DEUXIÈME PARTIE LES SACRIFICES DE BLANDINE
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I
Le surlendemain de la crémaillère, le Dykgrave se rendit à la ferme des Pèlerins. Il y arriva à cheval, précédé de trois beaux setters Gordon, aboyants et poudreux. Le fermier qui retournait une sole dans un champ voisin, jeta loin sa bêche, et n'eut que le temps de passer sa veste par-dessus sa camisole de flanelle rouge; mais la fille ne se donna point la peine de rabattre ses manches sur ses bras qu'elle avait rouges et charnus. Tous deux accoururent, essoufflés, à la rencontre du visiteur considérable et, après les compliments de bienvenue, ils se mirent en devoir de lui faire les honneurs de la ferme.
Michel Govaertz ne s'était point vanté. Tout l'établissement, depuis le corps de logis jusqu'à la moindre dépendance, les écuries, les étables, les celliers, la grange, la basse-cour, trahissaient l'ordre, l'opulence et le gros confort.
Henry se montra de nouveau très empressé auprès de Claudie, s'intéressant à l'économie de la ferme, se faisant donner des explications par la fermière, s'arrêtant avec complaisance et sans montrer le moindre ennui devant des réserves de pommes de terre, de betteraves, de fèveroles ou de céréales qu'on lui montrait dans des greniers torrides ou des réduits humides et noirs. Il tomba plus d'une fois en arrêt devant certains travaux des gens de la ferme, prisant beaucoup, par exemple, le geste de deux garçons de charrue; l'un debout sur une charretée de trèfle, l'autre campé à l'entrée de la grange et recevant sur sa fourche les bottes à fleurs de sang que lui lançait son camarade. Le teint rissolé, des yeux bleu de faïence, le sourire puéril de leurs grosses lèvres démasquant de saines dentures, ils peinaient crânement et Claudie les ayant hélés d'une voix gutturale et gaillarde, ils redoublèrent de plastiques et suggestifs efforts. Elle les stimulait à peu près comme elle eût flatté de vaillantes bêtes de somme.
Kehlmark s'informa du jeune Guidon, mais d'un ton détaché et comme par simple politesse pour la famille. Le vaurien devait être là- bas, quelque part du côté de Klaarvatsch. Claudie désigna l'horizon à l'autre bout de l'île d'un geste ennuyé, en haussant les épaules, et s'empressa de détourner la conversation.
Claudie accaparait le visiteur et il semblait n'avoir d'attention que pour elle, de regard que pour ce qu'elle lui montrait. Il caressa, encouragé par son exemple, la croupe luisante des vaches; il lui fallut goûter au lait fumant dont des trayeuses hommasses remplissaient des jarres de terre brune. Dans une pièce voisine, d'autres gothons battaient le beurre. La fadeur imperceptiblement saurette écoeurait Henry, et il préféra respirer les senteurs âcres de l'écurie où son cheval était en train de mastiquer du trèfle nouveau en compagnie des robustes palefrois de la ferme. Au jardin, elle lui cueillit un bouquet de lilas et de giroflées qu'elle-même lui planta, non sans le palper, dans l'échancrure de son gilet. «Il faudra revenir à la saison des fraises!» disait- elle en se baissant sous prétexte de lui montrer les baies mûrissantes, mais à la vérité pour le provoquer par les flexions et les contours irritants de sa charnure.
— Déjà midi! s'écria Kehlmark en tirant sa montre, comme l'heure sonnait au clocher de Zoudbertinge.
Le fermier l'invita en riant à partager leur soupe rustique, mais sans oser espérer qu'il accepterait.
— Volontiers, dit-il, mais à condition de manger à la table des gens et même de piquer au plat comme eux!
— Quelle idée! se récria Claudie, pourtant flattée par ce sans- façon. Cette condescendance lui paraissait même de nature à rapprocher la distance du très urbain gentilhomme à une simple fille de la glèbe.
— Tout ce monde crève de santé! constata Kehlmark en embrassant la tablée dans un regard circulaire. Ils sont aussi friands que ce qu'ils dévorent, et leur mine ragoûtante ajoute au fumet de la platée.
Selon l'usage, dans ces campagnes, les femmes servaient les hommes et ne mangeaient qu'après ceux-ci. Elles apportèrent une sorte de garbure au lard et aux légumes, dans laquelle Henry trempa, le premier, sa cuillère d'étain. Ses voisins, les deux manoeuvres qui avaient rentré les trèfles, l'imitèrent allégrement.
— Et votre fils ne rentre-t-il pas dîner? demanda Kehlmark au bourgmestre.
— Oh, celui-là, il emporte chaque matin son pain et sa viande! fut la réponse de Claudie.
Après le dîner, Henry s'éternisa. Claudie, persuadée qu'elle le captivait à ce point, le promena encore sur les terres des Govaertz. Adroitement, elle le renseignait sur leur fortune. Leurs champs allaient jusque là-bas, plus loin que le moulin à vent. «Tenez, à l'endroit où vous voyez ce bouleau blanc!» Elle donna à entendre au Dykgrave qu'ils étaient fort riches déjà, sans les espérances. Les deux soeurs de Michel, les deux vieilles bigotes, quoique brouillées avec le bourgmestre, avaient cependant promis de laisser leurs biens à ses enfants.
Kehlmark traîna tellement que le soir tombait quand il songea à faire seller son cheval. Le comte espérait revoir le petit joueur de bugle et au moment de se résigner à partir, il s'informa de nouveau de lui: «Souvent il ne rentre qu'à la nuit, disait Claudie en se renfrognant à la seule mention du gamin rebuté. Il lui arrive même de coucher dehors. Ses moeurs de vagabond ne nous inquiètent plus, père et moi. Nous n'en sommes pas autrement surpris!»
Avec un serrement de coeur, le comte se représentait le petit gars anuité dans la lande suspecte.
— À propos, bourgmestre, dit-il au moment où le fermier lui amenait son cheval, je veux faire partie de votre orphéon.
— Faites mieux, monsieur le comte, soyez notre président, notre protecteur.
— C'est dit. J'accepte.
En songeant à Guidon, le comte s'était rappelé la sérénade de l'avant-veille, et il se disait qu'il lui serait doux d'entendre souvent cet air mélancolique et candide que jouait si bien le petit pâtre.
Un pied dans l'étrier, il se ravisa encore; quelque chose lui tenait au coeur. S'éloignerait-il avant de s'être ouvert sur le véritable objet de sa visite?
— Il est possible, se décida-t-il à dire timidement au fermier, que votre fils ait de sérieuses dispositions pour la musique et le dessin. Envoyez-le-moi… Peut-être y aura-t-il moyen d'en faire quelque chose. Je veux tenter d'apprivoiser ce petit sauvage.
— Monsieur le comte est bien bon! balbutia Govaertz, mais, franchement, je crois que vous y perdrez votre peine. Le vaurien ne vous fera aucun honneur.
— Au contraire, monsieur le comte, enchérit la soeur du petit, il ne vous vaudra que des affronts. Il ne tient à rien et à personne ou plutôt il a des penchants et des inclinations bizarres; pensant blanc quand les honnêtes gens pensent noir…
— N'importe, je veux tenter l'expérience! reprit le comte de Kehlmark en battant de sa cravache la poussière de ses bottes et en mettant le moins d'expression possible dans sa voix. Puis, vous l'avouerais-je, j'aime assez les tâches difficiles, celles qui exigent quelque persévérance et même quelque courage. Ainsi j'ai dompté et dressé pas mal de chevaux rétifs. Je vous confesserai même, et ceci n'est pas à mon honneur, qu'il a suffi parfois de me mettre au défi d'assumer une tâche, pour que je me sois engagé dans l'entreprise. L'obstacle m'excite et le danger me grise. J'ai la manie des gageures. En me confiant cette mauvaise tête, cet indiscipliné, vous m'obligeriez, vrai… Tenez, ajouta-t-il, il se peut que j'aille relancer le bonhomme dès demain en me promenant du côté de Klaarvatsch. Je causerai avec lui et verrai ce qu'il jauge…
— Comme vous voudrez, monsieur le comte, dit Claudie. Dans tous les cas, c'est nous faire bien de l'honneur. Nous vous en serons même reconnaissants pour lui. Mais n'allez pas nous en vouloir si le garnement ne profite pas de vos conseils et de vos soins.
Le jour suivant, le Dykgrave poussa jusqu'aux bruyères de Klaarvatsch. Il eut bientôt avisé le petit gars dans un groupe de polissons déguenillés, accroupis autour d'un feu de brindilles et de racines sur lequel ils grillaient des pommes de terre. À l'approche du cavalier, tous se mirent debout, et, à l'exception de Guidon, coururent se blottir, effarés, derrière les broussailles. Le jeune Govaertz, se faisant une visière de la main, regarda bravement le comte de Kehlmark.
— Ah, c'est toi, petit! l'interpella Kehlmark. Viens ici, veux- tu, et tiens un instant mon cheval pendant que j'arrangerai mes étriers?…
Le jeune homme approcha, confiant, et prit les rênes. Tout en raccourcissant les courroies, opération qui n'était pour Henry qu'un prétexte, un moyen de se donner une contenance, il l'observait du coin de l'oeil, ne sachant comment entamer la conversation, tandis que le gamin, de son côté, ne perdait pas un de ses mouvements, et se sentait bizarrement troublé, appréhendant et souhaitant à la fois ce qui allait se passer entre eux… Leurs yeux se rencontrèrent et semblèrent se poser une poignante et subtile interrogation. Alors Kehlmark, pour en finir, aborda le petit, le prit par la main et le regardant jusqu'au fond des prunelles, il lui rapporta non sans balbutier l'offre qu'il avait faite la veille aux siens.
— Tu comprends… Tu viendras tous les jours au château. Je t'apprendrai moi-même à lire et à écrire, à dessiner, à peindre, à brosser de grands tableaux comme ceux que tu admirais l'autre soir. Et nous ferons aussi de la musique, beaucoup de musique! Tu verras! Nous ne nous ennuierons point!
L'enfant l'écoutait sans mot dire, si ébaubi qu'il en avait l'air hébété, la bouche ouverte, les yeux écarquillés et fixes, presque hagard.
Le comte se tut, interloqué, croyant avoir fait fausse route, mais continuant à le dévisager. Tout à coup Guidon changea de couleur, son visage se contracta, il éclata d'un rire nerveux. En même temps, au profond émoi de Kehlmark, il reculait et s'efforçait de retirer sa main de la sienne; on aurait dit qu'il se rebiffait, qu'il lui tardait de rejoindre ses petits camarades très amusés par cette scène. Le comte, découragé, le lâcha.
Le petit sauvage prit son élan vers les autres vachers, mais il s'arrêta court, cessa de rire, porta les deux mains devant ses yeux, et se laissa choir dans l'herbe où il se vautrait, le corps secoué par des sanglots, mordillant la bruyère, et entrechoquant ses pieds nus.
Le comte, de plus en plus ahuri, courut le relever:
— Pour l'amour du ciel, petit, calme-toi! Tu ne m'as donc point compris! C'est à tort que tu t'alarmes. Je ne me pardonnerai jamais de t'avoir fait de la peine. Au contraire, je voulais ton bien. Je me flattais de mériter ta confiance, de devenir ton grand ami. Et voilà que tu te mets dans cet état pénible! Mettons que je n'ai rien dit! Sois tranquille… Je ne veux point t'enlever malgré toi! Adieu…
Et le comte allait sauter en selle. Mais le jeune Govaertz se redressa à moitié, se traîna à genoux, lui prit les mains, les embrassa, les mouilla de larmes et éclata enfin, se soulagea en un flux de paroles jaculatoires comme si, longtemps suffoqué, il parvenait à se débonder:
— Oh, monsieur le comte, pardon, je suis fou, je ne sais ce qui m'arrive, ce qui se passe en moi; j'ai l'air d'être triste, mais je suis trop heureux; je me sentais mourir de joie en vous écoutant! Si je pleure, c'est que vous êtes trop bon… Et d'abord je n'ai pas voulu croire… Vous ne vous moquez point, n'est-ce pas? C'est bien vrai que vous me prenez chez vous?
Le Dykgrave, aussi attiré qu'il fût par cet impressionnable petit paysan, n'avait pas cru rencontrer pareille nature amative. Il l'habitua doucement à l'idée du bonheur qui allait être le sien, et finit par le laisser ravi, la face illuminée de joie, après lui avoir donné rendez-vous le lendemain même à l'Escal-Vigor.
II
Après cet accord, Guidon vint chaque jour au château. Kehlmark s'enfermait de longues heures avec lui dans son atelier. Le jeune paysan mit à s'instruire et à s'initier un zèle et une ardeur de néophyte, dignes aussi de ceux d'un creato ou apprenti des maîtres de la Renaissance italienne. Pas de délassement comparable pour tous deux à cette initiation. Guidon était à la fois le modèle, le rapin et le disciple de Kehlmark. Quand ils étaient fatigués d'écrire, de lire ou de dessiner, Guidon prenait son bugle, ou bien, de sa voix grave comme l'airain, il chantait des airs héroïques et primordiaux que lui avaient appris les pêcheurs de Klaarvatsch.
Kehlmark ne parvenait plus à se passer de son élève et le faisait appeler s'il tardait à venir. On ne les voyait jamais l'un sans l'autre. Ils étaient devenus inséparables. Guidon dînait généralement à l'Escal-Vigor, de sorte qu'il ne rentrait guère aux Pèlerins que pour se coucher. À mesure que Guidon se perfectionnait, s'épanouissait en dons exceptionnels, l'affection intense de Kehlmark pour son élève devenait exclusive, même ombrageuse et presque égoïste. Henry s'était réservé le privilège d'être seul à former ce caractère, à jouir de cette admirable nature qui serait sa plus belle oeuvre, à respirer cette âme délicieuse. Il la cultivait jalousement, comme ces horticulteurs effrénés qui eussent tué l'indiscret ou le concurrent assez téméraire pour s'introduire dans leur jardin. Ce fut entre eux une intimité suave. Ils se suffisaient l'un à l'autre. Guidon, émerveillé, ne rêvait aucun paradis autre que l'Escal-Vigor. La gloire, le souci d'être applaudi, n'intervenait en rien dans leur activité d'artistes absolus.
Puis Kehlmark avait vu d'assez près la vie sociale et de surface des soi-disant artistes. Il savait la vanité des réputations, la prostitution de la gloire, l'iniquité du succès, les immondices de la critique, les compétitions entre rivaux plus féroces et plus abominables que celles des sordides boutiquiers.
Blandine, un peu défiante, avait accueilli cordialement ce commensal du château. Heureuse de la félicité que le jeune Govaertz procurait à Henry, elle lui faisait bon visage sans parvenir toutefois à lui témoigner beaucoup d'expansion. Au fond, sans éprouver une antipathie manifeste pour ce petit paysan, elle dut être parfois meurtrie en ses fibres, en ses atomes crochus, et, malgré son bon coeur, sa saine raison, sa grandeur d'âme, elle eut sans doute de fréquents mouvements de dépit contre ce commerce intellectuel si intime, cette étroite camaraderie, cette entente parfaite des deux hommes. Elle alla même jusqu'à jalouser le talent et le tempérament du jeune artiste, ces dons spirituels qui le rapprochaient plus de l'âme de Kehlmark que tout son amour à elle, simple femme, gardienne de son bonheur. La bonne créature ne montrait rien de ces moments, si humains, de faiblesse, que sa raison reprochait à son instinct.
Quant à Claudie, au début et même longtemps, elle ne fut aucunement offusquée de cette grande faveur témoignée par le Dykgrave au jeune Guidon. Elle y vit une façon pour le comte de faire indirectement la cour à la soeur, en mettant le frère dans ses intérêts. Sans doute Kehlmark ferait du petit pâtre le confident de son amour pour la jeune fermière. «Il est trop timide pour se déclarer directement à moi, se disait-elle; il s'en ouvrira d'abord au petit, et il tâchera d'être édifié par lui sur la nature de mes sentiments. Il a pris un assez piètre intermédiaire. Mais il n'avait pas le choix. En attendant, cette sollicitude que le comte témoigne à ce méchant polisson va plutôt à moi!» Et, très infatuée, la rude fille se réjouissait de ce commerce assidu entre le Dykgrave et le vaurien si longtemps répudié, presque renié par les siens. Elle en arrivait même à se départir de sa brusquerie et de sa hargne à l'égard de son puîné. À présent elle le choyait, l'entourait d'égards, s'occupait de ses vêtements, entretenait son linge, tous soins auxquels il n'avait pas été habitué. Pour expliquer ce revirement, la mâtine avait mis Govaertz dans la confidence de son grand projet matrimonial. Le bourgmestre, non moins ambitieux, applaudit à ces hautes visées et ne douta pas un instant de la réussite. À l'exemple de son enfant préférée, il cessa de rudoyer et il ménagea son garçon.
Lorsque après quelques mois de soi-disant épreuve, le Dykgrave déclara au bourgmestre qu'il se chargeait définitivement du prétendu propre à rien, Claudie détermina Michel Govaertz à accepter cette proposition.
Le bourgmestre, très vaniteux, avait un peu hésité parce que, d'après ce qu'il comprenait, la situation de Guidon, au château, serait celle d'un subalterne, d'un valet un peu au-dessus de Landrillon, mais d'un valet tout de même.
Alors que, longtemps, sous son propre toit, il avait ravalé son garçon en le reléguant au plus bas de son équipe de manouvriers et qu'il lui avait confié les soins les plus vils de la ferme, sa vanité paternelle eût souffert de le voir dépendre d'une autre autorité que la sienne. Pour justifier son intervention, Kehlmark leur avait soumis des dessins déjà très poussés du jeune apprenti, mais pas plus que la fille, le père n'était capable d'apprécier les promesses contenues dans ces premiers essais.
— Acceptons les offres du Dykgrave, insistait Claudie, rencontrant les objections paternelles. D'abord c'est un excellent débarras pour nous. Puis, soyez bien convaincu, que le comte ne s'empêtre de ce vaurien et ne l'attire que pour nous être agréable, pour me témoigner sa sollicitude. Nous le désobligerions, croyez-moi, en le contrariant dans ses bonnes intentions à l'égard du petit. C'est une façon de m'ouvrir les portes de l'Escal-Vigor. Entre nous, il ne fait sans doute aucun cas de ce barbouilleur ou du moins s'exagère-t-il ses faibles mérites…
Les premiers temps, quand, le soir, Guidon revenait du château, elle l'interrogeait sur l'emploi de sa journée, sur ce qui se passait à l'Escal-Vigor, sur les paroles et les allures du Dykgrave. «Le comte s'est-il informé de moi? Que t'a-t-il raconté? Il nous porte bien de l'intérêt, dis? Voyons, parle, ne me cache rien. Pour sûr, il a dû t'avouer certain faible pour ta soeur?»
Guidon répondait évasivement, mais de manière à ne pas se compromettre. En effet, le comte s'était informé d'elle comme de son père et même des gens, voire des bêtes de la ferme. Mais sans insister. À la vérité, Claudie défrayait fort peu les causeries du maître et du disciple, tout entiers à leurs études et à leurs travaux.
Guidon devint de plus en plus discret. Depuis leur première conjonction, il avait voué à son protecteur une fidélité aussi totale et aussi intense que celle de Blandine. À son affection fanatique se joignait ce quelque chose d'aigu et de lumineux que l'intelligence et la culture cérébrale ajoutent au sentiment. Guidon, ce soi-disant fou, ce simple, ce mauvais rustre, représentait une valeur morale dans un corps, un moule admirable qui fortifiait et embellissait chaque jour.
Avec le tact, la seconde vue, cet instinct des natures aimantes, il se douta de l'assotement de sa soeur pour le Dykgrave, mais il pressentait aussi que jamais le comte ne la paierait de retour. Guidon ne connaissait que trop sa soeur Claudie et il savait mieux que pas un les abîmes de vulgarité et les incompatibilités totales existant entre elle et Kehlmark.
L'élève en était même arrivé à se savoir préféré par son maître à «madame l'intendante», à cette noble Blandine. Toujours est-il que le comte semblait se préoccuper beaucoup plus de lui que de son amante. Guidon s'enorgueillissait intérieurement de cette prédilection dont il était l'objet, et, par ses prévenances pour la jeune femme, on aurait dit qu'il voulait se faire pardonner la part prépondérante qu'il prenait dans la vie de son maître.
Guidon devinait, sentait juste: Henry ne se révélait, ne se livrait à fond qu'à son disciple. Avec les autres il se tenait sur la réserve et ses paroles bienveillantes ne contractaient point la caresse, l'onction et le velouté de ses épanchements auprès de son protégé.
Jamais Blandine ne l'avait vu si enjoué, si radieux que depuis qu'il s'était chargé de l'éducation et du sort de ce jeune va-nu- pieds. Quelque déférent et empressé que celui-ci se montrât à l'égard de la dame, il ne parvenait pas à dissimuler sa joie d'être devenu le principal et constant souci du maître de l'Escal- Vigor. Il n'y mettait point malice, non, il exultait naïvement, s'attendrissait même sur la femme un peu délaissée, et, dans son égoïsme d'enfant gâté, de néophyte, d'élu, il ne s'apercevait pas du mutisme et de la réserve de Blandine, lorsque le comte le retenait à dîner, ou des regards singuliers qu'elle leur lançait à l'un et à l'autre quand ils conversaient en s'échauffant et en s'exaltant, accouplés dans un même lyrisme, sans prendre garde à la présence de ce témoin.
Les villageois de Zoudbertinge ne virent pas de mauvais oeil la faveur particulière accordée par le Dykgrave au fils de Govaertz.
Aussi peu que le bourgmestre et sa fille ils croyaient au talent et à la vocation du petit.
«C'est une bonne oeuvre et une charité, se disaient-ils. Le père n'aurait rien su faire de bon de ce petit musard, farouche et intraitable, ayant méprisé le travail autant que les distractions des apprentis de son âge.»
Les patauds s'émerveillaient même que le comte fût parvenu à retirer un semblant de service de ce gars qui n'avait jamais su apprendre jusque-là qu'à jouer assez proprement du bugle.
D'ailleurs plus le maître et le disciple se chérissaient, plus Kehlmark se montrait accueillant, généreux, même prodigue, faisant largesse aux confréries d'agrément, multipliant les occasions de cocagnes et de tournois gymnastiques.
Il institua des régates à la voile autour de l'île, où, monté avec Guidon dans un yacht pavoisé à ses couleurs, il faillit l'emporter sur les meilleurs matelots du pays. Il renouvela de ses deniers les instruments de la ghilde Sainte-Cécile; assista assidûment aux répétitions, aux sorties et aux repas de corps de cette confrérie de jeunes gars; et il lui arriva même plus d'une fois, les belles nuits d'été où le crépuscule et l'aube semblent se confondre, après une veillée prolongée à grands renforts d'intermèdes athlétiques et de pantalonnades d'entraîner toute la bande dans un exode à travers l'île et de ne rendre les turlupins à leurs foyers conjugaux ou paternels que le lendemain soir, après une pittoresque caravane illustrée de saltations, de beuveries, de ventrées et de prouesses galantes sous les chaumes et dans les foins.
Kehlmark dépensait sans compter. On aurait dit qu'il voulait s'acheter par des libéralités souvent excessives et des bonnes oeuvres inconsidérées son droit à un mystérieux et exigeant bonheur; qu'il voulût en quelque sorte payer la rançon d'une jalouse et fragile félicité.
Ces folles largesses contribuaient sans doute au souci de Blandine; toutefois elle ne risquait aucune remontrance, et avisait au moyen de faire face à ces dépenses intempestives.
Naturellement, il entrait dans la popularité du Dykgrave une grande part de courtisanerie, de lucre et de cupidité; mais, si la plupart des rustres l'aimaient grossièrement, du moins l'aimaient- ils à leur façon. Les pauvres diables de Klaarvatsch, notamment se seraient fait hacher pour leur jeune seigneur.
En fait d'ennemi déclaré, le comte ne se connaissait que le dominé Balthus Bomberg et quelques pudibondes bigotes. Chaque dimanche, le ministre tonnait contre l'impiété et le dévergondage du Dykgrave et menaçait de l'enfer les ouailles qui s'attachaient à ce libertin, à ce loup ravisseur; il se lamentait surtout sur les visiteurs téméraires qui hantaient l'Escal-Vigor, ce château diabolique peuplé de scandaleuses nudités…
Quoique brouillé à mort avec le bourgmestre, dans son zèle fanatique, ce petit homme bilieux, rageur, étroitement sectaire, se décida à se rendre aux Pèlerins pour signaler au père le risque qu'il courait en confiant l'éducation du jeune Guidon à ce mauvais riche scandalisant la communauté par son concubinage et son impiété. Comme tous les calvinistes invétérés, Balthus se doublait d'un iconoclaste. S'il n'avait redouté la furie des paysans, assez attachés à cette vieille relique qui leur rappelait l'intransigeance de leurs ancêtres, il eût même fait gratter la fresque du Martyre de saint Olfgar.
Kehlmark lui était doublement odieux, et comme païen, et comme artiste. Pour intimider le bourgmestre, Balthus le somma d'arracher son fils au corrupteur, sous peine de faire déshériter aussi Claudie et Guidon par leurs deux vénérables tantes. Michel et Claudie, de plus en plus entichés de leur Dykgrave, renvoyèrent le fâcheux à son église avec force sarcasmes et moqueries. Guidon, qu'il aborda un jour aux environs du parc de l'Escal-Vigor, ne voulut même pas l'entendre et lui tourna le dos en haussant les épaules, en esquissant même un geste plus libre encore.
Cependant les affaires de Claudie ne semblaient point avancer sensiblement. «Voyons, tu ne me racontes rien, dormeur, disait- elle à celui qu'elle s'imaginait être le trait d'union entre elle et Kehlmark. Le comte, ne t'a-t-il point chargé d'une commission, d'un mot spécial pour moi?» Guidon inventait quelque bourde, mais souvent, pris au dépourvu, il se coupait ou demeurait le bec clos. La maritorne s'emportait alors contre la stupidité de leur intermédiaire et il lui démangeait même de le houspiller et de le brutaliser comme autrefois.
Par tactique, le Dykgrave continuait à visiter assidûment les Pèlerins et à faire l'aimable auprès de la jeune fermière. Elle l'eût souhaité plus entreprenant. Il mettait bien du temps à se décider et à faire sa demande. C'est à peine s'il se fût risqué à la lutiner du bout des doigts et jamais il ne lui avait pris un baiser.
Dès qu'elle entendait le trot du cheval et les jappements de son escorte de setters, Claudie accourait sur le seuil de la ferme, prenant presque plaisir à afficher son amour, tant elle était certaine du succès. Aussi commençait-on à parler beaucoup, aux veillées, des assiduités du Dykgrave.
Quoiqu'il fût acquis presque exclusivement au petit Guidon, le Dykgrave s'ingéniait à se faire bien voir de chacun. Il poussait même la magnanimité jusqu'à la coquetterie. En réponse aux diatribes et aux anathèmes du virulent pasteur, il répandait les aumônes, se ruinait en dons de vêtements et de vivres pour les pauvres soutenus directement par la cure. Le dominé distribuait l'argent et les autres aumônes, mais ne désarmait point pour cela.
Plus d'une fois les amis d'Henry, les pêcheurs de crevettes et les coureurs de grèves de Klaarvatsch s'offrirent à mettre le dominé à la raison; cinq d'entre eux notamment employés en permanence au château, sorte de gardes du corps de Kehlmark. Petits fils de naufrageurs, diguiers intermittents, pillards d'épaves, le peintre les faisait souvent poser, s'amusait de leurs luttes et de leur escrime au couteau moucheté, ou bien il les confessait et, avec Guidon, il savourait leur rude langage, le truculent récit de leurs exploits. Ces gars irréguliers, rôdeurs incorrigibles qui n'avaient su s'acclimater nulle part et s'étaient fait renvoyer de partout, ces magnifiques pousses humaines, les premiers maîtres du petit Guidon, ne juraient plus que par Henry et l'Escal-Vigor.
«Dites un mot, proposait tantôt l'un, tantôt l'autre à Kehlmark, voulez-vous que nous saccagions le presbytère; que nous pendions haut et court ce marmotteur de psaumes; ou mieux, faut-il que nous lui enlevions la peau comme ceux de Smaragdis le firent autrefois à l'apôtre Olfgar, cet autre trouble-fête?»
Et ils l'eussent fait comme ils disaient, sur un geste, sur un oui de leur maître, et, avec eux, tous se fussent déchaînés sur l'importun prêcheur.
Plusieurs fois, en passant devant la cure, les musiciens de la ghilde Sainte-Cécile poussèrent des huées. Un soir de libations, on alla même jusqu'à casser les vitres. À la Saint-Sylvestre, on déposa contre la porte du dominé un affreux mannequin de paille à tête de pain bis, représentant sa digne compagne et son âme damnée, et, comme, à la suite de cette injure, il s'était répandu en de nouveaux anathèmes contre le Dykgrave et Blandine, les polissons de Klaarvatsch barbouillèrent d'excréments la façade nouvellement repeinte du presbytère.
Jaune de dépit et de rancune, le pasteur semblait se trouver seul contre toute la paroisse et même contre toute l'île.
— Comment, se demandait Balthus Bomberg, réduire cet orgueilleux Kehlmark? Comment entamer son prestige, détacher de lui ces brutes égarées et aveuglées, les insurger contre leur idole, leur faire brûler ce qu'elles adorent!
Loin de l'écouter, on désertait son église. Il finit par ne plus prêcher que devant des bancs vides. Une douzaine de vieilles cagotes, dont sa femme et les deux soeurs du bourgmestre, furent seules à le soutenir.
Dans l'engouement idolâtre que le jeune Dykgrave avait suscité, entrait un peu du culte exalté du peuple de Rome pour Néron, son indulgent et prodigue pourvoyeur de pain et de spectacles.
III
En prodiguant les attentions à son entourage et à la communauté, Kehlmark redoublait de prévenances à l'égard de Landrillon. Il le traitait avec plus de bonhomie que jamais, affectant de prendre un regain de plaisir à ses charges de corps de garde.
Mais le coquin n'était point dupe de cette ostentation de bienveillance. Sans rien en montrer, il n'avait point tardé à prendre ombrage de l'influence du petit Guidon Govaertz sur Henry de Kehlmark, et peut-être surprit-il une vague lueur — rien ne rend plus perspicace que l'envie — de l'étendue de l'affection que se portaient ces deux êtres. Qu'on s'imagine le sentiment de basse compétition d'un pitre qui voit le succès et la vogue l'abandonner pour aller à un comédien plus grave et d'un genre plus relevé, et on se représentera le mauvais gré sourd et recuit que le cocher devait entretenir contre ce petit paysan.
Kehlmark prenait presque toujours Guidon avec lui dans ses promenades en voiture, et c'était Landrillon qui les conduisait. Lors d'une excursion qu'ils firent à Upperzyde, pour visiter les musées et revoir le Frans Hals, le jeune Govaertz partagea l'appartement du maître, tandis que Landrillon fut relégué dans les galetas sous le toit. Bien plus, le domestique était forcé de servir à table ce va-nu-pieds, ce polisson, autrefois la risée et le souffre-douleurs des manouvriers de Smaragdis et à présent, bouffi d'importance, dorloté, choyé, devenu l'inséparable de monsieur. Dire que ce grand seigneur semblait ne plus pouvoir se passer de la compagnie de ce méchant galopin qui lui gaspillait de beau papier, de coûteuse toile et de bonnes couleurs!
Si le larbin n'avait rêvé de devenir l'époux de Blandine, peut- être eût-il été plus indisposé encore contre ce maudit pastoureau. Jusqu'à un certain point, le domestique n'était-il même pas fâché de l'importance exclusive que le jeune Govaertz prenait dans la vie du comte. Landrillon se promettait bien d'exploiter au moment opportun cette intimité des deux hommes pour détacher Blandine de son maître. Négligée et même délaissée par Kehlmark, la pauvre femme ne se montrerait que plus disposée à écouter un nouveau galant.
Profitant d'un moment où Blandine était descendue à la cuisine pour y vaquer à quelque besogne ménagère, Landrillon se hasarda un jour à lui faire sa déclaration:
— J'ai quelques petites économies, proféra-t-il, et s'il est vrai que la vieille vous ait laissé une part de son magot, nous ferions un gentil couple, dites, qu'en pensez-vous, mamzelle Blandine?… Car si vous êtes jolie à croquer, convenez qu'il en est de plus mal tournés que moi. Pas mal de gaillardes de votre sexe se sont d'ailleurs ingéniées à me le persuader! ajouta le séducteur en se tortillant la moustache.
Très ennuyée par cette déclaration, Blandine déclina froidement et avec dignité l'honneur qu'il voulait lui faire en se dispensant même de lui donner le moindre motif de ce refus.
— Ouais, mamzelle! Ce n'est point là votre dernier mot. Vous réfléchirez. Sans me vanter, des épouseurs de mon poil, des galants pour le bon motif ne se rencontrent pas tous les jours.
— N'insistez pas, monsieur Landrillon. je n'ai qu'une parole.
— C'est donc que vous avez des vues sur un autre?
— Non, je ne me marierai jamais.
— Tout au moins en aimez-vous un autre?
— C'est là mon secret et affaire entre ma conscience et moi-même.
Un peu allumé, car il avait bu quelques verres de genièvre pour s'enhardir, il s'avisa de la prendre par la taille, de l'étreindre, et il voulut même lui dérober un baiser. Mais elle le repoussa et, comme il recommençait, elle le souffleta, menaçant de se plaindre au comte. Pour l'instant, il se le tint pour dit.
Cette scène se passait dans les premiers jours de leur installation à l'Escal-Vigor.
Mais Landrillon ne se donna point pour battu. Il revint à la charge, profitant des moments où il se trouvait seul avec elle pour l'obséder de gravelures et de privautés.
Chaque fois qu'il avait bu, elle courait un sérieux danger. Tandis que le comte s'était retiré dans son atelier avec Guidon ou qu'ils étaient allés se promener, Landrillon en profitait pour harceler la jeune femme. Il la poursuivait d'une pièce dans l'autre et, pour échapper à ses entreprises, elle devait s'enfermer dans sa chambre. Encore menaçait-il d'enfoncer la porte.
Comme à la ville, du temps de la douairière, Henry n'avait pour le servir à demeure que Blandine et Landrillon. Les cinq gars de Klaarvatsch attachés à sa personne ne logeaient pas au château. De sorte que bien souvent la pauvre économe se trouvait abandonnée presque à la merci de ce drôle.
La vie devint insupportable à la jeune femme. Si elle s'abstint de se plaindre à Kehlmark, ce fut parce qu'elle croyait encore ce plaisantin trivial, ce loustic de bas étage, indispensable à l'amusement d'Henry. Tel était son dévouement au Dykgrave que la noble enfant se fût fait scrupule de le priver du moindre objet capable de le distraire de sa mélancolie et de son abattement. Ainsi voyait-elle avec stoïcisme et renoncement l'influence que le petit Govaertz prenait sur l'esprit de son maître et s'efforçait- elle même de sourire et de plaire au favori de son amant.
Elle supporta donc les importunités et les taquineries du satyre en se bornant à se dérober de son mieux à ses violences.
La résistance, le mépris de Blandine ne faisaient qu'exaspérer le désir du ruffian. Il fut même un jour sur le point de lui imposer son odieuse passion, lorsqu'elle s'arma d'un couteau de cuisine oublié sur la table et menaça de le lui plonger dans le ventre.
Puis, comme il reculait, éplorée, elle courut vers l'escalier, décidée à monter à la chambre du comte et à lui dénoncer l'indigne conduite du drôle.
— À ton aise! ricana Landrillon blême de rage et de concupiscence, résolu, lui aussi, à recourir aux extrémités. Mais à ta place je n'en ferais rien. Je ne crois pas que tu sois la bienvenue, là-haut. Il t'en voudra au contraire de l'avoir dérangé. Car si tu en tiens toujours pour lui, il se moque bien de toi, ton ancien amoureux!
— Que voulez-vous dire? protesta la jeune femme en s'arrêtant sur la première marche.
— Inutile de faire la sainte nitouche… On sait ce qu'on sait, pardine!… Tu as été sa maîtresse, ne t'en défends point.
— Landrillon!
— Eh, c'est la fable de Zoudbertinge et même de tout Smaragdis. Le révérend Balthus Bomberg ne cesse de tonner contre la catin du Dykgrave.
Renonçant à gravir l'escalier, elle revint sur ses pas, se laissa choir sur une chaise, défaillante, presque morte de douleur et d'opprobre.
Un prélude de piano troubla le silence qu'ils gardaient tous deux.
Guidon entonnait, là-haut, de sa voix agreste, fraîchement muée, et encore un peu fruste, mais au timbre singulièrement magnétique, une ballade de naufrageur que Kehlmark accompagnait au piano.
Le corps secoué par des sanglots, Blandine marquait douloureusement le rythme de cette chanson. On eût dit que la voix du jeune gars achevait de la navrer.
En écoutant le petit paysan, un sourire équivoque parut sur les lèvres du valet et il couva d'un regard non moins ironique la malheureuse Blandine:
— Voyons, dit-il d'un ton patelin, en lui touchant l'épaule, ne nous fâchons point, la belle. Écoutez-moi plutôt. On vous veut du bien, que diable! Vous auriez bien tort d'aimer encore cet oublieux et dédaigneux aristo. Quelle duperie! Ne voyez-vous pas qu'il a cessé de vous chérir…
Et comme elle relevait la tête, il lui fit signe, un doigt sur la bouche, d'écouter la chanson étrangement passionnée que le disciple chantait à son maître et, après un nouveau silence, durant lequel tous deux prêtaient l'oreille:
— Tenez, poursuivit-il à mi-voix, il s'occupe bien plus de ce petit rustre que de vous et moi, notre maître. Aussi, à votre place, je le planterais là et le laisserais s'adonner aux flatteries de ce polisson et de ces autres brutes de paysans… Ici, Blandine, vous vous consumerez de chagrin, vous sécherez de dépit. Votre beauté se fanera sans aucun profit pour la moindre créature du bon Dieu!… Si vous m'en croyez, ma chère, nous retournerons tous deux à la ville. J'en ai assez de la villégiature à Smaragdis. C'est à n'y pas croire, mais depuis que ce jeune sournois est entré au château, il n'y en a plus que pour lui! Vous et moi, nous passons à l'arrière-plan. Quel assotement subit! Deux doigts de la même main ne sont pas plus inséparables!
— Eh bien, qu'avez-vous à reprendre à cet attachement? fit Blandine en cherchant encore une fois à dominer ses préventions. Ce Guidon Govaertz est un gentil garçon, méconnu des siens, bien supérieur, tout nous l'a prouvé, par l'intelligence et les sentiments, à la masse de ces grossiers insulaires… Le comte a bien raison de faire un tel cas de ce pauvre enfant qui se rend d'ailleurs de plus en plus digne de ces bontés…
— Oui, d'accord; mais monsieur exagère son patronage. Il n'observe pas assez les distances; il témoigne vraiment trop de tendresse à ce morveux. Un comte de Kehlmark ne s'affiche point, que diable! avec un ancien gardeur de vaches et de porcs…
— Encore une fois, que voulez-vous dire?
Pour toute réponse, Landrillon plongea ses mains dans ses poches et se mit à siffloter, en regardant en l'air, comme une parodie de la chanson du petit pâtre.
Puis il sortit, estimant qu'il en avait dit assez pour le quart d'heure.
Blandine, demeurée seule, se reprit à pleurer. Sans penser à mal, quoi qu'elle fît pour s'en remontrer à elle-même, elle s'affligeait du commerce assidu du comte et de son protégé. Elle avait beau se raisonner et vouloir se réjouir de la métamorphose de Kehlmark, de son activité, de sa joie de vivre, elle regrettait que cette guérison morale ne fût pas son oeuvre à elle, mais un miracle opéré par ce petit intrus.
— Eh bien, dit, quelques jours après, Landrillon à la jeune femme, il est prop' not' monsieur, mamzelle Blandine!… Ah c'est qu'ils s'entendent de mieux en mieux, nos artisses!… Hier, ils se becquetaient à bouche que veux-tu!
— Tu racontes des bêtises, Landrillon, fit-elle en riant avec effort. Encore une fois, le comte est attaché à ce petit rustre parce que celui-ci fait honneur à ses leçons… Où est le mal? Je te l'ai déjà dit, il affectionne ce jeune Govaertz comme un frère cadet, comme un élève intelligent dont il a ouvert et cultivé la raison…
— Turlutaine! fredonna Landrillon avec une vilaine grimace grosse de sous-entendus.
Vicieux jusqu'aux moelles, ayant passé par les pires promiscuités des chambrées, il y avait en lui du mouchard de moeurs, du prostitué et du maître-chanteur. Incapable d'apprécier ce qu'il y a de noble et de profond dans les affections ordinaires, encore moins lui eût-il été possible de saisir et d'admettre l'absolue élévation d'un grand amour d'homme à homme.
Comme Blandine se taisait, ne comprenant rien à ces insinuations: «On a son idée, mamzelle, poursuivit le drôle. M'est avis à moi qu'il n'accorde plus beaucoup d'attention aux jupons, not' maître, en supposant qu'il s'en soit jamais préoccupé… Vous devez en savoir quelque chose, dites?… Aurait-il déjà dételé? Lui, un homme jeune, pourtant.
— Landrillon! protesta Blandine, abstenez-vous je vous prie de ce genre de réflexions… Vous n'avez pas à juger monsieur le comte. Ce qu'il fait est bien fait, entendez-vous?
— Faites excuse, mademoiselle, on se taira, on se taira… N'empêche qu'il est bien mystérieux, notre seigneur! Il mène une drôle de vie!… Toujours avec ses paysans, et surtout avec ce petit enjôleur… Nous ne comptons pas plus à ses yeux que son cheval et ses chiens… Vrai, j'admire votre indulgence pour ses fredaines!… Vous savez mieux que moi qu'il vous a complètement lâchée! Si c'est le changement qu'il lui faut — dam! j'aime aussi goûter de différents fruits! — il n'aurait qu'à regarder autour de lui et à vouloir. Les plus belles filles de Smaragdis, de Zoudbertinge à Klaarvatsch, seraient à sa disposition. J'en connais une (et il dit ces paroles non sans dépit, car il avait déjà tâté le terrain pour son compte, de ce côté) qui brûle jusqu'au sang et aux moelles de le voir — comment dirai-je? — en son particulier… Tenez, c'est précisément la grande Claudie, la soeur même de ce damoiseau… Quoiqu'il se rende plusieurs fois par semaine aux Pèlerins, on ne m'ôtera jamais de l'idée que le galant en pince plus sérieusement pour les culottes du petit drôle que pour les cottes de sa soeur!
— Encore une fois, taisez-vous! fit Blandine le coeur crispé à l'idée de l'amour que la virago éprouvait pour Kehlmark et qui se savait détestée par la pataude au point que celle-ci ne la saluait pas quand elles se rencontraient par les routes. Quant à l'affection de Kehlmark pour Guidon Govaertz, si elle en souffrait malgré sa volonté, elle persistait à n'y rien suspecter d'anormal et d'incompatible.
— Qui vivra verra, mamzelle Blandine. L'occasion se présentera bientôt de vous édifier sur la couleur de la liaison de ces deux peintres! ricana Thibaut, enchanté de sa plaisanterie.
— Assez! Plus un mot! s'écria Blandine… Je ne sais ce qui me retient de faire part sur-le-champ à monsieur le comte de vos abominables imputations… ou plutôt, je le sais trop, je mourrais de honte avant d'oser répéter devant lui ce que vous venez de me dire!
IV
Un soir, assis sur un banc de la Digue dominant le pays, Henry de Kehlmark et Guidon Govaertz, les mains enlacées, prolongeaient une de leurs ineffables causeries interrompues par des silences aussi éloquents et fervents que leurs paroles…
C'était pendant une de ces arrière-saisons favorables à l'évocation des légendes, dans un cadre de bruyère fleurie et de cieux aux chevauchantes nuées. Au loin, vers Klaarvatsch, par- dessus les futaies du parc, nos amis embrassaient un immense tapis lie de vin, sur lequel le soleil couchant mettait un lustre de plus. Des monceaux d'essarts crépitaient çà et là; un parfum de brûlis flottait dans l'air humide. Il faisait extrêmement doux, et le soir exhalait comme de la langueur; la brise rappelait la respiration d'un travailleur qui halète ou d'un amant que le désir oppresse.
À la vue d'un nuage rougeâtre et de forme fantastique, les amis s'étaient rappelé le «Berger de Feu» célèbre dans toutes les plaines du Nord. Kehlmark garda quelque temps le silence; il paraissait ruminer quelque pensée grave associée à ces croyances terrifiantes. Depuis qu'il le connaissait, le jeune Govaertz ne lui avait pas encore vu cet air douloureux, contracté.
— Vous souffrez, maître? dit-il.
— Non, cher…, un rien de mauvais souvenir… cela passera. Peut-être cette vesprée extrêmement capiteuse… Ne trouves-tu pas?… Connais-tu l'histoire véritable du Berger de Feu dont tu parlais tout à l'heure… J'ai tout lieu de croire qu'on la raconte mal… Je devine et me suggère une version plus exacte… J'ai confessé les paysages hantés, par des soirs analogues à celui-ci, de préférence ces coins de bruyère, où la tristesse régnait encore plus navrante qu'ailleurs, où la plaine et l'horizon quintessenciaient leur mélancolie lourde et leur ombrageux sommeil. Certains détails du paysage contractent, tu l'auras remarqué en gardant tes moutons, une signification poignante, presque fatidique. La nature paraît souffrir de remords. Les nuées arrêtent et accumulent leurs funèbres cortèges au-dessus d'une mare prédestinée à une noyade, à un théâtre de crime et de suicide…
Cher petit, que de bonnes résolutions ont chaviré par des temps pareils… Mieux vaut alors conjurer son propre danger en songeant aux catastrophes d'autrui… J'ai fini par compatir au sort du damné frère de Caïn. C'est lui que je plains et non plus ses victimes… Je le trouve superbe et attirant quoique sinistre… Mais je te raconte des bêtises, et te narre des histoires à faire peur, comme les bonnes femmes à la veillée…
— Non, non; continuez; vous contez si bien et vous mettez tant de choses dans des paroles ordinaires; souvent votre langage me tire des larmes et du sang.
— Soit. L'heure est propice… Et puisque nous sommes si bien ici, il me tarde de te dire à quel point je participe à la détresse du pâtre ardent. Depuis longtemps il hante jusqu'à l'obsession la bruyère violette et nocturne de mon âme… Je me surprends à rôder en esprit à ses côtés, parmi ses ouailles sulfureuses, sous les gestes de sa houlette rougie par la géhenne, mordu aux talons par son chien noir et rouge comme un tison à moitié consumé, un tison de la fournaise éternelle; le chien qui partage le sort de son maître et dont la moitié du corps recommence à flamber quand l'autre a repris une apparence de vie…
Voici ce que m'ont confié ces fantômes:
Il y a bien, bien longtemps, Gérard était le berger d'un couple de paysans vieux et avares, isolés dans un pays perdu de Brabant, fait de garigues et de steppes comme là-bas à Klaarvatsch. On ne savait d'où il était venu. Quand on le découvrit pour la première fois, il pouvait avoir quinze ans; il courait à peine vêtu; ses allures étaient celles d'un jeune fauve et il fallut lui apprendre à parler comme à un enfant. À tout hasard, les vieux avares le firent baptiser et, l'ayant pris à leur service, le dressèrent à paître leurs ouailles. Il ne leur coûtait que sa pitance, pis que frugale, et en le recueillant, ils eurent l'air de faire une bonne action.
Sans doute la mère nature chérissait ce libre garçon, car, engendré on ne sait par quelles créatures sylvestres, répudié par les hommes, il semblait ne point vieillir et devenait de plus en plus robuste et beau. C'était un grand garçon si chevelu que des boucles fauves lui retombaient constamment sur le front et sur ses yeux divins où semblaient se condenser l'infini et l'éternité.
On eut beau le catéchiser, il n'attacha jamais grande importance à nos momeries et à nos rites étroits. La simple nature demeura son modèle et sa conseillère. En d'autres termes, il n'écouta que ses instincts.
Cependant, sur le tard, bien âgés déjà, ses maîtres eurent un enfant, un tout chétif garçonnet auquel ils donnèrent le nom d'Étienne. Comme les parents étaient trop vieux pour le choyer, ce fut Gérard qui l'éleva en commençant par lui choisir pour nourrices deux de ses brebis favorites. Tiennet poussa, devint un enfant potelé, rose, joli comme un chérubin. Gérard continuait à lui réserver le meilleur lait de ses ouailles, les fruits aromatiques, les oeufs des ramiers et des faisans. Il l'adorait comme aucun être humain n'en adora un autre, son pauvre coeur de sauvage n'ayant jamais pu dépenser les trésors d'affection qu'il accumulait. Tiennet gazouillait comme un oiseau; il était aussi blond que l'autre était brun; et le petiot commandait au grand garçon farouche. Les vieux égoïstes et maniaques les laissèrent vaguer et vivre ensemble.
Lorsqu'ils se baignaient dans le Démer, Gérard admirait ce jeune corps svelte et gracieux; et il ne connaissait point plaisir comparable à celui d'enlacer ce corps souple et tiède, de l'emporter dans ses bras, très longtemps et très loin, jusqu'au fond des bois où ils finissaient par rouler parmi les fougères et les mousses. Gérard chatouillait Tiennet en promenant ses lèvres sur sa peau rose. Et l'enfant riait, essayait de se dérober, ruait de ses petons et allongeait des tapes sur les flancs robustes du grand qui acceptait des coups pour des caresses…
Cette idylle dura jusqu'au jour où les parents de Tiennet reçurent la visite de deux cousins accompagnés de Wanna, une fillette blonde, de l'âge de Tiennet, guillerette et piquante comme une aube de claire gelée, appétissante comme une fraise des bois. Les vieux, de part et d'autre, convinrent de marier les enfants qui s'étaient plu d'emblée.
Dès l'arrivée de la petite Wanna, le grand Gérard était devenu tout triste à cause de l'attention que son petit Tiennet témoignait à sa gentille cousine. Tiennet, enfant gâté, n'aimait Gérard que comme il eût aimé un chien fidèle et docile, complaisant partenaire de ses jeux, prêt à passer par tous ses caprices. Gérard regardait Wanna avec des yeux sombres, des yeux homicides, mais la blondine se moquait du sauvage et pour le contrarier, espiègle et fine, elle enlevait le plus souvent Tiennet, ou courait se cacher pour qu'il la rejoignît loin du jaloux.
Gérard, à bout de patience, adjura son ami de ne pas se marier. Tiennet lui rit au nez. Es-tu fou, mon grand chéri? C'est la loi de la nature. Vois les bêtes de notre ferme, vois les fauves des bois!…
— Oh pitié! je ne sais ce que j'éprouve, mais je te veux pour moi seul, sans partage… Pourquoi imiter les bêtes, et faire comme les autres? Ne nous suffisons-nous point? Penses-tu être jamais aimé comme par ton Gérard? Suspendons, en ce qui nous concerne, la création prolifique. Ne naît-il point assez de créatures? Vivons pour nous deux, pour nous seuls. Tiennet, pitié; c'est toi que je veux, tout à moi, toi seul. J'ignore ce que tu es, si tu es un homme comme les autres; tu m'es incomparable… Oh! qu'avait-elle besoin de venir entre nous? Non, je m'explique mal… Tes yeux étonnés me tuent… Écoute, j'ai mal par tout le corps quand je te sais avec elle. Une chaleur mauvaise me circule dans le sang. Vos mains unies fouillent tout doucement sous ma poitrine pour me lacérer le coeur de leurs ongles. Oh, mon Tiennet, j'expire en songeant qu'elle t'embrassera sur les lèvres, qu'elle t'enlèvera loin d'ici et qu'il me faudra te céder pour toujours à cette voleuse de ma vie…
Tiennet souriait, un peu marri toutefois, s'efforçant de le rendre raisonnable: «Grand fou, mes sentiments pour toi ne changeront pas. Vois, ne suis-je pas toujours le même? Nous nous rapprocherons comme par le passé. Tu me suivras avec elle…»
Mais la raison ne revenait pas au pauvre berger.
À mesure que la date fatale approchait Gérard dépérissait, perdait l'appétit, boudait tout ce qu'il célébrait autrefois, négligeait son troupeau, et ses allures devinrent même si inquiétantes que ses maîtres l'envoyèrent chez le curé. Peut-être lui avait-on jeté un sort! les bergers sont tous un peu sorciers et exposés, eux- mêmes, aux maléfices de leurs pareils. Le candide Gérard raconta simplement sa profonde peine au prêtre. Au premier mot que le saint homme en entendit: «Va-t'en, maudit, gronda-t-il. Ta présence empeste… Je ne sais ce qui me retient de te livrer au drossard[4] de monseigneur le duc de Brabant… et de te faire brûler sur le Grand Marché comme on fait à ceux de ton espèce… tu partiras sur-le-champ. Ton crime t'a retranché de la communauté des fidèles… Nul ne peut t'absoudre que le pape de Rome! Jette- toi à ses pieds… Tu n'as encore péché qu'en pensée. C'est même pourquoi je n'appelle point sur ta chair maudite les flammes du bûcher purificateur!
Gérard retourna auprès de ses maîtres, sans honte mais plus désespéré que jamais. Il se garda bien de raconter par le menu ce qui s'était passé entre le ministre de Dieu et lui, mais il se borna à déclarer qu'il allait entreprendre un long pèlerinage pour expier un péché trop capital… Cette nuit même il se mettrait en route, quand tous dormiraient, pour ne point rencontrer d'indiscrets et de curieux… Comme faveur suprême, il sollicita de Tiennet qu'il l'accompagnât jusqu'à une certaine distance de leur chaumière. Wanna voulut retenir son fiancé, mais Tiennet eut pitié de son ami, et, devant la perspective d'une séparation peut- être éternelle, il se rappela leur longue et absolue tendresse de jadis…
— Frère, quelle est la faute si grave qui t'exile? demanda à plusieurs reprises Tiennet, en cheminant, à son féal. Mais l'autre se taisait et se bornait à le regarder longuement et à hocher la tête.
Ils marchèrent longtemps, le coeur étreint, sans échanger un mot; mais quand ils atteignirent le carrefour où ils devaient s'embrasser pour la dernière fois, tout à coup, Gérard tourna les talons et montra à Tiennet une lueur rouge à l'horizon, du côté d'où ils étaient partis.
Alors, avec un rire sauvage: «Regarde, dit-il, c'est la maison des vieux qui flambe, et Wanna, ta Wanna brûle avec eux!… À présent, tu m'appartiens pour toujours!
Et il étreignit avec frénésie le jeune homme qui se débattait:
— Gérard! Tu me fais peur! Au secours! Au loup-garou! Il m'égorge…
— À moi; c'est moi qui t'ai donné la vie. Je suis plus que ta mère, entends-tu; donc plus que devrait être n'importe quelle femme!… Tu demandais la cause secrète de mon départ… Tu vas la savoir. Leur prêtre m'a maudit. Je suis voué au feu éternel. Eh bien, je cours me plonger par anticipation dans ce feu, mais après avoir aspiré jusqu'aux sources de ta vie, après m'être repu des groseilles de tes lèvres, ce fruit succulent qui me désaltérera éternellement au sein de la fournaise infernale!… À moi, à moi!…
Un orage subit se déchaîna, tandis que le misérable criait ainsi vengeance au ciel.
— Ah, jubilait-il, feu du châtiment, sois mon feu de joie! Ô Nature, brûle-moi, consume-moi! Que tu viennes, comme ils disent, de Dieu, ou que tu émanes du Diable, que m'importe! Viens, réunis- nous dans la mort!… Lève-toi, bel orage de la délivrance! Je n'ai plus rien à perdre, les torrents de feu seront ruisseau frais et limpide sur ma chair, comparés à l'amour qui me dévore et qui m'a désespéré!… Viens!…
Et le maudit pressa Tiennet contre son coeur, le pressa à l'étouffer, colla ses lèvres aux siennes, ne les en détacha plus, jusqu'à ce que le feu du ciel les eût enveloppés tous deux…
En ce point de cette improvisation pathétique, la voix de Kehlmark s'éteignit en un murmure comparable à un râle.
— Oh! mon doux enfant, gémit-il, en tombant aux pieds du petit pâtre, je t'aime éperdument, je t'aime autant que Gérard aimait Tiennet.
— Moi, je vous aime aussi, cher maître; et cela de toutes mes forces répondit Guidon en lui jetant les bras au cou. Je suis à vous, à vous seul et sans partage… Est-ce seulement d'à présent que vous le savez? Faites de moi tout ce que vous voudrez!…
— Je n'eus qu'à te voir, soupira Kehlmark, pour compatir à ta beauté méconnue et fièrement vierge. Mon amour naquit de cette compassion.
— Et moi, mon cher maître, balbutia le petit Govaertz, je n'eus qu'à vous voir pour vous deviner triste et redoutable, et ma dévotion s'engendra de mon anxiété!…
— Le mal prétendu que ton père disait de toi, reprenait le Dykgrave, décida de ma sympathie, et la moue dédaigneuse de ta soeur, la malveillance de son regard, t'illuminèrent désormais à mes yeux d'une permanente lumière de transfiguration!… Je n'osai me déclarer avant de t'avoir revu et je feignis de l'indifférence pour dérouter les tiens et ces camarades trop brusques que j'empêchai le même soir, rien qu'en me rapprochant de leur turbulent essaim, de te harceler, mon enfant, l'élu de ma vie!…
L'éclair ne les frappa point, mais ils entendirent un cri sourd, un sanglot, un froissement dans les broussailles derrière eux. Deux silhouettes indistinctes fuyaient par les ténèbres.
— On nous écoutait! dit Kehlmark qui s'était mis debout et qui scrutait l'ombre épaisse.
— Qu'importe, je suis à vous, murmurait Guidon en l'attirant à lui et en se blottissant frileusement contre sa poitrine. Vous êtes tout pour moi, et je ne crois pas au feu du ciel! Avant toi, personne ne m'avait dit la seule bonne parole… Je n'avais su que méchancetés et rudesses… Tu es mon maître et mon amour. Fais de moi ce que tu veux… Tes lèvres!…
V
Quelques jours après cette alerte dans les jardins, Blandine se présenta à Kehlmark en train d'écrire, seul dans son atelier.
Longtemps elle avait hésité avant de se résoudre à une démarche qu'elle croyait indispensable, mais dont elle ne se dissimulait point la gravité.
Toutefois, quoiqu'elle souffrît mille morts, elle ne songeait qu'à mettre Kehlmark sur ses gardes, qu'à le prémunir contre les conséquences de sa trop exclusive entente avec ce méchant petit vagabond. Elle se refusait encore à en croire ses oreilles sur l'excès même de cette passion; elle s'obstinait à n'y voir qu'une toquade un peu inconsidérée, surtout qu'elle connaissait l'exaltation du Dykgrave, la curiosité, l'emportement, la fougue qu'il mettait dans toutes ses entreprises, dans ses moindres actions, lui l'impulsif par excellence.
Lorsqu'elle entra, sa pâleur et son visage décomposé surprirent le comte de Kehlmark.
Aussitôt qu'il l'eut fait asseoir et se fut informé de l'objet de sa visite, elle commença résolument, sans précautions oratoires, mais la gorge nouée:
— J'ai cru de mon devoir de vous avertir, monsieur le comte, qu'on commence à s'occuper dans la contrée de la présence continuelle du fils Govaertz, ici, à l'Escal-Vigor. Passe encore qu'il vienne au château, mais je crains, Henry, que vous n'affichiez vraiment une prédilection outrée pour ce petit rustre devant ses pareils, au dehors…
— Blandine! fit Kehlmark repoussant ses papiers, jetant sa plume et se mettant debout, confondu par l'audace de ce préambule.
— Oh pardonnez-moi, monsieur Henry, reprit-elle, je sais bien que vos actes ne les regardent pas. Mais c'est égal, les gens sont si bavards! Voir toujours ce jeune paysan accroché à vos talons, fait travailler les imaginations et les médisances…
— Voilà bien de quoi m'inquiéter! se récria le comte avec un rire forcé. Que voulez-vous que cela me fasse? En vérité, Blandine, vous m'étonnez en vous préoccupant des clabauderies du vulgaire… C'est vraiment témoigner beaucoup de condescendance à l'égard de misérables envieux…
— Tout de même, monsieur Henry, poursuivit-elle avec un peu moins d'assurance, je vous avouerai bien humblement que je tiens l'étonnement des villageois pour assez fondé. Franchement, malgré ses qualités, ce petit Guidon n'est pas une société pour vous… Convenez-en!… Vous ne voyez plus que lui, ou vous courez la prétentaine avec ces vagabonds de Klaarvatsch, à l'autre bout de l'île… De vos anciens amis, personne n'est plus invité à l'Escal-Vigor… Tout cela n'est pas naturel et prête à bien des commérages… D'autres que des patauds malveillants et ombrageux auraient le droit de s'en étonner…
— Blandine! interrompit le Dykgrave, d'un ton glacial et hautain. Depuis quand vous avisez-vous de contrôler mes actes, et d'intervenir dans mes fréquentations?
— Oh! ne vous fâchez pas, monsieur Henry, fit-elle, toute meurtrie par ce ton dur et ce regard de proscription; je ne suis, je le sais, que votre humble servante, mais je vous aime toujours, poursuivait-elle en pleurant, je vous suis toute dévouée. Je ne voudrais vous contrarier en rien… mais votre réputation, votre nom illustre, me sont plus chers et sacrés que ma propre conscience… C'est mon grand amour seul qui me dicte mes paroles. Ah Henry, si vous saviez!…
Et les sanglots l'empêchèrent de continuer.
— Blandine, dit avec plus de douceur le Dykgrave, compatissant à cette douleur, que vous prend-il? Encore une fois, je ne vous comprends point… Expliquez-vous, enfin…
— Eh bien, monsieur le comte, non seulement les gens du village se moquent de votre étrange affection pour ce petit pâtre, mais d'aucuns vont jusqu'à prétendre que vous le détournez de ses devoirs envers les siens… Et que n'invente-t-on encore! Bref, tout le monde voit d'un mauvais oeil que vous choyiez ainsi un misérable petit vacher…
— Et vous-même, n'avez-vous point gardé les vaches! Que vous voilà fière! dit cruellement le Dykgrave.
— Je suis fière de vous appartenir, monsieur le comte; puis, la comtesse…
Blandine hésita.
— Ma grand'mère? interrogea le comte.
— Votre sainte aïeule, ma protectrice, m'a élevée jusqu'à vous, mais elle m'apprit surtout à vous aimer! ajouta-t-elle avec une déchirante flexion de voix qui fit se contracter le coeur de Kehlmark.
— Eh oui, je le sais bien, ma pauvre Blandine! moi aussi, je t'affectionne et je me fie complètement à toi!… C'est pourquoi je suis étonné de te voir pactiser avec les envieux et les malveillants…
Je n'ai rien à me reprocher sache-le bien. La protection que mon aïeule t'accorda, j'en fais profiter aujourd'hui ce jeune paysan. Et c'est toi qui viendras à présent incriminer le bien que je veux à cet enfant méconnu et déshérité? Ah Blandine, je ne te reconnais plus… Guidon est un garçon admirablement doué, d'une nature exceptionnelle… Il m'intéressa dès le jour où je le vis pour la première fois…
— Ce soir maudit de la sérénade!
Le comte fit semblant de n'avoir pas entendu cette parole amère et poursuivit:
— Je me suis plu à l'élever, à l'instruire, à en faire le fils de ma pensée, à partager tout mon savoir avec lui. Qu'y a-t-il de répréhensible à cela? Je l'aime…
— Vous l'aimez trop!
— Je l'aime comme il me plaît de l'aimer…
— Oh Henry! des frères jumeaux ne tiennent pas l'un à l'autre, comme vous semblez chérir cet obscur petit pâtre… Non, écoutez- moi, ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire; mais je ne crois pas que vous ayez jamais aimé une femme autant que ce méchant galopin… Tenez, vous saurez tout… L'autre soir, je m'étais glissée dans les taillis derrière le banc où vous étiez assis tous deux. J'ouïs les brûlantes et terribles choses que vous lui débitiez d'une voix… ah d'une voix qui m'eût arraché les entrailles!… J'étais encore là, quand vous l'avez embrassé longuement sur la bouche et quand, après vous être traîné à ses genoux, il s'est pâmé frileusement sur votre coeur…
— Ah, fit rageusement Kehlmark, vous êtes descendue si bas, Blandine!… De l'espionnage! Toutes mes félicitations!
Et, craignant de s'abandonner à sa colère, après l'avoir accablée d'un regard hostile il s'apprêtait à quitter la chambre.
Mais elle se cramponnait à ses genoux et lui prenait les mains:
— Pardonnez-moi, Henry; mais je n'en pouvais plus; je voulais savoir!… D'abord je refusai d'en croire mes yeux et mes oreilles… Oh, pitié!… Pitié pour vous, monsieur le comte! Vous avez des ennemis. Le dominé Bomberg vous guette et brûle de vous perdre! N'attendez pas qu'une imprudence lui donne l'éveil. Cessez de vous compromettre. D'autres que moi auraient pu vous épier l'autre soir. Répudiez cet enfant de malheur; renvoyez-le à sa bouse et à son étable! Il en est temps encore… Craignez le scandale. Débarrassez-vous de ce polisson avant qu'on ait raconté tout haut ce que beaucoup, sans doute, commencent à penser et à murmurer tout bas…
— Jamais! s'écria Kehlmark avec une énergie presque sauvage. Jamais, entendez-vous?
Encore une fois, je n'ai rien fait de mal, au contraire je ne veux que le bien de cet enfant. Aussi, rien ne me détachera de lui!
— Eh bien, alors, c'est moi qui partirai, dit-elle en se relevant. Si ce funeste petit pastoureau remet encore le pied à l'Escal-Vigor, je vous quitte!
— À votre aise! Je ne vous retiens pas!
— Oh Henry, supplia-t-elle encore, se peut-il? Vous n'aurez donc plus la moindre bonté pour moi! Il me chasse! Oh Dieu!
— Non je ne vous chasse pas, mais je n'entends point qu'on me mette le marché à la main. Si ceux qui prétendent m'aimer ne consentent point à faire bon ménage et se jalousent entre eux, je me sépare de celle qui a proféré des menaces et conspiré envieusement contre un autre être qui m'est cher. Voilà tout. J'ai vécu et je vivrai toujours libre de mes sympathies et de mes inclinations! D'ailleurs, continua-t-il en la prenant par la main et en la regardant avec une indicible expression d'orgueil et de défi, rappelez-vous que je vous ai prévenue avant de m'exiler ici. Je voulais me séparer de vous. Avez-vous oublié votre promesse: «Je ne serai plus que votre fidèle intendante et ne vous importunerai en rien.» Je cédai à vos supplications, mais non sans prévoir que vous vous repentiriez de ne pas m'avoir abandonné à mon destin… Ce qui arrive me donne raison. Cette expérience suffit, je crois… Allons, sans rancune, Blandine, cette fois le moment est venu de nous quitter pour jamais…
Que lut-elle de si poignant, de si critique dans le regard du Dykgrave?
— Non, non, je ne veux pas, s'écria-t-elle. Je réitère ma promesse d'autrefois. Tu verras, Henry. Je tiendrai parole… Oh! ne m'arrache pas tout à fait de ta présence et de ton coeur!
— Soit! consentit Kehlmark, essayons encore, mais tu t'accorderas avec Guidon Govaertz. C'est l'être que je chéris le plus au monde; il m'est indispensable comme l'air que je respire; lui seul m'a réconcilié avec la vie… Et surtout jamais une allusion devant lui à ce qui vient de se passer entre nous. Garde-toi de témoigner la moindre rancune, de faire le plus minime reproche à cet enfant. S'il lui arrivait malheur, si je le perdais, s'il m'était ravi d'une façon ou l'autre, ce serait le suicide pour moi. M'as-tu compris?
Elle inclina la tête en signe de soumission, décidée à endurer les pires tortures, mais de ses mains, et sous ses yeux.
VI
En apparence, les conditions de la vie à l'Escal-Vigor, les rapports entre Kehlmark, Blandine, le jeune Govaertz et Landrillon ne subirent aucune modification.
Le valet, ignorant l'explication que Blandine avait eue avec le comte, la croyait tout acquise à ses projets et ne cessait de présenter sous un jour scabreux les rapports entre le Dykgrave et son protégé. Elle était forcée d'entendre ses odieuses plaisanteries et devait pousser la dissimulation jusqu'à faire chorus avec le misérable. De plus, Landrillon la pressait de se donner à lui. Devant les refus de Blandine, il s'impatientait: «Allons, sois gentille, disait-il, et je m'engage à ne point troubler son idylle avec le jeune Govaertz, sinon je ne réponds plus de rien!»
Blandine s'efforçait de l'amuser, de gagner du temps. Elle alla même jusqu'à lui promettre le mariage à condition qu'il se tairait. «Je tiens le marché, acceptait-il, mais il faut que tu paies comptant! — Bah! Rien ne presse, objectait Blandine, demeurons encore quelque temps ici pour arrondir notre magot!»
Cette femme honnête, s'il en fut, se fit donc passer pour une coquine aux yeux de ce drôle, qui ne l'en admira que davantage, n'ayant jamais rencontré hypocrisie et dissimulation pareilles. Cette duplicité le ravit non sans l'effrayer un peu. La gaillarde ne serait-elle pas trop rouée pour lui? Par malheur pour Blandine, il en devenait de plus en plus charnellement amoureux. Il aurait tant voulu prendre un pain sur la fournée! disait-il. Blandine ne se défendait plus qu'à moitié, elle éludait la consommation du sacrifice, mais ne pourrait plus longtemps s'y soustraire. Landrillon redoublait de privautés.
À la vérité, jamais Blandine n'avait tant aimé Henry de Kehlmark. Aussi qu'on se représente son martyre: d'une part, exposée aux entreprises d'un homme exécré, forcée de flatter sa rancune contre le Dykgrave; d'autre part, obligée d'assister à l'intimité, à la communion étroite de Kehlmark et du jeune Govaertz.
Atroces tiraillements! Certains jours, la nature et l'instinct reprenaient leurs droits. Elle était sur le point de dénoncer le domestique à son maître, mais Landrillon, chassé, se fût vengé de Kehlmark en révélant ce qu'il appelait ses turpitudes. D'autres fois, Blandine à bout de forces, placée dans cette crispante alternative de se livrer à Landrillon ou de perdre Kehlmark, était résolue à fuir, à abandonner la partie; elle aspirait même à la mort, songeait à se jeter dans la mer; mais son amour pour le comte l'empêchait de mettre ce projet à exécution. Elle ne pouvait l'abandonner aux embûches de ses ennemis; elle tenait à le protéger, à lui servir d'égide contre lui-même.
Comme elle devait se faire une violence terrible pour ne pas montrer trop de froideur au jeune Govaertz, elle évitait de se trouver sur son passage et s'abstenait autant que possible de venir à table. Elle mettait ces éclipses sur le compte de la migraine.
— Qu'a donc madame Blandine? demandait le petit Guidon à son ami. Je lui trouve si étrange mine…
— Une légère indisposition, un rien. Cela passera. Ne t'inquiète pas.
Souvent la pauvre femme allait et venait dans la maison comme une agitée, battant les portes, dérangeant les meubles à grand fracas, avec des envies de briser quelque chose, de crier son intolérable souffrance, mais si elle se croisait alors avec Kehlmark, celui-ci la matait, la domptait d'un regard.
Un jour que Landrillon l'avait particulièrement énervée, en la menaçant de ne plus épargner Kehlmark si elle ne se donnait à lui, elle se déroba encore à cette odieuse extrémité, et la tête un peu partie, fit une brusque intrusion dans l'atelier où le comte se trouvait avec son disciple. Ce fut plus fort qu'elle. Elle ne put s'empêcher de lancer au petit paysan un regard de réprobation. Les deux amis étaient en train de lire. Aucun des trois ne dit un mot. Mais jamais silence ne fut plus chargé de menace. Elle sortit aussitôt, alarmée des suites de cette incartade.
— Blandine, vous oubliez nos conventions! lui dit Kehlmark, la première fois qu'il se trouva seul avec elle.
— Pardonnez-moi, Henry, je n'en puis plus. J'ai trop présumé de mes forces. Vous n'aimez plus que lui. Le reste du monde a cessé d'exister pour vous. C'est à peine si vous m'accordez encore un regard ou une parole…
— Eh bien, oui, dit-il avec résolution, avec une certaine solennité, mais avec ce courage du stoïque qui exposait le poing aux flammes d'un brasier — oui, je l'aime par-dessus toute chose. En dehors de lui, je ne vois plus de salut pour moi…
— Aime une autre femme; oui, si tu es fatigué de moi, prends cette Claudie qui te convoite de toute l'effervescence de sa chair, mais…
— Quand je te jure que cet enfant me suffit…
— Oh, ce n'est pas possible!
— Je n'aime, je n'aimerai plus que lui!
Kehlmark savait qu'il portait un coup terrible à sa compagne, mais lui-même était excédé; l'arme dont il la frappait, il la retournait dans sa propre blessure; il avait passé, faut-il croire, par de telles tortures, qu'il se trouvait dans la situation du damné, avide de faire partager son supplice.
— Ah, reprit-il, tu veux me séparer de cet enfant! Tant pis pour toi! Tu vas voir comme je me détacherai de lui. Et pour commencer, voici ma réponse à tes sommations. Désormais, Guidon ne me quittera plus. Il logera au château…
— Prenez garde… Je souffre tellement que je pourrais vous faire du mal sans le vouloir. Il y a des moments où je me sens devenir folle, où je ne réponds plus de moi!
— Et moi donc! ricana le Dykgrave. Je suis à bout de patience. Tu l'as voulu, tu m'as forcé d'en venir à ces extrémités. Je t'épargnais, je me bornais à souffrir seul; pour ne pas t'affliger, je te cachais ma plaie, mon secret. Malheureuse Blandine, je te ménageais, persuadé que toi-même tu te refuserais à me comprendre et que tu me renierais… Tu as voulu savoir, tu sauras tout. Sois tranquille, je ne te cèlerai plus rien. Vois, je ne te prie même plus de partir. Désormais, inutile de me moucharder. Ta jalousie ne te trompait point: c'est bien d'amour, d'amour le plus absolu que j'aime le petit Guidon… Je l'adore.
Elle jeta un cri d'horreur. L'amante et la chrétienne étaient atteintes également.
— Oh Henry pitié! tu mens, tu n'as pu te dégrader…
— Me dégrader! Je m'enorgueillis au contraire.
Il y eut entre eux des scènes de plus en plus violentes. Blandine cédait, se soumettait, partagée entre une épouvante et une compassion infinies, qui réunies devenaient une des formes les plus corrosives de l'amour.
À présent, Guidon dormait au château. Blandine l'évitait, mais elle se montrait parfois à Kehlmark, et telle était l'expression de son visage qu'à sa vue le comte éclatait en objurgations:
— Prenez garde, Blandine! lui disait-il un autre jour, vous jouez un jeu dangereux. Sans vous aimer d'amour, je vous avais voué une sorte de culte fondé sur une profonde reconnaissance. Je vous vénérais comme je n'ai plus vénéré de femme depuis mon aïeule.
Mais je finirai par vous exécrer. En vous plaçant toujours comme un obstacle en travers de mes postulations, vous me deviendrez aussi odieuse qu'un bourreau qui s'aviserait de vouloir me priver de sommeil et de nourriture! Ah, vous faites là de jolie et bien charitable besogne, la sainte, l'honnête, l'angélique femme!
Avec tes mines et tes muets reproches, ta figure d'une Notre-Dame des sept Douleurs, si je meurs fou tu pourras te vanter d'avoir été la principale éteigneuse de mon intelligence…
Voilà près d'un an que tu m'espionnes, que tu me contraries, que tu m'obsèdes et que tu me brûles le coeur à petit feu, sous prétexte de m'aimer…
— Pourquoi m'avez-vous séduite? lui demanda-t-elle.
— Te séduire? Tu n'étais pas vierge! eut-il la méchanceté de lui répondre.
— Fi, monsieur! En me parlant ainsi, vous êtes plus brutal que le pauvre hère qui abusa de moi. Vous êtes plus coupable que lui, car vous m'avez possédée sans joie et sans bonté!
— Oh pourquoi?
— Je voulais me changer, me vaincre, avoir raison de mes répugnances invétérées… Tu es même la seule femme que j'aie possédée; la seule qui ait presque parlé à ma chair.
VII
À la suite de ces scènes, Kehlmark s'irritait souvent contre lui- même. «Jamais on ne m'aimera de coeur comme cette femme» se disait-il en se raisonnant. Et il se rappelait leur première intimité chez l'aïeule. Toujours il avait été son oracle, son dieu. Elle le servait auprès de la douairière, palliait ses fredaines, lui obtenait l'argent dont il avait besoin. Où rencontrer fidélité et dévouement pareils? N'allait-elle point à présent jusqu'à tolérer sa passion pour le jeune Govaertz?
Puis, au plus fort de ses bonnes dispositions, se produisait un revirement. Sur un mot, sur une intonation de voix, sur un regard, sur ce qu'il croyait lire de sévère et de scandalisé dans la physionomie de Blandine, il se reprenait à douter d'elle, même à la détester, ne voyant dans son dévouement qu'une curiosité inquisitoriale et malsaine, qu'un raffinement de vengeance et de mépris. Elle s'ingéniait, s'imaginait-il, à le confondre, à l'accabler par son abnégation. Cet ange ne lui représentait qu'une tortionnaire subtile.
Et à la première occasion, le malheureux se répandait contre elle en invectives de plus en plus atroces.
À cette période, la beauté de Blandine reflétait l'évangélisme surhumain de ses sentiments; cette beauté confinait même à la majesté de la mort. Mais un repos, un apaisement bien autrement absolu que celui du tombeau allait se faire en son coeur.
Harcelée par Landrillon, elle avait fini par se donner à lui. Elle avait offert sa pauvre chair en holocauste pour sauver l'âme de celui qu'elle croyait sacrilège et criminel; chrétienne, sans doute pria-t-elle pour lui afin de l'arracher à la damnation, s'éleva-t-elle de tout son coeur vers l'ingrat au moment même où elle s'immolait entre les bras de l'odieux «chanteur».
Le sacrifice se renouvela après chaque exigence du drôle. Blandine respirait. Landrillon n'entreprendrait rien contre la réputation du comte. Elle comptait aussi sur un miracle. Kehlmark reviendrait de son erreur. Le ciel exaucerait le voeu de la sainte.
Des semaines s'écoulèrent. «Voilà longtemps que nous prenons du plaisir, ma fille, dit Landrillon, mais il ne s'agit pas seulement de la bagatelle; il nous faut songer aux affaires sérieuses. Et pour commencer, nous allons nous marier.
— Bah! Est-ce bien nécessaire? fit-elle avec un rire forcé.
— Cette question! Si c'est nécessaire? Te voilà ma maîtresse et tu refuserais d'être ma femme!
— À quoi bon, puisque tu m'as eue…
— Comment, à quoi bon? Je tiens à devenir ton époux. Ah çà, qu'espères-tu encore en restant ici?
— Rien!
— Alors, quoi! décampons. Assez de grappillages. C'est le moment de réunir nos petites économies en passant devant le notaire, puis devant le curé. Et bonsoir, Monsieur le comte de Kehlmark.
— Jamais! fit-elle avec une énergie farouche, songeant aux deux autres, le regard fixe, loin de son interlocuteur.
— Ah çà! qu'est-ce qui te prend? Et notre pacte, qu'en fais-tu? Je te veux pour légitime. Tu as des sous. Il me les faut. Ou préfères-tu que je dévoile à Balthus Bomberg et à Claudie Govaertz les chastes mystères de l'Escal-Vigor?
— Tu n'en feras rien, Landrillon.
— C'est ce que nous verrons!
— Une proposition, dit-elle, je te donnerai l'argent; je te donnerai tout ce que je possède, mais laisse-moi vivre ici et cherche une autre femme.
— L'aimerais-tu donc encore, ton bougre? s'exclama le drôle. Tant pis. Il faut te résoudre à le quitter et à devenir madame Landrillon. Pas de bêtises. Tu as deux mois pour réfléchir et marcher…
Abandonner l'Escal-Vigor! Ne plus voir Kehlmark!
La fatalité voulut qu'au comble de l'angoisse, la malheureuse rencontrât Henry de Kehlmark et que celui-ci, provoqué par son visage bouleversé, la prît de nouveau à partie:
— Bon, encore ta figure macabre! C'est entendu. Je suis le plus monstrueux des hommes! Mais alors, Blandine, n'es-tu pas toi-même un monstre de t'attacher à un être tel que moi!
Et qui sait, ricana le malheureux avec un sardonisme de supplicié, si ce n'est pas mon exception, ma prétendue anomalie qui flatte tes imaginations! Qui me garantira que dans ton dévouement n'entre pas un peu de perversion génésique, comme disent les savantasses; un peu de cette volupté de souffrance qu'ils ont appelée de ce joli nom: masochisme! Dans ce cas, ta belle abnégation ne représenterait que folie et maladie pour les uns, que crime et turpitude pour les autres! Ô la vertu! Ô la santé! Où êtes-vous?
Jamais encore il ne l'avait entreprise avec un pareil acharnement.
— Hélas! songeait-elle, dire que c'est moi qui le désespère ainsi! Moi qui ne sais plus quoi donner pour lui; moi qui ai consenti, pour acheter son repos, à vivre, et de quelle vie, Seigneur!
— Henry, mon Henry, le supplia-t-elle, tais-toi, mon Dieu, tais- toi! Dis, que veux-tu que je fasse? Je ne suis que ta servante, ton esclave. Qu'as-tu encore à me reprocher?
— Ton mépris, tes grimaces, tes airs de sainte Pars, quitte-moi. Abandonne ce pestiféré. Je ne veux plus de ton insultante compassion… Ah, tu es mon remords, mon vivant reproche! Quoi que tu fasses, tu es un miroir dans lequel je me vois constamment attaché au pilori, sous le fer rouge du bourreau…
Et il la saisissait par les poignets au risque de les lui meurtrir; il lui criait dans le visage:
— Ô femme normale, modèle, irréprochable, je te hais, entends-tu bien, je te hais!
Va, j'en ai assez. Toute extrémité plutôt que cet enfer. Livre- moi, madame Judas. Ameute nos vertueux voisins et l'île entière. Cours chez le dominé. Dis-leur qui je suis! Ah! Eh bien, cela m'est égal…
Ce perpétuel mensonge, cette dissimulation de tous les instants m'étouffe et me pèse. Tout est préférable à ce supplice. Si tu ne parles pas, je parlerai, moi! Je leur dirai tout!… Ah, je te parais infâme; mais alors toi, Blandine, tu es bien plus infâme que moi d'avoir vécu aux crochets de celui que tu méprises; de t'être fait nourrir, entretenir par ce réprouvé, d'avoir toléré si longtemps ses vices parce qu'il te payait largement!…
— Henry, mon bien-aimé! Vraiment, tu crois cela. Oh comme tu t'en voudrais, comme tu te ferais horreur si tu savais la vérité!
Ah oui, qu'il était injuste. L'injustice dont lui-même se croyait victime, le rendait frénétique et aveugle, cruel comme la fatalité.
Il assimilait à la foule, à la masse malveillante et conforme, cette femme admirable, cette amante magnanime, parfois maladroite ou impuissante, présumant trop de ses forces pourtant héroïques, poussée, elle aussi, à bout, mais repuisant dans son amour un nouveau pouvoir d'exalter, de plus en plus, ce dieu qui l'exilait de son ciel.
— Oui, je crois cela, vraiment! insista le malheureux égaré. Tu m'épargnes, tu me ménages parce que tu mènes ici une existence de châtelaine et parce que tu te crois indispensable à ce prodigue, à ce gaspilleur qui n'a jamais su compter. Tu te figures que je ne puis me passer de toi. Tu t'imposes. Va-t'en. Laisse-moi me ruiner de corps, de bien et d'honneur. Tu es assez riche. Débarrasse-moi de ta présence!… Je te donnerai même de l'argent! Mais pour l'amour du ciel, éloigne-toi au plus vite! Quelque chose d'irréparable s'est passé entre nous. Désormais nous nous ferons mutuellement horreur.
— Oh! mon Henry, sanglotait la pauvre femme…
Elle allait parler, mais elle l'aurait confondu, humilié; et elle se retira pour ne point être tentée de lui dire la vérité.
VIII
Demeuré seul, pour la première fois l'idée vint à Kehlmark de parcourir ses livres de comptes; de s'édifier par lui-même sur l'état de ses affaires. Il avait donné sa procuration à Blandine. C'est elle qui gérait sa fortune. Il savait dans quel meuble elle serrait les pièces relatives à la comptabilité. La clef n'était point sur le tiroir. Sans hésiter il fit sauter la serrure. Et le voilà furetant parmi les paperasses; parcourant des colonnes de chiffres, des actes notariés… Avant qu'il soit arrivé au bout de ses vérifications, il a vu clair: il est aussi bien que ruiné. L'Escal-Vigor est à peu près la seule de ses terres qui ne soit hypothéquée. Mais alors d'où vient l'argent par lequel on subvient à son faste, à ses largesses, à son train de vie princier? Quel banquier généreux lui avance des sommes considérables sans garantie, sans la moindre chance d'être jamais remboursé?
Soudain, il comprit.
Blandine! Blandine qu'il venait d'insulter si grossièrement. Les rôles étaient renversés. C'était lui l'entretenu! Au lieu de le calmer, dans les dispositions d'esprit où il se trouvait, cette découverte l'exaspéra.
Au diapason où il était monté, rien ne pouvait balancer l'injustice dont il avait à se plaindre.
Il relança la jeune femme:
— De mieux en mieux, fit-il. je sais tout. Tu m'achètes, tu m'entretiens; je ne possède plus un sou vaillant. L'Escal-Vigor devrait t'appartenir. C'est à peine s'il représente la valeur des sommes que tu m'as données. Mais, ma chère, vous avez fait un faux calcul en vous flattant ainsi de me lier à vous, de me rendre votre chose lige… Non, non, je ne suis pas à vendre. Je sortirai d'ici. Je vous laisse le château. Je ne veux rien de vous…
Puis, reprit-il, atrocement persifleur, comme s'il se mutilait lui-même, après ce que je t'en ai avoué, tu eusses fait une piètre acquisition en ma personne! Ah! Ah! Ah!
Notre situation mutuelle est encore plus extravagante que je le croyais… Tu n'es vraiment pas dégoûtée. Mais, petite sotte, avec l'argent que te laissait mon aïeule, tu aurais pu te procurer un mâle, un solide amateur de femmes. Tiens, j'y pense, tu ne devais même pas chercher bien loin… Ce Landrillon…
Malheureux Kehlmark!
Dans son besoin de révolte et de représailles, il venait de porter à Blandine la pire des blessures. Ah, le misérable! Il ne se doutait pas encore du plus grand des sacrifices qu'elle lui avait faits! L'abandon de sa fortune n'était rien comparé à cet autre holocauste! Quel démon venait de mettre sur les lèvres imprécatoires du Dykgrave le dernier nom qu'il eût dû prononcer.
Kehlmark ne devait jamais connaître jusqu'à quel point il s'était montré abominable en ce moment, mais à peine le nom de Landrillon fut-il sorti de sa bouche qu'une détente se produisit en lui: le blanc visage, les yeux implorateurs de Blandine lui révélèrent une partie du coup qu'il venait de lui porter.
Il reçut la femme défaillante dans ses bras:
— Ce n'est pas moi qui viens de parler, ma chérie. Pardonne-moi. C'est un passé de douleur inouïe et de secret opprobre; ce sont mes sens exaspérés qui se vengent.
Et pour obtenir son pardon, il lui fit une confession générale, ou mieux un tableau complet de sa vie intérieure.
En se rappelant ses heures sombres il redevenait cruel et agressif comme tout à l'heure, puis il se reprenait à la caresser, et son exaltation sardonique confinait par moments à la folie:
— Ah, Blandine! Blandine! Ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore, on ne le saura jamais que si on a passé par les mêmes affres!
Pauvre chérie, tu as cru que je t'en voulais et que je me plaisais à te faire du mal…
Voyons, sois raisonnable. Tu observes quelqu'un attaché au bûcher et brûlant à petit feu; et c'est toi qui lui reproches le spectacle atroce que son supplice inflige aux âmes sensibles!… Ah! un spectacle qu'il t'offrit bien malgré lui!
Et c'est cette victime martyrisée, ce patient endolori dont tout l'être est une perpétuelle torture, une crispante lancinance, c'est ce brûlé vif que tu accuses d'être ton bourreau.
Désormais, ô ma soeur, fais-lui grâce de tes mines dégoûtées, de ta vertueuse réprobation.
Ah, j'en ai assez! Puisque je t'ai fait du mal inconsciemment, à toi la meilleure des femmes, je me demande pourquoi je ménagerais les sentiments de la turbe. Loin de m'humilier, je me redresse…
Tu me jugerais, tu me condamnerais, comme les autres? À ton aise. Mais je te conteste même le droit de m'absoudre. Je ne suis ni malade, ni coupable. Je me sens le coeur plus grand et plus large que leurs apôtres les plus vantés. Aussi ne te montre point pharisienne à mon égard, ô mon irréprochable Blandine!
Et surtout plus de ces mots insultants et flétrisseurs, n'est-ce pas, en parlant de mes amours, de mes seules possibles amours!
Ces mots, ô mon ange, te faisaient perdre en une seconde tout le bénéfice de ton existence entière de bonté et de compréhension. Assez, de ce dévouement qui vous brûle au fer rouge… Assez de cautères!
— Henry, gémissait la pauvre femme, ne revenons point sur le passé; arrache-moi le coeur mais ne me parle plus ainsi… C'en est fait. Loin de te blâmer, je fais plus que t'excuser, je t'approuve. Est-ce là ce que tu veux de moi? Tiens, je me damne avec toi, je renie le baptême, l'Évangile et Jésus!
Il l'écoutait à peine, se débondait, levait toutes les vannes de son coeur.
Elle, transfigurée, l'avait assis doucement dans un fauteuil; elle lui faisait un collier de ses bras et, joue contre joue, ils mêlaient leurs larmes. Mais elle convenait que le désespoir de Kehlmark avait la préséance sur le sien et elle consentait à n'être plus que maternelle.
— Dis-moi, Blandine, poursuivait-il, à qui m'est-il arrivé de faire du mal? À toi? Mais sans le vouloir; je n'étais point celui que tu avais rêvé, ou du moins tel que tu l'eusses voulu. Je n'en puis rien. Tout le premier j'ai souffert de ta souffrance. Tu pleures en m'écoutant; tu as raison, Blandine, si tu verses ces larmes à l'image de mon calvaire, de ma longue Passion… Ta compassion m'honore et me fait du bien. Mais si c'est de honte pour moi que tu pleures, ma chérie, si tu me réprouves et me renies, si tu partages le préjugé de ce monde occidental et protestant… oh alors, abandonne-moi, rengaine tes larmes, je n'ai que faire de ta sympathie honteuse.
Oui, à partir d'aujourd'hui je n'aurai plus de respect humain et de lâche pudeur, Blandine.
Un moment viendra où je proclamerai ma raison d'être à la face de l'univers entier…
Il en est temps. Mon enfer n'a que trop duré. Il avait commencé dès ma puberté. Envoyé au collège, mes camaraderies contractèrent toute la vivacité et la mélancolie du plus tendre des sentiments. Aux baignades, la nudité frileuse de mes compagnons m'induisait en de troublantes extases. En dessinant d'après l'antique, je goûtai les nobles académies masculines; païen de vocation, je ne découvrais pas de vertu sans la revêtir des harmonieuses formes d'un athlète, d'un héros adolescent ou d'un jeune dieu, et j'accordai voluptueusement les rêves et les aspirations de mon âme à l'hymne de la chair gymnique. En même temps, je trouvai coqs et faisans plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus prestigieux que lionnes et tigresses! Mais je taisais et dissimulais mes prédilections. Je tentai même d'en imposer à mes yeux et à mes autres sens; je me broyai le coeur et la chair, à les persuader de leurs méprises et de l'aberration de leurs sympathies. Ainsi, au pensionnat, j'aimai, en désespéré, William Percy, un jeune lord anglais, celui-là même qui avait failli me noyer, sans jamais oser lui témoigner que par une ferveur fraternelle l'ardeur dont je me consumais pour lui[5].
Au sortir de Bodenberg Schloss, quand je te rencontrai, Blandine, je crus rentrer, par mon amour pour toi, dans l'ordre commun. Mais, malheureusement pour tous deux, cette rencontre ne fut qu'un accident dans ma vie sexuelle. Malgré des efforts loyaux et héroïques, une tyrannique concentration de volonté pour les fixer sur la meilleure et la plus désirable des femmes, mes postulations charnelles se détournèrent bientôt de toi et je ne t'aimai plus que de toute mon âme, ô Blandine! À cette époque, des restes de scrupules chrétiens, ou plutôt bibliques, me dégoûtaient de moi- même. Je me faisais horreur et me croyais véritablement maudit, possédé, désigné aux feux de Sodome!
Puis, l'injustice, l'iniquité de mon destin me réconcilia, sourdement, avec moi-même. J'en arrivai à n'accepter en mon for intérieur que le témoignage de ma propre conscience. Fort de mon honnêteté absolue, je m'insurgeai à part moi contre l'orientation amoureuse du plus grand nombre. Des lectures achevèrent de m'édifier sur la raison d'être et la légitimité de mes penchants. Des artistes, des sages, des héros, des rois, des papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient même par leur exemple le culte de la beauté mâle. En mes rechutes de doute et de remords, pour me retremper dans ma foi et ma religion sexuelle, je relisais les brûlants sonnets de Shakespeare à William Herbert, comte de Pembroke, ceux, non moins idolâtres, de Michel-Ange, au chevalier Tommoso di Cavalieri, je me fortifiai en reprenant des passages de Montaigne, de Tennyson, de Wagner, de Walt Whitmann et de Carpenter; j'évoquais les jeunes gens du banquet de Platon, les amants du bataillon sacré de Thèbes, Achille et Patrocle, Damon et Pythias, Adrien et Antinoüs, Chariton et Mélanippe, Dioclès, Cléomaque, je communiai en toutes ces généreuses passions viriles de l'Antiquité et de la Renaissance qu'on nous vante cuistreusement au collège en nous en taisant le superbe érotisme inspirateur d'art absolu, de gestes épiques et de suprêmes civismes.
Cependant ma vie extérieure continuait à être une contrainte, une dissimulation perpétuelle. J'atteignis, au prix d'une discipline impie, à la maîtrise du mensonge. Mais ma nature droite et probe ne cessait de se soulever contre cette imposture. Représente-toi, ma pauvre amie, l'antagonisme atroce entre mon caractère ouvert et expansif, et ce masque dénaturant et calomniant mes impulsions et mes affinités! Ah, je puis bien te l'avouer à présent, plus d'une fois, mon indifférence charnelle pour la femme menaça de tourner en une véritable haine. Et toi-même, ma Blandine, tu faillis m'exaspérer contre ton sexe tout entier, toi, la meilleure des femmes! Le jour où tu te flattas de me séparer de Guidon Govaertz, je sentis ma piété presque filiale pour toi se transformer en une complète exécration. Dans ces conditions, tu comprendras que souvent, refoulé et isolé, virtuellement anathème, je pensai perdre la raison!
Plus d'une fois, je roulai sur la pente des aberrations. Puisqu'on me taxe de monstruosité, me disais-je, puisque je suis déchu, socialement réprouvé, autant jouir du bénéfice de mon ignominie.
Les forfaits sadiques d'un Gilles de Rais tentaient mon insomnie.
Te rappelles-tu l'enfant que tu arrachas un jour de mes bras? Rageur, je te frappai d'un couteau, et, cependant, tu n'avais pas lu dans mon arrière-pensée! Un autre jour, quand nous habitions encore à la ville, j'accostai un jeune rôdeur du port, déguenillé comme les petits coureurs des grèves de Klaarvatsch. Aiguillonné par une perversion abominable, j'allais l'emporter à l'écart, derrière un monceau de ballots.
Je soulevai le mioche sur mes bras: le garçonnet souriait à pleines lèvres, il n'avait point peur, quoique je dusse avoir, en ce moment, la face congestionnée d'un apoplectique strangulé par l'asphyxie. Le monsieur voulait jouer sans doute et lui donnerait ensuite la pièce. L'enfant était potelé comme une pêche, aussi brun que ses haillons de velours, et ses yeux marrons pétillaient d'espiègle caresse. Tandis que je pressais le pas, la gorge sèche, il se mit même, câlin, à me tirer la barbiche. Le voile de soufre et de bitume se déchira devant mes yeux. Je me rappelai mon enfance, ma grand'mère, toi, Blandine, mon ange! Non, non! Je déposai le petiot et m'enfuis. Depuis lors je répudiai ces sinistres suggestions enfantées par la foi catholique. Non, ne déflore point l'innocence ou du moins épargne la faiblesse, me disais-je. N'aspire que le parfum qui s'exhale vers toi! N'abuse de l'enfant qui s'ignore ou du mâle à venir!
Peu de temps après, mon aïeule mourut. Je résolus de me mettre à la recherche de l'être que je pourrais aimer selon ma nature; c'est pourquoi je m'exilai en cette île; j'avais le pressentiment d'y rencontrer mon élu. Guidon n'eut qu'à se montrer pour que mon coeur se projetât aussitôt vers lui. Je lui reconnus, avec des aptitudes aux arts que j'aime, des orgueils et des notions de vies différentes de ceux de la foule domestiquée. Comment, d'ailleurs, demeurer insensible à la muette et délicate imploration de ses yeux? Il m'avait deviné aussi bien que je l'avais senti. Lui seul, le premier, assouvirait mon premier besoin d'être! Si notre chair a mal fait, la plus totale ferveur morale fut notre complice. Nos sentiments s'accordèrent avec nos désirs!…
Mais non, la nature ne désavoue, ne répudie rien de ce qui nous béatifie. Ce sont les religions bibliques qui veulent que la terre nous ait enfantés pour l'abstinence et la douleur. Imposture! L'exécrable créateur que celui qui se complairait en la torture de ses créatures! À ce compte, le pire des sadismes serait celui d'un prétendu Dieu d'amour! Notre supplice ferait sa volupté!…
Tu t'expliques à présent ma vie, et tu comprends pourquoi je te parle si orgueilleusement malgré ta splendeur d'âme, ô Blandine!
Tu m'as connu autrefois quelques amis de ma caste, des gens excellents, une élite capable de toutes les indulgences et de toutes les compréhensions, des penseurs, des esprits d'avant- garde, qu'aucune spéculation, fût-elle la plus osée, ne semblait devoir effaroucher. Tu te rappelles combien ils me recherchaient. Eh bien, souviens-toi de mes subites tristesses en leur compagnie pourtant si cordiale; de mes éclipses prolongées, de mes apparentes bouderies. Quelle en était la cause? Au milieu d'une conversation enjouée, au plus fort de nos confidences et de nos épanchements, je me demandais quel accueil me feraient ces mêmes amis s'ils lisaient dans mon âme, s'ils se doutaient de ma différence. Et à cette seule idée, je m'insurgeais intérieurement contre cet opprobre qu'ils n'eussent point manqué de m'infliger, tout supérieurs et audacieux qu'ils se prétendaient. Les plus généreux se seraient abstenus de tout blâme, mais m'eussent évité comme un lépreux. Combien de fois en des milieux moins cultivés, lorsque j'entendais flétrir, avec des gestes et des sobriquets horribles, les amants de ma sorte, ne fus-je pas sur le point d'éclater, de proclamer ma solidarité avec les prétendus transgresseurs et de cracher au visage de tous ces implacables honnêtes gens!
Et mes souffrances aussi, quand on mettait la conversation sur la galanterie et les bonnes fortunes! Forcé de rire, de me mêler à cet assaut d'historiettes croustilleuses et même de raconter à mon tour une gaudriole ou une prouesse libertine, je me sentais lever le coeur et me reprochais ma lâche complaisance.
Le Berger de Feu dont tu m'entendis naguère conter la légende refusa de se rendre en pèlerinage à Rome pour se jeter aux pieds du pape et implorer sa miséricorde. Ce pécheur répudiait tout arbitre entre sa conscience et la foule. Je fus plus humble. Un jour j'écrivis à un révolutionnaire illustre, à un de ces porteurs de torches, qui passent pour être en avance sur tout leur siècle et qui rêvent un monde de fraternité, de bonheur et d'amour. Je le consultai sur mon état comme s'il s'était agi de celui d'un de mes amis. L'homme de qui j'attendais la consolation, une parole rassurante, un signe de tolérance, me répondit par une lettre d'anathème et d'interdit. Il criait raca sur le transfuge de la morale amoureuse, se montrant aussi implacable pour les êtres d'exception que le pape de la légende pour le chevalier Tannhäuser. Ah! Ah! ce pape de la révolution me voua pour la vie au Venusberg ou mieux à l'Uranienberg!