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Edouard

INTRODUCTION (continued 2)

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Cependant les ballots, les paquets, remplirent bientôt les vestibules et les cours de l'hôtel d'Olonne, quelques chariots partirent en avant avec une partie de la maison, et M. le maréchal d'Olonne et Mme de Nevers quittèrent Paris le lendemain, ne voulant être accompagnés que de l'abbé Tercier. Tout Paris était venu dans la soirée à l'hôtel d'Olonne; mais M. le maréchal d'Olonne n'avait reçu que ses amis. Il dédaignait cette insulte au pouvoir, dont les exemples étaient alors si communs; il trouvait plus de dignité dans un respectueux silence. Je l'imite, mais je ne doute pas qu'à cette époque vous n'ayez entendu parler de l'exil de M. le maréchal d'Olonne comme d'une grande injustice et d'un abus de pouvoir fondé sur la plus étrange erreur.

Les affaires de M. le maréchal d'Olonne me retinrent huit jours à Paris. Je partis enfin pour Faverange, et mon coeur battit de joie en songeant que j'allais me trouver presque seul avec celle que j'adorais. Joie coupable! indigne personnalité! J'en ai été cruellement puni, et cependant le souvenir de ces jours orageux que j'ai passés près d'elle sont encore la consolation et le seul soutien de ma vie.

J'arrivai à Faverange dans les premiers jours de mai. Le maréchal d'Olonne se méprit à la joie si vive que je montrai en le revoyant; il m'en sut gré, et je reçus ses éloges avec embarras. S'il eût pu lire au fond de mon coeur, combien je lui aurais paru coupable! Lorsque j'y réfléchis, je ne comprends pas que M. le maréchal d'Olonne n'eût point encore deviné mes sentiments secrets; mais la vieillesse et la jeunesse manquent également de pénétration: l'une ne voit que ses espérances, et l'autre que ses souvenirs.

Faverange était ce vieux château où Mme de Nevers avait été élevée et dont elle m'avait parlé une fois. Situé à quelques lieues d'Uzerches, sur un rocher, au bord de la Corrèze, sa position était ravissante. Un grand parc fort sauvage environnait le château; la rivière qui baignait le pied des terrasses fermait le parc de trois côtés. Une forêt de vieux châtaigniers couvrait un espace considérable, et s'étendait depuis le sommet du coteau jusqu'au bord de la rivière. Ces arbres vénérables avaient donné leur ombre à plusieurs générations. On appelait ce lieu la Châtaigneraie. La rivière, les campagnes, les collines bleuâtres qui fermaient l'horizon, tout me plaisait dans cet aspect; mais tout m'aurait plu dans la disposition actuelle de mon âme. La solitude, la vie que nous menions, l'air de paix, de contentement de Mme de Nevers, tout me jetait dans cet état si doux où le présent suffit, où l'on ne demande rien au passé ni à l'avenir, où l'on voudrait faire durer le temps, retenir l'heure qui s'échappe et le jour qui va finir.

M. le maréchal d'Olonne, en arrivant à Faverange, avait établi une régularité dans la manière de vivre qui laissait du temps pour tout. Il avait annoncé qu'il recevrait très-peu de monde, et, avec le bon esprit qui lui était propre, il s'était créé des occupations qui avaient de l'intérêt, parce qu'elles avaient un but utile. De grands défrichements, la construction d'une manufacture, celle d'un hospice, occupaient une partie de ses matinées; d'autres heures étaient employées dans son cabinet à écrire des mémoires sur quelques parties de sa vie plus consacrées aux affaires publiques. Le soir, tous réunis dans le salon, M. le maréchal d'Olonne animait l'entretien par ses souvenirs ou ses projets; les gazettes, les lectures, fournissaient aussi à la conversation, et jamais un moment d'humeur ne trahissait les regrets de l'ambition dans le grand seigneur exilé, ni le dépit dans la victime d'une injustice. Cette simplicité, cette égalité d'âme, n'étaient point un effort dans M. le maréchal d'Olonne: il était si naturellement au-dessus de toutes les prospérités et de tous les revers de la fortune qu'il ne lui en coûtait rien de les dédaigner, et si la faiblesse humaine, se glissant à son insu dans son coeur, y eût fait entrer un regret de la vanité, il l'aurait raconté naïvement et s'en serait moqué le premier. Cette grande bonne foi d'un caractère élevé est un des spectacles les plus satisfaisants que l'homme puisse rencontrer; il console et honore ceux mêmes qui ne sauraient y atteindre.

Je parlais un jour avec admiration à Mme de Nevers du caractère de son père. "Vous avez, me dit-elle, tout ce qu'il faut pour le comprendre. Le monde admire ce qui est bien, mais c'est souvent sans savoir pourquoi; ce qui est doux, c'est de retrouver dans une autre âme tous les éléments de la sienne, et, quoi qu'on fasse, dit-elle, ces âmes se rapprochent: on veut en vain les séparer! — Ne dites pas cela! lui répondis-je; je vous prouverais trop aisément le contraire. — Peut-être ce que vous me diriez fortifierait mon raisonnement, reprit-elle; mais je ne veux pas le savoir." Elle se rapprocha de l'abbé Tercier, qui était sa ressource pour ne pas rester seule avec moi.

Il était impossible qu'elle ne vît pas que je l'adorais: quelquefois j'oubliais l'obstacle éternel qui nous séparait. Dans cette solitude, le bonheur était le plus fort. La voir, l'entendre, marcher près d'elle, sentir son bras s'appuyer sur le mien, c'étaient autant de délices auxquelles je m'abandonnais avec transport. Il faut avoir aimé pour savoir jusqu'où peut aller l'imprévoyance; il semble que la vie soit concentrée dans un seul point, et que tout le reste ne se présente plus à l'esprit que comme des images effacées. C'est avec effort que l'on appelle sa pensée sur d'autres objets, et, dès que l'effort cesse, on rentre dans la nature de la passion, dans l'oubli de tout ce qui n'est pas elle.

Quelquefois je croyais que Mme de Nevers n'était pas insensible à un sentiment qui ressemblait si peu à ce qu'elle avait pu inspirer jusqu'alors; mais, par la bizarrerie de ma situation, l'idée d'être aimé, qui aurait dû me combler de joie, me glaçait de crainte. Je ne mesurais qu'alors la distance qui nous séparait; je ne sentais qu'alors de combien de manières il était impossible que je fusse heureux. Le remords aussi entrait dans mon âme avec l'idée qu'elle pouvait m'aimer. Jusqu'ici je l'avais adorée en secret, sans but, sans projets, et sachant bien que cette passion ne pouvait me conduire qu'à ma perte; mais enfin je n'étais responsable à personne du choix que je faisais pour moi-même. Mais, si j'étais aimé d'elle, combien je devenais coupable! Quoi! je serais venu chez M. le maréchal d'Olonne, il m'aurait traité comme un fils, et je n'aurais usé de la confiance qui m'admettait chez lui que pour adorer sa fille, pour m'en faire aimer, pour la précipiter peut-être dans les tourments d'une passion sans espoir! Cette trahison me paraissait indigne de moi, et l'idée d'être aimé, qui m'enivrait, ne pouvait pourtant m'aveugler au point de voir une excuse possible à une telle conduite; mais là encore l'amour était le plus fort: il n'effaçait pas mes remords, mais il m'ôtait le temps d'y penser. D'ailleurs, la certitude d'être aimé était bien loin de moi, et le temps s'écoulait comme il passe à vingt-trois ans, avec une passion qui vous possède entièrement.

Un soir, la chaleur était étouffante; on n'avait pu sortir de tout le jour; le soleil venait de se coucher, et l'on avait ouvert les fenêtres pour obtenir un peu de fraîcheur. M. le maréchal d'Olonne, l'abbé et deux hommes d'une petite ville voisine assez instruits étaient engagés dans une conversation sur l'économie politique; ils agitaient depuis une heure la question du commerce des grains, et cela faisait une de ces conversations pesantes où l'on parle longuement, où l'on suit un raisonnement, où les arguments s'enchaînent et où l'attention de ceux qui écoutent est entièrement absorbée; mais rien aussi n'est si favorable à la rêverie de ceux qui n'écoutent pas: ils savent qu'ils ne seront pas interrompus et qu'on est trop occupé pour songer à eux. Mme de Nevers s'était assise dans l'embrasure d'une des fenêtres pour respirer l'air frais du soir; un grand jasmin qui tapissait le mur de ce côté du château montait dans la fenêtre et s'entrelaçait dans le balcon. Debout à deux pas derrière elle, je voyais son profil charmant se dessiner sur un ciel d'azur encore doré par les derniers rayons du couchant; l'air était rempli de ces petites particules brillantes qui nagent dans l'atmosphère à la fin d'un jour chaud de l'été; les coteaux, la rivière, la forêt, étaient enveloppés d'une vapeur violette qui n'était plus le jour et qui n'était pas encore l'obscurité. Une vive émotion s'empara de mon coeur. De temps en temps un souffle d'air arrivait à moi; il m'apportait le parfum du jasmin, et ce souffle embaumé semblait s'exhaler de celle qui m'était si chère! Je le respirais avec avidité. La paix de ces campagnes, l'heure, le silence, l'expression de ce doux visage, si fort en harmonie avec ce qui l'entourait, tout m'enivrait d'amour. Mais bientôt mille réflexions douloureuses se présentèrent à moi. "Je l'adore, pensai-je, et je suis pour jamais séparé d'elle! Elle est là, je passe ma vie près d'elle, elle lit dans mon coeur, elle devine mes sentiments, elle les voit peut-être sans colère: eh bien! jamais, jamais, nous ne serons rien l'un à l'autre! La barrière qui nous sépare est insurmontable… Je ne puis que l'adorer; le mépris la poursuivrait dans mes bras! Et cependant nos coeurs sont créés l'un pour l'autre. Et n'est-ce pas là peut-être ce qu'elle a voulu dire l'autre jour!" Un mouvement irrésistible me rapprocha d'elle; j'allai m'asseoir sur cette même fenêtre où elle était assise, et j'appuyai ma tête sur le balcon. Mon coeur était trop plein pour parler. "Edouard, me dit-elle, qu'avez-vous? — Ne le savez-vous pas?" lui dis-je. Elle fut un moment sans répondre; puis elle me dit: "Il est vrai, je le sais; mais, si vous ne voulez pas m'affliger, ne soyez pas ainsi malheureux. Quand vous souffrez, je souffre avec vous; ne le savez-vous pas aussi? — Je devrais être heureux de ce que vous me dites, répondis-je, et cependant je ne le puis. — Quoi! dit-elle, si nous passions notre vie comme nous avons passé ces deux mois, vous seriez malheureux?" je n'osai lui dire que oui; je cueillis des fleurs de ces jasmins qui l'entouraient et qu'on ne distinguait plus qu'à peine; je les lui donnai, je les lui repris, puis je les couvris de mes baisers et de mes larmes. Bientôt j'entendis qu'elle pleurait, et je fus au désespoir. "Si vous êtes malheureuse, lui dis-je, combien je suis coupable! Dois-je donc vous fuir? — Ah! dit-elle, il est trop tard." On apporta des lumières, je m'enfuis du salon; je me trouvais si à plaindre! et pourtant j'étais si heureux que mon âme était entièrement bouleversée.

Je sortis du château, mais sans pouvoir m'en éloigner; j'errais sur les terrasses, je m'appuyais sur ces murs qui renfermaient Mme de Nevers, et je m'abandonnais à tous les transports de mon coeur. Etre aimé, aimé d'elle! Elle me l'avait presque dit, mais je ne pouvais le croire. Elle a pitié de moi, me disais-je: voilà tout; mais n'est-ce pas assez pour être heureux! Elle n'était plus à la fenêtre; je vis de la lumière dans une tour qui formait l'un des angles du château. Cette lumière venait d'un cabinet d'étude qui dépendait de l'appartement de Mme de Nevers. Un escalier tournant, pratiqué dans une tourelle, conduisait de la terrasse à ce cabinet. La porte était ouverte, je m'en rapprochai involontairement; mais à peine eus-je franchi les premières marches que je m'arrêtai tout à coup. "Que vais-je faire? pensai-je; lui déplaire peut-être, l'irriter!" Je m'assis sur les marches; mais bientôt, entraîné par ma faiblesse, je montai plus haut. "Je n'entrerai pas, me disais-je; je resterai à la porte, je l'entendrai seulement, et je me sentirai près d'elle." Je m'assis sur la dernière marche, à l'entrée d'une petite pièce qui précédait le cabinet. Mme de Nevers était dans ce cabinet! Bientôt je l'entendis marcher, puis s'arrêter, puis marcher encore. Mon coeur, plein d'elle, battait dans mon sein avec une affreuse violence. Je me levai, je me rassis, sans savoir ce que je voulais faire. En ce moment sa porte s'ouvrit: "Agathe, dit-elle, est-ce vous? — Non, répondis-je; me pardonnerez-vous? J'ai vu de la lumière dans ce cabinet… j'ai pensé que vous y étiez… Je ne sais comment je suis ici. — Edouard, dit-elle, venez. J'allais vous écrire; il vaut mieux que je vous parle, et peut-être que j'aurais dû vous parler plus tôt." Je vis qu'elle avait pleuré. "Je suis bien coupable, lui dis-je; je vous offense en vous aimant, et cependant que puis-je faire? Je n'espère rien, je ne demande rien: je sais trop bien que je ne puis être que malheureux. Mais dites-moi seulement que, si le sort m'eût fait votre égal, vous ne m'eussiez pas défendu de vous aimer? — Pourquoi ce doute? me dit-elle; ne savez-vous pas, Edouard, que je vous aime? Nos deux coeurs se sont donnés l'un à l'autre en même temps; je ne me suis fait aucune illusion sur la folie de cet attachement; je sais qu'il ne peut que nous perdre. Mais comment fuir sa destinée? L'absence eût guéri un sentiment ordinaire: j'allai près de mon amie chercher de l'appui contre cette passion qui fera, Edouard, le malheur de tous deux. Eugénie employa toute la force de sa raison pour me démontrer la nécessité de combattre mes sentiments. Hélas! vous n'ignorez pas tout ce qui nous sépare! Je crus qu'elle m'avait persuadée; je revins à Paris armée de sa sagesse bien plus que de la mienne. Je pris la résolution de vous fuir; je cherchai la distraction dans ce monde où j'étais sûre de ne pas vous trouver. Quelle profonde indifférence je portais dans tous ces lieux où vous n'étiez pas, où vous ne pouviez jamais venir! Ces portes s'ouvraient sans cesse, et ce n'était jamais pour vous! Le duc de L… me plaisantait souvent sur mes distractions. En effet, je sentais bien que je pouvais obéir aux conseils d'Eugénie et conduire ma personne au bal; mais, Edouard, n'avez-vous jamais senti que mon âme était errante autour de vous, que la meilleure moitié de moi-même restait près de vous, qu'elle ne pouvait pas vous quitter?" Je tombai à ses pieds. Ah! si j'avais osé la serrer dans mes bras! Mais je n'avais que de froides paroles pour peindre les transports de mon coeur. Je lui redis mille fois que j'étais heureux; que je défiais tous les malheurs de m'atteindre; que ma vie se passerait près d'elle à l'aimer, à lui obéir; qu'elle ne pouvait rien m'imposer qui ne me parût facile. En effet, mes chagrins, mes remords, son rang, ma position, la distance qui nous séparait, tout avait disparu; il me semblait que je pouvais tout supporter, tout braver, et que j'étais inaccessible à tout ce qui n'était pas l'ineffable joie d'être aimé de Mme de Nevers. "Je ne vous impose qu'une loi, me dit-elle: c'est la prudence. Que mon père ne puisse jamais soupçonner nos sentiments: vous savez assez que, s'il en avait la moindre idée, il se croirait profondément offensé; son bonheur, son repos, la paix de notre intérieur, seraient détruits sans retour. C'est de cela que je voulais vous parler, ajouta-t-elle en rougissant. Voyez, Edouard, si je dois ainsi rester seule avec vous? Je vous ai dit tout ce que je ne voulais pas vous dire. Hélas! nous ne savons que trop bien à présent ce qui est au fond de nos coeurs! Ne nous voyons plus seuls. — Je vais vous quitter, lui dis-je; ne m'enviez pas cet instant de bonheur… Est-il donc déjà fini?"

L'enchantement d'être aimé suspendit en moi pour quelques jours toute espèce de réflexion: j'étais devenu incapable d'en faire. Chacune des paroles de Mme de Nevers s'était gravée dans mon souvenir et y remplaçait mes propres pensées; je les répétais sans cesse, et le même sentiment de bonheur les accompagnait toujours. J'oubliais tout: tout se perdait dans cette idée ravissante que j'étais aimé; que nos deux coeurs s'étaient donnés l'un à l'autre en même temps; que, malgré tous ses efforts, elle n'avait pu se détacher de moi; qu'elle m'aimait; qu'elle avait accepté mon amour; que ma vie s'écoulerait près d'elle; que la certitude d'être aimé me tiendrait lieu de tout bonheur. Je le croyais de bonne foi, et il me paraissait impossible que la félicité humaine pût aller au delà de ce que Mme de Nevers venait de me faire éprouver lorsqu'elle m'avait dit que, même absente, son âme était errante autour de moi.

Cet enivrement aurait peut-être duré longtemps si M. le maréchal d'Olonne, qui se plaisait à louer ceux qu'il aimait, n'eût voulu un soir faire mon éloge. Il parlait à quelques voisins qui avaient dîné à Faverange; j'avais essayé de sortir dès le commencement de la conversation, mais il m'avait forcé de rester. Ah! quel supplice il m'imposait! M'entendre vanter pour ma délicatesse, pour ma reconnaissance, pour mon dévouement! Il n'en fallait pas tant pour rappeler ma raison égarée et pour faire rentrer le remords dans mon âme. Il s'en empara avec violence, et me déchira d'autant plus que j'avais pu l'oublier un moment; mais, par une bizarrerie de mon caractère, j'éprouvai une sorte de joie de voir pourtant que je sentais encore ce que devait sentir un homme d'honneur; que la passion m'entraînait sans m'aveugler, et que du moins Mme de Nevers ne m'avait pas encore ôté le regret des vertus que je perdais pour elle. J'essayai de me dire qu'un jour je la fuirais. Fuir Mme de Nevers! m'en séparer! Je ne pouvais en soutenir la pensée, et cependant j'avais besoin de me dire que dans l'avenir j'étais capable de ce sacrifice. Non, je ne l'étais pas; j'ai senti plus tard que m'arracher d'auprès d'elle, c'était aussi m'arracher la vie.

Il était impossible qu'un coeur déchiré comme l'était le mien pût donner ni recevoir un bonheur paisible. Mme de Nevers me reprochait l'inégalité de mon humeur. Elle qui n'avait besoin que d'aimer pour être heureuse, tout était facile de sa part: c'était elle qui faisait les sacrifices; mais moi, qui l'adorais et qui étais certain de ne la posséder jamais, dévoré de remords, obligé de cacher à tous les yeux cette passion sans espoir, qui ferait ma honte si le hasard la dévoilait à M. le maréchal d'Olonne! Que me dirait-il? que je devais fuir? Il aurait raison, et je sentais que je n'avais d'autre excuse qu'une faiblesse indigne d'un honnête homme, indigne de mon père, indigne de moi-même; mais cette faiblesse me maîtrisait entièrement: j'adorais Mme de Nevers, et un de ses regards payait toutes mes douleurs. Grand Dieu! je n'ose dire qu'il effaçait tous mes remords.

On passait ordinairement les matinées dans une grande bibliothèque, que M. le maréchal d'Olonne avait fait arranger depuis qu'il était à Faverange. On venait de recevoir de Paris plusieurs caisses remplies de livres, de gravures, de cartes géographiques, et un globe fort grand et fort beau nouvellement tracé d'après les découvertes récentes de Cook et de Bougainville. Tous ces objets avaient été placés sur des tables, et M. le maréchal d'Olonne, après les avoir examinés avec soin, sortit, emmenant avec lui l'abbé Tercier.

Je demeurai seul avec Mme de Nevers, et nous restâmes quelque temps, debout devant une table, à faire tourner ce globe avec l'espèce de rêverie qu'inspire toujours l'image, même si abrégée, de ce monde que nous habitons. Mme de Nevers fixa ses regards sur le grand Océan pacifique et sur l'archipel des îles de la Société, et elle remarqua cette multitude de petits points qui ne sont marqués que comme des écueils. Je lui racontai quelque chose du voyage de Cook que je venais de lire, et des dangers qu'il avait courus dans ces régions inconnues par ces bancs de corail que nous voyons figurés sur le globe, et qui entourent cet archipel comme pour lui servir de défense contre l'Océan. J'essayai de décrire à Mme de Nevers quelques-unes de ces îles charmantes; elle me montra du doigt une des plus petites, située un peu au nord du tropique, et entièrement isolée. "Celle-ci, lui dis-je, est déserte; mais elle mériterait des habitants: le soleil ne la brûle jamais, de grands palmiers l'ombragent; l'arbre à pain, le bananier, l'ananas, y produisent inutilement leurs plus beaux fruits; ils mûrissent dans la solitude, ils tombent, et personne ne les recueille. On n'entend d'autre bruit, dans cette retraite, que le murmure des fontaines et le chant des oiseaux; on n'y respire que le doux parfum des fleurs; tout est harmonie, tout est bonheur dans ce désert. Ah! lui dis-je, il devrait servir d'asile à ceux qui s'aiment. Là, on serait heureux des seuls biens de la nature, on ne connaîtrait pas la distinction des rangs, ni l'infériorité de la naissance; là, on n'aurait pas besoin de porter d'autres noms que ceux que l'amour donne, on ne serait pas déshonoré de porter le nom de ce qu'on aime!" Je tombai sur une chaise en disant ces mots; je cachai mon visage dans mes mains, et je sentis bientôt qu'il était baigné de mes larmes. Je n'osais lever les yeux sur Mme de Nevers. "Edouard, me dit-elle, est-ce un reproche? Pouvez-vous croire que j'appellerais un sacrifice ce qui me donnerait à vous? Sans mon père, croyez-vous que j'eusse hésité?" Je me prosternai à ses pieds; je lui demandai pardon de ce que j'avais osé lui dire: "Lisez dans mon coeur, lui dis-je; concevez, s'il est possible, une partie de ce que je souffre, de ce que je vous cache… Si vous me plaignez, je serai moins malheureux."

Cette île imaginaire devint l'objet de toutes mes rêveries. Dupe de mes propres fictions, j'y pensais sans cesse; j'y transportais en idée celle que j'aimais. Là, elle m'appartenait; là, elle était à moi, toute à moi! Je vivais de ce bonheur chimérique; je la fuyais elle-même pour la retrouver dans cette création de mon imagination, ou, loin de ces lois sociales, cruelles et impitoyables, je me livrais à de folles illusions d'amour, qui me consolaient un moment, pour m'accabler ensuite d'une nouvelle et plus poignante douleur.

Il était impossible que ces violentes agitations n'altérassent pas ma santé: je me sentais dépérir et mourir; d'affreuses palpitations me faisaient croire quelquefois que je touchais à la fin de ma vie, et j'étais si malheureux que j'en voyais le terme avec joie. Je fuyais Mme de Nevers; je craignais de rester seul avec elle, de l'offenser peut-être en lui montrant une partie des tourments qui me déchiraient.

Un jour, elle me dit que je lui tenais mal la promesse que je lui avais faite d'être heureux du seul bonheur d'être aimé d'elle. "Vous êtes mauvais juge de ce que je souffre, lui dis-je, et je ne veux pas vous l'apprendre. Le bonheur n'est pas fait pour moi, je n'y prétends pas; mais dites-moi seulement, dites-moi une fois que vous me regretterez quand je ne serai plus, que ce tombeau qui me renfermera bientôt attirera quelquefois vos pas; dites que vous eussiez souhaité qu'il n'y eût pas d'obstacle entre nous." Je la quittai sans attendre sa réponse; je n'étais plus maître de moi; je sentais que je lui dirais peut-être ce que je ne voulais pas lui dire, et la crainte de lui déplaire régnait dans mon âme autant que mon amour et que ma douleur. Je m'en allais dans la campagne; je marchais des journées entières, dans l'espérance de fuir deux pensées déchirantes qui m'assiégeaient tour à tour: l'une, que je ne posséderais jamais celle que j'aimais; l'autre, que je manquais à l'honneur en restant chez M. le maréchal d'Olonne. Je voyais l'ombre de mon père me reprocher ma conduite, me demander si c'était là le fruit de ses leçons et de ses exemples; puis à cette vision terrible succédait la douce image de Mme de Nevers: elle ranimait pour un moment ma triste vie; je fermais les yeux pour que rien ne vînt me distraire d'elle. Je la voyais, je me pénétrais d'elle; elle devenait comme la réalité, elle me souriait, elle me consolait, elle calmait par degré mes douleurs, elle apaisait mes remords. Quelquefois je trouvais le sommeil dans les bras de cette ombre vaine; mais, hélas! j'étais seul à mon réveil! O mon Dieu! si vous m'eussiez donné seulement quelques jours de bonheur! Mais jamais, jamais! tout était inutile; et ces deux coeurs formés l'un pour l'autre, pétris du même limon, pénétrés du même amour, le sort impitoyable les séparait pour toujours!

Un soir, revenant d'une de ces longues courses, je m'étais assis à l'extrémité de la Châtaigneraie, dans l'enceinte du parc, mais cependant fort loin du château. J'essayais de me calmer avant que de rentrer dans ce salon où j'allais rencontrer les regards de M. le maréchal d'Olonne, lorsque je vis de loin Mme de Nevers qui s'avançait vers moi. Elle marchait lentement sous les arbres, plongée dans une rêverie dont j'osai me croire l'objet: elle avait ôté son chapeau, ses beaux cheveux tombaient en boucles sur ses épaules; son vêtement léger flottait autour d'elle; son joli pied se posait sur la mousse si légèrement qu'il ne la foulait même pas; elle ressemblait à la nymphe de ces bois. Je la contemplais avec délices; jamais je ne m'étais encore senti entraîné vers elle avec tant de violence; le désespoir auquel je m'étais livré tout le jour avait redoublé l'empire de la passion dans mon coeur. Elle vint à moi, et, dès que j'entendis le son de sa voix, il me sembla que je reprenais un peu de pouvoir sur moi-même. "Où avez-vous donc passé la journée? me demanda-t-elle; ne craignez-vous pas que mon père ne s'étonne de ces longues absences? — Qu'importe! lui répondis-je; mon absence bientôt sera éternelle. — Edouard, me dit-elle, est-ce donc là les promesses que vous m'aviez faites? — Je ne sais ce que j'ai promis, lui dis-je; mais la vie m'est à charge: je n'ai plus d'avenir, et je ne vois de repos que dans la mort. Pourquoi s'en effrayer? Lui dis-je; elle sera plus bienfaisante pour moi que la vie. Il n'y a pas de rangs dans la mort, je n'y retrouverai pas l'infériorité de ma naissance, qui m'empêche d'être à vous, ni mon nom obscur: tous portent le même nom dans la mort! Mais l'âme ne meurt pas, elle aime encore après la vie, elle aime toujours. Pourquoi dans cet autre monde ne serions nous pas unis? — Nous le serons dans celui-ci, me dit-elle. Edouard, mon parti est pris: je serai à vous, je serai votre femme. Hélas! c'est mon bonheur aussi bien que le vôtre que je veux! Mais dites-moi que je ne verrai plus votre visage pâle et décomposé comme il l'est depuis quelque temps; dites-moi que vous reviendrez à la vie, à l'espérance; dites-moi que vous serez heureux. — Jamais! m'écriai-je avec désespoir. Grand Dieu! c'est donc quand vous me proposez le comble de la félicité que je dois me trouver le plus malheureux de tous les hommes!… Moi, vous épouser! Moi, vous faire déchoir! vous rendre l'objet du mépris! changer l'éclat de votre rang contre mon obscurité! vous faire porter mon nom inconnu! — Eh! qu'importe? dit-elle; j'aime mieux ce nom que tous ceux de l'histoire; je m'honorerai de le porter, il est le nom de ce que j'aime. Edouard! ne sacrifiez pas notre bonheur à une fausse délicatesse. — Ah! ne me parlez pas de bonheur, lui dis-je; point de bonheur avec la honte! Moi, trahir l'honneur! trahir M. le maréchal d'Olonne! Je ne pourrais seulement soutenir son regard! Déjà je voudrais me cacher à ses yeux! De quelle juste indignation ne m'accablerait-il pas! Le déshonneur! c'est comme l'impossible; rien à ce prix! — Eh bien, Edouard, dit-elle, il faudra donc nous séparer?" Je demeurai anéanti. "Vous voulez ma mort, lui dis-je; vous avez raison, elle seule peut tout arranger. Oui, je vais partir; je me ferai soldat, je n'aurai pas besoin pour cela de prouver ma noblesse; j'irai me faire tuer. Ah! que la mort me sera douce! Je bénirais celui qui me la donnerait en ce moment." Je ne regardais pas Mme de Nevers en prononçant ces affreuses paroles. Hélas! la vie semblait l'avoir abandonnée. Pâle, glacée, immobile, je crus un moment qu'elle n'existait plus; je compris alors qu'il y avait encore d'autres malheurs que ceux qui m'accablaient! A ses pieds, j'implorai son pardon; je repris toutes mes paroles, je lui jurai de vivre, de vivre pour l'adorer, son esclave, son ami, son frère; nous inventions tous les doux noms qui nous étaient permis. "Viens, me dit-elle en se jetant à genoux; prions ensemble; demandons à Dieu de nous aimer dans l'innocence, de nous aimer ainsi jusqu'à la mort!" Je tombai à genoux à côté d'elle; j'adorai cet ange presque autant que Dieu même; elle était un souffle émané de lui; elle avait la beauté, l'angélique pureté des enfants du Ciel. Comment un désir coupable m'aurait-il atteint près d'elle? elle était le sanctuaire de tout ce qui était pur. Mais loin d'elle, hélas! je redevenais homme, et j'aurais voulu la posséder ou mourir.

Nous entrâmes bientôt dans la lutte la plus singulière et la plus pénible, elle pour me déterminer à l'épouser, et moi pour lui prouver que l'honneur me défendait cette félicité que j'eusse payée de mon sang et de ma vie. Que ne me dit-elle pas pour me faire accepter le don de sa main! Le sacrifice de son nom, de son rang ne lui coûtait rien; elle me le disait, et j'en étais sûr. Tantôt elle m'offrait la peinture séduisante de notre vie intérieure. "Retirés, disait-elle, dans notre humble asile, au fond de nos montagnes, heureux de notre amour, en paix avec nous-mêmes, saurons-nous seulement si l'on nous blâme dans le monde?" Et elle disait vrai, et je connaissais assez la simplicité de ses goûts pour être certain qu'elle eût été heureuse, sous notre humble toit, avec mon amour et l'innocence. Quelquefois elle me disait: "Il se peut que j'offense, en vous aimant, les convenances sociales; mais je n'offense aucune des lois divines: je suis libre, vous l'êtes aussi, ou plutôt nous ne le sommes plus ni l'un ni l'autre. Y a-t-il, Edouard, un lien plus sacré qu'un attachement comme le nôtre? Que ferions-nous dans la vie, maintenant, si nous n'étions pas unis? Pourrions-nous faire le bonheur de personne?" Je ne puis dire ce que me faisait éprouver un pareil langage: je n'étais pas séduit, je n'étais pas même ébranlé; mais je l'écoutais comme on prête l'oreille à des sons harmonieux qui bercent et endorment les douleurs. Je n'essayais pas de lui répondre; je l'écoutais, et ses paroles enchanteresses tombaient comme un baume sur mes blessures. Mais, par une bizarrerie que je ne saurais expliquer, quelquefois ces mêmes paroles produisaient en moi un effet tout contraire, et elles me jetaient dans un profond désespoir. Inconséquence des passions! le bonheur d'être aimé me consolait de tout ou mettait le comble à mes maux. Mme de Nevers quelquefois feignait de douter de mon amour. "Vous m'aimez bien peu, disait-elle, si je ne vous console pas des mépris du monde. — J'oublierais tout à vos pieds, lui disais-je, hors le déshonneur, hors le blâme dont je ne pourrais pas vous sauver. Je le sais bien, que les maux de la vie ne vous atteindraient pas dans mes bras; mais le blâme n'est pas comme les autres blessures, sa pointe aiguë arriverait à mon coeur avant que de passer au vôtre; mais elle vous frapperait malgré moi, et j'en serais la cause. De quel nom ne flétrirait-on pas le sentiment qui nous lie? Je serais un vil séducteur, et vous une fille dénaturée. Ah! n'acceptons pas le bonheur au prix de l'infamie! Tâchons de vivre encore comme nous vivons, ou laissez-moi vous fuir et mourir. Je quitterai la vie sans regret: qu'a-t-elle qui me retienne? Je désire la mort plutôt; je ne sais quel pressentiment me dit que nous serons unis après la mort, qu'elle sera le commencement de notre éternelle union."

Nos larmes finissaient ordinairement de telles conversations; mais, quoique le sujet en fût si triste, elles portaient en elles je ne sais quelle douceur qui vient de l'amour même. Il est impossible d'être tout à fait malheureux quand on s'aime, qu'on se le dit, qu'on est près l'un de l'autre. Ce bien-être ineffable que donne la passion ne saurait être détruit que par le changement de ceux qui l'éprouvent, car la passion est plus forte que tous les malheurs qui ne viennent pas d'elle-même.

Cependant nous sentions la nécessité de nous distraire quelquefois de ces pensées douloureuses pour conserver la force de les supporter. Nous essayâmes de lire ensemble, de fixer sur d'autres objets que nous-mêmes nos idées et nos réflexions; mais l'imagination préoccupée par l'amour ressemble à cette forêt enchantée que nous peint le Tasse, et dont toutes les issues ramenaient toujours dans le même lieu. La passion répond à tout, et tout ramène à elle. Si nous trouvions dans nos lectures quelques sentiments exprimés avec vérité, c'est qu'ils nous rappelaient les nôtres; si les descriptions de la nature avaient quelque charme pour nous, c'est qu'elles retraçaient à nos coeurs l'image de la solitude où nous eussions voulu vivre. Je trouvais à Mme de Nevers la beauté et la modestie de l'Eve de Milton, la tendresse de Juliette, et le dévouement d'Emma.

La passion, qui produit tous les fruits de la faiblesse, est cependant ce qui met l'homme de niveau avec tout ce qui est grand, noble, élevé. Il nous semblait quelquefois que nous étions capables de tout ce que nous lisions de sublime: rien ne nous étonnait, et l'idéal de la vie nous semblait l'état naturel de nos coeurs, tant nous vivions facilement dans cette sphère élevée des sentiments généreux. Mais quelquefois aussi un mot qui nous rappelait trop vivement notre propre situation, ou ces tableaux touchants de l'amour dans le mariage, qu'on rencontre si fréquemment dans la poésie anglaise, me précipitaient du faîte de mes illusions dans un violent désespoir. Mme de Nevers alors me consolait, essayait de nouveau de me convaincre qu'il n'était pas impossible que nous fussions heureux, et la même lutte se renouvelait entre nous et apportait avec elle les mêmes douleurs et les mêmes consolations.

Il y avait environ six mois que M. le maréchal d'Olonne était à Faverange, et nous touchions aux derniers jours de l'automne, lorsqu'un soir, comme on allait se retirer, on entendit un bruit inaccoutumé autour du château: les chiens aboyaient, les grilles s'ouvraient, les chaînes des ponts faisaient entendre leur claquement en s'abaissant, les fouets des postillons, le hennissement des chevaux, tout annonçait l'arrivée de plusieurs voitures en poste. Je regardai Mme de Nevers: le même pressentiment nous avait fait pâlir tous deux, mais nous n'eûmes pas le temps de nous communiquer notre pensée. La porte s'ouvrit, et le duc de L… et le prince d'Enrichemont parurent. Leur présence disait tout, car M. le maréchal d'Olonne avait annoncé qu'il ne voulait recevoir aucune visite tant que durerait son exil, et il n'était venu à Faverange que deux ou trois vieux amis, qui même n'y avaient fait que peu de séjour. M. le maréchal d'Olonne était en effet rappelé. Le duc de L… le lui annonça avec le bon coeur et la bonne grâce qu'il mettait à tout, et le prince d'Enrichemont recommença à dire toutes ces choses convenables que Mme de Nevers ne pouvait lui pardonner. Il en avait toujours de prêtes pour la joie comme pour la douleur, et il n'en fut point avare en cette occasion. Il s'adressait plus particulièrement à Mme de Nevers. Elle répondait en plaisantant. La conversation s'animait entre eux, et je retrouvais ces anciennes souffrances que je ne connaissais plus depuis six mois; seulement elles me paraissaient encore plus cruelles par le souvenir du bonheur dont j'avais joui près de Mme de Nevers, seul en possession du moins de ce charme de sociabilité qui n'appartenait qu'à elle: à présent il fallait le partager avec ces nouveaux venus, et, pour que rien ne me manquât, je retrouvais encore leur politesse, cérémonieuse de la part du prince d'Enrichemont, cordiale de la part du duc de L…, mais enfin me faisant toujours ressouvenir et de ce qu'ils étaient et de ce que j'étais moi-même.

La conversation s'établit sur les nouvelles de la société, sur Paris, sur Versailles. Il était simple que M. le maréchal d'Olonne fût curieux de savoir mille détails que personne depuis longtemps n'avait pu lui apprendre; mais j'éprouvais un sentiment de souffrance inexprimable en me sentant si étranger à ce monde dans lequel Mme de Nevers allait de nouveau passer sa vie. Le prince d'Enrichemont conta que la reine avait dit qu'elle espérait que Mme de Nevers serait de retour pour le premier bal qu'elle donnerait à Trianon. Le duc de L… parla du voyage de Fontainebleau, qui venait de finir. Je ne pouvais m'étonner que Mme de Nevers s'occupât de personnes qu'elle connaissait, de la société dont elle faisait partie; mais cette conversation était si différente de celles que nous avions ordinairement ensemble qu'elle me faisait l'effet d'une langue inconnue, et j'éprouvais une sensation pénible en voyant cette langue si familière à celle que j'aimais. Hélas! j'avais oublié qu'elle était la sienne, et le doux langage de l'amour que nous parlions depuis si longtemps, avait effacé tout le reste.

Le duc de L…, qu'on ne fixait jamais longtemps sur le même sujet, revint à parler de Faverange, et s'engoua de tout ce qu'il voyait, de l'aspect du château par le clair de lune, de l'escalier gothique, surtout de la salle où nous étions. Il admira la vieille boiserie de chêne, noir et poli comme l'ébène, qui portait dans chacun de ses panneaux un chevalier armé de toutes pièces, sculptés en relief, avec le nom et la devise du chevalier, sculptés aussi au bas du panneau. Le duc de L… lut les devises et plaisanta sur la délivrance de Mme de Nevers, enfermée dans ce donjon gothique comme une princesse du temps de la chevalerie. Il lui demanda si elle ne s'était pas bien ennuyée depuis six mois. "Non sans doute, dit-elle, je ne me suis jamais trouvée plus heureuse, et je suis sûre que mon père quittera Faverange avec regret. — Oui, dit M. le maréchal d'Olonne, le souvenir du temps que j'ai passé ici sera toujours un des plus doux de ma vie. Il y a deux manières d'être heureux, ajouta M. le maréchal d'Olonne: on l'est par le bonheur qu'on éprouve ou par celui qu'on fait éprouver. S'occuper du perfectionnement moral et du bien-être physique d'un grand nombre d'hommes est certainement la source des jouissances les plus pures et les plus durables, car le plaisir dont on se lasse le moins est celui de faire le bien, et surtout un bien qui doit nous survivre." Je fus frappé au dernier point de ce peu de paroles. Une pensée traversa mon esprit. Quoi! M. le maréchal d'Olonne, si je lui ravissais sa fille, aurait encore une autre manière d'être heureux; et moi, grand Dieu! en perdant Mme de Nevers, je sentais que tout était fini pour moi dans la vie! Avenir, repos, vertu même, tout me devenait indifférent; et jusqu'à ce fantôme d'honneur auquel je me sacrifiais, je sentais qu'il ne me serait plus rien si je me séparais d'elle. La mort seule alors deviendrait ma consolation et mon but: rien n'était plus rien pour moi dans le monde; le monde lui-même n'était plus qu'un désert et un tombeau. Cette idée que M. le maréchal d'Olonne serait heureux sans sa fille était le piége le plus dangereux qu'on eût encore pu m'offrir.

Deux jours après l'arrivée des deux amis, M. le maréchal d'Olonne quitta Faverange. Avec quelle douleur je m'arrachai de ce lieu où Mme de Nevers m'avait avoué qu'elle m'aimait! Je ne partis que quelques heures après elle; je les employai à dire un tendre adieu à tout ce qui restait d'elle. J'entrai dans le cabinet de la tour, dans ce cabinet où elle n'était plus; je me mis à genoux devant le siége qu'elle occupait; je baisais ce qu'elle avait touché; je m'emparais de ce qu'elle avait oublié; je pressais sur mon coeur ces vestiges qu'avait laissés sa présence. Hélas! c'était tout ce qu'il m'était permis de posséder d'elle, mais ils m'étaient chers comme elle-même, et je ne pouvais m'arracher de ces murs qui l'avaient entourée, de ce siége où elle s'était assise, de cet air qu'elle avait respiré. Je savais bien que je serais moins avec elle où j'allais la retrouver que je ne l'étais en ce moment dans cette solitude remplie de son image: un triste pressentiment me disait que j'avais passé à Faverange les seuls jours heureux que le ciel m'eût destinés.

En arrivant à l'hôtel d'Olonne, j'éprouvai un premier chagrin: Mme de Nevers était sortie. Je parcourus ces grands salons déserts avec une profonde tristesse. Le souvenir de la mort de mon père se réveilla dans mon coeur. Je ne sais pourquoi cette maison semblait me présager de nouveaux malheurs. J'allai dans ma chambre: j'y retrouvai le portrait de Mme de Nevers enfant. Sa vue me consola un peu, et je restai à le contempler jusqu'à l'heure du souper. Alors je descendis dans le salon: je le trouvai plein de monde. Mme de Nevers faisait les honneurs de ce cercle avec sa grâce accoutumée, mais je ne sais quel nuage de tristesse couvrait son front. Quand elle m'aperçut, il se dissipa tout à coup. Magie de l'amour! j'oubliai toutes mes peines; je me sentis fier de ses succès, de l'admiration qu'on montrait pour elle. Si j'eusse pu lui ôter une nuance de ce rang qui nous séparait pour toujours, je n'y aurais pas consenti. En ce moment, je jouissais de la voir au-dessus de tous encore plus que je ne souhaitais de la posséder, et j'éprouvais pour elle un enivrement d'orgueil dont j'étais incapable pour moi-même. Si j'avais pu ainsi m'oublier toujours, j'aurais été moins malheureux; mais cela était impossible: tout me froissait, tout blessait ma fierté. Ce que j'enviais le plus dans une position élevée, c'est le repos que je me figurais qu'on devait y éprouver; c'était de ne compter avec personne et d'être à sa place partout. Cette inquiétude, ce malaise d'amour-propre, aurait été un véritable malheur si un sentiment bien plus fort m'eût laissé le temps de m'y livrer; mais je pensais trop à Mme de Nevers pour que les chagrins de ma vanité fussent durables, et je les sentais surtout parce qu'ils étaient une preuve de plus de l'impossibilité de notre union. Tout ce qui me rabaissait m'éloignait d'elle, et cette réflexion ajoutait une nouvelle amertume à des sentiments déjà si amers.

J'occupai, à mon retour de Faverange, la place que M. le maréchal d'Olonne m'avait fait obtenir aux affaires étrangères, et qu'on m'avait conservée par considération pour lui. Le travail n'en était pas assujettissant, et cependant je le faisais avec négligence. La passion rend surtout incapable d'une application suivie: c'est avec effort qu'on écarte de soi une pensée qui suffit au bonheur, et tout ce qui distrait d'un objet adoré semble un vol fait à l'amour. Cependant ces sortes d'affaires sont si faciles qu'on était content de moi et que je recueillais de ma place à peu près tout ce qu'elle avait d'agréable; elle me donnait des relations fréquentes avec les hommes distingués qui affluaient à Paris de toutes les parties de l'Europe, et je prenais insensiblement un peu plus de consistance dans le monde, à cause des petits services que je pouvais rendre. Je logeais toujours à l'hôtel d'Olonne; j'y passais toutes mes journées, et ce nouvel arrangement n'avait rien changé à ma vie que de créer quelques rapports de plus. Les étrangers qui venaient chez M. le maréchal d'Olonne, me connaissant davantage, me montraient en général plus d'obligeance et de bonté.

J'avais bien prévu qu'à Paris je verrais moins Mme de Nevers; mais je me désespérais des difficultés que je rencontrais à la voir seule. Je n'osais aller que rarement dans son appartement, de peur de donner des soupçons à M. le maréchal d'Olonne, et dans le salon il y avait toujours du monde. Elle était obligée d'aller assez souvent à Versailles, et quelquefois d'y passer la journée. Il me semblait que je n'arriverais jamais à la fin de ces jours où je ne devais pas la voir: chaque minute tombait comme un poids de plomb sur mon coeur; il s'écoulait un temps énorme avant qu'une autre minute vînt remplacer celle-là. Lorsque je pensais qu'il faudrait supporter ainsi toutes les heures de ce jour éternel, je me sentais saisi par le désespoir, par le besoin de m'agiter du moins et de me rapprocher d'elle à tout prix. J'allais à Versailles; je n'osais entrer dans la ville, de peur d'être reconnu par les gens de M. le maréchal d'Olonne; mais je me faisais descendre dans quelque petite auberge d'un quartier éloigné, et j'allais errer sur les collines qui entourent ce beau lieu. Je parcourais les bois de Satory ou les hauteurs de Saint-Cyr. Les arbres, dépouillés par l'hiver, étaient tristes comme mon coeur. Du haut de ces collines je contemplais ces magnifiques palais dont j'étais à jamais banni. Ah! je les aurais tous donnés pour un seul regard de Mme de Nevers! Si j'avais été le plus grand roi du monde, avec quel bonheur j'aurais mis à ses pieds toutes mes couronnes! Qu'il est heureux, l'homme qui peut élever à lui la femme qu'il aime, la parer de sa gloire, de son nom, de l'éclat de son rang, et, quand il la serre dans ses bras, sentir qu'elle tient tout de lui, qu'il est l'appui de sa faiblesse, le soutien de son innocence! Hélas! je n'avais rien à offrir à celle que j'aimais qu'un coeur déchiré par la passion et par la douleur! Je restais longtemps abîmé dans ces pénibles réflexions, et, quand le jour commençait à tomber, je me rapprochais du château; j'errais dans ces bosquets déserts qui semblent attendre encore la grande ombre de Louis XIV. Quelquefois, assis aux pieds d'une statue, je contemplais ces jardins enchantés, créés par l'amour; ils ne déplaisaient pas à mon coeur: leur tristesse, leur solitude, étaient en harmonie avec la disposition de mon âme. Mais, quand je tournais les yeux vers ce palais qui contenait le seul bien de ma vie, je sentais ma douleur redoubler de violence au fond de mon âme. Ce château magique me paraissait défendu par je ne sais quel monstre farouche. Mon imagination essayait en vain d'en forcer l'entrée; elle tentait toutes les issues: toutes étaient fermées, toutes se terminaient par des barrières insurmontables, et ces voies trompeuses ne menaient qu'au désespoir. Je me rappelais alors ce qu'avait dit l'ambassadeur d'Angleterre. Ah! si j'avais eu une seule carrière ouverte à mon ambition, quelles difficultés auraient pu m'effrayer? J'aurais tout vaincu, tout conquis. L'amour est comme la foi et partage sa toute-puissance; mais l'impossible flétrit toute la vie! Bientôt la triste vérité venait faire évanouir mes songes; elle me montrait du doigt cette fatalité de l'ordre social qui me défendait toute espérance, et j'entendais sa voix terrible qui criait au fond de mon coeur: "Jamais, jamais tu ne posséderas Mme de Nevers!" La mort alors m'eût semblé douce en comparaison des tourments qui me déchiraient. Je retournais à Paris dans un état digne de pitié, et cependant je préférais ces agitations à la longue attente de l'absence, où je me sentais me consumer sans pourtant me sentir vivre.

Je tombai bientôt dans un état qui tenait le milieu entre le désespoir et la folie. En proie à une idée fixe, je voyais sans cesse Mme de Nevers; elle me poursuivait pendant mon sommeil; je m'élançais pour la saisir dans mes bras, mais un abîme se creusait tout à coup entre nous deux; j'essayais de le franchir, et je me sentais retenu par une puissance invincible; je luttais en vain, je me consumais en efforts superflus; je sortais épuisé, anéanti, de ce combat qui n'avait de réel que le mal qu'il me faisait et la passion qui en était cause. Mystérieuse alliance de l'âme et du corps! Qu'est-ce que cette enveloppe fragile qui obéit à une pensée, que le malheur détruit et qu'une idée fait mourir! Je sentais que je ne résisterais pas longtemps à ces cruelles souffrances. Mme de Nevers me montrait sans déguisement sa douleur et son inquiétude; elle cherchait à adoucir mes peines sans pouvoir y parvenir; sa tendresse ingénieuse me prouvait sans cesse qu'elle me préférait à tout. Elle, si brillante, si entourée, elle dédaignait tous les hommages, elle trouvait moyen de me montrer à chaque instant qu'elle préférait mon amour aux adorations de l'univers. Une reconnaissance passionnée venait se joindre à tous les autres sentiments de mon coeur, qui se concentraient tous en elle seule. Si j'avais pu lui donner ma vie! mourir pour elle, pour qu'elle fût heureuse! ajouter mes jours à ses jours, ma vie à sa vie! Hélas je ne pouvais rien, et elle me donnait ce trésor inestimable de sa tendresse sans que je pusse lui rien donner en retour.

Chaque jour la contrainte où je vivais, la dissimulation à laquelle j'étais forcé, me devenait plus insupportable. J'avais renoncé au bonheur, et il me fallait sacrifier jusqu'au dernier plaisir des malheureux, celui de s'abandonner sans réserve au sentiment de leurs maux! il me fallait composer mon visage et feindre quelquefois une gaieté trompeuse qui pût masquer les tourments de mon coeur et prévenir des soupçons qui atteindraient Mme de Nevers! La crainte de la compromettre pouvait seule me donner assez d'empire sur moi-même pour persévérer dans un rôle qui m'était si pénible.

Je m'apercevais depuis quelque temps que cette bienveillance dont j'avais eu tant à me louer de la part du prince d'Enrichemont et du duc de L… avait entièrement cessé. Le prince d'Enrichemont me montrait une froideur qui allait jusqu'au dédain, et le duc de L… avait avec moi une sorte d'ironie qui n'était ni dans son caractère ni dans ses manières habituelles. Si j'eusse été moins préoccupé, j'aurais fait plus d'attention à ce changement; mais M. le maréchal d'Olonne me traitait toujours avec la même bonté, me montrait toujours la même confiance: il me semblait que je n'avais à craindre que lui seul, et que, tant qu'il ne soupçonnerait pas mes sentiments pour Mme de Nevers, j'étais en sûreté. La conduite du prince d'Enrichemont et du duc de L… me blessa donc sans m'éclairer. Je n'avais jamais aimé le premier, et je me sentais à mon aise pour le haïr; je n'étais pas jaloux de lui, je savais que Mme de Nevers ne l'épouserait jamais, et cependant je l'enviais d'oser prétendre à elle et d'en avoir le droit. Je lui rendais avec usure la sécheresse et l'aigreur qu'il me montrait, et je ne perdais pas une occasion de me moquer devant lui des défauts ou des ridicules dont on pouvait l'accuser, et de louer avec exagération les qualités qu'on savait bien qu'il ne possédait pas.

Un jour M. le maréchal d'Olonne alla souper et coucher à Versailles: Mme de Nevers devait l'accompagner, mais elle se trouva souffrante: elle fit fermer sa porte, resta dans son cabinet, et l'abbé et moi nous passâmes la soirée avec elle. Jamais je ne l'avais vue si belle que dans cette parure négligée, à demi couchée sur un canapé, et un peu pâle de la souffrance qu'elle éprouvait. Je lui lus un roman qui venait de paraître, et dont quelques situations ne se rapportaient que trop bien avec la nôtre. Nous pleurâmes tous deux; l'abbé s'endormit. A dix heures, il se réveilla, et mon coeur battit de joie en voyant qu'il allait se retirer. Il partit et nous laissa seuls: dangereux tête-à-tête, pour lequel nous étions bien mal préparés tous deux! "Edouard, me dit-elle, je veux vous gronder… Qu'est-ce que ces continuelles altercations dans lesquelles vous êtes avec le prince d'Enrichemont? Hier vous lui avez dit les choses les plus aigres et les plus piquantes. — Prenez-vous son parti? lui demandai-je. Il est vrai, je le hais; il prétend à vous, et je ne puis le lui pardonner. — Je vous conseille d'être jaloux du prince d'Enrichemont! me dit-elle; je vous offre ce que je lui refuse, et vous ne l'acceptez pas! — Ah! faites-moi le plus grand roi du monde, m'écriai-je, et je serai à vos genoux pour vous demander d'être à moi. — Vous ne voulez pas recevoir de moi ce que vous voudriez me donner, me dit-elle. Est-ce ainsi que l'amour calcule? Tout n'est-il pas commun dans l'amour? — Ah! sans doute, lui dis-je; mais c'est quand on s'appartient l'un à l'autre, quand on n'a plus qu'un coeur et qu'une âme! Alors, en effet, tout est commun dans l'amour. — Si vous m'aimiez comme je vous aime, dit-elle, combien il vous en coûterait peu d'oublier ce qui nous sépare!" Je me mis à ses pieds. "Ma vie est à vous, lui dis-je, vous le savez bien; mais l'honneur! il faut le conserver: vous m'ôteriez votre amour si j'étais déshonoré. — Vous ne le seriez point, me dit-elle. Le monde nous blâmerait peut-être… Eh! qu'importe? quand on est à ce qu'on aime, que faut-il de plus? — Ayez pitié de moi, lui dis-je; ne me montrez pas toujours l'image d'un bonheur auquel je ne puis atteindre: la tentation est trop forte. — Je voudrais qu'elle fût irrésistible, dit-elle. Edouard! ne refusez pas d'être heureux!… Va, dit-elle avec un regard enivrant, je te ferais tout oublier! — Vous me faites mourir, lui dis-je. Eh bien, répondez-moi. Ce sacrifice que vous me demandez, c'est celui de mon honneur. Le feriez-vous, ce sacrifice, dites, le feriez-vous, à mon repos? le feriez-vous, hélas! à ma vie?" Elle ne me comprit que trop bien. "Edouard, dit-elle d'une voix altérée, est-ce vous qui me parlez?" J'allai me jeter sur une chaise à l'autre extrémité du cabinet. Je crus que j'allais mourir: cette voix sévère avait percé mon coeur comme un poignard. Me voyant si malheureux, elle s'approcha de moi et voulut prendre ma main. "Laissez-moi, lui dis-je; ne me faites pas perdre le peu de raison que je conserve encore." Je me levai pour sortir; elle me retint. "Non, dit-elle en pleurant, je ne croirai jamais que vous ayez besoin de me fuir pour me respecter!" Je tombai à ses genoux. "Ange adoré, je te respecterai toujours, lui dis-je; mais, tu le vois, tu le sens bien toi-même, que je ne puis vivre sans toi! Je ne puis être à toi, il faut donc mourir!… Ne t'effraye pas de cette pensée: nous nous retrouverons dans une autre vie, bien-aimée de mon coeur! Y seras-tu belle, charmante, comme tu l'es en ce moment? viendras-tu là te rejoindre à ton ami? lui tiendras-tu les promesses de l'amour? Dis, seras-tu à moi dans le Ciel? — Edouard, vous le savez bien, dit-elle toute troublée, si vous mourez, je meurs… Ma vie est dans ton coeur: tu ne peux mourir sans moi!" Je passai mes bras autour d'elle; elle ne s'y opposa point; elle pencha sa tête sur mon épaule. "Qu'il serait doux, dit-elle, de mourir ainsi! — Ah! lui dis-je, il serait bien plus doux d'y vivre! Ne sommes-nous pas libres tous deux? Personne n'a reçu nos serments: qui nous empêche d'être l'un à l'autre? Dieu aura pitié de nous." Je la serrai sur mon coeur. "Edouard, dit-elle, aie toi-même pitié de moi, ne déshonore pas celle que tu aimes! Tu le vois, je n'ai pas de forces contre toi. Sauve-moi! sauve-moi! S'il ne fallait que ma vie pour te rendre heureux, il y a longtemps que je te l'aurais donnée; mais tu ne te consolerais pas toi-même de mon déshonneur. Eh quoi! tu ne veux pas m'épouser, et tu veux m'avilir? — Je ne veux rien, lui dis-je au désespoir, je ne veux que la mort! Ah! si du moins je pouvais mourir dans tes bras, exhaler mon dernier soupir sur tes lèvres!" Elle pleurait; je n'étais plus maître de moi: j'osai ravir ce baiser qu'elle me refusait. Elle s'arracha de mes bras; ses larmes, ses sanglots, son désespoir, me firent payer bien cher cet instant de bonheur: elle me força de la quitter. Je rentrai dans ma chambre le plus malheureux des hommes, et pourtant jamais la passion ne m'avait possédé à ce point. J'avais senti que j'étais aimé; je pressais encore dans mes bras celle que j'adorais. Au milieu des horreurs de la mort, j'aurais été heureux de ce souvenir. Ma nuit entière se passa dans d'affreuses agitations; mon âme était entièrement bouleversée; j'avais perdu jusqu'à cette vue distincte de mon devoir qui m'avait guidé jusqu'ici. Je me demandais pourquoi je n'épouserais pas Mme de Nevers; je cherchais des exemples qui pussent autoriser ma faiblesse; je me disais que dans une profonde solitude j'oublierais le monde et le blâme; que, s'il le fallait, je fuirais avec elle en Amérique et jusque dans cette île déserte objet de mes anciennes rêveries. Quel lieu du monde ne me paraîtrait pas un lieu de délices avec la compagne chérie de mes jours, mon amie, ma bien-aimée? Natalie! Natalie! Je répétais son nom à demi-voix pour que ces doux sons vinssent charmer mon oreille et calmer un peu mon coeur. Le jour parut, et peu d'instants après on me remit une lettre. Je reconnus l'écriture de Mme de Nevers… Jugez de ce que je dus éprouver en la lisant!

"Ne craignez pas mes reproches, Edouard; je ne vous en ferai point: je sais trop que je suis aussi coupable et plus coupable que vous; mais que cette leçon nous montre du moins l'abîme qui est ouvert sous nos pas: il est encore temps de n'y point tomber. Plus tard, Edouard, cet abîme ensevelirait à la fois et notre bonheur et notre vertu. Ne trahissons pas les sentiments qui ont uni nos deux coeurs. C'est par ce qui est bon, c'est par ce qui est juste, vrai, élevé dans la vie, que nous nous sommes entendus; nous avons senti que nous parlions le même langage, et nous nous sommes aimés. Ne démentons pas à présent ces qualités de l'âme auxquelles nous devons notre amour, et sachons être heureux dans l'innocence et nous contenter du bonheur dont nous pouvons jouir devant Dieu.

"Il le faut, Edouard, oui, il faut nous unir ou nous séparer. Nous séparer! Crois-tu que je pourrais écrire ce mot si je ne savais bien que l'effet en est impossible? où trouverais-tu de la force pour me fuir? Où en trouverais-je pour vivre sans toi? Toi, moitié de moi-même, sans lequel je ne puis seulement supporter la vie un seul jour, ne sens-tu pas comme moi que nous sommes inséparables? Que peux-tu m'opposer? Un fantôme d'honneur qui ne reposerait sur rien. Le monde t'accuserait de m'avoir séduite! Eh! quelle séduction y a-t-il, pour deux êtres qui s'aiment, que la séduction de l'amour? N'est-ce pas moi, d'ailleurs, qui t'ai séduit? Si je ne t'avais montré que je t'aimais, m'aurais-tu avoué ta tendresse? Hélas! tu mourais plutôt que de m'en faire l'aveu! Tu dis que tu ne veux pas m'abaisser! Mais, pour une femme, y a-t-il une autre gloire que d'être aimée? un autre rang que d'être aimée? un autre titre que d'être aimée? Te défies-tu assez de ton coeur pour croire qu'il ne me rendrait pas tout ce que tu te figures que tu me ferais perdre? Imagine, si tu le peux, le bonheur qui nous attend quand nous serons unis, et regrette, si tu l'oses, ces prétendus avantages que tu m'enlèves. Mon père, Edouard, est le seul obstacle: je méprise tous les autres, et je les trouve indignes de nous. Eh bien! je veux t'avouer que je ne suis pas sans espérance d'obtenir un jour le pardon de mon père. Oui, Edouard, mon père m'aime; il t'aime aussi: qui ne t'aimerait pas? Je suis sûre que mon père a regretté mille fois de ne pouvoir faire de toi son fils: tu lui plais, tu l'entends, tu es le fils de son coeur. Eh! n'es-tu pas celui de son vieil ami, qui sauva autrefois son honneur et sa fortune? Eh bien! nous forcerons mon père d'être heureux par nos soins, par notre tendresse. S'il nous exile de Paris, il nous admettra à Faverange. Là, il osera nous reconnaître pour ses enfants; là, il sera père dans l'ordre de la nature, et non dans l'ordre des convenances sociales, et la vue de notre amour lui fera oublier tout le reste. Ne crains rien. Ne sens-tu pas que tout nous sera possible quand nous serons une fois l'un à l'autre? Crois-moi, il n'y a d'impossible que de cesser de nous aimer ou de vivre sans nous le dire. Choisis, Edouard! ose choisir le bonheur. Ah! ne le refuse pas! Crois-tu n'être responsable de ton choix qu'à toi seul? Hélas! ne vois-tu pas que notre vie tient au même fil? Tu choisirais la mort en choisissant la fuite, et ma mort avec la tienne!"

En achevant cette lettre, je tombai à genoux; je fis le serment de consacrer ma vie à celle qui l'avait écrite, de l'aimer, de l'adorer, de la rendre heureuse. J'étais plongé dans l'ivresse; tous mes remords avaient disparu, et la félicité du Ciel régnait seule dans mon coeur. "Mme de Nevers connaît mieux que moi ce monde où elle passe sa vie, me disais-je; elle sait ce que nous avons à en redouter. Si elle croit notre union possible, c'est qu'elle l'est. Que j'étais insensé de refuser le bonheur! M. d'Olonne nous pardonnera d'être heureux; un jour il nous bénira tous deux. Et Natalie! Natalie sera ma compagne chérie, ma femme bien-aimée; je passerai ma vie entière près d'elle, uni à elle." Je succombais sous l'empire de ces pensées délicieuses, et mes larmes seules pouvaient alléger cette joie trop forte pour mon coeur, cette joie qui succédait à des émotions si amères, si profondes et souvent si douloureuses.

J'attendais avec impatience qu'il fût midi, heure à laquelle je pouvais, sans donner de soupçons, paraître un instant chez Mme de Nevers et la trouver seule. Les plus doux projets remplirent cet intervalle; j'étais trop enivré pour qu'aucune réflexion vînt troubler ma joie. Mon sort était décidé; je me relevais à mes propres yeux de la préférence que m'accordait Mme de Nevers, et une pensée, une seule pensée absorbait toutes les autres: elle sera à moi! elle sera toute à moi! La mort, s'il eût fallu payer de la mort une telle félicité, m'en eût semblé un léger salaire. Mais penser que ce serait là le bonheur, le charme, le devoir de ma vie! Non, l'imagination chercherait en vain des couleurs pour peindre de tels sentiments, ou des mots pour les rendre! Que ceux qui les ont éprouvés les comprennent, et que ceux qui les ignorent les regrettent: car tout est vide et fini dans la vie sans eux ou après eux!

Les deux jours qui suivirent cette décision de notre sort furent remplis de la félicité la plus pure. Mme de Nevers essayait de me prouver que c'était moi qui lui faisais des sacrifices, et que je ne lui devais point de reconnaissance d'avoir voulu son bonheur, et un bonheur sans lequel elle ne pouvait plus vivre. Nous convînmes qu'elle irait au mois de mai en Hollande. Ce voyage était prévu; une visite promise depuis longtemps à Mme de C… en serait le prétexte naturel. Je devais de mon côté feindre des affaires en Forez, qui me forceraient de m'absenter quinze jours; j'irais secrètement rejoindre Mme de Nevers à La Haye, où le chapelain de l'ambassade devait nous unir: c'était un vieux prêtre qu'elle connaissait et sur la fidélité duquel elle comptait entièrement. Une fois de retour, nous avions mille moyens de nous voir et d'éviter les soupçons.

Lorsque je réfléchis aujourd'hui sur quelles bases fragiles était construit l'édifice de mon bonheur, je m'étonne d'avoir pu m'y livrer, ne fût-ce qu'un instant, avec une sécurité si entière; mais la passion crée autour d'elle un monde idéal. On juge tout par d'autres règles; les proportions sont agrandies; le factice, le commun disparaissent de la vie; on croit les autres capables des mêmes sacrifices qu'on ferait soi-même, et, lorsque le monde réel se présente à vous, armé de sa froide raison, il cause un douloureux et profond étonnement.

Un matin, comme j'allais descendre chez Mme de Nevers, mon oncle, M. d'Herbelot, entra dans ma chambre. Depuis l'exil de M. le maréchal d'Olonne, je le voyais peu; ses procédés, à cette époque, avaient encore augmenté l'éloignement que je m'étais toujours senti pour lui. Croyant qu'il était de mon devoir de ne pas me brouiller avec le frère de ma mère, j'allais chez lui de temps en temps; il me traitait toujours très-bien, mais depuis près de trois semaines je ne l'avais pas aperçu* [*On est prié de lire la note à la fin du volume.]. Il entra avec cet air jovial et goguenard qui annonçait toujours quelque histoire scandaleuse; il se plaisait à cette sorte de conversation, et y mêlait une bonhomie qui m'était encore plus désagréable que la franche méchanceté: car porter de la simplicité et un bon coeur dans le vice est le comble de la corruption.

"Eh bien! Edouard, me dit-il, tu débutes bien dans la carrière! Vraiment, je te fais mon compliment, tu es passé maître. Ma foi, nous sommes dans l'admiration, et Luceval et Bertheney prédisent que tu iras au plus loin. — Que voulez-vous dire, mon oncle? lui demandai-je assez sérieusement. — Allons donc! dit-il, vas-tu faire le mystérieux? Mon cher, le secret est bon pour les sots; mais, quand on vise haut, il faut de la publicité, et la plus grande. On n'a tout de bon que ce qui est bien constaté; l'une est un moyen d'arriver à l'autre, et il faudra bientôt grossir ta liste. — Je ne vous comprends pas, lui dis-je, et je ne conçois pas de quoi vous voulez parler. — Tu t'y es pris au mieux, continua-t-il sans m'écouter, tu as mis le temps à profit. Que diront les bégueules et les cagots? Toutes les femmes raffoleront de toi. — De moi! répétai-je; qu'est-ce que tout cela signifie? — Tu es un beau garçon, je ne suis pas étonné que tu leur plaises. Diable! elles en ont de plus mal tournés. — Qui donc? de quoi parlez-vous? — Comment! de quoi je parle? Eh! mais, mon cher, je parle de Mme de Nevers. N'es-tu pas son amant? Tout Paris le dit. Ma foi, tu ne peux pas avoir une plus jolie femme et qui te fasse plus d'honneur. Il faut pousser ta pointe; nous établirons le fait publiquement, et c'est là, Edouard, le chemin de la mode et de la fortune." Je sentis mon sang se glacer dans mes veines. "Quelle horreur! m'écriai-je; qui a pu vous dire une si infâme calomnie? Je veux connaître l'insolent et lui faire rendre raison de son crime." Mon oncle se mit à rire. "Comment donc, dit-il, ne serais-tu pas si avancé que je croyais? Serais-tu amoureux, par hasard? Va, tu te corrigeras de cette sottise. Mon cher, on a une femme aujourd'hui, une autre demain; elles ne sont occupées elles-mêmes qu'à s'enlever leurs amants les unes aux autres. Avoir et enlever, voilà le monde, Edouard, et la vraie philosophie. — Je ne sais où vous avez vu de pareilles moeurs, lui dis-je indigné; grâce au Ciel, elles me sont étrangères, et elles le sont encore plus à la femme angélique que vous outragez. Nommez-moi dans l'instant l'auteur de cette horrible calomnie!" Mon oncle éclata de rire de nouveau, et me répéta que tout Paris parlait de ma bonne fortune et me louait d'avoir été assez habile et assez adroit pour séduire une jeune femme qui était sans doute fort gardée. "Sa vertu la garde! répliquai-je dans une indignation dont je n'étais plus le maître; elle n'a pas besoin d'être autrement gardée. — C'est étonnant! dit mon oncle. Mais où as-tu donc vécu? dans un couvent de nonnes? — Non, Monsieur, répondis-je; j'ai vécu dans la maison d'un honnête homme, où vous n'êtes pas digne de rester." — Et, oubliant ce que je devais au frère de ma mère, je poussai dehors M. d'Herbelot et fermai ma porte sur lui.

Je demeurai dans un désespoir qui m'ôtait presque l'usage de la raison. Grand dieu! j'avais flétri la réputation de Mme de Nevers! La calomnie osait profaner sa vie, et j'en étais cause! On se servait de mon nom pour outrager l'ange adorable objet de mon culte et de mon idolâtrie! Ah! j'étais digne de tous les supplices, mais ils étaient tous dans mon coeur. "C'est mon amour qui la déshonore, pensai-je, qui la livre au blâme, au mépris, à cette honte que rien n'efface, qui reparaît toujours comme la tache sanglante sur la main de Macbeth! Ah! la calomnie ne se détruit jamais, sa souillure est éternelle; mais les calomniateurs périront, et je vengerai l'ange de tous ceux qui l'outragent. Se peut-il qu'oubliant l'honneur et mon devoir j'aie risqué de mériter ces vils éloges? Voilà donc comment ma conduite peut se traduire dans le langage du vice? Hélas! le piége le plus dangereux que la passion puisse offrir, c'est ce voile d'honnêteté dont elle s'enveloppe." Je voyais à présent la vérité nue, et je me trouvais le plus vil comme le plus coupable des hommes. Que faire? que devenir? Irais-je annoncer à Mme de Nevers qu'elle est déshonorée, qu'elle l'est par moi? Mon coeur se glaçait dans mon sein à cette pensée. Hélas! qu'était devenu notre bonheur? Il avait eu la durée d'un songe! Mon crime était irréparable! Si j'épousais à présent Mme de Nevers, que n'imaginerait-on pas? quelle calomnie nouvelle inventerait-on pour la flétrir? Il fallait fuir! il fallait la quitter! Je le sentais, je voyais que c'était mon devoir; mais cette nécessité funeste m'apparaissait comme un fantôme dont je détournais la vue. Je reculais devant ce malheur, ce dernier malheur, qui achevait pour moi tous les autres et mettait le comble à mon désespoir. Je ne pouvais croire que cette séparation fût possible: le monde ne m'offrait pas un asile loin d'elle; elle seule était pour moi la patrie, tout le reste un vaste exil. Déchiré par la douleur, je perdais jusqu'à la faculté de réfléchir. Je voyais bien que je ne pouvais rester près de Mme de Nevers; je sentais que je voulais la venger, surtout sur le duc de L…, que mon oncle m'avait désigné comme l'un des auteurs de ces calomnies; mais le désespoir surmontait tout: j'étais comme noyé, abîmé, dans une mer de pensées accablantes; aucune consolation, aucun repos, ne se présentait d'aucun côté; je ne pouvais pas même me dire que le sacrifice que je ferais en partant serait utile: je le faisais trop tard; je ne prenais pas une résolution vertueuse; je fuyais Mme de Nevers comme un criminel, et rien ne pouvait réparer le mal que j'avais fait: ce mal était irréparable! Tout mon sang versé ne rachèterait pas sa réputation injustement flétrie! Elle, pure comme les anges du Ciel, verrait son nom associé à ceux de ces femmes perdues objets de son juste mépris! et c'était moi, moi seul, qui versais cet opprobre sur sa tête! La douleur et le désespoir s'étaient emparés de moi à un point que l'idée de la vengeance pouvait seule en ce moment m'empêcher de m'ôter la vie.

Je balançais si j'irais chez le duc de L… avant de parler à Mme de Nevers, lorsque j'entendis sonner avec violence les sonnettes de son appartement. Un mouvement involontaire me fit courir de ce côté; un domestique m'apprit que Mme de Nevers venait de se trouver mal et qu'elle était sans connaissance. Glacé d'effroi, je me précipitai vers son appartement; je traversai deux ou trois grandes pièces sans savoir ce que je faisais, et je me trouvai à l'entrée de ce même cabinet où la veille encore nous avions osé croire au bonheur. Mme de Nevers était couchée sur un canapé, pâle et sans mouvement. Une jeune femme que je ne connaissais point la soutenait dans ses bras; je n'eus que le temps de l'entrevoir. M. le maréchal d'Olonne vint au-devant de moi. "Que faites-vous ici? me dit-il d'un air sévère. Sortez. — Non, lui dis-je; si elle meurt, je meurs." Je me précipitai au pied du canapé. M. le maréchal d'Olonne me releva. "Vous ne pouvez rester ici, me dit-il; allez dans votre chambre… Plus tard je vous parlerai." Sa sécheresse, sa froideur, aurait percé mon coeur, si j'avais pu penser à autre chose qu'à Mme de Nevers mourante; mais je n'entendais qu'à peine M. le maréchal d'Olonne; il me semblait que ma vie était comme en suspens et ne tenait plus qu'à la sienne. La jeune femme se tourna vers moi; je vis des larmes dans ses yeux. "Natalie va vous voir quand elle reprendra connaissance, dit-elle; votre vue peut lui faire du mal. — Le croyez-vous? lui dis-je. Alors je vais sortir." J'allai dans la pièce qui précédait le cabinet; je ne pus aller plus avant, je me jetai à genoux: "O mon Dieu! m'écriai-je, sauvez-la! sauvez-la!" Je ne pouvais répéter que ces seuls mots: "Sauvez-la!" Bientôt j'entendis qu'elle reprenait connaissance; on parlait, on s'agitait autour d'elle. Un vieux valet de chambre de Mme de Nevers, qui la servait depuis son enfance, parut en ce moment. Me voyant là, il vint à moi. "Il faut rentrer chez vous, monsieur Edouard, me dit-il. Bon dieu! comme vous êtes pâle! Pauvre jeune homme! vous vous tuez. Appuyez-vous sur moi, et regagnons votre chambre." J'allais suivre ce conseil, lorsque M. le maréchal d'Olonne sortit de chez sa fille. "Encore ici! dit-il d'une voix altérée. Suivez-moi, Monsieur; j'ai à vous parler. — Il ne peut se soutenir, dit le vieillard. — Oui, je le puis," dis-je en l'interrompant; et, essayant de reprendre des forces pour la scène que je prévoyais, je suivis M. le maréchal d'Olonne dans son appartement.

"Les explications sont inutiles entre nous, me dit M. le maréchal d'Olonne: ma fille m'a tout avoué. Son amie, instruite plus tôt que moi des calomnies qu'on répandait sur elle, est venue de Hollande pour l'arracher de l'abîme où elle était prête à tomber. Je pense que vous n'ignorez pas le tort que vous avez fait à sa réputation. Votre conduite est d'autant plus coupable qu'il n'est pas en votre pouvoir de réparer le mal dont vous êtes cause. Je désire que vous partiez sur-le-champ. Je n'abandonnerai point le fils d'un ancien ami, quelque peu digne qu'il se soit montré de ma protection: j'obtiendrai pour vous une place de secrétaire d'ambassade dans une cour du nord, vous pouvez y compter. Partez sans délai pour Lyon, et vous y attendrez votre nomination. — Je n'ai besoin de rien, Monsieur, lui dis-je; permettez-moi de refuser vos offres. Demain je ne serai plus ici. — Où irez-vous? me demanda-t-il. — Je n'en sais rien, répondis-je. — Quels sont vos projets? — Je n'en ai point. — Mais que deviendrez-vous? — Qu'importe? — Ne croyez pas, Edouard, que l'amour soit toute la vie. — Je n'en désire point une autre, lui dis-je. — Ne perdez pas votre avenir. — Je n'ai plus d'avenir. — Malheureux! que puis-je donc faire pour toi? — Rien. — Edouard, vous me déchirez mon coeur! Je l'avais armé de sévérité, mais je ne puis en avoir longtemps avec vous. Je n'ai point oublié les promesses que je fis à votre père mourant; je ferais tout pour votre bonheur; mais, vous le sentez vous-même, Edouard, vous ne pouvez épouser ma fille. — Je le sais, Monsieur, je le sais parfaitement: je partirai demain. Me permettez-vous de me retirer? — Non, pas ainsi… Edouard, mon enfant, ne suis-je pas ton second père? — Ah! lui dis-je, vous êtes celui de Mme de Nevers! Soignez-la, aimez-la, consolez-la quand je n'y serai plus. Hélas! elle aura besoin de consolation!" Je le quittai. J'allai chez moi, dans cette chambre que j'allais abandonner pour toujours! dans cette chambre où j'avais tant pensé à elle, où je vivais sous le même toit qu'elle! "Il faudra donc m'arracher d'ici! me disais-je. Ah! qu'il vaudrait bien mieux y mourir!" J'eus la pensée de mettre un terme à ma vie et à mes tourments. L'idée de la douleur que je causerais à Mme de Nevers et le besoin de la vengeance me retinrent.

Ma fureur contre le duc de L… ne connaissait pas de bornes, car il nous voyait d'assez près pour avoir pu juger que mon respect pour Mme de Nevers égalait ma passion, et il n'avait pu feindre de me croire son amant que par une méchanceté réfléchie, digne de tous les supplices. Je brûlais du désir de tirer de lui la vengeance qui m'était due, et je jetais sur lui seul la fureur et le désespoir que tant de causes réunies avaient amassés dans mon sein. Je passai la nuit à mettre ordre à quelques affaires; j'écrivis à Mme de Nevers et à M. le maréchal d'Olonne des lettres qui devaient leur être remises si je succombais; je fis une espèce de testament pour assurer le sort de quelques vieux domestiques de mon père que j'avais laissés en Forez. Je me calmais un peu en songeant que je vengerais Mme de Nevers, ou que je finirais ma triste vie et que je serais regretté par elle. Je me défendais de l'attendrissement qui voulait quelquefois pénétrer dans mon coeur, et aussi des sentiments religieux dans lesquels j'avais été élevé et des principes qui, malgré moi, faisaient entendre leur voix au fond de mon âme. A huit heures, je me rendis chez le duc de L…. Il n'était pas réveillé. Il me fallut attendre; je me promenais dans un salon avec une agitation qui faisait bouillonner mon sang. Enfin je fus admis. Le duc de L… parut étonné de me voir. "Je viens, Monsieur, lui dis-je, vous demander raison de l'insulte que vous m'avez faite et des calomnies que vous avez répandues sur Mme de Nevers à mon sujet. Vous ne pouvez croire que je supporterai un tel outrage, et vous vous devez, Monsieur, de m'en donner satisfaction. — Ce serait avec le plus grand plaisir, me dit le duc de L…. Vous savez, Monsieur G…, que je crains peu ces occasions-là; mais, malheureusement, dans ce cas-ci, c'est impossible. — Impossible! m'écriai-je; c'est ce qu'il faudra voir! Ne croyez pas que je vous laisserai impunément calomnier la vertu et noircir la réputation d'un ange d'innocence et de pureté! — Quant à calomnier, dit en riant le duc de L…, vous me permettrez de ne pas le prendre de si haut. J'ai cru que vous étiez l'amant de Mme de Nevers; je le crois encore, je l'ai dit… Je ne vois pas, en vérité, ce qu'il y a là d'offensant pour vous. On vous donne la plus charmante femme de Paris, et vous vous fâchez!… Bien d'autres voudraient être à votre place, et moi tout le premier. — Moi, Monsieur, je rougirais d'être à la vôtre. Mme de Nevers est pure, elle est vertueuse, elle est irréprochable. La conduite que vous m'avez prêtée serait celle d'un lâche, et vous devez me rendre raison de vos indignes propos. — Mes propos sont ce qu'il me plaît, dit le duc de L…; je penserai de vous et même de Mme de Nevers ce que je voudrai. Vous pouvez nier votre bonne fortune: c'est fort bien fait à vous, quoique ce soit peu l'usage aujourd'hui. Quant à me battre avec vous, je vous donne ma parole d'honneur qu'à présent j'en ai autant d'envie que vous; mais, vous le savez, cela ne se peut pas… Vous n'êtes point gentilhomme, vous n'avez aucun état dans le monde, et je me couvrirais de ridicule si je consentais à ce que vous désirez. Tel est le préjugé. J'en suis désespéré, ajouta-t-il en se radoucissant; soyez persuadé que je vous estime du fond du coeur, Monsieur G…, et que j'aurais été charmé que nous pussions nous battre ensemble. Vous pâlissez! dit-il; je vous plains, vous êtes un homme d'honneur. Croyez que je déteste cet usage barbare: je le trouve injuste, je le trouve absurde; je donnerais mon sang pour qu'il me fût permis de me battre avec vous. — Grand Dieu! m'écriai-je, je croyais avoir épuisé toutes les douleurs! — Edouard, dit le duc, qui paraissait de plus en plus touché de ma situation, ne prenez pas un ami pour un ennemi. Ceci me cause, je vous l'assure, une véritable peine. Quelques paroles imprudentes ne peuvent-elles se réparer? — Jamais! répondis-je. Me refusez-vous la satisfaction que je vous demande? — J'y suis forcé, dit le duc. — Eh bien! repris-je, vous êtes un lâche, car c'est une lâcheté que d'insulter un homme d'honneur et de le priver de la vengeance!"

Je sortis comme un furieux de la maison du duc de L…. Je parcourais les rues comme un insensé; toutes mes pensées me faisaient horreur. Les furies de l'enfer semblaient s'attacher sur moi: le mal que j'avais fait était irréparable, et on me refusait la vengeance! Je retrouvais là cette fatalité de l'ordre social qui me poursuivait partout, et je croyais voir des ennemis dans tous les êtres vivants ou inanimés qui se présentaient à mes regards. Je m'aperçus que c'était la mort que j'avais cherchée chez le duc de L…, car je ne m'étais occupé de rien au delà de cette visite. La vie se présentait devant moi comme un champ immense et stérile où je ne pouvais faire un pas sans dégoût et sans désespoir. Je me sentais accablé sous le fardeau de mon existence comme sous un manteau de plomb. Un instant peut me délivrer de ce supplice! pensai-je; et une tentation affreuse, mais irrésistible, me précipita du côté de la rivière!

Le duc de L… logeait à l'extrémité du faubourg Saint-Germain, vers les nouveaux boulevards, et je descendais la rue du Bac avec précipitation dans ces horribles pensées. J'étais coudoyé et arrêté à chaque instant par la foule qui se pressait dans cette rue populeuse. Ces hommes qui allaient tranquillement à leurs affaires me faisaient horreur. La nature humaine se révolte contre l'isolement; elle a besoin de compassion: la vue d'un autre homme, d'un semblable, insensible à nos douleurs, blesse ce don de pitié que Dieu mit au fond de nos âmes, et que la société étouffe et remplace par l'égoïsme. Ce sentiment amer augmentait encore mon irritation: on dirait que le désespoir se multiplie par lui-même. Le mien était au comble, lorsque tout à coup je crus reconnaître la voiture de Mme de Nevers qui venait vers moi; je distinguai de loin ses chevaux et ses gens, et mon coeur battit encore une fois d'autre chose que de douleur en pensant que j'allais la voir passer. Cependant la voiture s'arrêta à dix pas de moi et entra dans la cour du petit couvent de la Visitation des filles Sainte-Marie. Je jugeai que Mme de Nevers allait y entendre la messe, et au même instant l'idée me vint de l'y suivre, de prier avec elle, de prier pour elle, de demander à Dieu des forces pour nous deux, d'implorer des secours, de la pitié, de cette source de tout bien, qui donne des consolations quand rien n'en donne plus! C'est ainsi que cet ange me sauva, que sa seule présence enchaîna mon désespoir et me préserva du crime que j'allais commettre.

Je me jetai à genoux dans un coin obscur de cette petite église. Avec quelle ferveur je demandai à Dieu de consoler, de protéger, de bénir celle que j'aimais! Je ne la voyais pas (elle était dans une tribune grillée), mais je pensais qu'elle priait peut-être en ce moment elle-même pour son malheureux ami, et que nos sentiments étaient encore une fois semblables. "O mon Dieu! que nos prières se confondent en vous, m'écriai-je, comme nos âmes s'y confondront un jour! C'est ainsi que nous serons unis, pas autrement. Vous n'avez pas voulu que nous le fussions sur la terre, mais vous ne nous séparerez pas dans le Ciel. Ne la rendez pas victime de mes imprudences: alors je pourrai tout supporter; confondez ses calomniateurs. Je ne suis pas digne de la venger! dit-on… Qu'importe? Qu'importe ma vie, qu'importe tout, pourvu qu'elle soit heureuse, qu'elle soit irréprochable? Seul je suis coupable. Si j'eusse écouté la voix de mon devoir, je n'aurais pas troublé sa vie! Il faut maintenant avoir le courage de lui rendre l'honneur que ma présence lui fait perdre; il faut partir, partir sans délai." Il me semblait que je retrouvais dans cette église une force qui m'était inconnue, et que le repentir, au lieu de me plonger dans le désespoir, m'animait de je ne sais quel désir d'expier mes fautes en me sacrifiant moi-même, et de retrouver ainsi la paix, ce premier besoin du coeur de l'homme. Je pris avec moi-même l'engagement de partir ce même jour; mais ensuite je ne pus résister à l'espoir de voir encore une fois Mme de Nevers, quand elle monterait en voiture. Je sortis: hélas! elle n'y était plus! En quittant le couvent, je rencontrai un jeune homme que je connaissais un peu. Il arrivait d'Amérique; il m'en parla. Ce seul mot d'Amérique m'avait décidé: tout m'était si égal! Je me résolus à partir dans la soirée. On fait la guerre en Amérique, pensai-je; je me ferai soldat, je combattrai les ennemis de mon pays. Mon pays! hélas! ce sentiment était pour moi amer comme tous les autres. Enfant déshérité de ma patrie, elle me repousse, elle ne me trouve pas digne de la défendre! Qu'importe? mon sang coulera pour elle, et, si mes os reposent dans une terre étrangère, mon âme viendra errer autour de celle que j'aimerai toujours. Ange de ma vie! tu as seule fait battre mon coeur, et mon dernier soupir sera pour toi!

Je rentrai à l'hôtel d'Olonne comme un homme condamné à mort, mais dont la sentence ne sera exécutée que dans quelque temps. J'étais résigné, et mon désespoir s'était calmé en pensant que mon absence rendrait à Mme de Nevers sa réputation et son repos. C'était du moins me dévouer une dernière fois pour elle.

Le vieux valet de chambre de Mme de Nevers vint dans ma chambre. Il m'apprit qu'elle était restée à la Visitation avec son amie Madame de C…, et qu'elles n'en reviendraient que le lendemain. Je perdais ainsi ma dernière espérance de la voir encore une fois. Je voulus lui écrire, lui expliquer, en la quittant pour toujours, les motifs de ma conduite, surtout lui peindre les sentiments qui déchiraient mon coeur. Je n'y réussis que trop bien: ma lettre était baignée de mes larmes. A quoi bon augmenter sa douleur? pensai-je; ne lui ai-je pas fait assez de mal? Et cependant est-ce mon devoir de me refuser à lui dire une fois, une dernière fois, que je l'adore? J'ai espéré pouvoir le lui dire tous les jours de ma vie; elle le voulait, elle croyait que c'était possible! J'essayai encore d'écrire, de cacher une partie de ce que j'éprouvais: je ne pus y parvenir. Autant le coeur se resserre quand on n'aime pas, autant il est impossible de dissimuler avec ce qu'on aime… La passion perce tous les voiles dont on voudrait l'envelopper. Je donnai ma lettre au vieux valet de chambre de Mme de Nevers; il la prit en pleurant. Cet intérêt silencieux me faisait du bien; je n'aurais pu en supporter un autre. Je demandai des chevaux de poste à la nuit tombante, et je m'enfermai dans ma chambre. Ce portrait de Mme de Nevers, qu'il fallait encore quitter, avec quelle douleur ne lui dis-je point adieu! Je baisais cette toile froide, je reposais ma tête contre elle; tous mes souvenirs, tout le passé, toutes mes espérances, tout semblait réuni là, et je ne sentais pas en moi-même la faculté de briser le lien qui m'attachait à cette image chérie; je m'arrachais à ma propre vie en déchirant ce qui nous unissait: c'était mourir que de renoncer ainsi à ce qui me faisait vivre. On frappa à ma porte. Tout était fini… Je me jetai dans une chaise de poste, qui me conduisit, sans m'arrêter, à Lorient, où je m'embarquai le lendemain sur le bâtiment qui nous amena ici tous deux.

CONCLUSION

C'est avec effort que je respectai les intentions d'Edouard et que j'observai la parole que je lui avais donnée de ne pas chercher à le voir le reste du jour. L'amitié reconnaît difficilement son insuffisance: elle croit pouvoir consoler, et ne sait pas que l'ami dont elle partage les maux, n'est dans ses bras qu'un vain simulacre privé de sentiment et de vie. Je préparais cependant une consolation à Edouard: c'était de parler avec lui de Mme de Nevers. Je la connaissais, et je savais combien elle était digne de la passion qu'elle avait su inspirer. Je passai la nuit à réfléchir au sort d'Edouard, à cette fatalité dont il était la victime, à la bizarrerie de l'ordre social, à ce malheur indépendant des hommes, et cependant créé par eux. Je cherchais des remèdes à la situation de mon malheureux ami, et j'étais forcé de m'avouer avec douleur qu'elle n'en offrait aucun d'efficace.

Le lendemain, de bonne heure, j'entrai dans la chambre d'Edouard; elle était déserte. J'aperçus sur sa table quelques journaux qui venaient d'arriver de France. Personne ne l'avait vu sortir. Comme je savais qu'on devait attaquer, ce matin même, le camp anglais, l'inquiétude me prit; je me fis donner un cheval, et je courus, encore très-faible, sur les traces de l'armée. En arrivant, je trouvai une canonnade violente engagée pour une position dont il paraissait presque impossible de chasser l'ennemi. Je distinguai Edouard au premier rang, et j'arrivai pour le voir tomber couvert de blessures. Je le reçus dans mes bras; son sang coulait à gros bouillons: je voulus essayer de l'arrêter; il s'y opposa. "Laissez-moi mourir, me dit-il, et ne me plaignez pas… La mesure est comblée, la vie m'est odieuse: j'ai tout perdu! Ah! dit-il, la mort vient trop tard." Il expira, sa tête se pencha sur moi; je reçus son dernier soupir. Je revins dans un désespoir dont je ne me croyais plus capable.

Les gazettes contenaient cet article:

Hier, 26 août, à onze heures du matin, on a célébré en l'église et paroisse de Saint-Sulpice les obsèques et funérailles de T. H. et T. P. dame Mme Louise-Adélaïde-Henriette-Natalie d'Olonne, veuve de T. H., T. P., et T. Ill. seigneur Mgr le duc de Nevers, prince de Châtillon, marquis de Souvigny, etc., etc., décédée en son hôtel, rue de Bourbon, à l'âge de vingt et un ans, par suite d'une maladie de langueur. Après la cérémonie, le convoi s'est mis en marche pour le Limousin, où Mme la duchesse de Nevers a témoigné le désir d'être enterrée. On la conduit en la baronnie de Faverange, bailliage de généralité de ***, où elle reposera au caveau de ses ancêtres, en l'église et chapitre abbatial dudit Faverange, etc., etc.

Vers la fin de cette même année, la paix me permit de repasser en France. Je ramenai avec moi le corps de mon malheureux ami. Je demandai et j'obtins de M. le maréchal d'Olonne la permission de le déposer dans ce caveau qui contenait l'autre moitié de lui-même. Je le fis placer au pied du cercueil de Mme de Nevers, et alors seulement je sentis le premier soulagement à ma douleur.

M. le maréchal d'Olonne avait quitté le monde et la cour. Il habita Faverange jusqu'à la fin de sa vie, qu'il consacra à la bienfaisance la plus active et la plus éclairée; mais, quoique sa carrière ait été longue et en apparence paisible, il conserva toujours une profonde tristesse. Il disait souvent qu'il s'était trompé en croyant qu'il y avait dans la vie deux manières d'être heureux.

FIN

NOTE

DE LA PAGE 122

Je ne sais si les expressions de cette conversation ne paraîtront pas un peu forcée; elles sont copiées textuellement, et on les trouvera toutes dans les mémoires du temps, dans ceux de Mme d'Epinay, du baron de Bezenval, du duc de Lauzun; dans les lettres de Mme de Graffigny, etc., etc.; monuments mémorables d'une époque où le vice était tellement entré dans les moeurs d'une portion de la société qu'on peut dire qu'il s'y était établi comme un ami dont la présence ne dérange plus rien dans la maison. Dans ces moeurs-là, on était bon, généreux, brave, indulgent et vicieux. A côté des modèles les plus admirables de l'intégrité de la vie, la corruption se montrait sans voile et semblait faire gloire d'elle-même; la perversité était devenue telle que, dans ce monde nouveau, le vice n'était plus qu'un sujet de plaisanterie; l'esprit, abusé par de fausses doctrines, niait presque également le bien et le mal, et ne reconnaissait d'autre culte que le plaisir. Une seule chose avait survécu à ce naufrage de la morale. Cette chose était un mot indéfinissable dans sa puissance, et qui n'avait peut-être échappé à la ruine de toutes les vertus que par son vague même: c'était l'honneur. Il a été pour nous la planche dans le naufrage, car il est remarquable que, dans la Révolution, c'est par l'honneur qu'on est rentré dans la morale; c'est l'honneur qui a fait l'émigration; c'est l'honneur qui a ramené aux idées religieuses. Dès que le mépris s'est attaché à la puissance, on a voulu être opprimé; dès que le déshonneur s'est attaché à l'impiété, on a voulu être homme de bien: tant il est vrai que les vertus se tiennent comme les vices, et que, tant qu'on en conserve une, il ne faut pas désespérer de toutes les autres.

Erreurs typographiques corrigées silencieusement:

=était à Lyon= remplacé par =étaient à Lyon=

=charges que, l'Anglais= remplacé par =charges, que l'Anglais=

=Mais il se peut= remplacé par =— Mais il se peut=

=m'a fait éprouver?= remplacé par =m'a fait éprouver!=

=Mobile à l'excès= remplacé par =Mobiles à l'excès=

=inconcevable= remplacé par =inconvenable=

=vivants et inanimés= remplacé par =vivants ou inanimés=

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