← Table of contents
Elpénor

LES SIRÈNES

Reading edition

Le navire allait à la dérive, car les rameurs avaient roulé sous leur banc, ivres, mais de fatigue. C’est que le banquet de Troie avait duré vingt ans. Ils se lamentaient, le moins bruyamment possible, mâchant de menus cordages pour tromper leur faim, leur soif, et ils étaient résolus de leur vie à ne plus bouger. Alors l’astucieux Ulysse fit sonner par Périmède la trompette des repas, et tous s’élancèrent, à l’exception toutefois d’Elpénor, qui avait pris des Lotophages la coutume de fumer, affalé dans l’entrepont...

—Quel merveilleux repas pour nous s’apprête! criaient les matelots. O Ulysse, toi qui tiens les promesses mêmes de ton silence, que ne vaudra pas la promesse de ta trompette! Voilà déjà que nous n’avons plus soif, ô fils de Laerte, une eau délectable nous montant à la bouche!

Ils dirent et tapaient de leurs cuillers contre leurs boucliers, toutes assiettes moindres ayant disparu au cours du siège.

—Hélas, dit Ulysse, c’est bien un repas que la trompette a sonné, mais pas le vôtre. C’est le repas des monstres devant lesquels nous fera défiler aujourd’hui le tapis roulant de la mer. Dans une heure nous passons à portée de voix des sirènes; dans une heure et demie au large de l’ignoble chienne, la divine Scylla; dans deux heures, s’il en reste, devant l’infect Charybde, semblable aux dieux!

L’enthousiasme de l’équipage ne connut plus de bornes:

—O Roi d’Ithaque, cria-t-il, nous l’avions dit! Tu surpasses tes promesses mêmes.

Mais Ulysse refusa leur louange:

—O mes chers compagnons, gémit-il, six d’entre vous, mes six favoris, les six plus courageux, vont être dans l’instant dévorés par les sirènes...

Mais ils reçurent sans trembler la fatale nouvelle:

—Hélas! crièrent-ils d’une voix, pourquoi ne sommes-nous pas ces six favoris? Il est doux de périr pour sauver ses frères! Mais, ô divin Ulysse, tu ne nous honores point de ta préférence, à juste titre, et toi qui découvris Achille sous des robes, tu as su, sous nos armures, découvrir des âmes femelles. Hélas! Pourquoi sommes-nous lâches? Ayons du moins le courage de notre lâcheté. Nous nous contenterons donc d’écouter le chant des sirènes, la musique, dit-on, trompe la faim!

—Gardez-vous-en bien! répartit le fils de Laerte. Seul, attaché au mât, je jouirai de leur déplorable appel. Vous autres ramerez, les oreilles bouchées par des tampons de cire. Si toutefois vous trouvez de la cire!

—O Ulysse, s’écrièrent les matelots, il suffit de suivre jusqu’à leur ruche les innombrables abeilles qui sans répit paissent tes lèvres!

Ils dirent et se précipitèrent à la cambuse, où, dans des boîtes de biscuits, ils conservaient les blocs de cire dont on comble les trous que les vers de mer percent dans la coque. Déjà ils revenaient, et voyaient Ulysse chercher vainement les cordes qui devaient le lier au grand mât, n’en point trouver, s’en irriter:

—O Ulysse, crièrent-ils, ils n’est qu’une corde solide, celle que ta parole passe au col de tes auditeurs, et pour jamais ils sont tes prisonniers!

Et cependant ils s’empressaient de réunir par des nœuds les morceaux épars de cordages, leur seul repas.

Il était temps. Déjà s’élevait la côte trinacrienne, palpitante et comme si elle naissait. A peine regagnaient-ils leurs bancs que les six têtes de Scylla, effroyables doigts d’une main trop complète, hapèrent six matelots. Ulysse de son mât les vit voler au-dessus de sa tête, et ils le saluaient!

—Il est beau, criaient-ils, de mourir victimes des sirènes!

Le roi d’Ithaque se gardait de les détromper, et, les voulant heureux, il feignait de sourire à leur fin honorable. C’est ainsi, dans les villes, que les jeunes gens égarés par une fille sans vergogne croient jusqu’à leur dernière vieillesse avoir été victimes de l’amour lui-même, et honte à qui les tire de l’erreur! Mais déjà Charybde inondait le carré, la trirème entière, de bile, de sang et de bave.

Enfin les sirènes apparurent. Chacune était debout sur un promontoire, et, toute nue, agitant maussadement son péplum, semblait une naufragée protestante et pudibonde qui dût se dévêtir pour appeler le sauveteur. La première était blonde, la seconde brune, la troisième rousse: c’étaient les couleurs que le fils de Laerte préférait chez les femmes et déjà il tendait vers elles ses bras vénérables. Alors s’élevèrent leurs voix. Mais ce jour-là, mélancoliques, et comme parfois les poétesses quand les poètes les ont déçues, elles ne se sentaient point de haine pour les navigateurs, les explorateurs, les ingénieurs, et résolurent au contraire de révéler à ces timonniers leurs secrets divins.

—Cher Ulysse, chanta la première, si poussant ton bateau au delà des colonnes d’Hercule, tu vogues trente jours et trente nuits, après qu’il aura côtoyé une île longue, mais juste assez large pour que les femmes aux yeux de feu tendent en travers leurs hamacs, tu aborderas un nouveau continent, où des sauvages rouges coiffés de plumes tricolores s’asseyent sur des crocodiles (là-bas appelle-les caïmans), et un soir, voyant la voile d’un navire avant sa coque, l’idée te viendra que la terre est ronde!

Mais Ulysse ne pouvait entendre, car les matelots, pour alléger la rame, avaient entonné l’éloge du Katablépas qui se nourrit, quand il a faim, de ses propres pieds. Puis, doublé le promontoire, chaque bord enleva, de l’oreille qui donnait sur Ulysse, le petit tampon de cire.

—O maître, criaient-ils, que t’a dit la sirène? Tu te convulsais de désir, le mât se courbait comme un jonc...

—Un chant divin! répliqua Ulysse, car il ne voulait point les décevoir. O mes amis, écoutez ce couplet enchanteur:

Ulysse, empereur des lumières, Lampe des yeux, duc des clairières, Si brillant, si bel et poli, Prends-moi Sirène dans ton lit!

Mais rebouchez vos oreilles, camarades, hâtez-vous, voici le second promontoire!

—Cher Ulysse, chanta la seconde sirène. Etends-toi un jour sous un pommier et regarde tomber les pommes. Peut-être un éclair traversera-t-il alors ton cerveau. Ou encore amuse-toi, pour voir, à mélanger du charbon de bois pilé avec du salpêtre vulgaire. Dans un tube de bronze foré aux deux bouts (rayes-en l’âme si ton ennemi est plus loin), verse ta mixture, un boulet de pierre et enflamme le tout, par aide d’une mèche allumée.

Mais le chœur des matelots couvrait sa voix:

—Il est stupide pour un affamé, criaient-ils, de parler toujours de repas! Tirons de notre pensée, comme on le fait du bœuf assommé, les larges poumons, les foies succulents et la nombreuse fraise! Plus d’allusions dans nos chants aux figues, qui éclatent sur Bacchus comme de divins parasites gorgés de pourpre, aux raisins noirs qui pendent aux treilles comme des grappes de moules! Pas un mot d’ailleurs des poissons! Pour le vin et pour le miel, pour la crème et pour le caillé, affirmons, ô mes camarades, que jamais nous n’en avons vu... Mais le cap est doublé, ô Ulysse, que t’a dit la seconde sirène? Tes yeux nageaient dans les larmes, de tes ongles tu ensanglantais ta poitrine... Aurait-elle insulté ta gloire?

—Elle n’insulta que mon âme modeste, répartit Ulysse. Aussi bien elle le fit avec malice: c’est la blonde. Ecoutez, écoutez comme elle manie la louange indirecte:

Moi je déteste l’adorable, Le divin me déplaît, O qui es-tu, toi que j’adore, Mortel et laid!

—O Ulysse, clama l’équipage, comment as-tu pu résister à ce madrigal! O laisse-nous, laisse-nous, faire un double nœud à tes cordages!

Ils dirent et assourdirent à nouveau leurs oreilles, car déjà, étincelante, la troisième sirène tournait sur son cap comme le jet d’un phare.

—O Ulysse, chantait-elle. Veux-tu que tes exploits ne périssent jamais? Conviens alors de signes qui seront l’image des mots ou des fragments de ces mots mêmes. Grave-les, à l’envers il va sans dire, dans une table de bois ou de cuivre, enduis le tout d’une huile noire, et presse-le contre un tissu. Si tu veux te venger d’Achille, ne traduis point son nom dans le métal, et il n’y aura pas d’Iliade!

Mais les matelots clamaient à perdre haleine:

—Saturne se nourrissait de bornes emmaillotées, mais il n’est même pas de bornes sur la route changeante des flots!.. O Ulysse, un de tes yeux sortait, et tu rappelais en vain sur ton corps le voile qu’en écartait le vent. Cette rousse aurait-elle insulté ta pudeur?

—O mes compagnons, soupira le roi d’Ithaque, soudain las d’improviser, quelles délices!

—Heureuses sirènes, cria le chœur délirant, heureuses sirènes qui ont Ulysse pour écho. O Ulysse, qu’a dit cette enchanteresse?

—Ce qu’elle a dit? répéta Ulysse, cette fois court d’inspiration... Elle a dit... elle a dit... préférant aux rimes l’assonance; elle a dit simplement:

Ulysse Charybde Sirène Trirème

—Quel hymne merveilleux! cria l’équipage déçu.

Mais Ulysse auquel revenait, à défaut d’un poème inédit, la mémoire et les fragments des odelettes apprises de son maître, crut utile pour son prestige de laisser ses sujets sous une plus brillante impression.

—Certes vous avez raison, ô matelots, reprit-il, et ces quatre vers semblent médiocres, répétés par l’humaine voix. Mais, aussi, en les entendant, ce n’est pas eux qu’on entendait. Les quatre mots de la sirène rousse, parvenus à votre oreille, devenaient soudain un chant étrange, et qui rongeait le cœur, et chacun ouvrait la serrure d’une époque inconnue. Portés loin de la Grèce et de nos temps illustres, on se voyait, dans trois mille ans, sur la terre tapissée des Gaules, dans une bourgade sans préfet, et un insondable goût pour les pêches à l’écrevisse, la chasse aux œufs de Pâques par des vertes prairies donnait à l’âme un mouvement mortel! Voici ce petit morceau, et pour le louer, tant il semble irréel, lumineux, obtenu par des reflets et des rayons, on ne peut guère employer que les mots d’optique...

Je vois de Bellac l’abbatiale triste, le Mail, et ce lac (Qui n’existe!) Et je vois encor L’automne en personne Sonner dans un cor Qui ne sonne; La foire d’été; et tante Solange haïr l’invité Qui ne mange; Ma jeunesse avec, Qui,—Dieu sait sans charme!— Tire d’un cœur sec Cette larme!

—Quel reflet! Quel prisme. Quel foyer! criaient les matelots, qui avaient compris la ruse d’Ulysse, et, sachant qu’il aimait surtout placer ses épigrammes, qui décidaient de le flatter... Mais, ô roi d’Ithaque, comme le reflet d’un miroir dans des miroirs, est-ce que ce second chant, à peine posé sur l’âme, par elle violemment rejeté, ne devenait pas un éclat de rire de la sirène et ne croyait-on pas entendre des vers badins et moqueurs?

—Justement, ô Grecs astucieux, reprit Ulysse, qui donna dans le piège, on croyait entendre une épigramme! La sirène prenait à partie cette lourde danseuse que j’eus jadis l’occasion de voir au Théâtre de Colonne, et sous laquelle la scène craquait: c’est là la vieille haine des chanteuses et du ballet. D’où vient, disait-elle:

D’où vient que la danseuse Eva Jamais à Colonne ne va Et ne danse sur cette scène? C’est que l’acoustique la gène!

Mais déjà l’équipage somnolait, à ce point épuisé qu’il ne songeait à dénouer les cordages d’Ulysse, pourtant son seul repas, ni à arracher les tampons de cire. Ce navire qui voguait n’avait plus d’oreilles pour les flots, et seul Ulysse entendait, tout à loisir cette fois, la voix terrible de l’Océan, quatrième sirène. Heureux d’être attaché, comme s’il se sentait coupable, il méprisait soudain les poètes, qui se vantent d’ouïr les Muses et n’ont dans les oreilles que la clameur des hommes.

—Du moins, disait-il, je les ai vues...

Toute terre avait disparu; le soleil couchant illuminait tout le flanc tribord du navire, le flanc droit des matelots, celui-là qui avait frôlé les sirènes, et il restait d’elles ce rougeoiement, comme sur le bras candide qui frôla les orties. La poupe n’était plus qu’immondice, la proue n’était que sang. Les voiles traînaient, souillées de limon et d’écume... C’est alors qu’Elpénor, sa pipe achevée, monta de l’entrepont. La tempête assaillait la nef. Vacillant, il souriait, louait le ciel d’avoir dispensé une journée aussi calme, un soir aussi paisible, et il pensait, laissant errer ses yeux de l’avant au gouvernail:

—Le cher, le beau navire! Ah! qu’il est propre et luisant! Que prendrait de joie à le contempler notre cousine l’intendante, Euryclée, fille d’Ops, issu lui-même de Pisénor!

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings