LIVRE DEUXIÈME (continued 2)
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— Oui, elle m’a tout avoué, dit-il… Oh ! des choses horribles !… Et moi qui n’avais rien vu, rien soupçonné !… J’avais vécu dans un mirage, je vénérais ma femme, j’adorais ces enfants, qui ne sont pas les miens. Tout, autour de moi, n’était que mensonge… Imaginez-vous rien de plus affreux ?… Mais vous-même, que vous devez souffrir !
— Non, répondit M. Rolande, car j’ai passé l’âge des désillusions ; je ne lutte plus contre ma destinée… Le vrai sens de la vie m’est enfin apparu. La nature fait de chaque être l’instrument de ses grands desseins obscurs. Elle l’épargne ou le favorise, tant qu’il collabore, inconsciemment d’ailleurs, soit par ses bonnes actions, soit par ses méfaits, aux fins mystérieuses qu’elle se propose. Elle l’accable au contraire et le supprime, dès qu’il cesse d’être son complice. Il n’y a pas d’autre justice, et c’est l’unique explication de la chance ou de l’infortune. Il se peut ainsi qu’on soit plus puni pour ses vertus que pour ses vices. Pourquoi combattre et chercher à prévoir, quand l’imprévu seul arrive ? Hélas ! ce qu’il nous est donné de connaître et d’éviter, qu’est-ce en comparaison de l’immense inconnu qui nous enveloppe ?… Non, il n’y a rien à faire, qu’à s’incliner. Cessez donc de vous tourmenter et consentez aussi au repos, en vous résignant.
M. Gallerand ne répliqua point ; les deux hommes demeurèrent longuement pensifs.
VII
Non loin d’eux, tandis que le soleil lassé noyait sa pâleur éblouissante dans la brume pourprée de l’Occident, Armand Reboul et Mme Rolande causaient bas. C’était l’heure où tout ce qu’il y avait en eux de vague et de profond leur venait aux lèvres. Le reste du jour, leurs âmes désorientées erraient loin d’eux-mêmes. Ils n’auraient su dire alors s’ils s’aimaient vraiment. La question, d’ailleurs, leur semblait oiseuse ; ils ne se la posaient pas, convaincus qu’ils n’avaient plus que quelques jours à vivre. Qu’importait dès lors que leur passion fût ou non assez haute pour résister aux épreuves de toute une existence ; ils avaient encore de la joie à s’étreindre, et elle suffisait à entretenir en eux cette illusion du véritable amour à laquelle s’accrochent ceux qui n’ont d’autre but et d’autre raison d’être. Un caprice du cœur, une émotion des sens, irrités par les obstacles, ne pouvaient les absoudre, elle de sa faute, lui de cette équipée romanesque qui devait lui coûter la vie. Elle, du moins, avait pour excuse, la pitié qui succombe ; mais lui ne se justifiait, à ses propres yeux, que par l’irrésistible entraînement d’une grande passion. Il s’efforçait d’y croire, et il sentait en elle la même inquiétude inavouée et la même volonté d’illusion.
— Xanie, m’aimez-vous ? demanda-t-il.
— Pouvez-vous en douter ? répondit-elle.
— Auriez-vous cependant, reprit-il, consenti jamais à notre union, si cette catastrophe ne s’était produite ?
Elle hésita, un moment, puis dit, d’une voix de rêve :
— Je ne sais, mon ami… Nous ne connaissons jamais assez notre propre cœur, pour savoir ce que nous ferions ni de quoi nous serions capables en telle circonstance. Il est événements qui nous révèlent à nous-mêmes, meilleurs ou pires, font surgir des profondeurs de notre conscience tout ce qui y sommeille, en temps ordinaire : des grandeurs ou des bassesses, des lâchetés, de l’héroïsme, de l’enthousiasme, du dévouement, toutes sortes de sentiments et de passions nobles ou vils, de beautés ou de laideurs que nous ne soupçonnons même pas en nous dans la monotonie quotidienne de l’existence. N’en voyons-nous pas ici une preuve ?… Telle a vécu comme une honnête femme, qui avait une âme de catin, et telle est tombée dans l’abjection, qui nourrissait des rêves romanesques… Ce n’est même pas sur leurs actes qu’on peut juger des gens ; il en est qui sont calomniés par leur vie, comme d’autres par leur visage.
— C’est vrai, répondit Armand… Je croyais connaître les hommes, je me trompais, car tout ce que je vois, tout ce que j’entends ici me déconcerte.
— Vous aviez toujours été heureux, dit-elle, et il n’est donné qu’au malheur d’être clairvoyant.
— Hélas ! soupira-t-il, on se méprend aussi sur soi-même. Nous ne savons pas toujours quand nous sommes sincères et quand nous ne le sommes pas… vous me disiez un jour que l’idéal réalisé est souvent tout près du malheur.
Ils se turent, sentant qu’ils glissaient à des aveux irréparables. Il y avait entre eux ces symptômes inquiétants qui dénoncent la fragilité des affections humaines, les dissemblances profondes et inexplicables qui font saigner le cœur de solitude, tandis que les lèvres se joignent. En vain évitaient-ils toute parole discordante ; des riens insaisissables, des nuances fugitives, ces silences qui dissimulent le vide et arrêtent l’expansion, les avertissaient qu’ils n’étaient point nés l’un pour l’autre. Ils avaient des sourires et des phrases à côté de leurs pensées, des impressions qu’ils n’éprouvaient pas le besoin de se communiquer, des sentiments qui ne trouvaient pas leur expression.
Ils s’étaient aperçus de tout cela insensiblement. L’intimité même les éloignait. Plus ils se pénétraient, plus l’inconnu, qui dressait entre eux une barrière morale, s’épaississait, comme certains problèmes deviennent plus obscurs, quand on les approfondit.
Ils continuaient à s’étreindre pour chasser l’angoisse de la mort, mais cette continuelle possession amenait la satiété, leurs baisers déjà n’avaient plus la même saveur. Les journées leur semblaient infinies, alourdies par l’oisiveté, la chaleur accablante et l’inexorable monotonie de l’Océan impassible.
Chaque heure augmentait l’ennui d’Armand ; il demeurait silencieux auprès d’elle, étonné de n’avoir plus rien à lui dire et d’éprouver de la sécheresse. La perspective d’être lié jusqu’à son dernier jour à Mme Rolande l’eût empli de malaise, et peut-être eût dissipé jusqu’aux cendres d’une passion que soutenait seule encore l’épouvante du néant. Elle avait quelques années de plus que lui, il s’en apercevait maintenant ; il lui avait découvert quelques cheveux blancs, et déjà s’éveillait en lui cette fâcheuse clairvoyance qui annonce le crépuscule de l’amour. Ils en avaient parcouru la carrière trop rapidement, en brûlant les étapes, dans la crainte de mourir avec la souffrance des voluptés inassouvies. Et la lassitude leur était venue de cette course éperdue à travers l’extase.
— Oui, murmura-t-elle après un long silence et d’une voix lente, notre misère est souvent faite de la réalisation des rêves que nous avions le plus délicieusement caressés. Mais il ne saurait en être ainsi pour moi, car l’idéal qu’on se fait à mon âge n’a rien que de très simple. Je me satisferais, à défaut du grand amour, qui ne peut durer toujours, d’une douce et fidèle affection, soutenue par le souvenir et la reconnaissance des félicités anciennes. Ainsi, on n’a pas à redouter le malheur d’être seul à aimer ou la persécution d’un amour qu’on ne partage plus.
Dans le ton même de ces paroles, il y avait comme l’humilité d’un rêve déchu et qui consent à des concessions pour ne point tout perdre. Elle eut un sourire de mélancolie navrante, qui sollicitait une approbation.
Il parut ne pas comprendre. D’autres réflexions se levaient dans son esprit. Il songeait à la fatalité qui, un jour, à Bordeaux, au coin d’une rue où il passait par hasard, l’avait mis en présence de Mme Rolande… A quoi tenait la destinée des hommes ! Une minute plus tôt ou plus tard, il ne l’eût point rencontrée et il n’eût pas fait cette folie. Maintenant, il serait en quelque villégiature d’été, bien tranquille sous de frais ombrages. Il ne s’expliquait plus ce grand coup de passion, ce voyage insensé. Ses yeux se fixèrent sur Mme Rolande, tandis qu’elle baissait les siens. C’étaient les mêmes traits charmants qu’il avait adorés, ce visage d’une grâce mélancolique et fière. Pourquoi ne soulevait-elle plus en lui aucune émotion ? Par quel mystère le cœur de l’homme changeait-il ainsi, en si peu de temps ?
Les jours se succédaient sous le soleil brûlant. Rien n’apparaissait à l’horizon, aucune voile, aucune fumée. Un peu de brume dorée magnifiait la tristesse des crépuscules. De temps en temps, la sirène poussait encore une plainte enrouée et lugubre, le dernier râle d’une agonie solitaire, dans le silence effrayant des espaces infinis, aggravant jusqu’à la cruauté l’indifférence de la nature aux angoisses humaines. L’Abrolhos, fauve et soucieux, rendait l’immensité plus farouche. De malheureux goélands abordaient parfois le roc abrupt, puis s’enfuyaient à tire d’aile, avec des cris éperdus.
L’abus des voluptés sensuelles, excité par l’effroi de la mort et le vertige de l’ennui, allumait les regards d’une fièvre intense. Certaines figures prenaient ces profondeurs d’expression que donne le vice, comme l’habitude de la méditation ou la longue souffrance.
Le bruit se répandait que les vivres touchaient à leur fin, mais nul ne demandait à diminuer les rations. Aucune autorité n’intervenait. Marzouk, fatigué du pouvoir et perdu de débauche, se désintéressait, passait ses jours à scruter d’un œil sombre les horizons toujours déserts.
Conseil et Danglar proposaient le repas des Girondins, une grande orgie finale. Après quoi, on ferait le saut par-dessus bord, avec un poids lourd au cou. La mort soudaine plutôt que la lente agonie dans les affres de la famine et parmi des scènes de cannibalisme ! Le projet prenait consistance, ralliait des partisans. L’eau était chaude, en cette saison ; la noyade semblait être le mode de suicide le plus acceptable. On ne souffrait pas, affirmait Conseil ; il suffisait d’une seconde de courage, et pour y atteindre, on se monterait un peu la tête, on boirait un peu plus que de coutume… Puis, on imiterait les moutons de Panurge. La sagesse, cette fois, ordonnait de suivre cet illustre exemple.
VIII
Au milieu de ces événements, Lola témoignait une douce modération. Elle assistait à ces choses avec la tristesse soumise et le mépris indulgent de celles qui ont exploré les égouts du cœur humain.
Depuis la catastrophe, elle se tenait à l’écart, tranquille, sans crainte, sans désir. Les hommes la sollicitaient en vain. Non, elle ne voulait pas. Avant de mourir, elle avait bien le droit de prendre quelques vacances. Chacun sa manière de voir, maintenant qu’on était libre.
Pendant les premiers jours de la traversée, Lola avait encouru la réprobation des honnêtes gens à l’égard de la fille publique ; de celle qui n’a pas réussi, la prolétaire de la prostitution. Les passagers des premières et des secondes se garaient d’elle. Pour éviter le scandale, le commissaire du bord avait cru devoir la reléguer en troisième parmi les émigrants, bien qu’elle eût un billet de seconde classe.
A présent, c’était son tour à les considérer avec un dégoût silencieux. La vraie bourgeoise respectable, c’était elle, incontestablement, à cette heure où s’étalait la nudité des âmes. Elle en incarnait toutes les vertus : la sagesse, la dignité, la chasteté, la résignation.
C’est qu’elle n’avait plus de passion, elle, plus de vice, plus de ces ardeurs comprimées qui consument tant d’honnêtes femmes dans le cloître de la fidélité conjugale. Elle en avait trop vu, elle avait trop plongé dans le gouffre des aberrations humaines. Ses sens étaient repus, elle n’avait plus que des besoins de cœur. Il existait en elle encore, malgré tout, des coins innocents, des aspirations sentimentales, des tendresses que les hommes avaient toujours dédaignées. Sur le fumier de sa vie, avait poussé une petite fleur très pâle et très pure, où les colimaçons n’avaient point laissé leur bave.
Ne sachant que faire dans ces longues journées, elle relisait pour la troisième fois, Paul et Virginie, le seul livre qu’elle eût emporté. Parfois, elle se retrouvait la fillette qu’elle avait été à dix-sept ans. La souillure n’était qu’à la surface, son âme n’avait pas été déflorée, et il en renaissait, de loin en loin un parfum de jeunesse qui chassait les visions d’horreur, les souvenirs de honte, comme le vent du matin les impuretés de la nuit.
Un soir, après le coucher du soleil, le bruit sourd d’une masse qui s’affaissait derrière elle la fit se retourner. Lola reconnut Marzouk, assis dans un coin d’ombre. D’abord, ils n’échangèrent aucune parole. L’énorme brute restait inerte, les yeux vagues, les entrailles silencieuses, ce qui chez lui indiquait un profond découragement. Ce fut elle enfin qui parla la première, curieuse de savoir :
— Quoi donc, ça ne va plus ? demanda-t-elle.
— Non, fit-il d’une voix rauque.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Il hésita un moment à répondre, comme convaincu de l’inutilité des paroles, puis déclara :
— Il y a qu’on va crever, pardi !
— C’est donc qu’on est au bout ?
— Probable… Dans trois jours, plus de biscuit, plus rien à barboter… Ceux qui n’auront pas le cœur de se jeter à l’eau se boufferont. Voilà.
Il y eut un silence.
— Eh bien ! qu’est-ce que tu en dis ? reprit Marzouk… Ça te va, à toi, de faire le plongeon ?
— Pour sûr que ça vaudrait mieux, si on en arrivait là, dit-elle. Mais faut pas désespérer. On ne sait jamais.
Il la regarda, étonné de son calme.
— On croirait, à t’entendre, que ça ne te tourmente guère.
— Non, guère, fit-elle.
— Pourtant, t’es pas trop décatie.
— J’ai que vingt-quatre ans… Mais, vrai, pour l’agrément que j’ai eu jusqu’au jour d’aujourd’hui !… Ah ! non, je ne regretterais rien. Quand on n’a pas de chance, plutôt on s’en va, mieux ça vaut.
— Qu’est-ce que tu faisais, avant ? questionna-t-il.
— J’étais en maison, avoua-t-elle.
Il la dévisagea, indécis, comme si une comparaison s’imposait à son esprit, et, tout à coup, une lueur fauve éclaira ses prunelles.
— On va coucher ensemble, cette nuit, dit-il brutalement.
Elle eut un lent signe de tête qui signifiait : non.
— Pourquoi ? demanda-t-il.
— Ça ne me va pas.
— Voyons, qu’est-ce que ça peut te faire ?… Une fois de plus ou de moins…
— Ça me fait que je ne veux pas… Ni avec toi ni avec personne… C’est pas les femmes qui te manquent ici… Retourne avec tes bourgeoises.
— J’en ai soupé, déclara Marzouk… Oui, elles me dégoûtent.
— A cause ?
— A cause qu’elles ont trop de vice, ça sent trop le vert-de-gris… Toi, t’as l’air d’une bonne fille… Viens donc… Rien qu’un moment. Après, on se quittera bons camarades.
— Non.
— Puisqu’on va crever, dit-il d’une voix d’angoisse, on peut bien prendre un peu de plaisir avant, tout de même, ça nous fera oublier, un moment.
— J’ai dit non, là !
Il la saisit par le bras, tenta de l’entraîner, mais elle le repoussa violemment.
— Fiche-moi la paix, hein !… C’est compris ?… Tu sais, tu ne me fais pas peur, je me fous de toi comme de la mort.
Elle se redressait contre le colosse, gaillarde, intrépide, le poing tendu, prête au combat. Marzouk en demeura stupéfait. C’était la première fois qu’une femme lui résistait ainsi.
— Allons, ne te fâche pas, dit-il, je veux pas te nuire… Après tout, tu as raison : chacun son idée.
— Oui, murmura-t-elle, radoucie soudain, chacun son idée : l’amour, ça va quand on a faim, ou alors faut avoir de l’amitié pour quelqu’un. Et l’amitié, ça ne vient pas comme ça, tout de suite.
— C’est vrai, répondit Marzouk.
Il fut un instant interloqué, puis ajouta :
— On peut tout de même se serrer la main, ça ne tire pas à conséquence.
— Je veux bien, dit-elle. Tu n’es peut-être pas plus mauvais qu’un autre, dans le fond. Seulement, t’as dû être gâté par les femmes.
— Faut bien vivre, répliqua Marzouk. J’avais pas de rentes et pas d’instruction… Chacun se débrouille comme il peut.
Ils se donnèrent la main.
— Adieu, fit-il.
— Adieu.
— Suffit qu’on ait de l’estime l’un pour l’autre, conclut-il.
Et il s’éloigna gravement.
La nuit était tout à fait tombée, une nuit douce et noire, accablée d’un silence sinistre qui s’abattait, semblait-il, plus lourdement, après chaque appel désespéré de la sirène à l’immensité implacable et déserte. De suprêmes efforts tentés, la veille, pour dégager le navire, étaient restés sans résultat. L’avant s’enfonçait chaque jour un peu plus dans le sable. Enfin, les optimistes les plus entêtés perdaient la verve de la foi. Des visages livides, des regards hébétés annonçaient l’état comateux du désespoir. L’épouvante chassait le sommeil. Jusqu’à l’aube, des raideurs spectrales erraient dans les ténèbres. Lola les suivait des yeux. Elle-même, parfois, malgré son acceptation stoïque de toutes les fatalités, se sentait traversée d’un frisson. Des masses d’ombres, que les fanaux du bord constellaient de larges étoiles rougeâtres, prenaient l’apparence de fantômes tragiques, s’avançant lentement, comme pour l’envelopper. Jamais la nuit ne lui avait paru si pleine d’inconnu troublant. Une profonde pitié lui venait de ces centaines de vivants endormis là et qui bientôt ne se réveilleraient plus. De temps en temps, des plaintes s’élevaient, de vagues murmures inutiles et découragés, des pleurs d’enfants vite apaisés.
Les familles se groupaient plus étroitement. Quelques-unes, prévoyantes, thésaurisaient des vivres en des cachettes. Le jour, c’était une sorte de pillage dans un effroyable désordre, une lutte horrible, où les bourgeois avaient toujours le dessous, autour des provisions, et qui devenait plus enragée, à mesure que celles-ci s’épuisaient. L’égoïsme humain étalait un spectacle farouche. Le partage du dernier bœuf avait failli faire couler du sang. Marzouk avait terminé le conflit en s’adjugeant le bœuf entier dont il avait ensuite distribué des portions, selon ses sympathies. Dans ces sortes de distributions, Danglar et Conseil et bon nombre de bourgeois se brossaient le ventre.
Chacun faisant sa cuisine, ces derniers, ignorant l’art culinaire, faisaient maigre et mangeaient froid, réduits à se gaver de biscuit et de fromage. Ils volaient d’ailleurs comme les autres, mais d’une manière plus cynique et plus maladroite, qui leur valait de dures représailles, maintenant qu’ils n’étaient plus protégés par le code. Chaque jour, de solides matelots se chargeaient de modérer par des arguments frappants leur instinct de conservation.
Lola se sentit frôler dans la demi-obscurité. C’était Mme Gallerand, un pauvre corps de femme amaigri par la souffrance et les privations. Depuis sa confession tragique, elle avait cessé toute relation avec son mari. Dès qu’il l’apercevait, il s’éloignait, inexorablement. Entre eux, tout semblait fini. Elle-même, maintenant, l’évitait, ne sortant plus de sa cabine que la nuit, endurant des journées affreuses de détresse et de remords.
Lola ne l’avait jamais vue. Les deux femmes se saluèrent machinalement d’un hochement de tête.
— Savez-vous où nous en sommes ? demanda Mme Gallerand.
— Paraît que c’est la fin, répondit Lola ; il n’y a plus de vivres… Moi, j’ai encore un pain. Le voilà… Voulez-vous qu’on partage ?
— Je ne veux pas vous en priver, gardez-le… Ce n’est pas cela qui nous sauvera.
— Tout de même, vous pourriez avoir faim. Prenez, ça me fera plaisir.
— Non, merci… Qui êtes-vous ?
— Je ne peux pas vous le dire.
— Pourquoi ?
— Peut-être bien que vous me mépriseriez.
— Vous vous trompez.
— Vous n’êtes pas mariée ?
— Si… Mais cela ne me donne pas le droit de mépriser les autres.
— Je suis une fille publique, déclara Lola.
— Du moins, vous n’avez trompé personne, vous.
— Pour ça, non. De ce côté-là, je n’ai pas de regret. Mon idéal, à moi, était de vivre bien tranquille, toujours avec le même. Si mon premier amant ne m’avait pas quittée, bien sûr que je ne lui aurais jamais fait d’infidélité. Ce n’est pas ma faute, si j’ai mal tourné. Je n’avais pas de vice, je ne demandais qu’à travailler. Il m’aurait fallu peu pour être heureuse… Mais les belles choses qu’on espère n’arrivent jamais.
— Que pensez-vous des femmes adultères ?
— Pourquoi que vous me demandez ça ?
— Pour savoir, simplement.
— Je ne peux pas juger, je n’ai pas ce droit. Si je jugeais, vous auriez bien raison de vous moquer de moi.
— Non, je ne me moquerais pas de vous.
— Il me semble que, quand on n’aime plus quelqu’un, ce serait mieux de le lui dire et de s’en aller.
— Vous avez raison, répondit Mme Gallerand, il serait plus honnête d’agir ainsi, mais les choses ne sont malheureusement pas aussi simples. Il y a des obligations et des préjugés dont on ne s’affranchit pas.
— Peut-être bien que vous avez de la peine à ce sujet, dit Lola.
Mme Gallerand se tut, et ses paupières meurtries rougirent, brûlées par des larmes qui se refusaient à couler.
— Ce sont des choses qui ne me regardent pas, reprit Lola, mais quand on connaît la vie, quand on est ce que je suis, on comprend tout, on ne peut pas être sévère, on a pitié de ceux qui ont fauté… C’est pas toujours les plus mauvaises qui font le mal. Pour être juste, faudrait n’en vouloir qu’à des choses qu’on ne peut expliquer ni changer. On est tous des victimes, voilà, et si le bon Dieu était ce qu’on dit, il enverrait tout le monde en paradis.
Mme Gallerand pleurait silencieusement. Ses lèvres remuèrent comme si elle eût voulu parler, mais elle se borna à abandonner un instant sa main dans celle de Lola. Puis, elle se retira, en songeant à l’ironie de la nature qui avait donné un cœur d’honnête femme à cette prostituée et un tempérament de grue à des bourgeoises cossues, environnées de respect.
Il devait être près de quatre heures. Bientôt l’aube allait poindre. Une lueur indécise bleuissait le levant. Lola, fatiguée, se disposait à s’étendre, lorsqu’une rumeur confuse, qui montait des entrailles du navire, attira son attention ; elle traîna ses pas jusqu’aux compartiments des secondes. Que se passait-il ? Des voix pâteuses détonnaient dans le silence frissonnant des ténèbres. Un peu de lumière filtrait à travers les rideaux.
Pour s’étourdir, avant de faire le grand plongeon, les bourgeois, ayant réussi, à la faveur de l’obscurité, à subtiliser les dernières bouteilles, se livraient à une orgie macabre. Le petit verre du condamné à mort s’était multiplié. Le repas des Girondins dégénérait en une sale noce. Vingt litres d’alcool, déjà vides, gisaient sur la table. Tous, très saouls, titubaient, les yeux troubles, l’air hébété. Danglar, qui venait de choir, faisait de vains efforts pour se redresser. Conseil rendait. Les époux Avelard, encore aux prises, s’invectivaient furieusement. D’autres avaient un rire stupide et lugubre. Mme Bineau, vautrée dans ses cheveux épars, sanglotait bruyamment, des sanglots à fendre l’âme. A son côté, un Italien, toujours le même, pleurait aussi, reprenant sa lamentation invariable : Non voglio morire, non voglio morire ! Mme Garigues, une folle tourmentée d’hystérie, avait attiré deux hommes à l’écart et, entr’ouvrant le peignoir dont elle était revêtue, étalait devant eux sa nudité obscène. Seuls, deux Anglais demeuraient graves, taciturnes, d’une dignité exceptionnelle, paraissant se raidir contre l’ivresse. Et nul ne parlait plus d’imiter les moutons de Panurge. L’excès même de cette débauche en avait fait oublier le but héroïque, la volonté d’échapper par le suicide aux affres de la famine.
Lola regardait. Quelqu’un l’invita à prendre un verre. Mais elle resta immobile et muette. Elle préférait ne pas en être, de ces bourgeois poltrons et déments, contente de pouvoir les mépriser, à son tour, se sentant vengée un peu, par le spectacle de leur ignominie, des humiliations et des souillures subies. S’il fallait faire le grand saut par-dessus bord, elle le ferait toute seule, sans l’aide de personne, en gardant sa raison. Si elle avait misérablement vécu, exploitée et flétrie par les hommes, elle ne mourrait pas comme une bête. Un peu de fierté la remettait d’aplomb, consciente de valoir mieux que ces gens-là, mieux surtout que sa vie, l’inique destin dont elle était la victime et la calomniée.
Une pâleur d’aurore pénétrait par les hublots, refoulant les ombres vers les coins, donnant aux objets et aux visages une teinte livide.
La sirène, en ce moment, eut un cri si puissant que les vitres en tremblèrent ; tout le navire frémit, comme agité d’un dernier soubresaut d’agonie. Un silence plein d’angoisse succéda. Puis, un meuglement sourd s’éleva, qui semblait venir du fond de l’espace. De nouveau, la sirène hurla. Le même meuglement lointain, plus prolongé, répondit. Tous, cette fois, tressaillirent. Lola s’élança sur le pont.
Soudain, ce fut une clameur formidable. Des bras se tendirent vers l’horizon. Un paquebot venait d’apparaître, un paquebot français. Déjà, avec la longue-vue, on pouvait distinguer le pavillon tricolore. Marzouk, joyeux, tonnait : une vraie salve d’artillerie, des coups de canon à n’en plus finir, une explosion de lyrisme trop longtemps contenu.
Les bourgeois rassemblés, les yeux hagards, le cerveau embrumé par l’ivresse, se tâtaient pour constater qu’ils ne rêvaient pas. Quelques-uns, dégrisés un peu par la fraîcheur matinale et la brusque surprise, cherchaient à se ressaisir et déjà à reprendre leur masque. Conseil se redressait, voulant faire bonne contenance. Danglar, trop saoul, ne comprenait rien, marmottait des paroles inintelligibles.
Le paquebot sauveur avançait rapidement. C’était la Guyenne, un bâtiment de la même compagnie, qui, depuis cinq semaines, sillonnait l’océan, à la recherche de l’Eldorado. Le troupeau des émigrants beuglait plus fort d’allégresse… Ah ! la bête humaine pouvait tout endurer. On avait beau l’exploiter, la duper et la dévorer, elle ne demandait qu’à ne pas mourir. C’était l’éternel salut à l’espérance, l’illusion tenace, la vie qu’on ne se lasse pas de croire bonne et qu’on veut vivre jusqu’au bout, malgré les déboires, les trahisons, les fléaux, la lutte inexorable ; la vie que réclament encore les infirmes et les déshérités !