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En flânant de Messine à Cadix

NAPLES LA BELLE ET LES NAPOLITAINS

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ANTIQUITÉ DE NAPLES

Au bord d’un golfe excessivement bleu, une ville ensoleillée où l’on rencontre des lazzaroni et où l’on danse la tarentelle au son du tambour de basque. Leporello, Graziella. Des pêcheurs en bonnet rouge et des entremetteurs. « Connais-tu le pays où fleurit l’oranger ? » Le Vésuve se voit dans le fond, exhalant une petite fumée blanchâtre. Un pin parasol termine le dessin. Dans la tête d’un Français cultivé, lequel cependant adore l’Italie, deux ou trois chromos, un nom de femme et une phrase d’opéra, voilà tout ce que le nom de Naples éveille.

C’est qu’en Italie, on visite Venise, Florence, Pise, Padoue et Sienne. Il faut savoir parler de la place Saint-Marc et des Offices : cela est élégant. Les deux ou trois cents écrivains français qui écrivent chaque année sur l’Italie connaissent tous admirablement les catalogues des musées toscans et les guides de Lombardie. Pour le golfe de Naples ? — Pour le golfe de Naples, vous avez Lamartine… Le golfe a changé peut-être depuis Lamartine ? — Certes… Mais il existe un préjugé artiste : Naples, qui renferme la plus étonnante collection d’art antique du monde, Naples n’est point, pour les écrivains artistes une « cité d’art », car d’abord, Naples n’est pas une ville-musée comme Florence ou Venise ; ensuite ce n’est pas une ville de la Renaissance, et l’art antique n’est point « à la mode ». Enfin, à Naples, il faudrait regarder la vie, il faudrait s’intéresser à ce qui se passe autour de soi… Or, ce n’est pas cela que vont faire les écrivains artistes en Italie.

Cependant, pour qui aime, avant le tableau, le frisson qu’il rend, pour qui chérit le pittoresque, avant qu’il soit saisi et copié et qui le sent à même la vie, pour qui enfin sait voir par lui-même, directement, et non pas seulement regarder ce qu’ont vu les autres, pour celui-là, il jouira infiniment à Naples.

* * *

Une cité d’un caractère unique en Europe : une grande ville, une capitale, qui n’est pas moderne. Cette énorme agglomération de six cent mille âmes, encore qu’éclairée à l’électricité, demeure ce qu’une ville était avant la civilisation du XIXe siècle : un immense village. Naples, ses ânes, ses chèvres, c’est une capitale qui vit en paysanne. Elle n’a pas divorcé avec la campagne, comme nos étouffantes métropoles modernes. Et c’est une cité antique catholicisée. Mais avant d’entrer dans le détail de son pittoresque, faisons connaissance avec les Napolitains.

Dès que le navire est arrivé à son mouillage dans le port, cinquante barques l’assaillent, chargées de petits singes dépenaillés, qui gesticulent et crient ; c’est l’accueil du Napolitain. Dans les barques, il y a des enfants nus pour qu’on jette des sous à la mer, des mandolinistes qui grattent leur instrument, des mendiants aveugles ou sans bras, des camelots avec une pacotille d’écailles et de corail, des faquins qui vous demandent votre bagage, enfin toute la racaille qui vit du voyageur dans les escales, et ils font un bruit du diable, et des grimaces et des signes des doigts, et ils se disputent, et ils gigotent, et ils coassent et traînent. Ils vous gâtent incontinent toute la beauté rose, chaude et épicée du port. Le temps qu’on attend la Santé, (et elle ne se presse jamais la Santé), ils restent le long du bateau à tapager. Le passager qui va plus loin, jusqu’à Constantinople ou Batoum, les regarde sans impatience ; c’est une heure qui s’écoule, c’est une distraction à la monotonie du bord. Mais celui qui s’arrête à Naples, et qui descendra tout à l’heure, se sent un peu inquiet ; il préférerait une autre réception. Enfin le médecin du port a passé, on peut débarquer. Des porteurs, en se chamaillant, se jettent sur votre attirail. La mouche à vapeur qui vous porte à terre, vous et vos colis, à une distance d’une centaine de mètres généralement, exige 2 fr. 50. C’est une « camorra »[7], et il faut vous y soumettre. Elle n’est pas réservée aux étrangers, car j’ai lu plusieurs fois dans les journaux de Naples, des récriminations de Napolitains à ce sujet. Vous avez enfin abordé, au milieu de vociférations assourdissantes, et la douane a consenti à vous examiner, vous vous installez alors dans une carozzella, et vous y disposez vos bagages. La malle est près du cocher, vous placez votre valise à côté de vous, et votre sac derrière, dans la capote. Mais aussitôt vingt bras se lèvent au ciel et dix bouches vous crient que : « Signore ! signore ! il ne faut rien mettre là ! on vous volerait »… Et, c’est ainsi, accueilli par le braillement, la gesticulation et la friponnerie napolitaine, et vous sentant de moins en moins content, que vous faites votre entrée dans la ville, la légère voiture, toute disloquée et ferraillante, s’étant élancée au grand galop vers votre hôtel en vous cahotant sans pitié.

Les premiers jours, en observant les Napolitains, on se demande dans quelle famille il convient de les ranger, si c’est dans celle des nègres ou celle des singes.

Du nègre, ils semblent posséder l’enfantillage, le fétichisme, la paresse, l’amour du clinquant, la prononciation molle et la mélopée. En outre, on adore le feu à Naples ; dès que traînent dans une rue trois ou quatre bouchons de paille et un morceau de journal, les gamins y portent l’allumette ; ils veulent voir le feu. La quantité de feux d’artifice qu’on tire en été dans toutes les rues de la ville est inimaginable[8]. Cet étonnement constant devant le mystère du feu, cet amour du feu se retrouvent chez toutes les peuplades primitives. Faut-il classer les Napolitains dans la catégorie des nègres ? Mais leur vivacité, leurs grimaces, leurs yeux qui regardent vite et ne se posent pas, leur amour des farces, leur mimique de l’intelligence, est-ce que ce ne sont pas plutôt des singes ? Des singes ou des nègres, les cochers déguenillés, à moitié couchés sur leur siège, qui vous harcèlent de leurs psitt ! et de leurs hé ! hé ! qui, en dépit de tous les refus, vous suivent au pas en vous faisant des signes engageants pendant des quarts d’heure, qui sont collants et exaspérants comme des mouches. Paisiblement, vous passez sur une place. Tout à coup, de loin, vous entendez venir un bruit de fantasia arabe. Un cocher, là-bas, vous a aperçu et il a lancé son cheval au galop, il fond sur vous. Il s’arrête net à votre côté : « Vulite, vulite, vulite, signo ?… » Vous allez avoir un bon moment à vous énerver… La pensée du Napolitain, c’est qu’on lui cédera afin de se débarrasser de lui. Il fait du chantage. Ainsi le mendiant, le marchand d’allumettes, le marchand de chansons, le marchand de cartes postales, etc. Il est d’un entêtement à ne pas croire. Un de mes amis m’a raconté qu’une fois, comme il était à sa fenêtre, — il habitait dans le quartier des étrangers, — un trio de musiciens mendiants, chanteur, mandoline et guitare, s’installa sur le trottoir et commença à jouer. Pour les éprouver et voir combien de temps la chose allait durer, mon ami leur dit de s’en aller, qu’ils n’auraient rien. Bien entendu, ils restèrent. Ils restèrent une heure et demie !… Mais dans l’insistance napolitaine, il y a aussi, outre l’idée de vous lasser et de vous contraindre par fatigue à céder, l’arrière-pensée que le premier refus de votre part n’est pas sincère, que c’était pour jouer, et que vous vouliez leur faire une farce… Mais je me demandais si c’étaient des singes ou des nègres.

Voleurs ! voleurs comme en Orient ou comme au marché de Pont-l’Évêque. A Naples, on compte deux ou trois magasins qui vendent à prix fixe ; partout ailleurs, il faut marchander. Il ne s’agit pas pour un commerçant d’obtenir d’un article donné un bénéfice déterminé, mais de tirer du chaland qui se présente le plus d’argent possible, la valeur de la denrée n’étant point considérée. Comme au marché de Pont-l’Évêque. Et tous les tarifs à Naples sont fictifs. Le prix des places de théâtre que vous lisez sur les affiches sont mensongers : allez au bureau, on vous laissera les places à plus bas prix. Le tarif des fiacres, c’est un mot ; avant de monter en voiture, vous « faites le pacte » avec le cocher : le tarif est de quatre-vingt centimes la course, les Napolitains ne paient jamais que cinquante et souvent quarante.

Quant à l’étranger, il est considéré universellement comme un personnage d’une richesse fabuleuse ; il est envoyé par la Providence pour faire vivre à lui tout seul tous les Napolitains ; il doit payer le double, le triple, le quadruple de ce que n’importe qui paierait. Et il est inadmissible pour le peuple qu’un Napolitain soit l’ami d’un étranger. Un jour, au restaurant, comme un de mes amis de Naples, avec lequel je déjeunais, m’avait dissuadé de prendre des huîtres, le marchand lui dit sur un ton de reproche indéfinissable : « Il voulait en prendre ! et c’est vous qui l’avez empêché ! » Que mon ami eût défendu mon intérêt et non pas le sien, cela lui paraissait monstrueux, inconcevable. Il ne pouvait pas imaginer qu’un Napolitain eût été avec un étranger contre un autre Napolitain. « Mais si nous ne gagnons pas avec les étrangers, avec qui gagnerons-nous ? »

Des nègres ? On est environné ici par le fétichisme le plus naïf. A chaque instant, vous rencontrez des reposoirs improvisés sur des chaises dans la rue par des petits enfants. Des hommes en promènent, disposés sur une planche au-dessus de leur tête, ou dans des petites voitures pavoisées, comme je l’ai vu un matin au Pausilippe. Partout des veilleuses brûlent devant des images. Chacun porte sur soi une main ou une corne en corail contre le mauvais œil. Sur les murs, des mendiants dessinent au charbon des Vierges des Sept-Douleurs et des Ecce Homo.

On a souvent décrit le miracle de saint Janvier. Mais le plus étonnant dans ce miracle, c’est la façon dont on l’annonce, comme une chose certaine, immanquable — au moment du miracle : feux, dit le programme de la fête, — et la régularité avec laquelle il se produit : deux fois par an, à jour et à heure fixe[9]. Les journaux en rendent compte le lendemain, ainsi que d’un événement tout à fait naturel, prévu et ordinaire, comme de la revue du Statuto ou de la réouverture du San Carlo. Les Étrusques, dont les Napolitains descendent, étaient le peuple le plus crédule de la terre…

Et l’amour de tout ce qui brille (on comble de joie une négresse en lui donnant un collier de verroterie ; ici les femmes du peuple riches, les « maeste », se couvrent invraisemblablement de bijoux beaux comme de la verroterie) et l’amour du bruit (le dernier des Napolitains fait partie d’un orphéon, d’une « banda ») et l’amour du jeu (en 1906 la contribution des Napolitains au lotto, à la loterie royale, a été de 14 fr. 44 par habitant. Naples, qui est pauvre, a dépensé en 1906 dix millions pour jouer au lotto). Et leur enfantillage, leur besoin de s’amuser continuellement : ils ne sont pas cochers, maçons, gentlemen, ils jouent à être cochers, maçons, gentlemen… Tout cela me paraissait partir d’une âme de nègre.

Et quand je fermais les yeux, et que je les entendais tapageant, nasillards et criards[10], j’avais tout à fait l’illusion, je me croyais transporté dans un village du centre africain, au milieu de quelque peuplade primitive.

* * *

Et puis les jours, les semaines, les mois passèrent, et je fis plus ample connaissance avec ce peuple. Je le pénétrai mieux, je le vis moins à la surface, et il commence à éveiller ma sympathie et à m’intéresser. J’avais remarqué d’abord tous ses défauts. J’aperçus bientôt ses qualités. Et je distinguai alors avec quelle finesse, de quelle façon jolie, ils jouissaient de la vie, ces nègres, et combien, sous leur apparence bruyante et désagréable, ils étaient peu grossiers. Auprès du nègre obscène, je vis le Napolitain qui est sentimental et qui est réservé. Dans cette cité, réputée pour la facilité de ses mœurs, en effet, je n’ai jamais vu seulement deux amoureux s’embrassant dans la rue sur un banc comme, au printemps, on en rencontre à chaque pas à Paris. La tenue du Napolitain est d’une absolue décence[11] et les vertueux Anglais et les Allemands, si vertueux aussi, pourraient peut-être aller à Naples prendre des leçons tout au moins de bonne tenue dans la rue. Ce qui ne signifie pas que le ruffianisme et la prostitution ne fleurissent pas ici, comme l’ont rapporté tous les voyageurs. Mais du moins le Napolitain n’est-il ni libertin, ni dissolu[12], il est sentimental.

Autre chose. On ne rencontre jamais un ivrogne à Naples. L’alcoolisme y est inconnu. Encore un exemple, peut-être, pour les honnêtes pays à Bible. La sobriété de ce peuple est admirable. Je me rappelle les coups d’œil de coin des voisins, au café, à une étrangère qui avait pris un petit verre de cognac. On ne boit que du café, du chocolat et des glaces. Très rarement du vermout. L’apéritif n’existe absolument pas. Quant au peuple, que le bourgeois de Naples s’imagine extraordinairement goinfre, il est également modéré. Dans les grandes fêtes, comme à Piedigrotta ou au Carmine, il se régale d’une tranche de pastèque et il fait bombance et satisfait sa gloutonnerie avec une assiette de coquillages.

Dans les fêtes surtout je les aimais. Ils y témoignent d’une simplicité, d’une grâce de l’âme tout à fait charmante. Une fête se compose d’illuminations et de musique. On regarde et on écoute. On est content. Il ne s’agit pas ici de s’enivrer de bruit, de grands manèges violemment éclairés, de sifflets de machines à vapeur, de montagnes russes, d’avoir des sensations violentes et de se surexciter. Non : regarder les illuminations, les décorations de la fête et écouter la musique… J’aimais cette sagesse et cette finesse de goût dans le plaisir. Ce sont des plaisirs d’art, ceux du Napolitain. Eh ! non, ce n’était pas des nègres ! Je connais des civilisés, des peuples qui savent lire et qui sont plus sauvages.

Et le dialecte napolitain qui avait l’air, avec sa prononciation large et ses appels prolongés comme une note chantée dont le ton s’abaisse graduellement, d’un patois nègre, ce dialecte était en réalité une belle langue populaire, vive et savoureuse, pleine d’images et bien faite pour réjouir l’amateur, avec ses hyperboles et sa grandiloquence, son ingénuité et sa malice, sa poésie, sa licence.

Et je continuai à voir, et les choses me parlèrent. Et je me mis à saisir des nuances. Et un jour, je regardai cette ville et ce peuple avec vénération, parce que j’avais enfin compris que je vivais dans une ville antique, au milieu d’un peuple antique. Et je commençai à rêver et à voir la réalité.

A Naples, on retrouve facilement la vie antique et l’on en respire l’air avec ivresse. Car rien n’a changé qu’à la surface, et le cœur est resté le même sous les siècles. Ces marchands de fruits aux pieds nus, assis par terre derrière leur corbeille tressée, ces marchands d’eau fraîche avec leur amphore, ces marchands de légumes qui passent en tenant la queue de leur âne, toute cette vie de la rue, est-ce qu’elle n’est pas pareille non seulement dans l’esprit, mais aussi par la forme des choses qui l’accompagnent, à la vie qui fleurissait sur ce sol en des temps très anciens ? Les objets, tout ce que l’on manie quotidiennement, sont ici d’une forme très simple, et l’on sent que leur aspect n’a jamais changé.

Quand on sort du musée, à Naples, on ne souffre pas de ce brusque dépaysement qui vous frappe partout en pareille circonstance. On a tout de suite retrouvé les types qu’on examinait tout à l’heure en bronze et en marbre, et les mêmes expressions : les mêmes âmes. Et le mystère, le mystère irritant et passionnant qu’on sentait là-bas devant les statues arrachées à la terre, des statues d’hommes qui avaient vu les siècles morts, ce mystère, on le retrouve dans les rues, devant les mêmes visages qui recouvrent l’âme très antique que l’on regrettait tout à l’heure au musée. On a l’impression qu’elle vit encore, cette âme, et la demi-illusion qu’on va retrouver toute la splendeur et les merveilles antiques du golfe de Naples. Et cela endort, pour un instant, votre nostalgie du passé.

Beaucoup de marchands des rues et de gens du peuple, vêtus seulement de leurs braies et de leur chemise, ont vraiment une allure antique. Il y a des débardeurs que l’on a vus, exactement semblables, dans des bas-reliefs. Et le nu qui ici n’est pas honteux, ces enfants nus et demi-nus qui sont la fleur, la grâce et le charme de Naples, cela est antique.

Et d’ailleurs c’est une impression éparse, diffuse, éparpillée dans chaque chose. De même que cette terre que vous foulez est toute mêlée d’antiques débris, de même tout ce que vous voyez et entendez vous paraît contenir quelque chose de très rare, d’unique. L’exclamation monosyllabique, le Hach ! du cocher qui pousse son cheval, le bruit que fait le vacher en agitant la sonnette de la vache, le sautillement des roues minces sur les dalles, le chant étrange des marchands, tout cela vous paraît très vieux, très lointain. Vous ne vous sentez plus le contemporain de ce peuple, vous avez envie de l’arrêter et de l’interroger, de le faire parler de ce temps merveilleux que vous n’avez pas connu. Mais, hélas ! son souvenir, que vous retrouvez dans tous ses gestes, dans toute sa façon d’être, est inconscient. Il ne sait pas qu’il se rappelle.

Mais quand vous vous promenez du côté de la Pignasecca ou à Tribunali, et que l’illusion vous prend, alors vous passez à Naples des heures uniques.

Malgré des alluvions continues, dont on retrouve constamment les marques (beaucoup de visages espagnols et arabes), le type grec s’est conservé dans toute sa pureté ici. Et vous croisez à chaque instant les plus beaux masques. Quant à la face vulgaire, au bas peuple, elle ressemble étonnamment à la face vulgaire latine, le gros nez un peu épaté, la large bouche prête à l’invective et au rire énorme ; elle a du style.

Ainsi le Napolitain se découvrait à moi. Je voyais qu’il n’était pas mon contemporain, que mes idées et mes mœurs lui étaient étrangères, car il était le survivant d’une civilisation ancienne, et sous ses usages, sous ses habitudes, je voyais les vieilles coutumes vénérables. Je le respectais comme mon ancêtre, comme le témoin des origines de la société dans laquelle je vis. Je voyais maintenant que son fétichisme n’était pas celui d’un nègre, d’un primitif sans race. Il était celui d’un homme du peuple contemporain de Virgile et d’Auguste. Sa religion, qui portait faussement le nom de christianisme, c’était l’antique paganisme.

Je le voyais : chaque quartier, ici, avait son dieu. Les saints, les innombrables madones : des anciens dieux, dieux qui se jalousaient aussi et qui se disputaient la prépotence. Dans les affiches annonçant la fête du Saint, je le voyais, on insinuait que le saint d’ici était plus puissant que le saint du voisin. Le Napolitain croyait plus à son saint qui le connaissait, qui était son protecteur, qu’à Dieu qui ne le connaissait pas et qui, d’ailleurs, a trop à faire.

Chez nous, les traces du greffage du christianisme sur le paganisme se sont peu à peu perdues, elles ne sont plus guères apparentes. Ici, au contraire, elles sont très visibles. A Rome, la fête du 15 août s’appelle toujours « la Ferragosto » et c’est l’ancienne fête d’Auguste, laquelle se célébrait à la même date. Ici, à Naples, on fait toujours les Bacchanales, on fête Bacchus le 7 octobre, au commencement des vendanges. Le prétexte chrétien de cette fête est de célébrer la Madone de Piedigrotta. C’est une réjouissance extrêmement curieuse. Il s’agit de faire un bruit énorme, incomparable. Cent mille Napolitains soufflent ensemble, jusqu’à bout de souffle, dans d’énormes trompes en fer blanc. Ils ne sont pas gais, ils ne rient pas, ils soufflent dans leurs trompes. C’est la tradition de la bacchanale qui les pousse et ils ne résistent pas.

Le bruit qu’ils font ne peut se comparer à rien. Il est proprement infernal. Au milieu de ces démons armés de trompes, passent des marchands de raisins, portant sur l’épaule une perche, à laquelle des grappes pendent gracieusement. On voit aussi des chars ornés de feuillages, sur lesquels des chanteurs, profitant d’une accalmie, chantent une chanson nouvelle. Car c’est la coutume de lancer à Piedigrotta, le jour de Bacchus, les nouvelles chansons.

Le Napolitain répète fidèlement chaque année ses gestes de l’année passée. Il est extrêmement traditionaliste. Pourquoi voudrait-il que les choses changent autour de lui, puisque lui-même ne change pas ?[13] Et c’est pourquoi l’on peut admirer tant de coutumes très anciennes à Naples, et tant de vieilles mœurs. On y rencontre des cortèges de fous, comme au moyen âge : quelque roi grotesque, à cheval sur un âne, vêtu d’une loque rouge, suivi d’une douzaine de gars débraillés qui font tapage. La façon de se réjouir est antique ou sauvage ; car il y a peu de différence entre ce que nous appelons aujourd’hui un sauvage et un ancien latin du bas peuple : seulement quelques nuances. Et il n’y a que quelques nuances entre un Napolitain d’aujourd’hui et un nègre. Mais ces nuances nous importent. Derrière le Napolitain, on compte trente siècles de grande race. Ce primitif-là a des aïeux. Tout ce qu’il fait inconsciemment, et par l’effet d’une obscure mémoire, nous touche ; ses traditions, en effet, sont les nôtres, et nous le reconnaissons de nos proches. Le Napolitain nous semble sauvage, parce qu’il est resté rustre ; la démarcation entre l’homme des villes et l’homme des champs n’est pas chez lui nette comme chez nous, de même autrefois chez le latin ; mais s’il est sauvage, c’est un sauvage de chez nous. Je sais bien que chez lui l’œil, comme chez les êtres les plus simples, comme chez les enfants, joue le plus grand rôle. On s’adresse toujours aux yeux, à Naples. Quand l’œil du Napolitain est pris, lui-même est pris tout entier. Il est tout à la sensation première, et ne fait pas réflexion. C’est pourquoi l’on voit si souvent, dans les rues de là-bas, des infirmes et des contrefaits devenir les souffre-douleur des scugnizzi. Je rencontrais tous les jours un gamin que les autres battaient, parce qu’il faisait une grimace extraordinaire en pleurant. Ils ne se lassaient pas de cette grimace. Ils étaient tellement saisis, chaque fois, qu’il n’y avait plus place pour un mouvement de pitié. Mais ce même peuple, qui martyrise les phénomènes, pour jouir entièrement d’eux, par amour du spectacle, est passionné aussi pour ses admirables marionnettes, qui ne peuvent pas ne pas nous toucher nous-mêmes, et où nous nous retrouvons dans notre passé.

Les marionnettes de Naples jouent des pièces tirées des romans de chevalerie du moyen âge. Elles sont grandeur nature, vêtues somptueusement et vraiment vivantes. Je n’ai jamais vu de spectacles plus lyriques que ceux auxquels j’assistai là, dans des petites salles pouilleuses, au milieu d’un peuple aux yeux brillants, pieds nus et chemise ouverte. Au moment du combat des deux guerriers, accompagnant le bruit des armes entrechoquées, le piano mécanique tourne frénétiquement pour exalter les cœurs, combat rituel, et, comme une danse, admirablement réglé, plein de tradition. Ici, la transposition de la réalité au théâtre est exacte et m’émeut autrement que n’importe quelle représentation théâtrale ; mais le Napolitain sent toute la beauté de cela.

D’ailleurs, hâtez-vous de l’aller regarder. On a déjà éventré la ville. Des quartiers curieux, et comme on n’en reverra jamais nulle part, disparaissent chaque jour. Il existe une catégorie de Napolitains qui rêvent de transformer Naples. Les uns veulent en faire une cité industrielle. Les autres une nouvelle Nice. Les journaux sont pleins de ces folies. On ne changera pas le Napolitain, mais dans cinq ou six ans, certainement, il sera plus difficile à bien voir, et la ville sera abîmée. N’attendez pas.

CURIOSITÉS DES RUES DE NAPLES

« Hier, vers une heure de l’après-midi, la foule qui se pressait aux environs de la galerie Humbert Ier, fut frappée par un étrange spectacle : du vico Sergent-Major descendait un groupe caractéristique, entouré de scugnizzi[14] qui cabriolaient furieusement tout autour. Au milieu du groupe, se trouvait un petit jeune homme blond, aux vêtements en désordre, aux yeux hagards : ses mains étaient attachées derrière son dos avec une grosse corde, et sur sa poitrine un écriteau pendait : « Voilà Errico, le directeur du « Squillo » châtié par l’avocat Fumo. »

« Le jeune homme était tiré avec des cordes. A peine pouvait-il se mouvoir, serré dans ses liens comme un Christ. Il criait d’une voix étranglée : « Carabiniers ! carabiniers ! »

Tel est le récit que je lisais, il n’y a pas longtemps, dans un journal de Naples. Et ce curieux cortège, le châtiment imaginé par l’avocat Fumo, pour se venger d’un petit journaliste malhonnête, me faisait remonter à l’esprit toutes les singulières images, toutes les choses surprenantes que j’ai vues, au hasard de tant de promenades dans les rues de Naples. Aucune cité, en Europe, n’est aussi amusante : la variété des spectacles y est infinie, c’est que l’esprit des Napolitains est ingénieux, et il possède en même temps quelque chose de simple et de suranné, qui est tout à fait inattendu pour les hommes modernes que nous sommes. J’estime que la rue à Naples est plus intéressante pour nous qu’une rue d’Orient. Nous comprenons en effet ce qui s’y passe. L’on y voit ce qu’on pouvait y voir chez nous dans l’ancien temps. On vit là sur des traditions qui sont les nôtres ; ce que nous rencontrons remue en nous d’obscurs souvenirs : nous sommes de cette race, nous appartenons à cette civilisation, nous avons dépassé le point où ils en sont restés, mais autrefois nous y avons été.

Je dirai ici, sans ordre, suivant le caprice du souvenir, ce que j’ai vu là-bas de surprenant.

Le récit de journal, qui décrit le cortège formé par l’avocat Fumo, ne rend pas le bruit au milieu duquel le malheureux petit jeune homme blond devait avancer. J’ai logé, à différentes reprises, à l’auberge, dans un des quartiers les plus grouillants de Naples, du côté de la Pignasecca. Souvent dans la rue éclatait une discussion, alors c’était de grands cris, par chacun des adversaires tous les saints et toutes les madones étaient pris à témoins de l’ignominie, de la bassesse, des vices honteux et de la laideur inouïe de l’autre, aussitôt sortaient de tous les pavés de méchants gamins, des scugnizzi, la ruelle retentissait de clameurs, des huées s’élevaient, les sifflets faisaient rage, on ne s’entendait plus… Les discussions entre commères dans les rues populeuses de Naples sont incessantes, et presque toujours elles prennent naissance des enfants. Il y a des nuées d’enfants à Naples, qui courent partout : une femme a donné une taloche au petit d’une voisine, celui-ci se précipite chez sa mère en pleurant, la mère arrive, elle demande de quel droit on a battu son fils : discussion, hurlements, on se souhaite les accidents les plus terribles, on espère du ciel des vengeances éclatantes. Chacun est d’une loquacité intarissable et les prises de bec durent souvent fort longtemps. Je me rappelle deux femmes, dans le quartier du Marché ; elles se chamaillaient : non loin il y avait une grande tablée de gens qui jouaient au loto. D’abord les joueurs s’étaient levés, ils avaient entouré les deux commères. Mais cela ne finissait pas. Alors ils étaient retournés à leur table. Et, tandis que d’une voix effrayante, tout près d’eux, elles continuaient à se promettre mutuellement à l’enfer, avec une indifférence délicieuse, comme s’ils n’entendaient rien, ils avaient repris leur partie, une petite fille tirait paisiblement les numéros d’une bouteille d’osier, et chacun, d’un air d’extrême attention, regardait son carton.

Bien qu’ils figurent à l’origine de beaucoup d’épouvantables discussions, les petits enfants sont d’ailleurs un des charmes de la ville. Ils fleurissent de leur chair rose les ruelles ombreuses : ils sont presque toujours nus ; ils se confondent sur le sol avec les petits chiens et les petits chats. Ils sont l’image vivante de l’admirable fécondité de ce peuple. Fécondité trop grande, folle fécondité. Ici, les estropiés, les difformes, les êtres bizarres sont légion. Il y a ici une végétation de vie humaine prodigieuse, mais ce n’est pas un jardin ni un parc, c’est une forêt vierge. On ne ratisse pas, on n’émonde pas. C’est l’exubérance de la nature, un fouillis hasardeux, désordonné, inextricable ; tout a poussé, c’est la forêt mystérieuse et magnifique, — mais à côté des chênes superbes, combien d’arbres mal venus, rabougris, à demi morts !

* * *

Le cortège du petit jeune homme blond me rappelle d’autres cortèges. Celui d’un roi fou, comme au vieux temps, que je vis passer un jour à Toledo, déguisé, à cheval à l’envers sur un âne, sa tête tournée du côté de la queue de la bête. Il était entouré de joueurs de putipu et cheminait gravement sur la chaussée.

J’ai vu aussi bien des processions singulières, la procession aux sonnettes, coup de sonnette : tout le monde à genoux, les prêtres, les pénitents, les passants… On repart… Nouveau coup de sonnette, et de nouveau agenouillement général. — Le passage du Saint-Sacrement est curieux : au-dessus du prêtre qui le porte, un clerc tient une sorte de parasol chinois, quatre porteurs de lanternes anciennes l’escortent, sortes de lanternes de carrosses fichées au bout d’un long manche, un enfant de chœur sonne, la rue s’agenouille.

Quelquefois, à Naples, on entend une musique joyeuse, un orphéon s’approche, faisant vacarme : c’est un enterrement. Deux lignes de pénitents en cagoule s’avancent, tenant de gros cierges et précédant un haut catafalque rouge au sommet duquel trône un cercueil doré. Pour les enterrements de riches, le cercueil se trouve dans un carrosse entièrement vitré, traîné par six ou huit chevaux habillés de draps éclatants.

D’ailleurs, à Naples, tout ce qui tient à la mort ou à la religion est infiniment curieux. Il y a plus de quatre cents églises dans la ville. Souvent elles se font face ou elles se touchent. La concurrence entre toutes ces églises est sérieuse ; le clergé, qui est considérable, meurt de faim. J’ai vu des vieux prêtres vêtus de soutanes rapiécées et verdâtres, couverts de chapeaux à poils informes, tendre la main dans la rue. Les dimanches, si vous passez dans les ruelles voisines de la Pêcherie, on vous tirera par votre veste, on vous demandera d’entrer à l’église, on vous dira que : « Signore, la messe est prête »… Je me rappelle, à la porte d’une chapelle, un marchand de fruits à la fois criant sa marchandise et agitant par une corde une sonnette destinée à appeler les fidèles. Il disait tantôt : « Fichi, fichi, a tre soldi, tre soldi ! » et tantôt : « Alla messa ! alla messa ! alla messa ! »

Il y a dans les rues, fixés sous verre aux murs, un grand nombre de reposoirs : l’image d’une madone, un bouquet, une lumière. Les jours de fête, les enfants disposent des reposoirs sur des chaises, devant les maisons. A l’intérieur des maisons, partout des reposoirs ; point de boutiques où ne brûle une petite flamme devant quelque image ; j’en ai vu un superbe, brillant de mille feux, une fois, dans le sous-sol d’un café, là où se trouvent les cuisines et les caves.

Les moines sont innombrables ; on en croise de tous poils et de toute vêture. On voit des nonnes en robe de bure avec un très large chapeau de paille. Mais les religieux les plus communs sont les frères de Saint-François, généralement dépenaillés et fort sales. Ils ne jouissent pas dans le peuple, d’une trop bonne réputation, le fait est que j’en ai vu arrêter un dans la galerie, un soir, et c’était un curieux spectacle. Le moine marchait devant son accusateur, un petit jeune homme mince, une grande foule suivait. On passa devant la station de voitures de Saint-Ferdinand, et pour indiquer de quoi le moine s’était rendu coupable, un cocher fit en riant le plus joli geste obscène que j’aie jamais vu.

Une autre fois, au restaurant, j’avais fait l’aumône à un moine, doué d’une honnête figure. Le patron accourut : « Qu’avez-vous fait ! me dit-il. C’est un usurier. Il prête à la petite semaine avec l’argent qu’il recueille en mendiant. »

On les accuse d’ivrognerie. Un camelot, du premier janvier à la Saint-Sylvestre, gagne sa vie en vendant une petite poupée articulée représentant un franciscain. En tirant sur son capuchon, il baisse la tête en arrière, le bras, en même temps, se lève, portant à la bouche une fiasque minuscule. Toute la journée, le marchand annonce d’une voix monotone « O muonac ’mbriacone », le moine grand ivrogne.

Les moines sont entourés cependant d’un petit respect familier dans le menu peuple napolitain. Ils sont réputés connaître à l’avance les numéros qui sortiront à la loterie. Aussi le matin, quand ils font leur tournée dans les rues, leur besace finit-elle par se remplir ; ici ils attrapent une pomme de terre, là une carotte, plus loin une figue ou un piment. En échange, ils bénissent la maison de leur bienfaiteur. J’en ai vu qui bénissaient des étalages de fruitières, c’était naïf et touchant, c’était joli.

On trouve à Naples, dans le quartier de San Domenico, une rue entièrement occupée par des marchands d’objets de piété. Il y a là des enfants Jésus en plâtre à la chevelure blonde, des gros bouquets de fleurs en papier, des petits personnages pour les crèches de Noël, des flambeaux et luminaires de cuivre. C’est un endroit intéressant : très souvent on voit installé au milieu de la ruelle un sculpteur en train de donner le dernier coup de pinceau à un saint grandeur nature. Le saint, debout sur un socle en bois, la face débonnaire et le bras étendu, dessine toute la journée le même geste pacifique sur la tête des passants.

En vous promenant dans les rues, vous rencontrez souvent des enfants et même de grandes personnes habillées d’un vêtement d’un vert particulier. Ce vert est une couleur votive. La madone les a sauvées autrefois d’un danger, et elles se sont vouées à ce vert qui d’abord surprend par son ton inusité.

A midi, le canon tonne. C’est à Saint-Elme qu’on annonce le milieu de la journée. Vous verrez alors tout le petit monde qui vous entoure faire le signe de la croix en baisant son pouce.

Ce geste pieux n’est qu’un des mille gestes napolitains. Si vous voulez étudier les gestes de ce pays, gestes gracieux et très expressifs, allez dans un café, surtout au Fortunio, dont les habitués sont tout à fait du cru, et regardez les bavards. Vous admirerez alors ce que l’on peut faire dire à une main, à des doigts, sans compter le visage, d’une richesse de grimaces infinie.

Les gestes obscènes aussi ne sont pas des plus rares. Vous avez vu tout à l’heure celui du cocher regardant passer le mauvais moine. Il y en a d’autres, traditionnels et qui remontent à l’antiquité. Le peuple a conservé la superstition du mauvais œil, de la jettatura, elle existait chez les anciens, et l’on s’en préservait de la manière même dont on s’en garde aujourd’hui : en touchant ses parties basses. La représentation du sexe a toujours eu pour objet d’écarter le mauvais destin, et tous les phallus qu’on a trouvés à Pompeï, dont beaucoup énormes, sur la façade des maisons, n’avaient pas du tout pour but, comme l’ont dit les idéalistes et les amateurs de symboles, de glorifier la semence, la reproduction et la continuité de la vie. Ils étaient destinés, tout simplement, à écarter des maisons, sur lesquelles ils s’érigeaient, le mauvais sort, les événements funestes, la destinée contraire. Aujourd’hui, entrez inopinément à la Pêcherie : bien rare si vous ne voyez pas tous les pêcheurs, à l’aspect d’un visiteur étranger, porter en même temps la main à leur sexe, et même le mettre en l’air : ils se préservent contre le mauvais œil dont rien ne dit que vous ne soyez affligé.

Un de mes amis de là-bas m’a conté, à propos de la Pêcherie, un fait curieux. Il partait en voyage et avait pris, pour se rendre à la gare, une carozzella. Le cheval s’emballe, parcourt la Marine à une allure effrénée et finit par s’abattre exactement devant le Christ de la Pêcherie. Le cocher et mon ami étaient sains et saufs. Voilà tous les pêcheurs criant au miracle. Ils s’agenouillent et rendent grâce au ciel. Mon ami voulait prendre son train. A genoux, d’abord, à genoux !… Il arriva au chemin de fer bien après l’heure.

Cette piété napolitaine, très enfantine et, justement, parce qu’elle est enfantine, d’un sentiment frais, a du charme. Elle comporte beaucoup de superstition, mais elle est aussi très chrétienne : le Napolitain est bon et charitable. Un jour de fête, j’ai vu à Barbaia un banquet de pauvres. C’était délicieux. Sur la nappe blanche, chaque pauvre avait son beau morceau de pain blanc, qu’il contemplait. On le servait. Il était à l’ombre, le ciel était bleu : c’était comme au paradis. Les bonnes gens du voisinage entouraient les convives, faisant mainte et mainte réflexion gracieuse.

De là vient peut-être que le socialisme a encore peu réussi à Naples. Le fond de haine qu’on y peut découvrir s’accorde mal avec le climat doux du pays et la bonté de cœur naturelle à ses habitants. Certes la misère est aussi grande là qu’où que ce soit : elle est sans doute plus facile à supporter, à oublier, que dans des régions sombres. En hiver, au printemps, le soir vers quatre ou cinq heures, la noblesse, qui est allée défiler en landau sur la via Caracciolo, vient se montrer à Toledo : on monte la rue, au pas, pour se faire admirer, droit et digne sur les coussins de la voiture ; de chaque côté de la chaussée, un rang de badauds bénévoles regarde, très satisfait, et jamais on n’entend un cri, une parole de violence ou de jalousie. Lutte de classes, voilà un mot bien dépourvu de sens à Naples.

Ce sentiment religieux donne naissance à de belles fêtes. J’ai parlé ailleurs du retour de Montevergine qui provoque un si extraordinaire défilé de voitures sur la Riviera di Chiaia. La fête de saint Janvier, avec le miracle bi-annuel, est connue. Il y a des fêtes de quartiers, dont la plus belle est celle du Carmine, mais je l’ai décrite dans un roman. Il y a la Fête-Dieu ou des Quatre-Autels qui se célèbre principalement à Torre del Greco. Il y a enfin la bénédiction de la mer par le cardinal-archevêque. Et toutes les petites fêtes de tous les saints, dans toutes les rues, avec musique, pétards, et le gros ballon de papier portant une queue d’éponges imbibées de pétrole enflammé et qui, généralement, s’accroche à une maison et y flambe comme une torche…

* * *

C’est charmant de sortir le matin, quand le soleil n’est pas encore chaud, et d’errer à l’aventure dans les ruelles. Tous les travailleurs sont à l’ouvrage : les savetiers, les blanchisseuses, les menuisiers, les tourneurs. La rue est un vaste atelier, chacun s’agite et fait son œuvre : celui-ci rabote sur son établi ; celui-là, un rétameur, se meut au milieu de sa ferraille et tapage. La rue est un vaste magasin : voici, alignées sur le trottoir, des rangées de chaises toutes neuves ; voici de grands lits de fer, des commodes et des armoires. Un peu plus loin, c’est une ruelle qui ressemble à un abattoir : d’énormes quartiers de viande, de rouges moitiés de bœuf pendent à des crocs de fer, et des terrines de sang traînent sur des étals au milieu de foies, de tripes et de cervelles. Même un boucher a attaché un agneau vivant à un pieu et s’apprête à l’égorger.

Mais voilà un rassemblement, une musique de flûte et de violon s’élève ; cinq musiciens aveugles, assis sur des chaises, donnent au peuple un concert. Ils ont des yeux blancs ou les paupières fermées et font des gestes raides. Ils se sont installés par hasard devant une porte où se trouve assise une vieille que je reconnais ; c’est une entremetteuse de Toledo ; ce matin, elle n’est pas coiffée, ses cheveux d’un gris sale lui tombent dans le visage ; elle a une tête sinistre d’oiseau de proie.

Cependant, une autre musique s’approche, et c’est un tintamarre de tambours accompagné de l’aigre voix du fifre : quatre garçons, vêtus de costumes bariolés, précèdent un mondor qui porte le chapeau à plume et la veste rouge du charlatan ; d’une main il tient une longue canne, de l’autre une fiasque de vin. Il s’arrête, il parle, et il fait goûter à chacun du vin de sa fiasque, le goulot passant de bouche en bouche. Il annonce le vin nouveau.

Parmi les gens qui l’entourent, j’en vois un qui, sur sa tête, porte tout un reposoir : une statue de la Madone, des bouquets de fleurs et des lampes ; à côté de celui-ci, un nain à figure de vieillard fait des grimaces aux enfants qui le regardent.

* * *

Mais la rue à Naples est constamment curieuse. De quelque côté qu’on pose les yeux, on rencontre des objets ou des êtres qui vous mènent très loin et par le temps, car ici on se retrouve toujours, non pas aujourd’hui, mais dans le passé, et par l’espace, car nous sommes en plein Midi, c’est-à-dire avec des gens totalement différents, tout à fait lointains des gens du Nord, parmi une race qui commence à Marseille et ne finit qu’à Ceylan, avec cette espèce de gens dont les mœurs sont celles des êtres habitués à vivre au soleil. Après déjeuner, de grosses femmes dorment assises devant leurs portes, tandis que les mouches les dévorent, et des hommes en caleçon fument leur pipe sur les balcons. La nuit, quelquefois, rentrant chez vous, vous entendez à vos pieds un ronflement sonore : il y a un matelas sur le trottoir.

J’ai parlé des enfants nus ; ceux qui ne sont pas nus, mais qui le semblent parce que leur peau, en dépit du vêtement, apparaît de tous côtés, sont innombrables… Et si les Napolitains sont intéressants en général, ils le sont plus encore en particulier. La rue fourmille de types. La population qui rôde autour des cafés, par exemple, est charmante ; tous les camelots qui veulent vous vendre quelque chose, si importuns, indiscrets et gênants qu’ils soient, sont originaux : voici un marchand d’écaille et de corail, son petit coffre de bois sous le bras ; il le pose sur votre table, il l’ouvre avec lenteur et précaution comme s’il allait découvrir à vos yeux émerveillés les plus fabuleuses richesses, et le voilà qui vous présente, avec une délicatesse infinie, un collier qui vaut bien treize sous au bazar et un peigne magnifique en celluloïd. Puis il épie sur votre visage les signes d’admiration que vous allez donner. Ce camelot fait le muet : quand on lui demande le prix de sa marchandise, il montre ses lèvres pour expliquer qu’il ne peut parler, et c’est les doigts levés qu’il indique le nombre de lire que, selon lui, vaut chaque objet. Mais ceci ne vous convient pas : il va vous montrer autre chose ; il soulève lentement, très lentement, le petit plateau mobile de son coffret : Ah ! attendez ! vous allez voir ce qu’il y a là-dessous !… Il y a d’affreuses petites broches en laves du Vésuve. Hein, c’est joli, cela ! Il en prend une entre le pouce et l’index, et, la tournant et la retournant sous vos yeux, vous la fait admirer minutieusement. Il en dépose deux ou trois sur la table : Oh ! vous pouvez toucher !… Mais cela ne vous plaît pas ! Madone ! Par sa mimique, il exprime que ce n’est pas bien de se moquer ainsi d’un aussi pauvre homme que lui, et qu’il est désolé vraiment, car c’est tout ce qu’il a, et oui, certes, ce n’est pas assez beau pour votre seigneurie… Il s’éloigne. Un autre approche. Il vous parle. Il a compris que vous ne vouliez pas acheter du corail. Il sait bien, lui, ce que désire le signor. ’Na bella ragazza… Ah ! il en connaît, lui ; il connaît une ragazza, une jeune fille jolie comme les anges, il va aussitôt, si vous le voulez, vous conduire chez elle. Mais comme vous l’avez écarté, voilà des gamins qui se faufilent sous votre table, ils font des grimaces, ils vous supplient : ce qu’ils vous demandent, c’est de les laisser sucer le fond de votre verre où restent encore trois gouttes de granita fondue.

La place Saint-Ferdinand, sur laquelle se rencontrent toujours beaucoup d’étrangers, fourmille de ces types. Il faut voir, le soir, Amoroso, un vieux ruffian célèbre, arpenter toute la place en tirant la jambe, son feutre sur les yeux. On ne distingue pas ses yeux. Embusqués dans l’ombre de son chapeau derrière ses lunettes, ils fouillent toute la place. Il a aperçu un client possible. Il s’élance et il commence à le circonscrire, trottinant à côté de lui, boitillant, et frappant à petits coups le pavé de son bâton. Il porte le bras droit dans une brassière noire. Il connaît les longues attentes immobiles. Il guette. Il tire sur son cigare qu’il regarde de temps en temps ; il met les doigts dans son nez. Il est un peu voûté. Parfois il tourne la tête : on voit briller ses lunettes. Il y a cinquante ans qu’il fait la place Saint-Ferdinand, il a connu le temps des Bourbons, il a vu construire la galerie, il se rappelle l’époque où le Gambrinus s’appelait le « Café d’Italie ».

Il y a de très jolis types de mendiants : un petit bossu, portant devant lui une tablette couverte de boîtes d’allumettes et de sucreries, qui ressemble à un kobold, avec son nez crochu et sa barbiche grise… Il y a enfin le « cavalière », petit vieillard aux beaux yeux de chien, à la figure lamentable, qui veut toujours vous vendre des allumettes, inglese, signore, inglese, et dont la légende dit que c’est un gentilhomme ruiné ! Il sert de jouet à tous les gamins de la place, et l’on entend parfois des cris épouvantables, c’est le cavalière, qui, exaspéré, lève son bâton en maudissant encore quelque garnement. Pauvre cavalière, pauvre vieux chevalier ! Je l’ai vu, un jour, au café, tandis qu’un consommateur lisait son journal, s’approcher tout doucement. Il prend la tasse sur la table, y verse le fond de la petite cafetière, tire de sa poche un morceau de sucre, se sucre, tout cela avec quelles précautions pour ne faire aucun bruit !… L’autre était immobile derrière son journal. Le cavalière boit le café. Mais l’autre, qui ne disait rien et voyait tout, sort brusquement de son journal. Bah ! le cavalière n’a pas fui. Il en a vu bien d’autres. Que peut-il lui arriver ? Rien, il sait d’ailleurs que son air lamentable désarmera tout le monde. Il baisse simplement la tête. Puis, de ses bottes éculées, il s’en va, d’un pas traînant.

* * *

Et il y a les hasards de la rencontre. Ce sont eux qui veulent que je passe dans Toledo, tandis qu’y passe aussi cet homme, lequel, allant livrer un palmier de trois mètres de haut, le porte sur sa tête, ce qui fait que la dernière branche monte à la hauteur d’un second étage et qu’on dirait là un arbre marchant. Ce sont eux aussi qui me permettent de voir une voiture de prison, une simple charrette avec une bâche, sur le siège de laquelle se trouve un carabinier, et dans le fond un homme enchaîné. Une femme aux cheveux épars suit la voiture en courant et cause avec le prisonnier.

Ce sont eux qui, un soir, m’ont permis d’être racolé par une fille, toute parée, qui portait son petit enfant dans ses bras. Et cela n’était point triste comme ce l’eût été chez nous, cela n’était pas à pleurer. C’était naturel et sans désespoir, parce qu’on était à Naples, à Naples par une soirée belle et chaude.

Ce sont eux enfin, ces hasards, qui m’ont fait rencontrer dans les rues de ce port des petits pelotons de marins japonais, qui marchaient sagement, deux par deux, une gourde d’eau en bandoulière, parce qu’il leur était défendu d’entrer dans les buvettes, et, une autre fois, les Américains, tandis que leur escadre était dans la baie, lesquels au contraire, toujours ivres, faisaient tumulte dans la ville, passaient en carozzelle au grand galop, s’attablaient, achetaient au hasard tout ce que les camelots leur présentaient, criaient, se battaient, et se faisaient presque chaque jour reconduire à leur bord par la police.

LE CARACTÈRE NAPOLITAIN

Je revenais de Poggioreale. Le tramway, bondé de voyageurs, filait sur les rails en bordure de la route. Tout à coup, je vis le geste d’une femme assise en avant ; avec effroi elle levait les mains pour se cacher les yeux ; la voiture bloqua ses freins et s’arrêta brusquement. Alors, il s’éleva un grand bruit de voix, et le wattman, étant descendu, s’accroupit près du tramway. Il se redressa : il tenait dans ses bras un pauvre petit garçon, dont un pied pendait affreusement, avec la chaussure. Coupé net à la hauteur de la cheville, le pied tenait à la jambe par une lanière du pantalon déchiré ; il se balançait. L’enfant avait eu si peur, ou il souffrait tant, qu’il ne criait pas : sa bouche grande ouverte était muette, mais le visage était contracté, épouvanté, effrayant.

Les voyageurs descendirent sur la route. Ils parlaient tous en même temps. Ils tournaient sur eux-mêmes et ils levaient les bras vers le ciel. Je n’ai jamais vu un si beau tableau. Tous leurs gestes étaient purs et naturellement lyriques ; ce jour-là, je compris que les peintres de la Renaissance italienne n’avaient pas eu besoin de composer leurs tableaux : il leur suffisait de regarder autour d’eux. Ce peuple-là a le génie de la belle expression dans le mouvement.

On menaçait le wattman, on voulait lui faire un mauvais parti, on était exaspéré. Cependant, un fiacre était arrivé avec un agent. On y avait placé le misérable petit blessé ; l’agent le conduisait à l’hôpital. Je songeais que cet enfant qui, cinq minutes auparavant, jouait, libre, heureux et sans soucis, était maintenant estropié pour la vie. L’existence était à jamais gâtée pour lui. Une seconde avait suffi.

Et je comparais l’attitude de mes compagnons exaltés, émus, débordants de pitié, à celle de gens d’un autre pays. J’avais vu, à Londres, un ouvrier, qui travaillait sur un toit de verre, dans une gare, tomber. Une chute de douze ou quinze mètres. On avait entendu un fracas de verre brisé, puis quelque chose de lourd s’était abattu sur le sol. Le corps demeurait immobile, par terre. Un ou deux passants s’étaient arrêtés. Pas un mot. Et les autres, ayant à peine tourné la tête, avaient continué leur chemin, du même pas égal.

Le tramway était reparti. Les voyageurs ne s’asseyaient pas. Ils criaient. Ils tendaient le poing vers le wattman. Alors le contrôleur passa de banquette en banquette, et il se mit à parler. Il démontrait qu’il n’y avait pas eu de la faute du wattman : une voiture avait empêché celui-ci de voir le petit garçon ; dès qu’il l’avait vu, il avait bloqué ses freins. Il parlait comme un orateur, avec exorde, développement, conclusion. Il avait le geste et la période ; il convainquait. Et grâce à lui le tramway s’apaisa.

Cependant une petite jeune fille, bouleversée par ce qu’elle avait vu, s’était mise à pleurer. Un jeune homme, assis à côté d’elle et qui ne la connaissait pas, en profitait pour faire connaissance. Il la consolait, il lui disait des choses douces, et l’on voyait qu’il lui dirait bientôt des choses tendres.

Le tramway arrivait à Naples. On était calmé. Chacun descendit, s’en fut à ses affaires. Le jeune homme partit du même côté que la jeune fille.

J’avais saisi là sur le vif plusieurs traits du caractère napolitain : la faculté de s’exalter tout d’un coup, de prendre feu, et aussi de se calmer rapidement ; nature violente, mais feu de paille. Le goût de la parole et des discours. Enfin, le penchant à l’amour, la galanterie qui n’abandonne jamais un cœur napolitain.

Heureux pour le wattman que l’accident se fût produit hors de Naples. Dans la ville, il ne s’en fût pas tiré à si bon compte. Il arrive souvent que les tramways écrasent des enfants : ces derniers sont en si grand nombre et si peu surveillés. Mais quand le fait se produit dans une voie fréquentée, au Rettifilo, par exemple, cela se termine souvent par une émeute. La première année de mon séjour, un tramway avait écrasé un enfant ; la foule brûla le tramway, puis elle occupa la voie ; on avait envoyé des agents, on fut obligé de les soutenir par des carabiniers et de l’infanterie. Toute la journée on se battit. On se disputait le corps : tantôt il était entre les mains de la troupe, tantôt dans celles de la foule. Mais le lendemain, tout était rentré dans l’ordre et il n’y paraissait plus.

Le Napolitain se monte promptement. Il parvient tout de suite à la dernière violence. Puis, fatigué par cet effort, il se calme, et son indolence naturelle reprend le dessus. Il a des colères d’enfant.

* * *

Par un bel après-midi d’été, j’étais descendu sur la Marina Grande, à Capri, je voulais me faire conduire aux grottes. Deux ou trois mariniers causaient paresseusement. Je m’adressai à eux. Ils s’étiraient et ne répondaient pas. Enfin l’un d’eux se décida : « Moi, signore, j’y vais. Trois lire. » C’était au-dessus du tarif, je le fis remarquer, et j’obtins la promenade pour deux lire. Il tira mollement sur la corde de sa barque, l’amena à quai ; j’y descendis, il y descendit à son tour, puis il saisit ses avirons d’un air las et dégoûté. Il regardait la terre, les deux autres qui étaient restés là-bas et qui continuaient à ne rien faire. « Tre lire, signore ? » — « Non, due. » Il se mit à ramer avec nonchalance, et nous fîmes une centaine de mètres. A ce moment, il observa que je souriais. Je souriais de sa petite comédie, qui m’avait amusé. Mais il crut que je me moquais de lui, parce qu’il avait cédé, parce que je l’avais fait marcher malgré lui. Il fut touché dans son amour-propre. Il lâcha les rames et se croisa les bras : « Trois lire pour aller aux grottes, signore ; je ne vais pas aux grottes à moins de trois lire. » Furieux de ce manque de foi, je me fâchai, je ne voulais pas céder à sa camorra. « Trois lire ou je retourne. » — « Retourne. » Il reprit ses avirons, nous revînmes à terre.

Et c’était bien napolitain. Le Napolitain ne peut supporter qu’on se moque de lui. Ce marinier-là avait cru que je riais à ses dépens. Alors ne pas aller aux grottes, à quoi sa paresse, le beau temps, le plaisir de ne rien faire sous le beau ciel bleu n’avaient pu le déterminer, son amour-propre blessé l’y décida subitement.

L’amour-propre, la vanité, c’est un des grands mobiles napolitains. Il est ostentatoire. Il aime l’emphase, la façade, les discours. Il aime le costume, la parure. Sa femme est couverte de gros bijoux ; dans le peuple, les femmes des marchands sont parées comme des châsses. Quant à lui, il est l’Italien le mieux habillé de la péninsule. Il raffine en fait de vêtements, c’est un esclave de la mode. Un été, il était élégant de porter des lunettes noires à grosse monture en corne : c’était affreux, cela enlaidissait tout le visage. Eh bien, pas un jeune homme à prétentions qui n’en portât : d’abord la mode, n’est-ce pas ?

Il faut les voir sur la place Saint-Ferdinand, coquets, pimpants comme s’ils sortaient d’une boîte : pantalon blanc, chaussettes et souliers blancs, chapeau de paille de la dernière forme, fin mouchoir dépassant la pochette. Ils sont minces et nerveux. Ils se regardent, s’examinent mutuellement d’un œil de critique, comme des femmes élégantes.

A ce goût de la toilette, on peut découvrir trois causes principales : d’abord le besoin de paraître, de faire de l’effet, d’être considéré, puis le plaisir artiste de s’amener à son point le plus parfait, de se montrer dans son beau, enfin la satisfaction de s’occuper de choses futiles, car l’esprit ici est brillant, mais superficiel.

Mais il existe encore une raison, très forte pour un Napolitain : il aime à se déguiser, à paraître ce qu’il n’est pas. Il ne s’agit pas seulement de faire illusion aux autres, mais encore à soi-même. S’il est pauvre, il s’imaginera qu’il est riche. Il se nourrira d’un croissant dans une tasse de café, mais il sera vêtu comme si son gousset était bien garni. Et il se promènera avec des airs de gentleman. L’employé veut passer ici pour un bourgeois, et le bourgeois pour quelqu’un de l’aristocratie. Un garçon de café porte un habit de bonne coupe et, pour ranger le billet de cinq lire que vous lui avez donné, il tire de sa poche un portefeuille parfaitement élégant. Aussi comme les gens vraiment riches sont regardés, imités, copiés ! tous leurs gestes et toutes leurs manières sont longuement commentés. On prend sur la place une granita de cinq sous pour pouvoir les observer, les voir passer. Et quel plaisir si par hasard on en connaît un, quel coup de chapeau ! Un petit jeune homme pauvre de Naples saura toutes les histoires des gens riches : quand vous le mettez sur ce chapitre, il ne tarit pas. Par contre, il feindra pour le peuple le plus grand dédain, bien qu’au fond il l’aime beaucoup ; mais il ne veut pas qu’on le confonde avec lui, il l’accusera donc de tous les vices, il le calomniera, il dira volontiers, par exemple, qu’il est ivrogne, ce qui est un mensonge tout à fait gratuit, le Napolitain de toutes les classes étant, comme je l’ai déjà dit, d’une admirable sobriété.

Cependant, outre l’amour-propre, ce qui encore empêchait le marinier de Capri d’aller aux grottes, c’est que cela lui était apparu comme un travail. Il faisait beau temps, il faisait chaud, ramer ne l’amusait pas. Or, le Napolitain veut toujours s’amuser, continuellement il joue. Il joue au cocher, au pêcheur, au maçon. Il a de la fantaisie dans l’esprit. Que son métier d’abord lui paraisse amusant ; si c’est, purement et simplement, du travail, il abandonne. Il faut voir ses mines rebutées, son découragement, son dégoût, quand il est contraint de faire quelque chose qui ne lui plaît pas ; c’est tout à fait curieux.

* * *

Le Napolitain a des goûts très fins. Il est sobre. Il n’aime pas boire. Il n’aime pas à faire le grossier. Dans les grandes fêtes vous verrez d’énormes tablées, beaucoup de gens devant des verres. Approchez, vous vous apercevrez que cette débauche est toute d’apparence : une poignée de coquillages, un verre d’asprino, voilà tout le festin. Quels sont donc ses goûts ? D’abord paraître. Puis la musique. Il raffole de la musique. J’ai vu un gamin, l’oreille collée à la devanture d’une boutique de chansons où l’on jouait du piano, il en perdait le souffle.

Enfin le théâtre. L’amour du théâtre est développé à Naples comme nulle part ailleurs. Pour une population sensiblement égale, il y a à Naples trois fois plus de théâtres qu’à Marseille. On y voit des acteurs du cru, depuis Scarpetta jusqu’à Pantalena, tout à fait supérieurs. On y joue en dialecte des pièces burlesques succulentes. Et je ne parle pas des théâtres à musique, du célèbre San Carlo ou du Mercadante.

J’ai assisté, au Mercadante, à une curieuse représentation. C’était à l’époque de la fête de Piedigrotta. On sait que sortent alors toutes les chansons de l’année. On organise des concours. Ce soir-là, au Mercadante, on donnait un choix de chansons nouvelles ; les auteurs des paroles et de la musique étaient dans la salle. Le commencement de la représentation fut troublé par un orage. Le plafond du théâtre, probablement, n’était pas étanche, il se mit à pleuvoir dans la salle : les spectateurs des fauteuils d’orchestre ouvrirent leur parapluie, et ceux qui n’en avaient pas déménagèrent précipitamment. Les employés du théâtre se précipitèrent avec des housses pour couvrir les rangs de fauteuils menacés. On criait, on riait, on battait des mains, on réclamait le lever du rideau.

Le rideau se leva. Le décor représentait le port, avec le Vésuve au fond. Il y avait d’abord un chœur d’hommes et de femmes qui chanta la première chanson, puis une grosse chanteuse, très aimée du public, Rispoli, alla chercher l’auteur derrière un portant : on applaudit. Alors l’auteur montra de la main la chanteuse, pour signifier que si sa chanson paraissait bonne, c’est qu’elle avait été bien chantée. Mais la chanteuse, à son tour, montrait l’auteur pour dire que si elle avait bien chanté, c’est que la chanson était excellente. Ces congratulations, ces courtoisies expressives étaient tout à fait amusantes. Elles se trouvaient exactement du goût du public qui criait « bissa ! bissa ! bravissimo ! » La Rispoli recommença sa chanson.

Après elle parut Pasquariello qui chanta sur des paroles de Ferdinando Russo. Il obtint aussi un grand succès. Alors Russo, qui était assis dans une avant-scène, se leva ; en se penchant il tendit la main à Pasquariello, lequel de la scène lui donna une poignée de main. On applaudit. Russo montra au second étage un gros homme, c’était l’auteur de la musique : c’est à lui, à lui seul, qu’on devait que la chanson fût belle. Le gros homme se leva, et du second étage il tendit le bras vers l’avant-scène de Russo : il voulait dire que sur d’aussi belles — ah ! si belles ! — paroles que celles de Russo, il était trop facile vraiment de faire de la bonne musique…

* * *

On est très poli à Naples. On est trop poli. On s’égare en compliments, en cérémonies, en élégances de toutes sortes. La tournure de l’esprit napolitain est telle : on perd beaucoup de temps en bavardages. L’esprit y est fin et très subtil. Mais il n’y est point robuste. Les Napolitains sont des amateurs délicats, ils ont tous le goût et l’intelligence de l’art, ce sont rarement des vrais artistes, rarement des créateurs.

Cette finesse d’esprit, cette subtilité les rend un peu féminins. Ils possèdent toutes les roueries, toutes les perfidies et les lâchetés de la femme. Je ne les crois donc pas braves. Ils sont braves si la passion les aveugle, si la colère les pousse hors d’eux-mêmes, ou bien quand on les regarde. Pas à froid. Mais que leur façon de se battre est étrange !… J’ai vu une fois deux jeunes gens s’empoigner dans la rue. L’un accompagnait une femme ; l’autre, en passant, avait regardé la femme d’une façon qui n’avait pas plu au premier. Celui-ci interpella l’insolent. Ils se parlaient en souriant, très doucement, et je ne pensais pas du tout qu’ils en viendraient aux mains. Tout à coup ils se jetèrent l’un sur l’autre, mais ils ne se battaient pas comme des gens de chez nous, avec les poings, ils se battaient comme des femmes ou des chats, avec les ongles, ils cherchaient à se griffer la figure : des gestes tordus, félins… On les sépara, ils avaient tous les deux le visage en sang.

Les Napolitains s’efforcent toujours de se défigurer. Leur grande vengeance, c’est le sfregio. Une balafre avec un rasoir. C’est une blessure qui n’est pas dangereuse, mais dont la cicatrice est à jamais visible.

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Ils cherchent à se défigurer, à s’enlaidir, parce qu’ils savent bien que leur plus grand désespoir, c’est de ne pouvoir plus faire l’amour. Or, à Naples, un homme qui n’est pas beau, ne compte pas. Comme dans tous les pays du Midi, on y est directement sensible à la forme, à la grâce, à la beauté physique. Et l’on sait aimer. L’amour est la grande affaire. Il ne s’agit pas de la bagatelle, d’aventures faciles et plaisantes, de grivoiseries et de plaisirs licencieux. Non, ici, sur cette terre chaude, au bord de la mer des Sirènes, c’est la voix ardente de la passion qui parle. Ces belles créatures d’instinct n’aiment pas mollement, elles adorent. L’être qui leur plaît, les passionne, les affole, elles le veulent posséder tout entier, elles l’absorbent, elles l’aspirent, elles s’en grisent. Pas un de ses gestes, une de ses paroles qui ne les pénètre jusqu’au fond d’elles-mêmes. Ce sont de merveilleuses lionnes d’amour.

Aussi, dans cette atmosphère de volupté, tout le monde sait-il parler le langage de l’amour. Et s’il est absurde d’imaginer, en n’importe quel autre pays, une femme de haute race prenant son amant dans le peuple, cela, dans cette ville, se comprendrait bien. Un marchand de fleurs ou un jeune chevrier saura dire tout de suite les mots les plus tendres avec l’accent le plus enflammé, il raffinera en sentiments comme une petite maîtresse, il a le don. D’ailleurs, ici, comme chez tous les peuples du Midi, on a beaucoup de réserve. Je l’ai déjà dit : jamais dans la rue, dans un jardin, dans un endroit public, vous ne verrez deux amants s’embrasser ; jamais une attitude équivoque. Les yeux seuls se caressent. Mais ils se caressent bien. Regard d’homme n’aura nulle part ailleurs cette expression d’admiration extasiée, éblouie, pour la beauté de la femme, ni regard de femme cette docilité enivrée d’amoureuse. Et nulle part ailleurs le bonheur d’être beau ne s’exprimera de cette façon émouvante.

Il est curieux, à Naples, de lire à la dernière page des journaux, la petite correspondance. Les amants s’expriment là, en phrases exaltées, leur passion. Ils se désirent follement, ils se baisent divinement. Ils sont séparés, quel désespoir ! Ils sont jaloux, quelle atroce souffrance ! Ils se reverront, quelle affolante joie ! Ils se font de cruels reproches, ils se font d’enivrantes promesses…

Et tout cela est délicieux.

Et cette race passionnée, violente et rêveuse, crédule et enfantine, riche d’émotions, bavarde, brillante et vaine, naturelle et menteuse, et généreuse, compose, pour celui qui la regarde, le plus varié et le plus attachant des spectacles.

NAPLES NOUVELLE

Lorsque je fus, pour la première fois, à Naples, il y a cinq ans passés, je m’installai aux rampes Brancaccio, d’où je jouissais d’une très belle vue sur le golfe. Le matin, de bonne heure, j’entendais s’élever de la chaussée le tintinnabulement de mille petites sonnettes : c’était les troupeaux des chèvres qui descendaient vers la ville. Elles avançaient capricieusement, surveillées par un chien attentif, suivies par un jeune homme en chapeau mou, qui brandissait une longue canne. Plus tard, si l’on se promenait à travers Naples, on les rencontrait çà et là, couchées sur la chaussée, tandis qu’une ménagère, descendant son petit panier par la fenêtre, attendait là-haut, penchée, que le chevrier eût rempli de lait le verre qu’elle lui avait envoyé à travers les airs. On rencontrait encore, dans les ruelles, des vaches, marchant gravement, suivies de leur veau.

Il y a de cela cinq ans. Aujourd’hui, plus de chèvres ni de vaches. On s’applique à rendre Naples propre et moderne. Et, chaque jour, un peu de son antique pittoresque disparaît. Un terrible assesseur est venu, le comte Piscicelli, qui, soutenu par la bourgeoisie napolitaine, fait la guerre à tout ce qui était joli, mais sale. En parcourant la ville, l’année dernière, je ne la reconnaissais plus : du côté de la Marine, aux alentours de la Pêcherie, en cinq ans, elle a été transformée. Il y avait jadis, sur le quai, une maison ornée de loggias, qui était célèbre, qu’on avait peinte et photographiée sur toutes les coutures : abattue. Il y avait maint vico amusant, gluant et charmant, où j’errais autrefois avec délices : supprimé. A la place, des maisons neuves, laides et sans caractère. Et à quoi rime cette destruction organisée, impitoyable ? C’est la plus grande folie. Car il ne faut pas rêver. Ces maisons-là ont l’aspect du neuf aujourd’hui ; mais avant très peu, dans un délai incroyablement court, elles ne seront ni moins sales, ni moins délabrées que les précédentes : avec le Napolitain, en effet, le neuf ne dure pas. Et l’on n’aura rien changé, rien qu’une chose : le pittoresque ; les premières maisons en avaient, celles-ci n’en ont plus.

Depuis vingt-cinq ans, un vent de démolition a soufflé sur Naples. D’abord on a fait aboutir le grandiose projet du Sventramento, de l’éventrement. Il s’agissait de supprimer les quartiers populeux situés entre la place du Municipe et le chemin de fer. Éventrer Naples, pour lui donner de l’air et de la santé. Notez ce que cela comporte de chimérique, puisque les habitants des anciens quartiers, qu’on réputait peu salubres, ont émigré vers d’autres quartiers qui ne sont pas moins malsains. Mais ce qu’on désirait surtout, au fond, c’était que l’étranger, qui arrive par le chemin de fer, eût l’impression d’entrer dans une grande cité. On voulait lui dissimuler que Naples n’est en réalité qu’un immense village. Comme si l’étranger venait à Naples pour y retrouver Londres ou Paris !… En tout cas, le projet a été réalisé, et maintenant la gare est située sur une grande place, et l’étranger, qui descend du train, gagne son hôtel par une voie très large et toute droite, le Rettifilo, qui lui donne tout de suite l’impression que Naples est moins intéressante qu’il ne l’avait supposé.

Le Sventramento n’est pas achevé, il continue tous les jours. Même les terribles démolisseurs ne bornent pas leurs efforts à ce malheureux quartier de la Marine. Le Castel Nuovo ne ressemble plus à ce qu’il était lors de mes premiers séjours, et, de Santa-Lucia, il ne restera bientôt plus rien : on a comblé le petit port de pêcheurs qu’on y voyait jadis, et l’on a construit à la place, dans le plus pur style de New-York, des hôtels cosmopolites. En vérité, il faut vous hâter d’aller à Naples si vous voulez y découvrir encore quelques vestiges de ce que fut cette cité unique. Ah ! je sais bien que les quartiers populeux ne manquent pas, et que les vicoli, remplis de détails savoureux, sont encore innombrables, mais de jour en jour ils deviennent plus difficiles à trouver : il faut connaître la ville afin d’y parvenir. Évidemment, des siècles seraient utiles pour arriver à faire de Naples une cité tout à fait moderne, cependant du train et avec le cœur dont on y va…

Il s’était produit ceci de singulier. Les Napolitains, lesquels sont fiers de Naples et l’adorent, en rougissaient devant les étrangers. Ils ne pouvaient plus supporter d’entendre répéter, sur tous les tons, par les Italiens du Nord, que Naples est sale. Ils étaient blessés de la mauvaise réputation de la ville et des griefs qu’on formulait contre sa population. Quand on leur disait que cela était mieux ainsi, qu’on préférait Naples telle qu’elle était, ils croyaient qu’on se moquait, ils vous regardaient avec méfiance, pensant que vous parliez de cette façon devant eux, mais que vous colporteriez sans faute dans tout l’univers que leur ville est inhabitable. Alors ils tombaient à bras raccourcis sur le peuple, ils l’accusaient de tous les méfaits et de tous les vices, et, finalement, ils en arrivaient à déclarer qu’ils n’étaient pas, quant à eux, d’origine napolitaine : comme un grand passage de races s’est produit à Naples, tous, ils descendaient ou des Espagnols, ou des Arabes, ou des Français.

Il fallait lire alors, dans les journaux, les plaintes des malheureux bourgeois exaspérés. Chaque jour, ils découvraient quelque nouvelle horreur. Une fois par semaine, les plus importantes feuilles de la cité parthénopéenne les recueillaient. J’en cite quelques-unes :

« Le vico des Florentines à Chiaia est dans un état à faire pitié ! Le matin seulement un balayeur daigne y donner un coup de balai et le reste de la journée il s’y accumule immondices sur immondices. »

« Derrière l’église de Saint-François, à la Torretta, il y a des montagnes d’ordures qui augmentent de temps en temps. On peut même y trouver parfois quelque charogne qui pourrit. »

« Les chevriers et les vaches abusent de la via Mancinelli. De sept heures du matin à huit heures et demie, et le soir de cinq heures à sept heures et demie, c’est un spectacle dégoûtant. Ils s’arrêtent là et s’endorment sans nul souci des habitants. Quelle quantité d’excréments ! Quelles exhalaisons pestilentielles ! Quels torrents d’urine ! »

Mais voici le bouquet :

« Dans la via Salute, gît étendu sur un misérable matelas, un jeune homme tuberculeux, qui a été mis à la porte de son basso par le propriétaire et qui attend la fin de ses souffrances sur le trottoir. Le reste de son misérable mobilier est placé à côté de lui, près d’une latrine, en face du mur de la prison. »

Devant ce déluge de plaintes, un journal concluait en ces termes : « Que faire ? Tant que Naples sera une cité peuplée d’une plèbe qui est privée du sens de la propreté et de celui de la mesure, elle sera infestée de vaches, de chèvres et de mégères vociférantes, de pianos ambulants, de gens qui hurlent, de cochers qui assaillent les passants, de mendiants, de charrettes encombrant les ruelles, de montagnes d’ordures, de boue, de poussière et d’immondices s’éparpillant à tous les vents.

« Nous avons, par tous les moyens, engagé le conseil municipal à prendre des mesures. Nous continuerons à élever la voix. Mais rien d’efficace ne pourra s’accomplir tant que la population ne s’habituera pas à être propre, discrète, sobre de gestes et de paroles, respectueuse du droit d’autrui, respectueuse des voisins, respectueuse des vivants, respectueuse des morts, qu’elle outrage de la manière la plus bruyante, soucieuse de la santé publique contre laquelle elle commet à chaque instant, sous toutes les formes les plus laides, des attentats petits et grands. Il faut, en un mot, que nous portions nos efforts à former l’âme urbaine de ce peuple. »

Voilà donc où en étaient les lamentations des Napolitains, quand l’assesseur Piscicelli a décidé d’améliorer tout cela. Il a, nous l’avons dit, interdit les chèvres et les vaches. Mais il était question, l’année dernière, d’établir un règlement plus funeste encore que tous les autres pour le pittoresque de Naples.

Il s’agissait de créer des marchés afin d’interdire la vente dans les ruelles des fruits et des légumes. Adieu donc les piments et les poivrons aux couleurs éclatantes, qui éclairaient toute une rue, les tas de pastèques rondes, et les tomates, les pommes d’or, richesse et faste du Midi !

Et Naples, qui était une ville où l’on n’était pas enfermé ! On ne s’y sentait point séparé des champs, selon le système moderne si pénible et, en quelque sorte, féroce. C’était une ville antique, traversée par la campagne, mêlée à la campagne… Fini, tout cela !

* * *

Mais il ne s’agit pas seulement de rendre Naples propre, saine, claire et aussi belle que Chicago. On veut à présent qu’elle soit riche. La fièvre industrielle et commerçante, qui agite aujourd’hui l’Italie, a gagné la douce cité du farniente et de l’amour. Que d’avocats, que de docteurs pérorent maintenant là-dessus dans les cafés ! Et chacun préconise son projet, qui doit amener le Pactole à Naples et remplir de dollars les poches vides de ses compatriotes. Les uns sont partisans de l’industrialisation de la cité des sirènes, ils ne rêvent qu’usines, hauts fourneaux, chaudières, courroies de transmission, cheminées noires… Leur idéal serait de voir le golfe couvert d’une épaisse fumée, qui effacerait celle du Vésuve, et d’y entendre, au lieu du chant des mandolines, le sifflet des fabriques. Ceux-là sont peut-être, d’ailleurs, les moins dangereux.

Les autres rêvent d’une Naples hivernale, qui serait le Nice ou le Caire de l’Italie du Sud. On édifierait un Palais de la Jetée, un Casino, et tous les étrangers viendraient se réjouir au pied du Pausilippe. C’est à cette conception grandiose que se rattache la construction des caravansérails, des énormes hôtels cosmopolites de Santa-Lucia. Veuillez remarquer qu’on compte déjà tout un vaste quartier, le rione Amedeo, habité par les étrangers, et il en vient chaque année des dizaines de mille. Mais ce n’est pas assez : on veut faire de Naples une vraie station hivernale. Ah ! ce sera délicieux !…

En vérité, je vous le dis, hâtez-vous d’aller à Naples, si vous voulez avoir encore une idée de ce que fut cette ville unique.

Notes in this chapter

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