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Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2

CHAPITRE II. (continued 2)

Gustave Bettex translation

Le chameau certes est patient; mais c’était trop abuser de sa patience et de sa mansuétude! Epouvanté d’une attaque aussi intempestive, il cambra ses reins et se mit à ruer, de telle sorte que les assaillants eurent bien vite abandonné leur projet d’escalade. Le cavalier fut projeté sur le sol par les secousses; celui qui s’était suspendu à la queue de la bête se frottait les genoux que le sabot de l’animal avait caressé suffisamment pour lui causer quelque douleur.

Nous rîmes beaucoup de toute cette comédie. Ces gens cependant prirent leur temps et l’un après l’autre, à demi-rassurés, à demi-contents, firent tranquillement leur premier «exercice d’équitation».

J’avais à la maison plusieurs petits nègres, achetés à des marchands d’esclaves. Voyant que le Dr. Felkin n’en avait point, je le priai d’en accepter un capable de lui rendre quelque service, et lui remis un petit Fertit, du nom de Kapsoun. Il accepta avec plaisir ce bambin, à la mine éveillée, et promit de faire son éducation en Europe.

Quelle fut ma surprise, quand, deux ans et demi plus tard, je reçus à Fascher une lettre écrite en anglais par le petit Kapsoun. Comme il me remerciait de l’avoir fait conduire, par le Dr. Felkin, dans un pays où les hommes étaient si bons et si aimables! Il ajoutait qu’on pouvait le compter maintenant au nombre des membres heureux appartenant au christianisme. Il avait joint à sa lettre une photographie qui le représentait en un élégant costume.

Les quelques jours qui suivirent passèrent trop rapidement en la compagnie de mes hôtes. Le Révérend Wilson et le Dr. Felkin me quittèrent suivis de leur escorte. Tous les membres de celle-ci s’étaient déjà passablement habitués à monter à chameau. C’est ainsi qu’ils se rendirent à Khartoum par Taouescha.

Quelques jours après leur départ, je reçus de Messedaglia bey, le Gouverneur du Darfour, une communication confidentielle; il était, disait-il, résolu à en finir avec Haroun dont les attaques devenaient de plus en plus nombreuses.

Dans ce but, il me prescrivait de me préparer en secret à marcher, au jour fixé, par Manoashi et Koubba sur Niurnja, (ancienne résidence des sultans du Gebel Marrah); et d’attaquer la ville avec une division d’infanterie régulière.

En même temps, des troupes devaient s’avancer de Fascher, par Turra, et de Kolkol, par Abou, pour se réunir au jour fixé, à Niurnja.

Conformément à ces instructions, je quittai Dara avec 220 hommes d’infanterie régulière et 60 Basingers.

Je ne pris que six chevaux; de la cavalerie nous eût couté, en effet, trop de difficultés dans les montagnes, les chevaux qui n’étaient pas ferrés ne pouvant opérer qu’en plaine.

C’était en février; il faisait un froid assez sensible. A Manoaschi, je visitai le monument d’une extrême simplicité du dernier roi de la dynastie des For, enterré dans la Djami. Le jour suivant, nous campâmes devant Koubba, à l’entrée du défilé conduisant au Gebel Marrah.

Nous étions dans le voisinage de l’ennemi; je renforçai les postes, mais la nuit se passa sans incident. De bonne heure, le lendemain, nous dépassâmes lentement le défilé; un détachement marchait sur le versant de la montagne pour protéger les flancs de la colonne.

La traversée du défilé dura une heure et demie; enfin nous atteignîmes Hella Abd el Gelil, village où résidait l’un des chefs du Sultan Haroun; depuis la veille, il avait quitté le village.

Le froment que nous trouvâmes en arrivant fut distribué à mes hommes, et nous nous remîmes en marche. Le sentier pierreux, parfois très raide, fatiguait extrêmement mes soldats peu habitués aux ascensions.

Le pays était totalement abandonné; nulle part on ne voyait trace d’un être vivant. Aux abords du chemin, çà et là, sur les pentes ou sur les petits plateaux, des huttes en paille, à soubassements de moellons. Dans quelques-unes de ces huttes nous trouvâmes des provisions de blé et des fruits de figuier sauvage (Djimesa, Ficus Sycomorus).

Après une courte marche, nous fîmes halte sur un petit plateau élevé et nous préparâmes à y passer la nuit. Pour ne pas trahir notre présence, nous nous abstînmes de faire du feu; nous eussions pu pourtant facilement nous procurer du bois en détruisant les huttes qui se trouvaient à notre portée. Il est vrai que, quoique chaudement vêtus, chacun se ressentit vivement du froid. Mais cet acte de prudence nous était commandé, car nous devions toujours nous attendre à une attaque nocturne.

Toute la journée suivante fut consacrée à la marche. Nous établîmes nos quartiers de nuit sur une plaine pierreuse.

Un de mes officiers me fit remarquer qu’on nommait cette place «Dem-el-Fakd», le camp de la perte parce que Zobeïr Pacha, alors qu’il poursuivait le sultan Hassab Allah, y perdit nombre de ses hommes par suite du froid extraordinaire qui régnait à cette époque.

Le lendemain matin, quelques hommes se déclarèrent malades, bien que j’eusse permis de faire un peu de feu. Je les fis transporter sur des ânes et sur des mulets qui accompagnaient l’expédition.

Vers midi, arrivés sur l’un des plus hauts points de la chaîne des montagnes de Marrah, nous aperçûmes, au loin, notre but: Niurnja.

Du pied de la montagne, un vallon aux sinueux replis se déroule dans la direction de la ville; plus loin, il forme une sorte d’entonnoir à fond plat, couvert de figuiers sauvages, dans lequel est située la vieille résidence des anciens maîtres du pays.

J’aperçus avec ma lunette d’approche des gens qui sortaient des maisons tenant leurs chevaux par la bride.

Il nous fallait presque quatre heures pour descendre de la montagne, grâce aux tortueux lacets que forme le chemin. Vers le soir, nous étions à Niurnja.

Nous avançâmes avec prudence, et reconnûmes bientôt que la ville était completement abandonnée.

Nous y entrâmes sans tirer un coup de fusil.

Je fis occuper par mes gens la Djami d’Haroun; cette mosquée occupe un point élevé, elle est isolée de toutes parts et entourée d’un rempart de pierre haut d’un mètre et demi et d’environ 100m2; tout cela en faisait un point admirable pour repousser une attaque.

Vers le soir un montagnard qui s’était glissé dans nos postes fut fait prisonnier. On me l’amena, mais comme il ne comprenait pas l’arabe, je lui fis demander par un interprète où s’était retiré Haroun. Je le rassurai sur son sort, lui promettant la liberté dès le lendemain matin. Il me dit alors qu’Haroun avait quitté Niurnja, le matin même, avec toute sa suite et s’était dirigé du côté de l’ouest, vers Abou Haraz.

Avant son départ, il avait fait cacher dans la montagne, à environ trois kilomètres de distance, les jeunes esclaves qui n’auraient pu supporter la marche, ainsi que les chevaux.

Comme je devais attendre les troupes de Fascher et de Kabkabia, qui auraient dû nous rejoindre ce jour-là et que, d’un autre côté, je ne pouvais songer à poursuivre Haroun, je promis à l’homme une bonne récompense s’il me conduisait à la «cachette» en question.

Au lever du soleil, je quittai le campement avec 100 hommes d’infanterie régulière et deux chevaux. Le guide marchait en tête, surveillé par deux soldats. Nous étions en marche depuis une demi-heure à peine quand tout à coup, j’entendis quelques coups de feu qui, isolés d’abord, ne tardèrent pas à se transformer en une véritable fusillade.

Les coups venaient du côté du campement. J’en conclus qu’Haroun avait rebroussé chemin pendant la nuit et surpris mes hommes.

Nous fîmes volte-face; au pas de course, nous atteignîmes la lisière de la vallée, et, comme j’étais à cheval et que je pouvais voir beaucoup plus loin que mes hommes, j’aperçus, à mon entière stupéfaction, des soldats combattant d’autres soldats.

J’ordonnai à mon trompette, que pendant cette marche rétrograde inattendue, j’avais pris en croupe afin qu’il ne fut pas trop essoufflé de jouer la sonnerie de «Colonel» et de «Cessez le feu». Mais la fusillade continua; ce ne fut qu’à la répétition de la sonnerie que le feu cessa. J’étais arrivé moi aussi en plein dans la mêlée et je reçus, sans en être blessé, une balle qui traversa le manteau gris, que je portais par dessus l’uniforme pour me protéger contre le froid. Une autre balle avait égratigné la jambe droite de derrière de mon cheval.

Je fis réunir autour de moi tous les officiers et l’incident me fut alors expliqué de la manière suivante.

Les troupes de Fascher, sous les ordres de Gasmi effendi, auquel était adjoint un indigène Mohammed bey Khalil, avaient appris la veille que le sultan Haroun se trouvait à Niurnja. Elles avaient marché toute la nuit et s’étaient avancées, protégées par les maisons. Les troupes que j’avais laissées, se chauffaient tranquillement autour d’un feu, n’ayant pas jugé nécessaire de faire bonne garde. Quand les troupes de Fascher ouvrirent le feu sur elles, les prenant pour des soldats de Haroun, mes hommes de leur côté croyant à une attaque du sultan rebelle, se mirent eux aussi à tirer sur les agresseurs qui se trouvaient protégés par les huttes. Quoique Mansour effendi Hilmi, le même qui assistait au meurtre de Soliman Zobeïr, et que j’avais laissé auprès de mes hommes fit sonner aussitôt «l’alarme» et le «feu rapide,» les troupes de Fascher ne cessèrent pas de tirer, car, comme le disait Mohammed bey Khalil, «le sultan Haroun possédait aussi des soldats et des trompettes qui portaient le fez».

Ce ne fut qu’à mon arrivée et en entendant mes. sonneries qu’ils comprirent leur erreur et que des troupes obéissant au même chef s’entre-tuaient mutuellement. De mes gens, qui étaient protégés par des murs en pierre, trois furent tués et quatre blessés. Les troupes de Fascher enregistrèrent quatre morts et sept blessés.

Je fis panser les blessés et, sur le champ même, dressai procès-verbal de l’incident, pour l’expédier aussitôt aux autorités.

L’étalon blanc que j’avais acheté de Zogal bey et que j’avais laissé à la Djami avec mes gens, avait été traversé de part en part à la gorge, près de la poitrine. Je trouvai la pauvre bête étendue sur le sol, épuisée par la perte de sang. La balle n’ayant touché aucune partie essentielle, il se remit peu à peu. Je le fis entraver et lui introduisis, à l’aide d’une baguette de fusil, une bougie dans la blessure. Huit jours après, il était tout à fait rétabli.

Nous restâmes dix jours à Niurnja, sans nouvelle aucune. Les troupes qui, comme il avait été convenu, devaient avoir quitté Kolkol, n’étaient pas arrivées et la communication avec les hommes que nous avions laissés à Dara et à Fascher était coupée par les montagnards, qui ne laissaient passer aucune estafette isolée.

Dans l’intervalle, j’allai dans les montagnes visiter le territoire de Abd er Rahman Kousa, l’un des principaux chefs de Haroun. Ses villages étaient totalement abandonnés; les habitants s’étaient retirés dans la montagne, derrière de gros massifs pierreux d’où ils nous observaient. Toujours prévenus à temps de nos marches, ils avaient ainsi le temps de se sauver.

La vallée que nous parcourûmes était couverte de forêts. Sur les arbres, des vases ronds, en argile, avaient été déposés pour recevoir des essaims d’abeilles qui abondent dans ces parages. Sur l’avis prudent du Sherteia (sheikh) Tahir, un originaire du Gebel Marrah, nous évitâmes ces arbres et passâmes assez rapidement pour ne pas troubler cette multitude d’abeilles.

Nous campâmes à une demi-lieue environ plus loin, sur le revers d’une montagne. Au coucher du soleil, Sherteia Tahir se rendit aux ruches pour recueillir un peu de miel, accompagné de quelques hommes chargés de bois et de paille. Ils allumèrent un grand feu dont la fumée chassa les abeilles et ils revinrent bientôt chargés de miel.

Ils ramenèrent aussi, couché sur un brancard, un de nos Basingers mourant. Cet homme, au moment de notre passage près des ruches, était sans doute resté seul et en arrière; le visage et les mains enveloppés de linges, il avait tenté de prendre quelques rayons de miel. Furieuses, les abeilles l’avaient attaqué et atrocement maltraité. Le Basinger était probablement tombé de l’arbre et était resté évanoui jusqu’au moment où Sherteia Tahir l’avait trouvé. Son visage, criblé de piqûres d’abeilles excitées, n’était plus qu’une masse méconnaissable, de la grosseur d’une énorme courge. Jamais je n’avais vu un homme, vivant, et d’un aspect si effrayant. Quelques heures plus tard, le malheureux rendit l’âme, sans avoir repris connaissance.

Avant le lever du soleil, Tahir nous quitta. Il redoutait une attaque des abeilles, dont la vengeance n’était sans doute pas encore satisfaite. L’expérience lui conseillait de ne pas s’attarder en route.

De retour à Niurnja, je fis lever le camp et nous partîmes pour Mortal en passant par Dar Omongaui.

En route, nous traversâmes quelques villages et en surprîmes les habitants, qui n’avaient pas été informés de notre marche. La plupart d’entre eux se trouvaient avec le sultan Haroun; ceux qui restaient parvinrent à s’échapper. Nos soldats purent s’emparer d’une trentaine de femmes. Les pauvres diables avaient eu trop de misères à supporter pour qu’on leur refusât l’autorisation de disposer de leurs prisonnières.

Nous pûmes ensuite nous approcher d’un village sans être aperçus par les habitants; mais dès qu’ils nous virent, ceux-ci remplis d’effroi, se mirent en toute hâte à escalader les montagnes avoisinantes. J’étais à cheval en avant de mes hommes et ne pus apercevoir aucun homme parmi les fuyards. Je fis sonner la «halte», afin que ces pauvres femmes eussent le temps de se mettre en sûreté. Puis, je fis sonner «en avant» et comme j’avais remarqué qu’une femme avait abandonné sur un rocher deux petits enfants qui la gênaient dans sa fuite précipitée, je m’approchai de cet endroit et trouvai deux charmantes petites fillettes, toutes nues, le cou et les cuisses ornés de colliers de perles rouges. Elles semblaient jumelles; toutes deux étaient noires comme des corbeaux et pouvaient avoir de 16 à 18 mois. Elles se tenaient l’une contre l’autre en pleurant. Je descendis de cheval, pris entre mes bras les petites qui se débattaient et leur donnai quelques morceaux de sucre que j’avais fait prendre dans ma gibecière. Le sucre sans doute était de leur goût, car elles se mirent à sourire au milieu de leurs larmes.

Je les enveloppai chacune dans un foulard de couleurs variées et éclatantes—j’en portais toujours avec moi pour les distribuer en cadeaux—et les ayant replacées toutes consolées sur le rocher, je m’éloignai; je regardais longtemps en arrière, et vis à la fin de très loin une forme humaine descendre la montagne et accourir vers les fillettes. C’était sans doute la mère, qui retrouvait avec joie ses enfants!

Arrivé à Mortal, après une marche de trois jours, je laissai les troupes de Fascher regagner leur garnison, tandis que je me dirigeai moi-même vers Dara.

Toutefois avant de partir, je fis rassembler les prisonnières de mes hommes et leur rendis la liberté. Quant aux soldats, je leur fis expliquer par un interprète que les maris de ces femmes devant fatalement un jour ou l’autre faire leur soumission au Gouvernement, nous devions aide et protection à leurs femmes et à leurs enfants. Les captives me remercièrent et retournèrent bien vite à leur maison.

Le lendemain, à midi, comme nous prenions un instant de repos, mes soldats m’amenèrent quelques individus de la tribu des Beni Mansour. Ces gens m’informèrent que le sultan Haroun avait attaqué Dara, et que, repoussé, il s’était retiré sur Manoashi, éloigné d’une petite journée de marche de l’endroit où nous étions arrêtés et qu’il avait pillé le village.

Haroun avait également attaqué, pillé, puis brûlé le village de Tauera, qui appartenait au sheikh Meki el Mansour, et situé environ à six lieues. Il devait pour le moment occuper les alentours de ce village. Le sheikh lui-même, que je connaissais bien, n’avait échappé à la mort qu’à grand’peine.

J’ordonnai à ces gens de m’amener le sheikh Meki el Mansour et marchai sur Manoaschi.

Le soleil allait se coucher. Je fis sonner la halte et prescrivis aux hommes de se reposer, quand Meki se présenta à moi. Il était dans un fort piteux état et m’affirma qu’il ne lui restait pour tout bien que les habits qu’il avait sur le corps; et encore avaient-ils été déchirés en maint endroit par les épines et les ronces.

Je le priai de me raconter brièvement ce qui s’était passé.

Le sultan Haroun, me dit le sheikh, avait quitté Niurnja avec toutes ses forces, et était descendu dans la plaine, sur Abou Haraz, après une escarmouche avec la garnison de Kolkol. Celle-ci s’était retirée à Kabkabia, sans avoir éprouvé de pertes sérieuses. Je comprenais maintenant pourquoi nous l’avions attendue vainement à Niurnja. Le sultan s’était ensuite dirigé par la route de Dar Beni Halba et de Gebel Tadja directement sur Dara, où l’on ne fut informé de sa marche que quelques heures avant son arrivée.

Dans une attaque qu’il fit pendant la nuit, il fut, il est vrai, repoussé par la garnison de Dara; mais plusieurs des habitants de la ville furent tués, et parmi eux, Chater, un frère du vizir Ahmed Schetta. Beaucoup de femmes en outre furent faites prisonnières.

Le lendemain, Haroun marcha sur Manoashi qu’il détruisit presque entièrement. Les habitants eurent à peine le temps de prendre la fuite. De là, le sultan envoya un détachement sur le village de Tauera, qu’il livra aux flammes. Les femmes, arrêtées dans leur fuite, furent gardées comme prisonnières. Le sheikh Meki lui-même, qui me narrait ces évènements, fut blessé légèrement à la cuisse.

S’étant tenu caché dans les fourrés, il ne dut qu’à sa bonne étoile de s’en tirer vivant. Haroun devait se trouver à environ quatre milles au sud-ouest de notre position. Mais Ahmed Chadvin et Gebr Allah, qui n’avaient pas pu l’attaquer, avec leurs forces insignifiantes lors de son passage à Dar Beni Halba, le suivaient à distance avec leurs troupes, afin de pouvoir au moins faire parvenir à Dara et à Fascher des nouvelles des mouvements de l’ennemi.

Je leur envoyai aussitôt l’ordre de me rejoindre pendant la nuit même et invitai Meki à faire partir ses gens en éclaireurs, afin de savoir exactement l’endroit où campait Haroun.

Au lever du soleil, Ahmed Chadvin et Gebr Allah Agha arrivèrent avec 100 et quelques Basingers. Presque en même temps, on m’annonça que Haroun était déjà parti avec ses troupes et qu’il avait complètement abandonné son campement. Une femme de la tribu de Meki el Mansour, qui avait suivi les éclaireurs, nous raconta que le sultan Haroun, avant de partir, avait fait venir toutes les prisonnières.

«J’ai appris, leur dit-il, que Slatin, l’infidèle, avait accordé la liberté à toutes les femmes prises par ses soldats. Il ne convient donc pas que moi, le sultan fidèle, je vous conserve comme butin et vous emmène avec moi. Je vous rends donc la liberté et ne retiens que celles qui sont de ma famille et dont je suis par conséquent le chef.»

Ses gens, en effet, avaient fait prisonnières quelques Miram (princesses de la race royale des For), à Dara et une autre princesse de Tauero. Cette dernière était précisément la femme du sheikh Meki el Mansour. Le malheureux se livrait déjà à la joie que lui causait la nouvelle de la générosité de Haroun, quand on lui apprit que sa femme ne se trouvait pas au nombre des captives rendues à la liberté. Jugez de sa tristesse!

Pendant mon séjour au Gebel Marrah, le froid intense qui régnait alors avait fait périr quelques-uns de mes hommes. Ceux qui se nourrissaient de mérisa et de viande avaient facilement supporté la rigueur du temps; mais ceux qui se nourrissaient de lait avaient succombé.

Je fis reprendre la marche et terminai mon rapport. Je laissai en arrière tous ceux qui étaient faibles et malades, disposant encore de plus de 175 hommes d’infanterie régulière et de 140 Basingers.

Les chevaux, n’étant pas ferrés, s’étaient blessés aux sabots sur les chemins pierreux des montagnes; seul mon cheval blanc qui s’était remis de ses blessures était en état de marcher.

En quelques heures nous atteignîmes le camp abandonné par Haroun. Auparavant j’avais envoyé à Dara des messagers chargés d’annoncer que je restais à Manoashi; d’autres avaient l’ordre de presser les tribus arabes des Beni Halba et des Messeria qui se trouvaient dans le voisinage de venir me rejoindre le plus rapidement possible avec leurs chevaux.

Nous suivîmes la trace de l’ennemi qui devait avoir une avance d’au moins neuf à dix heures. Cette trace bien marquée conduisait d’abord vers le nord-ouest, puis droit au nord, dans la direction de Fascher. D’après les rapports que j’avais reçus, le sultan Haroun pouvait avoir à peu près 400 fusils, quelques centaines de gens armés seulement de lances et d’épées et environ 60 cavaliers; il ne pouvait guère, avec ces forces, attaquer Fascher, où l’on était sans doute déjà informé de sa présence dans la plaine. Quelles pouvaient donc être ses intentions?

Comme la nuit tombait, nous dûmes faire halte, les soldats étaient épuisés; dans l’obscurité, nous ne pouvions suivre avec certitude les traces indistinctes qui se ramifiaient en tous sens. Mais au lever du soleil nous reprîmes notre route; toute la journée nous marchâmes sans nous arrêter et sans camper; à peine accordai-je quelques instants de repos. Je marchai à pied, afin d’encourager les hommes.

Ils avaient fait des marches fatigantes dans le Gebel Marrah; ils avaient rudement souffert du froid et de la faim et auraient été naturellement enchantés de rentrer dans leur garnison, où j’aurais pu, ils le savaient bien, les remplacer par des troupes fraîches. Mais nous n’avions pas de temps à perdre et je le leur avais fait comprendre avant de nous mettre à la poursuite de Haroun: il ne leur restait qu’à se résigner.

Nous campâmes à environ deux milles du Gebel Haraz; nous étions à peine éloignés de Fascher de deux jours de marche. Comme nous n’avions pas eu le temps, avant notre départ, de nous approvisionner suffisamment et que nous n’avions rien trouvé dans les villages pillés par Haroun; comme, d’autre part, le chemin qu’il avait suivi, se trouvait en dehors de tous lieux habités, la faim commença à se faire cruellement sentir chez mes gens. Je leur ordonnai de se secourir mutuellement le plus possible et leur promis des vivres pour le lendemain, à moins d’une rencontre avec l’ennemi, rencontre qu’il fallait prévoir.

Comme nous atteignions le lendemain matin, un peu après le lever du soleil, les puits de Gebel Haraz, nous les trouvâmes abandonnés. Nous n’avions pas encore apaisé notre soif—l’eau nous ayant manqué également la veille,—que mes soldats amenèrent une femme qui était cachée dans le voisinage et qui voulait fuir, nous prenant pour des ennemis. Elle raconta que, la veille Haroun avait surpris et pillé le village d’Omer, sultan de Massabat, village situé à une petite lieue de là; un grand nombre d’habitants avaient péri dans l’affaire. Les survivants, femmes et enfants, se tenaient cachés dans les fourrés voisins presque impénétrables. Haroun s’était retiré à l’aube et ne devait pas se trouver bien loin. Cette nouvelle nous rendit très heureux car nous étions convaincus qu’une rencontre avec Haroun était imminente.

Nous nous remîmes aussitôt en route. La femme nous servit de guide et, laissant à droite le village pillé, nous trouvâmes, après une heure et demie environ de marche, les traces encore toutes fraîches de l’ennemi. Mes soldats étaient redevenus joyeux et marchaient gaiement; ils étaient ravis de la rencontre, car ils pensaient qu’après la victoire ils pourraient retourner auprès de leurs femmes et de leurs enfants et se reposer de tant de fatigues.

Nous suivions la direction de l’est. Il pouvait être 11 heures du matin; nous nous trouvions en vue de deux petites collines pierreuses, quand des gens de Ahmed Chadvin, qui marchaient sur notre flanc pour nous protéger, amenèrent un homme.

Celui-ci raconta qu’il avait été blessé et fait prisonnier dans le village d’Omer, qu’il venait de s’échapper et avait reconnu de loin mes hommes à leur fez rouge. Le sultan Haroun, ajouta-t-il, était posté en arrière des collines de pierre que nous apercevions tout près de nous, à Rahat en Nabak.

Nous fûmes bientôt à proximité des deux collines. Je me portai un peu en avant, afin de reconnaître la position de l’ennemi.

Haroun était en effet campé à 2500 mètres environ en arrière des collines, sur un terrain en pente et je pouvais voir distinctement au moyen de ma lunette, qu’on était en train de seller les chevaux et qu’il régnait dans le camp une grande agitation. Haroun avait donc connaissance de mon approche et se préparait à livrer bataille ou bien à continuer sa route. Je donnai rapidement mes ordres.

Je pris avec moi 130 hommes d’infanterie régulière. Woled el Abbas avec 45 réguliers et 40 Basingers se porta sur ma gauche, à une distance d’environ 1000 mètres et sur la même ligne, tandis que Ahmed Chadvin et Gebr Allah Agha avec le reste de mes hommes restaient provisoirement en réserve, sur ma droite, dissimulés par une hauteur. Je marchai à l’ennemi, qui se préparait au combat, tandis que Woled-el-Abbas contournait la colline qui se trouvait à ma gauche, conservant exactement la distance prescrite.

Arrivés à 1000 mètres environ de l’ennemi, nous entendîmes siffler les premières balles des Remington de Haroun. Mon cheval qui avait déjà été blessé devenait ombrageux et refusait d’avancer malgré les coups de cravache et d’éperon; je dus descendre et conduire à pied mes hommes au pas de course, sous le feu de l’ennemi, jusqu’à environ 600 mètres. Là, je fis faire halte et tirer la première salve; en même temps, Woled el Abbas recevait l’ordre d’avancer au pas gymnastique, de se porter sur la droite et d’engager un feu nourri contre le flanc droit de l’ennemi. L’ordre fut exécuté d’une manière si rapide et si précise que Haroun ne put résister à ce feu croisé, extrêmement violent, et se vit bientôt forcé de se retirer vers le sud. Alors Ahmed Chadvin et Gebr Allah tombèrent sur les flancs de l’ennemi qui battait en retraite avec beaucoup d’ordre; mais ce mouvement ne tarda pas à se changer en une véritable fuite. Le sultan Haroun, qui avait eu son cheval tué sous lui, ne dut son salut et celui de sa famille qu’à la rapidité de sa course; car mes soldats étaient trop épuisés pour les poursuivre sérieusement et nous n’avions malheureusement pas de cavalerie.

Au coucher du soleil nous campâmes de nouveau près des sources de Gebel Haraz, où le butin fut apporté. Nous avions pris environ 160 fusils, quatre gros tambours en cuivre, tous les drapeaux, au nombre de quatre, et deux chevaux. Les femmes prises par les soldats de Haroun dans les razzias antérieures, s’étaient toutes échappées. Nos pertes étaient relativement importantes; nous avions 14 morts et environ 20 blessés. Parmi les morts se trouvait un chef monté des Basingers d’Ahmed Chadvin, du nom de Babika, qui, en poursuivant le sultan Haroun, l’avait attaqué personnellement et avait été tué par ses gardes. Les pertes de Haroun étaient beaucoup plus sérieuses que les nôtres.

Comme je l’appris par quelques-uns des captifs délivrés, Haroun avait l’intention de se joindre à la tribu des Mima, dont il avait reçu un message l’informant qu’ils n’attendaient que son arrivée pour se soulever contre le Gouvernement.

Le sultan Haroun se retira avec ce qui lui restait de troupes dans le Gebel Marrah, tout près de là; moi je partis directement pour Dara. En route je rencontrai 400 cavaliers environ des Beni Halba et des Messeria qui, comme je le leur avais demandé, arrivaient à mon aide, mais malheureusement trop tard.

A Dara, tout était encore dans la plus grande confusion. Les riches marchands, effrayés par l’attaque nocturne et inquiets pour leurs biens et leur vie, s’étaient, avec leurs familles, réfugiés dans la forteresse, déjà toute remplie de gens, attendant dans la plus grande avidité l’issue du combat engagé contre Haroun. Dès qu’ils connurent le résultat, ils se déclarèrent prêts à obéir avec joie à mes ordres et quittèrent la citadelle pour réintégrer leurs demeures.

Le sultan Haroun s’était bien vite remis de sa défaite et, réunissant ses fidèles autour de lui, s’était rendu à Dar Gimmer, dépendance de la moudirieh de Kolkol. Là, il tomba à l’improviste sur les Arabes, enleva les chameaux et les troupeaux de bœufs et, quelques marchands étant tombés entre ses mains, il les tua et s’empara de leurs marchandises.

Le moudir de cette province, Nur bey Angerer, informé de ce qui se passait, marcha contre Haroun. Avec sa rapidité bien connue, il franchit en 26 heures à peine une distance évaluée à deux journées de marche.

Aux premières lueurs du matin, il surprit Haroun dans son camp. Le sultan voulut sauter sur son cheval; mais la sangle se rompit; c’était déjà un mauvais présage. Haroun se fit amener un second cheval, mais il avait à peine le pied à l’étrier qu’une balle l’atteignit en pleine poitrine. Il tomba mort sous sa monture. Ses gens surpris par l’irruption soudaine des troupes du moudir et plus encore par la perte de leur chef s’enfuirent en toute hâte, abandonnant tout le camp à Nur Angerer.

Celui-ci fit trancher la tête du sultan Haroun et l’envoya à Fascher en témoignage de sa victoire. Les partisans de Haroun qui avaient échappé, se réunirent dans la suite à Gebel Marrah et s’y choisirent pour nouveau maître le sultan Abdullahi Doud Benga, fils du sultan Abaker et cousin de Haroun. Un nouveau coup de main sur le Darfour paraissait dès lors peu probable, et la tranquillité semblait devoir désormais régner dans la contrée.

Dans l’intervalle, j’avais reçu de Messedaglia une lettre m’annonçant qu’il se rendait à Khartoum pour y recevoir sa femme et la conduire de là au Darfour.

J’appris plus tard qu’une fois arrivé à Khartoum, Messedaglia eut des démêlés avec le Gouvernement qui le força à donner sa démission. Ali bey Chérif, ancien moudir du Kordofan, lui succéda.

A cette même époque, c’est-à-dire à la fin de 1879 ou au commencement de 1880 je reçus de Gordon Pacha les lignes suivantes:

Abyssinie, Debra Tabor.

Mon cher Slatin!

Après avoir accompli ma mission auprès du roi Jean, je voulais reprendre le chemin par lequel j’étais venu. Mais près de la frontière de Gallabat je me heurtai, aux gens du Ras Adal qui me forcèrent à rebrousser chemin. On me conduit sous escorte à Kassala ou à Massaouah.

J’ai brûlé tous papiers compromettants.

Le roi Jean ne sera guère réjoui d’apprendre qu’il n’est plus maître dans sa maison.

Votre ami,

Gordon.

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