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Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves

Note 198 — CHAPITRE XV. RUSSIE. (Suite.)

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Grandes et terribles comme l'ont été les commotions qui ont ébranlé l'Europe continentale depuis février 1848, et dont la fin, malgré le calme apparent qui règne sur le continent d'Europe n'est pas encore venue, elles n'ont été que l'effet naturel de causes longuement accumulées; elles ont été en grande partie prévues et prédites par ceux qui surveillaient leur progrès, bien que la soudaineté de l'éruption ait surpris ceux-là mêmes qui s'y attendaient depuis long-temps. Cependant, si l'explosion des passions et des besoins sociaux et politiques avait été prévue par beaucoup de penseurs, la tournure que les événements ont prise était peu attendue par eux. De tous les faits cependant qui se sont produits au jour, en conséquence de ces commotions, aucun peut-être n'est plus frappant que la force immense manifestée sur le continent par le parti catholique. C'est là le résultat naturel des longs et persévérants efforts que ce parti avait faits sans jamais se laisser abattre. Opposé, comme nous le sommes, à ses vues et à ses fins, et aussi profondément que nous déplorions ses erreurs, nous pensons que la fidélité inébranlable qu'il a montrée à sa cause est loin de mériter le blâme. Rien, en effet, ne pouvait être plus désespéré que la situation du Catholicisme à l'époque où Napoléon était à l'apogée de sa gloire; sa capitale réduite en ville provinciale de l'Empire français, son chef captif, une indifférence complète pour ses doctrines et pour ses cérémonies parmi les classes instruites de la société. C'est dans ces circonstances que plusieurs individus zélés et doués d'intelligence entreprirent de relever par leurs écrits la condition déchue de l'Église catholique. L'ouvrage de Lamennais sur l'indifférence en matière de Religion[198], produisit une immense sensation; plusieurs autres productions vinrent à l'appui, particulièrement celles du comte Joseph de Maistre et du vicomte de Bonald. Ces ouvrages, écrits dans un style magnifique, attaquaient leurs adversaires à l'aide des arguments les plus captieux, les étourdissant d'un nombre infini de citations et de faits adaptés à leur objet. Il n'est donc pas étonnant qu'une telle réunion de talents et de savoir, animée par un zèle sincère, produisît un effet puissant, surtout à une époque où le besoin de principes religieux commençait à se faire sentir, et que beaucoup de jeunes et ardents esprits se rallièrent à l'étendard de l'Église catholique, relevé par des champions aussi puissants. Ce parti, qui préconisait en même temps l'absolutisme politique, s'accrut rapidement, et fut secondé par quelques Protestants, hommes de talent hors ligne, qui passèrent à l'Église catholique et dévouèrent leur plume à son service[199]. Ce parti, soutenu par l'influence de la cour romaine, par les Bourbons rétablis en France et par la politique de Metternich, s'acquit une grande influence; mais ce succès lui fit abandonner sa prudence habituelle et recourir à des mesures d'une violente réaction sous le règne de Charles X, ce qui contribua beaucoup à la révolution de Juillet 1830. Cet évènement porta un rude coup à ce parti. Il ne s'abandonna pas cependant au découragement; mais, formé par l'expérience, il ne chercha plus son point d'appui dans le gouvernement, comme il l'avait fait de 1815 à 1830. Il commença alors à agir directement sur le peuple, en se servant avec un redoublement d'énergie de la presse, de la chaire et du confessionnal. Nous assistons aujourd'hui au résultat de ses efforts persévérants. Il est naturel que ce parti se soit grossi d'une foule d'hommes qui trouvent que la cause qui triomphe est la cause légitime; car, malheureusement, il en a été et il en sera toujours ainsi en tous lieux. La justice nous oblige cependant à reconnaître que le parti catholique a trouvé pour adhérents beaucoup d'hommes sincères, dont le jugement a été égaré par leurs sentiments. La généralité des hommes ne se donnera pas la peine d'examiner de près le mérite réel d'une cause, elle jugera de sa valeur par la manière dont elle est défendue. Les hommes se rangent, en général, du côté où ils trouvent une grande puissance intellectuelle et un zèle sincère, tandis qu'ils condamnent et méprisent souvent la meilleure cause si elle n'a pas l'avantage d'être ainsi représentée. La grande ferveur et l'ardeur des Catholiques à gagner leurs adversaires, surtout ceux dont la richesse, le rang et les talents promettaient d'utiles alliés, ont souvent obtenu plus de succès que les arguments les plus logiques présentés d'une manière froide. Une proclamation publique de la vérité, tombée du haut de la chaire, d'une plate-forme, où par la voie de la presse, bien que soutenue des raisons les plus fortes, manquera souvent de produire une impression aussi profonde que celle qui peut résulter d'efforts individuels. N'est-il pas très naturel que ceux qui vont sur les grandes routes réussissent à convertir plus de gens que ceux qui restent chez eux en attendant qu'on vienne frapper à leur porte pour être admis. Ce n'est pas seulement le pauvre d'esprit qui a besoin de soutien, il y a des hommes riches d'intelligence, dont l'âme incertaine et le cœur souffrant se soumettront facilement à l'influence vivifiante d'un intérêt d'affection, mais reculeront, au contraire, au contact glacé d'une sévère raison qui n'aura pas pour elle le contact magique d'une véritable sympathie. C'est là ce qui eut lieu de la part d'un grand nombre d'individus intelligents, en Allemagne et peut-être dans un pays moins éloigné, individus dont la position et les principes les mettent au-dessus de tout soupçon d'avoir été influencés par les vils motifs de l'intérêt personnel, et dont l'intelligence supérieure eût certainement résisté aux arguments les plus captieux, mais dont le cœur chaud et la vive imagination ne résistèrent pas à l'épreuve de la fascination d'un échange de pensées mêlé de manifestation de sympathies. Nous espérons qu'après avoir décrit, comme nous l'avons fait, les procédés immoraux des Jésuites et les calamités qu'ils ont appelées sur notre pays et sur la Bohême, on ne nous soupçonnera pas de partialité pour leur ordre. Cependant la vérité, qui est le premier devoir de l'historien, veut que justice soit rendue aux qualités extraordinaires qu'ils ont déployées en tant d'occasions. Il ne saurait y avoir qu'une seule opinion sur la manière peu scrupuleuse avec laquelle ils n'ont que trop souvent poursuivi le but de leur tortueuse politique; mais leur zèle et leur dévouement à leur Église, leur persévérance à poursuivre une entreprise une fois commencée, leur savoir, le tact, la prudence et l'habileté qu'ils apportent à la direction des affaires les plus difficiles, sont assurément dignes d'une meilleure cause; que leurs adversaires eussent possédé seulement la moitié de ces qualités, bien des choses qui nous blessent aujourd'hui se fussent passées autrement. Les Jésuites ne discourent pas, ils agissent; car ils savent que les mots, sans les actes, n'inspirent ni respect ni confiance, et ne sont bons qu'à discréditer la meilleure des causes en faisant douter de la sincérité de ses promoteurs et en laissant naître le soupçon qu'ils ne sont mis en avant que pour couvrir la faiblesse réelle de la cause; les Jésuites sont de dangereux ennemis, mais des amis dévoués; leurs adhérents peuvent compter sur leur assistance, autant que leurs adversaires doivent craindre leur hostilité. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que ce parti soit servi avec tant de zèle et de dévouement; on les hait, on ne les méprise pas; mais la haine est souvent bien près de la crainte, et la crainte conduit à la soumission. Il est donc bien naturel qu'un parti redouté par ses ennemis et qui inspire une confiance sans bornes à ses amis, remporte de grands avantages sur un parti qui n'éveille ni l'un ni l'autre de ces sentiments.

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