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Evenor et Leucippe

INTRODUCTION.

Reading edition

LA CRÉATION.

Au sein du puissant univers, la rencontre des nuées cométaires engendra un corps brûlant qui roula aussitôt dans les abîmes du ciel, obéissant aux lois qu'il y rencontra, lois éternelles, dont les accidents les plus formidables à nos yeux ne sont que les conséquences nécessaires d'un ordre préétabli, infini, éternel dans son ensemble.

La suprême loi de l'univers, c'est la vie. Le dispensateur infatigable de cette vie sans repos et sans limites, c'est Dieu. Donner la vie est un acte d'amour. Dieu est donc le foyer universel de l'amour infini.

Ces dépôts, éléments ou débris de matière cosmique qu'on appelle nébuleuses, comètes, astéroïdes, etc., sont comme la poussière créatrice des mondes. Le nôtre en est une condensation et une combinaison quelconque. Leur approche épouvante les hommes, et pourtant la vie est dans le sein de ces foyers mystérieux répandus dans l'espace.

Ce monde, un des plus petits de ceux qui peuplent l'infini, vécut donc d'une vitalité brûlante, dès l'instant où il prit une marche régulière dans ces champs de l'Éther où sa route venait de lui être imposée. Une masse de substances en fusion s'étreignant et se dévorant sans cesse, tel fut le théâtre du gigantesque incendie qui, durant des chaînes de siècles véritablement démesurées, apparut dans les plaines du ciel, comme un imperceptible flambeau, étoile ou comète, pour les habitants des autres mondes.

Révélation ou induction, les mythes des anciens ont une grande profondeur. La vision de l'enfer a eu sa réalité ici-bas. Le règne de Pluton n'est pas un vain rêve. Relégué au fond des entrailles de la terre, le sombre esprit du feu rugit encore par la bouche des volcans: mais il a possédé l'empire de notre monde, il a plané à sa surface, il a fait corps avec lui; il y a versé des torrents de flammes, il y a promené ses torches fumantes et soufflé ses gaz méphitiques. Soufre et bitume, foudres et brasiers, amalgame ou liquéfaction de métaux, tonnerres effroyables, essor de nuées ténébreuses chassées au loin par les flammes dévorantes, effervescence sans frein du principe chimique, voilà ce qu'attestent les vestiges de ce premier âge de la terre.

Était-ce donc là la vie? C'était la vitalité minérale, la création de la charpente osseuse d'un monde destiné à appeler la vie dans son sein: donc c'était déjà la vie.

Un second âge transforme radicalement en apparence le destin de cette planète; mais il ne fait réellement que le modifier. Le principe chimique va être refréné fatalement par ses propres résultats. Ainsi que le combustible se vitrifie dans la fournaise, la masse incandescente s'est solidifiée et un peu refroidie à la surface, et les incommensurables masses de fumée que l'ardeur du feu refoulait dans les zones supérieures de l'atmosphère vont s'épancher en pluies diluviennes sur le sol encore brûlant.

C'est le règne de Neptune, c'est la lutte prodigieuse des océans qui se forment, avec les forces plutoniennes qui se débattent et se tordent, en proie à une longue agonie, une agonie de plusieurs centaines de mille ans. C'est l'époque de ces volcans sous-marins dont notre sol porte encore des traces si frappantes, l'époque des flots bouillonnants précipités sur le brasier qui siffle en s'éteignant peu à peu. Longtemps encore l'eau est ardente et les bassins des mers ne sont que d'immenses bouilloires. La terre tremble sous des chocs prodigieux, se fend, s'éclate et vomit ses entrailles.

Qu'est-ce donc que cet épouvantable combat de deux éléments en apparence acharnés à la destruction l'un de l'autre? Est-ce la lutte parricide de l'esprit des eaux né de l'esprit du feu, et de l'esprit du feu refusant l'empire de la terre à cette puissance nouvelle échappée de son propre sein?

Non, ce cataclysme, dont l'imagination de l'homme ne peut embrasser l'horreur et la durée (à peine perceptible peut-être dans les archives du ciel), ce n'est ni un chaos ni une destruction, c'est un hyménée, c'est un acte de l'amour divin, et le rugissement qui plane sur cette couche brûlante, c'est l'hymne nuptial de la matière qui émet et reçoit le principe d'un nouvel élément de vie.

Oui, c'est la vie organique qui s'élabore et qui lentement surgit sur la terre nouvelle. Les protubérances volcaniques que les eaux n'ont pu engloutir se dégagent peu à peu à mesure que les cataractes du ciel s'épuisent. Les mers tendent à s'asseoir dans leurs bassins refroidis, les continents futurs apparaissent à la surface des eaux comme des îles dont chaque heure de la création voit agrandir imperceptiblement la surface.

La cendre et la fange, toutes les substances en dissolution, longtemps agitées et promenées dans les flots troublés, se précipitent ou adhèrent. La végétation s'éveille, d'abord muette et mystérieuse au sein des mers, seul réceptacle assez refroidi pour la favoriser, insensiblement épanouie à la surface de la terre.

Au règne des plantes aquatiques, «des lichens, des mousses, des fucoïdes et des autres végétaux des prairies de l'Océan,» succède le règne des fougères «et de toutes les fastueuses arborescences» que brise aujourd'hui la pioche du mineur.

En même temps que la plante, l'animal commence à respirer. Un même principe, principe dès lors nouveau sur la terre, puisqu'il est la combinaison et comme l'enfantement de ceux qui l'ont précédé, appelle le développement des divers modes de la vie. Les premiers êtres «flottent entre la végétation et l'animalité.» Ébauche primitive de la création organique, les zoophytes et les mollusques voient peu à peu surgir autour d'eux les premiers poissons, et au-dessus des poissons, les premiers ovipares «vont vivre à découvert sous le ciel.»

L'embryon est formé, un âge nouveau se prépare; des types élémentaires s'agitent déjà dans l'humide et dans le sec. Par une progression continue, le règne de Pan s'établit sur la terre, devenue non pas le plus vaste, mais le plus intéressant réceptacle de la vie perfectible ici-bas.

Durant ce troisième âge, les mammifères paraissent, «ils animent par leurs ébats les savanes et les immenses forêts des deux mondes.» Une multitude de types, de mieux en mieux organisés, s'enchaînent dans une échelle de combinaisons progressives, depuis l'animalcule impétueux et vorace qui s'agite dans la goutte d'eau, jusque l'éléphant dont le large et paisible front abrite des instincts merveilleux, peut-être des rudiments de pensée, de mémoire et de prévoyance.

Avant d'assister par l'imagination (elle seule peut éclairer pour nous une pareille scène) à l'éclosion de la vie humaine sur notre planète, tâchons de nous faire une idée de cette opération de la nature qui transforme le principe vital de type en type, comme l'alchimiste transmuait les métaux de creuset en creuset.

Je dis: tâchons de nous en faire une idée; je ne dis pas: tâchons d'en surprendre le spectacle. Il échappera toujours à l'appréciation de nos sens, car c'est un mystère complétement divin, un de ces mystères dont la vraie religion nous permet de rechercher les causes et les fins, mais dont l'athéisme le plus froidement attentif ne surprendra jamais le fait palpable.

Le croyant ne l'expliquera pas davantage; mais le croyant aveugle n'y regardera même pas, tandis que le croyant qui veut croire davantage y regardera de tous ses yeux; car plus il y regardera, plus il se convaincra que si tout miracle n'est qu'un fait naturel, par la même raison, le moindre des faits de la nature est un miracle sublime de l'auteur de la nature.

Prenez une de ces fleurs que l'on appelle papilionacées, et regardez un papillon. N'est-ce pas le même plan qui a présidé à la structure de ces deux êtres? Regardez vingt ou trente fleurs au hasard, vous trouverez vingt ou trente insectes qui leur ressemblent comme couleur ou comme forme. Certains rapprochements seront même si frappants, l'ophrys-mouche, la mouche-feuille, etc., que vous hésiterez entre l'animal et le végétal.

Les ailes supérieures et les pattes d'une sauterelle sont des feuilles de blé et des brins d'herbe ajustés sur un corps qui, lui-même, ressemble à un épi de graminée. Les observateurs sont souvent frappés de ces analogies, et les naturalistes aiment à se persuader que la nature a revêtu certains êtres d'une livrée semblable à celle des milieux qu'ils habitent pour les aider à se dérober à l'œil perçant de leurs ennemis.

Cette explication est naïve, mais n'y en a-t-il pas une plus profonde qui se présente à la pensée? Ces formes et ces couleurs qui se sont imprimées à la substance universelle, pour faire d'abord une plante organisée et ensuite un être mieux organisé encore qui se nourrit dans son sein ou qui voltige dans l'air avec ses parfums, n'est-ce pas une idée produisant une idée plus parfaite, un résultat intellectuel se complétant dans un résultat intellectuel plus complet?

Pourtant ce papillon, qui semble s'être détaché de la branche comme une fleur tout à coup animée et prenant son vol, n'a pas été engendré par cette fleur qui reste à jamais immobile sur sa tige. L'un est bien la conséquence de l'autre, mais il n'en est pas le produit. Ce n'est pas le pollen de la plante qui a donné naissance à cet être découpé comme sa feuille ou nuancé comme sa corolle. La semence du végétal ne s'est pas convertie en œuf d'insecte que le soleil s'est chargé de faire éclore. Cela n'est pas, cela ne se peut pas, cela ne s'est jamais produit.

Il faut donc se garder de croire qu'aucun type soit le moule palpable d'un autre type. Le seul moule, c'est celui où la nature, c'est-à-dire la substance, mise en mouvement par la pensée divine, a jeté successivement toutes ses épreuves, modifiant le moule même après chaque type, mais d'une manière si délicatement progressive, que, d'un type à l'autre, on suit l'enchaînement de l'idée, bien que, du point de départ, un caillou, je suppose, jusqu'au point du dernier résultat, l'homme, il y ait un abîme de siècles et un abîme de dissemblances.

Tel est le divin procédé de la nature. La Genèse nous dit que Dieu opéra autrement, et qu'en six jours il fit l'univers; les jours de la Genèse sont de vastes allégories pour quiconque veut conserver le respect qu'inspire un monument de la foi de nos pères. Mais Dieu, qui ne nous a pas révélé l'âge de l'univers, a du moins écrit lui-même la Genèse de notre planète dans les entrailles de cette même planète; et, à cette lettre morte, celui qui ne se repose jamais, parce que l'amour infini ne connaît point la lassitude, a fait succéder sans lacune la lettre vivante de la création vivante.

Les philosophes du siècle dernier, repoussant à la fois la superstition folle et la foi sérieuse, se sont demandé avec quoi Dieu avait créé le monde, disant qu'avec rien Dieu même ne pouvait pas faire quelque chose. Ils avaient raison: Dieu ne fait pas l'impossible, parce que devant celui qui sait tout, l'impossible n'existe pas.

Dieu n'a pas fait quelque chose avec rien, parce que le rien des philosophes railleurs n'existe pas. Quel est donc le coin grand comme l'ongle dans ce vaste univers où il n'y ait rien? Ouvrez le champ de l'infini à la science, ou seulement à la poésie, à la rêverie de l'homme, et elles y chercheront en vain le vide et le néant. Ces trois mots: vide, néant, rien, ne sont que des mots destinés dans la langue de l'homme à exprimer les bornes relatives de son savoir et de sa puissance. Quand vous croyez avoir la main vide, elle est encore pleine d'atomes insaisissables dont chacun est un monde. Lorsque, dans le sommeil, votre cerveau est vide de jugement, il est encore rempli de songes et d'images.

Ce n'est donc pas de rien et avec rien, c'est avec tout, puisque c'est avec la substance universelle animée par l'amour infini, que Dieu, passant d'un type à l'autre, a créé tous les types s'enchaînant les uns aux autres, sans pour cela émaner les uns des autres par la génération. Chaque espèce créée doit se reproduire dans son espèce, dit la Genèse. Si c'est ainsi que l'on veut entendre ce texte, il est formel, il est absolu, et c'est ainsi, pour notre part, que nous l'entendons.

On verra tout à l'heure pourquoi nous insistons nous-même de tout notre pouvoir sur ce procédé du divin artiste; procédé mystérieux, il est vrai, et dont l'opération est tout à fait inconnue à l'homme, mais qui n'en est pas moins inébranlable, comme l'homme peut s'en convaincre par lui-même.

En effet, l'homme essaye à son tour de créer des êtres nouveaux en modifiant ceux qui servent à ses besoins ou à ses plaisirs. L'industrie humaine fait éclore, par la greffe et le croisement, des variétés de fruits, de fleurs ou d'animaux que le jardin de l'Éden n'a point offerts aux regards des premiers hommes; mais ces résultats de l'art sont éphémères. Il faut les entretenir par les soins de la vie domestique, sinon la nature reprend ses droits, la plante et le bétail dégénèrent rapidement, la variété artificielle s'efface et le type sauvage reparaît dans toute sa puissance. Le procédé de l'homme, tout ingénieux et savant qu'il est, n'atteint donc jamais les sources du grand fleuve de la vie, et s'il en détourne un instant de légers filets, pour peu qu'il cesse de les contenir dans sa main, il les voit retourner avidement à leur lit naturel. Que l'homme ne se demande donc pas comment de rien Dieu fait quelque chose; qu'il se demande plutôt comment de quelque chose l'homme ne peut rien faire qui ait le cachet ineffaçable de l'œuvre de Dieu.

Disons quelle est l'importante conséquence de ce principe, car, bien que l'apparition de l'homme sur la terre caractérise, après de nouvelles chaînes de siècles incommensurables, un âge nouveau, l'âge que le philosophe[1] dont nous adoptons la division nomme l'âge de Jupiter, père des humains; bien que l'apparition de ce nouvel être tende à modifier la face des choses d'ici-bas, la gradation a été si peu sensible, que c'est dans le même regard, étendu sur la chaîne entière des êtres, que nous devons apprécier la perfection de ses derniers résultats. Disons donc à quoi nous avons voulu répondre en distinguant l'enchaînement de la création de celui de la génération.

L'homme n'est-il pas le fils du singe? Voilà ce que les esprits un peu initiés aux nouveaux systèmes de l'histoire naturelle demandent avec une inquiète ironie aux experts dans cette science. Et certains de ces experts hésitent à répondre, entraînés par le réalisme de leurs observations à dire oui, mais attristés, effrayés de la conséquence ignoble et révoltante de leur assertion.

Eh bien, ce n'est pas aux naturalistes proprement dits à résoudre la question horrible; c'est aux savants qui ont étudié la nature en observateurs, en anatomistes, en philosophes, en artistes, en métaphysiciens et en moralistes. Écoutez ces grands esprits: ils vous diront que l'homme est vraiment le fils de Dieu, tandis que toutes les créatures inférieures ne sont que son ouvrage[2].

Voyons quelle serait la genèse des naturalistes réalistes proprement dits. Un couple d'animaux cyniques, malfaisants, hideux, perdu dans quelque forêt éloignée de son domicile accoutumé, aurait été surpris par une de ces grandes évolutions de la nature qui transforment matériellement les êtres, ou seulement dans un milieu déjà existant, mais non encore pratiqué par l'espèce en question. Voyons ce qu'il en advient.

Ces animaux essayent en vain de vivre dans ces conditions anormales; ils s'y reproduisent dans l'accablement ou dans l'excitation d'un état maladif; puis ils meurent, ils disparaissent, laissant à la face du ciel un autre couple d'êtres modifiés qui participent de leur nature et d'une nature nouvelle. Ce couple, soumis à des hasards du même genre que ceux du couple qui l'a produit, peut, au bout de quelques générations, faire apparaître la race humaine. Quels sont ces couples intermédiaires? Nous les supposons ici pour rendre l'hypothèse plus admissible, bien que la science ne les connaisse pas et n'en ait retrouvé aucune trace matérielle. Quels qu'ils soient, pour être logique, le naturaliste réaliste doit voir le premier être qui, par le don de la parole, mérite le nom d'homme, sous l'aspect de l'homme qui rappelle le mieux le type du singe; par conséquent, l'Adam de cette genèse est un de ces effroyables sauvages des mers du Sud qui outrage toute femme qu'il rencontre, après l'avoir à moitié tuée[3].

Détournons nos regards de cette origine. Admettons, puisqu'il le faut, qu'il y a des races, soit dégradées par l'isolement de la vie sauvage, soit placées moins favorablement, dès leurs premiers pas dans la vie, pour acquérir, à moins de longues épreuves, le degré d'intelligence qui caractérise l'homme complet; mais ne nous laissons pas imposer les premières ébauches de la création humaine pour les ancêtres directs de nos races perfectibles; repoussons l'idée étroite et fataliste de la création continue par voie de génération continue.

Quant à la chute de l'homme, qui aurait fait descendre fatalement certains membres de sa postérité à l'état de dégradation où nous voyons aujourd'hui certaines peuplades sauvages, ne prenons point le mythe d'Adam pour un récit à la lettre. De même que chaque strate de pierre est un feuillet de la Genèse par rapport à l'ordre et à la durée de la création antérieure à l'homme, de même chaque progrès de l'esprit humain, soit dans la voie du mal, soit dans celle du bien, embrasse probablement des périodes de siècles que ne comporte pas la courte existence d'un seul couple d'individus. Rassurons-nous, d'ailleurs: le fruit de l'arbre de la science n'a pas encore été cueilli, et la pauvre Ève n'a pu qu'en respirer avec ardeur le mystérieux parfum. Si ce fruit merveilleux n'était pas encore à l'arbre du paradis, gardé par le dragon de l'ignorance, si nous avions reçu de notre première mère la connaissance nette et durable du bien et du mal, le mal serait détruit, et le serpent aurait depuis longtemps la tête écrasée. C'est notre ignorance à tant d'égards qui perpétue sur la terre le règne de Satan, car le mal relatif n'est que l'ignorance du bien absolu.

Pourtant, s'il nous fallait choisir, pour comprendre l'existence de l'homme, entre cette Genèse de Moïse, avec sa riante poésie et sa sombre fatalité, et celle que nous venons d'ébaucher, nous préférerions de beaucoup la première. Si elle fait Dieu injuste et cruel, du moins elle le laisse à l'état de Dieu tout-puissant, en relation avec l'œuvre de ses mains, tandis que l'autre hypothèse ne fait de lui qu'une loi active de la matière, livrée à ses propres caprices de reproduction.

Maintenant que nous avons écarté, non par la force de nos raisonnements, mais par la protestation de notre âme, la filiation génératrice de l'animalité, nous pouvons envisager l'homme, sorti à son heure de l'action fécondante de l'amour divin avec la substance universelle. Certes, entre ce nouvel être et ceux qui ont précédé sa venue, il s'est manifesté des types qui sont comme des images inachevées de sa structure générale; mais, par la raison qu'elles sont restées vivantes et à jamais inachevées, ces ébauches n'ont pu engendrer l'image complète et achevée de l'homme. Le singe est resté singe, selon l'ordre de Dieu: Croissez et multipliez chacun selon votre espèce.

Quels sont les traits essentiellement distinctifs entre l'homme et les derniers anneaux de la chaîne de créatures qui l'ont devancé? Les métaphysiciens nous disent: L'homme est l'être qui pense, c'est-à-dire celui qui se connaît, celui qui peut dire moi. Les philosophes ajoutent: C'est celui qui cherche, c'est-à-dire celui qui a l'inquiétude et le besoin du progrès, en attendant qu'il en ait le désir et la notion. Les naturalistes disent: C'est celui qui parle, c'est-à-dire celui qui sait exprimer ses idées et ses volontés.

A nos yeux, ces trois points essentiels en appellent un quatrième. L'homme se connaît par l'intelligence; il peut ne chercher le progrès que par un besoin d'intelligence; il peut n'avoir trouvé la parole que par un effort de l'intelligence. Cette triple faculté de penser, d'agir et de parler peut partir d'un même foyer, l'amour de soi, l'intérêt personnel, l'égoïsme. J'oserai donc ajouter: l'homme est celui qui peut aimer, car il me faut l'homme complet, tel qu'il a été conçu par la pensée divine.

D'ailleurs, j'oserai encore dire que la différence de la pensée, de l'action et du langage de l'homme, avec la pensée, l'action et le langage des animaux ne me paraît pas établir une distinction assez tranchée entre l'homme et l'animal. L'animal, dans les espèces qui approchent le plus de l'organisation humaine, pense, agit et parle jusqu'à un certain point; et, dans les espèces les plus infimes, il y a encore des instincts de prévoyance et des codes d'association qui entraînent impérieusement la faculté de s'entendre par un langage quelconque. Le monde des fourmis et celui des abeilles ne nous ont pas révélé le mystère de leurs manifestations individuelles. Là, l'industrie et l'activité règnent avec un ordre et une persistance dont le genre humain n'offre aucun exemple. L'instinct me paraît un mot bien vague pour expliquer cette uniformité de destinées providentielles des êtres non progressifs. Entend-on par là une loi fatale, résultat matériel de l'organisation? Il n'y a, dans aucune organisation, de résultats purement matériels. Toute action, tout vouloir vient de l'esprit commandant à la matière. Je ne puis donc voir entre l'industrie du castor et celle de l'homme qu'une différence du plus au moins; par conséquent, entre le langage de l'homme et celui du castor que la différence d'une grande extension d'idées à une extension plus limitée.

Et qui osera nous dire qu'aucune langue humaine soit aussi belle, aussi étendue, aussi variée que le chant mystérieux du rossignol? Si l'on considère ce chant comme une simple expression de joie et d'amour, où trouver une expression plus complète et plus pénétrante? Si ce n'est qu'une délectation musicale, l'oiseau est un grand artiste; si c'est un langage, l'oiseau est bien éloquent. L'homme l'écoute avec ravissement, et cette mélodie le transporte véritablement dans les rêves de l'Éden.

Si certains animaux nous paraissent muets, c'est que, ou nos perceptions ne sont pas assez fines pour saisir leur voix, ou ils s'entendent au moyen d'une pantomime encore plus insaisissable. Si d'autres nous paraissent répéter à satiété un cri ou un râle monotone, indice d'une volonté ou d'un besoin toujours les mêmes, c'est peut-être que nous ne savons pas l'écouter avec assez de délicatesse ou d'attention pour reconnaître une infinité d'inflexions différentes dans le son de cet instrument monocorde. Tout est mystère dans ce monde où nous ne pouvons pénétrer que par l'observation des faits extérieurs. Aussi les traits d'intelligence extraordinaire de certains animaux nous jettent-ils dans une grande stupeur, et certains naturalistes, habitués à surprendre ces phénomènes, arrivent-ils insensiblement à mettre l'instinct de la brute au-dessus de l'intelligence humaine.

Pour moi, j'avoue que cela me paraît jouer sur les mots. Il n'y a pas de brute dans le monde organique un peu développé. Tout instinct est une part plus ou moins restreinte de l'intelligence émanée du même principe divin. Cette intelligence, admirablement départie à chaque espèce dans la mesure de ses besoins, produit dans la pensée, dans l'activité, dans le langage de chacune, des résultats analogues en ce qui touche aux instincts de conservation et de reproduction de l'espèce et de l'individu. Toutes, jusqu'à un certain point, savent dire moi, puisque toutes savent chercher, saisir ou persuader, enfin posséder leur non-moi. Toutes savent conserver avec des soins infinis le germe de leur reproduction, soit en lui préparant des demeures d'une solidité et d'une commodité admirables, soit en le déposant dans des retraites et dans des conditions essentiellement favorables à son éclosion[4].

La véritable supériorité de l'homme n'est donc pas seulement dans son intelligence, car on pourrait combattre les avantages de cette supériorité à un point de vue matériel, il est vrai, mais avec des raisons fort spécieuses. A un point de vue moral, la pureté et la simplicité des grandes âmes peut encore plaindre les faux besoins du luxe orgueilleux de l'homme plutôt que de les admirer. C'est cette pensée qui faisait dire à Jésus cette sublime chose: «Voyez les lis des champs! Ils ne travaillent ni ne filent, et pourtant, je vous le dis, Salomon, dans sa gloire, n'a jamais été vêtu comme l'un deux!»

Mais pour que l'excellence de l'homme au faîte de la création soit sensible et indiscutable, il faut le prendre au point de vue complet, il faut regarder dans son cœur autant que dans sa tête et dans tous ses organes; il faut le vouloir tel que Dieu l'a fait ou l'a destiné à devenir, c'est-à-dire plus aimant, plus parfait dans l'amour que tous les autres êtres du monde qu'il habite.

En ceci, l'homme est vraiment plus que l'ouvrage de Dieu, il est le fils de Dieu. L'essence du principe créateur étant amour, depuis la formation brûlante du roc que nous habitons jusqu'à notre apparition sur ce globe transformé peu à peu en paradis terrestre, nous n'y avons été appelés que par l'amour et pour l'amour. La création matérielle s'étant reposée à cette heure-là sur la terre, un autre mode d'activité devait continuer l'activité éternelle. Dieu ne pouvait nous abandonner à nos penchants dans la somme de liberté dont il nous dotait, sans nous munir d'une somme équivalente d'idéal divin. Il nous mit donc l'amour au cœur, non plus seulement la passion instinctive qui préside à la génération des êtres, mais un amour d'une nature plus exquise, aspirant à l'infini et par cela même émanant de l'amour divin.

L'homme, né sociable, devait aspirer à la société dès ses premières manifestations dans la vie: mais les sociétés devaient-elles réaliser l'association d'intérêts positifs d'une ruche ou d'une fourmilière? Non; l'homme devait faire entrer rapidement dans ses premiers besoins d'association l'amour étendu à tous les objets de sa vie, Dieu, la famille, la patrie, l'humanité.

Ces divers amours n'en font qu'un dans l'âme complète. Ils s'alimentent les uns par les autres, et quand l'âme en laisse périr un seul, tous les autres en sont mortellement atteints. Cet amour complet était donc en germe dans le sein du premier homme, autrement il n'eût pas été homme.

LE PARADIS TERRESTRE.

Mais nous faisons-nous une idée bien logique de la création en adoptant la tradition mythique d'un premier homme, et en voyant naître à ses côtés une première femme qui va remplir à elle seule, avec lui seul, la terre de sa postérité? Les traducteurs compétents trouvent, dans la Genèse même, un sens collectif au nom d'Adam. Mais nous n'avons pas à discuter les sources de la croyance générale sur le terrain de la théologie. D'autres l'ont fait avec tant de science, de grandeur et d'équité que nous n'y saurions rien ajouter, et le sujet est trop vaste pour en rien extraire.

Contentons-nous de remonter, par la conscience, à la sagesse de l'œuvre divine. L'homme isolé de l'homme aurait-il pu vivre un jour ici-bas? Les anachorètes portaient au désert la notion, le souvenir et la pensée incessante de l'humanité. C'était pour fuir ses égarements, pour pleurer sur ses douleurs, pour prier Dieu de lui pardonner, qu'ils se retiraient dans la solitude. Mais l'homme, enfermé dès sa naissance dans une solitude, même dans une solitude enchantée, l'homme ne faisant qu'un avec une compagne aussi dénuée que lui de la notion de l'humanité collective, eût-il pu reproduire des êtres intelligents et sociables? Non, il n'eût pu donner la vie à des hommes, n'étant pas homme lui-même.

Les hommes, selon nous, ne sont donc pas entrés par un couple isolé dans la vie, comme des types dans une collection. Les mêmes conditions nécessaires d'existence venant à régner pour eux sur la terre, ou sur une notable portion de la terre, l'espèce y a été appelée par le vœu créateur en masses plus ou moins imposantes. Une seule graine peut bien envahir un champ, un seul nid peut bien peupler une forêt, mais l'homme n'est ni plante ni bête. Il a une âme plus étendue qui meurt quand un amour, plus étendu que celui qui a pour but unique la reproduction, ne vient pas la féconder.

Les hommes et les femmes ont donc dû éclore par groupes sur les sommets de la terre, aussitôt que le sol, l'air et les fruits se sont harmonisés avec les conditions de la vie humaine. Couronnement de la création, les premiers humains s'y sont trouvés répandus comme les fleurs d'une guirlande qu'une main divine rapproche pour les réunir.

Et cette main divine qui tressa la couronne, c'est l'attraction de l'amour réciproque qui appela à se rassembler en sociétés les groupes épars de la famille humaine.

Quelles furent ces sociétés primitives auxquelles, vu leur exiguïté présumée, on donne le nom de familles ou de tribus? L'homme d'aujourd'hui ignore leurs éléments, leurs formes et leur durée. Il ne les raconte que par des symboles bibliques ou mythologiques, qui tous leur attribuent une origine céleste placée dans le rêve d'un âge d'or.

L'âge d'or, disent les philosophes de notre temps, n'est pas derrière nous, il est en avant de nous. Si, par âge d'or, ils entendent un état complet d'innocence sans civilisation suffisante, je crois qu'il est derrière nous, et que nous n'y retournerons jamais. S'ils entendent un état de vertu éclairée, une notion complète de la vie amenant les hommes au véritable amour, ils ont raison, l'âge d'or est en avant de nous. Nous avons pour mission de développer ces germes qui couvaient, sans secousse violente, dans l'enfance de l'humanité candide, et qui ont germé depuis sans périr, au milieu des orages des passions et des apparentes déviations du progrès moral.

Avouons d'ailleurs qu'il nous en coûterait à tous, du moins à tous ceux d'entre nous qui cultivent l'idéal dans le passé, dans le présent et dans l'avenir, de renoncer à ce beau jardin de la création, à ces mœurs paradisiaques du premier âge de notre race, à cet Éden enfin qui a été le rêve et comme le poëme de notre enfance, depuis la première rédaction des souvenirs de l'humanité jusqu'à nos jours.

Est-il bon de mépriser cette tradition, ce vague souvenir peut-être d'un paradis perdu, que notre imagination se représente sous l'aspect qui plaît à chaque nature d'esprit, et où l'âme s'attache instinctivement jusqu'à se sentir navrée d'un étrange et mystérieux regret? La tradition est un des éléments de notre croyance; elle répond au sentiment, qui est une des puissances de notre être. Admettons donc un âge d'or, rentrons par l'imagination dans la forêt primitive de Jean-Jacques Rousseau, dans l'Atlantide de Platon, dans ce jardin de délices des Orientaux, où l'homme conserva la pureté angélique, les uns disent cinq cents ans, les autres une demi-journée. Les traditions ont pris, chez les Orientaux surtout, des formes allégoriques si nombreuses et si variées dans leur unité de plan, que si l'on veut recomposer le poëme du Paradis perdu (Milton a puisé dans toutes ces sources), on n'a que l'embarras du choix.

Voulez-vous que les premiers ancêtres du genre humain s'appellent Evenor et Leucippe? Écoutez Socrate, un récit très-peu vraisemblable et cependant très-vrai, s'il faut en croire Solon, le plus sage des sept sages: «L'Atlantide est une île enchantée, au centre de laquelle est une petite montagne habitée par un de ces hommes qu'on dit sortis du sein de la terre.» Neptune entoura de retranchements la colline d'Evenor, par jalousie sans doute, car il était épris de la belle Clyto, fille unique de ce fils de la terre. «L'île fournissait en abondance tout ce qui était nécessaire à la vie… Il y avait des mines d'orichalque, métal qu'on ne connaît plus aujourd'hui que de nom, et qui ne le cède pour le prix qu'à l'or. La terre nourrissait une foule d'animaux tant domestiques que sauvages… on y voyait jusqu'à des éléphants.»—Les descendants d'Evenor, fils de Neptune, par l'hymen de ce dieu avec Clyto, firent de l'Atlantide un royaume des Mille et Une Nuits. «Le temple de Neptune,» c'est toujours Platon qui parle, «revêtu d'une couverture d'or, avait un stade de long. Sa hauteur était proportionnée à son étendue, mais son architecture était d'un goût bizarre. On avait représenté, dans le sanctuaire, Neptune debout sur un char attelé de six chevaux ailés, d'une telle stature, que la figure touchait à la voûte de l'édifice; autour du char étaient cent Néréides assises sur des dauphins… Les archontes furent, pendant un grand nombre de générations, justes, puissants et heureux. A la fin, le luxe amena la dépravation des mœurs et le despotisme… Jupiter, indigné, et résolu à punir les crimes des Atlantes, convoqua les immortels au centre de l'univers, là où il contemple toutes les générations, et quand ils furent assemblés…»

Le reste du texte manque; mais cette colère de Jupiter, père des humains, ne présage-t-elle pas l'exil de l'Éden, le paradis perdu? D'après cette version, que Platon dit avoir été communiquée à Solon par un prêtre de Saïs, on ne voit pas que le premier homme ait perdu l'innocence céleste; mais le dieu Neptune remplace le serpent tentateur; il séduit, non pas la femme, mais la fille d'Evenor; il élève ses enfants dans un paradis retranché qu'il peuple ensuite de sa descendance; mais, en même temps qu'il a donné aux hommes nouveaux de sages lois et beaucoup de science, il les livre à la corruption des richesses et appelle ainsi sur leur tête les foudres de Jupiter.

Les talmudistes ont une foule de variations sur le thème sacré de la Genèse. Les rabbins disent que le premier homme était si grand, que sa tête touchait le ciel. C'est un symbole de la grandeur intellectuelle et de l'essence divine de la créature. Les anges en furent jaloux, et Dieu réduisit la taille de l'homme à mille coudées de haut. Il approchait encore de la nature des anges, il avait connaissance de Dieu et de ses attributs, «il n'ignorait même pas le nom incommunicable de Dieu; car Adam ayant imposé le nom à tous les animaux, Dieu lui demanda: Quel est mon nom? Adam répondit: Jehovah, celui qui est[5]…»

«… Quelques-uns se sont imaginés qu'Ève était le fruit défendu auquel Adam ne pouvait toucher sans crime…;» que Caïn était le fils du serpent…; que les génies ou les esprits sont nés d'Adam et de sa première ou seconde femme, nommée Lilith.

«Certains hérétiques, dits ophites ou serpentins, croyaient que le serpentin tentateur était Jésus-Christ, et ils nourrissaient un serpent sacré[6].»

On sait le culte du serpent dans toute l'antiquité, et comme quoi il était le symbole, non du mal, mais de la science.

Les mythes banians mènent les premiers fils d'Adam dans ces contrées lointaines, et racontent d'une façon romanesque leurs mariages. Ils étaient quatre d'humeur différente. Bramon tenait de la terre; il était d'un esprit sérieux et mélancolique. Dieu lui confia le livre des lois divines et l'envoya vers l'Orient: il y trouva une femme grave et pieuse comme lui, qui l'agréa pour époux et fut la mère d'un grand peuple.—Cuttery, second fils d'Adam, tenait du feu: il avait l'esprit martial et guerrier. Dieu lui donna une épée et l'envoya vers l'Occident. Il y rencontra l'épouse qui lui était prédestinée; mais elle ne se rendit point sans combattre, car elle était forte et armée comme lui.

Le troisième fils d'Adam était Schudderi; il tenait de l'eau. Son esprit était doux et liant. Dieu lui donna des balances et un sac, et, le destinant au commerce, l'envoya vers le Septentrion. En chemin, il ramassa des perles et des diamants, et c'est par là qu'il gagna le cœur de celle qui devait peupler le Nord avec lui.

Le quatrième fils d'Adam, Urise, tenait de l'air. Il avait l'esprit ingénieux, subtil et porté aux arts. Dieu lui donna des instruments de mécanique et l'envoya au Midi. Il y bâtit un palais magnifique au bord de la mer. La femme qu'il cherchait vint admirer cette merveille; mais, pudique ou méfiante, elle se retira aussitôt qu'il descendit pour lui parler. Il la suivit et la persuada par de douces paroles.

Cette genèse indienne doit être charmante dans l'original. On y voit les quatre types du prêtre, du guerrier, du commerçant et de l'artiste nettement dessinés, et j'imagine que les quatre types de femmes sont le symbole des quatre principaux types de nations qui reçurent, de la famille du premier législateur, la civilisation descendue peut-être des sommets bénis de l'Atlantide.

Le champ est donc ouvert à l'imagination, et il ne tient qu'à toi, lecteur, de rêver ton Éden et ton poëme. Cherchons-le ensemble.

Et d'abord, serons-nous préadamites? J'avoue que, pour mon compte, je me risquerai de bon cœur dans cette croyance de saint Clément d'Alexandrie, un des plus grands, des plus beaux, des plus charmants esprits qui aient honoré les lettres et la philosophie.

Tout le monde sait en quoi consiste l'hypothèse des préadamites. Selon eux, les Adams des diverses cosmogonies ne seraient ni le premier ni le dernier type de la race humaine. Plusieurs types analogues nous auraient devancés sur la terre. Plusieurs autres types seraient appelés à nous succéder.—En d'autres termes, avant que la terre fût un séjour approprié à l'existence de l'homme organisé tel que nous le connaissons, ce théâtre de la vie ayant déjà subi des modifications successives, la sagesse divine, aidant la vertu naturelle des choses, y aurait fait éclore des êtres non pas identiques, mais analogues à l'homme de nos jours: c'est-à-dire des serviteurs intelligents de la pensée divine, des espèces d'hommes, rois de la création particulière dont ils étaient environnés, agents débonnaires ou terribles du progrès éternel, habitants nécessaires de cette station sur la route des cieux que nous appelons notre monde.

La science géologigue se croit fondée à donner un démenti formel à cette supposition. Son grand argument n'est pas l'impossibilité où l'homme serait de vivre dans les conditions antérieures à son existence actuelle, puisque avec un léger effort d'induction elle peut supposer des habitants dans les autres astres où les conditions de la vie sont très-différentes, et que, pour admettre des hommes antérieurs à nous, il faut faire un effort d'imagination beaucoup moindre. Supposez, par exemple, une modification nullement monstrueuse, peu apparente peut-être, dans les organes respiratoires, dans le système nerveux, dans la nature des tissus, dans la qualité du sang. Mais la science est positive, ce qui la rend très-bornée, aussi bornée que le témoignage des sens, devant les questions philosophiques. Elle veut, elle doit (il faut lui tenir compte de ses devoirs) retrouver des preuves matérielles, palpables, de tout ce qu'elle avance. La preuve par le fait lui manquerait donc jusqu'ici pour accepter l'hypothèse du préadamisme, la preuve par le vestige. Elle trouve, dans les couches superposées de l'écorce du globe, les ossements fossiles des animaux dont les traces ont disparu. Elle n'y retrouve pas ceux de l'homme, ni d'aucun être qui semble avoir pu occuper sa place et remplir sa mission dans les âges antérieurs à son apparition sur la terre[7].

Serons-nous donc arrêtés par l'absence de la preuve par le squelette, quand la terre entière nous raconte la preuve par l'esprit? quand toutes les traditions nous parlent de nos ancêtres mystérieux et nous transmettent leurs révélations, leurs influences, leurs noms et leurs figures symboliques?

Ne pourrions-nous pas dire que la science géologique est encore dans l'enfance, puisque nous voyons ses plus grands révélateurs avouer leurs incertitudes et n'obtenir de véritables progrès que par la voie de l'induction? Sait-elle dans quelles profondeurs du globe, des révolutions dont elle ignore le détail exact et rigoureux ont pu faire pénétrer la dépouille des races humaines antérieures? Ne découvre-t-elle pas tous les jours des empreintes dont elle n'a pas encore pu reconstruire la cause organique, ou n'en découvrira-t-elle plus?

Et d'ailleurs, a-t-elle saisi, prévu et reconstruit, dans des calculs sans appel, les causes de dissolution de certaines poussières à des moments donnés de la tourmente atmosphérique, ou de la fusion minéralogique? Quand, du sein des profondeurs inconnues de l'abîme sont sorties, à l'état de pâte, les chaînes de granit et de calcaire qui ont élevé jusqu'aux nuages, jusqu'au séjour des neiges leurs incroyables mélanges d'agrégats et de combinaisons diverses, que n'ont-elles pas broyé, dissous, englouti, anéanti on transformé, ces opérations chimiques et physiques de la création successive?

Nous ne posons pas de bornes à la science dans l'avenir. Nous croyons qu'elle viendra, par un admirable accord de preuves, expliquer un jour les prétendues rêveries que nous regardons comme les mythes profonds de l'origine de l'être intelligent. Jusque-là, nous n'avons pas le droit de mépriser les fables que les esprits les plus sérieux ont tant méditées, et que l'on ne peut aborder sans vertige, sans terreur ou sans ivresse, à moins que, comme au siècle dernier, on ne prenne le parti d'en rire, ce qui est plus facile que concluant.

Le récit que nous allons offrir au public n'a pas la prétention d'être autre chose qu'une œuvre de notre imagination. Ce n'est pas à nous qu'il aurait bonne grâce à demander autre chose. Cependant l'imagination a sa limite dans un certain cercle d'inductions admissibles, et l'on peut même dire qu'elle ne se sent à l'aise dans le roman que quand elle a pu bâtir d'avance un mur protecteur entre elle et la folie. C'est à cette seule condition que le lecteur, personnage éminemment raisonnable, puisqu'il représente le bon sens général, veut bien consentir à la suivre.

Il est bien entendu qu'en présentant, à travers notre fiction personnelle, un certain ordre de faits, nous ne prétendons pas le faire admettre sous la forme où il nous est apparu; mais nous rappellerons au lecteur quelques-unes des formes que lui donne l'antiquité.

Une des plus frappantes, parce qu'elle répond, pour ainsi dire, à un besoin de la raison, est la notion traditionnelle de la race antélunaire, appelée ainsi parce que, selon ceux qui prenaient la lettre des croyances, elle avait précédé l'apparition de la lune dans les cieux; parce que, suivant ceux qui s'attachaient à l'esprit, elle avait occupé la terre à l'époque où sa surface n'était qu'une vaste forêt impénétrable au rayon des astres. Cette race, née du chêne, mère ou aïeule de celle qui était née du rocher, a porté les noms de géants, de fils de dieu ou des dieux, de demi-dieux, de titans, d'anges, de démons, de gnomes, de fées, d'éons, de dews, d'égrégores, de dives, etc. Comme il nous faut prendre un de ces noms pour la désigner, acceptons le dernier comme le moins fantastique de tous, et comme indiquant une origine commune à tous les êtres intelligents émanés du sein de Dieu.

Dans toutes les théogonies, cette race, ou plutôt ces races, car on en supposait plusieurs successivement créées et disparues, ont laissé l'impression d'une puissance terrible, surnaturelle, finissant dans la rage des combats, sous l'implacable main, non des faibles mortels, mais des dieux vengeurs. Selon les poëtes antiques, qui tous furent des théologues, ces races étaient nées de divers éléments. Les unes étaient filles du Feu, les autres de l'Air, etc. Il était de la nature de l'imagination humaine, toujours si logique dans ses aberrations et si pénétrante dans son ignorance, de reconstruire un monde intellectuel organisé, présidant à toutes les phases de la création terrestre; et si l'on peut supposer que les formes données à ces intelligences furent des rêveries poétiques, il est cependant impossible de nier quoi que ce soit d'un passé où nul n'a pu pénétrer que par les yeux de l'esprit.

Laissons donc à Dieu seul la claire vision du secret des siècles comme de celui de l'éternité. Nous ne serons ni impies, ni insensés, ni adonnés à la magie, en établissant simplement quelques inductions tirées du principe même de la raison dans la foi.

Dieu, présidant à toutes les créations de l'univers infini, ne dut jamais en abandonner aucune aux simples évolutions de la matière. La matière, privée du souffle de la vie spirituelle, n'existe en aucun temps, en aucun lieu. Pierres et ossements sont encore des dépôts de vie organique qui n'attendent que les combinaisons nécessaires (l'hymen divin) pour servir de sanctuaires ou de foyers à l'éclosion d'une vie nouvelle. Là où la vie est inerte, elle n'a pas cessé d'être. Elle sommeille, ou elle attend; et que la vie repose ou s'arrête, qu'elle s'agite mécaniquement ou qu'elle ait conscience de sa volonté, qu'elle rêve ou qu'elle pense, qu'elle engendre ou qu'elle aime, toujours l'amour divin plane sur elle, la résout, la remanie, la protége et la perpétue.

Mais si l'amour divin préside sans cesse à ces évolutions de la substance, il est difficile de concevoir que, dans une création déjà formée, déjà plantureuse, déjà occupée par la vie organique, le type supérieur, le type qui pense et agit librement, soit longtemps absent. L'apparition tardive de l'homme sur la terre riche, belle et parée d'animaux et de plantes, ne s'expliquerait que par une occupation d'hommes antérieurs ressemblant à l'homme par les traits essentiels du corps et de l'âme, mais appartenant cependant à une organisation dont la force vitale se puiserait dans une autre atmosphère, dans un autre genre d'alimentation, d'habitudes et de besoins. C'est probablement ce que pensait saint Clément d'Alexandrie; c'est ce que pensèrent beaucoup de savants rabbins. Enfin, c'est une croyance générale qui, raisonnée, devint une opinion chez quelques Orientaux. Quand on leur demandait si Dieu créerait encore des hommes nouveaux avant la fin du monde, ils répondaient: «Voulez-vous donc que le royaume de Dieu reste vide, et sa puissance oisive? Dieu est créateur dans toute son éternité.»

L'erreur des poëtes théogoniques de l'antiquité fut, dira-t-on, de supposer le règne de la vie humaine contemporain des cataclysmes de la création, durant lesquels aucune vie organique ne pouvait subsister ici-bas. Ils ne furent pas si insensés, ils placèrent ces êtres dans le chaos des éléments et en firent des dieux.

Ils n'en firent pourtant pas de purs esprits[8]; ils leur supposèrent une vie organique, corporelle, et par conséquent des passions. Leur imagination se prêta donc à une supposition que la raison moderne, éclairée par le progrès des sciences, ne peut pas rejeter: c'est que les diverses combinaisons de la substance des mondes doivent produire, dans ces mondes qui peuplent le ciel, des combinaisons variées d'organismes et une foule d'êtres appropriés à la foule des milieux qu'elles occupent.

De cette hypothèse à celle des habitants célestes du feu, du vent et des eaux, à la fable des Cyclopes, des Tritons et des fils d'Éole, il n'y a qu'un pas. Seulement l'imagination se charge d'habiller à sa guise la conséquence du principe admis par la raison. Nul astronome ne peut affirmer que l'atmosphère embrasée du soleil soit un empêchement absolu à l'existence d'êtres organisés vivant sur la face du soleil; seulement ils nous disent que cette organisation ne peut être semblable à la nôtre, et nous n'en doutons pas.

Pourquoi donc notre planète en fusion n'aurait-elle pas eu, comme les autres astres brillants ou transparents de l'Éther, ses hommes, ses animaux, ses anges ou ses démons, puisque la langue humaine n'a pas d'autres noms à donner aux Uraniens inconnus de la patrie universelle? Pourquoi la loi du progrès, que nous avons admise relativement à notre monde, nous ferait-elle conclure que s'il y a eu des hommes avant nous, ils devaient nous être inférieurs? Dans l'ensemble des choses, nos progrès ne sont que relatifs, et il n'est pas prouvé que nos âmes, en changeant d'habitat, ne seront pas momentanément châtiées de leurs égarements par quelques pas en arrière sur l'échelle des êtres.

Je n'admets pas que nous retournions dans le corps des animaux, mais j'admets que nous pouvons, par notre faute, descendre dans la hiérarchie des mondes, et subir notre expiation dans le chaos douloureux de quelque création en travail. La formation ignée de notre globe a pu être un séjour de tumulte et d'angoisses pour d'autres Uraniens déchus et frappés d'une peine temporaire. (Je n'en conçois pas d'éternelle dans les desseins de la Providence.)

Quant à notre destinée ici-bas, il y a longtemps qu'on l'a comparée à un purgatoire, et il est fort possible qu'elle ne soit pas autre chose.

Il est pourtant possible encore, car tout est possible, que l'âge du feu, que nous avons appelé l'âge de Pluton, ait été fort brillant au moral comme au physique, et que ces minéraux qui sont peut-être en partie le résidu calciné des dépouilles et des monuments des générations évanouies aient été les organes et les effets d'une vie splendide, donnée en récompense à des âmes heureuses. Si le soleil est un monde en fusion, cette terrible idée d'une éternelle combustion nous a-t-elle empêchés d'y élancer nos désirs et nos rêves? Les anciennes théogonies n'en ont-elles pas fait le séjour de légions séraphiques, et Milton n'y a-t-il pas placé un ange fidèle et resplendissant, chargé d'entretenir la fournaise céleste?

Nous n'irons pas si loin dans nos hypothèses; nous arracherons le voile qui couvre la face de ces anges ou démons antérieurs à l'homme sur la terre, hommes eux-mêmes, selon nous, et, fidèle à notre plan, nous ne leur donnerons aucun aspect trop fantastique.

Nous ne ferons donc apparaître ni les Titans à cent bras, ni les hommes au corps d'airain enflammé de l'île de Crète, ni les gorgones d'Hésiode, ni les monstres à plusieurs têtes ou à têtes d'animaux des musulmans, ni même les archanges ailés du mysticisme. Nous nous tiendrons dans de plus humbles données, prenant l'époque où la dernière race ancienne et la race humaine nouvelle purent se donner la main, l'une prenant possession de la terre et de la vie, l'autre abdiquant ces deux royautés pour l'empire céleste.

Nous serons donc préadamite? Oui, et même sans hérésie, parce que nous supposerons qu'Adam n'est pas le premier homme, mais seulement un des premiers hommes. L'isolerons-nous dans le paradis terrestre? Oui, par accident et momentanément, parce que le sentiment de l'âme humaine dans la solitude est une des faces de sa puissance ou de sa faiblesse. Supposerons-nous, avec certains vieux chrétiens, qu'il avait reçu la science infuse sous forme de livres tombés du ciel? Non, car en lui accordant le don complet de la parole, nous faisons déjà beaucoup pour le conserver dans l'état de parfaite innocence.

Et où placerons-nous son Atlantide, son bosquet primitif, son jardin de l'Éden ou des Hespérides? Absolument où vous voudrez; car on a écrit beaucoup de volumes pour promener le berceau de notre race du pôle nord au centre de l'Afrique, de la mer Blanche à la Méditerranée, des rives de la mer Caspienne à celles de l'Irlande, des cimes du Caucase à celles de la Sardaigne, etc.

Or, comme ce n'est ni d'un Esquimau ni d'un Cafre que nous recherchons la trace dans ce premier âge; comme c'est à un homme blanc, ou tout au plus doré par un bienfaisant soleil, que nous voulons nous intéresser, il nous faut admettre que cet homme, semblable à nous, est né sous une latitude où nous pourrions naître et nous développer sans souffrance, par conséquent dans une atmosphère souple, pure et tempérée. Ce peut être aussi bien en Sardaigne, comme le veulent quelques-uns, que sur les flancs des montagnes de l'Himalaya. Ce peut être aussi dans les prairies éternelles de la Lombardie, ou sur les croupes de l'Apennin, ou encore sous les ombrages du Latium. Qu'importe? Comme nous admettons plusieurs berceaux différents et plusieurs groupes épars, que chacun de nous cherche dans ces souvenirs d'avant la naissance et dans ces souvenirs de la vie présente qui semblent s'enchaîner les uns aux autres par je ne sais quel incompréhensible mirage. Il nous est arrivé à tous d'être saisis, à la vue de certaines personnes, de certaines demeures et de certains paysages, d'une vague réminiscence impossible à expliquer, comme si un abîme de ténèbres nous séparait du moment où nous sommes et de celui où nous avons déjà été dans des circonstances analogues. Deux amis, deux époux qui parcourent ensemble un lieu enchanté, se demandent et se persuadent aisément qu'ils l'ont déjà vu et déjà parcouru ensemble, qu'ils se sont déjà aimés en ce lieu, dans un temps que leur mémoire ne peut préciser, mais dont elle leur retrace les images fugitives et les délicieuses émotions. Oui, nous avons tous cru reconnaître, quelque part ou auprès de quelqu'un, notre paradis terrestre et l'objet de notre premier amour.

Ce fut donc dans un beau climat, sous un beau ciel, que le fier et doux enfant se trouva seul, un matin, au premier sourire de l'aube nouvelle. Il avait dix ou douze ans, et il n'était pas nu, car il avait une mère qui garantissait sa peau délicate de la morsure des abeilles ou du déchirement des ronces. Sans doute il arrivait de quelque pays un peu plus froid que celui où sa course venait de l'emporter, car il avait le corps protégé par des peaux soyeuses de chevreaux blancs comme la neige. Quel nom lui donnerons-nous? Alorus, Adam, Kaioumaratz, Protogonos ou cent autres? Pour ne pas choquer les personnes qui prennent la Genèse de Moïse au pied de la lettre, appelons ce bel enfant du doux nom d'Evenor, qui fut révélé à Platon, puisque aussi bien nous voici dans une Atlantide quelconque.

FIN DE L'INTRODUCTION.

EVENOR ET LEUCIPPE

Notes in this chapter

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