Front matter (continued 5)
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Une fois encore j'entretins le public de mon nom, du moins de mon personnage imaginaire; ce fut la dernière. Alors je me demandai ce qui me restait à faire, et je fus quelque temps à me résoudre. Il y avait à cela une difficulté de premier ordre. Ma vie, détachée de bien des liens, comme vous voyez, et désabusée de bien des erreurs, ne tenait plus qu'à un fil, mais ce fil, horriblement tendu, plus résistant que jamais, me garrottait toujours, et je n'imaginais point que rien pût le briser.
Je n'entendais presque plus parler de Madeleine, excepté par Olivier, que je voyais peu, ou par Augustin, que madame de Nièvres avait attiré chez elle, surtout depuis l'époque où j'avais disparu. Je savais vaguement quel était l'emploi de sa vie extérieure; je savais qu'elle avait voyagé, puis habité Nièvres, puis repris ses habitudes à Paris deux ou trois fois, pour les quitter de nouveau, presque sans motif et comme sous l'empire d'un malaise qui se serait traduit par une perpétuelle instabilité d'humeur, et par des besoins de déplacement. Quelquefois je l'avais aperçue, mais si furtivement et à travers un tel trouble, que chaque fois j'avais cru faire une sorte de rêve pénible. Il m'était resté de ces fugitives apparitions l'impression d'une image bizarre, d'un visage défait, comme si les noires couleurs de mon esprit eussent déteint sur cette rayonnante physionomie.
A cette époque à peu près, j'eus une grande émotion. Il y avait une exposition de peinture moderne. Quoique très ignorant dans un art dont j'avais l'instinct sans nulle culture, et dont je parlais d'autant moins que je le respectais davantage, j'allais quelquefois poursuivre, à propos de peinture, des examens qui m'apprenaient à bien juger mon époque, et chercher des comparaisons qui ne me réjouissaient guère. Un jour, je vis un petit nombre de gens qui devaient être des connaisseurs arrêtés devant un tableau et discourant. C'était un portrait coupé à mi-corps, conçu dans un style ancien, avec un fond sombre, un costume indécis, sans nul accessoire: deux mains splendides, une chevelure à demi perdue, la tête présentée de face, ferme de contours, gravée sur la toile avec la précision d'un émail, et modelée je ne sais dans quelle manière sobre, large et pourtant voilée, qui donnait à la physionomie des incertitudes extraordinaires, et faisait palpiter une âme émue dans la vigoureuse incision de ce trait aussi résolu que celui d'une médaille. Je restai anéanti devant cette effigie effrayante de réalité et de tristesse. La signature était celle d'un peintre illustre. Je recourus au livret: j'y trouvai les initiales de madame de Nièvres. Je n'avais pas besoin de ce témoignage. Madeleine était là devant moi qui me regardait, mais avec quels yeux! dans quelle attitude! avec quelle pâleur et quelle mystérieuse expression d'attente et de déplaisir amer!
Je faillis jeter un cri, et je ne sais comment je parvins à me contenir assez pour ne pas donner aux gens qui m'entouraient le spectacle d'une folie. Je me mis au premier rang; j'écartai tous ces curieux importuns qui n'avaient rien à faire entre ce portrait et moi. Pour avoir le droit de l'observer de plus près et plus longtemps, j'imitai le geste, l'allure, la façon de regarder, et jusqu'aux petites exclamations approbatives des amateurs exercés. J'eus l'air d'être passionné pour l'œuvre du peintre, tandis qu'en réalité je n'appréciais et n'adorais passionnément que le modèle. Je revins le lendemain, les jours suivants, je me glissais de bonne heure à travers les galeries désertes, j'apercevais le portrait de loin comme un brouillard; il ressuscitait à chaque pas que je faisais en avant. J'arrivais: tout artifice appréciable disparaissait; c'était Madeleine de plus en plus triste, de plus en plus fixée dans je ne sais quelle anxiété terrible et pleine de songes. Je lui parlais, je lui disais toutes les choses déraisonnables qui me torturaient le cœur depuis près de deux années; je lui demandais grâce, et pour elle, et pour moi. Je la suppliais de me recevoir, de me laisser revenir à elle. Je lui racontais ma vie tout entière avec le plus lamentable et le plus légitime des orgueils. Il y avait des moments où le modelé fuyant des joues, l'étincelle des yeux, l'indéfinissable dessin de la bouche donnaient à cette muette effigie des mobilités qui me faisaient peur. On eût dit qu'elle m'écoutait, me comprenait, et que l'impitoyable et savant burin qui l'avait emprisonnée dans un trait si rigide l'empêchait seul de s'émouvoir et de me répondre.
Quelquefois l'idée me venait que Madeleine avait prévu ce qui arrivait: c'est que je la reconnaîtrais, et que je deviendrais fou de douleur et de joie dans ce fantastique entretien d'un homme vivant et d'une peinture. Et, suivant que j'y voyais des compassions ou des malices, cette idée m'exaspérait de colère, ou me faisait fondre en larmes de reconnaissance.
Ce que je vous dis là dura près de deux grands mois; après quoi, le lendemain d'un jour où je lui fis des adieux vraiment funèbres, les salles furent fermées, et le portrait disparu me laissa plus seul que jamais.
A quelque temps de là, je reçus la visite d'Olivier. Il était sérieux, embarrassé et comme chargé d'un cas de conscience qui lui pesait. Rien qu'à le voir, je me sentis trembler.
«Je ne sais ce qui se passe à Nièvres, me dit-il; mais tout y va mal.
—Madeleine?... lui dis-je avec épouvante.
—Julie est malade, me dit-il, assez malade pour qu'on s'inquiète. Madeleine elle-même n'est pas bien. Je voudrais y aller, mais la situation ne serait pas tenable. Mon oncle m'écrit des lettres fort désolées.
—Et Madeleine?... lui dis-je encore, comme s'il y avait un autre malheur qu'il me cachât.
—Je te répète que Madeleine est dans un triste état de santé. Au reste, cet état n'a point empiré depuis quelque temps, mais il continue.
—Olivier, que tu ailles à Nièvres ou non, j'y serai demain. Personne ne m'a chassé de la maison de Madeleine, je m'en suis éloigné volontairement. J'avais dit à Madeleine de m'écrire le jour où elle aurait besoin de moi; elle a des motifs pour se taire, j'en ai pour courir à elle.
—Tu feras absolument ce que tu voudras. En pareil cas, j'agirais comme toi, sauf à m'en repentir, si le remède était pire que le mal.
—Adieu.
—Adieu.»
XVII
LE lendemain, j'étais à Nièvres. J'y arrivai dans la soirée, un peu avant la nuit. C'était en novembre. Je me fis descendre à quelque distance de la grille, en plein bois. Je traversai la cour d'entrée sans être aperçu. A l'extrémité des communs, à droite, un feu brillait dans les cuisines. Deux fenêtres déjà éclairées se détachaient en lumière sur la façade du château. J'allai droit au vestibule, dont la porte était seulement poussée; quelqu'un le traversait au moment où j'y entrais. Il faisait très sombre. «Madame de Nièvres?» dis-je en croyant parler à une femme de chambre. La personne à qui je m'adressais se retourna brusquement, vint droit à moi et jeta un cri. C'était Madeleine.
Elle resta pétrifiée de surprise, et je lui pris la main, sans trouver la force d'articuler une seule parole. Le peu de jour qui venait du dehors lui donnait la blancheur inanimée d'une statue; ses doigts, tout à fait inertes et glacés, se détachaient insensiblement de mon étreinte comme la main d'une morte. Je la vis chanceler, mais au geste que je fis pour la soutenir, elle se dégagea par un mouvement d'inconcevable terreur, ouvrit démesurément des yeux égarés, et me dit: «Dominique!...» comme si elle se réveillait et me reconnaissait après deux années d'un mauvais sommeil; puis elle fit quelques pas vers l'escalier, m'entraînant avec elle et n'ayant plus ni conscience ni idée. Nous montâmes ensemble côte à côte, nous tenant toujours par la main. Arrivée dans l'antichambre du premier étage, une lueur de présence d'esprit lui revint:
«Entrez ici, me dit-elle, je vais prévenir mon père.»
Je l'entendis appeler son père et se diriger vers la chambre de Julie.
Le premier mot de M. d'Orsel fut celui-ci:
«Mon cher fils, j'ai beaucoup de chagrin.»
Ce mot en disait plus que tous les reproches et se planta dans mon cœur comme un coup d'épée.
«J'ai su que Julie était malade, lui dis-je sans faire aucun effort pour déguiser le tremblement de ma voix qui défaillait. J'ai su aussi que madame de Nièvres était souffrante, et je viens vous voir. Il y a si longtemps.....
—C'est vrai, reprit M. d'Orsel, il y a longtemps... La vie sépare; chacun a ses devoirs et ses soucis.....»
Il sonna, fit allumer les lampes, m'examina rapidement comme s'il eût voulu constater je ne sais quel changement en moi, analogue aux altérations profondes que ces deux années avaient produites chez ses enfants.
«Vous avez vieilli, vous aussi, reprit-il avec une sorte de bienveillance et d'intérêt tout à fait affectueux. Vous avez beaucoup travaillé, nous en avons la preuve.....»
Puis il me parla de Julie, des vives inquiétudes qu'ils avaient eues, mais qui heureusement étaient dissipées depuis quelques jours. Julie entrait en convalescence, ce n'était plus qu'une affaire de soins, de ménagements et de quelques jours de repos. Il passa encore une fois d'un sujet à un autre.
«Vous voilà un homme, continua-t-il, et déjà célèbre. Nous avons suivi tout cela avec le plus sincère intérêt.»
Il marchait de long en large, me parlant ainsi, sans suite et de la façon la plus décousue. Ses cheveux étaient entièrement blancs, sa grande taille un peu voûtée lui donnait un air singulièrement noble de vieillesse anticipée ou de lassitude.
Madeleine vint nous interrompre au bout de cinq minutes. Elle était habillée de couleurs sombres et ressemblait, avec la vie de plus, au portrait qui m'avait tant ému. Je me levai, j'allai à sa rencontre; je balbutiai deux ou trois phrases incohérentes qui n'avaient aucun sens; je ne savais plus, ni comment expliquer ma venue, ni comment combler tout à coup ce vide énorme de deux années qui mettait entre nous comme un abîme de secrets, de réticences et d'obscurités. Je me remis pourtant en la voyant beaucoup plus sûre d'elle-même, et je lui parlai aussi posément que possible de l'alerte qui m'avait été donnée par Olivier. Quand je prononçai ce nom, elle m'interrompit:
«Viendra-t-il? me dit-elle.
—Je ne crois pas, répondis-je, du moins de quelques jours.»
Elle fit un geste de découragement absolu, et nous retombâmes tous les trois dans le plus pénible silence.
Je demandai où était M. de Nièvres, comme s'il était possible d'admettre qu'Olivier ne m'eût pas informé de son voyage, et je parus étonné de le savoir absent.
«Oh! nous sommes dans un grand abandon, reprit Madeleine. Tous malades ou à peu près. Il y a dans l'air de mauvaises influences, la saison est malsaine et n'est pas gaie», ajouta-t-elle en jetant les yeux sur les hautes fenêtres à fermeture ancienne, dont le jour aux trois quarts éteint bleuissait encore imperceptiblement les vitres.
Elle se mit alors, sans doute pour échapper à l'embarras d'une conversation impossible, à parler des misères des gens qui l'entouraient, de l'hiver qui s'annonçait par des maladies chez les uns, chez les autres par des détresses, d'un enfant qui se mourait dans le village, que Julie avait assisté, soigné jusqu'au jour où grièvement atteinte elle-même, elle avait dû remettre à d'autres son rôle, malheureusement impuissant contre la mort, de sœur de charité. Madeleine semblait se complaire dans ces récits pitoyables, et énumérer avec je ne sais quelle sombre avidité toutes ces calamités voisines qui formaient autour de sa vie un concours de conjonctures attristantes. Puis elle fit comme M. d'Orsel et me parla de moi tantôt avec réserve, tantôt au contraire avec un abandon admirablement calculé pour nous mettre tous à l'aise.
Mon intention était de lui faire une simple visite et de regagner dans la soirée l'auberge du village où j'avais retenu une chambre; mais Madeleine en disposa autrement: je m'aperçus qu'elle avait donné des ordres pour qu'on m'établît au second étage du château, dans un petit appartement que j'avais occupé déjà, lors de mon premier séjour à Nièvres.
Le soir même, avant de nous séparer, moi présent, elle écrivit à son mari.
«J'apprends à M. de Nièvres que vous êtes ici», me dit-elle.
Et je compris ce qu'une pareille précaution, prise en ma présence, contenait de scrupules et de résolutions loyales.
Je n'avais pas vu Julie. Elle était faible et agitée. La nouvelle de mon arrivée, malgré tous les ménagements possibles, lui avait causé une secousse très vive. Quand il me fut permis le lendemain d'entrer dans sa chambre, je trouvai la malade étendue sur un long canapé, dans un ample peignoir qui dissimulait l'exiguïté de ses formes et lui donnait des airs de femme. Elle était très changée, beaucoup plus que ne pouvaient s'en apercevoir ceux qui l'approchaient à toutes les minutes du jour. Un petit épagneul dormait à ses pieds, la tête appuyée sur le bout de ses pantoufles. Il y avait à portée de sa main, sur un guéridon garni d'arbustes et de plantes en fleur, des oiseaux en cage qu'elle élevait, et qui chantaient gaiement au milieu de ce jardinet d'hiver. Je regardai ce mince visage, miné par la fièvre, amaigri et bleui autour des tempes, ces yeux creusés, plus ouverts et plus noirs que jamais, où flambait dans l'obscurité des prunelles un feu sombre, mais inextinguible; et cette pauvre fille amoureuse et à demi morte sous le mépris d'Olivier me fit une peine horrible.
«Guérissez-la, sauvez-la, dis-je à Madeleine quand nous l'eûmes quittée; mais ne l'abusez plus!»
Madeleine eut l'air de douter encore, comme s'il lui fût resté un faible espoir dont elle ne voulait pas à toute force se séparer.
«Ne pensez plus à Olivier, repris-je résolûment, et ne l'accusez pas plus que de raison.»
Je lui fis connaître les motifs bons ou mauvais qui décidaient du sort de sa sœur. J'expliquai le caractère d'Olivier, sa répugnance absolue pour tout mariage. J'insistai sur ce sentiment peut-être déraisonnable, mais sans réplique, qu'il rendrait une femme malheureuse, et non pas une, mais toutes sans exception. J'atténuais ainsi ce que sa résistance pouvait avoir de blessant.
«Il en fait une question de probité», dis-je à Madeleine comme dernier argument.
Elle sourit tristement à ce mot de probité, qui s'accordait si mal avec l'irréparable malheur dont la responsabilité pesait à ses yeux sur Olivier.
«Il est le plus heureux de nous tous», dit-elle.
Et de grosses larmes coulèrent sur ses joues.
Dès le surlendemain, Julie put faire quelques pas dans sa chambre. L'indomptable vigueur de ce petit être, exercée secrètement par tant de dures épreuves, se réveilla, non pas lentement, mais en quelques heures. A peine en convalescence, on la vit se roidir contre le souvenir humiliant d'avoir été pour ainsi dire surprise en faiblesse, se prendre de lutte avec le mal physique, le seul qu'elle pût vaincre, et le dominer. Deux jours plus tard, elle eut la force de descendre seule au salon, repoussant tout appui, quoiqu'une sueur de défaillance perlât sur son front à peau mince, et que de petites pâmoisons la fissent tressaillir à chaque pas. Ce jour-là même, elle voulut sortir en voiture. Nous la conduisîmes dans les allées les plus douces du bois. Il faisait beau. Elle en revint ranimée, rien que pour avoir respiré la senteur des chênes, dans de grands abatis chauffés par un soleil clair. Elle rentra méconnaissable, presque avec des rougeurs, tout émue d'un frisson fiévreux, mais de bon augure, qui n'était que le retour actif du sang dans ses veines appauvries. J'étais consterné de la voir renaître ainsi pour si peu, d'un rayon de soleil d'hiver et d'une odeur résineuse de bois coupé; et je compris qu'elle s'acharnerait à vivre avec une obstination qui lui promettait de longs jours misérables.
«Parle-t-elle quelquefois d'Olivier? demandai-je à Madeleine.
—Jamais.
—Elle pense à lui constamment?
—Constamment.
—Et cela durera, vous le croyez?
—Toujours», répondit Madeleine.
Aussitôt affranchie du trop réel souci qui depuis trois semaines l'attachait au chevet de Julie, Madeleine eut l'air de perdre tout à coup la raison. Je ne sais quel étourdissement la prit qui la rendit extraordinaire et positivement folle d'imprévoyance, d'exaltation et de hardiesse. Je reconnus ce regard foudroyant d'éclat qui m'avait appris le soir du théâtre que nous étions en péril, et portant toutes choses à outrance, morceau par morceau, elle me jeta pour ainsi dire son cœur à la tête, comme elle avait fait ce soir-là de son bouquet.
Nous passâmes ainsi trois jours en promenades, en courses téméraires, soit au château, soit dans les futaies, trois jours inouïs de bonheur, si le sentiment de je ne sais quelle enragée destruction de son repos peut s'appeler du bonheur, sorte de lune de miel effrontée et désespérée, sans exemple ni pour les émotions ni pour les repentirs, et qui ne ressemble à rien, sinon à ces heures de copieuses et funèbres satisfactions pendant lesquelles on permet tout aux gens condamnés à mourir le lendemain.
Le troisième jour, elle exigea, malgré mes refus, que je montasse un des chevaux de son mari.
«Vous m'accompagnerez, me dit-elle; j'ai besoin d'aller vite et de me promener très loin.»
Elle courut s'habiller, fit seller un cheval que M. de Nièvres avait dressé pour elle, et, comme s'il se fût agi de se faire audacieusement enlever devant ses domestiques, en plein jour:
«Partons», me dit-elle.
A peine arrivée sous bois, elle prit le galop. Je fis comme elle, et je la suivis. Elle hâta le pas dès qu'elle me sentit sur ses talons, cravacha son cheval, et sans motif le lança à fond de train. Je me mis à son allure, et j'allais l'atteindre quand elle fit un nouvel effort qui me laissa derrière. Cette poursuite irritante, effrénée, me mit hors de moi. Elle montait une bête légère et la maniait de façon à décupler sa vitesse. A peine assise, tout le corps soulevé pour diminuer encore le poids de sa frêle stature, sans un cri, sans un geste, elle filait éperdûment et comme emportée par un oiseau. Je courais moi-même à toute allure, immobile, les lèvres sèches, avec la fixité machinale d'un jockey dans une course de fond. Elle tenait le milieu d'un sentier étroit, un peu encaissé, raviné par le bord, où deux chevaux ne pouvaient passer de front, à moins que l'un des deux ne se rangeât. La voyant obstinée à me barrer le passage, je grimpai sous bois, et je l'accompagnai quelque temps ainsi, au risque de me briser la tête cent fois pour une; puis, le moment venu de lui couper la route, je franchis le talus, tombai dans le chemin creux et y mis mon cheval en travers. Elle vint s'arrêter court à deux pas de moi, et les deux bêtes, animées et tout écumantes, se cabrèrent un moment, comme si elles avaient eu le sentiment que leurs cavaliers voulaient combattre. Je crois vraiment que Madeleine et moi nous nous regardâmes avec colère, tant cette joute extravagante mêlait d'excitations et de défis à d'autres sentiments intraduisibles. Elle se tint devant moi, sa cravache à pommeau d'écaille entre les dents, les joues livides, les yeux injectés et m'éclaboussant de lueurs sanglantes; puis elle fit entendre un ou deux éclats de rire convulsifs qui me glacèrent. Son cheval repartit ventre à terre.
Pendant une minute au moins, comme Bernard de Mauprat attaché aux pas d'Edmée, je la regardai fuir sous la haute colonnade des chênes, son voile au vent, sa longue robe obscure soulevée avec la surnaturelle agilité d'un petit démon noir. Quand elle eut atteint l'extrémité du sentier et que je ne la vis plus que comme un point dans les rousseurs du bois, je repris ma course en poussant malgré moi un cri de désespoir. Arrivé juste à l'endroit où elle avait disparu, je la trouvai dans l'entrecroisement de deux routes, arrêtée, haletante, et m'attendant le sourire aux lèvres.
«Madeleine, lui dis-je en me ruant sur elle et lui prenant le bras, cessez ce jeu cruel; arrêtez-vous, ou je me fais tuer!»
Elle me répondit seulement par un regard direct qui m'empourpra le visage, et reprit plus posément l'allée du château. Nous revînmes au pas, sans échanger une seule parole, nos chevaux marchant côte à côte, se frôlant des mâchoires et se couvrant mutuellement d'écume. Elle descendit à la grille, traversa la cour à pied tout en fouettant le sable avec sa cravache, monta droit à sa chambre et ne reparut que le soir.
A huit heures, on nous remit le courrier. Il y avait une lettre de M. de Nièvres. Madeleine, en la décachetant, changea de couleur.
«M. de Nièvres va bien, dit-elle; il ne reviendra pas avant le mois prochain.»
Puis elle se plaignit d'une grande fatigue et se retira.
Il en fut de cette nuit comme des précédentes: je la passai debout et sans sommeil. Le billet de M. de Nièvres, tout insignifiant qu'il fût, intervenait entre nous comme une revendication de mille choses oubliées. Il eût écrit ce seul mot: «Je suis vivant», que l'avertissement n'eût pas été plus clair. Je résolus de quitter Nièvres le lendemain, absolument comme j'avais résolu d'y venir, sans autre réflexion ni calcul. A minuit, il y avait encore de la lumière dans la chambre de Madeleine. Un massif d'érables plantés près du château et directement en face de ses fenêtres recevait un reflet rougissant qui toutes les nuits m'apprenait à quelle heure Madeleine achevait sa veillée. Le plus souvent, c'était fort tard. Une heure après minuit, le reflet paraissait encore. Je pris une chaussure légère et je descendis l'escalier à tâtons. J'allai ainsi jusqu'à la porte de l'appartement de Madeleine, situé à l'opposé de celui de Julie, à l'extrémité d'un interminable corridor. Une seule femme de chambre couchait auprès d'elle en l'absence de son mari. J'écoutai: je crus entendre une ou deux fois résonner sèchement une petite toux nerveuse assez habituelle à Madeleine dans ses moments de dépit ou de vive contrariété. Je posai la main sur la serrure; la clef y était. Je m'éloignai, je revins, et je m'éloignai de nouveau. Mon cœur battait à se rompre. J'étais littéralement hébété, et je tremblais de tous mes membres. Je rôdai quelque temps encore dans le corridor, en pleines ténèbres; puis je restai cloué sur place sans aucune idée de ce que j'allais faire. Le même soubresaut qui m'avait un beau jour, sous le coup d'alarmes très vives, poussé machinalement à Nièvres et m'y avait fait tomber comme un accident, peut-être comme une catastrophe, me promenait encore, au milieu de la nuit, dans cette maison confiante et endormie, m'amenait jusqu'à la chambre à coucher de Madeleine, et m'y faisait buter comme un homme qui rêve. Étais-je un malheureux à bout de sacrifices, aveuglé de désirs, ni meilleur ni pire que tous mes semblables? étais-je un scélérat? Cette question capitale me travaillait vaguement l'esprit, mais sans y déterminer la moindre décision précise qui ressemblât, soit à de l'honnêteté, soit au projet formel de commettre une infamie. La seule chose dont je ne doutais pas, et qui cependant me laissait indécis, c'est qu'une faute tuerait Madeleine, et que sans contredit je ne lui survivrais pas une heure.
Je ne saurais vous dire ce qui me sauva. Je me retrouvai dans le parc sans comprendre ni pourquoi ni comment j'y étais venu. Comparativement à l'obscurité totale des corridors, il y faisait clair, quoiqu'il n'y eût, je crois, ni lune ni étoiles. La masse entière des arbres ne formait que de longs escarpements montueux et noirs, au pied desquels on distinguait les sinuosités blanchâtres des allées. J'allais au hasard, je côtoyais les étangs. Des oiseaux s'éveillaient et gloussaient dans les roseaux. Longtemps après, une sensation de froid intense me rappela un peu à moi-même. Je rentrai; je refermai les portes avec la dextérité des somnambules ou des voleurs, et je me jetai tout habillé sur mon lit.
J'étais debout avec le jour, me souvenant à peine du cauchemar qui m'avait fait errer toute la nuit, et me disant: «Je pars aujourd'hui.» J'en informai Madeleine aussitôt que je la vis.
«Comme vous voudrez», répondit-elle.
Elle était horriblement défaite et dans une agitation de corps et d'esprit qui me faisait mal.
«Allons voir nos malades», me dit-elle un peu après midi.
Je l'accompagnai, et nous nous rendîmes au village. L'enfant que Julie soignait et qu'elle avait pour ainsi dire adopté était mort depuis la veille au soir. Madeleine se fit conduire auprès du berceau qui contenait le petit cadavre, et voulut l'embrasser; puis au retour elle pleura abondamment, et répéta le mot enfant avec une douleur aiguë qui m'en apprenait bien long sur un chagrin qui rongeait sa vie et dont j'étais impitoyablement jaloux.
Je m'y pris de bonne heure pour faire mes adieux à Julie et adresser à M. d'Orsel mes remercîments qui voulaient être dits de sang-froid; après quoi, ne sachant plus comment occuper ma journée et ne tenant pour ainsi dire en aucune manière à l'emploi d'une vie que je sentais se détacher de moi minute par minute, j'allai m'accouder sur la balustrade qui dominait les fossés de ceinture, et j'y restai je ne sais combien de temps dans des distractions de pur idiotisme. Je ne savais plus où était Madeleine. De temps en temps, je croyais entendre sa voix dans les corridors ou la voir passer d'une cour à l'autre allant et venant, se déplaçant, elle aussi, sans autre but que de s'agiter.
Il y avait au tournant des douves, à la base d'une des tourelles, une sorte de cellule à moitié bouchée, qui servait autrefois de porte dérobée. Le pont qui la reliait aux allées du parc était détruit. Il n'en restait que trois piles, en partie submergées, et que l'eau marécageuse du fossé salissait incessamment de lies écumeuses. Je ne sais quelle envie me prit de me cacher là pour le reste du jour. Je passai d'un pilier sur l'autre, et je me tapis dans cette chambre en ruine, les pieds touchant au courant, dans le demi-jour lugubre de ce vaste et profond fossé où coulaient des eaux de lavoir. Deux ou trois fois, je vis Madeleine passer de l'autre côté des douves, et regarder vers les allées, comme si elle eût cherché quelqu'un. Elle disparut et revint encore; elle hésita entre trois ou quatre routes qui menaient du parterre aux confins du parc, puis elle prit, sous un couvert d'ormeaux, l'allée des étangs. Je ne fis qu'un bond pour m'élancer d'un bord à l'autre, et je la suivis. Elle marchait vite, sa coiffure de campagne mal attachée sur ses oreilles, tout enveloppée d'un long cachemire qui l'emmaillottait comme si elle avait eu très froid. Elle tourna la tête en m'entendant venir, rebroussa chemin brusquement, passa près de moi sans me regarder, gagna le perron du parterre et se mit à escalader l'escalier. Je la rejoignis au moment où elle mettait le pied dans le petit salon qui lui servait de boudoir, et où elle se tenait le jour.
«Aidez-moi à plier mon châle», me dit-elle.
Elle avait l'esprit et les yeux ailleurs, et s'y prenait tout de travers. La longue étoffe chamarrée était entre nous, pliée dans le sens de sa longueur, et ne formait déjà plus qu'une bande étroite dont chacun de nous tenait une extrémité. Nous nous rapprochâmes; il restait à joindre ensemble les deux bouts du châle. Soit maladresse, soit défaillance, la frange échappa tout à coup des mains de Madeleine. Elle fit un pas encore, chancela d'abord en arrière, puis en avant, et tomba dans mes bras tout d'une pièce. Je la saisis, je la tins quelques secondes ainsi collée contre ma poitrine, la tête renversée, les yeux clos, les lèvres froides, à demi morte et pâmée, la chère créature, sous mes baisers. Puis une terrible contraction la fit tressaillir; elle ouvrit les yeux, se dressa sur la pointe des pieds pour arriver à ma hauteur, et, se jetant à mon cou de toute sa force, ce fut elle à son tour qui m'embrassa.
Je la saisis de nouveau; je la réduisis à se défendre, comme une proie se débat, contre un embrassement désespéré. Elle eut le sentiment que nous étions perdus; elle poussa un cri. J'ai honte de vous le dire, ce cri de véritable agonie réveilla en moi le seul instinct qui me restât d'un homme, la pitié. Je compris à peu près que je la tuais; je ne distinguais pas très bien s'il s'agissait de son honneur ou de sa vie. Je n'ai pas à me vanter d'un acte de générosité qui fut presque involontaire, tant la vraie conscience humaine y eut peu de part! Je lâchai prise comme une bête aurait cessé de mordre. La chère victime fit un dernier effort; c'était peine inutile, je ne la tenais plus. Alors, avec un effarement qui m'a fait comprendre ce que c'est que le remords d'une honnête femme, avec un effroi qui m'aurait prouvé, si j'avais été en état d'y réfléchir, à quel degré d'abaissement elle me voyait réduit, comme si instantanément elle eût senti qu'il n'y avait plus entre nous ni discernement du devoir, ni égards, ni respect, que cette commisération de pur instinct n'était qu'un accident qui pouvait se démentir; avec une pantomime effrayante qui répand encore aujourd'hui sur ces anciens souvenirs toute sorte de terreurs et de honte, Madeleine marcha lentement vers la porte, et, ne me quittant pas des yeux, comme on agit avec un être malfaisant, elle gagna le corridor à reculons. Là seulement elle se retourna et s'enfuit.
J'avais perdu connaissance, tout en me maintenant encore debout. Je me traînai, comme je le pus, jusqu'à mon appartement: je n'avais qu'une idée, c'est qu'on ne me trouvât pas évanoui dans les escaliers. Arrivé devant ma porte, même avant d'avoir pu l'ouvrir, il me fut impossible de me soutenir davantage. Machinalement, je m'assurai qu'il n'y avait personne dans les corridors. Le dernier sentiment qui subsista une seconde encore fut que Madeleine était en sûreté, et je tombai roide sur le carreau.
Ce fut là que je revins à moi, une ou deux heures après, tout à fait à la nuit, avec le souvenir incohérent d'une scène affreuse. On sonnait le dîner; il me fallut descendre. J'agissais, j'avais les jambes libres, il me semblait avoir reçu un choc violent sur la tête. Grâce à cette paralysie très réelle, j'éprouvais une sensation générale de grande souffrance, mais je ne pensais pas. La première glace où je m'aperçus me montra la figure étrangement bouleversée d'un fantôme à peu près semblable à moi, que j'eus de la peine à reconnaître. Madeleine ne parut point, et il m'était presque indifférent qu'elle fût là ou ailleurs. Julie, fatiguée, chagrine, ou inquiète de sa sœur et très probablement bourrelée de soupçons,—car, avec cette singulière fille clairvoyante et cachée, toutes les suppositions étaient permises, et cependant demeuraient douteuses,—Julie ne devait pas nous rejoindre au salon. Je me trouvai seul avec M. d'Orsel jusqu'au milieu de la soirée; j'étais inerte, insensible et comme de sang-froid, tant il me restait peu de sens pour réfléchir et de force pour être agité.
Il était dix heures à peu près quand Madeleine entra, changée à faire peur et méconnaissable aussi, comme un convalescent que la mort a touché de près.
«Mon père, dit-elle sur un ton d'inflexible audace, j'ai besoin d'être seule un moment avec M. de Bray.»
M. d'Orsel se leva sans hésiter, embrassa paternellement sa fille et sortit.
«Vous partez demain, me dit Madeleine en me parlant debout, et j'étais debout comme elle.
—Oui, lui dis-je.
—Et nous ne nous reverrons jamais!»
Je ne répondis pas.
«Jamais, reprit-elle; entendez-vous? Jamais. J'ai mis entre nous le seul obstacle qui puisse nous séparer sans idée de retour.»
Je me jetai à ses pieds, je pris ses deux mains sans qu'elle y résistât; je sanglotais. Elle eut une courte faiblesse qui lui coupa la voix; elle retira ses mains, et me les rendit dès qu'elle eut repris sa fermeté.
«Je ferai tout mon possible pour vous oublier. Oubliez-moi, cela vous sera plus facile encore. Mariez-vous, plus tard, quand vous voudrez. Ne vous imaginez pas que votre femme puisse être jalouse de moi, car à ce moment-là je serai morte ou heureuse, ajouta-t-elle, avec un tremblement qui faillit la renverser. Adieu.»
Je restai à genoux, les bras étendus, attendant un mot plus doux qu'elle ne disait pas. Un dernier retour de faiblesse ou de pitié le lui arracha.
«Mon pauvre ami! me dit-elle; il fallait en venir là. Si vous saviez combien je vous aime! Je ne vous l'aurais pas dit hier; aujourd'hui cela peut s'avouer, puisque c'est le mot défendu qui nous sépare.»
Elle, exténuée tout à l'heure, elle avait retrouvé par miracle je ne sais quelle ressource de vertu qui la raffermissait à mesure. Je n'en avais plus aucune.
Elle ajouta, je crois, une ou deux paroles que je n'entendis pas; puis elle s'éloigna doucement comme une vision qui s'évanouit, et je ne la revis plus, ni ce soir-là, ni le lendemain, ni jamais.
Je partis au lever du jour sans voir personne. J'évitai de traverser Paris, et je me fis conduire directement à la maison d'extrême banlieue qu'habitait Augustin. C'était un dimanche; il était chez lui.
Au premier coup d'œil, il comprit qu'un malheur m'était arrivé. D'abord, il crut que madame de Nièvres était morte, parce que, dans sa parfaite honnêteté d'homme et de mari, il n'imaginait pas de malheur plus grand. Quand je lui eus fait connaître le véritable accident qui me réduisait à l'un de ces veuvages qu'on n'avoue pas:
«J'ignore ces chagrins-là, me dit-il; mais je vous plains de toute mon âme.»
Et je ne doutais pas qu'il ne me plaignît en effet du fond du cœur, pour peu qu'il raisonnât d'après les pires désastres qu'il pouvait envisager dans l'avenir incertain de sa propre vie.
Il travaillait quand je le surpris. Sa femme était auprès de lui, et elle avait sur ses genoux un petit enfant de six mois qui leur était né pendant mon exil. Ils étaient heureux. Leur situation prospérait, je pus m'en apercevoir à des signes de relative opulence. Ils me donnèrent à coucher. La nuit fut effroyable; une tempête de fin d'automne régna sans discontinuité depuis le soir jusqu'après le soleil levé. Je ne fis pas autre chose, dans le morne bercement de ce long murmure de vent et de pluie, que de penser au tumulte que le vent devait produire autour de la chambre et du sommeil de Madeleine, si Madeleine dormait. Ma force de réfléchir n'allait pas au delà de cette sensation puérile et toute physique. L'orage étant dissipé, Augustin m'obligea de sortir dès le matin. Il avait une heure à lui avant de se rendre à Paris. Il me conduisit dans les bois, ravagés par le vent de la nuit; l'eau courait encore dans les sentiers plongeants, et roulait les dernières feuilles de l'année.
Nous marchâmes longtemps ainsi, avant que j'eusse pu recueillir l'ombre d'une idée lucide parmi les déterminations urgentes qui m'avaient amené chez Augustin. Je me rappelai enfin que j'avais des adieux à lui faire. Il crut d'abord que c'était un parti désespéré, pris seulement depuis la veille, et qui ne tiendrait pas contre de sages réflexions; puis, quand il vit que ma résolution datait de plus loin, qu'elle était le résultat d'examens sans réplique, et que tôt ou tard elle se serait accomplie, il ne discuta ni l'opinion que j'avais de moi-même, ni le jugement que je portais sur mon temps; il me dit seulement:
«Je pense et je raisonne à peu près comme vous. Je me sens peu de chose, et ne me crois pas non plus de beaucoup inférieur au plus grand nombre; seulement, je n'ai pas le droit que vous avez d'être conséquent jusqu'au bout. Vous désertez modestement; moi je reste, non par forfanterie, mais par nécessité, et d'abord par devoir.
—Je suis bien las, lui dis-je, et de toutes les manières j'ai besoin de repos.»
Nous nous séparâmes à Paris en nous disant: Au revoir! comme on fait d'ordinaire quand il en coûterait trop de se dire adieu, mais sans prévoir le lieu ni l'époque où nous pourrions nous retrouver. J'avais de courtes affaires à régler dont je chargeai mon domestique. J'allai seulement prendre congé d'Olivier. Il se disposait à quitter la France. Il ne me questionna pas sur mon séjour à Nièvres: en m'apercevant, il avait deviné que tout était fini.
Je n'avais plus à lui parler de Julie, il n'avait plus à me parler de Madeleine. Les liens qui nous avaient unis depuis plus de dix années venaient de se rompre à la fois, au moins pour longtemps.
«Tâche d'être heureux», me dit-il, comme s'il n'y comptait pas plus pour moi que pour lui-même.
Trois jours après mon départ de Nièvres, j'étais à Ormesson. J'y passai la nuit seulement auprès de madame Ceyssac, que mon retour éclaira sur bien des choses, et qui me donna à entendre qu'elle avait souvent déploré mes erreurs dans sa tendre pitié de femme pieuse et de demi-mère. Le lendemain, sans prendre une heure de véritable repos, dans cette course lamentable qui me ramenait au gîte comme un animal blessé qui perd du sang et ne veut pas défaillir en route, le lendemain soir, à la nuit tombée, j'arrivais en vue de Villeneuve. Je mis pied à terre aux abords du village; la voiture continua de suivre la route pendant que je prenais un chemin de traverse qui me conduisait chez moi par le marais.
Il y avait quatre jours et quatre nuits qu'une douleur fixe me bridait le cœur et me tenait les yeux aussi secs que si je n'eusse jamais pleuré. Au premier pas que je fis sur le chemin des Trembles, il y eut en moi un tressaillement de souvenirs qui rendit la douleur plus cuisante et cependant un peu moins tendue.
Il faisait très froid. La terre était dure, la nuit presque complète, au point que la ligne des côtes et la mer ne formaient plus qu'un horizon compact et tout noir. Un reste de rougeur s'éteignait à la base du ciel et blêmissait de minute en minute. Un chariot passait au loin près de la falaise; on l'entendait cahoter et crier sur le pavé gelé. L'eau des marais était prise; par endroits seulement, de larges carrés d'eau douce, qui ne gelaient point, continuaient de se mouvoir doucement, et demeuraient blanchâtres. Six heures sonnèrent au clocher de Villeneuve. Le silence et l'obscurité devenaient si grands, qu'on aurait cru qu'il était minuit. Je marchais sur les levées, et je ne sais comment je me rappelai qu'à cet endroit-là même autrefois, dans de froides nuits pareilles, j'avais chassé des canards. J'entendais au-dessus de ma tête le susurrement rapide et singulier que font ces oiseaux en volant très vite. Un coup de fusil retentit. Je vis la lueur de la poudre, et l'explosion m'arrêta court. Un chasseur sortit de sa cachette, descendit vers la mare et se mit à y piétiner; un autre lui parla. Dans cet échange de paroles brèves dites assez bas, mais que la nuit rendait très distinctes, je saisis comme un son de voix qui me frappa.
«André!» criai-je.
Il y eut un silence, après quoi je répétai de nouveau: «André!
—Quoi?» dit une voix qui ne me laissa plus aucun doute.
André fit quelques pas à ma rencontre. Je le distinguais assez mal, quoiqu'il dépassât de toute la taille la levée obscure. Il avançait lentement, un peu à tâtons, sur ce chemin foulé par des pas d'animaux; il répétait: «Qui est là? qui m'appelle?» avec un émoi croissant, et comme s'il hésitait de moins en moins à reconnaître celui qui l'appelait et qu'il croyait si loin.
«André! lui dis-je une troisième fois, quand il n'eut plus qu'un ou deux pas à faire.
—Comment? quoi?... Ah! monsieur! monsieur Dominique! dit-il en laissant tomber son fusil.
—Oui, c'est moi, c'est bien moi, mon vieux André!...»
Je me jetai dans les bras de mon vieux domestique. Mon cœur, à la fin de ces contraintes, éclata de lui-même et se fondit librement en sanglots.
XVIII
DOMINIQUE avait achevé son récit. Il s'arrêta sur ces dernières paroles dites avec la voix précipitée d'un homme qui se hâte et cette expression de pudeur attristée qui suit ordinairement des épanchements trop intimes. Ce que de pareilles confidences avaient dû coûter à une conscience ombrageuse et si longtemps fermée, je le devinais, et je le remerciai d'un geste attendri auquel il ne répondit que par un mouvement de tête. Il avait ouvert la lettre d'Olivier, dont l'adieu funèbre présidait pour ainsi dire à ce récit, et se tenait debout, les yeux tournés vers la fenêtre où s'encadrait un tranquille horizon de plaine et d'eau. Il demeura ainsi quelque temps dans un silence embarrassé que je ne voulus pas rompre. Il était pâle. Sa physionomie, légèrement altérée par la fatigue ou rajeunie par les lueurs passionnées d'une autre époque, reprenait peu à peu son âge, ses flétrissures et son caractère de grande sérénité. Le jour baissait à mesure que la paix des souvenirs s'établissait aussi sur son visage. L'ombre envahissait l'intérieur poudreux et étouffé de la petite chambre où se terminait cette longue série d'évocations dont plus d'une avait été douloureuse. Des inscriptions des murailles, on ne distinguait presque plus rien. L'image extérieure et l'image intérieure pâlissaient donc en même temps, comme si tout ce passé ressuscité par hasard rentrait à la même minute, et pour n'en plus sortir, dans le vague effacement du soir et de l'oubli.
Des voix de laboureurs qui longeaient les murs du parc nous tirèrent l'un et l'autre d'un embarras réel, celui de nous taire ou de reprendre un entretien brisé.
«Voici l'heure de descendre», dit Dominique; et je le suivis jusqu'à la ferme, où tous les soirs, à pareille heure, il avait quelques soins de surveillance à remplir.
Les bœufs rentraient du labour, et c'était le moment où la ferme s'animait. Accouplés par deux ou trois paires,—car à cause de la lourdeur des terres mouillées on avait dû tripler les attelages,—ils arrivaient traînant leur timon, le mufle soufflant, les cornes basses, les flancs émus, avec de la boue jusqu'au ventre. Les animaux de rechange qui n'avaient pas travaillé ce jour-là mugissaient au fond de l'étable en entendant revenir leurs actifs compagnons. Ailleurs, c'étaient les troupeaux déjà renfermés qui s'agitaient dans la bergerie; et des chevaux piétinaient et hennissaient, parce qu'on remuait du fourrage au-dessus de leurs mangeoires.
Les gens de service vinrent se ranger autour du maître, tête nue, avec des gestes un peu las. Dominique s'enquit minutieusement si des instruments de labour d'un emploi nouveau avaient produit les résultats qu'il en attendait; puis il donna ses ordres pour le lendemain; il les multiplia surtout au sujet des semailles; et je compris que toute la semence dont il indiquait ainsi la distribution n'était pas destinée à ses propres terres; il y avait là beaucoup de prêts sans doute, des avances faites ou des aumônes.
Ces précautions prises, il me ramena sur la terrasse. Le temps s'était éclairci. La saison, alternée de soleil, de tiédeur et de pluie, et remarquablement douce, quoique nous eussions passé la mi-novembre, était bien faite pour mettre en joie tout esprit foncièrement campagnard. La journée, si maussade à midi, s'achevait par une soirée d'or. Les enfants jouaient dans le parc, pendant que madame de Bray allait et venait dans l'allée qui conduisait au bois, surveillant leurs jeux à petite distance. Ils se poursuivaient, à travers les fourrés, avec des cris imités de bêtes chimériques, et les plus propres à les effrayer. Des merles, les derniers oiseaux qui se fassent entendre à cette heure tardive, leur répondaient par ce sifflement bizarre et saccadé pareil à de tumultueux éclats de rire. Un reste de jour éclairait paisiblement la longue tonnelle; les pampres déjà clair-semés formaient sur le ciel très pâle autant de découpures aiguës, et des rats pillards qui rôdaient le long des poutrelles égrenaient avec précaution les quelques raisins flétris qui restaient aux vignes. Ce calme déclin d'une journée soucieuse menant à des lendemains plus sereins, l'assurance du ciel qui s'embellissait, ces joies d'enfants pour animer le vieux parc à demi dépouillé; la mère confiante, heureuse, servant de lien affectueux entre le père et les enfants; celui-ci grave, songeur, mais raffermi, parcourant à petits pas la riche et féconde allée tendue de treilles; cette abondance avec cette paix, cet accomplissement dans le bonheur:—tout cela formait, après notre entretien, une conclusion si noble, si légitime et si évidente, que je pris le bras de Dominique et le serrai plus affectueusement encore que de coutume.
«Oui, me dit-il, mon ami, me voici arrivé. A quel prix? vous le savez; avec quelle certitude? vous en êtes témoin.»
Il y avait dans son esprit un mouvement d'idées qui se continuait; et, comme s'il eût voulu s'expliquer plus clairement sur des résolutions qui se manifestaient d'ailleurs d'elles-mêmes, il reprit encore, lentement et sur un tout autre ton:
«Bien des années se sont passées depuis le jour où je suis rentré au gîte. Si personne n'a oublié les événements que je viens de vous raconter, personne ne semble du moins se les rappeler; le silence que l'éloignement et le temps ont amené pour toujours entre quelques personnages de cette histoire leur a permis de se croire mutuellement pardonnés, réhabilités et heureux. Olivier est le seul, j'aime à le supposer, qui se soit obstiné jusqu'à la dernière heure dans ses systèmes et dans ses soucis. Il avait désigné, vous vous en souvenez, l'ennemi mortel qu'il redoutait plus que tous les autres; on peut dire qu'il a succombé dans un duel avec l'ennui.
—Et Augustin? lui demandai-je.
—Celui-ci est le seul survivant de mes vieilles amitiés. Il est au bout de sa tâche. Il y est arrivé en droite ligne, comme un rude marcheur au but d'un difficile et long voyage. Ce n'est point un grand homme, c'est une grande volonté. Il est aujourd'hui le point de mire de beaucoup de nos contemporains, chose rare qu'une pareille honnêteté parvenant assez haut pour donner aux braves gens l'envie de l'imiter.
—Pour moi, reprit M. de Bray, j'ai suivi très tard, avec moins de mérite, moins de courage, avec autant de bonheur, l'exemple que ce cœur solide m'avait donné presque au début de sa vie. Il avait commencé par le repos dans des affections sans trouble, et j'ai fini par là. Aussi, j'apporte dans mon existence nouvelle un sentiment qu'il n'a jamais connu, celui d'expier une ancienne vie certainement nuisible et de racheter des torts dont je me sens encore aujourd'hui responsable, parce qu'il y a, selon moi, entre toutes les femmes également respectables, une solidarité instinctive de droits, d'honneur et de vertus. Quant au parti que j'ai adopté de me retirer du monde, je ne m'en suis jamais repenti. Un homme qui prend sa retraite avant trente ans et y persiste témoigne assez ouvertement par là qu'il n'était pas né pour la vie publique, pas plus que pour les passions. Je ne crois pas d'ailleurs que l'activité réduite où je vis soit un mauvais point de vue pour juger les hommes en mouvement. Je m'aperçois que le temps a fait justice au profit de mes opinions de beaucoup d'apparences qui jadis auraient pu me causer l'ombre d'un doute, et comme il a vérifié la plupart de mes conjectures, il se pourrait qu'il eût aussi confirmé quelques-unes de mes amertumes. Je me rappelle avoir été sévère pour les autres à un âge où je considérais comme un devoir de l'être beaucoup pour moi-même. Chaque génération plus incertaine qui succède à des générations déjà fatiguées, chaque grand esprit qui meurt sans descendance, sont des signes auxquels on reconnaît, dit-on, un abaissement dans la température morale d'un pays. J'entends dire qu'il n'y a pas grand espoir à tirer d'une époque où les ambitions ont tant de mobiles et si peu d'excuses, où l'on prend communément le viager pour le durable, où tout le monde se plaint de la rareté des œuvres, où personne n'ose avouer la rareté des hommes.....
—Et si la chose était vraie! lui dis-je.
—Je serais disposé à le croire, mais je me tais sur ce point comme sur beaucoup d'autres. Il n'appartient pas à un déserteur de faire fi des innombrables courages qui luttent, là même où il n'a pas su demeurer. D'ailleurs, il s'agit de moi, de moi seul, et, pour en finir avec le principal personnage de ce récit, je vous dirai que ma vie commence. Il n'est jamais trop tard, car si une œuvre est longue à faire, un bon exemple est bientôt donné. J'ai le goût et la science de la terre,—mince amour-propre que je vous prie de me pardonner.—Je fertiliserai mes champs mieux que je n'ai fait de mon esprit, à moins de frais, avec moins d'angoisse et plus de rapport, pour le plus grand profit de ceux qui m'entourent. J'ai failli mêler l'inévitable prose de toutes les natures inférieures à des productions qui n'admettaient aucun élément vulgaire. Aujourd'hui, très heureusement pour les plaisirs d'un esprit qui n'est point usé, il me sera permis d'introduire quelque grain d'imagination dans cette bonne prose de l'agriculture et...»
Il cherchait un mot qui rendît modestement le véritable esprit de sa nouvelle mission.
«Et de la bienfaisance? lui dis-je.
—Soit, dit-il, j'accepte le mot pour madame de Bray, car ceci la regarde exclusivement.»
En ce moment même, madame de Bray ramenait ses enfants essoufflés et tout en nage. Il y eut un instant de complet silence pendant lequel, comme à la fin d'une symphonie qui expire en d'infiniment petits accords, on n'entendit plus que le chuchotement des merles branchés qui jasaient encore, mais ne riaient plus.
Très peu de jours après cette conversation, qui m'avait fait pénétrer dans l'intimité d'un esprit dont la plus réelle originalité était d'avoir strictement suivi la maxime ancienne de se connaître soi-même, une chaise de poste s'arrêta dans la cour des Trembles.
Il en descendit un homme à cheveux rares, gris et coupés court, petit, nerveux, avec tout l'extérieur, la physionomie, l'assiette et la précision d'un homme peu ordinaire et préoccupé d'affaires graves, même en voyage; parfaitement mis d'ailleurs, et là encore on pouvait définir des habitudes élevées de situation, de monde et de rang. Il examina vivement ce qu'on apercevait du château, la tonnelle, un coin du parc; il leva les yeux vers les tourelles et se retourna pour considérer les petites fenêtres en lucarne de l'ancien appartement de Dominique.
Dominique arrivait sur la terrasse; ils se reconnurent.
«Ah! quelle surprise, mon bien cher ami! dit Dominique, en marchant au-devant du visiteur, les deux mains cordialement ouvertes.
—Bonjour, de Bray», dit celui-ci avec l'accent net et franc d'un homme dont la vérité semblait avoir, pendant toute sa vie, rafraîchi les lèvres.
C'était Augustin.
FIN
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
Commencé en septembre 1859, DOMINIQUE ne fut achevé, après plusieurs remaniements, qu'au début de 1862 où il parut dans la Revue des Deux Mondes en trois parties ainsi divisées: première partie, chap. I-V, nº du 15 avril, pp. 777 à 825; deuxième partie, chap. VI-XI, nº du 1er mai, pp. 143 à 194; dernière partie, chap. XII-XVIII du 15 mai, pp. 384 à 445.
La première édition parut en janvier 1863 avec la collation suivante:
EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. Paris, librairie de L. Hachette et Cie, boulevard Saint-Germain, nº 77 (Impr. Lahure et Cie), 1863, in-8º.
1 faux titre portant au verso la mention suivante: «Cet ouvrage a paru pour la première fois en 1862, dans la Revue des Deux Mondes»; 1 titre et 372 p. de texte. Couverture imprimée.
Édition originale imprimée sur papier de Hollande et non mise dans le commerce.
Il était tiré en même temps une édition in-18º sur papier ordinaire, mise en vente à 3 fr. 50, qui figure dans la Bibliographie de la France à la date du 3 janvier, alors que l'édition in-8º n'y a été enregistrée que le 31 janvier.
Ultérieurement cette édition a été comprise par l'éditeur dans la collection: Littérature contemporaine, romans et voyages, à 1 franc le volume.
Il y a des variantes assez nombreuses, quoique peu importantes (sauf en ce qui concerne la fin du chap. II que nous donnons plus loin), entre le texte primitif de la Revue des Deux Mondes et celui de l'édition originale.
L'on relève aussi quelques différences portant sur la ponctuation et la composition, entre l'édition in-8º et l'édition in-18º, notamment aux pages 49, 53, 59, 67, 115, 125 et 177.
Un grand nombre des exemplaires in-8º et in-18º de l'édition Hachette (de même d'ailleurs, que le texte de la Revue des Deux Mondes), contiennent à la page 177 la faute suivante qui a été reproduite dans les autres éditions, spécialement dans les éditions Plon et Crès, et dans celle du Livre Contemporain: chap. VIII, au lieu de Il sera pédant et censeur (p. 141, 12e ligne de notre édition), on lit: Il sera pédant et en sueur.
Il est, de même, deux fautes qu'on relève communément dans les éditions modernes: chap. XIII (p. 216, 10e ligne de notre édition), au lieu de parce qu'elle y voyait..., on lit: parce qu'elle voyait...; et chap. XIV (p. 245, 27e ligne de notre édition), au lieu de As-tu prévu ce qui l'attend, on lit: As-tu prévu ce qui t'attend.
Depuis 1876, DOMINIQUE est édité par la maison Plon.
* * *
Voici la fin du chap. II telle qu'elle figure à la Revue des Deux Mondes (p. 799 du nº du 15 mai 1862), qu'il nous a paru intéressant de rapprocher du texte de notre édition qui est celui de l'édition originale (v. supra p. 40-42), parce qu'elle en diffère assez sensiblement:
«Pauvre Olivier!» dit Dominique en le voyant s'éloigner au galop de chasse dans la direction d'Orsel.
Quinze jours après, ce devait être au milieu de novembre, le facteur rural entra le matin, et remit à Dominique une lettre cachetée de noir. Dominique, en la lisant, devint très pâle; puis il passa sur la terrasse, en nous faisant signe de laisser les enfants au salon.
«Voici des nouvelles d'Olivier, dit-il; j'étais certain qu'il en viendrait là.»
Suit la lettre d'Olivier, qui est la même dans les différentes éditions.
Vers midi, la pluie se mit à tomber. Dominique se retira dans son cabinet, où je l'accompagnai. La lettre d'Olivier avait amèrement ravivé certains souvenirs qui n'attendaient qu'une circonstance décisive pour se répandre.
La fin, comme p. 42.
* * *
Les éditions de luxe de DOMINIQUE sont les suivantes:
EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. Paris, Le Livre Contemporain, 1905, in-8º.
1 faux titre; 1 frontispice; 1 titre imprimé en rouge et noir; 1 f. pour la dédicace à George Sand; 333 p. de texte; 1 f. pour l'achevé d'imprimer. Couverture bleue imprimée en or.
Édition ornée d'un frontispice et de 37 paysages en vignettes ou culs-de-lampe, dessinés et gravés à l'eau-forte par Gustave Leheutre, et tirée à 117 exemplaires sur papier vergé d'Arches non mis dans le commerce.
Les eaux-fortes ont été tirées chez Eugène Delâtre, et le texte imprimé chez Plon-Nourrit et Cie.
EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. Paris, L. Conard, 17, boulevard de la Madeleine, 1906, in-8º. Couverture imprimée.
Édition ornée d'un frontispice gravé à l'eau-forte en couleurs, imprimée à l'Imprimerie Nationale et tirée à 225 exemplaires, savoir: 200 ex. sur papier de Rives (30 fr.), et 25 ex. sur japon ancien (60 fr.).
Fait partie de Cinq confessions d'amour.
EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. Édition suivie de plusieurs lettres de l'auteur et ornée d'un portrait gravé sur bois par P.-E. Vibert. Paris, Georges Crès et Cie, Les Maîtres du Livre, 3, place de la Sorbonne, 3, (Evreux, Impr. de Paul Hérissey), MCMXII, petit in-8º.
1 faux titre avec, au verso, le nº de l'exemplaire et la nature du papier; 1 portrait; 1 titre; 1 f. pour la dédicace à George Sand; 1 second faux titre; 388 p. de texte; 2 fac-similés hors texte du manuscrit de l'auteur; 1 f. pour la justification du tirage. Couverture imprimée.
Sixième volume de la collection Les Maîtres du Livre, tiré à 839 exemplaires, soit: 3 ex. sur vieux japon impérial numérotés de 1 à 3 (40 fr.); 5 ex. sur chine, numérotés de 4 à 8 (30 fr.); 46 ex. sur japon impérial (dont 6 hors commerce), numérotés de 9 à 48 et de 49 à 54 (20 fr.); et 785 ex. sur papier d'Arches (dont 40 hors commerce), numérotés de 55 à 804 et de 805 à 839 (7 fr. 50).
Cette édition, dont le texte contient de nombreuses fautes, comprend (pp. 373 à 388) six lettres extraites d'une correspondance échangée entre E. Fromentin et George Sand, et relatives à la conception de DOMINIQUE.
* * *
Les variantes qu'on relève entre le texte de la Revue des Deux Mondes et celui de la première édition de DOMINIQUE, ont pour origine les conseils que George Sand avaient donnés à Fromentin pendant le séjour que celui-ci fit à Nohant en juin 1862, c'est-à-dire entre la publication des deux versions.
L'on trouve d'ailleurs dans les Correspondance et Fragments inédits de Fromentin (recueillis par M. P. Blanchon, Plon, 1912, 1 vol. in-18º), les notes prises par l'auteur sous la dictée de George Sand qui lui avait suggéré certains changements à faire à son roman.
Fromentin tint compte de quelques-unes de ces indications, notamment de celles qui concernent la fin du chap. II (v. la première version que nous donnons plus haut), la promenade au bois de Boulogne (p. 165 de notre édition), l'allusion à Mauprat dans la course à cheval avec Madeleine (ibid., p. 277). George Sand avait en outre conseillé d'introduire un avant-dernier chapitre où Dominique aurait, à son retour de Nièvres, expliqué à Augustin les sentiments qui l'animaient à l'égard de Madeleine perdue pour lui, et où l'on aurait vu apparaître celle qui devait devenir Mme de Bray. Le chapitre xviii serait alors devenu le chapitre xix, avec quelques adjonctions relatives à la guérison de Dominique. Fromentin n'obéit pas à cette suggestion et ce chapitre ne fut pas écrit.
Dans une lettre à George Sand du 9 novembre 1862, Fromentin s'excuse, d'ailleurs, de n'avoir pu faire à son œuvre les changements convenus.
Le 9 janvier 1863, il lui annonce l'envoi d'un exemplaire de DOMINIQUE, «de format in-8º, papier propre, que le brochage de cette édition de cérémonie», non encore fini, l'empêche de faire parvenir à son amie.
DOMINIQUE paraît officiellement en librairie le 10 janvier 1863. Et le 27 janvier, Fromentin écrit à George Sand en lui disant que s'il ne lui a pas envoyé l'exemplaire annoncé, c'est qu'il y a relevé des fautes énormes, des corrections faites à l'imprimerie, après le bon à tirer, par un correcteur scrupuleux qui s'était permis de substituer des non-sens à certaines hardiesses..., et qu'il a fallu tout arrêter et introduire des cartons. Il explique qu'il a lâché tels quels quelques exemplaires de librairie, mais qu'il en reçoit à la minute même de plus propres dont le premier va être adressé à Nohant.
Nous trouvons là l'explication des fautes relevées sur un certain nombre d'exemplaires de l'édition originale, même de l'édition in-octavo. Ce qui semble plus singulier, c'est de voir les mêmes fautes reparaître dans les éditions ultérieures, et à plus forte raison, dans les éditions de luxe.
* * *
Dans quelle mesure DOMINIQUE est-il une autobiographie? C'est ce qu'il est facile de savoir par les Lettres de jeunesse de Fromentin (Plon, 1912, 1 vol. in-18º), et par les notes si intéressantes dont M. Pierre Blanchon les a reliées entre elles.
En ce qui touche les lieux, nous y apprenons d'abord que pour les Trembles, Fromentin a pris comme modèle de sa description en partie la maison de campagne que ses parents avaient aux portes de La Rochelle, à Saint-Maurice; toutefois, certains traits, l'aspect du paysage, les grands horizons voilés, sont empruntés à la propriété que des amis de sa famille, les Seignette, avaient tout à côté, à Vaugoin.
Ormesson, la petite ville basse, hérissée de clochers d'église..., dévote, attristée, vieillotte, oubliée dans un fond de province, c'est La Rochelle, telle qu'elle existait au commencement du siècle dernier.
Les personnages. Dans Augustin, M. Louis Gillet (Revue de Paris, du 1er août 1905) voit un jeune professeur du lycée, Bardant, dont l'influence avait été grande sur ses élèves. Pour M. Louis Audiat (Revue des Charentes, 30 septembre 1905), c'est un mélange de Léopold Delayant, qui fut le maître de Fromentin à La Rochelle et s'intéressa beaucoup à ses débuts, et aussi de son grand ami, Émile Beltrémieux.
Le modèle d'Olivier d'Orsel est un des camarades de collège d'Eugène, Léon Mouliade, fils d'un propriétaire de Fontenay-le-Comte. La finesse de sa nature, la distinction de ses manières, sa mise recherchée et l'air de dandysme répandu sur toute sa personne, avaient infiniment plu à Fromentin qui entretint avec lui des relations longtemps suivies, bien qu'assez espacées.
Quant à Madeleine, qui ne s'appelait pas Madeleine, elle était la fille de la veuve d'un capitaine au long cours, voisine de campagne de la famille Fromentin. De sang créole par sa mère, elle était très brune, avec un teint mat et une peau blanche. Gaie, enjouée, spirituelle plus qu'intelligente, et assez coquette, elle se prêtait facilement au sentiment très vif qui attirait vers elle son compagnon de jeunesse, encore bien qu'elle eût quatre ans de plus que lui. En octobre 1836, Madeleine épousait un jeune homme de vingt-deux ans—elle en avait dix-sept—attaché à l'administration des contributions directes, mais qui devait par la suite acheter une charge d'agent de change à La Rochelle.
C'est à ce moment qu'Eugène Fromentin eut nettement conscience de son amour pour Madeleine. Pendant quatre ou cinq ans, il vécut de ce sentiment exclusif qui absorba toutes les forces de sa jeunesse et de son talent. Il la cherchait partout où il pouvait la rencontrer, à la promenade, au théâtre, dans le monde. Pendant les absences de son mari, maussade et bourru, et qui semble ne pas l'avoir rendue heureuse, elle recevait Eugène chez elle, trouvant surtout dans cette intrigue une distraction à l'existence monotone qu'elle menait. Malgré ces imprudences, il est difficile d'admettre qu'il y ait eu entre eux autre chose que des conversations passionnées et un commerce purement sentimental.
«Au cours de l'été 1838, Eugène Fromentin était parvenu aux termes de ses humanités. La distribution des prix fut pour lui l'occasion de la scène qui est racontée dans DOMINIQUE avec un accent de sincérité auquel il n'est pas permis de se tromper.»
En novembre 1839, Fromentin partit pour Paris où il devait faire son droit. Il revient à Saint-Maurice aux vacances, et il retrouve Madeleine. Il s'efforce de lutter contre sa passion qui l'a repris tout entier. Mais l'affection profonde qu'il avait vouée à la jeune femme persistait toujours, malgré les efforts réunis de tous, mari, parents et amis, pour amener une rupture.
Et cela dura jusqu'en 1844 où Madeleine dont la santé était depuis longtemps précaire, vint subir à Paris une grave opération dont elle mourut le 4 juillet. Elle avait un peu plus de vingt-sept ans et laissait trois jeunes enfants.
Sous le choc terrible qu'il reçoit de cette mort, Fromentin envisage sa retraite dans un couvent. Sa douleur s'épanche dans les lettres qu'il envoie à ses amis, de Meudon où il s'est réfugié. Ses années d'enfance lui refluent à l'esprit et au cœur.
«Tout mon passé m'a traversé la mémoire, écrit-il, depuis mes lointaines rêveries dans mon allée verte de Saint-Maurice... Puis le souvenir incessant de ma pauvre amie s'est emparé de moi pour ne plus me quitter. En quelques secondes, j'ai remonté le cours des sept années passées ensemble. Enfin je l'ai revue morte...
«Je pense à toi qui dors là-bas sous l'herbe mouillée du cimetière, pauvre tête si belle, aux yeux si doux, au teint si blanc, aux cheveux si noirs...»
Et voici DOMINIQUE qui apparaît, à quinze ans de distance: «Amie, ma divine et sainte amie, je veux et vais écrire notre histoire commune, depuis le premier jour jusqu'au dernier. Et chaque fois qu'un souvenir effacé luira subitement dans ma mémoire, chaque fois qu'un mot plus tendre et plus ému jaillira de mon cœur, ce seront autant de marques pour moi que tu m'entends et que tu m'assistes...»
Celle qui fut Madeleine est enterrée dans le cimetière de Saint-Maurice, non loin du tombeau d'Eugène Fromentin. Elle reçoit de temps en temps la visite des fervents de DOMINIQUE, car il est impossible à tous ceux qui l'ont goûtée d'oublier la figure idéale de charme, de jeune gravité et d'ardente tendresse de Madeleine de Nièvres.
CETTE ÉDITION DE DOMINIQUE PRÉPARÉE PAR LES SOINS DE G.-J. PLACE A ÉTÉ ACHEVÉE D'IMPRIMER PAR PROTAT FRÈRES A MACON LE 24 OCTOBRE 1920 CENTENAIRE DE LA NAISSANCE D'EUGÈNE FROMENTIN