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Entre Deux Ames

I (continued 3)

Reading edition

— Oui, sa mère et lui m'ont demandé d'essayer de changer votre résolution. Il est vrai que la mine et les vêtements du pauvre garçon ne préviennent pas en sa faveur, mais il a l'air si honnête! Avec une bonne nourriture et la tranquillité d'esprit, sa santé s'améliorerait certainement.

— Mais il conserverait toujours sa figure ingrate, et sa taille exiguë n'en grandirait pas d'un pouce pour cela.

— Oh! vous attachez-vous donc à si peu de chose? Qu'est-ce que cela, lorsqu'il s'agit de rendre service à un malheureux, de le sauver d'une détresse navrante? Essayez au moins, je vous en prie!

Ses grand yeux émus exprimaient une timide supplication, ses lèvres tremblaient un peu, car… Oh! oui, décidément, il lui en coûtait trop de solliciter quelque chose de lui!

Il se pencha et elle vit, tout près d'elle, étinceler son regard entre les cils foncés.

— Vous avez l'éloquence du coeur… et celle de la beauté. Je ne puis que m'avouer vaincu. J'accepte votre protégé, je vous promets d'être patient… et de ne pas le regarder.

Elle balbutia:

— Je vous remercie… Vous êtes très bon.

Un étourdissement la gagnait. Elle se leva en murmurant:

— Ouvrez une fenêtre, je vous en prie!

Il s'élança vers une porte-fenêtre et l'ouvrit toute grande. Elle s'avança et, s'appuyant au chambranle, offrit son visage à l'air frais et vivifiant.

— Je vais sonner votre femme de chambre pour qu'elle vous apporte des sels, dit la voix un peu inquiète de M. de Ghiliac.

Elle l'arrêta du geste.

— Oh! c'est absolument inutile! L'air suffira.

— Cette odeur de tabac vous a peut-être incommodée? J'ai la mauvaise habitude de fumer dans mon cabinet; mais j'aurais dû vous recevoir dans le salon à côté.

— Non, ce sont ces fleurs, ces parfums… Comment pouvez-vous vivre dans une atmosphère pareille?

— Je ne m'en aperçois pas, je vous assure! Du reste, j'ouvre généralement mes fenêtres. Mais aujourd'hui, j'étais dans mes jours de paresse, je m'engourdissais dans cette chaleur… Tenez, comme celui-là.

Il montrait du geste le lévrier étendu sur des coussins et plongé dans le sommeil.

— …Ce sont mes heures de nirvâna. Elles ne donnent pas le bonheur… mais le bonheur est une chimère. Prenons les fleurs de la vie, ne rêvons pas à d'impossibles paradis terrestres. Qu'en dites-vous, Valderez?

Son étourdissement se dissipait, elle se ressaisissait maintenant. Et elle avait hâte de s'éloigner. Jamais encore elle n'avait vu, dans le regard d'Elie, cette expression d'ironie provocante et douce.

— Je dis que l'engourdissement volontaire est toujours une faute, répondit-elle froidement. Quant à ne rechercher que les fleurs de la vie, c'est une conception bien païenne… Et les paradis terrestres n'existent plus.

— Je le sais bien! Et c'est dommage. La vie est tellement stupide, par le temps qui court! Un bon petit Eden me plairait assez. Il est vrai qu'il se trouverait des gens pour dire que j'en ai ici tous les éléments. Mais ce sont de bons naïfs, qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.

Elle détourna les yeux et fit quelques pas au dehors, sur la terrasse.

— Si vous voulez rester quelque peu à l'air, je vais vous faire demander un vêtement, car vous risqueriez de prendre froid, surtout en sortant de cette pièce si chaude, dit M. de Ghiliac qui l'avait suivie.

— Non, je ne reste pas. L'étourdissement est passé maintenant; je vais aller écrire un mot pour Alice.

— Ne vous pressez pas, Thibaut attendra tant qu'il faudra. Quant à votre protégé, dites-lui de venir me trouver un de ces jours.

Elle murmura un remerciement et s'éloigna. M. de Ghiliac la suivit des yeux, puis rentra dans son cabinet. D'un geste impatient, il écarta le fauteuil où s'était assise tout à l'heure la jeune femme.

"Décidément, cette antipathie est irréductible! songea-t-il. Qu'a-t-elle donc contre moi? Je croyais n'avoir affaire qu'à un enfantillage d'enfant dévote, que des scrupules venaient assaillir, j'ai voulu l'en punir, — car c'était, après tout, fort mortifiant pour mon amour-propre, et de plus, je ne pouvais agir autrement à l'égard d'une jeune personne qui me déclarait l'impossibilité où elle était de m'aimer. Je pensais bien arriver, très vite, à lui faire changer d'avis et s'estimer trop heureuse que je veuille bien oublier les paroles prononcées par elle. Mais non! On croirait même, vraiment, que sa défiance à mon égard augmente encore! Et c'est pour cette femme qui me dédaigne que j'ai commis la première folie de ma vie, — une innommable folie, car enfin ce malheureux garçon me paraît à peu près mourant, et sa figure m'est désagréable au suprême degré. Mais comment résister à des yeux pareils… et à cette âme pétrie de charité et de bonté délicate? Pour moi seulement, elle est glacée, comme la neige dont elle a la blancheur. M'aimera-t-elle un jour? Mais cette situation ne peut se prolonger indéfiniment. Il faudra que nous en sortions, d'une manière ou d'une autre. Si, décidément, elle ne change pas d'attitude à mon égard, je tâcherai d'obtenir l'annulation de notre mariage. Tout au moins, je l'enverrai aux Hauts-Sapins, je n'en entendrai plus parler, je ne la verrai plus, cette créature qui me rend aussi stupide qu'un jouvenceau!"

Il se jeta dans un fauteuil, alluma une cigarette d'une main frémissante. Ses sourcils se rapprochaient, donnaient à sa physionomie une expression un peu dure.

"C'est égal, en voilà une qui, par hasard, a oublié d'être coquette, et dont, tout sceptique que je sois, je me vois obligé de reconnaître la simplicité candide. C'est sans doute pour cela que je lui fais peur. Elle me croit quelque noir démon. Eh bien! laissons-la à sa croyance, laissons ce flocon de neige à sa solitude, et nous, allons nous soigner ailleurs, mon bon Elie, car nous sommes vraiment un peu malade… et un peu fou," acheva-t-il avec un petit rire moqueur qui résonna dans la grande pièce où l'air froid du dehors dissipait maintenant les parfums capiteux.

***

Le lendemain, Valderez s'empressa, au sortir de la messe, d'aller porter aux Dubiet la bonne nouvelle.

Echappant, tout émue, à leurs ardents remerciements, elle revint vers le château, en passant par le parc. Elle marchait lentement, un peu songeuse. La neige, qui était tombée deux jours auparavant, craquait sous ses pas. Sur sa robe très simple, faite par elle et sa femme de chambre, elle portait une des fourrures de sa corbeille, ce vêtement dont Mme de Noclare avait dit, avec raison, que des reines pourraient l'envier. Une observation de M. de Ghiliac, qui s'étonnait de ne pas la voir s'en servir, avait décidé la jeune femme à le mettre parfois depuis quelque temps. Dans son inexpérience, elle ne se doutait guère de la valeur que représentait un pareil vêtement. Mais l'admiration de la vieille baronne d'Oubignies, qu'elle venait de rencontrer, ce matin, en sortant de la messe, les coups d'oeil d'envie que, ces jours derniers, lui jetaient les dames de Vrinières, l'avaient quelque peu éclairée sur ce point. Sa simplicité, son éloignement de tout ce qui pouvait attirer l'attention s'en étaient émus; mais elle se trouvait obligée de porter quand même ce vêtement, tant qu'il ferait froid, M. de Ghiliac lui ayant déclaré:

— Je tiens à ce que vous vous en serviez le plus possible, le matin comme l'après-midi, car j'ai horreur des choses qui restent inutilisées.

A quoi Mme d'Oubignies, quand Valderez lui avait répété tout à l'heure ces paroles de son mari, avait ajouté avec un fin sourire:

— M. de Ghiliac a parfaitement raison. Et comme c'est lui qui a choisi cette fourrure merveilleuse, il veut se donner le plaisir de voir combien elle vous rend encore plus jolie.

L'air vif et froid de cette matinée d'hiver venait rafraîchir le visage de Valderez, fatigué par une nuit d'insomnie. Elle se sentait très lasse ce matin, et inquiète, et triste. Quelque chose avait passé sur elle, hier. Il lui semblait tout à coup que l'existence telle qu'elle était depuis un mois devenait impossible. Sa défiance, bien loin de diminuer, avait pris, depuis la veille, une acuité plus grande. M. de Ghiliac s'était montré à elle sous un aspect nouveau, et troublant entre tous. Une inquiétude profonde subsistait encore dans l'âme de Valderez, bien que, hier soir, elle l'eût retrouvé le même que de coutume, un peu plus froid encore peut-être.

Elle s'arrêta tout à coup, immobilisée par une intense surprise. Dans une allée du parc, M. de Ghiliac arrivait à cheval, tenant assise devant lui Guillemette toute rose de joie.

Quelques jours auparavant, il était entré inopinément dans le salon blanc, au moment où l'enfant nerveuse et facilement irritable se trouvait en proie à une de ces crises de colère assez fréquentes chez elle, et que Valderez n'arrivait à calmer qu'avec beaucoup de raisonnement et de patience. A l'entrée de son père, elle cessa aussitôt ses trépignements, et, toute tremblante, les yeux baissés, écouta la voix froidement irritée qui la condamnait à une privation de dessert et de promenade en voiture pour toute la semaine.

— Quelle influence vous avez sur cette enfant qui vous aime si profondément! dit Valderez à son mari lorsque la petite fille se fut éloignée.

D'un ton de surprise sincère, il répliqua:

— Elle m'aime, moi? Vous m'étonnez, car je n'ai rien fait, je l'avoue franchement, pour obtenir ce résultat.

— Elle s'en est bien aperçue, pauvre petite! Et elle en souffre tant!

Il ne parut pas accorder d'attention à ces derniers mots et orienta la conversation sur un autre terrain. Fallait-il penser cependant qu'il avait réfléchi, et un peu compris ses torts envers l'enfant.

En approchant de Valderez, il se découvrit, et dit en souriant:

— Voilà une petite fille que je viens de rencontrer dans le parc et d'enlever à miss Ebville. J'avais à lui faire certaine communication secrète dont elle se souviendra, je l'espère. Allons, Guillemette, descendons.

Il tendit la petite fille à Valderez et mit lui-même pied à terre. Tenant son cheval par la bride, il revint vers le château près de sa femme et de sa fille, en causant des hôtes attendus, après qu'il se fut informé avec sa courtoisie accoutumée de la santé de Valderez.

Quand Guillemette se trouva seule avec sa belle-mère, elle se jeta dans ses bras, riant et pleurant à la fois.

— Qu'y a-t-il donc, ma chérie?

— Papa m'a embrassée!… et il m'a appelée sa chère petite fille!

— Vraiment! Te voilà contente, j'imagine?

— Oh! oui, maman! Et pourtant papa m'a grondée aussi; il m'a dit que c'était très mal de vous faire de la peine en me mettant en colère, que je vous rendrais malade, mais que pour empêcher cela, il me mettrait en pension si je continuais, loin de vous, loin de lui!

Et à cette perspective Guillemette se mit à pleurer.

— Eh bien! ma petite fille, tu sais quel est le moyen d'éviter ce malheur, tu n'as qu'à l'employer, et alors ton cher papa t'aimera bien davantage encore. Maintenant, habillons-nous, car l'heure s'avance, et nos hôtes ne vont plus tarder à arriver.

M. de Ghiliac était le maître de maison le plus aimable qui fût, lorsqu'il le voulait bien. M. et Mme Vallet en firent ce jour-là l'expérience. Mais Alice, que le ton réservé, presque gêné des lettres de son amie avait frappée, ne se laissa pas complètement éblouir, comme son mari, par le séduisant châtelain. Très sérieuse, et surtout connaissant bien la nature de Valderez, elle eut aussitôt l'intuition que la jeune marquise, en dépit de toutes les apparences, n'était pas heureuse. Cependant, ne recevant pas de confidences, elle n'osa l'interroger, et partit inquiète le soir de ce jour, en coupant court aux paroles enthousiastes de son mari par ces mots prononcés d'un ton agacé:

— Oui, il vous a tourné la tête, à vous aussi, mon pauvre André! Mais je crains bien que ce beau monsieur ne soit en train de rendre malheureuse ma chère Valderez!

En revenant de reconduire leurs hôtes jusqu'à l'automobile qui les emmenait à Angers, M. de Ghiliac et Valderez s'arrêtèrent sur la terrasse. Cette soirée était merveilleuse, sans un souffle de vent. Dans le ciel dépouillé de ses nuages, les étoiles apparaissaient, et le croissant de la lune jetait une lueur légère sur les pelouses et sur les dômes des serres qui se profilaient au loin.

Valderez s'accouda un instant à la balustrade. Près d'elle, M. de Ghiliac s'était arrêté, les yeux fixés sur le délicat profil que laissait entrevoir l'écharpe de dentelle blanche dont la jeune femme avait entouré sa tête.

Un corps velu bondit tout à coup sur la balustrade, près de Valderez. C'était un chat noir, appartenant sans doute à quelque aide-jardinier. Valderez eut une exclamation d'effroi et, dans un mouvement répulsif, se recula si brusquement qu'elle se trouva dans les bras que son mari étendait d'un geste instinctif. Pendant quelques secondes, les lèvres d'Elie frôlèrent son front, et elle sentit sur ses paupières la caresse des moustaches soyeuses. Elle se dégagea hâtivement, en balbutiant:

— Pardon… ces animaux me produisent toujours une impression si désagréable…

Elle se dirigea vers le salon. Mais il ne la suivit pas, et demeura un long moment sur la terrasse, qu'il arpentait de long en large en fumant. Seule, dans le salon, Valderez avait pris son ouvrage. Mais l'aiguille faisait, ce soir, triste besogne. La jeune femme, nerveuse, agitée, se leva dans l'intention de remonter chez elle.

— Vous allez vous reposer?

Elie entrait, en prononçant ces mots d'une voix indifférente.

— Oui, je suis un peu fatiguée. Bonsoir, Elie.

— Permettez-moi de vous retenir une minute. Il faut que je vous annonce mon très prochain départ… pour après-demain.

— Vraiment! Vous vous êtes décidé bien vite!

— C'est mon habitude. Je hais les projets à longue échéance. Je vais passer quelques jours à Paris, et de là je partirai pour Cannes.

— Mais alors… Benaki… vous l'emmenez?

Un sourire d'inexprimable ironie vint entr'ouvrir les lèvres d'Elie.

— Ah! oui, c'est Benaki qui vous inquiète! Je l'emmène, naturellement. Son instruction religieuse va se trouver interrompue, mais vous la reprendrez plus tard. Il est très possible que je vous l'envoie cet été, si je mets à exécution le projet qui m'est venu d'une expédition au pôle Nord.

— Une expédition au pôle Nord! répéta-t-elle, les yeux agrandis par la surprise.

— Pourquoi pas? Si je réussis, ce sera une célébrité de plus; si j'y laisse mes os… eh bien! le malheur ne sera pas si grand, n'est-il pas vrai?

Il eut un petit rire sarcastique, en voyant Valderez détourner un peu les yeux, tandis que sa main ébauchait un geste de protestation.

— Je vous en prie, ne vous croyez pas obligée de me dire le contraire! Je préfère votre sincérité habituelle. Et quant à moi, croyez-vous que je ne regretterais pas de mourir là-bas, loin du monde, loin de tout. On dirait pendant quelque temps, dans les cercles élégants de Paris et d'ailleurs: "Ce pauvre Ghiliac, quel dommage! Un si bel homme! Un si grand talent! Une si belle fortune! Quelle folie!" Puis on m'oublierait comme on oublie toute chose. Vanité des vanités! Ce sera vrai jusqu'à la fin du monde. Bonsoir, Valderez.

Il prit la main qu'elle lui tendait, sans la baiser comme il en avait coutume, et sortit d'un pas rapide.

Valderez demeura un instant immobile, les traits un peu crispés. Puis, lentement, elle remonta chez elle, en sachant d'avance que, cette nuit encore, elle ne pourrait trouver le sommeil, car trop d'angoisses, trop de doutes et d'incertitudes s'agitaient en son esprit.

Et M. de Ghiliac, en gagnant son appartement, murmurait avec un sourire railleur:

— Ah! c'est Benaki qui l'inquiète!… Benaki seulement. C'est délicieux!

XIV

En cette chaude matinée de juin, Valderez revenait à pas lents par les sentiers du bois d'Arnelles en compagnie de Mme Vangue, la femme du médecin de Vrinières. Elle se trouvait depuis quelque temps en relations très suivies avec cette jeune femme, rencontrée au chevet des malades pauvres, que toutes deux visitaient. Le curé, discrètement, les avait rapprochées, en se disant que la société de cette personne distinguée et sérieuse, très bonne chrétienne, ne pouvait qu'être favorable à la jeune châtelaine d'Arnelles, tellement solitaire dans sa superbe demeure. La différence des positions ne les avait pas empêchées de sympathiser aussitôt, et c'était maintenant vers l'intimité que toutes deux s'acheminaient doucement.

Trois mois s'étaient écoulés depuis le départ de M. de Ghiliac. Cette fois, chaque semaine, il écrivait à sa femme, en lui envoyant soit un livre, soit un morceau de musique. Il lui donnait des conseils pour ses lectures et lui demandait de lui envoyer son avis sur tel ouvrage ou sur tel fait d'histoire. La correspondance, sur ce ton, était relativement facile entre eux, et Valderez, beaucoup moins gênée que dans ses conversations avec lui, montrait mieux ainsi, sans s'en douter, ses exquises qualités morales et des facultés intellectuelles fort rares. En retour, elle recevait de ces lettres comme savait les écrire M. de Ghiliac, petits chefs-d'oeuvre d'esprit et de style alerte qui eussent fait la joie des lettrés. Cette correspondance littéraire et des envois fréquents de fleurs, de fruits confits, de friandises diverses, tant qu'il avait été à Cannes, représentaient évidemment ce qu'Elie estimait être son devoir envers sa femme.

Elle avait pu admirer, dans une revue mondaine, sa merveilleuse villa entourée de jardins uniques, lire le compte rendu des fêtes de Cannes, Nice et Monte-Carlo auxquelles il assistait, et où brillait la belle marquise douairière. Plus tard, sa réception à l'Académie avait occupé toute la presse, tous les périodiques. Cette séance, de mémoire d'homme, n'avait pas eu sa pareille. On s'écrasait sous la coupole, et quand parut le récipiendaire, "tous les coeurs palpitèrent, tous les yeux ne virent plus que lui," ainsi que le déclara le chroniqueur d'une revue élégante.

Valderez lut et relut le discours d'Elie. C'était un morceau admirable, et elle comprit l'impression qu'il avait dû produire dit par lui avec cette voix au timbre chaud et vibrant, cette voix enveloppante qui était une harmonie pour l'oreille.

Elle répéta, ce jour-là, sans le savoir, une parole de M. d'Essil à sa femme en murmurant avec un frémissement d'effroi:

— C'est un effrayant enchanteur.

Quelque temps après elle apprit, à la fois par une lettre de son mari et par les journaux, le départ du marquis de Ghiliac pour une croisière en Norvège, à bord de son nouveau yacht. Il préludait ainsi, probablement, à son voyage au pôle Nord. Valderez put le voir, à cette occasion, photographié en tenue de yachtman, sur le pont du superbe navire dont on décrivait tout l'aménagement, digne de l'homme de goûts raffinés qui en était propriétaire.

Quand reviendrait-il à Arnelles? Valderez l'ignorait. La pensée de le revoir lui causait un insurmontable malaise. Et, d'autre part, cependant, cet abandon paraissait à tous incompréhensible et choquant. Valderez, à certains moments, se demandait ce que serait pour elle l'avenir. Ainsi que le lui avait dit un jour le curé de Vrinières, il était impossible que cette situation se prolongeât indéfiniment. Elle le comprenait maintenant. Mais de quelque façon que la résolût M. de Ghiliac, c'était la souffrance qui l'attendait à peu près inévitablement, songeait-elle avec un frisson d'angoisse.

La vue du docteur Vangue et de sa femme, si unis, si heureux dans leur médiocrité, lui inspirait de mélancoliques réflexions. Et en constatant la tendresse du docteur pour ses enfants, sa préoccupation de leur bonne éducation physique et morale, elle comparait involontairement avec l'insouciance paternelle du marquis de Ghiliac.

Cependant, il fallait convenir qu'il y avait sous ce rapport quelque amélioration. M. de Ghiliac dans ses lettres, s'informait de la santé de sa fille, de son caractère, et, quelque temps auparavant, il lui avait envoyé une magnifique poupée norvégienne que Guillemette, dans son ravissement, ne voulait plus quitter et embrassait tout le jour.

Valderez devait reconnaître qu'elle n'avait pas fait un pas dans la connaissance de la nature de son mari, que le sphinx demeurait impénétrable, plus inquiétant même que jamais. Dans son angoisse, quand son âme était profondément tourmentée par le doute et la souffrance, la prière seule pouvait ramener le calme et la résignation. La prière, la charité, sa tâche près de Guillemette, dont elle était ardemment aimée, c'était là sa vie. La seule satisfaction que lu procurerait cette position tant enviée de marquise de Ghiliac était de faire du bien autour d'elle. Les pauvres et les affligés du pays connaissaient tous la jeune châtelaine qui savait si bien donner, avec son or, quelque chose d'elle-même, de son coeur, de sa grâce charmante, et dont le sourire délicieux égayait les plus tristes intérieurs, en même temps que ses conseils à la fois fermes et si doux ramenaient au devoir bien des égarés.

Depuis quinze jours, Valderez n'avait pas reçu de lettres de son mari. Elle avait appris — toujours par les journaux — qu'il se trouvait maintenant à Paris, où il continuait se vie mondaine accoutumée. Une pette comédie signée de lui venait d'être jouée dans les salons d'un hôtel du Faubourg. Parmi les actrices, qui toutes portaient de vieux noms de France, elle vit la comtesse de Trollens et la baronne de Brayles. Ce dernier nom ne lui était pas inconnu. C'était celui d'une amie d'enfance d'Elie et Mme de Trollens, dont M. de Ghiliac avait parlé, au cours d'une conversation avec M. de Noclare, qui avait connu le baron de Brayles.

Evidemment, Elie ne reparaîtrait pas de sitôt à Arnelles. C'était la pleine saison mondaine. Et ensuite, si son expédition au pôle lui tenait encore à l'esprit, il s'occuperait de tout organiser à ce sujet.

Devant les deux jeunes femmes, dans le sentier du bois, Guillemette et son amie Thérèse Vangue couraient en jouant avec le chien du docteur, un gros loulou gris très fou. Celui-ci, tout à coup, quittant les petites filles, se mit à aboyer en s'élançant vers un sentier transversal.

— Oh! voilà Odin! cria Guillemette. Mais alors, papa!… Oui, le voilà, maman!

M. de Ghiliac apparaissait en effet, précédé de son lévrier et suivi de Benaki, — mais d'un Benaki transformé, car sa tenue de petit sauvage avait fait place à un costume à l'européenne.

Le saisissement de Valderez était tel qu'elle s'arrêta involontairement.

— Vous, Elie!… à cette heure! Mais il n'y a pas de train!

— Et pourquoi donc sont faites les automobiles? riposta-t-il en riant.

Reprenant soudainement toute sa présence d'esprit, Valderez lui tendit la main, le présenta à Mme Vangue, pour qui il était encore à peu près un inconnu, car elle l'avait aperçu seulement de loin, pendant ses séjours à Arnelles. La femme du docteur était fort prévenue contre lui, par suite de son étrange façon d'agir à l'égard de Valderez, qu'elle admirait et aimait. De plus, le châtelain d'Arnelles avait la réputation d'un être sceptique, moqueur, très froid et peu accessible au commun des mortels. Elle fut donc très étonnée de se trouver en présence d'un grand seigneur simple et affable, qui lui fit un délicat éloge de son mari, la complimenta sur la mine de santé de la petite Thérèse et enleva Guillemette entre ses bras pour l'embrasser en disant gaiement:

— Et toi aussi, quelle belle mine tu as, ma chérie! On voit que tu as une maman bien dévouée pour te soigner.

Ce tutoiement inusité abasourdit Guillemette, tout en faisant rayonner de joie son petit visage, maintenant presque toujours rosé.

Lorsque, après quelques minutes de conversation, Mme Vangue s'éloigna avec sa fille, elle était complètement sous le charme et déplorait que deux êtres aussi admirablement doués ne pussent parvenir à s'entendre.

— Maintenant, Benaki, viens saluer Mme la marquise, dit M. de Ghiliac en appelant du geste le négrillon demeuré à l'écart. Vous pourrez juger, Valderez, qu'il a fait de grands progrès. Dubiet — dont, entre parenthèses, je n'ai qu'à me louer — lui a appris à lire, et s'est occupé de son instruction religieuse. Il ne vous reste plus maintenant qu'à le faire baptiser.

Une lueur joyeuse vint éclairer les prunelles de Valderez.

— Oh! c'est très bien à vous, Elie, d'avoir fait continuer la tâche commencée! Oui, tu vas être baptisé bien vite, mon petit Benaki, ajouta-t-elle en caressant les cheveux crépus de l'enfant dont les bons yeux extasiés se levaient sur elle. Ainsi vous êtes content de ce pauvre Dubiet, Elie?

— Tout à fait satisfait. C'est un excellent garçon, et fort intelligent.

— Vous vous habituez à sa figure?

— Très bien. D'ailleurs il est moins maigre, et déjà paraît mieux. Puis, comme vous le disiez fort sagement, ces détails sont de peu d'importance… D'où venez-vous, ainsi?

Tout en parlant, ils s'avançaient dans le sentier. M. de Ghiliac, souriant au regard timidement radieux de sa fille, l'avait appelée près de lui et la tenait par la main, comme un père très heureux de revoir son enfant après une longue absence.

— J'avais été avec Mme Vangue visiter une pauvre famille. En revenant, nous flânions un peu pendant que les enfants s'amusaient.

— Cette jeune femme paraît charmante. Mais elle n'est pas tout à fait de votre monde.

— Pas de mon monde! Je vous avoue que cette considération ne m'empêche pas de traiter en amie cette personne très distinguée, moralement et physiquement.

— Ne voyez pas dans mes paroles un reproche, je vous en prie! dit-il vivement. C'était une simple remarque, et je vous approuve absolument. Vous avez en effet l'âme trop noble pour tomber dans des petitesses de ce genre.

Une légère rougeur monta au teint de la jeune femme. La voix d'Elie venait d'avoir des vibrations graves qu'elle ne lui connaissait pas.

— Avez-vous fait d'autres relations, maintenant que les alentours commencent à se peupler? interrogea-t-il au bout d'un instant de silence.

— Non… J'ai vu seulement deux fois Mme d'Oubignies, une fois Mme des Hornettes. Je ne tiens pas du tout à en faire d'autres…

Elle rougissait de nouveau. Elle ne pouvait lui dire, en effet, que la situation où la mettaient ses absences et son abandon lui rendait infiniment pénibles ces rapports avec des étrangers dont elle devinait la curiosité avide.

Comprit-il sa pensée? Ses sourcils s'étaient froncés, un pli se forma pendant quelques instants sur son front.

— Va jouer avec Benaki, cours un peu, ma petite fille, dit-il en lâchant la main de Guillemette.

Son regard suivit pendant quelques instants l'enfant qui entraînait le négrillon, dans une course folle derrière Odin. Puis il se tourna vers Valderez.

— Si vous n'aimez pas le monde, vous allez peut-être vous trouver très malheureuse maintenant? dit-il d'un ton mi-sérieux, mi-ironique. A la fin d'août commenceront, pour se continuer jusqu'à la fin de la saison des chasses, nos séries d'invités à Arnelles. Vous aurez à faire là vos premières armes de maîtresse de maison…

Elle ne put retenir un mouvement d'effroi.

— Moi! Vous plaisantez! Comment voulez-vous?… Je serais absolument incapable…

Elle savait, en effet, par ce que lui en avaient dit Mme d'Oubignies et la femme du notaire, ce qu'était la saison des chasses au château d'Arnelles: une suite ininterrompue de réceptions fastueuses, de distractions mondaines, de sports en tous genres, qui réunissaient à Arnelles la société la plus aristocratique et la plus élégante.

— Ce n'est pas du tout mon avis, riposta-t-il tranquillement. J'ai constaté que vous étiez une remarquable maîtresse de maison, que la domesticité était conduite par une main très ferme, que tout marchait à merveille dans votre intérieur. Il en sera de même, j'en suis persuadé, lorsque nos hôtes seront là. D'ailleurs, le maître d'hôtel, le chef et la femme de charge vous faciliteront bien votre tâche par l'habitude qu'ils ont de ces réceptions. Ma soeur Claude qui viendra passer, je l'espère, deux mois près de nous, vous aidera de très bon coeur, et pour les petits détails de code mondain qui vous gêneraient, je serai toujours à votre entière disposition.

Elle le regardait avec un si visible effarement qu'il ne put s'empêcher de rire.

— Voyons, Valderez, on croirait que je vous raconte la chose la plus extraordinaire qui soit?

— Mais en effet! Je ne connais rien du monde, je ne saurai pas du tout recevoir vos hôtes…

Il rit de nouveau.

— Oh! cela ne m'inquiète guère! Vous êtes née grande dame, et en deux mois je me charge de faire de vous une femme du monde, non pas telle que les têtes vides et les âmes futiles que vous verrez évoluer autour de vous, mais telle que je la comprends — ce qui est tout autre chose.

Valderez ne s'attarda pas à percer le sens obscur de ces paroles. La décision de son mari, ce prochain changement d'existence qu'il lui annonçait de l'air le plus naturel du monde la jetaient dans un véritable ahurissement.

— Mais vous avez votre mère? avança-t-elle timidement. Et que dirait-elle, si…

— Ma mère sait fort bien, naturellement, que du moment où je suis marié, c'est ma femme qui doit tout diriger chez moi et recevoir nos hôtes. N'ayez donc aucune inquiétude à ce sujet. Tout se passera parfaitement, je vous le garantis. Il va falloir vous occuper de vos toilettes…

Il enveloppait d'un coup d'oeil investigateur la jupe de lainage beige et la chemisette de batiste claire que portait la jeune femme.

— Chez qui avez-vous fait faire cela?

— Je fais travailler depuis quelque temps une petite couturière de Vrinières qui vit bien difficilement.

— Mais qui vous habille fort mal. Faites-la travailler tant qu'il vous plaira, je suis loin de m'y opposer, mais ne portez pas cela, donnez-le à qui vous voudrez.

— J'irai à Angers, chez…

— Non, je vous conduirai à Paris, chez le couturier de ma mère. En même temps vous choisirez tout le trousseau et les accessoires. Nous verrons cela dans une quinzaine de jours. Donnez-moi donc, maintenant, des nouvelles de tous les vôtres?

— J'ai reçu ce matin une lettre de Roland. Tout va bien là-bas, ma mère reprend des forces. Mais lui, le pauvre garçon, est désolé.

M. de Ghiliac, tout en écartant une branche qui menaçait le chapeau de sa femme, demanda d'un ton d'intérêt:

— Pourquoi donc?

— Mon père se refuse absolument à le laisser entrer au séminaire.

— Ah! en effet, il m'en avait parlé. Je comprends un peu qu'il ne soit pas très satisfait de voir cette vocation à son fils aîné.

— Mais il a d'autres fils! Et quand même, puisque Roland se sent réellement appelé de Dieu, ce sacrifice est un devoir pour lui, en même temps qu'il devrait lui paraître un honneur.

— Votre père voit les choses sous un jour différent. J'espère pour Roland que tout finira par s'arranger. Il m'a paru charmant, très sympathique. Dites-lui donc que je compte sur lui, en septembre, en même temps que sur votre père, puisque, malheureusement, votre mère ne peut voyager. Cependant, en sleeping, peut-être?…

— Je ne le crois pas. L'idée seule de bouger des Hauts-Sapins la rendrait malade. Puis, l'existence ici serait fatigante pour elle et préjudiciable aux enfants, à Marthe surtout, qui se laisserait facilement griser par le luxe et les mondanités. Je vous remercie beaucoup, Elie…

— Oh! je vous en prie! Il est trop naturel que je cherche à vous procurer le plaisir d'avoir tous les vôtres autour de vous. Mais puisque vous le jugez impossible pour le moment, nous verrons autre chose, plus tard… Tiens, la Reynie est ouverte! Au fait, il me semble que Mme de Brayles m'a dit qu'elle devait y passer quelques jours pour indiquer d'urgentes réparations à faire.

Il désignait une petite villa entourée d'un jardin coquet, et située à la lisière du bois.

— Ah! la Reynie appartient à Mme de Brayles?

— Oui… Tenez, la voilà!

Sur la route ombragée arrivait une charrette anglaise conduite par une jeune femme. Sous le tulle blanc de la voilette, deux yeux s'attachaient fiévreusement sur Valderez.

Les mains qui tenaient les guides arrêtèrent d'un geste nerveux le poney, quand la voiture fut à la hauteur du marquis et de sa femme. Avec son plus aimable sourire, Roberte répondit au salut de M. de Ghiliac et à la présentation de Valderez.

— Vous venez pour vos réparations, Roberte? interrogea Elie.

— Il le faut bien! Quel ennui pour une femme seule! Mais je repars après-demain. J'ai tout combiné de façon à être rentrée à Paris pour la première de la Nouvelle Sapho. Naturellement, je vous y retrouverai?

— Eh! que voulez-vous bien que me fasse la Nouvelle Sapho? Arnelles est délicieux à cette époque de l'année, et je compte bien ne pas le quitter avant l'hiver.

Ces paroles devaient être stupéfiantes pour Mme de Brayles, à en juger par l'expression de sa physionomie et par le geste de surprise qu'elle ne put retenir.

— Vous allez rester à Arnelles?… A cette époque?… En pleine saison mondaine?

— Et pourquoi pas? La saison mondaine m'est fort indifférente, je vous assure. Peut-être irai-je passer quelques jours en Autriche, chez Claude, et jeter en même temps un coup d'oeil sur mes propriétés de là-bas. Mais ce voyage lui-même est peu probable; je préfère demeurer à Arnelles, où je me plais infiniment, et où j'ai fort à travailler.

Les lèvres de Roberte se serrèrent nerveusement.

— Quel être sérieux vous êtes! dit-elle avec un sourire forcé. Je croyais que vous ne pouviez souffrir la campagne?

— N'est-il pas permis de changer de goûts, en vieillissant surtout?

Roberte eut un petit éclat de rire.

— Que parlez-vous de vieillir! On ne vous donnerait même pas vos trente ans!… Mais c'est Guillemette qui a grandi et changé! Jamais je ne l'aurais reconnue!

— Valderez fait des miracles, dit M. de Ghiliac en passant un doigt caressant sur la joue rosée de la petite fille.

Une lueur brilla sous les cils pâles de Mme de Brayles.

— Je m'en aperçois… Eh! qu'est-ce que cela? Est-ce vous aussi, madame, qui avez transformé Benaki?

Elle montrait le négrillon qui venait d'être démasqué par un mouvement de Valderez, derrière laquelle il s'était dissimulé. Benaki avait une particulière antipathie pour Mme de Brayles, et esquivait, tant qu'il le pouvait, la caresse qu'elle lui donnait généralement.

— Non! ce n'est pas moi, répondit Valderez en souriant. Mais mon mari a jugé avec raison qu'il était temps de lui enlever ses atours de sauvageon.

— D'autant plus que nous allons en faire un petit chrétien, ajouta M. de Ghiliac en donnant une tape amicale sur la joue de l'enfant. Mais nous vous retenons là, Roberte… Vous verrons-nous à Arnelles, avant votre départ?

— Oui, j'irai vous voir demain… si je ne dois pas vous déranger, madame?

— Mais pas du tout, je serai heureuse, au contraire, de faire plus ample connaissance avec vous, dit gracieusement Valderez.

— A bientôt donc.

Elle tendit la main à Elie et à Valderez, et remit en marche son petit équipage. Ses traits se contractaient sous l'empire d'une rage sourde, et elle murmura tout à coup entre ses dents:

— Je n'imaginais pas encore qu'elle fût si belle! Et quels yeux! Quel regard inoubliable! Il en est amoureux, naturellement. Il faut même qu'il le soit fortement pour venir s'enterrer à la campagne à cette époque. Et il est jaloux, puisqu'il la confine ici… Pourtant, non, il l'a laissée longtemps seule… Je n'y comprends rien! Est-ce une comédie qu'il joue? Bien fin qui pourra le dire! Mais il y a quelque chose de changé en lui, et… et je suis certaine qu'il l'aime! acheva-t-elle en enveloppant d'un coup de fouet le poney qui bondit en secouant sa crinière, comme pour protester contre un traitement auquel il n'était pas accoutumé.

Pendant ce temps, M. de Ghiliac demandait à sa femme:

— Comment trouvez-vous Mme de Brayles, Valderez?

— C'est une jolie personne, et qui paraît intelligente et aimable.

— Peuh! jolie! dit-il dédaigneusement. Elle a une physionomie assez piquante, voilà tout. Quant à son intelligence, elle est superficielle, — comme son amabilité, d'ailleurs. Mondanité, convention, coquetterie outrée, voilà Roberte, — et malheureusement, beaucoup sont semblables à elle. Oui, vous aurez de curieuses études à faire dans ce monde que vous ignorez encore, Valderez. Vous verrez toutes ses petitesses, ses rivalités, ses intrigues méchantes se cachant sous les plus aimables dehors. Je pourrai vous instruire là-dessus, car j'ai tourné et retourné tous ces fantoches qui n'ont plus de secrets pour moi.

Elle leva sur lui son regard sérieux.

— En ce cas, comment aimez-vous encore ce monde si misérable sous ses brillantes apparences?

— L'aimer? Oh! non, certes! Je me suis amusé à l'étudier, j'ai disséqué des âmes d'hommes à peu près vides, des âmes féminines nulles ou féroces, j'ai lu dans les unes et dans les autres d'étranges vanités, de déconcertants calculs d'amour-propre, j'ai pénétré des dessous d'existences brillantes et enviées. Oui, le monde a été pour moi un amusement et un champ d'études. Mais quant à l'aimer, jamais! Je le connais trop bien pour cela.

— Vous m'effrayez! murmura Valderez. Car c'est le monde que vous voulez me faire connaître…

— Oui, je vous le ferai connaître, parce que vous n'êtes pas destinée à une vie recluse, parce que, nécessairement, vous devez vous trouver en contact avec lui. Mais je serai là pour vous guider, pour vous montrer ses embûches, pour vous préserver de ses pièges, car vous êtes encore très jeune, très…

— Très ignorante! acheva-t-elle avec un léger sourire, en voyant qu'il s'interrompait.

— Mettons ignorante, si vous le voulez.

Il souriait aussi, mais son regard très grave enveloppait l'admirable physionomie où rayonnait l'âme la plus limpide, la plus délicate qu'eût sans doute jamais connue le sceptique marquis de Ghiliac.

…Mme de Brayles arriva le lendemain à l'heure du thé. Valderez, qui la reçut sur la terrasse, lui offrit de se rendre au-devant de M. de Ghiliac, occupé à donner des instructions à son jardinier-chef au sujet de l'arrangement d'une de ses serres.

— Je ne demande pas mieux, car jamais je ne me lasse de contempler les jardins d'Arnelles. M. de Ghiliac est un adorateur des fleurs, et bien peu de domaines pourraient rivaliser sur ce point avec celui-ci.

Tout en causant, elles s'engageaient dans les jardins, précédées de Guillemette, toute fraîche dans sa petite robe blanche. Mme de Brayles s'arrêtait fréquemment pour admirer les fleurs qui attiraient plus particulièrement son attention.

— Ah! voici les fameuses roses "Duchesse Claude", ainsi nommées par M. de Ghiliac en souvenir de sa belle aïeule!

Elle désignait un énorme rosier, garni d'admirables fleurs blanches, satinées, délicieusement veinées de rose pâle.

— …Elles sont, paraît-il, uniques au monde. M. de Ghiliac les entoure d'une sorte de culte; il en offre très rarement, et seulement à des hôtes marquants. Personne ne s'aviserait d'en cueillir. Je me souviens qu'une fois, Fernande et moi eûmes cette audace. Oh! nous n'avons pas eu envie de recommencer, car lorsqu'il est mécontent, il a une façon de vous regarder, sans rien dire… Oh! sans rien dire! Il est trop gentilhomme pour reprocher ouvertement une fleur à une femme. Mais nous avons su à quoi nous en tenir, et je suppose que Fernande n'a plus cueilli de "Duchesse Claude".

Guillemette, qui s'était rapprochée de sa belle-mère, leva la tête vers Mme de Brayles.

— Oh! maintenant, papa les laisse bien cueillir! Tous à l'heure, maman en a mis beaucoup dans le salon, et c'est lui qui voulait qu'elle les prenne toutes. Mais maman a dit que ce serait dommage et qu'il valait mieux en laisser un peu sur la tige.

Un frémissement courut sur le visage de Roberte; son regard, où passait une lueur de haine, effleura la jeune femme qui marchait près d'elle d'une allure souple, incomparablement élégante. Le soleil mettait des étincelles d'or dans sa magnifique chevelure; il éclairait ce teint satiné et rosé, semblable aux pétales des roses si chères à M. de Ghiliac. Un charme inexprimable se dégageait de cette jeune créature, simplement vêtue d'une robe de voile gris argent rehaussée de quelques ornements de dentelle.

La main de Roberte se crispa sur la poignée de son ombrelle.

— C'est alors que sa fantaisie a changé d'objet, probablement, dit-elle d'un ton négligent. Le marquis de Ghiliac a des caprices, — tout comme une jolie femme, malgré son dédain pour notre sexe. Car la femme n'est pour lui, doué de facultés si au-dessus de celles du commun des mortels, qu'un être inférieur, bon tout au plus à charmer un instant son regard. Il nous fit un jour cette déclaration, — ou quelque chose d'approchant, — le plus sérieusement du monde. C'était, je m'en souviens, du vivant de Fernande. Elle protesta énergiquement, — sans arriver à le convaincre, du reste. Ah! nous sommes vraiment bien peu de chose, madame, devant des natures masculines de cette trempe!

Elle souriait, — mais, de côté, son regard s'attachait avidement sur le beau visage qui avait eu un léger frémissement.

— …Et quand une de ces natures tombe sur une toute jeune femme, encore enfant, un peu frivole, mais très aimante et très éprise, quels malentendus en perspective! Il y a vraiment de tristes choses dans la vie!

— Oui, très tristes! dit la voix tranquille et grave de Valderez. Mais pardon, madame! je crois que nous ferions mieux de prendre cette allée, elle nous conduirait plus directement aux serres.

— Voilà papa! annonça Guillemette.

M. de Ghiliac hâta un peu le pas en apercevant les jeunes femmes. Les yeux de Roberte prenaient cet éclat particulier qu'ils avaient toujours en sa présence. En revenant vers le château, elle le questionna avec intérêt sur les changements qu'il faisait à ses serres, et sur sa célèbre collection d'orchidées.

— Lobic vient de réussir une nouvelle variété qui me paraît tout simplement une merveille, dit M. de Ghiliac. Il nous faut maintenant lui donner un nom. Nous l'appellerons "Marquise de Ghiliac", en votre honneur, Valderez.

Les lèvres de Roberte eurent une crispation légère aussitôt réprimée.

— Elle sera vite célèbre, tout autant que l'a été la rose "Duchesse Claude", dit-elle avec un demi-sourire. Il faut espérer seulement que vous ne vous en lasserez pas aussi vite, Elie.

— Comment cela? dit-il en la regardant d'un air interrogateur.

— Mais oui! il paraît que vous n'y tenez plus guère, puisque vous la prodiguez maintenant.

— Prodiguer est de trop, Roberte. Mais j'ai trouvé que, groupées dans les jardinières du salon blanc par les mains de ma femme, avec le goût très artistique qu'elle possède au plus haut degré, je jouissais beaucoup plus de ces fleurs qu'en les laissant toutes sur la tige. Ceci est encore de l'égoïsme et ne prouve pas du tout que je ne tienne énormément à mes roses, — au contraire.

L'éclair railleur, bien connu de Roberte, traversait en ce moment les prunelles du marquis. Elle baissa un peu les yeux, domptée, comme toujours, par la froide ironie de cet homme près de qui échouaient toutes les coquetteries, toutes les subtiles intrigues féminines. Elle força de nouveau ses lèvres à sourire, à prononcer des paroles aimables pour la belle jeune femme qui marchait à la droite d'Elie, — pour cette créature abhorrée envers qui, à chaque minute, sa haine grandissait.

Le salon blanc était devenu la pièce préférée de Valderez. Elle avait su donner à cet appartement, trop luxueux à son gré, un cachet intime et sérieux. Et ces tentures blanches qui tuaient les plus beaux teints, formaient au contraire pour le sien un cadre incomparable.

Roberte le constata aussitôt — comme aussi la grâce exquise de la jeune châtelaine dans son rôle de maîtresse de maison. De plus, elle semblait remarquablement douée au point de vue de l'intelligence; elle causait fort bien, — sauf de sujets purement mondains, qui semblaient lui être à peu près complètement étrangers.

Mme de Brayles, s'en apercevant, s'empressa aussitôt de lancer l'entretien de ce côté afin d'infliger tout au moins quelques petites blessures d'amour-propre à cette trop séduisante marquise. Mais ces finesses méchantes étaient peine perdue avec M. de Ghiliac. En un clin d'oeil, il avait ramené la conversation sur un terrain plus familier à Valderez, et, selon sa coutume, la dirigeait à son gré, en prenant visiblement plaisir à mettre en valeur l'intelligence très délicate de sa femme.

Il semblait aujourd'hui particulièrement gai. Etait-il très heureux de se retrouver près de Valderez? Probablement… bien qu'on pût se demander pourquoi il ne s'était pas donné plus tôt ce plaisir. Mais il s'amusait aussi, — Roberte le reconnaissait à certaine expression de cette physionomie bien connue d'elle, — il s'amusait de sa fureur jalouse qu'il savait exister sous les airs aimables de Mme de Brayles. Il se jouait — comme il l'avait toujours fait — de cet amour qu'il n'ignorait pas.

Etre un objet d'amusement pour "lui"… et avoir devant les yeux cette merveilleuse châtelaine qui avait peut-être le bonheur d'être aimée de lui! C'était intolérable! Aussi Roberte abrégea-t-elle sa visite, en refusant l'invitation à dîner qui lui était adressée, sous prétexte d'importantes affaires à régler avant son départ.

Tandis que M. de Ghiliac allait la conduire jusqu'à sa voiture, Valderez rentra dans le salon et s'assit près de sa table de travail. D'un geste machinal, ses doigts effleurèrent les fameuses roses "Duchesse Claude" qui s'épanouissaient dans une jardinière de Sèvres, tandis que son regard songeur se posait sur le siège occupé tout à l'heure par la baronne. Cette Mme de Brayles lui était vraiment peu sympathique, et Elie avait peut-être raison dans le jugement sévère qu'il avait porté sur elle ce matin. Ses insinuations au sujet de la nature fantasque de M. de Ghiliac, de sa façon de comprendre le rôle de la femme, de ses malentendus avec Fernande, dénotaient un complet manque de tact.

Elles avaient, en tout cas, réveillé chez Valderez la tristesse latente, comme chaque fois qu'une circonstance quelconque venait lui remettre plus clairement sous les yeux ce qu'elle connaissait bien, hélas! — l'égoïsme absolu et l'absence de coeur chez cet être si admirablement doué sous les autres rapports.

Pourtant, il semblait maintenant aimer sa fille. Hier, aujourd'hui encore, il s'était montré affectueux pour elle, avait paru s'intéresser à tout ce que sa femme lui disait de la santé de l'enfant, de sa vive intelligence et de l'amélioration de son caractère. Et, pour elle-même, Valderez trouvait en lui un changement qui lavait frappée aussitôt. Ce n'était plus la froideur d'autrefois, ni l'ironie, ni cette amabilité fugitive et enjôleuse qui l'avait parfois troublée, trois mois auparavant, parce qu'elle avait laissé entrevoir à son inexpérience l'effrayant pouvoir de séduction que possédait cet homme, et lui avait donné la crainte qu'il ne cherchât à en user pour faire tout à son aise une étude approfondie du jeune coeur ignorant, ainsi soumis à son empire. Non, ce n'était plus cela du tout. Il se montrait sérieux, réservé sans froideur, discrètement aimable, et jusqu'ici il n'avait pas eu à son égard une seule de ces ironies qui ne lui étaient que trop familières. S'il continuait ainsi… oui, vraiment, l'existence serait possible…

Il venait de rentrer dans le salon. Sur la tapis, quelques pétales de roses gisaient et aussi une fleur à peine entr'ouverte, que les doigts distraits de la jeune femme avaient fait glisser à terre tout à l'heure. M. de Ghiliac se pencha et la ramassa.

— Il serait dommage de la laisser se faner là! dit-il en la glissant à sa boutonnière.

Attirant à lui un fauteuil, il s'assit près de Valderez, qui venait de prendre son ouvrage.

— Cette nappe d'autel me paraît une merveille. Où avez-vous pris ce dessin?

— C'est moi qui l'ai imaginé, d'après une vieille gravure que j'ai trouvée dans la bibliothèque.

— Mais je ne vous connaissais pas encore ce talent! Vous êtes, décidément, une artiste en tout. Ce dessin est admirablement compris. A qui destinez-vous cet ouvrage?

— A ma pauvre vieille église de Saint-Savinien. J'espère l'avoir terminé pour la fête de l'Assomption.

— Vous me permettrez de vous recommander de ménager vos yeux. Ceci doit être très fatigant. Et, en dehors de ce travail, qu'avez-vous fait? Les derniers livres que je vous ai envoyés vous ont-ils paru intéressants?

La conversation, une fois sur ce terrain, éloignait d'eux tout embarras, et elle se continua longuement, Elie prenant un visible intérêt aux jugements très délicats portés par sa femme sur les oeuvres lues, Valderez écoutant avec un secret ravissement la critique si fine, si brillante et cependant si profonde qu'en faisait M. de Ghiliac.

XV

Il n'était décidément plus question de pôle Nord. Le marquis de Ghiliac, comme il l'avait annoncé à Mme de Brayles, s'installait pour l'été et l'automne à Arnelles, ainsi que le démontrait l'arrivée de tout son personnel, de ses voitures et de ses chevaux. Cette année, Saint-Moritz, Ostende et Dinard l'attendraient en vain. Il leur préférerait, cette fois, les ombrages de son parc aux arbres séculaires, la floraison superbe de ses jardins, le calme majestueux des grands salles du château, — et peut-être aussi la jeune châtelaine.

Il s'était remis à la reconstitution de ces mémoires qu'il voulait faire publier avec une préface et des commentaires de lui. Pour ce travail, Valderez lui était, paraît-il, indispensable, aucun de ses secrétaires ne sachant comme elle déchiffrer ces écritures pâlies et ce vieux français quelquefois incorrect. La jeune femme fut donc sollicitée de venir passer quelques heures chaque jour dans son cabinet de travail, la bibliothèque, exposée au midi, étant fort chaude en cette saison. Le parfum détesté d'elle en avait disparu, les fleurs aux senteurs trop fortes en étaient bannies. Valderez n'aurait eu aucune raison pour refuser, en admettant qu'elle pût en avoir l'idée, — ce qui n'était pas, car elle savait que, quelle que fût la crainte qui l'obsédait encore, elle devait se prêter à un rapprochement, s'il le voulait.

Chaque jour, elle vint donc s'asseoir près de lui, dans la grande pièce d'un luxe si délicat, où les stores abaissés entretenaient une agréable fraîcheur. La lecture parfois laborieuse des manuscrits n'occupait pas toutes ces heures; M. de Ghiliac entretenait sa femme de maints sujets différents, et, en particulier, du roman dont il préparait le plan. Celui-ci fut soumis à Valderez, qui dut donner son avis et faire ses critiques. Or, Jusqu'ici, jamais pareil fait ne s'était produit. Demander conseil à une femme, lui, l'orgueilleux Ghiliac! Et accepter de voir ses idées discutées par une enfant de dix-neuf ans, qui se qualifiait elle-même sincèrement d'ignorante!

Mais cette enfant avait les yeux les plus merveilleusement expressifs qui se pussent voir, et de la petite bouche délicieuse sortaient des mots profonds, des appréciations délicates et élevées, qui semblaient probablement fort fignes d'attention à M. de Ghiliac, puisqu'il les sollicitait et les recueillait précieusement.

Son attitude des premiers jours n'avait pas varié. Sa courtoisie revêtait maintenant une nuance d'empressement chevaleresque, son regard sérieux avait, en se posant sur Valderez, une profondeur mystérieuse qui la faisait frémir, non de crainte, comme quelque temps auparavant, mais d'un émoi un peu anxieux. La gêne d'autrefois avait presque complètement disparu pour elle, devant cette attitude nouvelle qui transformait M. de Ghiliac. Et c'était fort heureux, car leurs rapports devenaient continuels. Ce n'étaient sans cesse que promenades, visites chez les châtelains d'alentour, séances de musique à deux, leçons d'équitation, de sports à la mode données par lui-même à la jeune femme, dont la souple adresse et les progrès rapides paraissaient ravir ce sportsman hors de pair.

Valderez se prêtait à tout avec une grâce aimable. Et ce qui n'avait été d'abord que soumission aux désirs de son mari devenait un plaisir, car elle était jeune, bien portante, accoutumée à l'exercice et à la fatigue par sa vie aux Hauts-Sapins, toute prête donc à goûter les longues promenades à cheval dans les sentiers pittoresques de la forêt d'Arnelles, ou les parties de tennis sous les vieux arbres centenaires, à l'heure matinale où la rosée des nuits rafraîchit encore l'atmosphère.

Et ils étaient presque toujours seuls tous deux, et Valderez se demandait toujours avec la même angoisse quel mystère se cachait sous ce regard si souvent fixé sur elle.

Une immense surprise lui avait été réservée peu de temps après le retour d'Elie, à propos du baptême de Benaki. M. de Ghiliac, le plus simplement du monde, déclara qu'il serait parrain, avec sa femme comme marraine. Tout Vrinières en fut ahuri. Et le curé, admis à faire la connaissance de ce paroissien si peu exemplaire, aperçu seulement de loin au cours de ses séjours à Arnelles, le trouva si différent de ce qu'il pensait, si aimable et si sérieux que, du coup, Elie gagna un admirateur de plus.

— Il est impossible que vous n'arriviez pas à vous entendre avec lui, madame, déclara-t-il à Valderez en la revoyant peu après. Qu'il ait eu des torts envers sa première femme, envers sa fille, envers vous aussi, je ne le nie pas. Mais cette nature-là doit avoir une certaine somme de loyauté, elle doit posséder des qualités qu'il s'agit pour vous de découvrir. La défiance vous glace, ma pauvre enfant; essayez chrétiennement de la surmonter, si vous voulez arriver à voir un jour tout malentendu cesser entre vous et lui.

Oui, la défiance était toujours là. Et le changement réel d'Elie venait encore augmenter la perplexité de la jeune femme. Elle le voyait très affectueux pour Guillemette, généreux et bon à l'égard de Dubiet, soucieux de procurer à Benaki une suffisante instruction, et une bonne éducation morale. Elle le voyait conduire sa femme et sa fille chaque dimanche à l'église dans le phaéton attelé de ces vives et superbes bêtes dont il aimait à dompter la fougue, et assister près d'elles à la messe. Quel sentiment le guidait en agissant ainsi? Pourquoi se montrait-il si différent de celui qu'elle avait connu quelques mois auparavant?

Vers la fin de juillet, il l'emmena à Paris pour commander des toilettes. Personne n'avait un goût plus sûr et une plus grande horreur de la banalité et du convenu. Personne, non plus, ne possédait à un degré plus subtil l'amour de l'élégance, de la beauté harmonieuse, du luxe sobre et magnifique. Valderez en fit cette fois l'expérience personnelle. Des merveilles furent commandées pour elle. Et d'abord, elle fut éblouie, un peu grisée même — car enfin, elle était femme, et elle aussi avait le goût très vif de l'élégance et de la beauté. Mais le bon sens chrétien, si profond chez elle, reprit vite le dessus, s'effara un peu des dépenses folles dont elle était l'objet.

Un jour, elle trouva dans son appartement un écrin renfermant un collier de perles d'une grosseur rare et d'un orient admirable. Un peu moins inexpérimentée maintenant, elle pouvait se rendre compte approximativement de la valeur énorme d'une telle parure. Le soir, en se retrouvant avec son mari dans le salon avant le dîner, elle lui dit, après l'avoir remercié:

— Vraiment, tant de choses sont-elles nécessaires, Elie? Cela m'effraye un peu, je l'avoue.

Il se mit à rire.

— Quelle singulière question de la part d'une jeune femme! Vous n'aimez donc pas les toilettes, les bijoux, toutes ces choses pour lesquelles tant de créatures perdent leur âme?

— Je les aime dans une certaine limite, et vous la dépassez, Elie. Ce collier est une folie.

— Ce n'est pas mon avis. Du moment où je puis vous l'offrir sans faire de tort à personne, sans que notre budget risque pour cela de se déséquilibrer, je ne vois pas trop où se trouve la folie?

Il souriait, l'air amusé, mais sans ironie.

— Si, car il me sera pénible de penser que je porte sur moi des parures dont le prix soulagerait tant de malheureux, répondit-elle gravement.

— Mais il faut songer, Valderez, que notre luxe, nos dépenses font vivre une certaine catégorie de travailleurs.

— Je l'admets. Mais si ce luxe est exagéré, il excite l'envie et la haine. De plus il amollit l'âme et le corps. Je crois qu'une certaine modération s'impose.

— Le juste milieu, toujours! Ce terrible juste milieu si difficile à atteindre! Vous y êtes, vous, Valderez. Mais moi, hélas!

Il riait, très gai, en offrant son bras à la jeune femme pour la conduire à la salle à manger dont le maître d'hôtel venait d'ouvrir la porte. Ce mondain égoïste avait-il compris le sentiment exprimé par elle? Valderez en doutait. En tout cas, il souhaitait calmer les scrupules de sa femme, car le lendemain, comme elle entrait dans la salon où il l'attendait pour l'emmener en automobile à Fontainebleau, il lui remit un portefeuille à son chiffre en disant:

— Je tiens à me faire pardonner ce que vous appelez mes folies. Dépensez vite pour vos pauvres les petits billets qui se trouvent là dedans, et demandez-m'en d'autres le plus tôt possible.

Comme elle ouvrait la bouche pour lui exprimer sa reconnaissance, il dit vivement:

— Non, pas de remerciements! Je vois dans vos yeux que vous êtes contente, cela me suffit.

Des actes de ce genre, accomplis avec une bonne grâce si simple et si chevaleresque, étaient bien faits pour toucher Valderez. Pourquoi fallait-il que ce doute fût toujours là? Il empoisonnait sa vie, il maintenait la barrière entre Elie et elle.

A cette époque, le Tout-Paris avait commencé à fuir vers d'autres cieux. M. de Ghiliac, libéré de devoirs mondains, en profitait pour faire connaître à sa femme le Paris artistique. Il se montrait le plus aimable et le plus érudit des ciceroni, et Valderez oubliait les heures en regardant des chefs-d'oeuvre, en écoutant la voix chaude et vibrante qui lui en faisait si bien détailler toutes les beautés. Le soir, il la conduisait au théâtre lorsqu'une pièce pouvait lui convenir, l'après-midi, ils faisaient des excursions en automobile, ou se rendaient au Bois. Ils rencontraient quelques personnalités parisiennes, qui s'empressaient de se faire présenter à la jeune marquise. Partout, Valderez était l'objet d'une admiration qui la gênait fort, mais amenait une lueur de contentement et de fierté dans le regard de M. de Ghiliac. La jeune femme le remarqua un jour, et se demanda avec anxiété si la nouvelle attitude d'Elie n'était pas due simplement à ce fait que, la beauté de sa femme flattant son orgueil, il se plaisait à s'en parer, à la faire valoir par l'élégance raffinée du cadre dont il l'entourait. Et pour apprivoiser la jeune provinciale récalcitrante, il se faisait aimable et sérieux, discrètement empressé…

Valderez se révoltait contre cette pensée qui venait trop souvent l'assaillir, depuis son séjour à Paris. Mais elle reparaissait toujours, quand elle croyait saisir dans les yeux d'Elie cette expression de joie orgueilleuse qui l'avait frappée, ou bien encore lorsqu'elle le voyait choisir avec soin quelqu'une des parures délicieuses destinées à rehausser la beauté de cette jeune femme auparavant délaissée par lui.

Quand les quinze jours fixés par M. de Ghiliac pour leur séjour à Paris furent écoulés, il demanda un soir à sa femme:

— Désirez-vous rester encore quelque temps ici, Valderez?

— Je n'y tiens pas, et je serais même heureuse d'aller revoir ma petite Guillemette, qui trouve le temps si long. Voulez-vous voir sa dernière lettre, Elie?

Il prit la feuille, couverte d'une écriture inhabile, la parcourut rapidement, et dit avec un sourire:

— Eh bien! retournons donc à Arnelles! Je ne demande pas mieux, pour ma part. Nous profiterons, pour travailler, du temps qui nous reste encore avant l'arrivée de nos invités.

XVI

Vers la fin d'août, les châtelains d'Arnelles virent apparaître l'avant-garde de leurs hôtes en la personne du duc et de la duchesse de Versanges, grand-oncle et grand'tante d'Elie. C'étaient d'aimables et charmantes vieilles gens, que le grand chagrin de leur vie — la mort d'un fils unique tué au cours d'une exploration en Afrique — n'avait pas rendu misanthropes, ni aigris contre les autres plus heureux. Elie, leur plus proche parent, l'héritier du vieux titre ducal, était de leur part l'objet d'une affection enthousiaste. Ce n'était pas à eux qu'il eût fallu parler d'absence de coeur chez lui, qu'ils prétendaient très bon et très délicat, toujours prêt à leur témoigner un dévouement discret. Ceux qui les entendaient ne protestaient généralement pas, par respect, mais songeaient: "Ce bon duc, cette excellente duchesse, dans leur admiration aveugle pour leur petit-neveu, lui prêtent leurs propres qualités, dont il est certainement si loin."

Absents de Paris les deux mois où Valderez y avait séjourné, ils ne connaissaient pas encore leur nouvelle nièce. Dès le premier abord, elle les conquit complètement. Et tandis que Mme de Versanges causait avec Valderez, son mari glissa à l'oreille d'Elie:

— On s'étonne, parmi tes connaissances, que tu t'enterres si longtemps à la campagne. Mais quand on connaîtra cette merveille, on te comprendra, mon cher ami!

M. de Ghiliac sourit en répliquant:

— Mon oncle, ne faites surtout pas de compliments à Valderez! Je vous préviens qu'elle les reçoit sans aucun plaisir.

— Aussi modeste que belle alors? C'est parfait, et tu es un heureux mortel. Mais voilà une nièce que nous allons joliment gâter, je t'en avertis, Elie!

— Faites, mon oncle, ce n'est pas moi qui m'y opposerai.

— Non, j'imagine même que tu n'es pas le dernier à le faire de ton côté, riposta en riant le duc.

Mme de Versanges s'avançait à ce moment, tenant la main de Valderez. Elle dit gaiement:

— Mon cher enfant, je suis au regret de n'avoir pas connu plus tôt la délicieuse nièce que vous nous avez donnée là. J'aurai bien de la peine à vous pardonner de nous l'avoir cachée si longtemps. Mais je m'en vengerai en vous aimant doublement, ma belle Valderez.

Et l'aimable femme baisa le front de la jeune marquise, un peu rougissante, mais émue et charmée de cette sympathie sincère.

— Ah! si j'avais une fille comme vous! Si j'étais à la place d'Herminie! Hélas! notre foyer est vide depuis longtemps!

Une douloureuse émotion brisa la voix de Mme de Versanges.

Valderez se pencha vers elle, son regard compatissant et respectueusement tendre se posa sur le fin visage de la vieille dame, encadré de bandeaux argentés:

— Ma tante, voulez-vous me permettre de vous aimer, de vous témoigner, autant qu'il sera en mon pouvoir, mon affection, bien impuissante, hélas! auprès de celle que vous avez perdue?

— Non, pas impuissante, ma chère enfant, car elle réchauffera nos pauvres coeurs, et sera un rayon de bonheur sur la fin de notre existence! interrompit vivement Mme de Versanges en embrassant la jeune femme.

Le duc se mordait la moustache pour cacher son émotion, tandis que M. de Ghiliac, les yeux un peu baissés, caressait d'un geste machinal la chevelure de Guillemette, debout près de lui.

— Du bonheur, je crois que vous en donnez à tous ceux qui vous entourent, ma mignonne, continua la duchesse. Voilà une petite fille absolument méconnaissable, n'est-ce pas, Bernard?

— C'est en effet le mot. Il y a maintenant de la vie, de la gaieté dans ces yeux-là — tes yeux, Elie. C'est, avec ces belles boucles brunes, tout ce qu'elle a de toi, car la coupe du visage est tout à fait celle des Mothécourt.

Un pli léger se forma pendant quelques secondes sur le front du marquis. Entre ses dents, il murmura:

— Qu'elle ne soit pas une poupée frivole comme sa mère, au moins, si elle doit lui ressembler de visage!

La marquise douairière apparut cette année-là à Arnelles plus tôt que de coutume. Une sorte de hâte fébrile la possédait de voir face à face celle qu'elle appelait en secret "l'ennemie", de se rendre compte de la place que Valderez occupait chez son fils. Elle avait vu avec une irritation d'autant plus forte qu'elle se trouvait obligée de la contenir, Elie, dédaignant tous les plaisirs mondains, s'installer à Arnelles, près de cette jeune femme qu'il avait feint de délaisser d'abord. Si aveuglée qu'elle fût par la jalousie, il lui était impossible de ne pas admettre que l'orgueil, à défaut du coeur, inclinât son fils vers cette admirable créature, digne de flatter l'amour-propre masculin le plus exigeant. Et elle savait aussi d'avance que la belle douairière ne serait plus maintenant que bien peu de chose, près de cette jeune femme vers qui iraient tous les hommages, toutes les admirations des hôtes du marquis de Ghiliac.

Pendant quelque temps, en le voyant si peu préoccupé de sa femme, menant seul comme auparavant son existence mondaine, elle avait fortement espéré que Valderez séjournerait aux Hauts-Sapins, avec Guillemette, pendant la durée de la saison des chasses à Arnelles. Un jour, peu de temps après le retour d'Elie de sa croisière, elle lui en parla incidemment. Il la regarda d'un air étonné, un peu sardonique, en ripostant:

— A quoi songez-vous, ma mère? Si Valderez avait le désir d'aller passer quelque temps dans le Jura, ce n'est pas ce moment-là qu'elle choisirait, car, naturellement, il est indispensable que ma femme se trouve là pour faire les honneurs de notre demeure.

Quelque temps après, le départ et l'installation à Arnelles de M. de Ghiliac venaient montrer à sa mère que son influence conjugale était peut-être beaucoup plus apparente que réelle.

Et quand, en arrivant à Arnelles, elle vit Valderez dans tout l'épanouissement d'une beauté qui s'était augmentée encore, quand elle remarqua la grâce incomparable avec laquelle elle portait ses toilettes, signées d'un des grands maîtres de la couture, tous les démons de la jalousie s'agitèrent en elle. M. d'Essil l'avait dit un jour à sa femme: Mme de Ghiliac ne pouvait pardonner à une bru des torts de ce genre.

Valderez voyait arriver sa belle-mère avec une répugnance secrète. A mesure que lui venait plus d'expérience, elle comprenait mieux la faute commise par Mme de Ghiliac en lui révélant tous ces détails de la nature d'Elie, et surtout en assurant aussi fermement à une pauvre enfant ignorante et pleine de bonne volonté que son mari ne l'aimerait jamais. Mais telle était la droiture de sa propre nature qu'elle ne songeait pas encore à l'accuser de perfidie, d'autant moins que Mme de Ghiliac, en lui parlant ainsi, avait paru absolument sincère — et que, hélas! l'attitude d'Elie était venue si vite corroborer ses dires! Mais cependant Valderez ressentait d'instinct envers sa belle-mère un éloignement, une crainte imprécise, en même temps que l'inquiétude qu'elle ne fût mécontente de se voir supplantée comme maîtresse de maison.

Mais Mme de Ghiliac connaissait trop bien la nature entière et absolue de son fils pour oser émettre à ce sujet la plus légère récrimination. Elle devait ronger son frein, et assister au triomphal succès de la jeune châtelaine près des hôtes d'Arnelles.

C'était toujours un privilège envié d'être invité chez le marquis de Ghiliac. Mais, cette année, l'attrait habituel s'augmentait encore par la perspective de connaître enfin cette seconde femme sur laquelle ne tarissaient pas d'éloges ceux qui l'avaient aperçue. Puis, ne serait-il pas d'un passionnant intérêt de voir l'attitude de M. de Ghiliac envers cette jeune femme, de savoir si vraiment il était, cette fois, amoureux? Et quelle chose alléchante, pour les jalousies féminines, d'avoir à surveiller tous les faits et gestes de la nouvelle châtelaine, de songer aux impairs, aux imprudences que cette provinciale inexpérimentée allait certainement commettre, dans ce milieu qui lui était inconnu, et qui cachait tant d'embûches!

Celles qui escomptaient ce plaisir furent bien vite déçues. Le tact inné de Valderez, son intelligence, sa réserve un peu fière sous l'apparence la plus gracieuse lui permettaient de se trouver d'emblée au niveau de ce rôle de maîtresse de maison tel qu'il devait être à Arnelles. Et, de plus, elle avait en Elie un guide sûr qui la conduisait d'une main discrète au travers du maquis de petites intrigues, de jalousies, de fourberies aimables et d'amoralité souriante dont il avait percé tous les secrets. Elle se sentait entourée par lui d'une sollicitude constante, qui lui semblait douce et rassurante dans ce milieu où son âme si profondément chrétienne, si sérieuse et délicate ne se sentait pas à l'aise.

Personne ne songeait à contester l'aisance parfaite de la jeune châtelaine ni la grâce inimitable avec laquelle elle recevait ses hôtes. Le mariage de raison annoncé par la marquise douairière, rendu plausible par la façon d'agir de M. de Ghiliac au début de son union, paraissait maintenant à tous difficile à admettre, devant le charme irrésistible de cette jeune femme. D'ailleurs, bien des changements chez lui, bien des nuances saisies par les curiosités avides, étaient venus faire penser à tous que, cette fois, l'insensible était touché. L'affectueux intérêt qu'il témoignait à sa fille, le soin qu'il prenait d'éloigner de sa femme tout ce qui pouvait la froisser dans ses idées, la place qu'il lui donnait dans sa vie d'écrivain, surtout, auraient suffi à démontrer l'influence qui s'exerçait sur lui.

Et elle? Naturellement, elle ne pouvait faire autrement que de l'adorer. Mais elle n'imitait pas la première femme qui laissait voir si bien ses sentiments, et ne savait pas cacher sa jalousie. Cela devait évidemment plaire à M. de Ghiliac, ennemi des manifestations extérieures.

Valderez se rendait fort bien compte de la curiosité dont elle était l'objet, elle avait l'intuition des jalousies ardentes qui s'agitaient autour d'elle. Mais elle continuait à remplir son devoir avec la même grâce simple, en se dégageant de la crainte que lui inspirait, au début, ce monde frivole qu'elle apprenait vite à connaître. Une messe entendue à une heure matinale venait lui donner pour toute la journée la force morale nécessaire dans cette ambiance de futilités et d'intrigues. Elle pouvait alors passer, toujours gracieuse et bonne, mais intérieurement détachée, au milieu du tourbillon qui emportait les hôtes d'Arnelles de distractions en distractions, de fêtes en fêtes.

Mais elle songeait avec perplexité qu'il fallait qu'Elie fût réellement bien frivole, pour se complaire dans une existence de ce genre. Il est vrai qu'il ne semblait pas, pour le moment, y trouver un plaisir excessif, et, très volontiers, laissait à d'autres le soin d'organiser les amusements, auxquels il prenait, cette année, une part aussi restreinte que le lui permettaient ses devoirs de maître de maison. De son côté, Valderez se reposait de ce soin sur sa belle-mère et sur Mme de Trollens, ces mondaines infatigables qui déployaient des trésors d'imagination lorsqu'il s'agissait de leurs plaisirs. Elle pouvait ainsi, presque chaque matin, trouver une heure pour aller travailler près d'Elie, qui continuait à revoir les mémoires de ses ancêtres. C'était généralement à ce moment-là qu'il lui donnait ses conseils et qu'elle lui demandait son avis sur tout ce qui l'embarrassait dans sa nouvelle tâche.

Elle trouvait aussi une aide, et une amie véritable, en la personne de la comtesse Serbeck, la plus jeune soeur de M. de Ghiliac. Mariée très jeune à un grand seigneur autrichien, Claude de Ghiliac avait trouvé en son mari un coeur noble et sérieux, très chrétien, qui avait su diriger vers le bien cette nature bonne et droite, mais que commençait à gâter une éducation frivole et fausse. Dès le premier instant, Valderez et elle avaient sympathisé. Claude, de nature enthousiaste, chantait les louanges de sa jeune belle-soeur en même temps que celles de son frère, dans l'admiration duquel elle avait été élevée par sa mère, pour qui Elie seul comptait au monde. Ayant perdu depuis son mariage ses goûts mondains, elle se plaisait surtout à s'occuper de sa petite famille, et souvent Valderez et elle, laissant Mme de Ghiliac et sa fille aînée diriger les papotages de salon, s'en allaient vers les enfants, fréquemment rejointes par la duchesse de Versanges qui aimait fort ses arrière-petits-neveux, mais surtout Guillemette, depuis que Valderez avait transformé l'enfant morose et un peu sauvage en une petite créature affectueuse, pleine d'entrain et de spontanéité.

— Votre fille est admirablement bien élevée, mon cher ami, déclara-t-elle un jour à M. de Ghiliac. Il serait à souhaiter que toutes les mères prissent exemple sur Valderez pour le parfait mélange de fermeté et de douceur qu'elle sait déployer à l'égard de cette enfant.

C'était un après-midi orageux. Un certain nombre des hôtes d'Arnelles étaient partis malgré tout en promenade. Mais la plupart, moins intrépides, se répandaient dans la salle de billard, dans le salon de musique, ou s'asseyaient autour des tables de bridge. La marquise douairière, entourée d'un petit cercle, causait dans la jardin d'hiver où allait être servi le thé. On discutait sur les meilleurs procédés d'éducation. Elie se promenait de long en large, en s'entretenant avec M. d'Essil arrivé depuis quelque temps. Il s'arrêta devant Mme de Versanges et répliqua d'un ton sérieux:

— Je suis absolument de votre avis, ma tante. Valderez est, en effet, l'éducatrice idéale.

— Mais ne pensez-vous pas que cette éducation serait peut-être moins ferme, moins parfaite s'il s'agissait, au lieu d'une belle-fille, de ses propres enfants?

C'était Mme de Brayles qui prononçait ces mots de sa voix un peu chantante. Arrivée depuis trois semaines à la Reynie, elle ne manquait pas la plus petite réunion à Arnelles, où la marquise douairière, qui n'avait jamais montré auparavant grande sympathie pour elle, paraissait l'attirer volontiers cette année.

— Non, j'en suis certain. La fermeté est un devoir, — et pour ma femme, le devoir est la grande loi à laquelle elle ne se soustraira jamais.

— C'est magnifique!… mais bien austère! murmura une jeune femme dont les mines langoureuses, destinées à attirer l'attention de M. de Ghiliac, amusaient fort la galerie depuis quelques jours.

— Austère? Oui, pour ceux qui ne voient dans la vie que le plaisir, que la jouissance. Mais, autrement, c'est lui qui nous donne encore le plus de bonheur, croyez-m'en, princesse!

La blonde princesse Ghelka rougit légèrement sous le regard de froide ironie qui se posait sur elle. La marquise douairière, dont le front s'était légèrement plissé depuis qu'il était question de sa bru, intervint de cette voix brève qui indiquait chez elle une irritation secrète.

— Vous devenez d'un sérieux invraisemblable, Elie. Je me demande si vous n'allez pas finir par vous enfermer dans quelque Thébaïde.

Il eut un sourire légèrement railleur.

— Ce serait peut-être une sage résolution. Mais non, il n'en est pas question pour le moment. Paris me reverra encore, — plus ou moins longtemps, cela dépendra de ma femme, qui s'y plaira peut-être moins qu'ailleurs. C'est elle qui décidera de nos séjours ici ou là. Quant à moi, peu m'importe, je me trouverai bien partout.

Un instant, dans le jardin d'hiver, un silence de stupéfaction passa. Une telle déclaration, de la part de cet homme si fier de son autorité, révélait à tous la place que tenait Valderez dans sa vie.

La lueur amusée qui se discernait dans le regard du marquis montrait qu'il avait tout à fait conscience de l'effet produit par ses paroles. M. d'Essil glissa un coup d'oeil discret vers Mme de Ghiliac. Quelque chose avait frémi sur ce beau visage. La déclaration d'Elie venait sans doute confirmer toutes ses craintes.

Le regard de M. d'Essil, qui se dirigeait curieusement vers Roberte, vit un éclair de haine s'allumer dans les yeux bleus. Au bout de l'enfilade des salons s'avançaient Valderez et la comtesse Serbeck, que suivaient Guillemette, les aînés de Claude, Otto et Hermine, et les deux enfants de Mme de Trollens.

— Que viennent donc faire ici ces enfants? demanda Mme de Ghiliac d'un ton sec, quand les jeunes femmes pénétrèrent dans le jardin d'hiver.

Ce fut Valderez qui répondit:

— En raison d'une sagesse exemplaire depuis quelques jours, je leur avais promis pour aujourd'hui une tasse de chocolat, la gourmandise par excellence pour tous, et qui, paraît-il, leur semble bien meilleure prise l'après-midi, avec les grandes personnes. C'est là une récompense tout à fait exceptionnelle. Mais si cela vous dérange, ma mère…

M. de Ghiliac, qui s'était avancé de quelques pas, interrompit vivement:

— C'est très bien ainsi, au contraire. Nous ne pouvons qu'être heureux de recevoir et de gâter un peu des enfants bien sages… qu'en dis-tu, Guillemette?

Il enlevait entre ses bras la pette fille, et mit un baiser sur la joue rose qui s'approchait câlinement de ses lèvres.

Valderez se pencha un peu pour rattraper le noeud qui retenait les boucles de Guillemette. Celle-ci, d'un mouvement imprévu, lui jeta ses bras autour du cou. Pendant quelques instants, les cheveux brun doré de Valderez, les boucles brunes d'Elie se mêlèrent au-dessus de la tête de l'enfant, leurs fronts se rapprochèrent. Le regard d'Elie, caressant et tendre, glissa de sa fille à sa femme qui, inconsciente du délicieux tableau familier formé par eux trois, renouait tranquillement le ruban rose.

— Vous êtes vraiment d'une fantaisie déconcertante, Elie, dit la voix pointue de Mme de Trollens.

— A quel propos me dites-vous cela? interrogea-t-il avec calme, tout en posant l'enfant à terre.

— Mais à propos de votre subite tendresse paternelle! Ce n'est guère dans votre nature, il me semble?

Il laissa échapper un rire moqueur.

— Merci bien du compliment! Vous avez une bonne opinion de votre frère, Eléonore! Ainsi, vous me jugez incapable de remplir mes devoirs paternels, et vous croyez que j'agis ainsi sous l'empire d'une simple fantaisie?

— Mais… vous nous y avez un peu habitués, mon cher!

M. de Ghiliac, s'avançant vers la table à thé autour de laquelle commençait à évoluer Valderez, prit place sur un fauteuil vacant, et, s'y enfonçant d'un mouvement nonchalant, dit avec une froideur railleuse:

— Expliquez-vous, je vous prie.

Quand il prenait ce ton et cette attitude, quand il tenait ainsi sous l'étincelle cruellement moqueuse de son regard ses interlocuteurs, ceux-ci perdaient pied généralement, bredouillaient et s'effondraient piteusement. Mme de Trollens, malgré tout son aplomb, n'échappait pas à la règle, et plus d'une fois son frère, impatienté de ses prétentions ou de ses petites méchancetés sournoises, lui avait impitoyablement infligé cette humiliation.

— Vous l'avez dit un jour vous-même… Vous avez déclaré que tout, chez vous, était soumis au caprice du moment… balbutia-t-elle.

— Vraiment? Il est bien possible que cette déclaration ait été faite par moi. Je suis, en effet, le plus capricieux des hommes… sauf lorsqu'il s'agit de mes affections.

— J'en ai en tout cas fait l'expérience pour l'amitié! s'écria gaiement le prince Sterkine. Voilà près de vingt ans que la nôtre dure, et, loin de s'affaiblir, elle se fortifie chaque jour.

— Certainement… Mais ma soeur te dira, mon bon Michel, que tout l'honneur t'en revient, car depuis que, garçonnets de dix ans tous deux, nous nous sommes liés intimement autrefois à Cannes, tu as eu l'héroïsme de supporter les sautes fantasques, l'égoïsme, la volonté autoritaire de ton ami, que tu aimais quand même, — et qui ne t'aimait pas, lui, paraît-il, puisqu'on le juge incapable d'un sentiment de ce genre.

Il riait, et autour de lui on lui fit écho, non sans jeter des coups d'oeil malicieux vers Mme de Trollens, que le ton mordant de son frère réduisait au silence.

Elle n'en aurait peut-être pas eu fini si vite avec la verve railleuse d'Elie, sans l'apparition des autres hôtes d'Arnelles que ramenait l'heure du thé. Bientôt, les conversations et les rires remplirent le jardin d'hiver. Valderez servait le thé, aidée par Claude et une jeune cousine de M. de Ghiliac, Madeleine de Vérans, tout récemment fiancée au prince Sterkine. Guillemette, avisant un tabouret, s'était assise près de son père. Celui-ci jouait avec les longues boucles de l'enfant tout en répondant d'un air distrait à Mme de Brayles, qui avait réussi, par de savantes manoeuvres, à trouver un siège près de lui. Roberte, sans en avoir l'air, suivait la direction de son regard, et elle le voyait sans cesse comme invinciblement attiré vers la jeune châtelaine, qui allait et venait à travers les groupes.

— Prenez-vous du café glacé, Elie?

Valderez s'approchait de son mari, un plateau à la main.

— Mais oui! N'importe quoi!… Ce que vous voudrez.

Il était visible qu'il répondait machinalement, beaucoup plus occupé de sa femme que de ce qu'elle lui offrait.

Mme de Brayles eut un petit rire bref, qui sonna faux.

— Mais c'est délicieux, un mari aussi accommodant! Vous lui offririez, madame, le plus amer breuvage, qu'il l'accepterait sans hésiter.

— Certainement, parce que je serai persuadé que ma femme ne me le donnerait que pour mon bien! riposta-t-il avec un léger sourire de moquerie.

Puis, baissant la voix, et la physionomie devenue tout à coup sérieuse, il demanda:

— Vous semblez fatiguée, Valderez?

— Oh! ce n'est rien, une simple névralgie!

— Prenez donc tout de suite quelque chose pour la faire passer. Cette température orageuse ne peut que l'augmenter encore.

— Oui, je vais monter tout à l'heure.

— Allez donc maintenant. Je vois fort bien que vous luttez contre une souffrance très forte. Claude et Madeleine sont là pour finir de veiller à ce que nos hôtes soient servis.

— Et vous détestez voir une personne souffrante, ajoutez-le, Elie, dit Mme de Brayles dont les lèvres pâlissantes se serraient nerveusement. La bonne santé est, à vos yeux, indispensable.

Il riposta d'un ton sec et hautain:

— Pardon! ne vous méprenez pas! Je trouve insupportables les femmes sans cesse préoccupées de leurs malaises imaginaires, et en occupant constamment leur mari. Mais je sais comprendre une souffrance réelle, y compatir et faire en sorte de la soulager. Soyez sans crainte, je ne suis pas un monstre, comme vous semblez le croire charitablement, Roberte.

Il laissa échapper un petit rire railleur et se leva pour répondre à un appel de sa mère, qui lui demandait de jouer une récente composition musicale d'un jeune Roumain protégé par lui.

Valderez s'était rapprochée de la table à thé et informait à mi-voix Madeleine de Vérans de l'absence momentanée qu'elle allait faire. Comme elle se détournait pour quitter le jardin d'hiver, elle se trouva en face de Mme de Brayles.

— Allez vite vous soigner, chère madame, dit la voix chantante de la jeune veuve. Quoi qu'en dise M. de Ghiliac, il trouve insupportables les femmes souffrantes. La mère de Guillemette en a su quelque chose! Sujette à de trop fréquents malaises, elle voyait son mari prendre alors le train pour Vienne ou Pétersbourg, à moins qu'il ne s'en allât vers les Indes ou le Groenland. C'était une façon charmante d'aider à l'amélioration de cette pauvre petite santé, étant donné surtout qu'elle ne vivait plus hors de sa présence! Ah! les hommes! les hommes!

Les beaux sourcils dorés de Valderez se rapprochèrent, sa voix prit un accent très froid pour répliquer:

— Il est bien difficile, madame, de savoir quelle est, dans un ménage, la part de responsabilité de l'un et de l'autre. Mieux vaut ne pas juger — et ne pas en parler inconsidérément.

Elle inclina légèrement la tête et sortit du jardin d'hiver; laissant Mme de Brayles un peu abasourdie par la fière aisance de cette réponse, qui était une leçon donnée sans ambages, comme se le répétait rageusement Roberte.

Valderez monta à sa chambre, prit un cachet d'aspirine et redescendit aussitôt. Mais, au lieu de regagner les salons, elle s'arrêta dans le salon blanc. Cette pièce lui était entièrement réservée, c'est là qu'elle venait travailler lorsqu'elle trouvait un moment de loisir. Elle était constamment garnie des fleurs les plus belles provenant des serres et des jardins d'Arnelles, choisies chaque jour avec un soin minutieux par le jardinier-chef, sur les ordres de M. de Ghiliac.

Valderez s'approcha d'une porte-fenêtre qu'elle ouvrit. L'air devenait presque irrespirable. De lourdes nuées noires tenaient des masses d'eau suspendues au-dessus de la terre et assombrissaient lugubrement les eaux du lac. Aucun souffle de vent n'agitait les feuillages, une immobilité pesante régnait dans l'atmosphère.

Du salon de musique, les sons du piano arrivaient à l'oreille de Valderez. Elle eût reconnu entre mille ce jeu souple et ferme, si profondément expressif, qu'elle avait écouté souvent avec un secret ravissement.

— Quand vous jouez, papa, maman écoute si bien qu'elle ne m'entend pas entrer, avait dit un jour Guillemette.

Et elle l'écoutait encore en ce moment, un peu frémissante, cherchant à saisir, sous les phrases musicales exprimées avec une exquise délicatesse, quelque chose de l'âme du musicien.

De sourds grondements se faisaient entendre. L'orage se rapprochait et de larges gouttes de pluie tombaient déjà, s'écrasant sur le sol de la terrasse.

Sa pensée se reportait vers Mme de Brayles. Cette jeune femme lui déplaisait de plus en plus. Son insinuation de tout à l'heure était complètement déplacée. Et il était impossible à Valderez de ne pas remarquer ses manoeuvres de coquetterie à peine déguisées autour d' Elie, — non moins d'ailleurs que la froideur de plus en plus accentuée de celui-ci à l'égard de son amie d'enfance.

Depuis quelque temps, Valderez se demandait si les torts de M. de Ghiliac envers sa première femme avaient été tels que semblaient le faire croire les paroles dites naguère par la marquise douairière, et celles prononcées tout à l'heure par Roberte. En tout cas, il n'était pas impossible que Fernande en eût aussi, qui pouvaient peut-être expliquer, sinon excuser complètement ceux de son mari. Claude l'avait montrée à Valderez frivole et exaltée, peu intelligente, incapable de comprendre une nature comme celle d'Elie, tellement jalouse qu'elle épiait toutes ses sorties et lui adressait des reproches accompagnés de crises de nerfs aussitôt que le moindre soupçon lui venait à l'esprit. Evidemment, ce n'était pas le moyen de gagner le coeur d'un homme de ce caractère.

Et au fond, maintenant, — bien qu'elle ne s'expliquât toujours pas son attitude le jour de leur mariage et les mois suivants, — Valderez le croyait bon, susceptible de procédés délicats, comme le démontrait sa conduite à son égard. Depuis quelque temps, elle sentait chaque jour s'écrouler, tout doucement, quelque chose de cette barrière qui s'était dressée entre eux. Et les prunelles bleues se faisaient si étrangement caressantes en se posant sur elle!

Un éclair enveloppa tout à coup la jeune femme. Un grondement sec se prolongea, faisant trembler les vitres.

Valderez recula machinalement. Une autre lueur fulgurante venait d'éclairer son esprit, lui montrant en toute clarté le sentiment qui s'était développé en elle, qui y régnait maintenant. Elle aimait Elie… elle l'aimait de telle sorte qu'elle souffrirait profondément s'il s'éloignait d'elle encore.

Oui, ce n'était plus le devoir seul, comme elle le croyait tout à l'heure, qui l'attachait à lui. Elle aimait cet homme énigmatique, amour timide et tremblant qui n'aurait osé se montrer et s'épanouir, car une défiance flottait toujours dans l'âme de Valderez, comme une trace subtile du poison versé par une main criminelle.

Et précisément, l'avertissement de sa belle-mère lui revenait à l'esprit: "Peut-être se plaira-t-il à faire naître en vous des impressions qu'il analysera ensuite dans un prochain roman." Ah! si cela était!… et s'il savait…

Non, il ne saurait pas! Elle lui déroberait son secret, tant qu'elle ignorerait ce qui se cachait sous la douceur tendre de ce regard qui faisait battre son coeur.

Elle répéta avec un mélange d'angoisse et de bonheur:

— Je l'aime!… Je l'aime!

Au dehors, la pluie tombait maintenant avec violence, et sans que la jeune femme, absorbée dans ses pensées, s'en aperçût, elle mouillait la robe de crêpe de Chine rose pâle ornée de délicates broderies, qui donnait aujourd'hui un éclat particulier à sa beauté.

Elle se rendait compte, maintenant, de l'impression produite sur lui par l'aveu naïvement fait de l'impossibilité où elle se trouvait de l'aimer. Une telle déclaration avait dû sembler singulièrement mortifiante à cet homme idolâtré, — venant surtout de cette humble jeune fille qu'il avait daigné choisir et qui devait exciter l'envie de toutes les femmes. Son orgueil n'avait pu le supporter, — et Valderez avait porté la peine de sa franchise. Avait-il peu à peu réfléchi? Se disposait-il à oublier et à pardonner?

Depuis un moment, le piano avait cessé de se faire entendre. Une silhouette masculine apparut tout à coup au seuil d'une porte restée ouverte, au moment où une nouvelle lueur éclairait la jeune femme immobile.

— Mais à quoi songez-vous donc? s'écria la voix d'Elie, vibrante et inquiète.

Saisie par cette apparition subite au moment où elle pensait à "lui" si intimement, Valderez sursauta et eut un mouvement en arrière.

M. de Ghiliac, qui s'avançait vers elle, s'arrêta au milieu du salon.

— Vous ai-je donc fait peur? dit-il froidement.

— Non… mais je ne vous avais pas entendu… et, d'ailleurs, je suis un peu énervée par l'orage, balbutia-t-elle en rougissant.

— Je vous prie de m'excuser, dit-il avec la même froideur. Il est vrai que je suis entré un peu brusquement… Mais comment restez-vous là avec cette robe légère? La température a extrêmement fraîchi, et vos névralgies ne vont pas se trouver bien d'un traitement de ce genre, j'imagine. En souffrez-vous toujours?

— Oui, toujours autant.

Il dit d'un ton adouci:

— Je crois que tout ce mouvement, que cette existence à laquelle vous n'êtes pas accoutumée vous fatiguent. Reposez-vous donc complètement ce soir, retirez-vous dans votre appartement, je me charge de vous excuser près de nos hôtes.

— Oh! non, pas pour une névralgie! Il n'est pas dans mes habitudes de me dorloter ainsi.

— Eh bien! vous le ferez pour m'obéir. Et une autre fois, quand il y aura de l'orage, vous ne resterez pas près d'une fenêtre, de manière à recevoir la pluie sur vous.

— Vraiment, je n'y pensais pas! murmura-t-elle.

Elle passa la main sur son front. Ses nerfs étaient sans doute très tendus, car elle sentait des larmes qui lui montaient aux yeux. Très vite, pour qu'il le ne les vît pas, elle tendit la main à M. de Ghiliac:

— Puisque vous l'exigez, je remonte. Bonsoir, Elie.

Ses doigts frémirent un peu sous la caresse du baiser qui les effleurait.

— Bonsoir, Valderez! Reposez-vous bien, et revenez-nous demain complètement délivrée de cette névralgie.

Il la regarda s'éloigner, puis, machinalement, vint s'asseoir près de la table où se trouvait l'ouvrage de Valderez. Appuyant son front sur sa main, il murmura avec amertume:

— Encore ce recul… Et j'ai vu des larmes dans ses yeux. Qu'a-t-elle donc? Cette âme limpide, rayonnant dans ses yeux pleins de lumière, ne livre pas son secret. Mais je ne puis plus vivre ainsi. Il faut que je sache ce qui existe sous cette soumission gracieuse, sous cette douceur charmante… Il faut que je sache si je suis aimé. Car, en vérité, je connais tout de cette âme droite et candide — sauf cela. Et ne serait-ce pas parce qu'elle l'ignore elle-même?

XVII

"Je regrette vraiment, ma chère Gilberte, que vous n'ayez pas consenti à m'accompagner à Arnelles. L'automne y est particulièrement délicieux cette année et vous auriez pu assez facilement vous isoler quelque peu de l'existence trop mondaine que l'on y mène. La jeune châtelaine elle-même vous y aurait aidée, car elle vous comprendrait si bien! Ah! la merveilleuse créature! Si jamais je pensais, en offrant à Elie votre pauvre petite filleule, qu'elle serait cette femme idéale dont personne — même pas celles qui la haïssent — ne songe à contester la beauté sans défaut et la grâce aristocratique! Et je vous avoue que j'ai été absolument stupéfait en voyant avec quelle aisance elle faisait les honneurs de chez elle.

"Quel changement pourtant avec ses Hauts-Sapins! Je me rappelle ses pauvres vieilles robes, qu'elle faisait durer tant qu'elle pouvait. Et maintenant, elle paraît tout aussi à l'aise dans ses toilettes, dont la moindre a été payée une somme qui eût suffi à faire vivre sa famille pendant plusieurs mois. Des toilettes choisies par Elie! C'est tout dire, n'est-ce pas? Son sens si vif de l'harmonie et de la beauté, le tact, le goût sérieux et délicat de Valderez devaient nécessairement écarter toutes les exagérations, toute la laideur et l'inconvenance des accoutrements féminins actuels. Aussi, votre filleule est-elle exquise et admirée au-dessus de toutes. Aussi inspire-t-elle un respect auquel les autres sont en train de perdre leur droit.

"Et le plus étonnant, à mes yeux, est que cette enfant ne semble aucunement grisée par un pareil changement d'existence! L'autre soir, je lui faisais compliment d'une certaine robe mauve garnie d'un point d'Argentan qui m'a paru d'une extraordinaire beauté et a fait, je le sais pertinemment, bien des envieuses, — à commencer par Herminie, qui n'en possède pas de semblable. Elle me répondit avec ce sourire ravissant dont je vous ai parlé:

"— Je suis moins fâchée de porter des dentelles de ce prix depuis que je sais qu'elles font vivre des ouvrières bien intéressantes et que j'aide ainsi au rétablissement d'une industrie qui permet aux femmes de travailler chez elles. Mais cela… cela!…

"Elle désignait les diamants qu'elle portait ce soir-là.

"— …Figurez-vous, mon cousin, que je n'ose plus mettre mon collier de perles depuis que Claude m'a appris ce qu'il valait. C'était justement, de toutes mes parures, celle que je préférais. Mais c'est épouvantable, une pareille fortune qui dort, sans profiter à personne.

"— Elle ne profite pas davantage dans son écrin que sur vos épaules, ma chère enfant, répliquai-je en riant, bien qu'au fond je fusse ému de ce scrupule qui n'existe certes chez aucune de ces dames, même chez Claude, si sérieuse qu'elle soit devenue.

"— Evidemment. Mais enfin, c'est fou de la part d'Elie, n'est-ce pas, mon cousin? Et je vous avoue que le luxe outré qui règne ici, le train de vie que l'on y mène sont un peu effrayants pour moi.

"Elle était délicieuse en parlant ainsi avec son air de grave simplicité.

"— Eh bien! il faut obtenir de votre mari qu'il change un peu cela, répliquai-je.

"Elle rougit légèrement, et mit la conversation sur un autre sujet.

"De plus en plus, je suis persuadé qu'Elie en est profondément épris. Et déjà elle l'a changé. Comme je vous le disais dans ma dernière lettre, il est plus sérieux, moins sceptique et moins railleur. C'est, en outre, un jeune père charmant, très affectueux, et de plus, lui, qui ne se souciait pas des enfants, s'intéresse à ses neveux, aux Serbeck du moins, car François et Ghislaine de Trollens sont d'insupportables petits poseurs qu'il ne peut souffrir. On sent aussi qu'il exerce autour de sa femme une sollicitude discrète, mais incessante. Il paraît — c'est Claude qui m'a raconté le fait — que, quand sa mère présenta à son approbation la liste des invités aux séries d'Arnelles, il effaça plusieurs noms, entre autres celui de la comtesse Monali, qui a des toilettes si choquantes; de Mme de Sareilles, dont la réputation laisse fort à désirer; du marquis de Garlonnes, dont le divorce scandaleux a fait, l'année dernière, les plus beaux jours de le presse. Puis il a signifié à Eléonore, grande directrice du théâtre d'Arnelles, qu'il voulait que tous les projets de représentation lui passassent sous les yeux, car il n'entendait pas que l'on vît chez lui, comme cela s'est produit l'année dernière, des spectacles qui pussent offenser tant soit peu la morale.

"Vous devinez d'ici la fureur — concentrée naturellement — d'Herminie et d'Eléonore. M. de Garlonnes est un acteur mondain de premier ordre, la comtesse Monali a une voix superbe. Mme de Sareilles possède un entrain endiablé pour organiser des divertissements. Quant à la question théâtre, c'est l'arche sacro-sainte pour Eléonore, en passe de devenir une cabotine parfaite. Naturellement — et non sans raison — on a vu là l'influence de Valderez. Il est bien facile de s'apercevoir qu'Elie écarte d'elle, autant qu'il le peut, tout ce qui serait susceptible de la froisser. Il a compris certainement cette âme délicate, il l'admire et la préserve. Mais ce que peut faire cet homme en apparence si blasé, si sceptique et si froid, sa mère et Eléonore en sont incapables. L'âme de Valderez dépasse la compréhension de leurs âmes mesquines et envieuses, qui se contentent d'un minimum de moralité confinant souvent à l'amoralité.

"Cependant, elles n'osent lui susciter des tracasseries. Elie ne supporte pas qu'un blâme effleure sa femme, ainsi qu'Herminie a pu en avoir la preuve lorsqu'elle en a essayé, deux ou trois fois. Maintenant, elle n'y revient plus. Mais quelles rancunes couvent là-dessous!

"Vous me demandez ce que devient Roberte de Brayles? Elle est constamment à Arnelles, plus souvent que les années précédentes, tourne sans cesse autour d'Elie et prend des allures de coquetterie provocante que ne paraît pas décourager la froideur de plus en plus glaciale de Ghiliac. Valderez ne peut manquer de s'apercevoir de ce manège. Et Elie s'en inquiète, car il m'a dit hier, en revenant du tennis:

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