ODE Sur l'Institution des Enfans-Aveugles.
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Descends des Cieux, douce Harmonie, Et viens te placer dans mes vers; Accours, & soutiens mon génie, Pour former d'innocens concerts. Aimable Dieu de la Lumière, Guide mes pas dans la carrière Qui conduit au sacré Vallon; Daigne m'en applanir la route. Ma muse, hélas! ne voyant goutte, Tremble en approchant l'Hélicon. Le sort condamnoit notre vie A la stérile oisiveté; Mais la bienfaisante Industrie Nous rend à la Société: Les différens métiers utiles, Qu'elle fait nous rendre faciles, Désormais vont nous soulager. Nous renaissons à l'espérance; Et notre pénible existence Devient un fardeau plus léger. La savante Typographie Qui vint enrichir les François, Immortalisa le génie Des autres Arts, & leurs succès. Sans yeux, grace aux décrets suprêmes, Par elle nous pourrons, nous-mêmes, Transmettre à la postérité Les lumières des plus Grands Hommes, La gloire du siècle où nous sommes, Et l'adorable vérité. Les Grecs, en chef-d'œuvres fertiles, Jadis au mortel étonné Ont produit des maîtres habiles Devant qui l'on s'est prosterné; Mais du tems de ces Personnages, A la fois éclairés & sages, Le Muet a-t-il su parler? Et, chaque objet rendu palpable, L'Aveugle s'est-il vu capable De lire, écrire & calculer? Quoique la sublime Nature A jamais se voile à nos yeux, Nous nous figurons la structure De la Terre, & même des Cieux. Des Fleuves nous savons la source; Des Astres nous comptons la course, Et passons successivement D'Europe dans le Nouveau-Monde, Grace à la main qui nous seconde Et qui nous guide prudemment. Mes chers Compagnons d'infortune, Comme moi, bénissez les jours Qui de notre douleur commune Commencent d'adoucir le cours; Et toi, Muse, en rendant hommage Aux vertus qui sont l'apanage De tous nos zélés Protecteurs, Dis que notre reconnoissance, Pour égaler leur bienfaisance, A jamais vivra dans nos cœurs.
Par Huard, Aveugle, Pensionnaire de la Maison Philantropique de Paris.