'ardent besoin d'être heureuse la faisaient frémir d'allégresse et d'attente.

Et Olivier, qui voyait tout, qui savait tout, qui avait descendu tous les degrés de l'amour secret, impuissant et jaloux, jusqu'au foyer de la souffrance humaine où le coeur semble crépiter comme de la chair sur des charbons, restait debout au fond de la loge en les couvrant l'un et l'autre d'un regard de supplicié.

Les trois coups furent frappés, et soudain le petit tapotement sec d'un archet sur le pupitre du chef d'orchestre arrêta net tous les mouvements, les toux et les murmures; puis, après un court et profond silence les premières mesures de l'introduction s'élevèrent, emplirent la salle de l'invisible et irrésistible mystère de la musique qui s'épand à travers les corps, affole les nerfs et les âmes d'une fièvre poétique et matérielle, en mêlant à l'air limpide qu'on respire une onde sonore qu'on écoute.

Olivier s'assit au fond de la loge, douloureusement ému comme si les plaies de son coeur eussent été touchées par ces accents.

Mais le rideau s'étant levé, il se dressa de nouveau et il vit, dans un décor représentant le cabinet d'un alchimiste, le docteur Faust méditant.

Vingt fois déjà il avait entendu cet opéra qu'il connaissait presque par coeur, et son attention, quittant aussitôt la pièce, se porta sur la salle. Il n'en découvrait qu'un petit angle derrière l'encadrement de la scène qui cachait sa loge, mais cet angle, s'étendant de l'orchestre au paradis, lui montrait toute une fraction du public, où il reconnaissait bien des têtes. A l'orchestre, les hommes en cravate blanche, alignés côte à côte, semblaient un musée de figures familières, de mondains, d'artistes, de journalistes, toutes les catégories de ceux qui ne manquent jamais d'être où tout le monde va. Au balcon, dans les loges, il se nommait, il pointait mentalement les femmes aperçues. La comtesse de Lochrist, dans une avant-scène, était vraiment ravissante, tandis qu'un peu plus loin une nouvelle mariée, la marquise d'Ebelin, soulevait déjà les lorgnettes. «Joli début», se dit Bertin.

On écoutait avec une grande attention, avec une sympathie évidente, le ténor Montrosé qui se lamentait sur la vie.

Olivier pensait: «Quelle bonne blague! Voilà Faust, le mystérieux et sublime Faust, qui chante l'horrible dégoût et le néant de tout; et cette foule se demande avec inquiétude si la voix de Montrosé n'a pas changé.»—Alors, il écouta, comme les autres, et derrière les paroles banales du livret, à travers la musique qui éveille au fond des âmes des perceptions profondes, il eut une sorte de révélation de la façon dont Goethe rêva le coeur de Faust.

Il avait lu autrefois le poème qu'il estimait très beau, sans en avoir été fort ému, et voilà que, soudain, il en pressentit l'insondable profondeur, car il lui semblait que, ce soir-là, il devenait lui-même un Faust.

Un peu penchée sur le devant de la loge, Annette écoutait de toutes ses oreilles; et des murmures de satisfaction commençaient à passer dans le public, car la voix de Montrosé était mieux posée et plus nourrie qu'autrefois!

Bertin avait fermé les yeux. Depuis un mois, tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il éprouvait, tout ce qu'il rencontrait en sa vie, il en faisait immédiatement une sorte d'accessoire de sa passion. Il jetait le monde et lui-même en pâture à cette idée fixe. Tout ce qu'il apercevait de beau, de rare, tout ce qu'il imaginait de charmant, il l'offrait aussitôt, mentalement, à sa petite amie, et il n'avait plus une idée qu'il ne rapportât à son amour.

Maintenant, il écoutait au fond de lui-même l'écho des lamentations de Faust; et le désir de la mort surgissait en lui, le désir d'en finir aussi avec ses chagrins, avec toute la misère de sa tendresse sans issue. Il regardait le fin profil d'Annette et il voyait le marquis de Farandal, assis derrière elle, qui la contemplait aussi. Il se sentait vieux, fini, perdu! Ah! ne plus rien attendre, ne plus rien espérer, n'avoir plus même le droit de désirer, se sentir déclassé, à la retraite de la vie, comme un fonctionnaire hors d'âge dont la carrière est terminée, quelle intolérable torture!

Des applaudissements éclatèrent, Montrosé triomphait déjà. Et Méphisto-Labarrière jaillit du sol.

Olivier, qui ne l'avait jamais entendu dans ce rôle, eut une reprise d'attention. Le souvenir d'Obin, si dramatique, avec sa voix de basse, puis de Faure, si séduisant avec sa voix de baryton, vint le distraire quelques instants.

Mais soudain, une phrase chantée par Montrosé, avec une irrésistible puissance, l'émut jusqu'au coeur. Faust disait à Satan:

Je veux un trésor qui les contient tous, Je veux la jeunesse.

Et le ténor apparut en pourpoint de soie, l'épée au côté, une toque à plumes sur la tête, élégant, jeune et beau de sa beauté maniérée de chanteur.

Un murmure s'éleva. Il était fort bien et plaisait aux femmes. Olivier, au contraire, eut un frisson de désappointement, car l'évocation poignante du poème dramatique de Goethe disparaissait dans cette métamorphose. Il n'avait désormais devant les yeux qu'une féerie pleine de jolis morceaux chantés, et des acteurs de talent dont il n'écoutait plus que la voix. Cet homme en pourpoint, ce joli garçon à roulades, qui montrait ses cuisses et ses notes, lui déplaisait. Ce n'était point le vrai, l'irrésistible et sinistre chevalier Faust, celui qui allait séduire Marguerite.

Il se rassit, et la phrase qu'il venait d'entendre lui revint à la mémoire:

Je veux un trésor qui les contient tous, Je veux la jeunesse.

Il la murmurait entre ses dents, la chantait douloureusement au fond de son âme, et, les yeux toujours fixés sur la nuque blonde d'Annette qui surgissait dans la baie carrée de la loge, il sentait en lui toute l'amertume de cet irréalisable désir.

Mais Montrosé venait de finir le premier acte avec une telle perfection que l'enthousiasme éclata. Pendant plusieurs minutes, le bruit des applaudissements, des pieds et des bravos, roula dans la salle comme un orage. On voyait dans toutes les loges les femmes battre leurs gants l'un contre l'autre, tandis que les hommes, debout derrière elles, criaient en claquant des mains.

La toile tomba, et se releva deux fois de suite sans que l'élan se ralentit. Puis quand le rideau fut baissé pour la troisième fois, séparant du public la scène et les loges intérieures, la duchesse et Annette continuèrent encore à applaudir quelques instants, et furent remerciées spécialement par un petit salut discret que leur envoya le ténor.

—Oh! il nous a vues, dit Annette.

—Quel admirable artiste! s'écria la duchesse.

Et Bertin, qui s'était penché en avant, regardait avec un sentiment confus d'irritation et de dédain l'acteur acclamé disparaître entre deux portants, en se dandinant un peu, la jambe tendue, la main sur la hanche, dans la pose gardée d'un héros de théâtre.

On se mit à parler de lui. Ses succès faisaient autant de bruit que son talent. Il avait passé dans toutes les capitales, au milieu de l'extase des femmes qui, le sachant d'avance irrésistible, avaient des battements de coeur en le voyant entrer en scène. Il semblait peu se soucier d'ailleurs, disait-on, de ce délire sentimental, et se contentait de triomphes musicaux. Musadieu racontait, à mots très couverts à cause d'Annette, l'existence de ce beau chanteur, et la duchesse, emballée, comprenait et approuvait toutes les folies qu'il avait pu faire naître, tant elle le trouvait séduisant, élégant, distingué et musicien exceptionnel. Et elle concluait, en riant:

—D'ailleurs, comment résister à cette voix-là!

Olivier se fâcha et fut amer. Il ne comprenait pas, vraiment, qu'on eût du goût pour un cabotin, pour cette perpétuelle représentation de types humains qui n'est jamais, pour cette illusoire personnification des hommes rêvés, pour ce mannequin nocturne et fardé qui joue tous les rôles à tant par soir.

—Vous êtes jaloux d'eux, dit la duchesse. Vous autres, hommes du monde et artistes, vous en voulez tous aux acteurs, parce qu'ils ont plus de succès que vous.

Puis se tournant vers Annette:

—Voyons, petite, toi qui entres dans la vie et qui regardes avec des yeux sains, comment le trouves-tu, ce ténor?

Annette répondit d'un air convaincu:

—Mais je le trouve très bien, moi.

On frappait, les trois coups pour le second acte, et le rideau se leva sur la Kermesse.

Le passage de Helsson fut superbe. Elle aussi semblait avoir plus de voix qu'autrefois et la manier avec une sûreté plus complète. Elle était vraiment devenue la grande, l'excellente, l'exquise cantatrice dont la renommée par le monde égalait celles de M. de Bismarck et de M. de Lesseps.

Quand Faust s'élança vers elle, quand il lui dit de sa voix ensorcelante la phrase si pleine de charme:

Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle, Qu'on vous offre le bras, pour faire le chemin.

Et lorsque la blonde et si jolie et si émouvante Marguerite lui répondit:

Non, monsieur, je ne suis demoiselle ni belle, Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main.

la salle entière fut soulevée par un immense frisson de plaisir.

Les acclamations, quand le rideau tomba, furent formidables, et Annette applaudit si longtemps que Bertin eut envie de lui saisir les mains pour la faire cesser. Son coeur était tordu par un nouveau tourment. Il ne parla point, pendant l'entr'acte, car il poursuivait dans les coulisses, de sa pensée fixe devenue haineuse, il poursuivait jusque dans sa loge où il le voyait remettre du blanc sur ses joues, l'odieux chanteur qui surexcitait ainsi cette enfant.

Puis, la toile se leva sur l'acte du «Jardin».

Ce fut tout de suite une sorte de fièvre d'amour qui se répandit dans la salle, car jamais cette musique, qui semble n'être qu'un souffle de baisers, n'avait rencontré deux pareils interprètes. Ce n'étaient plus deux acteurs illustres, Montrosé et la Helsson, c'étaient deux êtres du monde idéal, à peine deux êtres, mais deux voix: la voix éternelle de l'homme qui aime, la voix éternelle de la femme qui cède; et elles soupiraient ensemble toute la poésie de la tendresse humaine.

Quand Faust chanta:

Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage,

il y eut dans les notes envolées de sa bouche un tel accent d'adoration, de transport et de supplication que, vraiment, le désir d'aimer souleva un instant tous les coeurs.

Olivier se rappela qu'il l'avait murmurée lui-même, cette phrase, dans le parc de Roncières, sous les fenêtres du château. Jusqu'alors, il l'avait jugée un peu banale, et maintenant elle lui venait à la bouche comme un dernier cri de passion, une dernière prière, le dernier espoir et la dernière faveur qu'il pût attendre en cette vie.

Puis il n'écouta plus rien, il n'entendit plus rien. Une crise de jalousie suraiguë le déchira, car il venait de voir Annette porter son mouchoir à ses yeux.

Elle pleurait! Donc son coeur s'éveillait, s'animait, s'agitait, son petit coeur de femme qui ne savait rien encore. Là, tout près de lui, sans qu'elle songeât à lui, elle avait la révélation de la façon dont l'amour peut bouleverser l'être humain, et cette révélation, cette initiation lui étaient venues de ce misérable cabotin chantant.

Ah! il n'en voulait plus guère au marquis de Farandal, à ce sot qui ne voyait rien, qui ne savait pas, qui ne comprenait pas! Mais comme il exécrait l'homme au maillot collant qui illuminait cette âme de jeune fille!

Il avait envie de se jeter sur elle comme on se jette sur quelqu'un que va écraser un cheval emporté, de la saisir par le bras, de l'emmener, de l'entraîner, de lui dire: «Allons-nous-en! allons-nous-en, je vous en supplie!»

Comme elle écoutait, comme elle palpitait! et comme il souffrait, lui! Il avait déjà souffert ainsi, mais moins cruellement! Il se le rappela, car toutes les douleurs jalouses renaissent ainsi que des blessures rouvertes. C'était d'abord à Roncières, en revenant du cimetière, quand il sentit pour la première fois qu'elle lui échappait, qu'il ne pouvait rien sur elle, sur cette fillette indépendante comme un jeune animal. Mais là-bas, quand elle l'irritait en le quittant pour cueillir des fleurs, il éprouvait surtout l'envie brutale d'arrêter ses élans, de retenir son corps près de lui; aujourd'hui, c'était son âme elle-même qui fuyait, insaisissable. Ah! cette irritation rongeuse qu'il venait de reconnaître, il l'avait éprouvée bien souvent encore par toutes les petites meurtrissures inavouables qui semblent faire des bleus incessants aux coeurs amoureux. Il se rappelait toutes les impressions pénibles de menue jalousie tombant sur lui, à petits coups, le long des jours. Chaque fois qu'elle avait remarqué, admiré, aimé, désiré quelque chose, il en avait été jaloux: jaloux de tout d'une façon imperceptible et continue, de tout ce qui absorbait le temps, les regards, l'attention, la gaîté, l'étonnement, l'affection d'Annette, car tout cela la lui prenait un peu. Il avait été jaloux de tout ce qu'elle faisait sans lui, de tout ce qu'il ne savait pas, de ses sorties, de ses lectures, de tout ce qui semblait lui plaire, jaloux d'un officier blessé héroïquement en Afrique et dont Paris s'occupa huit jours durant, de l'auteur d'un roman très louangé, d'un jeune poète inconnu qu'elle n'avait point vu mais dont Musadieu récitait les vers, de tous les hommes enfin qu'on vantait devant elle, même banalement, car, lorsqu'on aime une femme, on ne peut tolérer sans angoisse qu'elle songe même à quelqu'un avec une apparence d'intérêt. On a au coeur l'impérieux besoin d'être seul au monde devant ses yeux. On veut qu'elle ne voie, qu'elle ne connaisse, qu'elle n'apprécie personne autre. Sitôt qu'elle a l'air de se retourner pour considérer ou reconnaître quelqu'un, on se jette devant son regard, et si on ne peut le détourner ou l'absorber tout entier, on souffre jusqu'au fond de l'âme.

Olivier souffrait ainsi en face de ce chanteur qui semblait répandre et cueillir de l'amour dans cette salle d'opéra, et il en voulait à tout le monde du triomphe de ce ténor, aux femmes qu'il voyait exaltées dans les loges, aux hommes, ces niais faisant une apothéose à ce fat.

Un artiste! Ils l'appelaient un artiste, un grand artiste! Et il avait des succès, ce pitre, interprète d'une pensée étrangère, comme jamais créateur n'en avait connu! Ah! c'était bien cela la justice et l'intelligence des gens du monde, de ces amateurs ignorants et prétentieux pour qui travaillent jusqu'à la mort les maîtres de l'art humain. Il les regardait applaudir, crier, s'extasier; et cette hostilité ancienne qui avait toujours fermenté au fond de son coeur orgueilleux et fier de parvenu s'exaspérait, devenait une rage furieuse contre ces imbéciles tout puissants de par le seul droit de la naissance et de l'argent.

Jusqu'à la fin de la représentation, il demeura silencieux, dévoré par ses idées, puis, quand l'ouragan de l'enthousiasme final fut apaisé, il offrit son bras à la duchesse pendant que le marquis prenait celui d'Annette. Ils redescendirent le grand escalier au milieu d'un flot de femmes et d'hommes, dans une sorte de cascade magnifique et lente d'épaules nues, de robes somptueuses et d'habits noirs. Puis la duchesse, la jeune fille, son père et le marquis montèrent dans le même landau, et Olivier Bertin resta seul avec Musadieu sur la place de l'Opéra.

Tout à coup il eut au coeur une sorte d'affection pour cet homme ou plutôt cette attraction naturelle qu'on éprouve pour un compatriote rencontré dans un pays lointain, car il se sentait maintenant perdu dans cette cohue étrangère, indifférente, tandis qu'avec Musadieu il pouvait encore parler d'elle.

Il lui prit donc le bras.

—Vous ne rentrez pas tout de suite, dit-il. Le temps est beau, faisons un tour.

—Volontiers.

Ils s'en allèrent vers la Madeleine, au milieu de la foule noctambule, dans cette agitation courte et violente de minuit qui secoue les boulevards à la sortie des théâtres.

Musadieu avait dans la tête mille choses, tous ses sujets de conversation du moment que Bertin nommait son «menu du jour», et il fit couler sa faconde sur les deux ou trois motifs qui l'intéressaient le plus. Le peintre le laissait aller sans l'écouter, en le tenant par le bras, sûr de l'amener tout à l'heure à parler d'elle, et il marchait sans rien voir autour de lui, emprisonné dans son amour. Il marchait, épuisé par cette crise jalouse qui l'avait meurtri comme une chute, accablé par la certitude qu'il n'avait plus rien à faire au monde.

Il souffrirait ainsi, de plus en plus, sans rien attendre. Il traverserait des jours vides, l'un après l'autre, en la regardant de loin vivre, être heureuse, être aimée, aimer aussi sans doute. Un amant! Elle aurait un amant peut-être, comme sa mère en avait eu un. Il sentait en lui des sources de souffrances si nombreuses, diverses et compliquées, un tel afflux de malheurs, tant de déchirements inévitables, il se sentait tellement perdu, tellement entré, dès maintenant, dans une agonie inimaginable, qu'il ne pouvait supposer que personne eût souffert comme lui. Et il songea soudain à la puérilité des poètes qui ont inventé l'inutile labeur de Sisyphe, la soif matérielle de Tantale, le coeur dévoré de Prométhée! Oh! s'ils avaient prévu, s'ils avaient fouillé l'amour éperdu d'un vieil homme pour une jeune fille, comment auraient-ils exprimé l'effort abominable et secret d'un être qu'on ne peut plus aimer, les tortures du désir stérile, et, plus terrible que le bec d'un vautour, une petite figure blonde dépeçant un vieux coeur.

Musadieu parlait toujours et Bertin l'interrompit en murmurant presque malgré lui, sous la puissance de l'idée fixe.

—Annette était charmante, ce soir.

—Oui, délicieuse....

Le peintre ajouta, pour empêcher Musadieu de reprendre le fil coupé de ses idées:

—Elle est plus jolie que n'a été sa mère.

L'autre approuva d'une façon distraite en répétant plusieurs fois de suite: «Oui ... oui ... oui....», sans que son esprit se fixât encore à cette pensée nouvelle.

Olivier s'efforçait de l'y maintenir, et, rusant pour l'y attacher par une des préoccupations favorites de Musadieu, il reprit:

—Elle aura un des premiers salons de Paris, après son mariage.

Cela suffit, et l'homme du monde convaincu qu'était l'inspecteur des Beaux-Arts se mit à apprécier savamment la situation qu'occuperait, dans la société française, la marquise de Farandal.

Bertin l'écoutait, et il entrevoyait Annette dans un grand salon plein de lumières, entourée de femmes et d'hommes. Cette vision, encore, le rendit jaloux.

Ils montaient maintenant le boulevard Malesherbes. Quand ils passèrent devant la maison des Guilleroy, le peintre leva les yeux. Des lumières semblaient briller aux fenêtres, derrière des fentes de rideaux. Le soupçon lui vint que la duchesse et son neveu avaient été peut-être invités à venir boire une tasse de thé. Et une rage le crispa qui le fit souffrir atrocement.

Il serrait toujours le bras de Musadieu, et il activait parfois d'une contradiction ses opinions sur la jeune future marquise. Cette voix banale qui parlait d'elle faisait voltiger son image dans la nuit autour d'eux.

Quand ils arrivèrent, avenue de Villiers, devant la porte du peintre:

—Entrez-vous? demanda Bertin.

—Non, merci. Il est tard, je vais me coucher.

—Voyons, montez une demi-heure, nous allons encore bavarder.

—Non. Vrai. Il est trop tard!

La pensée de rester seul, après les secousses qu'il venait encore de supporter, emplit d'horreur l'âme d'Olivier. Il tenait quelqu'un, il le garderait.

—Montez donc, je vais vous faire choisir une étude que je veux vous offrir depuis longtemps.

L'autre sachant que les peintres n'ont pas toujours l'humeur donnante, et que la mémoire des promesses est courte, se jeta sur l'occasion. En sa qualité d'Inspecteur des Beaux-Arts, il possédait une galerie collectionnée avec adresse.

—Je vous suis, dit-il.

Ils entrèrent.

Le valet de chambre réveillé apporta des grogs; et la conversation se traîna sur la peinture pendant quelque temps. Bertin montrait des études en priant Musadieu de prendre celle qui lui plairait le mieux; et Musadieu hésitait, troublé par la lumière du gaz qui le trompait sur les tonalités. A la fin il choisit un groupe de petites filles dansant à la corde sur un trottoir; et presque tout de suite il voulut s'en aller en emportant son cadeau.

—Je le ferai déposer chez vous, disait le peintre.

—Non, j'aime mieux l'avoir ce soir même pour l'admirer avant de me mettre au lit.

Rien ne put le retenir, et Olivier Bertin se retrouva seul encore une fois dans son hôtel, cette prison de ses souvenirs et de sa douloureuse agitation.

Quand le domestique entra, le lendemain matin, en apportant le thé et les journaux, il trouva son maître assis dans son lit, si pâle qu'il eut peur.

—Monsieur est indisposé? dit-il.

—Ce n'est rien, un peu de migraine.

—Monsieur ne veut pas que j'aille chercher quelque chose?

—Non. Quel temps fait-il?

—Il pleut, monsieur.

—Bien. Cela suffit.

L'homme, ayant déposé sur la petite table ordinaire le service à thé et les feuilles publiques, s'en alla.

Olivier prit le Figaro et l'ouvrit. L'article de tête était intitulé: «Peinture moderne.» C'était un éloge dithyrambique de quatre ou cinq jeunes peintres qui, doués de réelles qualités de coloristes et les exagérant pour l'effet, avaient la prétention d'être des révolutionnaires et des rénovateurs de génie.

Comme tous les aînés, Bertin se fâchait contre ces nouveaux venus, s'irritait de leur ostracisme, contestait leurs doctrines. Il se mit donc à lire cet article avec le commencement de colère dont tressaille vite un coeur énervé, puis, en jetant les yeux plus bas, il aperçut son nom; et ces quelques mots, à la fin d'une phrase, le frappèrent comme un coup de poing en pleine poitrine: «l'Art démodé d'Olivier Bertin....»

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