Front matter (continued 2)
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En somme, le mieux est de patienter. Demain seulement, je serai extrait de ce trou. D'ailleurs, si l'on ne me rend pas la liberté, on m'apportera quelque nourriture. Quelle apparence y a-t-il que l'on veuille me laisser mourir de faim?… Il eût été plus expéditif de m'envoyer au fond de la rivière et de ne point m'embarquer… Une fois au large, qu'y a-t-il à craindre de moi?… Ma voix ne pourra plus se faire entendre… Quant à mes réclamations, inutiles, à mes récriminations, plus inutiles encore!
Et puis, que suis-je pour les auteurs de cet attentat?… Un simple surveillant d'hospice, un Gaydon sans importance…
C'est Thomas Roch qu'il s'agissait d'enlever de Healthful-House… Moi… je n'ai été pris que par surcroît… parce que je suis revenu au pavillon à cet instant…
Dans tous les cas, quoi qu'il arrive, quels que soient les gens qui ont conduit cette affaire, en quelque lieu qu'ils m'emmènent, je m'en tiens à cette résolution: continuer à jouer mon rôle de gardien. Personne, non! personne ne soupçonnera que, sous l'habit de Gaydon, se cache l'ingénieur Simon Hart. À cela, deux avantages: d'abord, on ne se défiera pas d'un pauvre diable de surveillant, et, en second lieu, peut-être pourrai-je pénétrer les mystères de cette machination et les mettre à profit, si je parviens à m'enfuir…
Où ma pensée s'égare-t-elle?… Avant de prendre la fuite, attendons d'être arrivé à destination. Il sera temps de songer à s'évader, si quelque occasion se présente… Jusque-là, l'essentiel est qu'on ne sache pas qui je suis, et on ne le saura pas.
Maintenant, certitude complète à cet égard, nous sommes en cours de navigation. Toutefois, je reviens sur ma première idée. Non!… le navire qui nous emporte, s'il n'est pas un steamer, ne doit pas être non plus un voilier. Il est incontestablement poussé par un puissant engin de locomotion. Que je n'entende point ces bruits spéciaux des machines à vapeur, quand elles actionnent des hélices ou des roues, d'accord; que ce navire ne soit pas ébranlé sous le va-et-vient des pistons dans les cylindres, je suis forcé de l'admettre. C'est plutôt qu'un mouvement continu et régulier, une sorte de rotation directe qui se communique au propulseur, quel qu'il puisse être. Aucune erreur n'est possible: le bâtiment est mu par un mécanisme particulier… Lequel?…
S'agirait-il d'une de ces turbines dont on a parlé depuis quelque temps, et qui, manoeuvrées à l'intérieur d'un tube immergé, sont destinées à remplacer les hélices, utilisant mieux qu'elles la résistance de l'eau et imprimant une vitesse plus considérable?…
Encore quelques heures, et je saurai à quoi m'en tenir sur ce genre de navigation, qui semble s'opérer dans un milieu parfaitement homogène.
D'ailleurs, — effet non moins extraordinaire, — les mouvements de roulis et de tangage ne sont aucunement sensibles. Or, comment se fait-il que le Pamplico-Sound soit dans un tel état de tranquillité?… Rien que les courants de mer montante et descendante suffisent d'ordinaire à troubler sa surface.
Il est vrai, peut-être le flot est-il étale à cette heure, et, je m'en souviens, la brise de terre était tombée hier avec le soir. N'importe! Cela me paraît inexplicable, car un bâtiment, mû par un propulseur, quelle que soit sa vitesse, éprouve toujours des oscillations dont je ne puis saisir le plus léger indice.
Voilà de quelles pensées obsédantes ma tête est maintenant remplie! Malgré une pressante envie de dormir, malgré la torpeur qui m'envahit au milieu de cette atmosphère étouffante, j'ai résolu de ne point m'abandonner au sommeil. Je veillerai jusqu'au jour, et encore ne fera-t-il jour pour moi qu'au moment où ce compartiment recevra la lumière extérieure. Et, peut-être ne suffira-t-il pas que la porte s'ouvre, et faudra-t-il qu'on me sorte de ce trou, qu'on me ramène sur le pont…
Je m'accote à l'un des angles des cloisons, car je n'ai pas même un banc pour m'asseoir. Mais, comme mes paupières sont alourdies, comme je me sens en proie à une sorte de somnolence, je me relève. La colère me prend, je frappe les parois du poing, j'appelle… En vain mes mains se meurtrissent contre les boulons des tôles, et mes cris ne font venir personne.
Oui!… cela est indigne de moi. Je me suis promis de me modérer, et voilà que, dès le début, je perds la possession de moi-même, et me conduis en enfant…
Il est de toute certitude que l'absence de tangage et de roulis prouve au moins que le navire n'a pas encore atteint la pleine mer. Est-ce que, au lieu de traverser le Pamplico-Sound, il aurait remonté le cours de la Neuze?… Non! Pourquoi s'enfoncerait-il au milieu des territoires du comté?… Si Thomas Roch a été enlevé de Healthful-House, c'est que ses ravisseurs avaient l'intention de l'entraîner hors des États-Unis, — probablement dans une île lointaine de l'Atlantique, ou sur un point quelconque de l'Ancien Continent. Donc, ce n'est pas la Neuze, de cours peu étendu, que remonte notre appareil marin… Nous sommes sur les eaux du Pamplico-Sound, qui doit être au calme blanc.
Soit! lorsque le navire aura pris le large, il ne pourra échapper aux oscillations de la houle, qui, même alors que la brise est tombée, se fait toujours sentir pour les bâtiments de moyenne grandeur. À moins d'être à bord d'un croiseur ou d'un cuirassé… et ce n'est pas le cas, j'imagine!
En ce moment, il me semble bien… En effet… je ne me trompe pas… Un bruit se produit à l'intérieur… un bruit de pas… Ces pas se rapprochent de la cloison de tôle, dans laquelle est percée la porte du compartiment… Ce sont des hommes de l'équipage, sans doute… Cette porte va-t-elle s'ouvrir enfin?… J'écoute… Des gens parlent, et j'entends leur voix… mais je ne puis les comprendre… Ils se servent d'une langue qui m'est inconnue… J'appelle… je crie… Pas de réponse!
Il n'y a donc qu'à attendre, attendre, attendre! Ce mot-là, je me le répète, et il bat dans ma pauvre tête comme le battant d'une cloche!
Essayons de calculer le temps qui s'est écoulé.
En somme, je ne puis pas l'évaluer à moins de quatre ou cinq heures depuis que le navire s'est mis en marche. À mon estime, minuit est passé. Par malheur, ma montre ne peut me servir au milieu de cette profonde obscurité.
Or, si nous naviguons depuis cinq heures, le navire est actuellement en dehors du Pamplico-Sound, qu'il en soit sorti par l'Ocracoke-inlet ou par l'Hatteras-inlet. J'en conclus qu'il doit être au large du littoral — d'un bon mille au moins… Et, cependant, je ne ressens rien de la houle du large…
C'est là l'inexplicable, c'est là l'invraisemblable… Voyons… Est-ce que je me suis trompé?… Est-ce que j'ai été dupe d'une illusion?… Ne suis-je point renfermé à fond de cale d'un bâtiment en marche?…
Une nouvelle heure vient de s'écouler, et, soudain, les trépidations des machines ont cessé… Je me rends parfaitement compte de l'immobilité du navire qui m'emporte… Était-il donc rendu à destination?… Dans ce cas, ce ne pourrait être que dans un des ports du littoral, au nord ou au sud du Pamplico-Sound… Mais quelle apparence que Thomas Roch, arraché de Healthful-House, ait été ramené en terre ferme?… L'enlèvement ne pourrait tarder à être connu, et ses auteurs s'exposeraient à être découverts par les autorités de l'Union…
D'ailleurs, si le bâtiment est actuellement au mouillage, je vais entendre le bruit de la chaîne à travers l'écubier, et, quand il viendra à l'appel de son ancre, une secousse se produira, — une secousse que je guette… que je reconnaîtrai… Cela ne saurait tarder de quelques minutes.
J'attends… j'écoute…
Un morne et inquiétant silence règne à bord… C'est à se demander s'il y a sur ce navire d'autres êtres vivants que moi…
À présent, je me sens envahir par une sorte de torpeur… L'atmosphère est viciée… La respiration me manque… Ma poitrine est comme écrasée d'un poids dont je ne puis me délivrer…
Je veux résister… C'est impossible… J'ai dû m'étendre dans un coin et me débarrasser d'une partie de mes vêtements, tant la température est élevée… Mes paupières s'alourdissent, se ferment, et je tombe dans une prostration, qui va me plonger en un lourd et irrésistible sommeil…
Combien de temps ai-je dormi?… Je l'ignore. Fait-il nuit, fait- il jour?… Je ne saurais le dire. Mais, ce que j'observe en premier lieu, c'est que ma respiration est plus facile. Mes poumons s'emplissent d'un air qui n'est plus empoisonné d'acide carbonique.
Est-ce que cet air a été renouvelé tandis que je dormais?… Le compartiment a-t-il été ouvert?… Quelqu'un est-il entré dans cet étroit réduit?…
Oui… et j'en ai la preuve.
Ma main — au hasard — vient de saisir un objet, un récipient rempli d'un liquide dont l'odeur est engageante. Je le porte à mes lèvres, qui sont brûlantes, car je suis torturé par la soif à ce point que je me contenterais même d'une eau saumâtre.
C'est de l'ale, — une ale de bonne qualité, — qui me rafraîchit, me réconforte, et dont j'absorbe une pinte entière.
Mais si on ne m'a pas condamné à mourir de soif, on ne m'a pas, je suppose, condamné à mourir de faim?…
Non… Dans un des coins a été déposé un panier, et ce panier contient une miche de pain avec un morceau de viande froide.
Je mange donc… je mange avidement, et les forces peu à peu me reviennent.
Décidément, je ne suis pas aussi abandonné que je l'aurais pu craindre. On s'est introduit dans ce trou obscur, et, par la porte, a pénétré un peu de cet oxygène du dehors sans lequel j'aurais été asphyxié. Puis, on a mis à ma disposition de quoi calmer ma soif et ma faim jusqu'à l'heure où je serai délivré.
Combien de temps cette incarcération durera-t-elle encore?… Des jours… des mois?… Il ne m'est pas possible, d'ailleurs, de calculer le temps qui s'est écoulé pendant mon sommeil ni d'établir avec quelque approximation l'heure qu'il est. J'avais bien eu soin de remonter ma montre, mais ce n'est pas une montre à répétition… Peut-être, en tâtant les aiguilles?… Oui… il me semble que la petite est sur le chiffre huit… du matin, sans doute…
Ce dont je suis certain, par exemple, c'est que le bâtiment n'est plus en marche. Il ne se produit pas la plus légère secousse à bord — ce qui indique que le propulseur est au repos. Cependant les heures se passent, des heures interminables, et je me demande si l'on n'attendra pas la nuit pour entrer de nouveau dans ce compartiment, afin de l'aérer comme on l'a fait pendant que je dormais, en renouveler les provisions… Oui… on veut profiter de mon sommeil…
Cette fois, j'y suis résolu… je résisterai… Et même, je feindrai de dormir… et quelle que soit la personne qui entrera, je saurai l'obliger à me répondre!
VI Sur le pont
Me voici à l'air libre et je respire à pleins poumons… On m'a enfin extrait de cette boîte étouffante et remonté sur le pont du navire… Tout d'abord, en parcourant l'horizon du regard, je n'ai plus aperçu aucune terre… Rien que cette ligne circulaire qui délimite la mer et le ciel!
Non!… Il n'y a pas même une apparence de continent à l'ouest, de ce côté où le littoral de l'Amérique du Nord se développe sur des milliers de milles.
En ce moment, le soleil, à son déclin, n'envoie plus que des rayons obliques à la surface de l'Océan… Il doit être environ six heures du soir… Je consulte ma montre… Oui, six heures et treize minutes.
Voici ce qui s'est passé pendant cette nuit du 17 juin.
J'attendais, comme je l'ai dit, que s'ouvrît la porte du compartiment, bien décidé à ne point succomber au sommeil. Je ne doutais pas qu'il fît jour alors, et la journée s'avançait, et personne ne venait. Des provisions qui avaient été mises à ma disposition, il ne restait plus rien. Je commençais à souffrir de la faim, sinon de la soif, ayant conservé un peu d'ale.
Dès mon réveil, certains frémissements de la coque m'avaient donné à penser que le bâtiment s'était remis en marche, après avoir stationné depuis la veille, — probablement dans quelque crique déserte de la côte, puisque je n'avais rien ressenti des secousses qui accompagnent l'opération du mouillage.
Il était donc six heures, lorsque des pas ont résonné derrière la cloison métallique du compartiment. Allait-on entrer?… Oui… Un grincement de serrure s'est produit, et la porte s'est ouverte. La lueur d'un fanal a dissipé la profonde obscurité au milieu de laquelle j'étais plongé depuis mon arrivée à bord.
Deux hommes ont apparu, que je n'ai pas eu le loisir de dévisager. Ces deux hommes m'ont saisi par les bras, et un épais morceau de toile a enveloppé ma tête, de telle sorte qu'il me fut impossible de rien voir.
Que signifiait cette précaution?… Qu'allait-on faire de moi?… J'ai voulu me débattre… On m'a solidement maintenu… J'ai interrogé… Je n'ai pu obtenir aucune réponse. Quelques paroles ont été échangées entre ces hommes, dans une langue que je ne comprenais pas, et dont je n'ai pu reconnaître la provenance.
Décidément, on usait de peu d'égards envers moi! Il est vrai, un gardien de fous, pourquoi se gêner avec un si infime personnage?… Mais je ne suis pas bien sûr que l'ingénieur Simon Hart eût été l'objet de meilleurs traitements.
Cette fois, cependant, on ne m'a pas bâillonné, on ne m'a lié ni les bras ni les jambes. On s'est contenté de me tenir vigoureusement, et je n'aurais pu fuir.
Un instant après, je suis entraîné hors du compartiment et poussé à travers une étroite coursive. Sous mes pieds résonnent les marches d'un escalier métallique. Puis, un air frais frappe mon visage, et, à travers le morceau de toile, je respire avidement.
Alors on me soulève, et les deux hommes me déposent sur un plancher qui, cette fois, n'est pas fait de plaques de tôle et doit être le pont d'un navire.
Enfin les bras qui me serraient se relâchent. Me voici libre de mes mouvements. J'arrache aussitôt la toile qui me recouvre la tête, et je regarde…
Je suis à bord d'une goélette en pleine marche, dont le sillage laisse une longue trace blanche.
Il m'a fallu saisir un des galhaubans pour ne pas choir, ébloui que je suis par le grand jour, après cet emprisonnement de quarante-huit heures au milieu d'une complète obscurité.
Sur le pont vont et viennent une dizaine d'hommes à la physionomie rude, — des types très dissemblables, auxquels je ne saurais assurer une origine quelconque. D'ailleurs c'est à peine s'ils font attention à moi.
Quant à la goélette, d'après mon estime, elle peut jauger de deux cent cinquante à trois cents tonneaux. Assez large de flancs, sa mâture est forte, et sa surface de voilure doit lui donner une rapide allure par belle brise.
À l'arrière, un homme au visage hâlé est au gouvernail. Sa main, sur les poignées de la roue, maintient la goélette contre des embardées assez violentes.
J'aurais voulu lire le nom de ce navire, qui a l'aspect d'un yacht de plaisance. Mais ce nom, est-il inscrit au tableau d'arrière ou sur les pavois de l'avant?…
Je me dirige vers un des matelots, et lui dis:
«Quel est ce navire?…»
Nulle réponse, et j'ai même lieu de croire que cet homme ne me comprend pas.
«Où est le capitaine?…» ai-je ajouté.
Le matelot n'a pas plus répondu à cette question qu'à la précédente.
Je me transporte vers l'avant.
En cet endroit, au-dessus des montants du guindeau, est suspendue une cloche… Sur le bronze de cette cloche, peut-être un nom est- il gravé — le nom de la goélette?…
Aucun nom.
Je reviens vers l'arrière, et, m'adressant à l'homme de barre, je renouvelle ma question…
Cet homme me lance un regard peu sympathique, hausse les épaules, et s'arc-boute solidement pour ramener la goélette jetée sur bâbord dans un violent écart.
L'idée me vient de voir si Thomas Roch est là… Je ne l'aperçois pas… N'est-il pas à bord?… Cela serait inexplicable. Pourquoi aurait-on enlevé de Healthful-House le gardien Gaydon seul?… Personne n'a jamais pu soupçonner que je fusse l'ingénieur Simon Hart, et, lors même qu'on le saurait, quel intérêt y aurait-il eu à s'emparer de ma personne, et que pourrait-on attendre de moi?…
Aussi, puisque Thomas Roch n'est pas sur le pont, j'imagine qu'il doit être enfermé dans l'une des cabines, et puisse-t-il avoir été traité avec plus d'égards que son ex-gardien!
Voyons donc — et comment cela ne m'a-t-il pas frappé immédiatement — dans quelles conditions marche-t-elle, cette goélette?… Les voiles sont serrées… il n'y a pas un pouce de toile dehors… la brise est tombée… les quelques souffles intermittents, qui viennent de l'est, sont contraires, puisque nous avons le cap dans cette direction… Et, cependant, la goélette file avec rapidité, piquant un peu du nez, tandis que son étrave fend les eaux, dont l'écume glisse sur sa ligne de flottaison. Un sillage, comme une moire onduleuse, s'étend au loin en arrière.
Ce navire est-il donc un steam-yacht?… Non!… Aucune cheminée ne se dresse entre son grand mât et son mât de misaine… Est-ce un bateau mû par l'électricité, possédant soit une batterie d'accumulateurs, soit des piles d'une puissance considérable, qui actionnent son hélice et lui impriment une pareille vitesse?…
En effet, je ne saurais m'expliquer autrement cette navigation. Dans tous les cas, puisque le propulseur ne peut être qu'une hélice, en me penchant au-dessus du couronnement, je la verrai fonctionner, et il ne me restera plus qu'à reconnaître de quelle source mécanique provient son mouvement.
L'homme de barre me laisse approcher, non sans m'adresser un regard ironique.
Je me penche en dehors, et j'observe…
Nulle trace de ces bouillonnements qu'aurait produits la rotation d'une hélice… Rien qu'un sillage plat, s'étendant à trois ou quatre encablures, tel qu'en laisse un bâtiment entraîné par une voilure puissante…
Mais quel est donc l'engin propulsif qui donne à cette goélette cette merveilleuse vitesse? Je l'ai dit, le vent est plutôt défavorable, la mer ne se soulève qu'en de longues ondulations qui ne déferlent pas…
Je le saurai pourtant, et, sans que l'équipage se préoccupe de ma personne, je retourne vers l'avant.
Arrivé près du capot du poste, me voici en présence d'un homme dont la figure ne m'est pas inconnue… Accoudé tout à côté, cet homme me laisse approcher de lui et me regarde… Il semble attendre que je lui adresse la parole…
La mémoire me revient… C'est le personnage qui accompagnait le comte d'Artigas pendant sa visite à Healthful-House. Oui… il n'y a pas d'erreur…
Ainsi, c'est ce riche étranger qui a enlevé Thomas Roch, et je suis à bord de l'Ebba, son yacht bien connu sur ces parages de l'Est-Amérique!… Soit! L'homme qui est devant moi me dira ce que j'ai le droit de savoir. Je me souviens que le comte d'Artigas et lui parlaient la langue anglaise… Il me comprendra et ne pourra refuser de répondre à mes questions.
Dans ma pensée, cet homme doit être le capitaine de la goélette Ebba.
«Capitaine, lui dis-je, c'est vous que j'ai vu à Healthful- House… Vous me reconnaissez?…»
Lui se contente de me dévisager et ne daigne pas me répondre.
«Je suis le surveillant Gaydon, ai-je repris, le gardien de Thomas Roch, et je veux savoir pourquoi vous m'avez enlevé et mis à bord de cette goélette?…»
Ledit capitaine m'interrompt d'un signe, et encore, ce signe, n'est-ce pas à moi qu'il s'adresse, mais à quelques matelots postés près du gaillard d'avant.
Ceux-ci accourent, me prennent les bras, et, s'inquiétant peu du mouvement de colère que je ne puis retenir, m'obligent à descendre l'escalier du capot de l'équipage.
Cet escalier n'est à vrai dire qu'une échelle à barreaux de fer perpendiculairement fixée à la cloison. Sur le palier, de chaque côté, s'ouvre une porte, qui établit la communication entre le poste, la cabine du capitaine et d'autres chambres contiguës.
Allait-on de nouveau me plonger dans le sombre réduit que j'ai déjà occupé à fond de cale?…
Je tourne à gauche, l'on m'introduit à l'intérieur d'une cabine, éclairée par un des hublots de la coque, repoussé en ce moment, et qui laisse passer un air vif. L'ameublement comprend un cadre avec sa literie, une table, un fauteuil, une toilette, une armoire.
Sur la table, mon couvert est mis. Je n'ai plus qu'à m'asseoir, et, comme l'aide-cuisinier allait se retirer après avoir déposé divers plats, je lui adresse la parole.
Encore un muet celui-là, — un jeune garçon de race nègre, et peut-être ne comprend-il pas ma langue?…
La porte refermée, je mange avec appétit, remettant à plus tard des questions qui ne resteront pas toujours sans réponses.
Il est vrai, je suis prisonnier, — mais cette fois, dans des conditions de confort infiniment préférables, et qui me seront conservées, je l'espère, jusqu'à notre arrivée à destination.
Et alors, je m'abandonne à un cours d'idées dont la première est celle-ci: c'est le comte d'Artigas qui avait préparé cette affaire d'enlèvement, c'est lui qui est l'auteur du rapt de Thomas Roch, et nul doute que l'inventeur français ne soit installé dans une non moins confortable cabine à bord de l'Ebba.
En somme, qui est-il, ce personnage?… D'où vient-il, cet étranger?… S'il s'est emparé de Thomas Roch, est-ce donc qu'il veut, à n'importe quel prix, s'approprier le secret de son Fulgurateur?… C'est vraisemblable. Aussi devrai-je prendre garde à ne point trahir mon identité, car toute chance de redevenir libre m'échapperait, si l'on apprenait la vérité sur mon compte.
Mais que de mystères à percer, que d'inexplicable à expliquer, — l'origine de ce d'Artigas, ses intentions pour l'avenir, la direction que suit sa goélette, le port auquel elle est attachée… et aussi cette navigation, sans voile et sans hélice, avec une vitesse d'au moins dix milles à l'heure!…
Enfin, avec le soir, un air plus frais pénètre à travers le hublot de la cabine. Je le ferme au moyen de sa vis, et, puisque ma porte est verrouillée à l'extérieur, le mieux est de me jeter sur le cadre, de m'endormir aux douces oscillations de cette singulière Ebba à la surface de l'Atlantique.
Le lendemain, je suis levé dès l'aube, je procède à ma toilette, je m'habille, et j'attends.
L'idée me vient aussitôt de voir si la porte de la cabine est fermée…
Non, elle ne l'est pas. Je pousse le vantail, je gravis l'échelle de fer, et me voici sur le pont.
À l'arrière, tandis que les matelots vaquent aux travaux de lavage, deux hommes, dont l'un est le capitaine, sont en train de causer. Celui-ci ne manifeste aucune surprise en m'apercevant, et, d'un signe de tête, me désigne à son compagnon.
L'autre, que je n'ai jamais vu, est un individu d'une cinquantaine d'années, barbe et chevelure noires mélangées de fils d'argent, figure ironique et fine, oeil agile, physionomie intelligente. Celui-là se rapproche du type hellénique, et je n'ai plus douté qu'il fût d'origine grecque, quand je l'ai entendu appeler Serkö - - l'ingénieur Serkö — par le capitaine de l'Ebba.
Quant à ce dernier, il se nomme Spade, — le capitaine Spade, — et ce nom a bien l'air d'être de provenance italienne. Ainsi un Grec, un Italien, un équipage composé de gens recrutés en tous les coins du globe, et embarqués sur une goélette à nom norvégien… ce mélange me paraît, à bon droit, suspect.
Et le comte d'Artigas, avec son nom espagnol, son type asiatique… d'où vient-il?…
Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö s'entretiennent à voix basse. Le premier surveille de près l'homme de barre, qui ne semble pas avoir à se préoccuper des indications du compas placé dans l'habitacle devant ses yeux. Il paraît plutôt obéir aux gestes de l'un des matelots de l'avant, qui lui indique s'il doit venir sur tribord ou sur bâbord.
Thomas Roch est là, près du roufle… Il regarde cette immense mer déserte, qu'aucun contour de terre ne limite à l'horizon. Deux matelots, placés près de lui, ne le perdent pas de vue. Ne pouvait-on tout craindre de ce fou, — même qu'il se jetât par- dessus le bord?…
Je ne sais s'il me sera permis de communiquer avec mon ancien pensionnaire?…
Tandis que je m'avance vers lui, le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö m'observent.
Je m'approche de Thomas Roch, qui ne me voit pas venir, et me voici à son côté.
Thomas Roch n'a point l'air de me reconnaître, et ne fait pas un seul mouvement. Ses yeux, qui brillent d'un vif éclat, ne cessent de parcourir l'espace. Heureux de respirer cette atmosphère vivifiante et chargée d'émanations salines, sa poitrine se gonfle en de longues aspirations. À cet air suroxygéné se joint la lumière d'un magnifique soleil, débordant un ciel sans nuages, et dont les rayons le baignent tout entier. Se rend-il compte du changement survenu dans sa situation?… Ne se souvient-il plus déjà de Healthful-House, du pavillon où il était prisonnier, de son gardien Gaydon?… C'est infiniment probable. Le passé s'est effacé de son souvenir, et il est tout au présent.
Mais, à mon avis, même sur le pont de l'Ebba, dans ce milieu de la pleine mer, Thomas Roch est toujours l'inconscient que j'ai soigné durant quinze mois. Son état intellectuel n'a pas changé, la raison ne lui reviendra que lorsqu'on l'entretiendra de ses découvertes. Le comte d'Artigas connaît cette disposition mentale pour en avoir fait l'expérience pendant sa visite, et c'est évidemment sur cette disposition qu'il se fonde pour surprendre tôt ou tard le secret de l'inventeur. Qu'en pourrait-il faire?…
«Thomas Roch?…» ai-je dit.
Ma voix le frappe, et, après s'être fixés un instant sur moi, ses yeux se détournent vivement.
Je prends sa main, je la presse, mais il la retire brusquement, puis s'éloigne, — sans m'avoir reconnu, — et il se dirige vers l'arrière de la goélette, où se trouvent l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade.
A-t-il donc la pensée de s'adresser à l'un de ces deux hommes, et s'ils lui parlent, leur répondra-t-il, — ce dont il s'est dispensé à mon égard?…
Juste à ce moment, sa physionomie vient de s'éclairer d'une lueur d'intelligence, et son attention — je ne puis en douter — est attirée par la marche bizarre de la goélette.
En effet, ses regards se portent sur la mâture de l'Ebba, dont les voiles sont serrées, et qui glisse rapidement à la surface de ces eaux calmes…
Thomas Roch rétrograde alors, il remonte la coursive de tribord, il s'arrête à la place où devrait se dresser une cheminée, si l'_Ebba _était un steam-yacht, — une cheminée dont s'échapperaient des tourbillons de fumée noire…
Ce qui m'a semblé si étrange paraît tel à Thomas Roch… Il ne peut s'expliquer ce que j'ai trouvé inexplicable, et, comme je l'ai fait, il gagne l'arrière afin de voir fonctionner l'hélice…
Sur les flancs de la goélette gambade une troupe de marsouins. Si vite que file l'Ebba, ces agiles animaux la dépassent sans peine, cabriolant, se culbutant, se jouant dans leur élément naturel avec une merveilleuse souplesse.
Thomas Roch ne s'attache pas à les suivre du regard. Il se penche au-dessus des bastingages…
Aussitôt l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade se rapprochent de lui, et, craignant qu'il ne tombe à la mer, ils le retiennent d'une main ferme, puis le ramènent sur le pont.
J'observe, d'ailleurs, — car j'en ai la longue expérience, — que Thomas Roch est en proie à une vive surexcitation. Il tourne sur lui-même, il gesticule, des phrases incohérentes, qui ne s'adressent à personne, sortent de sa bouche…
Cela n'est que trop visible, une crise est prochaine, — une crise semblable à celle qui l'a saisi pendant la dernière soirée passée au pavillon de Healthful-House, et dont les conséquences ont été si funestes. Il va falloir s'emparer de lui, le descendre dans sa cabine, où l'on m'appellera peut-être à lui donner ces soins spéciaux dont j'ai l'habitude…
En attendant, l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade ne le perdent pas de vue. Vraisemblablement, leur intention est de le laisser faire, et voici ce qu'il fait:
Après s'être dirigé vers le grand mât, dont ses yeux ont vainement cherché la voilure, il l'atteint, il l'entoure de ses bras, il essaie de l'ébranler en le secouant par le râtelier de tournage, comme s'il voulait l'abattre…
Et, alors, voyant ses efforts infructueux, ce qu'il a tenté au grand mât, il va le tenter au mât de misaine. Sa nervosité croît au fur et à mesure. Des cris inarticulés succèdent aux vagues paroles qui lui échappent…
Soudain, il se précipite vers les haubans de bâbord et s'y accroche. Je me demande s'il ne va pas s'élancer sur les enfléchures, monter jusqu'aux barres du hunier… Si on ne l'arrête pas, il risque de choir sur le pont, ou, dans un vif mouvement de roulis, d'être jeté à la mer…
Sur un signe du capitaine Spade, des matelots accourent, le prennent à bras-le-corps, sans pouvoir lui faire lâcher les haubans, tant ses mains les serrent avec vigueur. Au cours d'une crise, je le sais, ses forces sont décuplées. Pour le maîtriser, il m'a fallu souvent appeler des gardiens à mon aide…
Cette fois, les hommes de la goélette — des gaillards taillés en force — ont raison du malheureux dément. Thomas Roch est étendu sur le pont, où deux matelots le contiennent malgré son extraordinaire résistance.
Il n'y a plus qu'à le descendre dans sa cabine, à l'y laisser au repos jusqu'à ce que cette crise ait pris fin. C'est même ce qui va être fait conformément à l'ordre donné par un nouveau personnage, dont la voix vient frapper mon oreille…
Je me retourne, et je le reconnais.
C'est le comte d'Artigas, la physionomie sombre, l'attitude impérieuse, tel que je l'ai vu à Healthful-House.
Aussitôt je vais à lui. Il me faut une explication quand même… et je l'aurai.
«De quel droit… monsieur?… ai-je demandé.
— Du droit du plus fort!» me répond le comte d'Artigas.
Et il se dirige vers l'arrière, tandis que l'on emporte Thomas Roch dans sa cabine.
VII Deux jours de navigation
Peut-être — si les circonstances l'exigent, — serai-je amené à dire au comte d'Artigas que je suis l'ingénieur Simon Hart. Qui sait si je n'obtiendrai pas plus d'égards qu'en restant le gardien Gaydon?… Toutefois, cette mesure mérite réflexion. En effet, je suis toujours dominé par la pensée que, si le propriétaire de l'Ebba a fait enlever l'inventeur français, c'est dans l'espoir de s'assurer la possession du Fulgurateur Roch, auquel ni l'Ancien ni le Nouveau Continent n'ont voulu mettre le prix inacceptable qui en était demandé. Eh bien, dans le cas où Thomas Roch viendrait à livrer son secret, ne vaut-il pas mieux que j'aie continué d'avoir accès près de lui, que l'on m'ait conservé mes fonctions de surveillant, que je sois chargé des soins nécessités par son état?… Oui, je dois me réserver cette possibilité de tout voir, de tout entendre… qui sait?… d'apprendre enfin ce qu'il m'a été impossible de découvrir à Healthful-House!
À présent, où va la goélette Ebba?… Première question.
Qui est ce comte d'Artigas?… Deuxième question.
La première sera résolue dans quelques jours, sans doute, étant donné la rapidité avec laquelle marche ce fantastique yacht de plaisance sous l'action d'un propulseur dont je finirai bien par reconnaître le fonctionnement.
Quant à la seconde question, il est moins certain que je puisse jamais l'éclaircir.
À mon avis, en effet, ce personnage énigmatique doit avoir un intérêt majeur à cacher son origine, et, je le crains, nul indice ne me permettra d'établir sa nationalité. Si ce comte d'Artigas parle couramment l'anglais, — j'ai pu m'en assurer pendant sa visite au pavillon 17, — il le fait avec un accent rude et vibrant, qui ne se retrouve pas chez les peuples du Nord. Cela ne me rappelle rien de ce que j'ai entendu au cours de mes voyages à travers les deux mondes, — si ce n'est peut-être cette dureté caractéristique des idiomes de la Malaisie. Et, en vérité, avec son teint chaud, presque olivâtre, tirant sur le cuivre, sa chevelure crêpelée d'un noir d'ébène, son regard sortant d'une profonde orbite et qui jaillit comme un dard d'une prunelle immobile, sa taille élevée, la carrure de ses épaules, son relief musculaire très accentué qui décèle une grande vigueur physique, il ne serait pas impossible que le comte d'Artigas appartînt à quelqu'une de ces races de l'Extrême-Orient.
Pour moi, ce nom d'Artigas n'est qu'un nom d'emprunt, comme doit l'être aussi ce titre de comte. Si sa goélette porte une appellation norvégienne, lui, à coup sûr, n'est point d'origine scandinave. Il n'a rien des hommes de l'Europe septentrionale, ni la physionomie calme, ni les cheveux blonds, ni ce doux regard qui s'échappe de leurs yeux d'un bleu pâle.
Enfin, quel qu'il soit, cet homme a fait enlever Thomas Roch, — moi avec, — et ce ne peut-être que dans un mauvais dessein.
Maintenant, a-t-il opéré au profit d'une puissance étrangère, ou dans son propre intérêt?… A-t-il voulu être seul à profiter de l'invention de Thomas Roch et se trouve-t-il donc dans des conditions à pouvoir en profiter?… C'est une troisième question à laquelle je ne saurais encore répondre. Par tout ce que je verrai dans la suite, tout ce que j'entendrai, peut-être parviendrai-je à la résoudre, avant d'avoir pu m'enfuir, en admettant que la fuite soit exécutable?…
L'Ebba continue de naviguer dans les conditions inexplicables que l'on connaît. Je suis libre de parcourir le pont, sans jamais dépasser le poste d'équipage dont le capot s'ouvre sur l'avant du mât de misaine.
En effet, une fois, j'ai voulu m'avancer jusqu'à l'emplanture du beaupré, d'où j'aurais pu, en me penchant au-dehors, voir l'étrave de la goélette fendre les eaux. Mais, en conséquence d'ordres évidemment donnés, les matelots de quart se sont opposés à mon passage, et l'un d'eux m'a dit d'un ton brusque en un rauque anglais:
«À l'arrière… À l'arrière!… Vous gênez la manoeuvre!»
La manoeuvre?… On ne manoeuvre pas.
A-t-on compris que je cherchais à découvrir à quel genre de propulsion obéissait la goélette?… C'est probable, et le capitaine Spade, qui a été témoin de cette scène, a dû deviner que je cherchais à me rendre compte de cette navigation. Même un surveillant d'hospice ne saurait être que très étonné qu'un navire, sans voilure, sans hélice, soit animé d'une pareille vitesse. Enfin, pour une raison ou pour une autre, l'avant du pont de l'Ebba m'est défendu.
Vers dix heures, la brise se lève, — une brise du nord-ouest très favorable, — et le capitaine Spade donne ses instructions au maître d'équipage.
Aussitôt celui-ci, le sifflet aux lèvres, fait hisser la grande voile, la misaine et les focs. On n'eût pas opéré avec plus de régularité et de discipline à bord d'un navire de guerre.
L'_Ebba _s'incline légèrement sur bâbord, et sa vitesse s'accélère notablement. Cependant le moteur n'a point cessé de fonctionner, car les voiles ne sont pas aussi pleines qu'elles auraient dû l'être, si la goélette n'eût été soumise qu'à leur seule action. Toutefois elles n'en aident pas moins la marche, grâce à la fraîche brise, qui s'est régulièrement établie.
Le ciel est beau, les nuages de l'ouest se dissipent dès qu'ils atteignent les hauteurs du zénith, et la mer resplendit sous l'averse des rayons solaires.
Ma préoccupation est alors de relever, dans la mesure du possible, la route que nous suivons. J'ai assez voyagé sur mer pour savoir évaluer la vitesse d'un bâtiment. À mon avis, celle de l'_Ebba _doit être comprise entre dix et onze milles. Quant à la direction, elle est toujours la même, et il m'est facile de le vérifier, en m'approchant de l'habitacle placé devant l'homme de barre. Si l'avant de l'Ebba est interdit au gardien Gaydon, il n'en est pas ainsi de l'arrière. À maintes reprises j'ai pu jeter un rapide regard sur la boussole, dont l'aiguille marque invariablement l'est, ou, avec plus d'exactitude, l'est-sud-est.
Voici donc dans quelles conditions nous naviguons à travers cette partie de l'océan Atlantique, limitée au couchant par le littoral des États-Unis d'Amérique.
Je fais appel à mes souvenirs: quels sont les îles ou groupes d'îles qui se rencontrent dans cette direction, avant les terres de l'Ancien Continent?
La Caroline du Nord, que la goélette a quittée depuis quarante- huit heures, est traversée par le trente-cinquième parallèle, et ce parallèle, prolongé vers le levant, doit, si je ne me trompe, couper la côte africaine à peu près à la hauteur du Maroc. Mais, sur son passage, gît l'archipel des Açores, à trois mille milles environ de l'Amérique. Or, est-il présumable que l'Ebba ait l'intention de rallier cet archipel, que son port d'attache se trouve dans l'une de ces îles qui forment un domaine insulaire du Portugal?… Non, je ne saurais admettre cette hypothèse.
D'ailleurs, avant les Açores, sur la ligne du trente-cinquième parallèle, à la distance de douze cents kilomètres seulement, se rencontre le groupe des Bermudes, qui appartient à l'Angleterre. Il me paraîtrait moins hypothétique que, si le comte d'Artigas s'est chargé de l'enlèvement de Thomas Roch pour le compte d'une puissance européenne, cette puissance fût le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande. À vrai dire, reste toujours le cas où ce personnage n'aurait agi qu'en vue de son propre intérêt.
Pendant cette journée, à trois ou quatre reprises, le comte d'Artigas est venu prendre place à l'arrière. De là, son regard m'a paru interroger attentivement les divers points de l'horizon. Lorsqu'une voile ou une fumée apparaît au large, il les observe longuement, en se servant d'une puissante lorgnette marine. J'ajoute qu'il n'a même pas daigné remarquer ma présence sur le pont.
De temps en temps, le capitaine Spade le rejoint, et tous deux échangent quelques paroles dans une langue que je ne puis ni comprendre ni reconnaître.
C'est avec l'ingénieur Serkö que le propriétaire de l'_Ebba _s'entretient le plus volontiers, lequel paraît être fort avant dans son intimité. Assez loquace, moins rébarbatif, moins fermé que ses compagnons de bord, à quel titre cet ingénieur se trouve- t-il sur la goélette?… Est-ce un ami particulier du comte d'Artigas?… Court-il les mers avec lui, partageant cette existence si enviable d'un riche yachtman?… Au total, cet homme est le seul qui paraisse me témoigner, sinon un peu de sympathie, du moins un peu d'intérêt.
Quant à Thomas Roch, je ne l'ai pas aperçu de toute la matinée, et il doit être enfermé dans sa cabine, sous l'influence de cette crise de la veille qui n'a pas encore pris fin.
J'en ai même eu la certitude, lorsque, vers trois heures après midi, le comte d'Artigas, au moment où il allait redescendre par le capot, m'a fait signe de m'approcher.
J'ignore ce qu'il me veut, ce comte d'Artigas, mais je sais bien ce que je vais lui dire.
«Est-ce que ces crises auxquelles est sujet Thomas Roch durent longtemps?… me demande-t-il en anglais.
— Parfois quarante-huit heures, ai-je répondu.
— Et qu'y a-t-il à faire?…
— Rien qu'à le laisser tranquille jusqu'à ce qu'il s'endorme. Après une nuit de sommeil, l'accès est terminé, et Thomas Roch reprend son état habituel d'inconscience.
— Bien, gardien Gaydon, vous lui continuerez vos soins comme à Healthful-House, si cela est nécessaire…
— Mes soins?…
— Oui… à bord de la goélette… en attendant que nous soyons arrivés…
— Où?…
— Où nous serons demain dans l'après-midi», me répond le comte d'Artigas.
Demain… pensai-je. Il ne s'agit donc pas d'atteindre la côte d'Afrique, ni même l'archipel des Açores?… Subsisterait alors l'hypothèse que l'Ebba va relâcher aux Bermudes…
Le comte d'Artigas allait mettre le pied sur la première marche du capot, lorsque je l'interpelle à mon tour. «Monsieur, dis-je, je veux savoir… j'ai le droit de savoir où je vais… et…
— Ici, gardien Gaydon, vous n'avez aucun droit. Bornez-vous à répondre, lorsqu'on vous interroge.
— Je proteste…
— Protestez», me réplique ce personnage impérieux et hautain, dont l'oeil me lance un mauvais regard. Et, descendant par le capot du rouf, il me laisse en présence de l'ingénieur Serkö.
«À votre place, je me résignerais, gardien Gaydon… dit celui-ci en souriant. Quand on est pris dans un engrenage…
— Il est permis de crier… je suppose…
— À quoi bon… lorsque personne n'est à portée de vous entendre?…
— On m'entendra plus tard, monsieur…
— Plus tard… c'est long!… Enfin… criez à votre aise!» Et c'est sur ce conseil ironique que l'ingénieur Serkö m'abandonne à mes réflexions. Vers quatre heures, un grand navire est signalé à six milles dans l'est, courant à contre-bord de nous. Sa marche est rapide, et il grandit à vue d'oeil. Des tourbillons noirâtres s'échappent de ses deux cheminées. C'est un bâtiment de guerre, car une étroite flamme se déroule à la tête de son grand mât, et bien qu'aucun pavillon ne flotte à sa corne, je crois reconnaître un croiseur de la marine fédérale. Je me demande alors si l'Ebba lui fera le salut d'usage, lorsqu'elle sera par son travers. Non, et en ce moment, la goélette évolue avec l'évidente intention de s'éloigner. Ces façons ne m'étonnent pas autrement de la part d'un yacht si suspect. Mais, ce qui me cause la plus vive surprise, c'est la manière de manoeuvrer du capitaine Spade. En effet, après s'être rendu à l'avant près du guindeau, il s'arrête devant un petit appareil signalétique, semblable à ceux qui sont destinés à l'envoi des ordres dans la chambre des machines d'un steamer. Dès qu'il a pressé un des boutons de cet appareil, l'Ebba laisse arriver d'un quart vers le sud-est en même temps que les écoutes des voiles sont mollies en douceur par les hommes de l'équipage. Évidemment, un ordre «quelconque» a été transmis au mécanicien de la machine «quelconque», qui imprime à la goélette cet inexplicable déplacement sous l'action d'un moteur «quelconque» dont le principe m'échappe encore.
Il résulte de cette manoeuvre que l'Ebba s'éloigne obliquement du croiseur, dont la direction ne s'est point modifiée. Pourquoi un bâtiment de guerre aurait-il cherché à détourner de sa route ce yacht de plaisance, qui ne peut exciter aucun soupçon?…
Mais c'est de toute autre façon que se comporte l'Ebba, lorsque, vers six heures du soir, un second bâtiment se montre par le bossoir de bâbord. Cette fois, au lieu de l'éviter, le capitaine Spade, après avoir envoyé un ordre au moyen de l'appareil, reprend sa direction à l'est, — ce qui va l'amener dans les eaux dudit bâtiment.
Une heure plus tard, les deux navires sont par le travers l'un de l'autre, séparés par une distance de trois ou quatre milles environ.
La brise est alors complètement tombée. Le navire, qui est un long-courrier, un trois-mâts de commerce, s'occupe de serrer ses hautes voiles. Il est inutile de compter sur le retour du vent pendant la nuit, et demain, sur cette mer si calme, ce trois-mâts sera nécessairement à cette place. Quant à l'Ebba, mue par son mystérieux propulseur, elle continue de s'en rapprocher.
Il va de soi que le capitaine Spade a commandé d'amener les voiles, et l'opération est exécutée, sous la direction du maître Effrondat, avec cette promptitude que l'on admire à bord des yachts de course.
Au moment où l'obscurité commence à se faire, les deux bâtiments ne sont plus qu'à un intervalle d'un mille et demi.
Le capitaine Spade se dirige alors vers moi, m'accoste près de la coupée de tribord, et, sans plus de cérémonie, m'enjoint de descendre dans ma cabine.
Je n'ai qu'à obéir. Cependant, avant de quitter le pont, j'observe que le maître d'équipage ne fait point allumer les feux de position, tandis que le trois-mâts a disposé les siens, — feu vert à tribord et feu rouge à bâbord. Je ne mets pas en doute que la goélette ait l'intention de passer inaperçue dans les eaux de ce navire. Quant à sa marche, elle a été quelque peu ralentie, sans que sa direction se soit modifiée. J'estime que, depuis la veille, l'Ebba a dû gagner deux cents milles vers l'est. J'ai réintégré ma cabine sous l'impression d'une vague appréhension. Mon souper est déposé sur la table; mais, inquiet je ne sais pourquoi, j'y touche à peine, et je me couche, attendant un sommeil qui ne veut pas venir. Cet état de malaise se prolonge pendant deux heures. Le silence n'est troublé que par les frémissements de la goélette, le murmure de l'eau qui file sur le bordage, les légers à-coups que produit son déplacement à la surface de cette paisible mer… Mon esprit, hanté des souvenirs de tout ce qui s'est accompli en ces deux dernières journées, n'a trouvé aucun apaisement. C'est demain, dans l'après-midi, que nous serons arrivés… C'est demain que mes fonctions devront reprendre à terre auprès de Thomas Roch, «si cela est nécessaire», a dit le comte d'Artigas. La première fois que j'ai été enfermé à fond de cale, si je me suis aperçu que la goélette s'était mise en marche au large du Pamplico-Sound, en ce moment, — il devait être environ dix heures, — je sens qu'elle vient de s'arrêter. Pourquoi cet arrêt?… Lorsque le capitaine Spade m'a ordonné de quitter le pont, nous n'avions aucune terre en vue. En cette direction, les cartes n'indiquent que le groupe des Bermudes, et, à la nuit tombante, il s'en fallait encore de cinquante à soixante milles que les vigies eussent été en mesure de le signaler.
Du reste, non seulement la marche de l'Ebba est suspendue, mais son immobilité est presque complète. À peine éprouve-t-elle un faible balancement d'un bord sur l'autre, très doux, très égal. La houle est peu sensible. Aucun souffle de vent ne se propage à la surface de la mer.
Ma pensée se reporte alors sur ce navire de commerce que nous avions à un mille et demi, lorsque j'ai regagné ma cabine. Si la goélette a continué de se diriger vers lui, elle l'aura rejoint. Maintenant qu'elle est stationnaire, les deux bâtiments ne doivent plus être qu'à une ou deux encablures l'un de l'autre. Ce trois- mâts, encalminé déjà au coucher du soleil, n'a pu se déplacer vers l'ouest. Il est là, et, si la nuit était claire, je l'apercevrais à travers le hublot.
L'idée me vient qu'il se présente peut-être une occasion dont il y aurait lieu de profiter. Pourquoi ne tenterais-je pas de m'échapper, puisque tout espoir de jamais recouvrer ma liberté m'est interdit?… Je ne sais pas nager, il est vrai, mais, après m'être jeté à la mer avec une des bouées du bord, me serait-il impossible d'atteindre le trois-mâts, à la condition d'avoir su tromper la surveillance des matelots de quart?…
Donc, en premier lieu, il s'agit de quitter ma cabine, de gravir l'escalier du capot… Je n'entends aucun bruit dans le poste de l'équipage ni sur le pont de l'Ebba… Les hommes doivent dormir à cette heure… Essayons…
Lorsque je veux ouvrir la porte de ma cabine, je m'aperçois qu'elle est fermée extérieurement, et cela était à prévoir.
Je dois abandonner ce projet qui, d'ailleurs, avait tant de chances d'insuccès contre lui!…
Le mieux serait de dormir, car je suis très fatigué d'esprit, si je ne le suis pas de corps. En proie à d'incessantes obsessions, à des associations d'idées contradictoires, si je pouvais les noyer dans le sommeil…
Il faut que j'y sois parvenu, puisque je viens d'être éveillé par un bruit — un bruit insolite, tel que je n'en ai point encore entendu à bord de la goélette.
Le jour commençait à blanchir la vitre de mon hublot tourné à l'est. Je consulte ma montre… Elle marque quatre heures et demie du matin.
Mon premier soin est de me demander si l'Ebba s'est remise en marche.
Non, certainement… ni avec sa voilure, ni avec son moteur. Certaines secousses se manifesteraient auxquelles je ne me tromperais pas. D'ailleurs, la mer paraît être aussi tranquille au lever du soleil qu'elle l'était la veille à son coucher. Si l'_Ebba _a navigué pendant les quelques heures que j'ai dormi, du moins est-elle immobile en ce moment.
Le bruit dont je parle provient de rapides allées et venues sur le pont, — des pas de gens lourdement chargés. En même temps, il me semble qu'un tumulte du même genre emplit la cale au-dessous du plancher de ma cabine, et à laquelle donne accès le grand panneau en arrière du mât de misaine. Je constate aussi que la goélette est frôlée extérieurement le long de ses flancs, dans la partie émergée de sa coque. Est-ce que des embarcations l'ont accostée?… Les hommes sont-ils occupés à charger ou à décharger des marchandises?…
Et, cependant, il n'est pas possible que nous soyons à destination. Le comte d'Artigas a dit que l'Ebba ne serait pas arrivée avant vingt-quatre heures. Or, je le répète, elle était hier soir à cinquante ou soixante milles des terres les plus rapprochées, le groupe des Bermudes. Qu'elle soit revenue vers l'ouest, qu'elle se trouve à proximité de la côte américaine, c'est inadmissible, étant donné la distance. Et puis, j'ai lieu de croire que la goélette est restée stationnaire durant toute la nuit. Avant de m'endormir, j'avais constaté qu'elle venait de s'arrêter. En cet instant, je constate qu'elle ne s'est pas remise en marche.
J'attends donc qu'il me soit permis de remonter sur le pont. La porte de ma cabine est toujours fermée en dehors, je viens de m'en assurer. Que l'on m'empêche d'en sortir, lorsqu'il fera grand jour, cela me paraît improbable.
Une heure s'écoule. La clarté matinale pénètre par le hublot. Je regarde au travers… Un léger brouillard couvre l'Océan, mais il ne tardera pas à se fondre sous les premiers rayons solaires.
Comme ma vue peut s'étendre à la portée d'un demi-mille, si le trois-mâts n'est pas visible, cela doit tenir à ce qu'il stationne par bâbord de l'Ebba, du côté que je ne puis apercevoir.
Voici qu'un bruit de grincement se fait entendre, et la clé joue dans la serrure. Je pousse la porte qui est ouverte, je gravis l'échelle de fer, je mets le pied sur le pont, au moment où les hommes referment le panneau de l'avant.
Je cherche le comte d'Artigas des yeux… Il n'est pas là et n'a point quitté sa cabine.
Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö surveillent l'arrimage d'un certain nombre de ballots, qui, sans doute, viennent d'être retirés de la cale et transportés à l'arrière. Cette opération expliquerait les allées et venues bruyantes que j'ai entendues à mon réveil. Il est évident que si l'équipage s'occupe de remonter les marchandises, c'est que notre arrivée est prochaine… Nous ne sommes plus éloignés du port, et peut-être la goélette y mouillera-t-elle dans quelques heures…
Eh bien!… et le voilier qui était par notre hanche de bâbord?… Il doit être à la même place, puisque la brise n'a pas repris depuis la veille…
Mes regards se dirigent de ce côté…
Le trois-mâts a disparu, la mer est déserte, et il n'y a pas un navire au large, pas une voile à l'horizon, ni vers le nord ni vers le sud…
Après avoir réfléchi, voici la seule explication que je puisse me donner, bien qu'elle ne soit acceptable que sous réserves: quoique je ne m'en sois pas aperçu, l'Ebba se sera remise en route pendant que je dormais, laissant en arrière le trois-mâts encalminé, et c'est la raison pour laquelle je ne le vois plus par le travers de la goélette.
Du reste, je me garde bien d'aller interroger le capitaine Spade à ce sujet, ni même l'ingénieur Serkö: ils ne daigneraient point m'honorer d'une réponse.
À cet instant, d'ailleurs, le capitaine Spade se dirige vers l'appareil des signaux, et presse un des boutons de la plaque supérieure. Presque aussitôt, l'Ebba éprouve une assez sensible secousse à l'avant. Puis, ses voiles toujours serrées, elle reprend son extraordinaire marche vers le levant.
Deux heures après, le comte d'Artigas apparaît à l'orifice du capot du rouf et gagne sa place habituelle près du couronnement. L'ingénieur Serkö et le capitaine Spade vont aussitôt échanger quelques mots avec lui.
Tous trois braquent leurs lorgnettes marines et observent l'horizon du sud-est au nord-est.
On ne s'étonnera pas si mes regards se fixent obstinément dans cette direction. Mais, n'ayant pas de lorgnette, je n'ai rien pu distinguer au large.
Le repas de midi terminé, nous sommes remontés sur le pont, — tous à l'exception de Thomas Roch, qui n'est pas sorti de sa cabine.
Vers une heure et demie, la terre est signalée par un des matelots grimpé aux barres du mât de misaine. Étant donné que l'_Ebba _file avec une extrême vitesse, je ne tarderai pas à voir se dessiner les premiers contours d'un littoral.
En effet, deux heures après, une vague silhouette s'arrondit à moins de huit milles. À mesure que la goélette s'approche, les profils s'accusent plus nettement. Ce sont ceux d'une montagne, ou tout au moins d'une terre assez élevée. De son sommet s'échappe un panache qui se dresse vers le zénith.
Un volcan dans ces parages?… Alors ce serait donc…
VIII Back-Cup
À mon avis, l'_Ebba _n'a pu rencontrer en cette partie de l'Atlantique d'autre groupe que celui des Bermudes. Cela résulte à la fois de la distance parcourue à partir de la côte américaine et de la direction suivie depuis la sortie du Pamplico-Sound. Cette direction a constamment été celle du sud-sud-est, et cette distance, en la rapprochant de la vitesse de marche, doit être approximativement évaluée entre neuf cents et mille kilomètres.
Cependant la goélette n'a pas ralenti sa rapide allure. Le comte d'Artigas et l'ingénieur Serkö se tiennent à l'arrière, près de l'homme de barre. Le capitaine Spade est venu se poster à l'avant.
Or, n'allons-nous pas dépasser cet îlot, qui paraît isolé, et le laisser dans l'ouest?…
Ce n'est pas probable, puisque nous sommes au jour et à l'heure indiqués pour l'arrivée de l'Ebba à son port d'attache…
En ce moment, tous les matelots sont rangés sur le pont, prêts à manoeuvrer, et le maître d'équipage Effrondat prend ses dispositions pour un prochain mouillage.
Avant deux heures je saurai à quoi m'en tenir. Ce sera la première réponse faite à l'une des questions qui m'ont préoccupé dès que la goélette a donné en pleine mer.
Et pourtant, que le port d'attache de l'Ebba soit précisément situé en l'une des Bermudes, au milieu d'un archipel anglais, c'est invraisemblable, — à moins que le comte d'Artigas n'ait enlevé Thomas Roch au profit de la Grande-Bretagne, hypothèse à peu près inadmissible…
Ce qui n'est pas douteux, c'est que ce bizarre personnage m'observe, en ce moment, avec une persistance tout au moins singulière. Bien qu'il ne puisse soupçonner que je sois l'ingénieur Simon Hart, il doit se demander ce que je pense de cette aventure. Si le gardien Gaydon n'est qu'un pauvre diable, ce pauvre diable ne saurait être moins soucieux de ce qui l'attend que n'importe quel gentilhomme, — fût-ce le propriétaire de cet étrange yacht de plaisance. Aussi, suis-je un peu inquiet de l'insistance avec laquelle ce regard s'attache à ma personne.
Et si le comte d'Artigas avait pu deviner quel éclaircissement venait de se produire dans mon esprit, il ne m'est pas prouvé qu'il eût hésité à me faire jeter par-dessus le bord…
La prudence me commande donc d'être plus circonspect que jamais.
En effet, sans que j'aie pu donner prise à la suspicion, — même dans l'esprit de l'ingénieur Serkö, si subtil pourtant, — un coin du mystérieux voile s'est relevé. L'avenir s'est éclairé d'une légère lueur à mes yeux.
À l'approche de l'Ebba, les formes de cette île, ou mieux de cet îlot vers lequel elle se dirige, se sont dessinées avec plus de netteté sur le fond clair du ciel. Le soleil, qui a dépassé son point de culmination, le baigne en plein sur sa face du couchant. L'îlot est isolé, ou du moins, ni dans le nord ni dans le sud je n'aperçois de groupe auquel il appartiendrait. À mesure que la distance diminue, s'ouvre l'angle sous lequel il se présente, tandis que l'horizon s'abaisse derrière lui.
Cet îlot, de contexture curieuse, figure assez exactement une tasse renversée, du fond de laquelle s'échappe une montée de vapeur fuligineuse. Son sommet, — le fond de la tasse, si l'on veut, — doit s'élever d'une centaine de mètres au-dessus du niveau de la mer, et ses flancs présentent des talus d'une raideur régulière, qui paraissent aussi dénudés que les rochers de la base incessamment battus du ressac.
Mais une particularité de nature à rendre cet îlot très reconnaissable aux navigateurs qui l'aperçoivent en venant de l'ouest, c'est une roche à jour. Cette arche naturelle semble former l'anse de ladite tasse, et livre passage aux tourbillonnants embruns des lames comme aux rayons du soleil, alors que son disque déborde l'horizon de l'est. Aperçu dans ces conditions, cet îlot justifie tout à fait le nom de Back-Cup qui lui a été attribué.
Eh bien, je le connais et je le reconnais, cet îlot! Il est situé en avant de l'archipel des Bermudes. C'est la «tasse renversée» que j'ai eu l'occasion de visiter il y a quelques années… Non! je ne me trompe pas!… À cette époque, mon pied a foulé ses roches calcaires et contourné sa base du côté de l'est… Oui… c'est Back-Cup…
Moins maître de moi, j'aurais laissé échapper une exclamation de surprise… et de satisfaction, dont, à bon droit, se fût préoccupé le comte d'Artigas.
Voici dans quelles circonstances je fus conduit à explorer l'îlot de Back-Cup, alors que je me trouvais aux Bermudes.
Cet archipel, situé à mille kilomètres environ de la Caroline du Nord, se compose de plusieurs centaines d'îles ou îlots. À sa partie centrale se croisent le soixante-quatrième méridien et le trente-deuxième parallèle. Depuis le naufrage de l'Anglais Lomer, qui y fut jeté en 1609, les Bermudes appartiennent au Royaume-Uni, dont, en conséquence de ce fait, la population coloniale s'est accrue de dix mille habitants. Ce n'est pas pour ses productions en coton, café, indigo, arrow-root, que l'Angleterre voulut s'annexer ce groupe, l'accaparer, pourrait-on dire. Mais il y avait là une station maritime tout indiquée en cette portion de l'Océan, à proximité des États-Unis d'Amérique. La prise de possession s'accomplit sans soulever aucune protestation de la part des autres puissances, et les Bermudes sont actuellement administrées par un gouverneur britannique, avec l'adjonction d'un conseil et d'une assemblée générale.
Les principales îles de cet archipel s'appellent Saint-David, Sommerset, Hamilton, Saint-Georges. Cette dernière île possède un port franc, et la ville, appelée du même nom, est aussi la capitale du groupe.
La plus étendue de ces îles ne dépasse pas vingt kilomètres en longueur sur quatre en largeur. Si l'on déduit les moyennes, il ne reste qu'une agglomération d'îlots et de récifs, répandus sur une aire de douze lieues carrées.
Que le climat des Bermudes soit très sain, très salubre, ces îles n'en sont pas moins effroyablement battues par les grandes tempêtes hivernales de l'Atlantique, et les abords offrent des difficultés aux navigateurs.
Ce qui fait surtout défaut à cet archipel, ce sont les rivières et les rios. Toutefois, comme les pluies y tombent fréquemment, on a remédié à ce manque d'eau en les recueillant pour les besoins des habitants et les exigences de la culture. Cela a nécessité la construction de vastes citernes que les averses se chargent de remplir avec une générosité inépuisable. Ces ouvrages méritent une juste admiration et font honneur au génie de l'homme.
C'était l'établissement de ces citernes qui avait motivé mon voyage à cette époque, et aussi la curiosité de visiter ce beau travail.
J'obtins de la société dont j'étais l'ingénieur dans le New-Jersey un congé de quelques semaines, je partis et m'embarquai à New-York pour les Bermudes.
Or, tandis que je séjournais à l'île Hamilton, dans le vaste port de Southampton, il se produisit un fait de nature à intéresser les géologues.
Un jour, on vit arriver toute une flottille de pêcheurs, hommes, femmes, enfants, à Southampton-Harbour.
Depuis une cinquantaine d'années, ces familles étaient installées sur la partie du littoral de Back-Cup exposée au levant. Des cabanes de bois, des maisons de pierre y avaient été construites. Les habitants demeuraient là dans des conditions très favorables pour exploiter ces eaux poissonneuses, — surtout en vue de la pêche des cachalots qui abondent sur les parages bermudiens pendant les mois de mars et d'avril.
Rien, jusqu'alors, n'était venu troubler ni la tranquillité ni l'industrie de ces pêcheurs. Ils ne se plaignaient pas de cette existence assez rude, adoucie d'ailleurs par la facilité des communications avec Hamilton et Saint-Georges. Leurs solides barques, gréées en cotres, exportaient le poisson et importaient, en échange, les divers objets de consommation nécessaires à l'entretien de la famille.
Pourquoi donc l'avaient-ils abandonné, cet îlot, et, ainsi qu'on ne tarda pas à l'apprendre, sans avoir l'intention d'y jamais revenir?… Cela tenait à ce que leur sécurité n'y était plus assurée comme autrefois.
Deux mois avant, les pêcheurs avaient été surpris d'abord, inquiétés ensuite, par de sourdes détonations qui se produisaient à l'intérieur de Back-Cup. En même temps, le sommet de l'îlot, — disons le fond de la tasse renversée, — se couronnait de vapeurs et de flammes. Or, que cet îlot fût d'origine volcanique, que son sommet formât un cratère, on ne le soupçonnait pas, car telle était l'inclinaison de ses pentes qu'il eût été impossible de les gravir. Mais il n'y avait plus à douter que Back-Cup fût un ancien volcan, qui menaçait le village d'une éruption prochaine.
Durant ces deux mois, il y eut redoublement de grondements internes, secousses assez sensibles de l'ossature de l'îlot, longs jets de flammes à sa cime, — la nuit surtout, — parfois détonations formidables, — autant de symptômes qui témoignaient d'un travail plutonien dans la substruction sous-marine, prodrômes non contestables d'un mouvement éruptif à court délai.
Les familles exposées à quelque imminente catastrophe sur cette marge littorale qui ne leur offrait aucun abri contre la coulée des laves, pouvant même craindre une complète destruction de Back- Cup, n'hésitèrent pas à le fuir. Tout ce qu'elles possédaient fut embarqué sur leurs chaloupes de pêche; elles y prirent passage et vinrent se réfugier à Southampton-Harbour.
Aux Bermudes, on sentit un certain effroi à cette nouvelle qu'un volcan, endormi depuis des siècles, venait de se réveiller à l'extrémité occidentale du groupe. Mais, en même temps que la terreur des uns, la curiosité des autres se manifesta. Je fus de ces derniers. Il importait, au surplus, d'étudier le phénomène, de reconnaître si les pêcheurs n'en exagéraient pas les conséquences.
Back-Cup, qui émerge tout d'un bloc à l'ouest de l'archipel, s'y rattache par une capricieuse traînée de petits îlots et de récifs inabordables du côté de l'est. On ne l'aperçoit ni de Saint- Georges, ni de Hamilton, son sommet ne dépassant pas l'altitude d'une centaine de mètres.
Un cutter, parti de Southampton-Harbour, nous débarqua, quelques explorateurs et moi, sur le rivage, où s'élevaient les cabanes abandonnées des pêcheurs bermudiens.
Les craquements intérieurs se faisaient toujours entendre, et une gerbe de vapeurs s'échappait du cratère.
Il n'y eut aucun doute pour nous: l'ancien volcan de Back-Cup s'était rallumé sous l'action des feux souterrains. On devait craindre qu'une éruption ne se produisît avec toutes ses suites, un jour ou l'autre.
En vain essayâmes-nous de monter jusqu'à l'orifice du volcan. L'ascension était impossible sur ces pentes abruptes, lisses, glissantes, n'offrant prise ni au pied ni à la main, se profilant sous un angle de soixante-quinze à quatre-vingts degrés. Jamais je n'avais rien rencontré de plus aride que cette carapace rocheuse, sur laquelle végétaient seulement de rares touffes de luzerne sauvage aux endroits pourvus d'un peu d'humus.
Après maintes tentatives infructueuses, on essaya de faire le tour de l'îlot. Mais, sauf en la partie où les pêcheurs avaient bâti leur village, la base était impraticable au milieu des éboulis du nord, du sud et de l'ouest.
La reconnaissance de l'îlot fut donc limitée à cette exploration très insuffisante. En somme, à voir les fumées mêlées de flammes qui fusaient hors du cratère, tandis que de sourds roulements, parfois des détonations ébranlaient l'intérieur, on ne pouvait qu'approuver les pêcheurs d'avoir abandonné cet îlot, en prévision de sa destruction prochaine.
Telles sont les circonstances dans lesquelles je fus amené à visiter Back-Cup, et l'on ne s'étonnera pas si j'ai pu lui donner ce nom, dès que sa bizarre structure s'était offerte à mes yeux.
Non! je le répète, cela n'aurait pas été pour plaire au comte d'Artigas que le gardien Gaydon eût reconnu cet îlot, en admettant que l'_Ebba _y dût relâcher, — ce qui, faute de port, me paraissait inadmissible.
À mesure que la goélette se rapproche, j'observe Back-Cup, où, depuis leur départ, aucun Bermudien n'a voulu retourner. Ce lieu de pêche est actuellement délaissé, et je ne puis m'expliquer que l'Ebba y vienne en relâche.
Peut-être, après tout, le comte d'Artigas et ses compagnons n'ont- ils pas l'intention de débarquer sur le littoral de Back-Cup? Même au cas où la goélette eût trouvé un abri temporaire entre les roches au fond d'une étroite crique, quelle apparence qu'un riche yachtman ait eu la pensée d'établir sa résidence sur ce cône aride, exposé aux terribles tempêtes de l'Ouest-Atlantique? Vivre en cet endroit, cela est bon pour de rustiques pêcheurs, non pour le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade et son équipage.
Back-Cup n'est plus qu'à un demi-mille, il n'a rien de l'aspect que présentent les autres îles de l'archipel sous la sombre verdure de leurs collines. À peine si, dans le pli de certaines anfractuosités, poussent quelques genévriers, et se dessinent de maigres échantillons de ces cedars qui constituent la principale richesse des Bermudes. Quant aux roches du soubassement, elles sont couvertes d'épaisses couches de varechs, sans cesse renouvelées par les apports de la houle, et aussi de végétaux filamenteux, ces sargasses innombrables de la mer de ce nom, entre les Canaries et les îles du Cap-Vert, et dont les courants jettent des quantités énormes sur les récifs de Back-Cup.
En ce qui concerne les seuls habitants de cet îlot désolé, ils se réduisent à quelques volatiles, des bouvreuils, des «mota cyllas cyalis» au plumage bleuâtre, tandis que, par myriades, les goélands et les mouettes traversent d'une aile rapide les vapeurs tourbillonnantes du cratère.
Quand elle n'est plus qu'à deux encablures, la goélette ralentit sa marche, stoppe, — c'est le mot propre, — à l'entrée d'une passe ménagée au milieu d'un semis de roches à fleur d'eau.
Je me demande si l'Ebba va se risquer à travers cette sinueuse passe…
Non, l'hypothèse la plus acceptable, c'est que, après une relâche de quelques heures, — et encore ne devinai-je pas à quel propos, — elle reprendra sa route vers l'est.
Ce qui est certain, c'est que je ne vois faire aucun préparatif de mouillage. Les ancres restent aux bossoirs, les chaînes ne sont point parées, l'équipage ne se dispose aucunement à mettre les canots à la mer.
En ce moment, le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade vont se placer à l'avant, et alors se fait une manoeuvre qui est inexplicable pour moi.
Ayant suivi le bastingage de bâbord, presque à la hauteur du mât de misaine, j'aperçois une petite bouée flottante qu'un des matelots s'occupe de hisser sur l'avant.
Presque aussitôt, l'eau, qui est très claire en cet endroit, s'assombrit, et il me semble voir une sorte de masse noire monter du fond. Est-ce donc un énorme cachalot qui vient respirer à la surface de la mer?… L'Ebba est-elle menacée de quelque coup de queue formidable?…
J'ai tout compris… Je sais à quel engin la goélette doit de se mouvoir avec cette extraordinaire vitesse, sans voiles ni hélice… Le voici qui émerge, son infatigable propulseur, après l'avoir entraînée depuis le littoral américain jusqu'à l'archipel des Bermudes… Il est là, flottant à son côté… C'est un bateau submersible, un remorqueur sous-marin, un «tug», mû par une hélice, sous l'action du courant d'une batterie d'accumulateurs ou des puissantes piles en usage à cette époque…
À la partie supérieure de ce tug, — long fuseau de tôle, — s'étend une plate-forme, au centre de laquelle un panneau établit la communication avec l'intérieur. À l'avant de cette plate-forme saillit un périscope, un «look-out», sorte d'habitacle dont les parois, percées de hublots à verres lenticulaires, permettent d'éclairer électriquement les couches sous-marines. Maintenant, allégé de son lest d'eau, le tug est revenu à la surface. Son panneau supérieur va s'ouvrir, — un air pur le pénétrera tout entier. Et même, ne peut-on supposer que, s'il est immergé pendant le jour, il émerge la nuit et remorque l'Ebba en restant à la surface de la mer?…
Une question, cependant. Si c'est l'électricité qui produit la force mécanique de ce tug, il est indispensable qu'une fabrique d'énergie la lui fournisse, quelle que soit son origine. Or, cette fabrique, où se trouve-t-elle?… Ce n'est pas sur l'îlot de Back- Cup, je suppose…
Et puis, pourquoi la goélette recourt-elle à ce genre de remorqueur qui se meut sous les eaux?… Pourquoi n'a-t-elle pas en elle-même sa puissance de locomotion, comme tant d'autres yachts de plaisance?…
Mais je n'ai pas, en cet instant, le loisir de me livrer à de telles réflexions, ou plutôt de chercher l'explication de tant d'inexplicables choses.
Le tug est le long de l'Ebba. Le panneau vient de s'ouvrir. Plusieurs hommes ont apparu sur la plate-forme, — l'équipage de ce bateau sous-marin avec lequel le capitaine Spade peut communiquer au moyen des signaux électriques disposés sur l'avant de la goélette, et qu'un fil relie au tug. C'est de l'Ebba, en effet, que partent les indications sur la direction à suivre.
L'ingénieur Serkö s'approche alors de moi, et il me dit ce seul mot:
«Embarquons.
— Embarquer?… ai-je répliqué.
— Oui… dans le tug… vite!» Comme toujours, je n'ai qu'à obéir à ces paroles impératives, et je me hâte d'enjamber les bastingages. En ce moment, Thomas Roch remonte sur le pont, accompagné de l'un des hommes. Il me paraît très calme, très indifférent aussi, et n'oppose aucune résistance à son passage à bord du remorqueur. Lorsqu'il est près de moi, à l'orifice du panneau, le comte d'Artigas et l'ingénieur Serkö nous rejoignent. Quant au capitaine Spade et à l'équipage, ils demeurent sur la goélette, — moins quatre hommes qui descendent dans le petit canot, lequel vient d'être mis à la mer. Ces hommes emportent une longue aussière, probablement destinée à touer l'_Ebba _à travers les récifs. Existe-t-il donc, au milieu de ces roches, une crique où le yacht du comte d'Artigas trouve un sûr abri contre les houles du large?… Est-ce là son port d'attache?… L'Ebba séparée du tug, l'aussière qui la relie au canot se tend, et, une demi-encablure plus loin, des matelots vont l'amarrer sur des organeaux de fer fixés aux récifs. Alors l'équipage, halant dessus, toue lentement la goélette.
Cinq minutes après, l'Ebba a disparu derrière l'amoncellement des roches, et il est certain que, du large, on ne peut même pas apercevoir l'extrémité de sa mâture.
Qui se douterait, aux Bermudes, qu'un navire vient d'habitude relâcher en cette crique secrète?… Qui se douterait, en Amérique, que le riche yachtman, si connu dans tous les ports de l'ouest, est l'hôte des solitudes de Back-Cup?…
Vingt minutes plus tard, le canot revient vers le tug, ramenant les quatre hommes.
Il est clair que le bateau sous-marin les attendait avant de repartir… pour aller… où?…
En effet, l'équipage au complet passe sur la plate-forme, le canot est mis à la traîne, un mouvement se produit, l'hélice bat à petits tours, et, à la surface des eaux, le tug se dirige vers Back-Cup, en contournant les récifs par le sud.
À trois encablures de là se dessine une seconde passe qui aboutit à l'îlot, et dont le tug suit les sinuosités. Dès qu'il accoste les premières assises de la base, ordre est donné à deux hommes de tirer le canot sur une étroite grève de sable que ne peuvent atteindre ni la houle ni le ressac, et où il est aisé de venir le reprendre, lorsque recommencent les campagnes de l'Ebba.
Cela fait, ces deux matelots remontent à bord du tug, et l'ingénieur Serkö me fait signe de descendre à l'intérieur.
Quelques marches d'un escalier de fer accèdent à une salle centrale, où sont entassés divers colis et ballots qui, sans doute, n'ont pu trouver place dans la cale déjà encombrée. Je suis poussé vers une cabine latérale, la porte se referme, et me voici de nouveau plongé au milieu d'une obscurité profonde.
Je l'ai reconnue, cette cabine, au moment où j'y suis entré. C'est bien celle où j'ai passé de si longues heures, après l'enlèvement de Healthful-House, et dont je ne suis sorti qu'au large du Pamplico-Sound.
Il est évident qu'il doit en être de Thomas Roch comme de moi, qu'il est chambré dans un autre compartiment.
Un bruit sonore se produit — le bruit du panneau qui se referme, et l'appareil ne tarde pas à s'immerger.
En effet, je sens un mouvement descensionnel, dû à l'introduction de l'eau dans les caissons du tug.
À ce mouvement en succède un autre, — un mouvement qui pousse le bateau sous-marin à travers les couches liquides.
Trois minutes plus tard, il stoppe, et j'ai l'impression que nous remontons à la surface…
Nouveau bruit du panneau, qui se rouvre cette fois.
La porte de ma cabine me livre passage, et, en quelques bonds, me voici sur la plate-forme.
Je regarde…
Le tug vient de pénétrer à l'intérieur même de l'îlot de Back-Cup.
Là est cette mystérieuse retraite, où le comte d'Artigas vit avec ses compagnons, — pour ainsi dire, — en dehors de l'humanité!
IX Dedans
Le lendemain, sans que personne m'ait empêché d'aller et de venir, j'ai pu opérer une première reconnaissance à travers la vaste caverne de Back-Cup.
Quelle nuit j'ai passée sous l'empire de visions étranges, et avec quelle impatience j'attendais le jour!
On m'avait conduit au fond d'une grotte, à une centaine de pas de la berge près de laquelle s'était arrêté le tug. À cette grotte, de dix pieds sur douze, qu'éclairait une ampoule à incandescence, on accédait par une porte qui fut refermée derrière moi.
Je n'ai pas à m'étonner que l'électricité soit employée comme agent lumineux à l'intérieur de cette caverne, puisqu'elle l'est également à bord du remorqueur sous-marin. Mais où la fabrique-t- on?… D'où vient-elle?… Est-ce qu'une usine est installée à l'intérieur de cette énorme crypte, avec sa machinerie, ses dynamos, ses accumulateurs?…
Ma cellule est meublée d'une table sur laquelle des aliments sont déposés, d'un cadre et de sa literie, d'un fauteuil d'osier, d'une armoire contenant du linge et divers vêtements de rechange. Dans le tiroir de la table, du papier, un encrier, des plumes. Au coin de droite, une toilette garnie de ses ustensiles. Le tout très propre.
Du poisson frais, des conserves de viande, du pain de bonne qualité, de l'ale et du whisky, voilà le menu de ce premier repas. Je n'ai mangé que du bout des lèvres, — à mi-dents comme on dit, — tant je me sens énervé.
Il faudra pourtant que je me ressaisisse, que je revienne au calme de l'esprit et du coeur, que le moral reprenne le dessus. Le secret de cette poignée d'hommes, enfouis dans les entrailles de cet îlot, je veux le découvrir… je le découvrirai…
Ainsi, c'est sous la carapace de Back-Cup que le comte d'Artigas est venu s'établir. Cette cavité dont personne ne soupçonne l'existence, lui sert de demeure habituelle, lorsque l'_Ebba _ne le promène pas le long du littoral du nouveau monde et peut-être jusqu'aux parages de l'ancien. Là est la retraite inconnue qu'il a découverte, et où l'on accède par cette entrée sous-marine, cette porte d'eau, qui s'ouvre à douze ou quinze pieds au-dessous de la surface océanique.
Pourquoi s'être séparé des habitants de la terre?… Que trouverait-on dans le passé de ce personnage?… Si ce nom d'Artigas, ce titre de comte, ne sont qu'empruntés, comme je l'imagine, quel motif cet homme a-t-il eu de cacher son identité?… Est-il un banni, un proscrit, qui a préféré ce lieu d'exil à tout autre?… N'ai-je pas plutôt affaire à un malfaiteur, soucieux d'assurer l'impunité de ses crimes, l'inanité des poursuites judiciaires, en se terrant au fond de cette substruction indécouvrable?… Mon droit est de tout supposer, quand il s'agit de cet étranger suspect, et je suppose tout.
Alors revient à mon esprit cette question à laquelle je ne puis encore trouver une réponse satisfaisante. Pourquoi Thomas Roch a- t-il été enlevé de Healthful-House dans les conditions que l'on sait?… Le comte d'Artigas espère-t-il lui arracher le secret de son Fulgurateur, l'utiliser pour défendre Back-Cup, au cas qu'un hasard trahirait le lieu de sa retraite?… Mais, si cela arrivait, on saurait bien réduire par la famine l'îlot de Back- Cup, que le tug ne suffirait pas à ravitailler!… La goélette, d'autre part, n'aurait plus aucune chance de franchir la ligne d'investissement, et, d'ailleurs, elle serait signalée dans tous les ports!… Dès lors, à quoi pourrait servir l'invention de Thomas Roch entre les mains du comte d'Artigas?… Décidément, je ne comprends pas!
Vers sept heures du matin, je saute hors de mon lit. Si je suis emprisonné entre les parois de cette caverne, du moins ne le suis- je pas à l'intérieur de ma cellule. Rien ne m'empêche de la quitter, et j'en sors…
À trente mètres en avant se prolonge un entablement rocheux, une sorte de quai, qui se développe à droite et à gauche.
Plusieurs matelots de l'Ebba sont occupés à débarquer les ballots, à vider la cale du tug, lequel stationne à fleur d'eau le long d'une petite jetée de pierre.
Un demi-jour, auquel mes yeux s'habituent graduellement, éclaire la caverne, qui est ouverte à la partie centrale de sa voûte.
«C'est par là, me dis-je, que s'échappaient ces vapeurs, ou plutôt cette fumée, qui nous a signalé l'îlot à une distance de trois ou quatre milles.»
Et, à l'instant même, toute cette série de réflexions me traverse l'esprit.
«Ce n'est donc pas un volcan, comme on l'a cru, ce Back-Cup, comme je l'ai cru moi-même… Les vapeurs, les flammes qui ont été aperçues, il y a quelques années, n'étaient qu'artificielles. Les grondements qui épouvantèrent les pêcheurs bermudiens n'avaient point pour cause une lutte des forces souterraines… Ces divers phénomènes étaient factices… Ils se manifestaient à la seule volonté du maître de cet îlot, de celui qui voulait en éloigner les habitants installés sur son littoral… Et il y a réussi, ce comte d'Artigas… Il est resté l'unique maître de Back-Cup… Rien qu'avec le bruit de ces détonations, rien qu'en dirigeant vers ce faux cratère la fumée de ces varechs et des sargasses que les courants lui apportent, il a pu laisser croire à l'existence d'un volcan, à son réveil inattendu, à l'imminence d'une éruption qui ne s'est jamais produite!…»
Telles les choses ont dû se passer, et, en effet, depuis le départ des pêcheurs bermudiens, Back-Cup n'a cessé d'entretenir d'épaisses volutes de fumée à sa cime.
Cependant la clarté interne s'accroît, le jour pénètre par le faux cratère, à mesure que le soleil monte sur l'horizon. Il me sera donc possible d'évaluer d'une manière assez précise les dimensions de cette caverne. Voici, d'ailleurs, les chiffres que j'ai pu établir par la suite.
Extérieurement, l'îlot de Back-Cup, de forme à peu près circulaire, mesure douze cents mètres de circonférence et présente une superficie intérieure de cinquante mille mètres ou cinq hectares. Ses parois ont, à leur base, une épaisseur qui varie entre trente et cent mètres.
Il suit de là que, moins l'épaisseur des parois, cette excavation occupe tout le massif de Back-Cup qui s'élève au-dessus de la mer. Quant à la longueur du tunnel sous-marin, qui met le dehors et le dedans en communication, et par lequel a pénétré le tug, j'estime qu'elle doit être de quarante mètres à peu près.
Ces chiffres approximatifs permettent de se représenter la grandeur de cette caverne. Mais, si vaste qu'elle soit, je rappellerai que l'Ancien et le Nouveau Monde en possèdent quelques-unes dont les dimensions sont plus considérables et qui ont été l'objet d'études spéléologiques très exactes.
En effet, dans la Carniole, dans le Northumberland, dans le Derbyshire, au Piémont, en Morée, aux Baléares, en Hongrie, en Californie, se creusent des grottes d'une capacité supérieure à celle de Back-Cup. Telles aussi celle de Han-sur-Lesse, en Belgique, aux États-Unis, celles de Mammouth du Kentucky, qui ne comprennent pas moins de deux cent vingt-six dômes, sept rivières, huit cataractes, trente-deux puits d'une profondeur ignorée, une mer intérieure sur une étendue de cinq à six lieues, dont les explorateurs n'ont encore pu atteindre l'extrême limite.
Je connais ces grottes du Kentucky pour les avoir visitées, comme l'ont fait des milliers de touristes. La principale me servira de terme de comparaison avec Back-Cup. À Mammouth, comme ici, la voûte est supportée par des piliers de formes et de hauteurs diverses, qui lui donnent l'aspect d'une cathédrale gothique, avec nef, contre-nefs, bas-côtés, n'ayant rien, d'ailleurs, de la régularité architectonique des édifices religieux. La seule différence est que, si le plafond des grottes du Kentucky se déploie à cent trente mètres de hauteur, celui de Back-Cup ne dépasse pas une soixantaine de mètres à la partie de la voûte que troue circulairement l'ouverture centrale, — par laquelle s'échappaient les fumées et les flammes.
Autre particularité, — très importante, — qu'il convient d'indiquer, c'est que la plupart des grottes dont j'ai cité les noms sont aisément accessibles et devaient par conséquent être découvertes un jour ou l'autre.
Or il n'en est pas ainsi de Back-Cup. Indiqué sur les cartes de ces parages comme un îlot du groupe des Bermudes, comment se fût- on douté qu'une énorme caverne s'évidait à l'intérieur de son massif. Pour le savoir, il fallait y pénétrer, et, pour y pénétrer, il fallait disposer d'un appareil sous-marin, analogue au tug que possédait le comte d'Artigas.
Et, à mon avis, c'est au hasard seul que cet étrange yachtman aura dû de découvrir ce tunnel, qui lui a permis de fonder cette inquiétante colonie de Back-Cup.
Maintenant, en me livrant à l'examen de la portion de mer contenue entre les parois de cette caverne, je constate que ses dimensions sont assez restreintes. À peine mesure-t-elle de trois cents à trois cent cinquante mètres de circonférence. Ce n'est, à vrai dire, qu'un lagon, encadré de rochers à pic, très suffisant pour les manoeuvres du tug, car sa profondeur, ainsi que je l'ai appris, n'est pas inférieure à quarante mètres.
Il va de soi que cette crypte, étant donné sa situation et sa structure, appartient à la catégorie de celles qui sont dues à l'envahissement des eaux de la mer. À la fois d'origine neptunienne et plutonienne, telles se voient les grottes de Crozon et de Morgate sur la baie de Douarnenez en France, de Bonifacio sur le littoral de la Corse, telle celle de Thorgatten sur la côte de Norvège, dont la hauteur n'est pas estimée à moins de cinq cents mètres, telles enfin les catavôtres de la Grèce, les grottes de Gibraltar en Espagne, de Tourane en Cochinchine. En somme, la nature de leur carapace indique qu'elles sont le produit de ce double travail géologique.
L'îlot de Back-Cup est en grande partie formé de roches calcaires. À partir de la berge du lagon, ces roches remontent vers les parois, en talus à pentes douces, laissant entre elles des tapis sablonneux d'un grain très menu, agrémentés çà et là des jaunâtres bouquets durs et serrés du perce-pierre. Puis, par épaisses couches, s'étalent des amas de varechs et de sargasses, les uns très secs, les autres mouillés, exhalant encore les âcres senteurs marines, alors que le flux, après les avoir poussés à travers le tunnel, vient de les jeter sur les rives du lagon. Ce n'est pas là, d'ailleurs, le seul combustible employé aux multiples besoins de Back-Cup. J'aperçois un énorme stock de houille, qui a dû être rapporté par le tug et la goélette. Mais, je le répète, c'est de l'incinération de ces masses herbeuses, préalablement desséchées, que provenaient les fumées vomies par le cratère de l'îlot.
En continuant ma promenade, je distingue sur le côté septentrional du lagon les habitations de cette colonie de troglodytes, — ne méritent-ils pas ce nom? Cette partie de la caverne, qui est appelée Bee-Hive, c'est-à-dire «la Ruche», justifie pleinement cette qualification. En effet, là sont creusées de main d'homme plusieurs rangées d'alvéoles, dans le massif calcaire des parois, et dans lesquels demeurent ces guêpes humaines.
Vers l'est, la disposition de la caverne est très différente. De ce côté, se profilent, se dressent, se multiplient, se contournent, des centaines de piliers naturels, qui soutiennent l'intrados de la voûte. Une véritable forêt d'arbres de pierre, dont la superficie s'étend jusqu'aux extrêmes limites de la caverne. À travers ces piliers s'entrecroisent des sentiers sinueux, qui permettent d'atteindre le fond de Back-Cup.
À compter les alvéoles de Bee-Hive, on peut chiffrer de quatre- vingts à cent le nombre des compagnons du comte d'Artigas.
Précisément, devant l'une de ces cellules, isolée des autres, se tient ce personnage que le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö ont rejoint depuis un instant. À la suite de quelques mots échangés, ils descendent tous les trois vers la berge et s'arrêtent devant la jetée près de laquelle flotte le tug.
À cette heure, une douzaine d'hommes, après avoir débarqué les marchandises, les transportent en canot sur l'autre rive où de larges réduits, évidés dans le massif latéral, forment les entrepôts de Back-Cup.
Quant à l'orifice du tunnel sous les eaux du lagon, il n'est pas visible. J'ai observé, en effet, que, pour y pénétrer en venant du large, le remorqueur a dû s'enfoncer de quelques mètres au-dessous de la surface de l'eau. Il n'en est donc pas de la grotte de Back- Cup comme des grottes de Staffa ou de Morgate, dont l'entrée est toujours libre même à l'époque des hautes marées. Existe-t-il un autre passage communiquant avec le littoral, un couloir naturel ou artificiel?… Il importe que je sois fixé à ce sujet.
En réalité, l'îlot de Back-Cup mérite son nom. C'est bien une énorme tasse renversée. Non seulement il en affecte la forme extérieure, mais, — ce qu'on ignorait, — il en reproduit aussi la forme intérieure.
J'ai dit que Bee-Hive occupe la partie de la caverne qui s'arrondit au nord du lagon, c'est-à-dire la gauche en pénétrant par le tunnel. À l'opposé sont établis les magasins, ou s'entreposent les approvisionnements de toute sorte, ballots de marchandises, pièces de vin et d'eau-de-vie, barils de bière, caisses de conserves, colis multiples désignés par des marques de diverses provenances. On dirait que les cargaisons de vingt navires ont été débarquées en cet endroit. Un peu plus loin s'élève une assez importante construction, entourée d'un mur de planches, dont la destination est aisée à reconnaître. D'un poteau qui la domine, partent les gros fils de cuivre qui alimentent de leur courant les puissantes lampes électriques suspendues sous la voûte et les ampoules à incandescence servant à chaque alvéole de la ruche. Il y a même bon nombre de ces appareils d'éclairage, installés entre les piliers de la caverne, qui permettent de l'éclairer jusqu'à son extrême profondeur.
À présent se pose cette question: Me laissera-t-on aller librement à l'intérieur de Back-Cup?… Je l'espère. Pourquoi le comte d'Artigas prétendrait-il entraver ma liberté, m'interdire de circuler à travers son mystérieux domaine?… Ne suis-je pas enfermé entre les parois de cet îlot?… Est-il possible d'en sortir autrement que par le tunnel?… Or, comment franchir cette porte d'eau, qui est toujours close?…
Et puis, pour ce qui me concerne, en admettant que j'eusse pu traverser le tunnel, est-ce que ma disparition tarderait à être constatée?… Le tug conduirait une douzaine d'hommes sur le littoral, qui serait fouillé jusque dans ses plus secrètes anfractuosités… Je serais inévitablement repris, ramené à Bee- Hive, et, cette fois, privé de la liberté d'aller et venir…
Je dois donc rejeter toute idée de fuite, tant que je n'aurai pu mettre de mon côté quelque sérieuse chance de succès. Qu'une circonstance favorable se présente, je ne la laisserai pas échapper.
En circulant le long des rangées d'alvéoles, il m'a été permis d'observer quelques-uns de ces compagnons du comte d'Artigas, qui ont accepté cette monotone existence dans les profondeurs de Back- Cup. Je le répète, leur nombre peut être évalué à une centaine, d'après celui des cellules de Bee-Hive.
Lorsque je passe, ces gens ne font aucune attention à moi. À les examiner de près, ils me paraissent s'être recrutés d'un peu partout. Entre eux, je ne distingue aucune communauté d'origine, - - pas même ce lien qui en ferait soit des Américains du Nord, soit des Européens, soit des Asiatiques. La coloration de leur peau va du blanc au cuivre et au noir, — le noir de l'Australasie plutôt que celui de l'Afrique. En résumé, ils semblent pour la plupart appartenir aux races malaises, et ce type est même très reconnaissable chez le plus grand nombre. J'ajoute que le comte d'Artigas est certainement sorti de cette spéciale race des îles néerlandaises de l'Ouest-Pacifique, alors que l'ingénieur Serkö serait Levantin, le capitaine Spade d'origine italienne.
Mais, si ces habitants de Back-Cup ne sont pas reliés par un lien de race, ils le sont certainement par celui des instincts et des appétits. Quelles inquiétantes physionomies, quelles figures farouches, quels types foncièrement sauvages! Ce sont des natures violentes, cela se voit, qui n'ont jamais su refréner leurs passions ni reculer devant aucun excès. Et, — cette idée me vient, — pourquoi ne serait-ce pas à la suite d'une longue série de crimes, vols, incendies, meurtres, attentats de toute sorte exercés en commun, qu'ils auraient eu la pensée de se réfugier au fond de cette caverne, où ils peuvent se croire assurés d'une absolue impunité?… Le comte d'Artigas ne serait plus alors que le chef d'une bande de malfaiteurs, avec ses deux lieutenants Spade et Serkö, et Back-Cup un repaire de pirates…
Telle est la pensée qui s'est décidément incrustée en mon cerveau. Je serai bien surpris si l'avenir démontre que je me suis trompé. D'ailleurs, ce que je remarque au cours de cette première exploration est fait pour confirmer mon opinion, et autoriser les plus suspectes hypothèses.
Dans tous les cas, quels qu'ils soient et quelles que soient les circonstances qui les ont réunis en ce lieu, les compagnons du comte d'Artigas me paraissent avoir accepté sans réserve sa toute- puissante domination. En revanche, si une sévère discipline les maintient sous sa main de fer, il est probable que certains avantages doivent compenser cette espèce de servitude à laquelle ils ont consenti… Lesquels?…
Après avoir contourné la partie de la berge sous laquelle débouche le tunnel, j'atteins la rive opposée du lagon. Ainsi que je l'ai reconnu déjà, sur cette rive est établi l'entrepôt des marchandises apportées par la goélette Ebba à chacun de ses voyages. De vastes excavations, creusées dans les parois, peuvent contenir et contiennent un nombre considérable de ballots.
Au-delà se trouve la fabrique d'énergie électrique. En passant devant les fenêtres, j'aperçois certains appareils, d'invention récente, peu encombrants et très perfectionnés.
Point de ces machines à vapeur, qui nécessitent l'emploi de la houille et exigent un mécanisme compliqué. Ainsi que je l'avais pressenti, ce sont des piles d'une extraordinaire puissance, qui fournissent le courant aux lampes de la caverne comme aux dynamos du tug. Sans doute aussi, ce courant sert aux divers usages domestiques, au chauffage de Bee-Hive, à la cuisson des aliments. Ce que je constate, c'est qu'il est appliqué, dans une cavité voisine, aux alambics qui servent à la production de l'eau douce. Les colons de Back-Cup n'en sont pas réduits à recueillir pour leur boisson les pluies abondamment versées sur le littoral de l'îlot. À quelques pas de la fabrique d'énergie électrique s'arrondit une large citerne que je puis comparer, toute proportion gardée, à celles que j'avais visitées aux Bermudes. Là, il s'agissait de pourvoir aux besoins d'une population de dix mille habitants… ici d'une centaine de…
Je ne sais encore comment les qualifier. Que leur chef et eux aient eu de sérieuses raisons pour habiter dans les entrailles de cet îlot, cela est l'évidence même, mais quelles sont-elles?… Lorsque des religieux s'enferment entre les murs de leur couvent avec l'intention de se séparer du reste des humains, cela s'explique. À vrai dire, ils n'ont l'air ni de bénédictins ni de chartreux, les sujets du comte d'Artigas!
En poursuivant ma promenade à travers la forêt de piliers, je suis arrivé à l'extrême limite de la caverne. Personne ne m'a gêné, personne ne m'a parlé, personne n'a même paru s'inquiéter de mon individu. Cette portion de Back-Cup est extrêmement curieuse, comparable à ce qu'offrent de plus merveilleux les grottes du Kentucky ou des Baléares. Il va de soi que le travail de l'homme ne se montre nulle part. Seul apparaît le travail de la nature, et ce n'est pas sans un certain étonnement, mêlé d'effroi, que l'on songe à ces forces telluriques, qui sont capables d'engendrer de si prodigieuses substructions. La partie située au-delà du lagon ne reçoit que très obliquement les rayons lumineux du cratère central. Le soir, éclairée de lampes électriques, elle doit prendre un aspect fantastique. En aucun endroit, malgré mes recherches, je n'ai trouvé d'issue communiquant avec l'extérieur.
À noter que l'îlot offre asile à de nombreux couples d'oiseaux, goélands, mouettes, hirondelles de mer, — hôtes habituels des plages bermudiennes. Ici, semble-t-il, on ne leur a jamais donné la chasse, on les laisse se multiplier à loisir, et ils ne s'effraient pas du voisinage de l'homme.
Au surplus, Back-Cup possède également d'autres animaux que ces volatiles d'essence marine. Du côté de Bee-Hive sont ménagés des enclos destinés aux vaches, aux porcs, aux moutons, aux volailles. L'alimentation est donc non moins assurée que variée, grâce, également, aux produits de la pêche, soit entre les récifs du dehors, soit dans les eaux du lagon, où abondent des poissons d'espèces très variées.
En somme, pour se convaincre que les hôtes de Back-Cup ne manquent d'aucune ressource, il suffit de les regarder. Ce sont tous gens vigoureux, robustes types de marins cuits et recuits sous le hâle des chaudes latitudes, au sang riche et suroxygéné par les brises de l'Océan. Il n'y a ni enfants ni vieillards, — rien que des hommes dont l'âge est compris entre trente et cinquante ans.
Mais pourquoi ont-ils accepté de se soumettre à ce genre d'existence?… Et puis, ne quittent-ils donc jamais cette retraite de Back-Cup?…
Peut-être ne tarderai-je pas à l'apprendre.
X Ker Karraje
L'alvéole que j'occupe est situé à une centaine de pas de l'habitation du comte d'Artigas, l'une des dernières de cette rangée de Bee-Hive. Si je ne dois pas la partager avec Thomas Roch, je pense du moins qu'elle se trouve voisine de la sienne? Pour que le gardien Gaydon puisse continuer ses soins au pensionnaire de Healthful-House, il faut que les deux cellules soient contiguës… Je serai, j'imagine, bientôt fixé à cet égard.
Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö demeurent séparément à proximité de l'hôtel d'Artigas.
Un hôtel?… Oui, pourquoi ne point lui donner ce nom, puisque cette habitation a été arrangée avec un certain art? Des mains habiles ont taillé la roche, de manière à figurer une façade ornementale. Une large porte y donne accès. Le jour pénètre par plusieurs fenêtres, percées dans le calcaire, et que ferment des châssis à carreaux de couleurs. L'intérieur comprend diverses chambres, une salle à manger et un salon éclairés par un vitrail, — le tout aménagé de manière que l'aération s'opère dans des conditions parfaites. Les meubles sont d'origines différentes, de formes très fantaisistes, avec les marques de fabrication française, anglaise, américaine. Évidemment, leur propriétaire tient à la variété des styles.
Quant à l'office et à la cuisine, on les a disposées dans des cellules annexes, en arrière de Bee-Hive.
L'après-midi, au moment où je sortais avec la ferme intention d'» obtenir une audience» du comte d'Artigas, j'aperçois ce personnage alors qu'il remontait des rives du lagon vers la ruche. Soit qu'il ne m'ait point vu, soit qu'il ait voulu m'éviter, il a hâté le pas, et je n'ai pu le rejoindre.
«Il faut pourtant qu'il me reçoive!» me suis-je dit.
Je me hâte et m'arrête devant la porte de l'habitation qui venait de se refermer.