CHAPITRE X. (continued 2)
Gustave Bettex translation
Appelé le soir même devant le Mahdi, je reçus l’ordre d’écrire une seconde fois à Gordon; peut-être, après la nouvelle de la perte de son vapeur, répondrait-il? Mergan devait être envoyé de nouveau comme messager. A la lueur vacillante de ma lanterne, en rase campagne, j’écrivis à Gordon, lui faisant part entr’autres, de la mort du colonel Steward et de ses compagnons; je le priai de répondre à mes précédentes missives.
Mergan revint le surlendemain matin, apportant une lettre du consul Hansal, écrite en allemand et en arabe.
En voici la teneur:
Cher ami Slatin bey!
Vos lettres me sont parvenues; je vous prie de vous rencontrer avec moi au tabia Regheb Bey (fort d’Omm Derman). Il faut que je m’entretienne avec vous sur les démarches nécessaires pour vous sauver. Après quoi, nous vous laisserons retourner auprès de vos amis, sans retard.
Mes meilleures salutations
Votre
Hansal.
Accompagné de Mergan, je me présentai aussitôt devant le Mahdi, lui remis la lettre en lui expliquant que celle qui était écrite en arabe n’était que la traduction exacte de l’autre.
Il en prit connaissance et me demanda si j’étais disposé à me rendre à l’invitation qui m’était faite. Je lui déclarai vouloir suivre sa volonté, étant prêt à chaque instant à le servir et à lui être agréable.
«Je crains pour toi, ajouta le Mahdi, que Gordon, tandis que tu parleras à Omm Derman avec ton consul, ne te fasse prendre et tuer. Pourquoi n’a-t-il pas répondu à notre message s’il pense du bien de toi?»
«Je ne connais pas la raison de son silence, répondis-je; peut-être n’est-il point dans ses vues d’entrer en correspondance avec nous; je suis persuadé toutefois que mon entrevue avec Hansal ne pourra que t’être profitable. Je n’ai rien à craindre de Gordon; si, contre toute attente, il m’arrêtait, ne serais-je pas mis en liberté par toi-même, dans un laps de temps rapproché. Il ne peut pas me tuer.»
«Bien, dit-il, sois prêt; je te ferai dire ce que je déciderai.»
En me rendant chez le Mahdi, j’avais appris l’arrivée de Lupton bey, autrefois moudir du Bahr el Ghazal, arrivée annoncée depuis longtemps; aussi, en rentrant cherchai-je à le voir. Je le trouvai devant la maison du calife qui ne l’avait pas encore reçu. Je le saluai, bien que défense fut faite aux Mahdistes de saluer quiconque n’avait pas reçu le pardon de son maître. En quelques mots, je le mis au courant de ma correspondance avec Gordon et Hansal exprimant l’espoir que j’aurais la permission de me rendre à Khartoum. Lupton, à son tour me fit savoir qu’il avait laissé ses domestiques à quelques lieues de là et qu’il allait demander au calife la permission de les faire venir. Il fut reçu quelques minutes après; sa demande fut prise en considération et on lui promit de le présenter au Mahdi.
J’attendis pendant longtemps, fatigué et impatient, étendu sur mon angareb, la réponse du Mahdi relative à mon rendez-vous avec le consul Hansal. Il était déjà très tard lorsqu’on m’avertit de me rendre à la tente de Yacoub, sur l’ordre du calife. J’enroulais rapidement mon turban (emama) autour de ma tête et ma longue ceinture (hisam) autour du corps; puis je suivis le messager.
Arrivé sous la tente de Yacoub, nous apprîmes que celui-ci s’était rendu dans la zeriba d’Abou-Anga et m’y attendait. Cette promenade nocturne d’un endroit à un autre éveilla en moi des soupçons, et, connaissant les subterfuges de ces gens, je m’attendis à tout. Parvenus à la zeriba, la garde qui y stationnait nous fit entrer.
La zeriba était très vaste et l’on pouvait, même dans l’obscurité, reconnaître les contours de quelques tentes dressées de la façon la plus primitive. Nous entrâmes dans l’une de celles-ci; grâce à la faible lueur des lanternes, je reconnus Yacoub, Abou Anga, Fadhlelmola, Zeki Tamel et Haggi Zobeïr, assis en cercle, s’entretenant à voix basse, tandis qu’au fond se distinguaient plusieurs soldats armés de fusils. Mais du calife, pas trace. Je compris aussitôt qu’il n’y avait rien de bon à attendre de cette réunion. Yacoub me fit asseoir entre Haggi Zobeïr et Fadhlelmola; Abou Anga prit place vis-à-vis de moi.
«Abd el Kadir, me dit-il, tu as promis fidélité au Mahdi, ton devoir est de tenir ta parole et d’obéir à ses ordres, quelque difficiles qu’ils puissent te paraître. N’est-il pas vrai?»
«Certainement, répondis-je, mais parle peu et indique-moi les ordres du Mahdi ou de son calife! Je sais ce que j’ai à faire.»
«Eh! bien, répliqua-t-il, j’ai reçu l’ordre de t’arrêter; la cause, je ne la connais pas.»
Tandis qu’il disait ces mots, Zobeïr m’enleva rapidement le poignard que, selon la coutume, j’avais placé sur mes genoux; il le tendit à Zeki Tamel, son voisin, puis de ses deux mains il saisit fortement ma main droite.
«Je ne suis pas venu ici pour me battre avec vous, Haggi Zobeïr, m’écriai-je vivement en rendant ma main libre, il n’est point nécessaire que vous teniez ma main de telle façon. Abou Anga, fais ce qu’on t’a ordonné! Quand à ce que j’ai fait autrefois aux autres, je suis disposé à le supporter maintenant.»
Nous nous levâmes tous.
«Va dans cette tente là-bas, me dit Abou Anga en me montrant du doigt une hutte de paille à peine reconnaissable dans l’obscurité, et toi, Haggi Zobeïr, accompagne-le avec ces gens!»
Escorté de huit soldats, sous la conduite de Zobeïr je me rendis au lieu qui m’était assigné. On me mit aux fers. Mes jambes furent prises dans d’épais anneaux dont l’ouverture était telle qu’on dut faire passer de force l’articulation du pied; elles furent reliées entre elles par une longue barre de fer, qui fut fermée à coups de marteau. L’anneau de fer, sorte de carcan, qu’on riva autour de mon cou, m’empêchait presque de le mouvoir.
Sans ouvrir la bouche, je laissai accomplir cette exécution sur ma propre personne. Haggi Zobeïr me désigna une natte en palmier qui devait représenter ma couche et me quitta, non sans avoir laissé deux soldats commis à ma garde.
J’eus alors tout le loisir pour réfléchir et me reprochai amèrement de n’avoir pas tenté de fuir, sur mon fidèle coursier, à Khartoum. Et même, qui sait le sort qui m’attendait? Le Mahdi m’avait mis en sûreté, quoi de plus? Me réservait-il le même sort qu’à Mohammed Pacha Saïd et à Ali bey Chérif? C’était possible; car, une fois sa méfiance éveillée, il ne prenait pas volontiers de demi-mesures. A quoi bon se creuser la tête par tant de réflexions, Madibbo ne m’avait-il pas conseillé d’être soumis et patient? Ne m’avait-il pas dit: «Qui vit longtemps, voit beaucoup.» J’étais forcé d’être soumis; je voulus être patient: quant à vivre longtemps, cela me parut douteux. Dieu seul le savait.
Une heure s’était écoulée, quand je vis quelques lanternes qui me semblèrent portées par des moulazeimie. Peu à peu, la lueur se rapprocha et je reconnus le calife.
«Abd el Kadir, me dit-il, te soumets-tu à ton sort?»
«Dès ma jeunesse, lui répondis-je avec indifférence, je suis habitué à m’y soumettre. Je me rends à ce qui est inévitable. Qu’y a-t-il d’autre pour moi?»
«Ton amitié avec Salih woled el Mek et ta correspondance avec Gordon t’ont rendu suspect; tu t’es détourné de nous; c’est pourquoi j’ai ordonné d’employer la force pour te ramener dans la bonne voie.»
«Je ne fais point mystère de mon amitié avec Salih, une de mes vieilles connaissances; je crois même qu’il vous est fidèle. Quant à mes lettres à Gordon, le Mahdi ne m’a-t-il pas obligé de les écrire?»
«Obligé d’écrire ce qu’elles contiennent?» interrompit le calife.
«Je crois avoir rendu l’idée du Mahdi: personne, au reste, si ce n’est Gordon et moi, ne sait ce qu’elles renferment. Je ne te demande pas grâce, mais justice, maître; que ton oreille ne se laisse point tromper par les influences mensongères de mes ennemis.»
«Je suis juste. Il est en ton pouvoir d’adoucir ton sort.....» s’écria fièrement le calife, puis il me quitta.
Toute réclamation eut été inutile et même superflue. Je le connaissais trop bien.
J’essayai de dormir. L’agitation, mes fers, ne me laissèrent aucun repos et cette nuit fut encore une nuit d’insomnie.
Au lever du soleil, Abou Anga vint m’apporter quelque nourriture. Il s’assit près de moi.
Je remarquai les plats et leur contenu: il m’avait fait préparer un vrai festin: poulet, lait, riz, miel, viandes rôties, asida..... Il m’engagea à y goûter. Je lui répondis que je n’avais nullement l’envie de faire actuellement un «repas de fête».
«Tu as peur, Abd el Kadir, me dit-il, que tu ne veux prendre aucune nourriture?»
«Je n’ai aucune crainte, lui répondis-je, tu dois le comprendre. Pour t’être agréable, je mangerai pourtant.»
Et tandis qu’il célébrait lui-même l’excellence de son repas, j’y goûtai.
«Le calife, reprit-il, t’a quitté hier, complètement désillusionné; il espérait te trouver soumis, il t’a trouvé opiniâtre. Je crois, néanmoins, que tu n’as rien à craindre.»
«Je ne puis pourtant pas me jeter à ses pieds et implorer son pardon pour un crime ou une faute qui n’existe que dans son imagination; je suis en son pouvoir, qu’il fasse de moi ce que bon lui semblera.»
«Demain, ajouta-t-il, nous assiégerons Khartoum ou nous prendrons la ville d’assaut. Je demanderai au calife qu’il te laisse chez moi; cela te sera plus supportable que la prison commune.»
Je le remerciai et il prit congé de moi.
Je restai toute la journée seul. Dans le lointain j’aperçus mes chevaux et mes domestiques devant la tente d’Abou Anga: c’était mon seul avoir!
Vers le soir, un de mes jeunes garçons vint à la dérobée, m’avertir qu’il avait l’ordre de rester chez Abou Anga.
Le lendemain, les tambours de guerre retentirent. Les tentes furent pliées et chargées sur les chameaux. Tout le camp était en mouvement: on allait s’approcher de Khartoum et commencer le siège. Mes fers m’empêchant de bouger, on mit à ma disposition un âne.
J’avais eu le temps, le jour précédent, d’examiner minutieusement ma chaîne: elle était composée de quatre-vingt-trois anneaux massifs ayant tous la forme d’un 8, solidement soudés les uns aux autres. Chaque anneau avait la longueur d’un empan, le tout ayant peut-être quinze mètres de long.
J’enroulai la chaîne autour de mon corps; on me plaça sur l’âne, non à califourchon, mais assis de côté, ayant fort à faire, pendant la marche, pour garder l’équilibre, grâce au soutien énergique de mes deux gardiens. Plusieurs de mes connaissances que je rencontrai eurent l’air de déplorer mon sort, car il était interdit de me parler. Et sans cette défense même, qui aurait pu m’aider?
Vers midi, nous nous arrêtâmes et, d’une petite élévation du sol, je pus voir les palmiers de Khartoum, cette ville pour laquelle j’aurais donné ma vie si j’eusse pensé pouvoir aider à sa défense.
Les émirs sous la conduite du calife Abdullahi partirent en avant pour chercher un emplacement propre à y dresser nos tentes.
Mes gardiens, moi-même, nous avions faim; je regrettai d’autant plus le dîner de la veille, que je savais Abou Anga avec le calife; il devait m’avoir complètement oublié.
La femme d’un des gardes finit par apporter à son mari un peu de doura sec qu’il partagea avec nous tous.
Dès le matin suivant, on leva le camp; il fallut quatre heures de marche pour atteindre l’endroit choisi par les émirs. Abou Anga avait demandé, selon sa promesse, la permission au calife de me prendre sous sa protection. On me construisit donc une petite tente; on m’y fit conduire et on en ferma l’entrée avec d’épais buissons d’épines, devant lesquels des soldats montaient la garde.
Le siège de la ville commença aussitôt; le Mahdi l’avait ainsi ordonné. La nuit précédente, beaucoup d’émirs avaient traversé le fleuve pour renforcer les troupes d’Abd er Rahman woled en Negoumi et Haggi Mohammed Abou Gerger. La population des environs dont l’affluence était énorme, avait ordre de prêter son appui.
Abou Anga et Fadhlelmola avec tous leurs soldats assiégèrent le fort d’Omm Derman, situé à environ cinq cents mètres de la rive occidentale du fleuve, et défendu par Farrag Allah Pacha, un officier soudanais, que Gordon avait promu, dans le cours d’une année, du grade de capitaine à celui de général.
Abou Anga s’établit avec ses gens entre le fort et le fleuve, en fortifiant ses positions; on ne put le chasser de cet endroit bien défendu malgré la défense héroïque d’Omm Derman, malgré les attaques réitérées de la garnison de Khartoum, malgré le tir continu des vapeurs. Il réussit à établir un retranchement pour ses canons, avec lesquels il coula même un petit vapeur, le «Huseinjeh,» dont l’équipage parvint pourtant à se sauver à Khartoum.
Pendant le siège, on s’occupa fort peu de moi; chaque jour mes gardiens étaient relevés et changés; mon traitement dépendait de leur plus ou moins bonne volonté, ou du rang qu’ils avaient occupé autrefois vis-à-vis de moi.
Les esclaves nouvellement faits prisonniers me surveillaient très étroitement et me coupaient toute communication, tandis que les soldats qui me connaissaient de vieille date me laissaient non seulement converser avec les gens, mais même ne faisaient aucune difficulté pour s’acquitter de mes messages.
Ma cuisine, par contre, était particulièrement mauvaise. Occupé par le siège, Anga avait remis à ses femmes le soin de s’occuper de ma nourriture. Un jour, par hasard, un de mes anciens soldats montait la garde devant ma tente; je l’envoyai auprès de la première femme d’Abou Anga, se plaindre en mon nom, de ce que depuis vingt-quatre heures, je n’avais pas reçu d’elle le plus petit morceau à me mettre sous la dent.
La réponse ne se fit pas attendre: «Abd el Kadir, lui dit-elle, croit-il donc qu’on va l’engraisser, pendant que son oncle—elle entendait par là Gordon Pacha—régale notre maître journellement avec des bombes et que le danger l’expose à succomber! S’il avait engagé Gordon à se rendre, il ne serait pas dans les fers aujourd’hui.»
Assurément, la femme n’avait pas tous les torts; mais sa façon de voir me fit souffrir cruellement de la faim.
Quelques Grecs trouvèrent l’occasion de venir me voir et me tinrent au courant des derniers événements. C’est ainsi que j’appris que Lupton bey avait été mis aux fers le jour de son arrivée, car l’on craignait qu’il ne se joignit à Gordon Pacha. On trouva dans ses paperasses un écrit par lequel il déclarait ne s’être rendu que absolument contraint par la force; cet acte avait été signé par tous les officiers de ses troupes régulières. On avait assigné à sa petite fille, qui pouvait être âgée de cinq ans, une demeure dans le Bet el Mal ainsi qu’à la mère, cette dernière était une négresse qui avait accompagné Lupton dans les provinces équatoriales et de là au Bahr el Ghazal; elle avait été élevée chez un nommé Rosset, autrefois consul allemand à Khartoum; lorsqu’il mourut, il remplissait les fonctions de gouverneur du Darfour à Fascher.
Le calife avait confisqué les biens de Lupton et n’avait laissé à la mère et à l’enfant qu’une seule domestique.
Je reçus aussi la visite de Calamatino; il m’apprit la marche de l’armée anglaise sur Dongola, sous les ordres de Lord Wolseley. Mais quelle marche lente! On s’était arrêté trop longtemps dans la Haute Egypte et, maintenant que Khartoum en était réduite à la dernière extrémité, l’avant-garde n’était pas même à proximité de la ville. Gordon avait lancé une proclamation, faisant savoir qu’une armée anglaise arriverait incessamment pour délivrer les assiégés. Ce message releva le courage des défenseurs; tous les regards se dirigèrent vers le nord d’où la délivrance devait venir. Mais ce secours, ce renfort serait-il là à temps? Je passai des jours pleins d’angoisse, espérant quand même, non pour moi personnellement mais pour l’issue générale, quoique sentant très bien que ce résultat serait de toute importance pour mon avenir.
On avait obligé le pauvre Lupton à prendre part avec quelques Derviches, au service du tir installé en face l’île de Touti; il s’y rendit, espérant par là améliorer le sort de son enfant qui manquait des soins les plus nécessaires.
Abdallah woled Ibrahim, qui l’avait leurré de belles promesses, me fit part du désir du calife de me voir renforcer les rangs de l’artillerie; cette preuve de ma fidélité m’assurerait la liberté, disait-il.
Je déclarai à Abdallah que mon état de santé ne me permettrait pas de prêter un concours efficace, surtout chargé de chaînes; que, d’autre part, je ne connaissais pas le maniement des pièces, regrettant ne pouvoir ainsi acheter ma liberté.
«Tu crains peut-être, répliqua-t-il, de tuer de ta propre main Gordon qui, sans doute, comme beaucoup le prétendent, est ton oncle; c’est pourquoi tu me donnes de tels prétextes.»
«Je n’ai, lui dis-je, ni oncle ni parent à Khartoum et les balles lancées par moi ne forceront pas la ville à se rendre. Je le répète, mon état de santé ne me permet pas de prendre du service.»
Abdallah se leva et me quitta; son regard était menaçant. Quelques heures plus tard, des moulazeimie du calife vinrent et doublèrent mes fers, «pour me mater». Pouvant déjà à peine me mouvoir et restant couché jour et nuit, peu m’importait de porter aux pieds un ou deux anneaux. Quelques jours s’étaient passés sans incident; j’entendis le bruit de la fusillade et le grondement du canon; je restais seul, livré à mes propres réflexions, les Grecs dans les derniers moments n’avaient même pas trouvé l’occasion de me rendre visite.
Une certaine nuit, peut-être quatre heures après le coucher du soleil, j’allai enfin m’endormir, lorsque, soudain, la garde vint m’éveiller et me fit lever. Un moulazem du calife parut et m’annonça l’arrivée de son maître. Avant que j’eusse pu lui demander la signification d’une telle visite à pareille heure, le calife était déjà près de moi.
«Abd el Kadir, me dit-il amicalement, assieds-toi. J’ai apporté avec moi un chiffon de papier; je désirerais connaître le contenu de ce billet-là. Donne-moi la preuve de ta fidélité.»
«Certainement, lui répondis-je, si je le puis!»
Il me tendit le billet, à peine de la grandeur d’une demi-feuille de papier à cigarette. Sur les deux côtés, il était couvert de caractères très lisibles. Je reconnus l’écriture et la signature de Gordon. M’approchant de la lanterne, je lus à peu près ce qui suit, écrit en langue française: «Ai environ dix mille hommes; Khartoum peut tenir au plus jusqu’à fin janvier. Elias Pacha, m’a écrit—vieux et incapable; lui ai pardonné. Arrangez-vous avec Haggi Mohammed Abou Gerger, ou chantez une autre chanson. Gordon.»
L’adresse manquait. Comme personne ne comprenait un mot de français dans le camp, le calife avait dû venir me trouver.
«Eh! bien, dit-il avec impatience, voyons, as-tu compris le contenu?»
«Gordon lui-même a écrit ces lignes; les mots sont en français, mais c’est là une écriture chiffrée, de convention, que je ne puis malheureusement pas comprendre.»
«Que dis-tu, s’écria-t-il tout agité, explique-toi!»
«Je déclare que ces caractères sont particuliers; je ne peux les déchiffrer ni en découvrir le sens, parce que chaque mot a une signification spéciale dont seul un initié possède la clef; c’est ce que nous appelons «l’écriture chiffrée». D’autres fonctionnaires pourront te confirmer mon dire, puisque tu parais douter de ma parole.»
«On m’a affirmé, remarqua-t-il sans réfléchir, tant il était en colère, que les noms d’Elias Pacha et d’Abou Gerger se trouvent dans ce message.»
«Celui qui te l’a fait remarquer, a dit la vérité; je vois, en effet, qu’on les cite, mais à quel propos, c’est ce que je ne saurais t’expliquer. Peut-être celui qui a pu lire avant moi ces noms, réussira-t-il. Je vois aussi le nombre de 10,000; mais s’agit-il de soldats, s’agit-il d’autre chose; je n’en sais rien?»
Il reprit le papier et se leva.
«Pardonne-moi, ajoutai-je; c’est avec plaisir que je t’aurais donné une preuve de ma fidélité pour recouvrer ta grâce qui m’est précieuse; mais, c’est au-dessus de mon pouvoir. Tes secrétaires t’expliqueront mieux que moi encore la signification du mot «chiffré».
«Que je connaisse ou non la signification de ces lignes, Gordon tombera et Khartoum nous appartiendra,» murmura-t-il en s’en allant.
Gordon avait bien écrit que la ville pourrait tenir jusqu’à fin janvier et nous étions en décembre. L’armée qui devait le secourir arriverait-elle à temps? Cette pensée me préoccupa longtemps. Je finis cependant par me tranquilliser. A quoi bon me tourmenter ainsi l’esprit? N’étais-je point enchaîné, ne pouvant être utile à quoi que ce soit, ni changer le cours des choses!
Le lendemain, l’émir des Mouselmaniun (Renegat), un Grec qu’on appelait actuellement Abdullahi, eut l’casion de me voir. Sans lui faire part de la visite du calife, je lui demandai les dernières nouvelles et ce qu’il savait sur l’armée anglaise.
«L’avant-garde, me répondit-il, est à Debba et marche sur Metemmeh.»
Le Mahdi devait être au courant de ce fait, car il avait donné l’ordre aux tribus des Barabara et des Djaliin de se rassembler à Metemmeh, sous les ordres de Mohammed el Cher, et d’attendre l’ennemi.
Le cercle de fer qui entourait Khartoum et Omm Derman se resserrait toujours de plus en plus. Le jour précédent, une partie de la garnison de la première de ces villes avait tenté une sortie; elle fut repoussée. Le frère de Salih bey woled el Mek qui gisait dans les fers, le sandjak Mohammed Kaffr Yod, y avait trouvé la mort. On lui trancha la tête et on l’envoya au calife qui la fit jeter aux pieds de Salih. Celui-ci, sans être prévenu, reconnut aussitôt la tête de son frère. Sans changer de figure: «Di djesao, di kismeto,» dit-il, ce qui signifie: «c’est sa punition, c’est son sort.» Puis se tournant vers Sejjir, le surveillant général des prisonniers, il ajouta en souriant: «Vous croyez donc m’effrayer ou m’inspirer un sentiment de peur...?»
Salih possédait sur lui-même un empire extraordinaire!
J’appris aussi que Mohammed Khalid avait envoyé du Darfour au Mahdi des soldats et des munitions et que les émirs du calife Ali woled Helou avaient reçu l’ordre de marcher sans retard sur Metemmeh; ils étaient commandés par Mousa woled Helou, le frère du calife. Une solution quelconque s’imposait.
Nous étions en janvier! Le moment décisif approchait toujours de plus en plus.
Omm Derman fut attaquée avec une furie qui s’accrut de jour en jour. Farrag Allah fit preuve d’une énergie vraiment remarquable; malgré le petit nombre de ses hommes, il tenta une sortie, mais il fut repoussé.
Cependant les vivres vinrent à manquer au fort et on commença à agiter les conditions de la capitulation. Farrag Allah avertit Gordon de son dessein au moyen de signes télégraphiques et, celui-ci, qui ne pouvait soutenir Omm Derman, lui accorda l’autorisation de se rendre.
Toute la garnison fut assurée d’avoir la vie sauve; il n’y avait aucun trésor dans le fort, les gens ne possédant que les habits qu’ils portaient, leurs familles se trouvant à Khartoum.
Le 15 janvier 1885, les Mahdistes prirent donc possession du fort d’Omm Derman et l’occupèrent aussitôt. Mais leur joie fut de courte durée; quelques instants s’étaient à peine écoulés que les boulets des canons Krupp de Mukran, dont les batteries étaient braquées en face d’Omm Derman, les forcèrent à déloger rapidement. Ce fort lui-même ne possédait que deux vieux canons se chargeant par la bouche et qui ne portaient même pas jusqu’à Khartoum.
Quoique le Mahdi eût pu accélérer la chute de Khartoum, il s’abstint cependant d’envoyer aux assiégeants de nouveaux renforts, persuadé qu’il était que ceux qui cernaient la ville suffisaient à la prendre, si aucun secours ne parvenait de l’extérieur. C’est pourquoi, comme les assiégés, il tournait aussi ses regards vers le nord.
Gordon Pacha avait envoyé trois vapeurs à Metemmeh, sous les ordres de Hachim el Mous et d’Abd el Hamid woled Mohammed afin de pouvoir amener à Khartoum aussi rapidement que possible une partie des troupes anglaises et surtout les provisions nécessaires. Comme il devait attendre impatiemment, et avec quelle anxiété, les bateaux qui pour lui indiqueraient la délivrance!
Au commencement du mois, Gordon avait déjà permis aux familles des non-combattants de quitter Khartoum; maintenant il souhaitait leur départ. Tout d’abord, il répugnait à ce noble cœur de chasser de force les habitants, il les soutenait chaque jour, il faisait distribuer aux pauvres des centaines d’okes de «boksomat»[2] et de blé. Mais, si par ces actes il mérita bien de Dieu, il s’enleva à lui-même et aux siens la possibilité de résister plus longtemps. Tous demandaient du pain; la huche était vide! Ah! si Gordon avait eu la fermeté ou même la cruauté assez sage de renvoyer, deux mois auparavant, tant de bouches inutiles, les magasins auraient été pleins et les provisions suffisantes! Mais la famine était à la porte. Gordon avait-il donc cru que le secours arriverait assez à temps pour sauver la ville? Avait-il compté sans la possibilité d’un retard, même de la part d’une armée anglaise....?
Six jours après la reddition d’Omm Derman, dans notre camp retentirent de toutes parts des lamentations. Depuis mon départ du Darfour, je n’avais entendu semblables plaintes; la doctrine du Mahdi n’admettait pas qu’on prit le deuil, puisque ceux qui étaient tombés jouissaient du bonheur céleste! Il s’était donc passé quelque chose d’extraordinaire, pour qu’on osât enfreindre ainsi la défense du maître. Mes gardiens, curieux d’en connaître la cause, allèrent aux informations. Et voici ce qu’ils me rapportèrent. L’avant-garde de l’armée anglaise, dans une rencontre avec les Mahdistes, les Djaliin, Barabara, Dedjem et Kenana réunis—avait complètement battu ceux-ci à Abou Deleh (connu sous le nom d’Abou Klea). Des milliers étaient tombés, les deux dernières tribus avaient été totalement anéanties. Mousa woled Helou qui commandait les Dedjem et presque tous les émirs étaient morts. Les quelques survivants étaient blessés ou fuyaient encore. Je l’avoue, cette nouvelle fit battre de joie mon cœur; c’était, depuis de longues années, la première victoire décisive! Le Mahdi et les califes ordonnèrent aussitôt le silence le plus complet; néanmoins, on entendit encore pendant des heures les lamentations des femmes et des enfants. Nur Angerer reçut l’ordre de partir immédiatement avec ses troupes. Que voulait-on qu’il fit, même armé de courage et de bonne volonté—qualités qui lui faisaient absolument défaut—avec une poignée d’hommes, contre un ennemi qui venait de culbuter des milliers de fanatiques?
Les jours suivants on annonçait de nouvelles victoires des Anglais: à Abou Krou, à Koubbat; près de Metemmeh, on élevait des remparts sur le rivage.
Le Mahdi tint alors conseil avec ses califes et les émirs les plus considérés. Si Khartoum était soutenue, si les assiégeants étaient repoussés, il était perdu tôt ou tard. Il fallait donc risquer le tout pour le tout.
Il donna ordre à ses lieutenants de rassembler tout leur monde et de se tenir prêts.
Pourquoi donc les vapeurs qui devaient amener des troupes de secours n’étaient-ils pas signalés? Ne savait-on pas que Khartoum et tous ses habitants ne tenaient qu’à un cheveu?
Mais c’était en vain que des milliers de personnes et moi attendîmes le sifflet des bateaux, le grondement des canons qui devaient nous annoncer l’arrivée des Anglais et leur passage devant les fortifications élevées par les Mahdistes. Oh! oui, en vain! Ce retard était incompréhensible; de nouvelles difficultés avaient-elles donc surgi subitement....?
Le 25 janvier 1885, c’était un dimanche, je n’oublierai jamais cette date; à la nuit tombante, le Mahdi accompagné de ses califes traversa le fleuve; arrivé devant ses guerriers rassemblés, il leur tint un de ces discours dont il avait le secret pour les exciter au combat. On devait attaquer Khartoum le lendemain; j’espérais que Gordon avait été prévenu à temps et avait pu prendre ses dispositions.
Les partisans du Mahdi avaient reçu l’ordre de n’acclamer d’aucune façon les paroles de leur maître, afin de ne pas éveiller l’attention de l’ennemi. Lorsque le Mahdi eut exhorté et béni ses hommes et leur eut fait jurer fidélité jusqu’à la mort, il regagna le camp accompagné de ses califes, avant le lever du jour. Seul le calife Chérif, sur sa demande expresse, obtint la permission de prendre une part active au combat.
On comprend dans quelle agitation je passai la nuit. Si l’attaque était repoussée, Khartoum était sauvée à jamais; dans le cas contraire, tout était perdu.
Au petit jour, à peine pouvait-on distinguer au milieu de l’obscurité; les détonations des armes à feu et les premiers grondements du canon retentirent. Quelques salves..... quelques coups isolés...., puis tout rentra dans le calme! Etait-ce donc là toute l’attaque contre Khartoum?
L’astre roi apparut enfin à l’horizon; qu’allait nous amener cette journée? Anxieux, j’attendais des nouvelles par mes gardiens. Soudain, des cris de joie éclatèrent... Khartoum, m’annonça-t-on, avait été prise d’assaut et se trouvait entre les mains des Mahdistes. Je ne pus ajouter foi à ce funeste message et sortis de ma tente.
Devant les quartiers du Mahdi et de ses califes, une foule immense s’était donné rendez-vous; elle me parut s’approcher de ma prison; en effet, elle allait arriver. J’en distinguai même les personnes. En tête marchaient trois soldats nègres; l’un s’appelait Schetta et avait été autrefois l’esclave d’Ahmed bey Dheifallah, il portait à la main quelque chose d’ensanglanté; derrière eux se pressait une foule qui remplissait l’air de ses cris. Entrés dans ma zeriba, ils restèrent quelques instants devant moi, en ricanant. Schetta écarta alors le linge qui couvrait ce qu’il portait et découvrit pour me la montrer..... la tête du général Gordon!
Mon sang fut bouleversé; j’eus la respiration comme coupée. Je parvins néanmoins à me contenir, à surmonter mon émotion et je considérai la face pâle qu’on me présentait ainsi! Ses yeux bleus étaient à demi-ouverts, sa bouche avait gardé sa forme naturelle, son visage était calme, ses traits n’offraient aucune contorsion; ses cheveux et ses favoris étaient presque blancs.

On apporte à Slatin la Tête de Gordon.
«N’est-ce pas ton oncle, l’infidèle?» cria Schetta en soulevant la tête.
«Que voulez-vous de plus? lui répondis-je avec calme; c’était en tout cas un brave soldat; il est tombé à son poste et a fini de souffrir. Honneur à lui!»
«Tu chantes encore les louanges des infidèles! Tu en subiras les conséquences,» murmura Schetta.
Il s’éloigna lentement, emportant la preuve horrible du triomphe du Mahdi, tandis que la foule le suivait en hurlant.
Rentré dans ma tente, je me jetai sur le sol, à demi-mort. Khartoum était prise! Gordon n’était plus!
Et c’était ainsi qu’avait fini cet homme, qui avait défendu son poste avec un courage héroïque; cet homme que beaucoup peut-être avaient placé trop haut et glorifié, ou méconnu et calomnié, mais qui par ses qualités extraordinaires, avait rempli le monde de sa gloire!
A quoi servirait maintenant la victorieuse avant-garde, à quoi servirait toute l’armée anglaise? La plus grande faute que l’on pouvait commettre avait été commise: la perte d’un temps précieux à Metemmeh.
Arrivé le 20 janvier à Koubbat, les bateaux rejoints le 21, on aurait tout au moins pu envoyer un vapeur chargé de soldats anglais, peu importe le nombre du reste, à Khartoum. Ce bateau seul n’aurait-il pas donné courage et confiance aux assiégés? Ils se seraient alors défendus contre l’ennemi comme des lions!
Depuis des mois Gordon annonçait l’arrivée de l’armée anglaise; il n’épargna rien pour que Khartoum pût tenir; il institua des ordres, il décerna des titres et des dignités, il créa de nouvelles places, il distribua du papier-monnaie, il fit tout, en un mot, mettant en cause l’honneur et la cupidité pour attirer à lui les habitants de la ville.
Mais lorsqu’on vit que la position de Khartoum devenait dangereuse, ces moyens perdirent leur vertu. Pourquoi, en effet ces ordres et ces places, qui n’existeraient plus demain; pourquoi ce papier-monnaie qui, dans quelques heures peut-être, assurément même, n’aurait aucune valeur? D’abord quelques spéculateurs risquèrent une opération: ils voulurent acheter le papier-monnaie au taux de deux piastres (cinquante centimes) la livre égyptienne, pour le cas où le Gouvernement aurait été victorieux, ce qui aurait assuré le rachat de leurs bons.
Mais bientôt le dernier espoir s’était évanoui. On ne croyait plus en la parole de Gordon. Si seulement, à la dernière heure, un vapeur était arrivé avec la nouvelle de l’heureuse approche des Anglais et des victoires remportées, si seulement on avait vu quelques officiers anglais, les soldats et le peuple alors auraient ajouté foi aux promesses de Gordon! De nouveau ils auraient repris courage! Ces quelques officiers auraient peut-être trouvé moyen de sauver la ville; ils auraient vu et réparé les défectuosités de la forteresse du Nil Blanc. Gordon, seul, sans l’appui de quelques officiers européens, ne pouvait tout visiter ou réformer selon ses idées. Un général qui n’est plus à même de donner du pain à ses hommes, peut-il commander avec toute l’énergie nécessaire et ses ordres sont-ils exécutés avec précision et bonne volonté par des affamés?
Revenons à cette nuit néfaste du 25 au 26 janvier. Gordon ayant appris que les Mahdistes étaient décidés à tenter un assaut, prit ses dispositions en conséquence. Il parut douter que l’attaque aurait lieu d’une façon si impétueuse et se passerait avant l’aube. Il fit brûler un feu d’artifice, juste au moment où le Mahdi traversait le fleuve pour aller donner les ordres relatifs au combat, les premières fusées éclatèrent multicolores dans les airs; le corps de musique joua ses morceaux les plus entraînants pour relever le courage de ceux qui étaient abattus. Puis, tout rentra dans le silence et les défenseurs de Khartoum s’endormirent. Cependant l’ennemi veillait et préparait l’assaut. Il connaissait les fortifications; il savait les points forts et occupés par les troupes régulières comme il n’ignorait pas non plus où se trouvaient les points faibles et défendus seulement par les habitants de la ville.
La dernière partie de la forteresse du côté du Nil Blanc était surtout défectueuse; elle n’avait jamais été achevée et les améliorations passagères, qui y avaient été faites n’avaient jamais été conduites par des hommes du métier. Le Nil baissant mettait à sec, chaque jour, une bande de terre. C’est là que s’assembla le gros de l’armée des rebelles et, à l’aube, une partie passa à gué le fleuve, vers l’aile occidentale de la forteresse, tandis que les autres, à un signal, s’élancèrent à l’assaut. Quelques coups de feu suffirent à mettre en fuite le petit nombre qui défendait ce point des plus dangereux et les assaillants entrèrent dans la ville. Les soldats sur la ligne de la forteresse, voyant les Mahdistes entrer dans la cité par derrière, abandonnèrent leurs postes, effrayés; la plupart d’entr’eux se rendirent volontairement et sans combat à l’ennemi, qui leur promit leur grâce.
Les Mahdistes s’efforcèrent avant tout, d’atteindre les églises et le palais, espérant trouver des trésors dans les unes et Gordon Pacha dans l’autre.
A la tête de ceux qui pénétrèrent d’abord dans le palais, se trouvaient les hommes de l’émir Mekin woled en Nour de la tribu des Arakin et Haggi Mohammed Abou Gerger, un Danagla. Les premiers voulaient venger la mort de leur regretté chef Abdullahi woled en Nour, tombé au siège de Khartoum, les autres brûlaient de prendre la revanche qu’ils devaient à Gordon depuis Bourri.
Les domestiques du général qu’ils rencontrèrent furent passés au fil de l’épée. Lui-même attendit l’ennemi sur la marche supérieure des escaliers conduisant à ses appartements. Au moment où il saluait, le premier des assaillants gravit les marches et lui enfonça sa lance à travers le corps. Gordon tomba, sans avoir poussé un cri, le visage en avant; ses meurtriers le traînèrent jusque devant l’entrée du palais. Là, on lui trancha la tête; puis on l’envoya au Mahdi et à ses califes qui ordonnèrent qu’on me la montrât; quant au corps, des centaines de ces inhumains y plantèrent la pointe de leurs lances et de leurs épées; en quelques minutes, le héros n’était plus qu’une masse sanglante méconnaissable.
Longtemps après, on voyait encore devant le palais les traces de cette action horrible et, les taches de sang sur l’escalier, marquèrent l’endroit où Gordon était tombé; elles ne disparurent que lorsque le calife fit du palais du Gouvernement, la résidence de ses femmes.
Le Mahdi, en voyant la tête du général, déclara qu’il aurait préféré qu’on lui eût amené Gordon vivant, parce que son dessein avait été de l’échanger, à son retour, contre Ahmed Pacha el Arabi. Ce dernier, disait-il, lui aurait été très utile pour la conquête de l’Egypte. Je suis certain que ce n’était là qu’un acte d’hypocrisie; car, s’il avait ordonné d’épargner Gordon, personne n’aurait osé enfreindre son ordre.
Gordon avait fait tout ce qu’il put pour sauver à temps les Européens se trouvant auprès de lui: Il avait envoyé à Dongola le colonel Steward avec une partie des consuls et des Européens, qui s’étaient déclarés prêts à risquer cette tentative; l’expédition, comme nous l’avons dit, fut complètement perdue, grâce au désaccord et à l’incapacité des pilotes qui laissèrent le vapeur aller se briser contre un rocher dans l’un des bras du fleuve. Le gouverneur général mit un bateau à la disposition des Grecs établis dans la ville, sous prétexte de les employer, comme marins expérimentés, à des inspections sur le Nil Blanc, leur offrant ainsi l’occasion de s’échapper, en se rendant auprès d’Emin Pacha. Ils déclinèrent cette proposition et il chercha alors à sauver leur vie d’une autre manière. Il fit couper les voies conduisant au Nil Bleu: après dix heures du soir, il était défendu à toute personne d’y passer; mais la surveillance de ces chemins étant confiée aux Grecs, il leur était possible, à toute heure, d’atteindre un vapeur toujours prêt, sans être aperçu des autres. Malgré cela, ils ne profitèrent point de l’occasion, ne pouvant arriver à tomber d’accord sur un plan de fuite en commun; la plupart, à la vérité ne tenait nullement à quitter volontairement le Soudan. Ayant vécu autrefois misérablement et dans des positions tout à fait inférieures, en Egypte aussi bien que dans leur patrie, presque tous avaient réussi ici à acquérir quelque fortune. C’est pourquoi ils hésitaient à quitter un pays qui leur offrait tant d’avantages et leur en offrirait encore à l’avenir. Au reste, Gordon s’occupa de tous, sauf de lui-même.
Pourquoi, par exemple, renonça-t-il à creuser un réduit dont son palais aurait pu occuper le centre? Au point de vue militaire, c’eût été pratique, mais Gordon ne le fit pas pour qu’on ne put pas le soupçonner un instant de s’être occupé de sa propre personne. C’est peut-être pour ces mêmes raisons qu’il ne voulut jamais une forte garde au palais. Il lui eût été certes facile de commettre à sa garde une compagnie de soldats éprouvés; qui, au monde, aurait songé à le lui reprocher? Avec une telle escorte, il aurait, le jour de la prise de Khartoum, pu atteindre avec facilité le vapeur «Ismaïlia» toujours sous pression, et qui était à l’ancre à 300 pas de la porte du palais.
Le capitaine du bateau, Fargali, voyant les Mahdistes pénétrer dans le palais, attendit en vain Gordon; ce ne fut que lorsqu’il apprit la mort du général, que tout était perdu, et que les rebelles regardaient du côté du vapeur, qu’il s’éloigna du rivage. Sans but, il croisa et recroisa devant la ville; on lui fit savoir que le Mahdi lui pardonnait et le graciait; alors il jeta l’ancre, car il avait, ainsi que son équipage, sa famille à Khartoum.
Grande et terrible fut sa désillusion! Lorsque, accompagné d’un moulazem du Mahdi qui devait le protéger, il arriva à sa demeure, il trouva son fils unique gisant sur le seuil, et près de lui sa femme qui, dans sa douleur, s’était jetée sur le cadavre de son enfant, mais que les lances des assaillants avaient transpercée de part en part.
Les atrocités commises défient toute description. A dessein, on épargna seulement les esclaves des deux sexes, les jolies femmes et les jeunes filles des tribus libres. Toutes les autres personnes qui eurent la vie sauve, ne le durent qu’à une chance extraordinaire.
Combien, du reste, se donnèrent la mort! Je citerai, par exemple, Mohammed Pacha Hasan, le chef des finances (Nasir el Malia); on le trouva debout devant les cadavres de sa fille unique et de son gendre; ses amis le pressèrent de les suivre, espérant le sauver. Comme il s’y refusait obstinément, on voulut malgré lui le mettre en lieu sûr; alors il commença à injurier le Mahdi, maudissant le jour où il était né, en criant si fort que, les fanatiques étant accourus, il succomba sous leurs coups. D’autres, et en grand nombre, furent tués par leurs propres domestiques, par leurs amis d’autrefois, ou tombèrent sous le couteau des traîtres qui servaient de guides à la horde pillarde et sanguinaire.
Fatahallah Djahami, un riche Syrien, avait épousé la fille d’un grand commerçant français, nommé Contarini, mort quelques années auparavant à Khartoum, (après ma délivrance, elle chercha asile chez moi avec son enfant nouveau-né). Possesseur d’une grosse fortune, il avait enterré tout son or dans un coin de sa maison. Son domestique, un Dongolais qu’il avait élevé lui-même, l’avait aidé dans ce travail. Eux deux seuls, et sa femme, connaissaient l’endroit où était caché le trésor. Or, peu avant la prise de la ville, Fatahallah Djahami appela le jeune homme et, en présence de sa femme lui dit:
«Mohammed, je t’ai élevé dès ta plus tendre enfance et j’ai confiance en toi; tu sais même où j’ai enfoui ma fortune. Or, notre situation est désespérée; comme tu as des parents parmi les Mahdistes, va et joins-toi à eux. Si le Gouvernement l’emporte, tu peux rentrer chez moi sans crainte aucune; si le Mahdi est victorieux, tu sauras, je l’espère, m’être reconnaissant de tout ce que j’ai fait pour toi».
Mohammed approuva les paroles de son maître et, d’accord avec lui, quitta Khartoum. Le matin même de l’entrée des rebelles, accompagné de ses plus proches parents, il accourut à la maison de Djahami.
«Ouvre, ouvre, s’écria-t-il, je suis ton fils, ton serviteur Mohammed!»
Joyeux, le maître ouvrit la lourde porte en fer. Mais à l’instant même où il parut, il tomba transpercé d’un coup de lance du traître!
Mohammed sauta par-dessus le cadavre et se précipita à l’endroit où était caché l’argent.
Comme il sortait, chargé de butin, de cette maison qui avait été si longtemps pour lui comme sa patrie, il trouva la femme de son maître qui pleurait l’époux qu’elle venait de perdre en des circonstances si tragiques. Le malheureux, de gaîté de cœur, allait la poignarder si ses propres parents ne l’en eussent empêché.
Le consul grec Leontidi fut sommé d’abord de se rendre par une bande conduite par un de ses débiteurs; on finit par l’assassiner. Le consul d’Autriche-Hongrie, Hansal, fut tué par un de ses kawas; son corps fut traîné devant sa maison, ainsi que celui de son chien; on les arrosa d’esprit de vin, on y répandit du tabac trouvé dans sa propre chambre, puis on mit le feu. Leurs restes carbonisés furent ensuite jetés dans le fleuve.
Le premier secrétaire du département des finances, Boutrous Polous, réussit à se tirer d’affaire. Barricadé dans une maison isolée, entouré des siens, il se défendit avec succès contre l’ennemi et tua plusieurs rebelles. Sommé de se rendre, il déclara qu’il ne capitulerait que si le Mahdi lui faisait grâce et lui donnait l’assurance de n’être pas séparé de sa famille. Comme on ne pouvait rien contre lui et qu’on ne voulait pas l’assiéger avec des canons, le calife Chérif acquiesça à sa demande; par exception, on tint parole et il fut ainsi sauvé.
Les postes détachés des Sheikhiehs qui se trouvaient sur l’île de Touti, se rendirent. On les conduisit à Omm Derman où on les mit en lieu sûr.
On remplirait des volumes à raconter tous les meurtres, toutes les actions horribles qui furent commis dans la ville alors sans défense; au surplus tous ces faits sont suffisamment connus.
Les survivants eurent aussi fort à souffrir. Quand toutes les maisons furent occupées, on commença à s’enquérir des trésors cachés. Quiconque était soupçonné de posséder quelque chose—et personne naturellement n’était excepté—était martyrisé jusqu’à ce qu’il eût avoué; si, réellement, il ne possédait rien, il finissait par succomber aux mauvais traitements de ses bourreaux ou parfois, à tellement les fatiguer qu’ils finissaient par ajouter foi à sa parole.
Le fouet était donné jusqu’à ce que la chair tombât en lambeaux. Des malheureux se virent attachés par les pouces et suspendus à des poutres qu’on élevait dans ce but; on les laissait se balancer dans le vide jusqu’à ce que la douleur les rendit fous. A d’autres, on plaçait de petits bambous flexibles près des tempes, de façon à ce que, reliés de force aux deux bouts, ils serraient la tête comme dans un étau. Alors, on frappait avec une canne sur ces bois, ce qui, par suite des vibrations, occasionnait de telles douleurs que les victimes poussaient des cris déchirants.
Les vieilles femmes mêmes ne furent pas exemptes de ces tortures et en subirent d’autres plus horribles qu’on leur infligeait pour leur soutirer des aveux.
Quant aux jeunes femmes, aux jeunes filles, elles furent une proie bienvenue et eurent à souffrir de leur beauté. On en fit d’abord un choix pour le Mahdi et pour les califes, puis le partage des autres commença le jour même de la chute de la ville et dura pendant des semaines.
Le lendemain, mardi, l’amnistie générale fut proclamée; les Sheikhiehs seuls furent hors la loi et partout où on les trouvait, ils furent mis à mort. C’est ainsi que Haggi Mohammed Abou Gerger fit décapiter devant sa tente, les deux fils aînés de Salih qui avaient pu se cacher pendant trois jours seulement chez des amis. Les Egyptiens à peau blanche durent également user de précaution et éviter de rencontrer les fanatiques, pendant les premiers jours tout au moins. C’est alors que circulait à Omm Derman le jeu de mots suivant:
«Quelle est la denrée qui, actuellement au marché, atteint le plus bas prix—La peau blanche, le Sheikhieh et le chien (animal impur qu’on doit tuer partout où il se montre).»
Le butin, cela va de soi, alla grossir le Bet el Mal. Les maisons furent réparties entre les émirs. Ce même mardi, le Mahdi et le calife Abdullahi traversèrent le fleuve, à bord de l’Ismaïlia; ils entrèrent à Khartoum, enchantés de leur triomphe et s’installèrent dans les maisons qu’ils avaient choisies. Ils dirent que cette ville avait mérité la juste punition divine, parce que malgré des exhortations répétées, les habitants impies avaient douté du Mahdi, l’envoyé de Dieu, et ne s’étaient pas rendus volontairement.
Après les joies de la victoire, le Mahdi se rappela l’armée anglaise qui avançait. Il ordonna à Abd er Rahman woled Negoumi de se rendre à Metemmeh, à marche forcée et de chasser les infidèles de cette position.
Le mercredi, à dix heures du matin environ, des salves d’artillerie et d’infanterie se firent entendre. Le bruit venait de la pointe nord de l’île Touti. Les deux vaisseaux envoyés par Gordon, le «Talahawia» et le «Borden» arrivaient, chargés de soldats sous les ordres du général Wilson, au secours de Khartoum et de son gouverneur. Le sandjak Hachim el Mous et Abd el Hamid Mohammed, les Sheikhiehs envoyés par Gordon, étaient avec eux. Tous avaient appris les tristes événements. Quoique Wilson ne doutât pas de la véracité de cette nouvelle, il en voulait une preuve de visu et dirigea son vapeur jusqu’au fort d’Omm Derman. Sous le feu des Mahdistes, il se retira, après avoir vu de loin Khartoum. La prise de cette ville avait non seulement produit une profonde impression sur l’équipage anglais, mais aussi sur les indigènes qui servaient à bord des bateaux. Ces derniers, sachant que le Soudan était aux mains du Mahdi et que, d’après les racontars, les Anglais n’avaient d’autre but que de sauver Gordon, celui-ci étant mort et Khartoum tombée, il leur parut comme probable que les troupes anglaises rentreraient à Dongola et se saisiraient des chefs soudanais qui se trouvaient avec elles.
Ce fut en tout cas l’avis d’Abd el Hamid Mohammed et du Raïs (pilote en chef) du «Talahawia». Ils prirent aussitôt une décision. Vers le soir, en effet, le pilote fit échouer le vapeur sur un des rocs qu’on rencontre fréquemment dans cette partie du fleuve. Il était inutile de songer à le remettre à flot, l’ouverture étant trop grande; on dut se hâter de transborder ce que le chargement avait de plus de précieux, sur le «Borden». Abd el Hamid et le pilote profitèrent de la confusion et du désordre pour s’enfuir et, après avoir fait demander grâce au Mahdi par l’entremise de leurs amis, ils rentrèrent à Khartoum. Le Mahdi les reçut non seulement de la façon la plus amicale, mais encore les félicita publiquement de leur action qui causait de gros dommages à l’ennemi. Abd el Hamid, bien que revenant de la tribu des Sheikhiehs et parent de Salih woled el Mek, reçut du Mahdi une gioubbe qu’il avait portée lui-même et ses parentes, quoique déjà réparties comme butin entre les rebelles, furent mises en liberté.
Le «Borden» continua sa route avec le général Wilson; mais, malheureusement, il vint à son tour échouer sur un banc de sable; à cause de sa cargaison importante, il ne put être remis à flot. Wilson se trouvait dans une situation des plus critiques. Son équipage était trop peu nombreux pour songer à prendre la voie de terre et à attaquer l’ennemi qui se trouvait entre lui et Metemmeh, à Woled el Habechi, et dont le courage devait être singulièrement relevé depuis la nouvelle de la prise de Khartoum.
Derrière lui, il avait Abd er Rahman woled en Negoumi qui avançait. On se rappelle que Gordon avait envoyé à Metemmeh un troisième vapeur, le «Safia». Wilson envoya donc un canot, sous le commandement d’un officier, avec seulement l’équipage nécessaire, priant qu’on envoyât immédiatement à son secours le bateau en question; ordre facile à donner, mais plus difficile à exécuter. Le «Safia» fut préparé aussitôt; mais les Mahdistes ayant eu complète connaissance des faits, construisirent aussitôt des retranchements à Woled el Habechi et par leurs feux empêchèrent le «Safia» de passer. Le capitaine et les hommes se défendirent, prêts à mourir, pour sauver leurs camarades. Un moment l’on crut tout perdu: un boulet avait tellement endommagé la chaudière du vapeur qu’à grand’peine ils purent seulement se soustraire aux coups terribles de l’ennemi. Le vaillant commandant du bateau ne douta pourtant pas de la réussite de son entreprise; toute la nuit, il travailla à réparer le vapeur, de telle sorte que le matin, il fut en état de recommencer le combat avec plus de succès.
Ahmed woled Fheid, qui dirigeait les troupes concentrées en ce point, tomba et avec lui plusieurs de ses chefs; les salves diminuèrent et bientôt le passage fut libre. Le «Safia» rencontra heureusement le «Borden» et put ramener à Metemmeh, Wilson et tous ceux qui l’accompagnaient.
Abd er Rahman ne parait pas avoir déployé beaucoup de zèle dans sa marche; il tira en longueur encore davantage quand il sut la mort de Fheid et la retraite des Mahdistes à Woled el Habechi; reconnaissant que les Anglais étaient invincibles sur le fleuve, il se tint à une distance très respectueuse de Metemmeh, attendant que les Anglais se retirassent à Dongola pour s’emparer du pays sans coup férir. Sans aucun doute, la peur seule le fit ainsi temporiser et permit aux troupes anglaises d’accomplir plus tard leur retraite sans combat. Il est vrai que cette intimidation des Mahdistes est due en grande partie aussi à la remarquable conduite du commandant du «Safia», Lord Beresford, et à la vaillance de l’équipage.
Quand l’avant-garde anglaise eut quitté ces lieux, le Mahdi eut alors l’assurance que cette fois il était bien le maître du Soudan.
Il ne put alors contenir sa joie. Il se rendit dans la djami et décrivit à tous ses auditeurs la fuite des ennemis; il finit par prétendre que le Prophète lui avait dit que les outres à eau ayant été percées par l’intervention divine, tous ceux qui avaient participé à cette expédition avaient succombé à la soif.
Cinq jours après la chute de Khartoum, je fus mis sur un âne et l’on me conduisit à la prison générale. Là, on me riva au pied, un troisième anneau horriblement lourd, qu’on nommait «Haggi Fatma» (la pèlerine Fatma); la traverse en fer qui reliait les anneaux pesait plus de neuf kilos; on ne plaçait ordinairement ces fers qu’aux prisonniers récalcitrants, qu’on voulait mater rapidement. A quoi devais-je cette nouvelle disgrâce du calife? Je finis par l’apprendre. Gordon Pacha avait, par circulaires, porté à la connaissance de ses officiers supérieurs que la force du Mahdi n’était pas si considérable qu’on le croyait, que plusieurs de ses partisans armés étaient mécontents et que les munitions commençaient à faire défaut. C’était en somme le résumé de ma lettre. Or, par hasard, Ahmed woled Soliman avait découvert une des circulaires qu’il remit au Mahdi et au calife. On m’assigna dans un coin de la zeriba une place spéciale et on m’interdit, sous peine de mort, de m’entretenir avec qui que ce fût. Chaque soir, dès le coucher du soleil, je fus attaché à une longue chaîne, accouplé à des esclaves accusés d’avoir tué leurs maîtres, ainsi qu’avec d’autres gentlemen! La chaîne, nous attachait les jambes et était fortement liée à un tronc d’arbre; dès le lever du soleil, je devais regagner mon coin.
J’aperçus de loin Lupton; sa place était à l’extrémité de la zeriba; comme il s’y trouvait depuis plus longtemps, étant en quelque sorte de la maison, il avait le droit de parler avec les autres; mais le Sejjir lui avait défendu de s’approcher de moi.
Le jour de mon entrée en ce lieu, Salih woled el Mek fut libéré; ses frères, ses fils, ses plus proches parents étaient tous morts; on lui pardonna. Ce qu’il y avait de plus épouvantable, était la nourriture; je m’étais plaint autrefois et non sans raison mais j’étais tombé de Charybde en Scylla.
L’ordinaire consistait en blé cru qu’on me servait le soir, ainsi qu’aux esclaves. La femme d’un de mes gardiens, originaire du Darfour, eut toutefois pitié de ma situation. A l’occasion, elle cuisait le blé. Elle n’osait pas pour le moment me donner autre chose, car son mari craignait le Sejjir, son maître et celui-ci à son tour redoutait la colère du calife. Je dormais sur le sol, ayant pour coussin une pierre dont la dureté m’occasionna des douleurs qui me firent fort souffrir.
Un jour, jour heureux entre tous, tandis qu’on nous conduisait au fleuve éloigné de cent cinquante mètres à peine, je trouvai en chemin un morceau du bât d’un âne; ravi de ma trouvaille, je ramassai le bois et l’utilisai en guise d’oreiller; dès lors je dormis comme un roi!
Peu à peu cependant, ma situation s’améliora. Le Sejjir ne m’était pas personnellement hostile; il me permit au bout d’un certain temps de m’entretenir quelques instants avec mes compagnons de captivité. Plus tard, il m’ôta le plus léger de mes fers, de telle façon qu’il ne me restait que l’épaisse Haggi Fatma et sa sœur, un couple qui me rendait quand même la vie bien amère.
Parfois aussi, je pouvais échanger quelques mots avec Lupton. Il s’impatientait facilement et me déclara qu’il ne supporterait plus longtemps la vie dans de telles conditions. Je lui recommandai la patience et m’efforçai, tout au moins extérieurement, de me donner en exemple. Un jour, sa femme, une noire nommée Zenouba, vint avec son enfant, une ravissante petite fille, lui rendre visite. Lupton les envoya me saluer.
La mère me regarda fixement un instant; puis elle me saisit la main et se prit à sangloter. Tout d’abord, je ne sus pourquoi; enfin, je me souvins l’avoir vue quelques années auparavant; elle me raconta qu’elle avait été élevée dans la maison du consul Rosset, à Khartoum et que, lors de ma première visite au Soudan, j’étais resté quelques semaines dans cette famille. Elle rappela à mon souvenir quantité de détails, déplorant le contraste entre ce temps-là et celui où nous étions. Je la consolai de mon mieux, lui faisant espérer que tout se terminerait bien. La petite Fatma, nous lui donnions le nom de Fanny, s’était assise sur mes genoux et m’appelait en me flattant Ammi (mon oncle); son petit cœur ne lui disait-il pas instinctivement que, de tous ceux qu’elle voyait, outre son père et sa mère, j’étais un ami intime? Je dus la prier de me quitter, par déférence pour le Sejjir.
L’entretien des nombreux soldats nègres, sous les ordres d’Abou Anga, augmentés considérablement encore par la garnison de Khartoum, causa de grandes difficultés; comme on n’avait rien à craindre actuellement du Gouvernement, Abou Anga reçut l’ordre de se rendre au sud du Kordofan, de châtier les habitants récalcitrants des montagnes de Nuba, d’y trouver de quoi entretenir ses troupes et d’envoyer à Omm Derman les esclaves qui seraient faits prisonniers. Le Mahdi avait transporté son camp du côté du nord et assigné à Abou Anga comme quartier, le rempart du Tabia Regheb Bey.
En quittant Omm Derman, Abou Anga laissa son frère Fadhlelmola pour le remplacer; mais il prit avec lui mes esclaves des deux sexes ainsi que tout mon avoir. Quoique mes domestiques n’eussent pas la permission de venir me voir, Atroun paraissait parfois, à la hâte, m’apportant un morceau de pain. J’avais au moins le sentiment de ne pas être seul, d’avoir quelqu’un à moi dans le voisinage. Le départ d’Abou Anga m’enleva même cette minime consolation.
J’appris, dans le cours de cette journée, par un de mes anciens soldats quelques nouvelles de mes gens laissés à Fascher. A mon arrivée à Rahat, j’avais annoncé au calife que je lui faisais don d’une paire de chevaux, réputés presque les meilleurs du Darfour; je n’avais pas pris les deux coursiers avec moi, ne voulant point les exposer pendant le voyage à la chaleur de l’été. Je le priai alors de laisser mes domestiques et les chevaux venir me rejoindre. Le calife ordonna bien, par son message, à Mohammed Khalid de m’envoyer tout ce que je possédais; mais, le jour de mon emprisonnement il enjoignit à Sejjid Mahmoud à El Obeïd d’arrêter tous mes gens à leur entrée dans la ville. Celui-ci obéit et envoya les deux chevaux au calife; ils venaient justement d’arriver. D’après les racontars du soldat, les chevaux plurent beaucoup au calife. Il en envoya un à son frère Yacoub et garda l’autre pour lui.
Les jours suivants, une certaine activité régna chez nos gardiens et le Sejjir me communiqua confidentiellement que le calife allait visiter les prisonniers. Il me conseilla de tenir un langage pondéré avec le calife, de ne point faire entendre de plaintes et de rester ce jour-là dans mon coin.
Vers midi, le calife parut, accompagné de ses frères et des moulazeimie; il fit une ronde dans la cour de la prison, pour contempler ce qu’il appelait les preuves de sa justice. Il me parut que le Sejjir avait bien instruit tous les prisonniers, car ils se tinrent tranquilles. Le calife fit enlever aux uns leurs fers et les mit en liberté; devant d’autres, il passait sans dire un mot. M’apercevant par hasard, il me demanda avec un sourire amical: «Abd el Kadir, ente tajjib?» (Abd el Kadir, te portes-tu bien?)
«Ana tajjib, Sidi,» répondis-je. (Je me porte bien, maître.)
Puis, il continua son chemin.
Younis woled ed Dikem, l’émir actuel de Dongola, un de ses proches parents, qui me connaissait depuis longtemps et paraissait avoir quelque sympathie pour moi, me serra la main, à la dérobée.
«Aie bon courage, murmura-t-il, tout ira bien.»
Et, en effet, depuis ce jour ma situation s’améliora. Zenouba reçut la permission de m’envoyer à manger de temps à autre et un grand sheikh des Haouara, étant soupçonné d’avoir quelque amitié pour les Turcs me fut adjoint pour que nous passions les journées ensemble.
Comme nous aimions tous deux les Mahdistes de la même façon, nous tuâmes le temps à les maltraiter et à critiquer leur organisation. Le sheikh Ahmed woled Taka était soigné par sa femme, avec laquelle il n’était plus au mieux; elle restait dans ce but à Omm Derman et nous apportait à manger. Elle pouvait certainement avoir de bonnes qualités, mais nouvelle Xantippe rendant à son mari chaque morceau plus amer par ses discours. Lorsqu’elle apportait le plat en bois avec la doura cuite sur la pierre brûlante et qu’elle déposait sur le sol un peu de lait ou de moulakh (sauces diverses), elle s’accroupissait à côté et prononçait invariablement ces mots: «Oui, pour faire à manger et pour travailler, les vieilles sont assez bonnes; est-on libre et peut-on satisfaire ses caprices, on les repousse et l’on recherche les jeunes!»
Le sheikh avait deux jeunes femmes, en effet, qui se tenaient près de ses troupeaux, tant qu’on ne les lui avait pas confisqués et qui fournissaient à la vieille un sujet pour se plaindre et pour adresser à son mari, tandis qu’il avalait en affamé son repas, des reproches réitérés qu’il écoutait avec résignation. Ces petites scènes de famille étaient pour moi un joyeux dérivatif, je servais d’intermédiaire parfois et assurais à la vieille que son mari la louait fort souvent; sur quoi, elle se tranquillisait et nous expliquait qu’elle faisait son possible pour adoucir notre situation. Elle était, en réalité, une mère nourricière pour moi et j’avais pour elle une sympathie, non désintéressée cependant; je cherchai aussi à prévenir son mari en sa faveur, car souvent il l’injuriait de la belle façon.
Il n’était cependant pas conséquent avec lui-même; si la faim le tourmentait et si la vieille arrivait avec le plat bien rempli, se sentant entraîné vers elle et vers les mets naturellement, il pensait: «C’est pourtant une bonne femme.» Mais s’il était rassasié et que son épouse ne fût pas près de terminer son inévitable sermon, il se fâchait et criait: «Va et laisse-moi mourir de faim, toi qui ne crains pas Dieu; la plupart des femmes, en vieillissant, deviennent encore plus folles, au lieu d’être sages; tu es possédée du démon; va-t-en, que je ne te revoie plus!»
Elle partait—mais revenait et, chaque jour, affamé il la saluait avec joie, mais une fois rassasié, il la chassait en la maudissant.
Ainsi s’écoulaient les jours. La petite vérole régnait à Omm Derman.
Des centaines de personnes, des familles entières succombèrent journellement; cette épidémie causa au Mahdi plus de pertes que ses batailles. Les Arabes nomades en souffrirent surtout. Nos gardiens furent aussi atteints et quelques-uns en moururent. Chose extraordinaire, nous autres prisonniers, restâmes tous indemnes!
Durant toute ma captivité, je ne vis jamais un de mes compagnons dans les fers souffrir de la petite vérole. Est-ce que ceux-ci nous faisaient assez souffrir pour que le Tout-Puissant, dans sa grâce, nous épargna une nouvelle épreuve?
Lupton, avec lequel je causai souvent, devenait de jour en jour plus nerveux, plus impatient; il me causait même de sérieuses inquiétudes surtout par ce que, dans son agitation, il s’élevait à haute voix contre notre traitement. Si je lui parlais énergiquement, il parvenait à rester calme, mais pendant quelques jours seulement. Il avait à peine trente ans, mais ses cheveux et sa barbe avaient blanchi pendant son emprisonnement. J’étais heureusement plus tranquille, prenant mon sort du bon côté; les paroles de Madibbo qui convenaient parfaitement à mon caractère, étaient tombées sur un bon terrain. Jeune, possédant une constitution saine, forte, je considérais mon sort comme une école d’expérience, dure il est vrai, mais enfin supportable. Je nourrissais pourtant l’espoir de rentrer un jour dans un monde plus civilisé, et, qui sait, ce jour n’était peut-être plus très éloigné!
Pour ne pas laisser les prisonniers inactifs, le Sejjir fit entreprendre l’érection d’un bâtiment carré, en pierres, devant servir de prison. Tous furent occupés au transport des pierres qu’on trouvait sur le rivage. Il nous exempta de ce travail, Lupton et moi. Parfois, nous aidions nos compagnons; mes fers et la longue chaîne rivée à mon cou m’empêchaient de marcher et de me livrer à tout travail corporel; c’est pourquoi, je remplis, pendant la construction, la place d’architecte conduisant les travaux qui avançaient, il est vrai, avec une sage lenteur. Les murailles en étaient massives et le côté mesurait environ dix mètres; au milieu du carré, on éleva une colonne sur laquelle reposaient les traverses; celles-ci et les soliveaux devant servir de couverture au bâtiment avaient été apportés de Khartoum.
A cette époque, une de mes anciennes connaissances, un nommé esh Sheikh, très en faveur auprès du Mahdi, vint vers nous. Il m’informa secrètement que le Mahdi et ses califes nous étaient favorables et nous rendraient sous peu la liberté.
«Si le calife te parle, ajouta-t-il, réponds-lui d’une façon aimable, tu n’as pas besoin de t’humilier, mais tu ne dois le contredire en rien; Dieu l’ordonne ainsi.»
Je fis part de cet heureux message à Lupton qui était justement dans un de ses moments critiques, en le prévenant pourtant de ne pas y ajouter une foi absolue.
Quelques jours après, on nous annonça la visite du calife; je préparai un beau discours; Lupton en fit de même; mais.... le calife nous adresserait-il la parole?
Le moment tant souhaité arriva. Le calife, au lieu d’aller vers les prisonniers, s’assit, cette fois-ci, sur son angareb à l’ombre de la maison en construction. Il nous ordonna de nous approcher de lui et de nous asseoir en formant un demi-cercle. Il s’entretint avec beaucoup d’entre nous, accorda la liberté à quelques-uns de ceux qu’il avait fait enfermer; à d’autres que le cadi avait arrêtés et qui se plaignaient de leur condamnation, il promit de s’occuper d’eux.
Il eut pour la plupart une parole amicale; mais quant à Lupton et moi, il ne parut pas nous apercevoir. Lupton me lançait des regards et remuait impatiemment la tête; je portai, à la dérobée, mon doigt à la bouche pour tâcher de l’inviter au silence.
«Puis-je m’en aller ou ai-je encore quelque chose à faire?» demanda le calife au Sejjir qui se tenait derrière son angareb; puis il feignit de s’éloigner.
«Maître, fais ce qu’il te semblera bon», répondit le Sejjir, tandis que le calife s’asseyait de nouveau. Il jeta, comme par hasard, son regard sur moi et me demanda, ainsi qu’il l’avait fait lors de sa première visite: «Abd el Kadir, te portes-tu bien?»
«Permets que je parle, lui dis-je, je t’expliquerai ma situation».
Il s’assit commodément et m’écouta:
«Maître, je suis étranger; je vins vers toi pour chercher protection, ce qui d’abord ne m’a pas manqué. Tous les hommes sont pécheurs et offensent Dieu; moi aussi. Mais quoique j’aie fait, je me repens, par Dieu et son Prophète. Tu me vois dans les fers, souffrant de la faim et de la soif, dénué de tout; je suis là couché sur la terre nue, attendant patiemment l’heure de ma délivrance. Maître, si tu trouves bon de me laisser dans cette situation, Dieu me donnera la force de supporter encore cette épreuve; mais si tu crois que cette situation est indigne de moi, je t’en prie, donne-moi la liberté.»
Mes paroles produisirent une bonne impression, mais il ne me répondit pas. Se tournant vers Lupton:
«Et toi, lui dit-il, Abdullahi?»
«Je n’ai rien à ajouter de plus qu’Abd el Kadir, pardonne-moi et rends-moi libre.»
«Bien, reprit alors le calife en s’adressant à moi. J’ai fait, depuis ton arrivée du Darfour, ce que j’ai pu pour toi. Mais ton cœur s’est détourné de nous; tu voulus même te joindre à Gordon, aux infidèles, et nous combattre une fois de plus. Parce que tu es étranger, je t’ai fait grâce, sinon tu ne serais plus de ce monde. Pourtant, si ton repentir est sincère, je consens à te pardonner ainsi qu’à Abdullahi. Sejjir, débarrasse-les de leurs fers».
Les gardiens eurent toutes les peines à ouvrir les lourds anneaux qui entouraient mes pieds. Nous retournâmes vers le calife qui nous attendait, toujours assis sur son angareb. Il fit apporter le Coran; on le plaça sur une des peaux qui servent pendant les prières et il exigea de nous le serment de fidélité. Nous posâmes la main sur le livre sacré et fimes serment, ainsi qu’il l’ordonnait. Comme il s’était levé, nous dûmes le suivre, joyeux de quitter ce lieu de souffrances.
Mon ami, le sheikh des Haouara, était libre lui aussi.
Le calife fut hissé, par ses domestiques, sur son âne, tandis que nous étions à peine en état de marcher à ses côtés: huit mois de fers avaient suffi; nous ne savions plus marcher!
Arrivés à sa demeure, il nous fit attendre dans sa rekouba, située dans l’une des cours extérieures. Il revint bientôt; et s’asseyant près de nous, il nous exhorta de nouveau, à rester fidèle à son parti. Puis il nous fit part d’une lettre qu’il avait reçue des commandants de l’armée anglaise d’après laquelle, tous les parents du Mahdi ayant été faits prisonniers, on lui proposait de les échanger contre des prisonniers chrétiens.
«Nous nous sommes décidés, ajouta-t-il, à répondre en ce sens que vous êtes maintenant mahométans, appartenant à notre parti, et que nous ne sommes nullement disposés à vous échanger contre d’autres—fût-ce même des parents du Mahdi.—Ils peuvent faire de leurs prisonniers ce que bon leur semblera, à moins que.... vous ne désiriez retourner auprès des chrétiens?...»
Lupton et moi, nous déclarâmes solennellement alors que, pour tous les trésors du monde, nous ne le quitterions pas volontairement, persuadés que nous étions, que seulement auprès de lui, le salut de notre âme pouvait s’accomplir pleinement. Ravi de nos.... mensonges, il promit de nous présenter au Mahdi, le jour même.
La rekouba étant située dans la cour extérieure, les gens en avaient la libre entrée; aussi, dès qu’on sut notre présence en cet endroit, nombre de nos amis vinrent nous féliciter. Même Dimitri Zigada, qui demeurait avec ses compatriotes, eut le courage de nous rendre visite. Mon ami esh Sheikh se présenta aussi; quand il apprit que nous devions être conduits auprès du Mahdi, il profita de cette occasion pour me renouveler ses précieux conseils.
Vers le soir, le calife nous pria de le suivre dans la cour intérieure où nous trouvâmes le Mahdi assis sur un angareb. Depuis que je ne l’avais revu, il avait pris un tel embonpoint que je le reconnus à peine. Nous nous prosternâmes et lui présentâmes nos respectueuses salutations. Il commença par nous assurer qu’il n’avait jamais voulu que notre bien, qu’il le voulait encore et que les fers exercent sur l’homme une influence heureuse et durable; il sous-entendait par là, la crainte d’encourir d’autres punitions. Il parla ensuite de ses parents arrêtés par les Anglais, et de l’échange proposé, mais refusé par lui.
«Je vous aime plus que mes frères, c’est pourquoi j’ai refusé,» dit-il en terminant son discours hypocrite.
Je l’assurai, lui aussi, de notre affection et de notre soumission, car, ajoutai-je «celui qui ne t’aime pas plus que lui-même, à celui-là la croyance n’est point encore ferme dans son cœur.»[3]
«Répéte, répéte, me dit-il!»
Et se tournant vers le calife:
«Ecoute!»
Je recommençai ma phrase, puis il me prit la main.
«Tu as dit la vérité, aime-moi plus que toi même!»
Il invita Lupton à joindre sa main aux nôtres et nous arracha la «Baïa» le serment de fidélité; que nous avions rompu par notre trahison et devions renouveler.
Le calife nous fit comprendre qu’il était temps de le quitter. Après avoir remercié le Mahdi pour tant de bontés, nous regagnâmes notre rekouba, y attendant des ordres ultérieurs.
Lupton eut la permission, de se rendre immédiatement auprès des siens et d’y rester; un moulazem l’accompagna jusqu’à la tente du Bet el Mal où se trouvait sa famille. Le calife, qui lui promit de pourvoir à son entretien, resta seul avec moi.
«Et toi, me demanda-t-il, en me fixant, où veux-tu aller? as-tu quelqu’un qui se chargerait de toi?»
«A part Dieu et toi, maître, je n’ai personne; fais de moi ce que tu croiras bon pour mon avenir.»
«J’attendais, je désirais cette réponse de ta bouche. Dès ce moment, je te considère comme membre de ma famille. Je veillerai à ce que tu ne manques de rien. Je m’occuperai moi-même de ton éducation, mais aux conditions suivantes: tu rompras toute relation avec tes amis d’autrefois et avec tes connaissances; je fais exception pour mes parents et mes domestiques.
«Pendant le jour, tu te tiendras à ma porte avec mes moulazeimie; la nuit, et seulement quand je serai couché, tu pourras te rendre à la maison que je vais t’assigner aussitôt. Quand je sortirai, tu m’accompagneras; si je suis monté, tu iras à pied à mes côtés, jusqu’à ce que je juge le moment venu de te donner une bête de selle. Ces conditions te conviennent-elles et les rempliras-tu?»
«Seigneur, répondis-je, je consens avec joie à ces conditions; tu trouveras en moi un partisan soumis et obéissant, et mon corps sera, je l’espère, assez vigoureux pour me permettre de remplir mes nouveaux devoirs.»
«Dieu te fortifiera et conduira toute chose pour ton bien, conclut le calife en se levant; aujourd’hui dors encore ici et que Dieu te protège jusqu’à ce que je te revoie demain.»
J’étais seul; tombé d’une captivité dans une autre! Je compris fort bien l’intention du calife. Il ne désirait pas mes services et n’en avait nul besoin. Il n’avait pas la moindre confiance en moi et il savait que je ne me soumettrai jamais vis-à-vis de lui à une réelle domesticité. Il voulait seulement me tenir continuellement sous sa surveillance personnelle. Il y avait aussi de l’orgueil et de la vanité à avoir comme domestique à ses côtés et à le montrer journellement à tous, l’ancien fonctionnaire du Gouvernement qui avait commandé sur sa propre tribu ainsi que sur la plus grande partie des tribus de l’ouest qui formaient maintenant le noyau de sa puissance. Il devait en être ainsi. Je me promis de ne lui donner aucun motif de mécontentement et aucune occasion de mettre à exécution les mauvaises intentions qu’il nourrissait contre moi au fond de son cœur.
Je connaissais mon maître. Il fallait se méfier davantage de son sourire et de ses paroles amicales que de sa mauvaise humeur.
«Abd el Kadir, m’avoua-t-il un jour lui-même, dans un accès de franchise, un homme qui veut commander doit toujours cacher ses intentions. Il ne doit jamais les laisser voir sur sa physionomie ou dans ses gestes, car ses ennemis ou ses inférieurs trouveraient trop facilement le moyen de les combattre.
Le lendemain matin il vint auprès de moi, puis fit appeler son frère Yacoub et lui ordonna de me désigner une place tout près de lui pour que je puisse construire ma hutte. Mais comme la plupart des places voisines étaient déjà occupées par les parents du calife, je reçus un petit terrain au sud de la maison de Yacoub, et à environ 600 mètres de celle du calife.
Il me fit présenter par son secrétaire, pour la signer, une lettre adressée au commandant de l’armée anglaise et dans laquelle, tous les Européens prisonniers déclaraient être mahométans et ne vouloir pas retourner dans leur patrie. Je signai tranquillement ce gros mensonge.
Abou Anga avait emmené avec lui tous mes domestiques, mes animaux et mes biens, et ne m’avait laissé qu’un vieux nubien infirme qui avait entendu parler de ma libération et était venu auprès de moi. J’en informai le calife qui me permit de l’utiliser à mon service et me demanda si je désirais qu’Abou Anga me rendit mes biens.
C’était sûrement là une question étrange: me rendre les biens qu’on m’avait enlevés illégalement: singulière notion du droit dans ce pays! Telle fut la question, telle fut la réponse. Je lui répondis que comme j’appartenais maintenant à sa maison, je pourrais faire mon chemin sans ces bagatelles et que je ne trouvais pas nécessaire d’écrire à ce sujet à ses généraux.
Que ferais-je d’ailleurs de chevaux que je ne pourrais pas monter puisque je devais commencer à apprendre à marcher pieds nus! J’aurais beaucoup aimé à avoir mes domestiques, mais je n’en avais pas besoin maintenant, et du reste, si j’avais souhaité qu’on me les rendit, j’aurais agi contre les intentions du calife.
C’est pourquoi il fut très satisfait de ma réponse et commença à s’entretenir avec moi au sujet d’Abou Anga. Tout à coup il s’interrompit:
«Tu es mahométan? Où donc as-tu laissé tes femmes?»
Question épineuse!
«Seigneur, dis-je, je n’en ai qu’une; elle est restée au Darfour et elle doit être maintenant retenue avec mes autres domestiques dans le Bet el Mal, à El Obeïd, par le Sejjid Mahmoud.»
«Ta femme est-elle de ta race?» demanda-t-il avec curiosité.
«Non, elle est du Darfour et ses parents sont tombés dans les combats avec le sultan Haroun. Je l’ai trouvée orpheline parmi mes gens, au milieu de beaucoup d’autres que j’ai mariées à mes domestiques et à mes soldats.»
«As-tu des enfants?» me demanda-t-il.
Sur ma réponse négative, il fit cette remarque: «Un homme sans postérité est un arbre sans fruits. Comme tu appartiens à ma maison, je te donnerai des femmes et tu pourras être le père d’une heureuse famille.»
Je le remerciai de son obligeance et le priai, avant de me faire de tels cadeaux, d’attendre au moins que j’eusse fini de construire mes huttes.
Comme indemnité pour mes biens pris par Abou Anga, il ordonna à Fadhlelmola de me remettre la succession du pauvre Olivier Pain qui me fut envoyée aussitôt. Elle se composait d’une vieille gioubbe, d’un manteau arabe déchiré et d’un Coran en français. Les autres biens, me fit dire Fadhlelmola, avaient été perdus durant les événements.
En même temps, le calife avait donné ordre de me rendre l’argent trouvé sur moi lors de mon arrestation et qui avait été déposé au Bet el Mal. Le montant atteignait 40 livres Sterling, quelques sequins d’or et plusieurs bracelets également en or que je m’étais procurés dans le temps comme curiosités et qu’Ahmed woled Soliman me rendit consciencieusement. J’étais ainsi au moins en état de faire face aux frais de construction de ma maison. Je passai encore les jours suivants auprès du calife. Mon vieux Sadallah, le nubien, le seul serviteur qui me resta de tout mon personnel, s’occupa de la construction qui comprenait pour le moment trois huttes et une clôture.
Moi-même, je me tenais sans cesse devant la porte du calife et cela depuis le matin de bonne heure, jusque fort tard dans la nuit. Dans ses courtes promenades à pied ou ses longues courses à cheval, je devais l’accompagner et marcher ou courir à côté de lui, les pieds nus. Comme naturellement les premiers jours, je m’étais blessé, il me fit faire de légères sandales arabes qui me protégèrent bien un peu contre les pierres, mais dont le cuir dur me blessa la peau. Il m’invita plus d’une fois à manger avec lui, mais habituellement il envoyait les restes de son repas, qui étaient dévorés par ses moulazeimie préférés. Ce n’était que la nuit, quand il était allé se reposer, que je pouvais me rendre dans ma maison et étendre mes membres fatigués sur l’angareb. Mais avant la première lueur du jour, je devais paraître à la première prière.
Le calife apprit que ma maison était achevée. Comme je rentrais tard chez moi, une nuit, mon vieux Sadallah m’annonça qu’on avait amené une esclave voilée par un masque épais, et qu’elle se trouvait dans ma hutte. J’ordonnai à Sadallah d’allumer la lanterne et de m’éclairer; je trouvai la pauvre femme accroupie dans un coin sombre, sur la natte de palmier.
Après de courtes salutations, je l’interrogeai sur son passé; elle me raconta d’une voix tremblante qui ne signifiait rien de bon, qu’elle était nubienne, qu’elle avait appartenu autrefois à une tribu arabe du sud du Kordofan, puis qu’elle avait été livrée comme butin au Bet el Mal, d’où elle avait été amenée aujourd’hui chez moi sur l’ordre d’Ahmed woled Soliman. Pendant son récit, elle avait, suivant l’usage, lorsque les esclaves parlent à leur maître, enlevé le voile blanc parfumé qui lui couvrait la tête et découvert son visage et une partie de sa taille.
Je fis signe à Sadallah d’éclairer de plus près notre hôtesse. J’eus besoin de toute ma volonté pour ne pas tomber à la renverse, effrayé sur l’angareb.
Dans sa vieille figure noire, graisseuse, et entourée de cheveux rares brillaient deux affreux petits yeux. Le nez était démesurément épaté; la bouche, entourée de lèvres extraordinairement épaisses, lorsqu’elle parlait rejoignait presque ses oreilles, en somme, une physionomie féminine très peu sympathique. La tête reposait sur un cou gros et court, qui était planté sur un corps difforme. Elle se nommait Mariam (Maria, un nom très répandu). J’ordonnai à Sadallah de conduire sa compatriote dans une autre hutte et de lui indiquer là une place pour dormir.
C’était le premier cadeau du calife. Il ne me donnait ni cheval, ni âne, ni argent, ce qui en tout cas aurait pu m’être utile, mais il me faisait cadeau d’une esclave parce qu’il savait que je ne pourrais, ni ne voudrais la garder, même si elle eût été une beauté, et que sa présence dans ma maison, outre les frais de son entretien, auxquels je ne pouvais faire face, serait pour moi une source de désagréments.
Le lendemain matin, après la prière, il me demanda si Ahmed woled Soliman avait exécuté son ordre et m’avait transmis son cadeau. Je répondis affirmativement et, sur sa demande, je lui fis une description sans déguisement aucun de la personne.
Il fut très irrité, en réalité, contre Ahmed woled Soliman, moins parce qu’il n’avait pas exécuté ponctuellement ses ordres que parce que, le calife supposait, qu’il intriguait contre lui. Ma sincérité, dans la description de son cadeau eut pour moi une suite désagréable. Le calife m’envoya en effet, la nuit suivante, une esclave jeune et moins laide, choisie par lui-même et que je remis également aux soins de Sadallah.
Comme le Mahdi et les califes n’avaient maintenant plus rien à craindre des ennemis extérieurs, ils commencèrent, eux et leurs parents à construire des maisons qui devaient se trouver en rapports avec leur situation présente. On voulait soustraire aux regards de ceux qui n’avaient rien obtenu en partage et dont la jalousie ne devait pas être excitée les nombreuses femmes et jeunes filles, dont on s’était emparé après la perte de Khartoum. Il convenait aussi de ne pas montrer à la foule que la plus grande et la plus précieuse partie du butin de Khartoum se trouvait dans les mains du Mahdi; c’eût été une dérogation ouverte aux enseignements du maître qui renonçait aux joies et aux biens de ce monde. Les prédications sur le peu des biens terrestres devaient arrêter le grand nombre dans leur idée de partage du butin. L’exemple devait suivre l’enseignement.
Au milieu de juin, le Mahdi tomba malade subitement et ne parut pas à la prière pendant quelques jours. Mais on n’attacha aucune importance à son état de santé pendant les premiers jours, car il avait reçu du Prophète, comme il l’avait souvent raconté à ses partisans, la joyeuse nouvelle qu’il ferait la conquête de la Mecque, de Médine et de Jérusalem et qu’il mourrait à Kufa, seulement après une vie longue et glorieuse.
La maladie était pourtant sérieuse, il souffrait du typhus. Dès le sixième jour, ceux qui l’approchèrent de près craignirent pour sa vie. Le calife qui avait le plus grand intérêt dans l’issue de la maladie ne s’éloigna ni jour ni nuit de son lit et resta invisible pour nous. Le soir du sixième jour, l’ordre fut donné à la foule rassemblée autour de la maison du Mahdi et dans la djami de faire des prières pour la guérison du maître et seigneur qui se trouvait en danger, ce qui avait été tenu caché jusqu’alors.
Le matin du septième jour, la maladie avait fait de tels progrès qu’on ne douta plus de la fin du Mahdi. Il avait été soigné jusque-là par ses femmes et par des médecins soudanais. Au dernier moment, on se décida à aller chercher Hasan Zeki, un Egyptien détesté, qui avait été médecin du lazaret militaire de Khartoum et qui par un heureux hasard avait échappé au massacre, après la chute de la ville. On lui donna ordre de sauver le malade. Le médecin déclara que la maladie était arrivée à un tel point qu’on ne devait pas pour le moment prescrire des médicaments, mais il espérait que la vigoureuse constitution du patient le sauverait encore avec l’aide de Dieu. Hasan Zeki savait bien que tout secours humain était inutile; il n’était surtout pas disposé à s’en mêler. Il craignit avant tout qu’en administrant un poison au malade que celui-ci, comme c’était à prévoir, ne trépassât et qu’ensuite, on ne l’accusât de l’avoir fait mourir et de se trouver exposé ainsi aux plus grands dangers.
Cependant la maladie avait atteint son plus haut degré. La couche du Mahdi était entourée de ses trois califes et de ses plus proches parents, Ahmed woled Soliman, Mohammed woled Bechir, un des plus hauts fonctionnaires du Bet el Mal, qui avait à s’occuper de la maison du Mahdi, Othman woled Ahmed, Saïd el Mekki, autrefois le sheikh religieux le plus en vue du Kordofan et de quelques autres fidèles notables. Ils avaient reçu la permission d’entrer dans la chambre du malade construite en briques rouges. Le Mahdi ne reprenait connaissance que de temps à autre; comme il sentait sa fin approcher, il dit d’une voix faible à ceux qui l’entouraient: «Le calife Abdullahi Califet es Siddik est désigné par le Prophète pour être mon successeur. Il est moi et je suis lui. Ainsi, de même que vous m’avez suivi et que vous avez exécuté mes ordres, de même agissez ainsi avec lui. Que Dieu ait pitié de moi.»
Il prononça à plusieurs reprises la profession de foi musulmane: «Lâ ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah,» puis il plaça ses mains sur sa poitrine, s’étendit et rendit l’âme.
A côté du cadavre encore chaud, on prêta au calife Abdullahi le serment de fidélité; Saïd el Mekki fut le premier qui saisit sa main, témoigna de sa soumission et fit serment de fidélité. Les deux califes, puis ensuite tous ceux qui étaient présents suivirent son exemple. Comme le secret n’était pas possible, on communiqua la mort du Mahdi à la foule impatiente. Mais on interdit en même temps, très sévèrement, les pleurs et les lamentations et on fit savoir que le calife du Mahdi, son successeur, exigerait plus tard de l’assemblée le serment de fidélité. La première femme du Mahdi, Sittouna Aïcha Omm el Mouminin (notre maîtresse Aïcha, mère des croyants) qui s’était tenue voilée dans un coin et avait appris la mort de son seigneur et maître, se leva et se rendit dans la maison du Mahdi, pour y porter la triste nouvelle aux femmes qui attendaient. Malgré la défense, sévèrement faite, à plusieurs reprises, on entendit dans bien des maisons les pleurs et les lamentations des femmes. Le bruit courut que le Mahdi el Monteser, dans son désir d’être réuni à Dieu, son seigneur, avait volontairement quitté cette terre de larmes et de douleurs. Pendant que quelques-uns de ceux qui étaient présents lavaient le cadavre du défunt et l’enveloppaient de draps mortuaires, les autres creusaient dans la chambre même la tombe qui fut prête après deux heures de travail.
Les trois califes, aidés par Ahmed woled Soliman et woled Bechir, déposèrent le mort dans le sépulcre; puis ils le recouvrirent avec des briques, remuèrent la terre par-dessus, y versèrent de l’eau et prièrent le fatha en tenant leurs mains levées.
On songea alors à calmer la foule inquiète. On nous appela d’abord, nous, les moulazeimie du nouveau maître appelé maintenant «Califa el Mahdi», on exigea de nous le serment de fidélité, puis on nous ordonna de dresser le siège de prédication du Mahdi à l’entrée de la djami et de préparer la foule à l’apparition du calife. Celui-ci quitta la tombe toute fraîche de son maître et gravit les degrés de la chaire comme prédicateur pour la première fois. Il était ému; des larmes roulaient sur ses joues et il commença à parler d’une voix tremblante.
«Amis du Mahdi, la volonté de Dieu ne peut être changée; le Mahdi nous a quittés, il est entré dans le ciel où ne règne que la joie éternelle. Nous aussi, nous le suivrons, mais jusque-là il faut obéir à ses enseignements. Nous devons nous soutenir les uns les autres, comme les pierres et les murs d’un édifice se soutiennent mutuellement. Le bonheur est instable; ne laissez pas échapper le bonheur d’appartenir aux amis du Mahdi et ne quittez jamais la voie qu’il nous a montrée. Amis du Mahdi, je suis le calife du Mahdi (c’est-à-dire son successeur) prêtez-moi donc serment de fidélité.»
Alors tous ceux qui purent l’entendre répétèrent la baïa qui fut prononcée à haute voix, avec peu de changements. Ceux qui avaient prêté serment reçurent l’ordre de s’éloigner et de faire place à d’autres. La cohue effroyable et passionnée dans laquelle on était en danger d’être écrasé dura jusqu’à la tombée de la nuit. L’émotion première du calife avait disparu. Il avait depuis longtemps cessé de pleurer; il se réjouissait maintenant à la vue de cette masse d’hommes se pressant autour de lui, se renouvelant toujours et impatiente de lui prêter le serment de fidélité. Son long discours l’avait enroué au point de ne plus lui permettre de se faire entendre. Il descendit de la chaire pour rafraîchir sa gorge desséchée; mais le sentiment d’être maintenant le maître de ces masses lui donna des forces et de la persévérance et, ce ne fut qu’à la nuit qu’il se laissa persuader de quitter la chaire. Alors, il fit encore convoquer tous les émirs appartenant à la bannière noire et leur fit prêter un serment de fidélité spécial.
Il leur recommanda, dans leur propre intérêt, de tenir ferme pour lui et pour Yacoub; étrangers dans la vallée du Nil, ils devaient être unis afin de pouvoir toujours résister avec succès à leurs envieux. Ils ne devaient jamais quitter le chemin indiqué par le Mahdi, déclarant qu’il n’y avait de salut pour eux que dans l’observation fidèle de ses enseignements.
Minuit était depuis longtemps passé; je n’avais pas encore été congédié et je m’étais assis fatigué et épuisé sur le sol, lorsque j’entendis les passants glorifier le Mahdi et jurer au restaurateur de la religion de suivre toujours fidèlement ses enseignements.
Qu’avait fait le Mahdi pour relever la religion délaissée? En quoi consistaient ses nouveaux enseignements?
Avant tout, il avait enseigné le renoncement et prêché la vanité des joies terrestres, afin de faire disparaître toutes les différences extérieures de rang et rendre ainsi égaux le pauvre et le riche; il choisit comme vêtement la gioubbe. Celle-ci dut être portée par tous ses partisans comme signe de leur obéissance. Elle offrait en outre l’avantage qu’il pouvait toujours reconnaître ses gens dans le tumulte des batailles.
Pour passer comme régénérateur de la religion, il fusionna les quatre masahib (sectes) des mahométans: les Malaki, les Chafii, les Hanafie et les Hanbelie, qui, semblables au point de vue général, différaient pourtant les unes des autres, dans quelques formalités du rite, comme pendant les ablutions religieuses, dans le maintien pendant la prière, dans les cérémonies du mariage, dans un dogme de foi particulier, etc. Il introduisit des innovations dans l’accomplissement des prières; après celle du matin et celle du soir, le rateb, composé par lui, devait être lu chaque jour, ainsi que des versets choisis du Coran et qui étaient réunis en formules de prière et en invocation; puis venait une exhortation qui durait plus de quarante minutes. Il abrégea les ablutions pieuses et abolit les festins de noce qu’on célébrait d’habitude au Soudan. Il fixa le mahr (dot) pour les jeunes filles à 10 écus et deux vêtements, pour les veuves à 5 écus et deux vêtements. Celui qui offrait ou donnait davantage était puni comme «désobéissant», de la privation des biens. Au lieu des anciens repas d’usage, lors des fêtes, on fit un simple repas de dattes et de lait. Par ces derniers règlements, il voulut faciliter aux pauvres le mariage qu’il cherchait avant tout à rendre général. Ainsi, il ordonna aux parents et aux tuteurs de marier toutes les jeunes filles et tous les jeunes gens aussitôt nubiles.
Il interdit la danse et le jeu, considérés comme «plaisirs terrestres».
Toute injure était punie de sept jours de prison et de quatre-vingts coups de fouet. Les boissons fermentées, comme le merisa, le vin de dattes, ainsi que l’usage du tabac, étaient sévèrement interdits; le délinquant était passible d’un nombre considérable de coups, sans parler de huit jours d’emprisonnement et de la confiscation totale de ses biens. Aux voleurs, on coupait la main droite, aux récidivistes, le pied gauche. Nombre d’hommes, surtout les Arabes nomades, laissant croître leurs cheveux, il fut décrété qu’on porterait la tête absolument rasée.
Sous peine de confiscation également, il n’était pas permis de pleurer les morts ou de faire, comme autrefois, des repas de funérailles.
Pour maintenir son pouvoir, pour empêcher une diminution de son armée, pour prévenir ses partisans contre toute influence étrangère et pour empêcher qu’on parlât de sa façon de vivre, qui n’était pas toujours d’accord avec ses doctrines, il entoura toute sa propriété d’un cordon et interdit très sévèrement le pèlerinage à la Mecque.
Quiconque exprimait le moindre doute sur sa mission divine, ou manquait quelque peu à ses ordres était puni de mort ou condamné à avoir la main droite et le pied gauche coupés, si deux témoins pouvaient prouver leur dénonciation. Dans les cas qui l’intéressaient directement il lui suffisait de déclarer que le Prophète lui était apparu et l’avait informé de la culpabilité de celui à qui il en voulait.
Mais, comme ses ordres étaient en opposition avec les lois musulmanes, il interdit non seulement les études théologiques et les conférences sur la loi, mais encore il fit brûler ou jeter dans le Nil tous les livres traitant de ces matières.
Telles sont en substance les réformes apportées dans les doctrines et les lois par le Mahdi el Monteser, qu’il prêchait à ses partisans et dont il exigea l’exécution avec une sévérité implacable.
Aux yeux du monde, il paraissait donner le meilleur exemple à ses fidèles, mais dans l’intérieur de sa maison il jouissait ainsi que le calife de la vie comme on sait en jouir au Soudan! Les plus proches parents des deux premiers de l’empire suivirent fidèlement leur exemple.