Le Loup et Le Louveteau.
Reading edition
TRADUCTION LITTÉRALE DE LA FABLE RUSSE.

Le Loup et le Louveteau.
Un loup s’occupait de l’éducation de son fils; il lui enseignait soigneusement sa profession. Un jour il l’envoya dans la campagne à la découverte, lui enjoignant de bien observer les troupeaux, et de revenir lui rendre compte s’il en rencontrait un qui pût lui offrir une proie facile. L’élève bientôt revint trouver son maître. «Viens, lui dit-il, sans perdre de temps; là sous la montagne paissent des brebis l’une plus grasse que l’autre. Nous n’avons qu’à choisir; le troupeau est innombrable.—Attends un peu, répondit le loup; il est prudent, avant de nous mettre en campagne, de connaître quel est le pasteur.—On le dit vigilant et soigneux, reprit le jeune loup; cependant j’ai fait le tour du troupeau, j’ai observé les chiens: ils m’ont paru maigres, doux et peu actifs.—Ce rapport ne me rassure pas trop, interrompit le vieux loup; si effectivement le berger est vigilant, il n’emploira pas des chiens médiocres. Ainsi renonçons à ce troupeau. Je vais te mener à un autre, auprès duquel nous serons plus sûrs de notre proie: il est entouré d’un grand nombre de chiens; mais le berger est un imbécile, et un sot berger n’emploira jamais que de sots chiens.»
Tel maître, tels valets.


Le Loup et Le Louveteau.
Fable.[8]

Un soir, il m’en souvient, j’errais sous la feuillée; J’écoutais d’un troupeau le bêlement lointain, Et de l’orage du matin L’herbe fleurie était encor mouillée. Dans la forêt j’entendis tout-à-coup Une lugubre voix; c’était celle d’un loup. A son élève il parlait de la sorte; Car ce vieux loup était sage, prudent, Et même un peu pédant. —Mon fils, lui disait-il, avant tout il importe D’examiner ici les rapports différens Qui peuvent exister entre la nourriture, Les costumes, les mœurs et la magistrature Des moutons dévorés et des loups dévorans. Déjà nous connaissons, grace à l’arithmétique, Le nombre des agneaux, Des brebis, des chevreaux Que nous avons croqués par ordre alphabétique; Maintenant il nous faut songer A démêler avec adresse La politique du berger. Ainsi donc, partez, le temps presse; Vous savez mes desseins secrets. Allez, et secondez nos communs intérêts. Alors le jeune loup obéit à son maître, Il part. L’instant d’après je le vis reparaître; —Venez, s’écriait-il, venez, ils dorment tous. Jamais vous ne verrez une plus belle proie: C’est un festin royal que le ciel nous envoie. —Bon, dit l’autre, et les chiens? ami, qu’en pensez-vous? —Les chiens? ils sont chétifs et de peu d’apparence, Ils ne m’ont point senti, je leur crois mauvais nez. Le parc n’est pas très-haut, nous sauterons, venez. —Et le pasteur?—Oh! quelle différence! Chacun prétend qu’au milieu des dangers, Il conduit ses moutons en maréchal de France: C’est le Turenne, des bergers. —S’il est ainsi changeons de batterie, Et pour un coup plus sûr réservons nos moyens; Croyez qu’un bon berger a toujours de bons chiens. Je sais sur la montagne une autre bergerie, Dont les chiens gros et gras Font beaucoup d’embarras; Mais je crains peu leur humeur difficile. Sans doute ils n’ont point de talent, Car ici leur maître indolent Passe pour être un imbécile. De connaître les grands si vous êtes jaloux, Mettez, mon jeune ami, cela sur vos registres: Dans le gouvernement des hommes et des loups Un sot roi n’a jamais que de mauvais ministres.
