Note (retour) — Front matter (continued 3)
Reading edition
Tel qu'il est, cependant, le premier Hamlet a beaucoup à nous apprendre. Nous ne le possédons pas, de tout point, tel que Shakspeare l'avait écrit. Mais là se borne la portée de nos remarques, et nous ne voudrions pas qu'elles fussent autrement interprétées ni qu'on en poussât plus loin les conclusions. Nous possédons assurément le premier Hamlet tel que Shakspeare l'avait conçu; si la forme en est altérée eu mainte place dans l'in-quarto de 1603, l'ensemble et le fond de l'oeuvre sont demeurés. C'est un texte qui vaut la peine d'être étudié, même s'il ne mérite pas l'honneur d'être traduit. Et tout d'abord, en l'étudiant, on se confirme tout à fait dans l'opinion qui assigne la date de 1589 au premier Hamlet de Shakspeare. Ceux qui lui assignent la date de 1584 en font la première oeuvre dramatique de Shakspeare, et une oeuvre qu'il aurait écrite l'année même où il vint à Londres33. Mais est-il vraisemblable que Shakspeare, même Shakspeare, au sortir de sa petite paroisse et d'une pauvre boutique de boucher, sans expérience de la scène ni des coulisses, sans avoir vu la ville ni entrevu la cour, sans s'être mêlé aux écrivains de son temps, ait écrit pour ainsi dire au débotté cette pièce où la plus puissante imagination n'est pas seule à se déployer, mais où se montre aussi une très-familière connaissance des exigences et des procédés dramatiques, et surtout où se reflète, sur le fond légendaire du sujet, tout le spectacle de la vie contemporaine, de la vie mondaine, théâtrale, littéraire, telle que Londres seulement pouvait enseigner à la peindre? Tout cela, pourtant, est déjà dans le premier Hamlet. Déjà toute la séquelle royale, vieux conseillers et jeunes fats, bons amis de cour qui pompent les faveurs du roi et qui espionnent l'héritier présomptif, déjà toute la fourmilière citadine, mauvais auteurs, mauvais acteurs, tragédiens qui hurlent, bouffons qui se mêlent d'improviser, tiennent leur place dans le premier Hamlet, dépeints et châtiés de main de maître; déjà la Didon de Greene et de Marlowe y est parodiée, la Tragédie espagnole de Kid y est imitée, le personnage d'Osrick y est en germe, ceux de Rosencrantz et de Guildenstern presque complets, celui de Polonius tout en vie. Une ingénieuse érudition dont nous ne combattons que les excès et les rêves a trouvé plus d'un rapport frappant entre Polonius et le vieux ministre d'Elisabeth, Cécil, baron de Burleigh; tous ces traits de ressemblance existent déjà entre Cécil et Corambis qui est le Polonius du premier Hamlet. Si c'est sur les conseils de Cécil à son fils que sont copiés les conseils de Polonius à Laërte; si c'est à Cécil, en la personne de Polonius que Shakspeare recommande par la bouche de Hamlet de mieux traiter les comédiens et même de les craindre; si c'est pour repousser l'assimilation établie par Cécil entre les vagabonds et les comédiens que Hamlet se refuse à entendre son ami s'appeler vagabond; si, pour expliquer la témérité de ces brûlantes allusions, il faut se souvenir de l'inimitié de lord Leicester contre Cécil et de sa toute-puissante protection étendue sur Shakspeare; comme ce commentaire va aussi bien au Corambis du premier Hamlet qu'au Polonius du second, on ne saurait admettre que le premier Hamlet et tout ce tissu de satires si finement croisées soient de 1584.