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Faust [première partie]

FAUST, (continued 3)

Philipp Albert Stapfer translation

MARGUERITE.

Mon frère, quel supplice affreux!

VALENTIN.

Va, va, ne pleure pas. C'est quand tu as forfait à ton honneur, que j'ai reçu le coup le plus terrible... Aujourd'hui, en mourant, je monte vers Dieu, comme un brave et honnête soldat.

(Il meurt.)

L'ÉGLISE. MESSE, ORGUE ET CHANT.

MARGUERITE parmi la foule, UN MAUVAIS ESPRIT derrière Marguerite.

LE MAUVAIS ESPRIT.

Qu'il était différent, Marguerite, l'état de ton âme, lorsque pleine encore d'innocence tu t'approchais de ce même autel, en balbutiant des prières, les yeux fixés sur ce petit livre usé, le cœur partagé entre les jeux de l'enfance et l'amour de Dieu! Marguerite, qu'est devenue ta paix? Dans ton cœur que de souillures! Pries-tu pour l'âme de ta mère, que tu as fait descendre au tombeau à travers une lente, lente agonie? Sur le seuil de ta porte, quel est ce sang? Qui l'a versé?... Et ne sens-tu pas s'agiter dans tes flancs une créature, qui va bientôt naître pour ton tourment et pour le sien? Avenir funeste!

MARGUERITE.

Malheureuse!... Ah! si je pouvais me soustraire aux pensées qui se succèdent en tumulte dans mon âme et s'élèvent contre moi!

CHŒUR.

Dies iræ, dies illa Solvet sæclum in favilla[18].

(L'orgue joue.)

LE MAUVAIS ESPRIT.

La colère de Dieu fond sur toi; la trompette sonne; les tombeaux s'ébranlent; et les cendres de ton corps, ranimées pour les flammes éternelles tressaillent de terreur!

MARGUERITE.

Que ne suis-je loin d'ici! Le son de cet orgue m'ôte la respiration, ces chants abattent mes forces et déchirent mon cœur.

CHŒUR.

Judex erbo cùm sedebit, Quidquid latet apparebit, Nil inultum remanebit[19].

MARGUERITE.

Je ne puis plus respirer; ces piliers me serrent, cette voûte m'écrase... De l'air!

LE MAUVAIS ESPRIT.

Cache-toi... Mais non, le crime et la honte ne peuvent se cacher. De l'air, dis-tu, de la lumière? Malheur à toi!

Illustration from Faust [première partie]

Marg... Malheureuse! Ah! si je pouvais me soustraire aux pensées qui se succèdent en tumulte dans mon âme et s'élèvent contre moi. Le mauvais Esprit... La colère de Dieu fond sur toi! la trompette sonne... Malheur à toi!

CHŒUR.

Judex erbo cùm sedebit, Quidquid latet apparebit, Nil inultum remanebit.

CHŒUR.

Quid sum miser tunc dicturus? Quem patronum rogaturus? Cùm vix justus sit securus[20].

LE MAUVAIS ESPRIT.

Les saints détournent de toi leur visage, les justes rougiraient de te tendre la main. Malheur!

CHŒUR.

Quid sum miser tunc dicturus[21]?

MARGUERITE.

Ma voisine, votre flacon!...

(Elle tombe évanouie.)

NUIT DE SABBAT. LES MONTAGNES DU HARZ: VALLÉE DE SCHIRKE[22] ET DÉSERT.

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

N'as-tu pas envie de t'aider d'un manche à balai? Je voudrais bien, quant à moi, trouver quelque part un bouc vigoureux. Nous sommes encore loin du terme de notre course.

FAUST.

Tant que mes jambes auront la force de me porter, je me contenterai de ce bâton noueux. Que sert-il d'abréger le chemin? Errer dans ce labyrinthe de vallées, gravir sur ces rochers, d'où se précipitent les eaux qui y sourdent éternellement; voilà les plaisirs d'une telle course. La sève du printemps circule déjà sous l'écorce blanche et crevassée des bouleaux, les sapins même ressentent les influences de cette saison: ne devrait-elle point pénétrer aussi dans nos membres engourdis?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pour moi, je n'en éprouve aucun effet; l'hiver est dans mon corps, j'ai soif de neige et de glace, il m'en faudrait partout sur mon sentier. Que la lune est triste! Qu'ils sont ternes et rougeâtres les rayons que son disque échancré nous lance, en montant dans le ciel! Comme ils frisent légèrement la croupe des montagnes! Mais elle éclaire si peu, qu'à chaque pas l'on se heurte contre un arbre ou contre un rocher. Permets que je m'adresse à quelque feu follet: j'en vois justement un, qui promène non loin d'ici sa voltigeante lumière. Holà, mon ami, à nous! Que te revient-il de flamber solitairement dans le vide? Aie la bonté d'éclairer nos pas, et de nous conduire là-haut.

(UN FEU FOLLET s'approche.)

LE FEU FOLLET.

J'espère que le respect que j'ai pour vous l'emportera sur mon naturel vagabond: mais c'est ordinairement en zigzag que notre course se dirige.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hé, voyez donc, il veut singer les hommes. Marche droit, au nom du Diable; ou d'un souffle j'éteins ta vie de flamme.

LE FEU FOLLET.

Je vois bien que vous êtes le maître de céans, et je me rendrai de bonne grâce à vos désirs. Mais, songez-y, la montagne est aujourd'hui ensorcelée, elle est tourmentée de vertiges; or, si un feu follet vous montre le chemin, il ne faut pas que vous y regardiez de trop près.

Illustration from Faust [première partie]

Meph:—Nous sommes encore loin du terme de notre course.

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, LE FEU FOLLET, chantant alternativement.

Dans la sphère des mensonges, Des chimères, des vains songes, Nous voici tous deux entrés. Sois-nous un fidèle guide. Effleurons le sol aride, Foulons les rocs déchirés. Que de sapins qui se pressent, Et dont tous les troncs paraissent Saisis d'un long tremblement, Fuir au loin rapidement! Que de sommets qui s'abaissent! Que de nuages mouvants! Que de pics battus des vents! Que de brouillards, qui se fondent, Qui renaissent et qui grondent! Sur un tapis de gazon Roule un torrent noir de fange Et blanc d'écume... Qu'entends-je? Un murmure? une chanson? Serait-ce la voix d'un Ange? Ou bien, seraient-ce les sons De la voix que nous aimons? L'écho de ce doux ramage, Comme le cri d'un autre âge, Va mourant de monts en monts. Ouhou! chouchou! bruits funèbres, Retentissent près de nous: Merles, geais, corbeaux, hiboux, Veillent-ils dans les ténèbres? Qui frappe ici nos regards? Ventres plats, longues échines. Scorpions, serpents lézards, Rampent-ils sous les épines? De toutes parts les racines, Comme un million de bras, S'allongent devant nos pas. Ici, cachant une fosse, Raboteuses, suant l'eau, Elles tendent un réseau Flexible, où le pied se fausse; Là, du tronc des arbres morts Elles s'élancent en gerbes, Ou bien confondent aux herbes Leurs longs filaments retors. Et ces taupes bigarrées, Sur la bruyère égarées, La mousse humide grattant, Broutant, trottant, voletant; Et ces mouches fugitives, Dont l'impétueux essaim Sème sur notre chemin Des étincelles si vives!... Dis-nous si nous resterons, Ou si nous avancerons? Ici tout pend, tout menace: Ces sapins déracinés Qui déchirent notre face, Et ces rochers calcinés, Ces eaux vertes, ces feux sombres, Et ces brouillards, et ces ombres!...

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tiens-toi ferme au pan de mon habit. Voici un sommet intermédiaire, d'où l'on découvre avec surprise la splendeur de Mammon au haut de la montagne.

FAUST.

Quelles étranges lueurs verse dans ces vallées l'horizon, éclairé d'un triste crépuscule! Elles pénètrent jusqu'aux profondeurs les plus reculées de l'abîme. Là, s'élève une vapeur; plus loin, voltige un lambeau de nuage; ici, brille une flamme ardente à travers le crêpe des brouillards, et tantôt elle serpente comme un étroit sentier, tantôt elle jaillit comme une source limpide. Ici, durant un long espace, elle jette mille feux divers, qui se partagent en ruisseaux rouges dans les vallons; là, pressée entre deux rocs, elle se réunit en une seule gerbe. Près de nous des millions d'étincelles tombent sur la terre, qui semble couverte d'une poussière d'or. Mais regarde, ces murs de rochers s'allument dans toute leur hauteur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le seigneur Mammon n'illumine-t-il pas son palais comme il faut, pour cette fête? Quel bonheur pour toi d'avoir vu cela!... Je pressens déjà l'approche de ses convives turbulens.

FAUST.

Quelle agitation dans l'air! L'ouragan se déclare, il frappe mes épaules à coups pressés.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Si tu ne te cramponnes à ces vieilles roches, il te précipitera au fond de l'abîme... Une brume vient de rendre la nuit plus obscure encore... Écoute, comme les arbres craquent dans les bois; les hiboux s'enfuient épouvantés. Entends-tu éclater les colonnes de ces palais toujours verts? Entends-tu le froissement plaintif des branches, le violent tremblement des troncs, l'ébranlement sourd des racines? Quel affreux désordre dans leur chute! Tous crient, en tombant les uns sur les autres; et au fond des antres éboulés s'engouffrent tourbillons sur tourbillons, avec un sifflement aigu. N'entends-tu pas des voix sur les hauteurs, de loin, de près, de partout? Oui, oui, tout le long de la montagne résonne un horrible chant magique.

SORCIÈRES EN CHŒUR.

Nous montons au Brocken désert[23]. Le chaume est jaune et le blé vert. Monseigneur Bélial[24], notre maître, Sur le froid sommet tient sa cour. On se presse tout à l'entour, On danse à l'ombre du grand hêtre. Plus d'une sorcière debout .........................

UNE VOIX.

Baubo gallop par derrière: La vieille est à califourchon Sur le râblé d'un vieux cochon. Reculez-vous, place à la mère!

CHŒUR.

Honneur sans doute à qui de droit! En avant, Baubo, marche droit. D'abord la mère et qui la porte, Puis à quelques pas son escorte.

UNE VOIX.

Holà! quel chemin prends-tu?

UNE VOIX.

Moi? Celui d'Ilsenstein, où je vois Un chat-huant d'humeur accorte, Qui se blottit dans les buissons, Et qui me fait des yeux!

UNE VOIX.

Chansons! Viens en enfer, petite... Pourquoi fuis-tu si vite?

UNE VOIX.

Il m'a mordue au flanc. Vois-tu couler mon sang?

SORCIÈRES, chœur.

Le mont est haut, longue est la traite. Quel bruit confus, quel tourbillon! Maint balai traîne, et maint fourchons; L'enfant se plaint, la mère p......

SORCIERS, premier demi-chœur.

Vrais escargots, nous marchons mal: Les femmes ont sur nous l'avance. Car, s'agit-il de tendre au mal, La femme a mille pas d'avance.

SORCIERS, deuxième demi-chœur.

Oui, oui, votre calcul est bon; Femme, il est vrai, le fait en mille. Mais en quoi l'homme est plus agile, C'est qu'il le fait, lui, d'un seul bond.

UNE VOIX d'en haut.

Venez, venez joindre vos frères, Quittez cet océan de pierres.

UNE VOIX d'en bas.

Las! nous ne demandons pas mieux Que de vous suivre jusqu'aux cieux. Nous caquetons sans fin ni cesse, Nous ne perdons pas un moment: Mais inutilement. Ah! maudite faiblesse!

LES DEUX CHŒURS.

Le vent se tait, l'étoile fuit, La lune se cache, il est nuit. Le chœur entier battant des ailes Frappe les airs d'un triste bruit, Et jette au loin mille étincelles.

UNE VOIX d'en bas.

Arrêtez! arrêtez!

UNE VOIX d'en haut.

Qui crie au fond du gouffre, En ces rocs écartés?

UNE VOIX d'en bas.

Oh! prenez-moi! Je souffre; Je monte depuis trois cents ans, Et ne puis atteindre le faîte. Quel bonheur pour moi, quelle fête, Si je rejoignais mes parents!

LES DEUX CHŒURS.

Tant pis pour vous! Le balai porte, Et le vieux bouc, et le cloporte. Qui ne peut monter en ce jour Est perdu, perdu sans retour.

UNE DEMI-SORCIÈRE en bas.

Voilà de si longues années Que je patauge dans mon coin! Comment sont-ils déjà si loin? J'y passe pourtant mes journées, J'y consacre tout mon temps, tout; Et ne suis pas encore au bout.

LE CHŒUR DES SORCIÈRES.

Pour les Sorcières ce flacon Renferme un excellent collyre; Une auge est le meilleur navire, La meilleure voile un torchon. Qui n'a pu voguer à cette heure Au grand jamais ne voguera.

LES DEUX CHŒURS.

Lorsqu'au sommet l'on touchera, Que chacun à son rang demeure. Tous à la fois d'un même vol, En tournoyant, rasez le sol, Et courbez au loin les bruyères Sous vos escadrons de Sorcières.

(Ils font halte.)

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cela se pousse et se presse, cela s'élance et frémit, cela siffle et grouille, cela marche et jacasse, cela reluit, étincelle, et pue, et flambe... Véritable élément de Sorcières... Allons, tiens-toi donc à moi, autrement nous allons être séparés... Où es-tu?

FAUST dans l'éloignement.

Ici!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Comment, déjà emporté? Il faut donc que j'use de mon droit de maître. Place à monsieur Volant! Place, aimable canaille, place! Ici, Docteur, prends-moi. À présent fendons la presse ensemble, c'est trop extravagant même pour moi. Un peu plus loin brille quelque chose qui a un éclat tout particulier, un instinct m'entraîne vers ce petit buisson. Viens, viens, nous nous y glisserons l'un et l'autre.

FAUST.

Esprit de contradiction!... Allons, va, je te suis. Voilà qui est fort bien: nous montons au Brocken dans la nuit du sabbat, pour nous reléguer seuls dans un coin.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Regarde, que de flammes bigarrées! C'est un club joyeux qui s'assemble. Avec ces petits êtres on n'est pas seul.

FAUST.

J'aimerais pourtant mieux être en haut. Déjà je vois le feu et les tourbillons de fumée: vers ce point roule la multitude; là, elle se presse autour de l'Esprit du mal. Plus d'une énigme doit s'y dénouer.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mais aussi plus d'une énigme s'y noue. Laisse le grand monde s'écouler en murmurant, nous nous arrêterons ici pour nous reposer. Depuis long-temps, il est reçu que dans le grand monde on bâtit de petits mondes. Voici de jeunes Sorcières nues comme la main, et de vieilles qui se voilent sagement. Soyez accueillantes, pour l'amour de moi: cela coûte peu et fait grand bien. J'entends un bruit d'instruments. Maudit charivari! on a besoin de s'y habituer. Viens, viens, suis-moi; cela ne peut se passer autrement, je marche auprès de toi, et je t'introduis: ce sont de nouveaux services que je te rends. Que dis-tu, l'ami? Ce n'est pas un étroit espace; regarde de ce côté, à peine en verras-tu le bout. Une centaine de feux sont allumés en cercle; on danse, on jase, on cuit, on boit, on fait l'amour. Dis-moi où l'on pourrait trouver meilleure compagnie?

FAUST.

Pour nous y introduire, vas-tu te montrer en magicien ou en Diable?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ma coutume est bien de conserver l'incognito; mais dans un jour de gala, on laisse volontiers voir ses cordons. Au lieu de l'ordre de la jarretière, le pied cornu est en grand honneur céans. Vois-tu là cet escargot, qui arrive en rampant? À force de tâter avec le bout de ses cornes, il a senti que c'était moi. Si je voulais, je ne me déguiserais pas. Viens toujours, nous allons passer d'un feu à l'autre: tu es l'amant, moi je fais ta demande. (À plusieurs personnages, qui sont assis autour d'un tas de charbons à demi-éteint.) Messieurs les vieillards, à quoi vous occupez-vous dans ce coin? J'aimerais à vous voir au milieu du monde, mangeant et faisant la vie avec les jeunes gens. On a tout le temps d'être seul chez soi.

UN GÉNÉRAL.

Aux nations qui se fie est un sot. On perd sa peine à travailler pour elles; Car près du peuple, ainsi qu'auprès des belles, C'est la jeunesse qui prévaut.

UN MINISTRE.

Ah! qu'aujourd'hui la misère est profonde! Moi je suis fort de l'avis des barbons; Oui, sans mentir, alors que nous régnions, C'était bien l'âge d'or du monde.

UN PARVENU.

Nous n'étions pas non plus des moins adroits, Et de nos mains nous poussions à la roue: Mais à présent que nous sommes les rois, À notre tour on nous bafoue.

UN AUTEUR.

Tout se corrompt. Qui peut lire en nos jours Un écrit juste, et d'un contenu sage? Jamais encore on n'a vu le jeune âge Aussi tranchant dans ses discours.

MÉPHISTOPHÉLÈS paraît tout-à-coup très-âgé.

Le monde, je le sens, touche à sa dernière heure; Pour la dernière fois j'ai suivi ce chemin, Mon corps devient débile... Oui, s'il faut que je meure, Le vieux monde est sur son déclin.

UNE SORCIÈRE-REVENDEUSE.

Messieurs ne passez pas si vite, ne laissez pas échapper l'occasion, regardez avec attention mes marchandises. Il y en a de toute sorte, et cependant rien qui n'ait son pareil sur la terre, rien qui n'ait causé un notable dommage aux hommes et au monde. Ici, il n'y a pas un poignard qui n'ait fait couler du sang; pas une coupe qui n'ait versé dans un corps sain le poison le plus subtil; pas une parure qui n'ait séduit une femme honnête; pas une épée qui n'ait rompu l'alliance de paix, ou frappé l'ennemi par derrière.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh, cousine, vous vous méprenez sur les temps. Ce qui est fait, est fait; on ne s'en inquiète plus. Fournissez-vous de nouveautés, il n'y a que les nouveautés qui attirent.

FAUST.

Pourvu que je ne m'oublie pas moi-même! C'est là une véritable foire!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Toute la colonne s'ébranle pour monter; tu crois pousser, et tu es poussé.

FAUST.

Qui aperçois-je de ce côté?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Regarde bien, c'est Lilith.

FAUST.

Qui?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La première femme d'Adam. Tiens-toi en garde contre ses beaux cheveux, merveilleuse parure qui la distingue; quand une fois elle en a touché un jeune homme, c'en est fait de sa liberté.

FAUST.

Près de ce siège en voici deux, l'une vieille et l'autre jeune, qui ont déjà beaucoup dansé.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Aujourd'hui cela ne se repose point. On passe à une nouvelle danse: viens, prenons-les.

FAUST dansant avec la jeune. J'eus un beau rêve un soir d'été: Sur un pommier dans les prairies Reluisaient deux pommes fleuries; Elles me plurent, j'y montai. LA BELLE. Pour ces pommettes si vermeilles Votre appétit date d'Éden. Il m'est doux de voir mon jardin En porter de toutes pareilles. MÉPHISTOPHÉLÈS avec la vieille. J'eus un mauvais rêve une nuit En un tronc mou, jaune et stérile .......................... .......................... LA VIEILLE. Je suis la très-humble servante Du chevalier au pied cornu. Qu'il........................ Si............. ne l'épouvante.

L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.

Maudites gens, qu'osez-vous faire? Ne vous a-t-on pas, depuis long-temps, montré comment il faut s'y prendre? Un Esprit ne se tient jamais droit sur ses pieds, et voilà que vous dansez ainsi que nous autres hommes!

LA BELLE dansant.

Qu'a-t-il à voir dans notre bal, celui-là?

FAUST dansant.

Eh! il est partout le même; ce que les autres font, il faut lui qu'il le juge. S'il n'a pu discourir sur un pas, le pas est comme non avenu. Ce qui le met surtout en colère, c'est de vous voir avancer: consentez à tourner en cercle, comme il tourne lui-même dans son vieux moulin, et il s'extasiera à tous coups; notamment, si vous ne manquez pas de le payer en profondes révérences.

L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.

Vous êtes encore là? C'est inouï. Disparaissez donc! Nous avons tout éclairci, mais la canaille des Diables est ingouvernable. Nous avons la sagesse en partage, nous travaillons de toutes nos forces; et néanmoins le creuset n'est pas encore nettoyé. Combien de temps n'y ai-je pas consacré, et jamais rien ne s'épure. C'est inouï!

LA BELLE.

Hé bien, cesse donc de nous ennuyer ici.

L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.

Esprits, je vous le dis en face, le despotisme d'esprit m'est intolérable; mon esprit ne peut l'exercer. (On continue de danser.) Aujourd'hui, je le vois, je ne gagnerai rien: cependant c'est toujours un nouveau voyage de fait, et je n'ai pas perdu l'espoir de mettre, à mon dernier, les Diables et les poètes en déroute.

Illustration from Faust [première partie]

Meph—Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien de le regarder... tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse? Faust—Assurément ce sont là les yeux d'un mort, qu'une main amie n'a point fermés; c'est là le sein que Marguerite m'a livré, c'est le corps charmant que j'ai possédé.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il va se plonger tout-à-l'heure dans une mare, c'est la façon dont il se soulage; et quand une sangsue s'est gorgée de son sang, il est alors guéri des Esprits et de l'esprit. (À Faust qui a quitté la danse.) Pourquoi lâches-tu la jolie fille qui t'excitait à la danse par des chants si agréables?

FAUST.

Ah! au milieu de ses chants, une souris rouge lui est sortie de la bouche.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voilà quelque chose de bien redoutable! On n'y regarde pas de si près: que la souris soit rouge ou grise, il n'importe. Qui va tenir compte de pareille bagatelle dans un moment comme celui-ci, à l'heure du berger?

FAUST.

Mais que vois-je?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hé?

FAUST.

Méphisto, ne vois-tu pas une jeune fille pâle et belle, qui se tient seule dans l'éloignement? Elle s'avance à pas lents; on dirait, à sa démarche, qu'elle a les fers aux pieds... Je jurerais que c'est ma bonne Marguerite elle-même.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien de le regarder. C'est une figure magique, inanimée, un fantôme. Il n'est pas bon de le rencontrer sur sa route; son regard fixe glace le sang de l'homme, et le convertit presque en pierre: tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse?

FAUST.

Assurément ce sont là les yeux d'un mort, qu'une main amie n'a point fermés; c'est là le sein que Marguerite m'a livré, c'est le corps charmant que j'ai possédé.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est de la magie, homme simple, fou que tu es: car chacun y croit reconnaître sa maîtresse.

FAUST.

Quels transports!... Quelles tortures!... Je ne puis m'arracher de ce spectacle... Mais quoi de plus étrange que le ruban rouge qui entoure ce beau cou, et qui n'est pas plus large que le dos d'un couteau!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est juste, je le vois comme toi. Elle peut même porter sa tête sous son bras, puisque Persée la lui a coupée. Bah! laisse cette chimère. Viens plutôt sur la colline en face: elle est aussi agréablement disposée que le Prater de Vienne; et je me trompe fort, ou j'y vois un théâtre dans toutes les règles. Qu'y a-t-il donc là?

UN SERVANT.

On commence à l'instant une nouvelle pièce, la dernière pièce de sept: on est ici dans l'usage d'en donner ce nombre, ni plus, ni moins. Un amateur l'a écrite, et ce sont des amateurs qui la jouent. Pardonnez, messieurs, si je disparais; c'est que je suis l'amateur qui lève le rideau.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Que je vous trouve sur le Blocksberg[25], à la bonne heure; au moins vous y êtes à votre place[26].

SONGE

D'UNE NUIT DE SABBAT, ou

LES NOCES D'OR D'OBERON ET TITANIA.

INTERMÈDE.

DIRECTEUR DE THÉATRE. De Mieding[27] enfants intrépides, Nous avons ce soir congé net. Vieille montagne et vals humides, Telle est la scène du ballet. HÉRAUT. Ce n'est qu'après cinquante années, Que les noces sont d'or. Grand mal! Mais les brouilles sont terminées[28], Puis l'or est un divin métal. OBERON. Êtes-vous Esprits de ma trempe? Sachez le montrer en ce jour. La reine et le roi vont d'Amour Rallumer la nocturne lampe. PUCK[29]. Puck entre, et se meut de travers, Et traîne son pied en spirales. Plus loin dansent, par intervalles, De légers couples dans les airs. ARIEL[30]. Ariel, en gonflant sa joue, Module un son aérien. À faux souvent le flûteur joue, Mais parfois il rencontre bien. OBERON. Qui veut la paix dans son ménage, N'a qu'à prendre exemple de nous: Pour le bonheur du mariage Il faut séparer les époux. TITANIA. Le mari sa femme importune? La femme boude son mari? Au fond du Nord conduisez l'une, Menez l'autre au fond du Midi.

ORCHESTRE, TUTTI.

(Fortissimo.)

Insectes lourds suçant les roses, Becs de mouche, nez de cirons, Grenouilles, crapauds et grillons: Voilà, messieurs, nos virtuoses. SOLO. Le basson nous vient par le bac: D'une outre enflée il a la mine. Entendez-vous le chnec-chnic-chnac Qui sort de sa large narine? ESPRIT qui vient de se former. Prends cet embryon dans ce coin, Mets-lui des ailes à la tête: Ce n'est rien, c'est moins qu'une bête; Mais c'est un poème au besoin[31]. UN PETIT COUPLE. Sur les fleurs, le long des rigoles, Tu cours et sautilles vraiment On ne saurait plus lestement; Mais aux cieux jamais tu ne voles[32]. VOYAGEUR CURIEUX. Dois-je bien en croire mes yeux? N'est-ce point une mascarade? Rencontrer dans ma promenade Oberon, le plus beau des Dieux! ORTHODOXE. Quoi! pas de griffes, pas de queue! C'est pourtant, à ce que je vois, Comme les Dieux des Grecs sans foi[33], Un Diable on le sent d'une lieue. ARTISTE DU NORD. Ce que je fis jusqu'à ce jour N'est qu'ébauches, traits de génie; Mais attendez, en Italie Je me prépare à faire un tour. PURISTE[34]. Ah! mon malheur ici m'amène. Quels désordres immodérés! Dans cette foule, sur la plaine, Il n'en est que deux de poudrés. JEUNE SORCIÈRE. La poudre, ainsi que la chemise, Sied aux femmes sur le retour. Sur un bouc je suis, nue, assise, Car mon corps ne craint pas le jour. MATRONES. Nous avons trop de savoir-vivre Pour rabattre ici vos grands airs. Votre jeunesse vous enivre, Mais attendons l'âge... et les vers. MAÎTRE DE CHAPELLE. Ne voilez point la beauté nue... Becs de mouche, nez de cirons. Grenouilles crapauds et grillons, En mesure, ou bien je vous tue. GIROUETTE tournée d'un côté. Réunion charmante à voir. Les femmes les plus agréables, Et les hommes les plus aimables! Tous jeunes gens riches d'espoir. GIROUETTE tournée de l'autre côté. Si la terre ne s'ouvre vite, Et ne les coule tous à fond, La tête me tourne, et d'un bond Dans l'enfer je me précipite. XÉNIES[35]. Vrais insectes nous sommes là, Tenant une maligne pince, Pour rendre honneur au puissant prince, À Satan, notre cher papa. HENNINGS[36]. Les entendez-vous, ces harpies, Naïvement médire en chœur? Puis elles sont assez hardies Pour se vanter de leur bon cœur! MUSAGÈTE[37]. Dans les danses de ces Sorcières, Je ne me déplais certes pas; Car je puis mieux guider leurs pas, Que les pas des Muses légères. CI-DEVANT GÉNIE DU TEMPS[38]. Ma foi! hurlons avec les loups. Porte-moi sur cette montagne; C'est un Parnasse d'Allemagne, On y trouve place pour tous. VOYAGEUR CURIEUX. Quel est ce grand qui court si vite, Et qui se rengorge en courant? Son nez partout il va fourrant. —C'est qu'il fait la chasse au jésuite[39]. GRUE. En eaux troubles je pêche aussi, Quand je n'en ai de plus sortables. C'est pourquoi vous voyez ici L'homme pieux parmi les Diables. MONDAIN. Oui, pour les pieux, croyez-moi, Tout est instrument, véhicule: Dans l'enfer, au nom de la foi, Se tient plus d'un conventicule. DANSEUR. Voici venir des chœurs nouveaux. Les tambours battent, le ciel tonne... Paix! le héron dans les roseaux Redit sa chanson monotone. DOGMATIQUE[40]. Sans en démordre, je maintien Qu'au doute la raison s'oppose; Car si le Diable n'était rien, Comment serait-il quelque chose? IDÉALISTE. L'imagination bientôt Va prendre sur moi trop d'empire; Et, si je suis tout, il faut dire Que je suis aujourd'hui bien sot. RÉALISTE. Je sonde l'Être et me démène À tel point que j'en perds le sens: Pour la première fois je sens Ma démarche errer incertaine. SUPERNATURALISTE. Oh! que j'ai de contentement À voir défiler ces phalanges! Car je peux rigoureusement Conclure des Diables aux Anges. SCEPTIQUE. Courant après maints feux follets, Chacun voit de l'or dans du sable. Puisque le doute sied au Diable[41], Ici je demeure et m'y plais. MAÎTRE DE CHAPELLE. Amateurs sans goût, pures bêtes, Becs de mouches, nez de cirons, Grenouilles, crapauds et grillons, Ah! quels virtuoses vous êtes LES SOUPLES[42]. Quant à nous, rien ne nous arrête: Sans-souci, voilà notre nom; Nous marchons sur les pieds, sinon Nous marchons très-bien sur la tête. LES EMPÉTRÉS. Nous fûmes de bons pique-assiettes; Mais ayant usé nos souliers À faire aux princes des courbettes, Maintenant nous allons nu-pieds. FEUX-FOLLETS. Nous sommes enfants de la boue Qui corrompt les dormantes eaux: Mais en vrais paons faisons la roue, Puisqu'ici l'on nous trouve beaux. ÉTOILE TOMBANTE. Du haut des cieux que ma lumière Tant de milliers d'ans éclaira; Je tombe, et gis dans la poussière. Sur mes pieds qui me remettra? LES MASSIFS. Place! place! les herbes ploient, Le sol cède, l'arbre se rompt. Les Esprits, tout Esprits qu'ils soient, Ont parfois des membres de plomb. PUCK. Hé! seigneurs éléphants, de grâce, Daignez marcher d'un pas moins lourd. Que le moins leste dans ce jour Soit Puck à la mobile face ARIEL. Si la nature, si l'esprit Vous a pourvus d'ailes divines, Suivez-moi tous sur ces collines, Où la rose à l'ombre fleurit.

ORCHESTRE.

(Pianissimo.)

Un brouillard s'élève et voltige, On entend gémir les roseaux... C'est le vent qui rase les eaux, Tout a fui comme un vain prestige.

JOUR NÉBULEUX.—UNE PLAINE.

MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST[43].

FAUST.

Dans la misère, dans le désespoir; entraînée long-temps sur une pente funeste, sur la pente de l'abîme et maintenant captive, jetée comme une criminelle au fond d'un cachot, où l'attendent d'effroyables supplices!... La céleste, l'infortunée créature!... Jusque-là... jusques à ce point!... Traître, méprisable Esprit, tu me l'as caché!... Reste donc, reste ici, roule avec colère, dans leur orbite, tes yeux de Démon! Reste et brave-moi par ton insupportable présence!... Captive, dans une irréparable misère; livrée aux mauvais Esprits et à la justice barbare des hommes!... Et pendant ce temps, tu me fais courir à de hideux divertissements, tu me caches sa détresse toujours croissante, et tu la laisses périr sans secours!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Elle n'est pas la première.

FAUST.

Chien, abominable monstre!... Rends-lui, Esprit infini, rends à ce vermisseau cette forme de chien, sous laquelle il s'est amusé tant de fois à rôder pendant la nuit, pour mordre les jambes du voyageur paisible, et se jeter sur ses épaules quand il l'avait renversé: rends-lui cette forme favorite que devant moi dans le sable il rampe sur son ventre, et que je le foule aux pieds, l'infame!—«Ce n'est pas la première!»—Horrible idée, idée incompréhensible à toute âme humaine! Que plus d'une créature ait été plongée dans l'abîme d'une telle misère; que la première, dans les agonies de sa mort, n'ait pas payé pour toutes les autres aux regards de l'éternelle pitié! La misère d'une seule a suffi pour glacer jusqu'à la moelle de mes os; et toi, tu souris tranquillement, en parlant du sort affreux de quelques milliers d'entre elles!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Nous sommes à peine à l'a. b. c. de notre esprit, que déjà, vous autres hommes, vous l'avez perdu. Pourquoi fais-tu société avec nous, si tu n'en peux supporter les conséquences? Tu veux voler, et tu crains le vertige!... D'ailleurs est-ce moi qui me suis jeté à ta tête, ou toi à la mienne?

FAUST.

Ne grince pas tes dents de tigre si près de moi, tu me fais horreur!... Esprit sublime, toi qui m'as jugé digne de te contempler, toi qui connais mon cœur et mon âme, pourquoi m'as-tu attelé au même joug que ce misérable, qui se nourrit de désastres, qui se complaît dans la destruction?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

As-tu fini?

FAUST.

Sauve-la ou malheur à toi, la plus effroyable malédiction sur toi, aux siècles des siècles!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je ne peux pas dénouer les chaînes de la vengeance, je ne peux pas ouvrir les verrous.—«Sauve-la»—Lequel donc de nous deux l'a précipitée dans l'abîme? Est-ce moi ou toi? (Faust lance autour de lui des regards furieux.) Vas-tu prendre en main le tonnerre? Heureusement qu'il ne vous fût point confié, chétifs mortels! Foudroyer l'innocent qui vous résisterait, ce serait un petit plaisir que vous vous donneriez quelquefois.

FAUST.

Conduis-moi dans sa prison, il faut qu'elle en sorte!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est t'exposer à un grand péril; as-tu déjà oublié le meurtre, dont ta main ensanglanta cette ville? Sur la demeure de la victime planent des Esprits vengeurs, qui épient le retour de l'assassin.

FAUST.

Et c'est de toi qu'il faut l'entendre? Ruine et mort de tout un monde sur toi, monstre!... Conduis-moi dans sa prison, te dis-je, et délivre-la!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh bien, je t'y conduirai; et, quant à ce que je peux faire pour sa délivrance, le voici... Ai-je, moi, tout pouvoir dans le ciel et sur la terre?... J'endormirai le geôlier, et je te mettrai en possession de la clef; il faudra ensuite la main d'un homme, pour ouvrir les portes: charge-t'en. Je serai là avec des chevaux enchantés, prêt à vous emmener tous les deux. C'est tout ce que je puis faire.

FAUST.

Partons donc!

Illustration from Faust [première partie]

Faust—que vois-je remuer autour de ce gibet? ... ils vont et viennent, ils se baissent et se relèvent. Meph—C'est une assemblée de Sorciers. Faust—Ils sèment et consacrent. Meph—En avant! En avant!

LA NUIT.—UNE RASE CAMPAGNE.

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, sur des chevaux noirs hennissant.

FAUST.

Que vois-je remuer autour de ce gibet?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J'ignore ce qu'ils veulent faire.

FAUST.

Ils vont et viennent, ils se baissent et se relèvent.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est une assemblée de Sorciers.

FAUST.

Ils sèment et consacrent.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

En avant! En avant!

UN CACHOT.

FAUST, un trousseau de clefs dans une main, une lampe dans l'autre, debout devant une petite porte en fer.

FAUST.

Il y a long-temps que je n'ai éprouvé une horreur si profonde; toutes les misères de l'humanité sont concentrées en moi seul. C'est ici qu'elle habite, derrière ce mur humide; et duel fût son crime? une douce illusion. Tu trembles de l'approcher, tu crains de la revoir!... Entrons, mon abattement ne fait que hâter sa mort.

(Il détache une des clefs. On entend chanter au-dedans du cachot.)

Ma mère, la catin, Qui m'a tuée!... Mon père, le coquin, Qui m'a mangée!... Ma jeune sœur, À la faveur De la nuit sombre, En un lieu frais Que je connais, À l'ombre, Jeta mes os, Dans des roseaux, Sous un saule, À l'eau. Là, je devins petit oiseau, Et vole, vole!

FAUST, ouvrant la porte.

Elle ne se doute pas que son amant l'écoute... J'entends le bruit des fers qui traînent à terre, et de la paille qui se froisse.

(Il entre.)

(MARGUERITE paraît, s'enveloppant dans sa couverture.)

MARGUERITE.

Dieu, Dieu, ils viennent!... Affreuse mort!

FAUST bas.

Silence, je viens te délivrer.

MARGUERITE se traînant jusqu'à lui.

Si tu es un homme, sois touché de mon infortune.

FAUST.

Tes cris vont réveiller les gardes.

(Il saisit les chaînes pour les détacher.)

MARGUERITE à genoux.

Bourreau, qui t'a donné cette puissance sur moi?... Tu viens déjà me chercher, dès minuit? Aie pitié de moi, et laisse-moi vivre encore. Demain, au point du jour, ne sera-ce pas assez tôt? (Elle se relève.) Je suis si jeune, si jeune... et déjà il faut mourir... J'étais belle aussi, et ce fût ma perte... Mon ami était alors près de moi; il est bien loin maintenant; ma guirlande est arrachée, ses fleurs sont dispersées... Ne me saisis pas avec tant de violence, épargne-moi; que t'ai-je fait?... Ne me laisse pas pleurer en vain... Je ne t'ai jamais vu de ma vie!

FAUST.

Comment résister à tant de douleurs?

MARGUERITE.

Je suis tout-à-fait en ta puissance; permets-moi une fois seulement d'allaiter encore mon enfant. Je l'ai serré contre mon cœur toute la nuit; ils me l'ont pris pour me faire du chagrin, et ils disent à présent que je l'ai tué... Jamais je ne reprendrai ma gaité: ils chantent des chansons sur moi... C'est bien méchant de leur part!... Un vieux conte finit comme cela: Que veulent-ils donc dire?

FAUST se jette à ses pieds.

Ton amant est à tes genoux, il vient briser tes horribles chaînes.

MARGUERITE faisant de même.

Oui, mettons-nous à genoux, pour implorer les saints... Vois-tu, sous ces degrés et sur le seuil de cette porte, les chaudières bouillantes de l'enfer? Vois-tu le Malin qui grince les dents de colère, et qui fait un épouvantable bruit?

FAUST à haute voix.

Marguerite! Marguerite!

MARGUERITE d'un air attentif.

C'était la voix de mon ami. (Elle s'élance brusquement, ses fers tombent.) Où est-il? Je l'ai entendu appeler, je suis libre, personne ne m'arrêtera; je veux me jeter à son cou, me reposer sur son cœur; il a appelé Marguerite, il était près de la porte; au milieu des hurlements et du fracas de l'enfer, à travers l'amère ironie du Démon, j'ai reconnu sa douce voix, sa voix si tendre!

FAUST.

C'est moi-même.

MARGUERITE.

C'est toi? Oh! dis-le encore une fois! (Elle le saisit.) C'est lui, c'est lui! Où est la douleur? Où est l'angoisse des fers et du cachot? C'est toi... tu viens me sauver... je suis sauvée!... Je revois la rue où je t'aperçus pour la première fois, elle est là; et voici le beau jardin où, Marthe et moi nous t'attendions.

FAUST s'efforçant de l'entraîner.

Viens avec moi, viens.

MARGUERITE.

Oh! reste, reste; j'aime tant à être où tu es!

(Elle l'embrasse.)

FAUST.

Hâte-toi; si tu tardes encore, nous le paierons bien cher!

MARGUERITE.

Comment, tu ne peux plus m'embrasser? Absent depuis si peu de temps, mon ami ne sait déjà plus m'embrasser?... Pourquoi ai-je donc le cœur si serré près de toi? Quand je me souviens qu'une seule de tes paroles, qu'un seul de tes regards m'ouvrait le ciel, et que tu m'embrassais jusqu'à m'étouffer... Embrasse-moi donc, ou je vais t'embrasser la première. (Elle se pend à son cou.) Oh! ciel! tes lèvres sont froides, elles sont muettes... Qu'as-tu fait de ton amour? Qui me l'a ravi?

(Elle se détourne de lui.)

FAUST.

Viens, suis-moi, douce amie; prends courage. Je t'aime avec transport, je t'aime avec fureur! Suis-moi, je ne te demande que cela.

MARGUERITE le regardant fixement.

Est-ce donc toi? Est-ce toi, bien sûr?

FAUST.

Oui, c'est moi. Viens, viens.

MARGUERITE.

Tu brises mes chaînes, et tu me reprends dans tes bras!... D'où vient que tu n'as pas horreur de moi?... Mais sais-tu bien, mon ami, qui tu délivres?

FAUST.

Viens, viens, te dis-je. Déjà la nuit est moins sombre.

MARGUERITE.

J'ai tué ma mère; mon enfant, je l'ai noyé. Ne te fût-il pas donné, à toi, comme à moi? Oui, à toi... C'est toi! j'ai peine à le croire. Donne-moi ta main... ce n'est pas un songe... ta main chérie!... Oh! mais elle est humide; essuie-la, je crois qu'il y a du sang... Ah! Dieu! qu'as-tu fait?... Rengaine ton épée, je t'en supplie!

FAUST.

Ce qui est fait est fait, laisse là le passé, tu me feras mourir.

MARGUERITE.

Non, il faut que tu vives, toi. Je vais te décrire les tombeaux que tu dois élever demain. Donne à ma mère la meilleure place, mets mon frère tout près d'elle, moi un peu de côté... pas trop loin pourtant, et mon enfant à ma droite. Du reste, personne ne doit reposer près de moi... Reposer à tes côtés, c'eût été pour moi un grand bonheur; mais il ne m'appartient plus; j'ai beau m'efforcer de me rapprocher de toi, il me semble toujours que tu me repousses violemment... Et cependant c'est bien toi; et tu me regardes avec tant de bonté, de tendresse!

FAUST.

Si tu sens que c'est moi, viens donc!

MARGUERITE.

Dehors?

FAUST.

À la liberté.

MARGUERITE.

Dehors, il y a mon tombeau; la mort me guette.—«Viens donc!»—J'irai d'ici dans la couche éternelle, et je ne ferai pas un pas de plus... Tu pars déjà? O Henri, si je pouvais t'accompagner!

FAUST.

Tu le peux, tu n'as qu'à le vouloir, la porte est ouverte.

MARGUERITE.

Pourquoi sortir, n'ayant rien à espérer? À quoi bon fuir, quand ils me guettent au passage?... Il est si triste d'être réduite à mendier, et encore avec une mauvaise conscience! Il est si triste d'errer en pays étranger... et d'ailleurs ils sauraient bien m'y retrouver.

FAUST.

Je reste auprès de toi.

MARGUERITE.

Vite, vite, sauve ton pauvre enfant. Pars; suis d'abord le grand chemin le long du ruisseau, remonte ensuite le sentier au fond du bois, sur la gauche, à l'endroit de la bonde, dans l'étang; prends-le vite par la main, il la tendra vers toi, il se débat encore... Sauve-le! Sauve-le!

FAUST.

Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre.

MARGUERITE.

Si nous avions seulement passé la montagne! Là, ma mère est assise sur une pierre... Le froid me saisit à la nuque. Là, ma mère est assise sur une pierre, et elle branle la tête: elle ne fait point signe du doigt, elle ne cligne point de l'œil; sa tête est lourde... elle dort depuis si longtemps! Plus de réveil!... Elle dormait autrefois pour nos plaisirs... C'étaient d'heureux temps!

FAUST.

Puisque les pleurs, puisque les prières ne peuvent rien sur toi, je saurai t'emporter hors d'ici.

MARGUERITE.

Laisse-moi! Non, je ne souffrirai point la violence; ne porte pas sur moi tes mains meurtrières, ne me saisis pas ainsi!... Souviens-toi que j'ai tout fait pour te plaire.

FAUST.

Le jour paraît. Mon amie, ma douce amie!

MARGUERITE.

Le jour?... Oui, il fait jour; mon dernier jour pénètre ici... Ce devait être mon jour de noces!... Ne dis à personne, au moins, que tu étais déjà près de Marguerite... Oh! ma guirlande, où est-elle?... Nous nous reverrons, mais non pas au bal... La foule se presse, et on ne l'entend pas; la place, les rues ne peuvent la contenir; la cloche sonne, le signal est donné[44]... Comme ils me prennent et m'enchaînent! Me voici déjà montée sur l'échafaud, déjà tombe sur le cou de chacun des spectateurs le tranchant qui s'abat sur le mien... Le monde est muet comme un tombeau.

FAUST.

Ah! pourquoi suis-je né?

(MÉPHISTOPHÉLÈS se montre à la porte.)

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hors d'ici, ou vous êtes perdus. Que de paroles inutiles, que de délais et d'incertitudes! Mes chevaux frissonnent, l'aube blanchit l'horizon.

MARGUERITE.

Qui s'élève de terre?... C'est lui! C'est lui! Chassez-le. Que veut-il dans le saint lieu?... Il veut mon âme!

FAUST.

Il faut absolument que tu vives.

MARGUERITE.

Justice de Dieu, je me suis abandonnée à toi.

MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.

Viens toi-même, ou je te laisse avec elle sous le couteau.

MARGUERITE.

Je suis à toi, Père céleste! Anges, déployez vos saintes armées, protégez-moi... Henri, tu me fais horreur!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Elle est jugée.

Illustration from Faust [première partie]

Faust—Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre... Meph—... que de paroles inutiles! que de délais et d'incertitudes! mes chevaux frissonnent, l'aube blanchit l'horizon.

VOIX d'en haut.

Elle est sauvée.

MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.

Ici! À moi!

(Il disparaît avec Faust.)

VOIX du fond, s'affaiblissant par degrés.

Henri! Henri!

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE DE LA TRAGÉDIE DE FAUST[45].

NOTES.

NOTES DE LA PRÉFACE.

NOTES DU TEXTE.

FIN DES NOTES.

TABLE DES ILLUSTRATIONS

Pl. 1 Portrait de Goethe

Pl. 2 ...De temps en temps j'aime à voir le vieux père,...

Pl. 3 Pauvre crâne vide qu'on veut lui dire avec ton grincement hideux!

Pl. 4 Faust--Heureux qui peut conserver espérance de surnager sur cet océan d'erreurs!...

Pl. 5 Il grogne et n'ose vous aborder: Il se couche sur le ventre il remue la queue ...

Pl. 6 Méph: Pourquoi tout ce vacarme? Que demande monsieur? Qu'y a-t-il pour son service?

Pl. 7 Meph: ...Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de jurer sur la parole du maître...

Pl. 8--Au feu à l'aide, l'enfer s'allume. ...—Sorcellerie! jetez vous sur lui... son affaire ne sera pas longue.

Pl. 9 Faust.—Ma belle Demoiselle oserais-je vous offrir mon bras et vous reconduire chez vous?

Pl. 10 Meph:—Il est bien hardi à moi de m'introduire aussi brusquement chez ces dames, je leur en demande un million de pardons.

Pl. 11 Sans lui l'existence / N'est qu'un lourd fardeau / N'est qu'un tombeau / Dans son absence.

Pl. 12 Meph... Pousse... oh!... Meph... Voilà mon rustaud apprivoisé.

Pl. 13 Meph... Il nous faut gagner promptement au large.

Pl. 14 Marg... Malheureuse! Ah! si je pouvais me soustraire aux pensées qui se succèdent en tumulte dans mon âme...

Pl. 15 Meph:—Nous sommes encore loin du terme de notre course.

Pl. 16 Meph—Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien de le regarder... tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse?

Pl. 17 Faust—que vois-je remuer autour de ce gibet? ... ils vont et viennent, ils se baissent et se relèvent.

Pl. 18 Faust—Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre...

Notes in this chapter

Note 1 · Le jour de la colère, ce jour réduira le siècle en cendre. (Office des morts.)Note 2 · Lors donc que le juge s'assiéra, tout ce qui est caché apparaîtra, rien ne demeurera sans vengeance. (Office des morts.)Note 3 · Que dirai-je alors, misérable Quel protecteur invoquerai-je, quand à peine le juste est en sécurité? (Ibid.)Note 4 · Que dirai-je alors, misérable? (Ibid.)Note 5 · Petit village, au pied du Brocken, faisant partie du comté de Wernigerode, dans la Saxe inférieure.Note 6 · Le Brocken est la crête qui sépare le Harz supérieur du Harz inférieur; son élévation, au-dessus du niveau de la mer, est de trois mille deuNote 7 · J'ai substitué ce nom à celui d'Urian, comme plus connu. D'ailleurs j'y étais, en quelque façon, autorisé par l'Histoire du Docteur Fauste, Note 8 · Le Blocksberg est la plus haute cime du Brocken; aussi l'appelle-t-on souvent le grand Brocken.Note 9 · Ceci s'adresse sans doute aux philosophes, poètes et beaux-esprits, qui vont être tournés en ridicule dans l'intermède suivant.Note 10 · Mieding était un chef de troupe au théâtre de Weimar.Note 11 · Allusion aux querelles d'Oberon et de Titania, dans le Songe d'une nuit d'été de Shakespeare. M. de Goethe semble avoir eu en vue cette coméNote 12 · Puck est un des personnages fantastiques, qui figurent dans le Songe d'une nuit d'été; c'est un Esprit à la suite d'Oberon, exécutant ses voNote 13 · Ariel est un petit Génie aérien aux ordres du magicien Prospero, dans la Tempête de Shakespeare.Note 14 · Critique des poèmes dans le genre vaporeux, à la mode en Allemagne.Note 15 · Peut-être le petit couple s'adresse-t-il à Wieland. Au moins, ce qu'il dit nous paraît s'appliquer merveilleusement à l'Oberon de ce poète, Note 16 · Schiller ayant composé une ode fort belle, où il exprimait de poétiques regrets sur la disparition de la mythologie riante des Grecs, il y eNote 17 · En Allemagne, comme en tout pays, il existe une classe de gens qui s'arroge exclusivement le sceptre de la critique, et juge en dernier ressNote 18 · Xenien était le titre d'un recueil d'épigrammes, publié par Schiller et M. de Goethe, où tout ce qu'il y avait d'auteurs allemands connus étNote 19 · Hennings était une des victimes immolées dans les Xénies.Note 20 · Le Musagète paraît être le rédacteur d'un journal d'alors, qui avait pour titre les Muses et les Grâces.Note 21 · Le Génie du temps était le titre d'un autre journal, rédigé par Hennings, où M. de Goethe était toujours fort maltraité.Note 22 · Ce couplet semble dirigé contre Nicolaï, à cause d'un Voyage en Europe, où celui-ci rechercha avec soin et dénonça à l'opinion publique les Note 23 · Là commence une série de philosophes, des différentes sectes qui partagent l'Allemagne et ont de tout temps partagé le monde. Nous ne nommerNote 24 · Dans le couplet allemand la pointe consiste en un jeu de mots, que nous n'avons pu conserver. Teufel, diable, et Zweyfel, doute, se prononçaNote 25 · Ce que nous venons de dire au sujet des philosophes, peut également s'appliquer aux gens désignés dans ce quatrain et dans les suivants. IlsNote 26 · Cette scène est la seule de tout l'ouvrage original, qui ne soit pas versifiée; il serait difficile d'en donner la raison. Peut-être est-ce Note 27 · Littéralement, la baguette est rompue. Il est d'usage en Allemagne, lorsqu'on va mener un criminel au supplice, de rompre une baguette noireNote 28 · Voyez plus haut la note 2.
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