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Dix-sept histoires de marins

CEUX DU GAILLARD D'AVANT

Reading edition

PERDU CORPS ET BIENS

pour madame Japy de Beaucourt.

—L'histoire de la Luisa? Mon vieux, sûr et certain que je ne la raconterais pas, si ce n'était pas la chose que c'est toi qui me la demandes! et aussi la chose que nous sommes pour lors ici, au bar des Quatre Républiques, et qu'il n'y a pas plus sourd que la mère Bigouden, notre hôtesse!...

Oui, matelot: ça ne nuit point, pour raconter une histoire comme l'histoire de la Luisa, que les murs de la cambuse n'aient pas d'oreilles, et que la cambusière n'en ait pas non plus. Tout de même, à cette heure, et comme nous voilà toi z'et moi, on peut y aller vent arrière: une tôle plus tranquille que celle-ci, faudrait la quérir au fin fond de la baie des Trépassés! Et, là-bas, sûr et certain que le champagne breton est beaucoup moins pur. A la tienne, Korcuff!...

«Bon! manquait plus que ça! mon boujaron qu'il est à sec! Il n'y a plus d'amour, alors! Ho! du canot! holà! ho! mère Bigouden! Les routes sont bonnes! Arrosez-les voir un peu, en attendant la prochaine marée! Holà! ho!—Non, mais pige le coup: est-elle sourde!—Mère Bigouden, bon sang! Soif, que nous avons! Mère Bigouden!—Enfin! ça y est, elle a aperçu. Hale bas le signal! Et maintenant, Korcuff, souque un coup, mon fils! «La série de commission à faire le plein des bidons!...» Paré? A la tienne! Une fois, deux fois, trois fois?... Attention pour la bordée!... Envoyez, maître canonnier!—Ça n'est pas désagréable à avaler.—Et je t'en reviens à l'histoire de la Luisa.

«Matelot, ça s'est passé en 99. Pas hier, comme tu peux compter, donc! Moi, dans ce temps-là, j'étais un blanc-bec ... oui, mon fils! tu peux me croire: matelot de troisième classe, gabier auxiliaire! Et j'avais mon sac à bord de l'Embuscade, une canonnière dans les six cents tonnes, la plus rouleuse que les carlingards aient jamais lancée. Ah! pays! ce qu'elle roulait, cette baille! Pas possible que tu te figures!... Quarante degrés de chaque bord, mesurés au «dégueulomètre» de la chambre des cartes!... Sans blague, je te jure! C'est qu'aussi ça n'était pas sur des mers d'huile! Plutôt pas, crois-moi! Du vrai vinaigre, oui-da! et avec mélange de tabac, je t'en fiche mon billet! Nous faisions campagne dans les mers de Chine, et tu sais ce que c'est que la mousson du nord-est, par là, hein? L'Embuscade rôdait toujours quelque part du côté de Kouang-Chô.—Kouang-Chô, tu ne connais que ça: le patelin qu'on découvre par bâbord, en débouchant du détroit d'Haï-Nan... Sale patelin, d'ailleurs: pas de pommes de terre, et les gargotiers vous fricassent des chiens en place de moutons!... Tas de voleurs!... Tant pis; c'est pas ce que je voulais dire... Ça ne fait rien: écoute voir un peu, voilà que ça me revient.

«En 99, aussi donc, sur cette saleté d'Embuscade, nous faisions la chasse à la contrebande des armes, entre le Tonkin et Canton. Ça se trouvait comme ça, rapport que l'amiral, qui avait son pavillon sur le Bayard, venait de prendre possession de Kouang-Chô, et que les pirates de par là-bas canardaient nos compagnies de débarquement.—Tu suis bien ma ligne de file?—Mêmement que les Chinois, la première fois que l'amiral, comme je t'explique, avait arboré le pavillon sur Kouang-Chô, eux, ils nous avaient volé la drisse du pavillon, oui! Crois-tu, hein, ces salauds-là!...

«L'amiral, c'était la Bédollière.—Pas un mauvais bougre, sûr et certain! à preuve qu'il se rappelait très bien mon nom et qu'il me disait poliment: «Bonjour, Hervé!» chaque fois qu'il venait à bord de l'Embuscade, en tournée d'inspection dans les rivières.—Ça ne fait rien: écoute voir un peu:—Kouang-Chô, n'est-ce pas? c'est une espèce d'embouchure de fleuve, avec une barre devant, et deux îles, une grande et une petite ... la petite s'appelle Nau-Ohô; la grande, je ne sais plus. Tout ça est bourré de Chinois, comme trop juste. La terre n'est pas vilaine, pour ce qui est du coup d'œil: des rizières en veux-tu en voilà, des arbres, de belles routes mandarines bien pavées, des villages entourés de jolis bois touffus, où ça sent bon la menthe. Mais la vraie bonne chose, c'est que les Chinois du patelin ne sont pas méchants. Voleurs, oui, sûr et certain! Mais point brutaux, ni traîtres. On n'avait jamais de batteries avec eux. Au contraire! On était des paires d'amis, et bien reçus chaque fois qu'on allait se promener du côté de leurs cañhas. Pour le reste, la paire de poulets coûtait dix sous au marché. Et, sauf l'affaire des chiens en place de moutons, on s'aurait arrangés ensemble, de nous à eux, aussi bien comme on fait de Brest à Recouvrance... Drôle de pays, tout de même! Figure-toi: partout là-bas, c'est les hommes qui cousent et qui raccommodent, et c'est les femmes qui font la pêche! Mais c'est pas encore ça que je voulais dire. La seule chose qu'il faut que tu te rappelles, c'est que ces Chinois-là et les pirates, ça faisait deux.

«Les pirates,—des Pavillons Noirs, autant dire,—ils venaient de l'intérieur. Et les Chinois de la côte en avaient une sale peur, je te promets! Tout de suite, ça se gâta. Les pirates mirent deux ou trois bonshommes de Kouang-Chô à la broche, histoire de «raisonner» les autres; et, du même coup, ils nous descendirent quelques sentinelles et une demi-douzaine de permissionnaires isolés. La petite guerre, quoi! je te fusille, tu me fusilles. Et alors, pour les attraper, ces pirates-là, ça devint la croix et la baleinière! Les hommes des villages n'osaient pas nous donner le moindre tuyau;—tu comprends, rapport à la broche!—Et l'embêtement des embêtements, c'est que nous étions canardés par des flingots de premier brin ... et ce que ça grêlait! tu n'as pas idée, mon fils!... Parole d'honneur: dans chaque escarmouche, l'ennemi nous brûlait de la bonne poudre au nez comme si «que ç'aurait été» du foin. Oui, mon fils! et des fois, le feu à répétition durait la nuit entière. A croire que ces faillis chiens, enfants de leurs mères! ils auraient eu, quelque part cachés, des magasins qu'on ne savait pas, des magasins, pour sûr! mieux remplis que «les ceux de» la pyrotechnie de Toulon comme de Brest, aussi donc! Oui bien! Comme je te dis!

«Et fais attention! leurs flingots, je t'ai expliqué ça n'était pas du tout des flingots de sauvages. Misère! ça n'y ressemblait pas, de près ni de loin! Nos mousquetons à nous, tiens! nos «cavalerie 92»—eh bien! en comparaison, ça n'était que de la gnognote. Oui, matelot! Eux, ils avaient des Mauser, des Mannlicher, des Winchester, et tout le tremblement de ce qu'on fabrique de rupin chez les Pruscos, les Belgicos et les Ostrogoths ... le dessus du panier, quoi! Et toute cette saleté-là approvisionnée à cinq cent mille millions de coups, pour le moins. Tu vois la chose: sûr et certain que ça n'était pas catholique. L'amiral, qui avait le flair, devina que les bougres se ravitaillaient par transports maritimes, juste même chose comme font les gens honorables. Et voilà l'affaire pourquoi l'Embuscade croisait du Tonkin à Canton, et mon sac à bord.

«Ah! ce coup-ci, tu rigoles? ça y est, tu as pigé? Alors ... à la tienne!... Ho! ho! ces boujarons-là, ils n'ont pas une vraie contenance, autant dire... Ça ne fait rien! on en boira deux!... Mère Bigouden! Ohé!... non, mais ... l'est-elle sourde!... Ça ne fait rien: écoute voir un peu...

«Forcément, fallait qu'il y eût contrebande d'armes par voie de mer. Et l'Embuscade, donc, n'avait qu'à faire la police de la côte. Oui? tu crois ça? Eh bien! mon vieux, je vais t'épater: cette police de la côte, le vieux nous avait donné l'ordre de la faire dès le retournement de la mousson: fin mars. Depuis lors, donc, nous la faisions. Et, commencement de mai, après quarante et des jours de bordées en zigzags, nous n'avions pas mis la patte sur la moitié d'un flingot, ni sur le quart d'une cartouche!

«Ça te la coupe, hein? Pourtant, tu peux me croire: de Moncay à Pakhoï, de Hoï-hao à Heï-Tchao, partout, enfin, quoi! nous avions bien arraisonné plus de trois cents jonques: et, de ces jonques-là, la gueule enfarinée ne disait pas grand'chose d'honnête! Tout de même, à leur bord, pas plus de contrebande que dans ton œil! rien, rien, rien de rien. Ça n'était que pêcheurs et puis pêcheurs, tous innocents comme l'enfant qui vient de naître. Et pendant ce temps-là, à terre, les mitraillades continuaient de plus belle. A preuve que l'amiral, chaque fois que nous repassions à portée de signaux de son Bayard, il nous hélait comme ça d'un air ... d'un air d'en avoir deux ... deux guère plus satisfaits l'un que l'autre... Il y avait motif, tu penses: les compagnies de débarquement en étaient à enterrer des cinq et des six hommes par semaine! Moi, tiens! rien qu'à suivre ma part d'enterrements ... une fois sur quatre, qu'on était de piquet ... je me sentais devenir enragé.

«Mais plus enragé que moi, il y avait le pacha de l'Embuscade: un chic petit bougre de lieutenant de vaisseau,—Marcassin, qu'on l'appelait;—un bon homme, quoi! tout gentil, mais vif comme une soupe au lait. Celui-là, tu comprends s'il était à la noce, dans tout ce fourbi vaseux!

«D'abord, c'était son avancement qu'il risquait, pas moins; et, dame! c'est rognant d'avoir les reins cassés, rapport à une poignée de sales magots qui se fichent de votre fiole, pour la chose qu'une poignée de salopiots se débrouillent à leur vendre des flingots. Et, ensuite, des magots qui se fichent de votre fiole, non! il y a de quoi vous tourner les sangs en jus de coco! Aussi, ce pauvre pacha, les nuits que j'étais de faction à sa porte, je l'entendais jurer comme un païen, en rêve, et engueuler les magots, les flingots, les salapiots et le reste. Et il jurait sec cet homme; et il savait engueuler: «Cannibales!—qu'il criait;—assassins! sauvages!» Puis des bouts d'histoires pas trop claires que des fois je crochais au vol: «Vessies!... lanternes!... tasses à café!... A mort! au mur! à la guillotine!... Nom d'un nom d'un nom d'un nom!...» Et il tapait du poing dans la muraille, que la tole en sonnait comme une peau de tambour.

«Mais nous autres, de l'Embuscade, on n'était pas moins sous-venté, avec toute la toile en ralingue. Les jonques, on les visitait toujours par douzaines de douzaines. Mais jamais une seule de suspecte. De cette allure-là, sûr que nous pouvions bourlinguer jusqu'au jugement dernier sans changer d'armures!

«Bon! tu poses ta chique? je te vois venir! «Sur mer,—que tu dis—il n'y a pas que des jonques: il y a encore des vapeurs et des voiliers, aussi donc! et des paquebots, et des cargos, et des fiots et des rafiots!»

«Oui, mon fils! Mais, tout exprès, en ce temps-là, de Canton au Tonkin, il n'y en avait pas; ni des comme ci, ni des comme ça; excepté quatre patouillards; mais quatre patouillards bien nets et bien honnêtes, bien vus, bien connus: deux Français et deux Norvégiens, qui tous quatre faisaient le grand cabotage entre Hong-Kong et Haï-Phong... Tiens, je me rappelle leurs quatre noms: le Cua-Cam, le Dap-Cau, le Donebrog et le Haï-Dzuong... Tu vois qu'ils étaient repérés! Et, en plus, ils chargeaient toujours à Haï-Phong pour Hong-Kong, et à Hong-Kong pour Haï-Phong, sans escale. Donc, pas moyen qu'ils auraient fait du louche. D'ailleurs, par acquit de conscience, nous les avions déjà surveillés, sans avoir l'air: pas le moindre mic-mac. Bref, je te rabâche et je te ra-rabâche: en fait de contrebande, tout ce que nous avions croché, c'était peau de balle, balai de crin, et crains les requins si tu es marin!

«Mais attention, matelot! Veille au grain! voilà que ça vient!

«Un soir, tout justement dans ce commencement de mai que je te disais, l'Embuscade avait mouillé devant Weï-Tchao ... tu sais? Weï-Tchao? la petite île à l'ouest d'Haï-Nan?... Paraît que les Chinois de cet endroit, ils se mangeaient entre soi, au temps d'autrefois... Donc, comme ça, nous venions de laisser tomber un pied d'ancre..... Je me rappelle bien! j'étais de sonde, et je criais: «Fond! tribord, vingt-six, tribord!»

«Tout à coup... qu'est-ce que je vois?... un petit vapeur, qui débouche du nord, et qui passe à terre de nous, en saluant du pavillon ... tricolore, ce pavillon: français. Je le regarde, je le reconnais: le Dap-Cau... un des quatre que je t'ai déjà dits... Il faisait son service régulier, d'Haï-Phong à Hong-Kong. Rien à dire à ça, naturellement ... sauf tout de même que, Weï-Tchao, il n'avait rien à y faire, sûr et certain... Nous, on avait déjà rompu des postes de mouillage. Comme je descendais du gaillard, voilà le Dap-Cau qui sort sa yole et qui l'arme. Je me dis: «Ce client-là a quelque chose de pas ordinaire à nous raconter.» Parce que, n'est-ce pas? un navire marchand, ça ne débarque guère souvent ses pointus pour la rigolade ... et ça ne relâche pas non plus pour seulement brûler son cardiff... Dame! les pointus, c'est de l'huile de bras, quand on n'a pas gras d'équipage ... et le cardiff, c'est de l'argent ... quand ça n'est pas Marianne qui paie...

«La yole nous accoste. J'étais à la coupée, je descends l'échelle et je tends la tire-veille au type qui venait. Ce type, j'ai à peine le temps de regarder ses galons d'officier: il saute sur le caillebottis, il grimpe quatre à quatre, il arrive sur le pont, et il demande: «Le commandant?» tout ça, avant que le maître de quart ait seulement fini de crier: «Sur le bord!» Il n'avait pas du tout l'air d'un capitaine au cabotage, cet officier-là! Figure-toi plutôt: un grand petit gars maigre, le nez en bec de cormoran, les joues creuses, les yeux noirs comme charbon, la moustache et le bouc blancs comme neige ... figure-toi, matelot: juste au-dessus du front, un toupet pointu, tordu, kif-kif la corne du Maudit! Tu vois ça d'ici.

«Pas rassurant! non! Mais, dans le même moment, voilà le pacha Marcassin qui s'amène. L'autre le salue. Et ils commencent à causer: «Commandant,—qu'il dit, l'autre,—je suis le capitaine du Dap-Cau: Napoléon Forti, de Bocognano, pour vous servir. Et je viens vous dire une bonne chose à propos de la contrebande des armes que vous êtes chargé de réprimer...»

«Hein? je te le disais, que ça venait, ce grain! Matelot, vrai! après avoir entendu ça, j'aurais donné quatre quarts de vin pour entendre la suite! Mais va te faire empiler! le Marcassin déjà t'empoignait le Napoléon Forti par le bras et te l'emmenait sous la dunette... Alors j'ai eu une riche idée: par veine, «c'était moi que j'étais chargé» de fourbir à clair le panneau de cuivre au-dessus du salon du commandant; donc, qu'est-ce que je fais? j'attrape mon fourbissage en deux temps, j'ôte mes souliers, rapport au bruit, et je galope ... le panneau de cuivre, par chance, était entr'ouvert ... vivement, je me mets à briquer, tout en élargissant la bonne oreille; et je saisis le principal:

—Commandant,—qu'il dégoisait, le capitaine du patouillard,—toute la contrebande d'armes et de munitions que vous n'avez pas encore pu surprendre passe par un seul bâtiment, que d'ailleurs vous connaissez à merveille. Ce bâtiment se ravitaille lui-même dans les ports du nord; le plus habituellement à Amoy. Il débarque ensuite sa pacotille à Pak-Hoï, sans se cacher le moins du monde. Personne d'ailleurs ne le soupçonne; et personne n'y peut rien, vous et votre amiral moins encore que les autres: parce que ce bâtiment-là, c'est la Luisa, qui bat les couleurs allemandes,—les couleurs impériales!—vous ne l'ignorez pas...»

«Matelot! quand j'entendis ça, le fourbissage m'en tomba des pattes! La Luisa malheur! Sûr et certain que nous la connaissions: une espèce de yacht, lavé, astiqué, ripoliné, verni, et qui battait effectivement pavillon prussien,—pavillon de guerre, s'il te plaît!—rapport que le propriétaire était quelque chose comme une grosse légume dans la Choucroute. Bref, un bâtiment de l'État, autant dire. Tellement, qu'il nous avait même fait sa visite officielle, dans une belle vedette à pétrole, avec flamme arborée devant et grande enseigne arborée derrière!

L'apache, hein... De l'hydrographie, qu'il prétendait faire le long de la côte. Tu la vois d'ici sans lunette, cette hydrographie: pour une chouette hydrographie, c'était une chouette hydrographie! Oui, mais ça n'empêchait pas: de ce coup-là, le pacha Marcassin ne disait plus rien. Pour un homme empoisonné, pas d'erreur! il l'était... Faut dire qu'il y avait de quoi mets-toi z'y plutôt à sa place: quoi que tu aurais fait? arraisonner la Luisa? navire allemand, navire neutre?... non! mais, des fois? tu t'amuses? Le pavillon couvre la marchandise, vieux! Et les histoires de neutralité, je t'en souhaite! Riche poisse, va! quand on y fourre un doigt, on est salement englué, tu peux me croire!... Il savait ça, mon Marcassin! je le lorgnais du haut de mon panneau: pas fier, je te jure!... je l'entendais jurer entre ses dents,—les mêmes jurons que la nuit, en rêve:—«Assassins!... cannibales!... mais le cœur n'y était plus... Qu'est-ce que tu veux? c'était vrai, ce qu'il avait dégoisé, le type du Dap-Cau: cette contrebande-là, personne n'y pouvait rien! ni le pacha, ni l'amiral!... Et donc, on n'avait plus qu'à se croiser les bras ... et à laisser les pirates massacrer nos sentinelles...

«J'étais en train de bien m'enfoncer cette sale idée dans la caboche... Tout à coup ... qu'est-ce que j'entends? une espèce de gloussement, même chose le gloussement des poules!... Je regarde,—épaté, tu penses!—et je vois le Napoléon Corti qui riait... Oui, mon fils, il riait, cet homme! mais, par exemple, d'un drôle de rire, je te promets! d'un vrai rire sauvage, d'un rire de Canaque... Tu les auras bien vus, des fois, les Canaques, quand c'est qu'ils s'asseyent en rond par terre, à douze, quinze, vingt, les nuits de pleine lune, pour rire tous ensemble... Êêêê!... hah! hah! hêah!... Il riait pareil, le Corti, oui! à preuve que ça lui secouait la barbiche et le toupet comme le vent secoue les flammèches d'un canot à vapeur!... Il rit une bonne minute. Le pacha, ahuri, en ouvrait une bouche en écoutille. Mais, à la fin, le Corti s'arrête. Et alors il se lève, il vient au pacha, il lui parle à l'oreille,—bas, bas, bas:—«Commandant...» Et, moi, voilà que je n'entends plus rien, pas un fifrelin!

«Oui! mais attends voir! et vire de bord pour la dernière bouée!... Une heure après sa visite, le Napoléon Corti avait regagné son Dap-Cau. Une autre heure après, le Dap-Cau avait appareillé. Et, quelques autres heures plus tard, nous, on appareillait aussi, dans la nuit. Et du nord, qu'on fit comme ça: le cap sur Pak-Hoï... Ça ne fait pas loin, Pak-Hoï, de Weï-Tchao. Au petit jour, nous y étions.

Le Dap-Cau y était déjà, tu devines! venu de son côté, et mouillé sur une ancre qu'il tenait à long pic, la chaîne garnie au guindeau—comme font les bateaux en appareillage, quand ils veulent être tout prêts à déraper et aller de l'avant au premier signal.

«Notre Embuscade, elle, mouille tout de bon, très loin du Dap-Cau ... très loin au large... Tu suis la ligne de file? On était chacun de son bord, à la part... Comme ça, on n'avait point l'air d'avoir l'air!... Bon, ça va bien! tu vois ce qui vient. Espère la suite:

«Onze heures sonnent; puis midi. L'équipage avait dîné; on allait ramasser les plats. Depuis le matin, le pacha se balladait sur la passerelle, de tribord à bâbord et de bâbord à tribord. Aux quatre coups doubles[1], le maître de quart siffle pour les plats, et le clairon s'en va décrocher son instrument: tu sais qu'une fois les plats ramassés on sonne le garde à vous. Ça se doit. Mais, dans le même moment, patatras! le pacha dégringole de la passerelle, quatre à quatre, et vlan! il saute sur le clairon: «Clairon!—qu'il y commande,—clairon: la charge! sonnez la charge, je vous dis! tonnerre de tonnerre!» Il avait sa voix des coups de typhons, une sacré sale petite voix, je ne te dis que ça! Le biniou comprit tout de suite que ce n'était pas le moment de réclamer pour du lard salé: il sonna sans faire le malin. Nous, tu parles qu'on ne parlait pas: ce n'était pas le moment non plus. Et ça fait qu'immédiatement, dans le silence, nous entendîmes le Dap-Cau virer sa chaîne...

«L'ancre dérapa dans la minute, et le patouillard appareilla. Sûr et certain, nous y avions donné le signal avec notre charge. Moi, qu'est-ce que je fais? je saute sur le bastingage... Et—attention, Korcuff!—j'aperçois ... quoi?... la Luisa! la Luisa qui débouquait de la pointe est!... C'était rudement calculé, tout ça, matelot! Et je peux te le dire: le petit pacha Marcassin, il savait apprécier les distances! si juste ... quoi!... que la Luisa, entrant en rade, et le Dap-Cau sortant, se croisèrent exactement par notre travers... L'Embuscade, quand l'accident arriva, n'était pas à deux encablures de distance...

«Parce que ... figure-toi! il arriva un accident ... un sacré accident, même!

«Figure-toi, je te dis!... comme le Dap-Cau et la Luisa donnaient à contre-bord ... le Dap-Cau ... crac!... il se cassa quelque chose dans le gouvernail ... quelque chose de grave, même: la barre vint toute à droite et resta bloquée... Le Dap-Cau, qui ne gouvernait plus, tomba brusquement sur tribord ... et tapa en plein dans la Luisa!... si tellement en plein qu'il la coupa par le milieu, net!

«Ça fait un drôle de bruit, un navire coupé en deux: ça crie comme une bête qu'on écrase: Cri!... cri!... cri!... un tout à fait drôle de bruit!...

«En tout cas, ça n'est pas un bruit qui dure longtemps...

«Ma Doué! non! Nous autres de l'Embuscade, nous avions notre canot amené. On sauta quatre hommes dedans, on poussa, et il n'y eut pas de temps de reste. Les deux moitiés de la Luisa coulaient déjà, et on voyait la cargaison qui s'éparpillait. Ah! mon pays! cette cargaison, quelle boutique!... De quoi remonter un arsenal, oui!... Des flingots, des flingots et des flingots, voilà ce que c'était! J'en ai repêché deux caisses qui flottaient, rapport à des tonneaux vides qui s'étaient emberlificotés avec... Si «que tu aurais» vu la binette aux Pruscos, à ce moment-là!... parce que les Pruscos aussi, on les a repêchés. Je ne sais fichtre pas pourquoi, par exemple! Enfin! c'est le pacha qui a donné l'ordre. On a obéi.

«Mais sais-tu la fin finale, matelot? Le pacha Marcassin leur z'y a parlé en allemand, aux Pruscos. Et je ne sais pas quoi qu'il leur a dit. Mais, plus tard, nous les avons débarqués tous à Macao. Et ils sont devenus ce qu'ils ont voulu ... tu t'en fous et moi itou ... sauf qu'on n'en a plus jamais entendu parler, de ces Pruscos! Et, à Hong-Kong, le plus tordant c'est que les journaux angliches, aussi donc, ils imprimèrent un palabre énorme sur le «sinistre de la Luisa.» Paraît qu'elle avait sombré quelque part, on ne savait pas où, en pleine mer, cette pauvre Luisa! dans un cyclone, probable... Et pas un chat n'en avait réchappé! Comme j'ai l'honneur de te le dire! A preuve que ça figure officiellement, au jour d'aujourd'hui, sur toutes les estartistiques du Lloyd! Chacun, il peut lire: «1899, mers de Chine; la Luisa, yacht à vapeur: perdu corps et biens!»

L'INVRAISEMBLABLE RATIÈRE

à Paul de Cassagnac.

—Hissez les couleurs!...

A la corne, le pavillon national, déferlé, claqua dans la brise. Par tribord, la côte marocaine blanchissait d'écume. La houle dure de l'Atlantique secouait violemment le croiseur, et des nuages d'embrun volaient, drus comme grêle.

—C'est cette goélette, à trois quarts devant! Encore un contrebandier, sûr et certain!... Prévenez l'officier canonnier!... et faites armer le 65 du gaillard!... Un coup à blanc, d'abord, hein!...

Nous étions quatre officiers, dont Férald, notre commandant, à nous cramponner aux rambardes du banc de quart.—Le Copernic tanguait bas.—A deux milles sous le vent à nous, la goélette suspecte fuyait grand largue, toutes voiles dessus. La «visite» d'un croiseur français lui souriait assez peu, cela se voyait...

Le coup d'avertissement n'eut qu'un succès d'estime. Le coup de semonce fut plus heureux. L'obus, bien envoyé, ricocha sur l'avant du fuyard, à cent mètres tout au plus de son beaupré. Prudente, la goélette lofa, mit en panne, montra son étamine. Et Férald jura de plus belle: l'étamine était blanche et bleue,—portugaise,—neutre.

—Portugais, ça? Comment donc! vive Bragance!... Portugais comme moi, oui! et bourré d'armes et de munitions jusqu'à la gueule!... Forban! pirate!... Mais que faire? le pavillon couvre la marchandise!... Allons, demi-tour! revenez en route!...

Il cracha par-dessus le bord, et nous tourna le dos.

Nous autres trois, accourus tout à l'heure sur le banc de quart dans l'espoir chimérique de ce miracle, toujours attendu, jamais réalisé: une distraction,—en temps de blocus!—désabusés, nous regardions piteusement la goélette, dont le vent gonflait derechef les voiles rousses, et aussi la mer moutonneuse, et la côte embrumée, et, à nos pieds, sous la passerelle, le pont du Copernic, ruisselant du lavage matinal. Les matelots, jambes nues, faubert au poing, piétinaient dans l'eau savonneuse...

Tout à coup, il y eut brouhaha: hors du panneau avant, un canonnier chef de soute venait de surgir, brandissant à bout de queue un rat capturé:

—Salaud! tu ne boufferas plus mes vareuses! Où çà qu'il est, le maître-commis? j'ai droit à la double!

De tout temps, sur tous vaisseaux de toutes marines, les chasseurs de rats gagnèrent la double,—la double ration de vin: deux quarts de litre au lieu d'un.—Vénérable tradition, qui remonte au premier amiral connu, Noé.

Le maître-commis ratifia donc:

—Ça va bien! Tu l'as gagnée, tu l'auras! Va-t'en voir le cambusier, et dis-lui z'y, mon fils!...

Le commandant, son humeur adoucie, avait suivi la scène:

—De mon temps—murmura-t-il, dédaigneux,—il fallait plus d'un rat pour mériter la double!...

Il écarta les jambes pour mieux «étaler» un coup de roulis, et nous parla du haut de ses trente ans de mer:

—Messieurs, en 69, j'étais midship de détail à bord de la Cérès, une frégate à voiles devenue transport de bagnards. Nous «faisions» la Nouvelle-Calédonie, par Bonne-Espérance à l'aller, et par Magellan au retour... C'étaient des navigations, je vous prie de le croire!... Or, la Cérès était une vieille baille, usée jusqu'aux couples, et les rats y foisonnaient. Songez que pas une porte de soute ne fermait et que toutes les cloisons ressemblaient à des écumoires! Un beau matin, voici qu'on découvre un nid complet dans la boîte aux chronomètres! Du coup, l'officier en second entre en fureur:

«—Demain,—décrète-t-il,—toute la journée, du branlebas du matin au branlebas du soir, chasse! Et la double à tout homme qui apportera six cadavres au maître-commis!

«Six, hein! notez! Mais savez-vous combien il y eut de pièces au tableau, ce soir là?—Six cent soixante-douze.—Parfaitement! Six cent soixante-douze rats massacrés du lever au coucher du soleil. Cent douze demi-douzaines. Ça coûta vingt-huit litres de vin au gouvernement.

«L'officier en second s'effara:

«—Vingt-huit litres!—répétait-il.—Vingt-huit litres!... Mais ces bougres-là vont nous vider la cambuse!... Voyons ... il reste sûrement deux fois plus de rats qu'on n'en a tué... Minute! j'y vais mettre bon ordre. Demain, chasse comme aujourd'hui! mais il faudra montrer douze rats au lieu de six pour avoir droit à la double!...

«Il se croyait «au vent de sa bouée,» comme disent les vieux mangeurs d'écoutes. Mais va te faire fiche! Le lendemain soir, on lui étalait plus de mille rats sur la dunette!

«Cette fois il jura comme feu Jean-Bart:

«—Nom de Dieu de tonnerre de Dieu! ce n'est pas possible! Ils les élèvent exprès, leurs rats! Ils en ont des réserves, des parcs, des haras! Ça ne se passera pas comme ça!... D'abord, toutes ces beuveries m'embêtent: je n'ai pas envie d'avoir un équipage saoûl du jour de l'an à la saint-Sylvestre... Donc, désormais, ce ne sera ni six, ni douze, ni dix-huit, ni vingt-quatre ... ce sera trente-six rats! qu'il faudra m'aligner avant de passer à la cambuse! Et nous verrons bien!...»

«Trente-six rats!... messieurs, ça ne se trouve pas dans une seule caisse à farine!... ni même dans plusieurs ratières perfectionnées... Vous savez, d'ailleurs, comment nos matelots chassent: à coups de corde ou de souliers!... procédé rudimentaire!—Trente-six rats!... Au souper suivant, il n'y eut plus que cinq hommes à boire la double. Et, le soir d'après, deux seulement.—Les rats devenaient méfiants: trois hécatombes successives avaient semé partout la terreur.—Bref, le surlendemain, un seul vainqueur se présenta pour remporter la palme: un nommé Chouf, calier. Il apportait ses trente-six rats, proprement amarrés par la queue tout autour d'un vieux cercle de barrique. Il but, non sans gloire, et s'en retourna dans sa cale,—pour en ressortir, vingt-quatre heures plus tard, le même cercle de barrique en main, pareillement garni!—Et c'est ici que l'aventure devient épique: «Messieurs, six semaines durant, Chouf, calier, attrapa quotidiennement ses trois douzaines de rats, sans y manquer un jour! Le fait, j'en conviens, est invraisemblable; mais il est vrai: j'en fus le témoin, plus stupéfait, certes, que vous n'êtes!... Chouf, calier, était un gaillard absolument quelconque: ni grand, ni petit, ni bête, ni malin; au demeurant, le plus brave homme du monde, ponctuel, discipliné, propre ... mais rien du héros. Œxmelin n'avait pas passé par là, ni Fenimore Cooper: Chouf n'était pas trappeur et n'était pas boucanier... Et, pourtant, ce garçon, pareil à tous les autres, ce pêcheur de sardines, né natif de Plougastel ou de Concarneau, réitérait sept fois par semaine, indéfiniment,—infailliblement! un exploit dont Bas-de-Cuir eût été jaloux! Cela dépassait l'imagination.

«La Cérès, cependant, «embraquait sa latitude.» Un matin, on jeta l'ancre devant Sainte-Hélène J'étais précisément en train de calculer, ce matin-là, qu'un litre de vin valant quatre doubles, et qu'une double valant trente-six rats, Chouf, au bout de l'an, aurait presque bu son hectolitre, et tué sa mille quatre-vingt-quinzième douzaine, mathématiquement ... quand l'ordre m'arriva, comme la cloche du bord piquait les trois coups doubles d'onze heures, de boucler mon sac sans trop lambiner et de transborder avant midi sur la Junon, qui par hasard se trouvait là. Vous savez qu'à l'époque la mode était de faire valser les aspirants. Et ces valses-là n'étaient pas des valses lentes.

«Deux draps de hamac, attachés par les coins, me servirent de malle. Tout fut tôt emballé. J'avais déjà un pied dans le youyou de ma nouvelle frégate, quand, tout à coup, je me frappai le front, et je regrimpai quatre à quatre l'échelle de la Cérès: Chouf et ses rats m'avaient trop intrigué! je ne voulais pas quitter Chouf sans que Chouf et ses rats m'eussent donné le mot de leur énigme.

«Je m'affalai donc à fond de cale. Chouf, assis sur une glène de filin, chiquait.

«—Chouf!—dis-je,—je débarque. On a été des amis, nous deux, pas? Eh bien! Chouf ... dites-moi, avant que j'ai quitté le bord ... dites-moi comment vous faites pour attraper vos rats?...

... «La figure de Chouf s'élargit en pleine lune, et un triomphal sourire lui fendit les joues jusqu'aux oreilles.

«—Ça, lieutenant,—prononça-t-il,—c'est mon secret! le secret à Chouf!

«—Et vous ne me le direz pas, Chouf? à moi? à moi, l'aspirant de détail? à moi qui fous le camp tout de suite sur cette saleté de Junon, pendant que vous allez continuer de vous la couler douce à bord de notre peau-fine de Cérès?

«Il s'attendrit:

—«Nom de nom d'un sacré nom! c'est tout de même vrai, lieutenant, ce que vous dites!... Alors ... écoutez voir ... non! parole de parole! je ne peux pas vous dire!... ma Doué!... je peux pas, au jour d'aujourd'hui!... Mais au jour de plus tard qu'on se reverra, moi z'et vous, malin qui sait où ... foi de Chouf! lieutenant, je vous dirai.

«Et, solennellement, la main levée, il cracha noir: il chiquait, Chouf.

«Messieurs, je vous ai dit que tout cela se passait en 69. Mon histoire est plus vieille que vous trois, hein? Elle avait trente-huit ans, tout juste, quand notre Copernic, l'hiver dernier ... le 20 décembre, si j'ai bonne mémoire ... passa au bassin du Salou, à Brest, pour se carèner. Or, ce même 20 décembre, vers cinq heures du soir, comme je quittais le bord après l'accorage, voilà que je croise, près de la porte Tourville, un groupe de vétérans, rentrant, eux comme moi, du travail.

«Et voilà qu'un de ces vétérans se jette littéralement sur moi, bras ouverts:

«—Commandant! commandant!... c'est vous, aussi donc?... Ah! ma Doué! ma Doué Benodet!... Je suis Chouf!

«Je me souvins tout de suite:

«—Tu es Chouf?... Sacrebleu!... Chouf de la Cérès?.... (Vous savez s'ils aiment qu'on leur parle du vieux temps!) Chouf de la Cérès!... Chouf qui attrapait les rats!...

«Il s'épanouit:

«—Oui! commandant!... Vous vous rappelez bougrement, tout de même!... vous vous rappelez les rats, aussi!... Alors ... commandant! écoutez voir ... que je vous dise comment je les attrapais, ces cochons de rats!...

«Toute ma curiosité de midship me ressaisit, comme si la vieille Cérès eût été encore là, mouillée hors de la digue, et ses belles grandes voiles larguées en bannières!

«—Dis voir, Chouf?

«—Voilà, commandant! C'était une fameuse manigance, pour sûr! Personne n'a jamais trouvé ça, allez! Sur la Cérès, le coq mettait toujours du lard dans la soupe, du lard salé ... un peu «ancien», un peu moisi ... pas mauvais tout de même ..... vous vous rappelez ça, aussi donc?... Moi, Chouf, à souper, je mangeais pas mon lard: je le cachais comme ça, dans ma falle..... C'était pour les rats, vous me comprenez.....

«—Tu avais des pièges, alors?

«—Des pièges? que non point!... Espérez un peu... La nuit, quand on avait fait branlebas, je crochais en premier mon hamac; et, quand tout chacun s'avait endormi, moi, je me défilais ... tout nu ... sauf votre respect ... jusque dans la soute à biscuits ... cette soute, elle avait une porte ... une porte pas bien fermée...

«—Eh oui! même, les charpentiers y travaillaient toujours...

«—C'est la chose exacte, commandant!... Moi, qu'est-ce que je faisais, dans la soute? Je me collais mon lard entre les dents, et puis, à plat pont! sur le dos... sans rien bouger pied ni patte!... Dame! vous pensez que les rats n'étaient pas longs à venir! Du bon vieux lard qui puait fort, voilà leur affaire! Le temps de compter: a, b, c, d, deux! a, b, c, d, quatre! je sentais des régiments de sales pattes qui me grattaient les bras, les jambes, le ventre et tout... Parce que la soute, comme bien juste, elle était noire, mais noire! on s'aurait cru dans le fin fond de l'enfer aux mal blanchis, quoi!... Tout de suite les rats me grimpaient sur le nez, sur les yeux... Et ils crochaient dans le lard... Moi je ne remuais pas: j'attendais d'en avoir au moins six, bien attablés, les goinfres!... Et alors, crac!... j'en empoignais trois de chaque main... A preuve que, cinq ou six fois ces vermines m'ont mordu, oui da!... emporté des bouts de peau! Ça ne faisait rien: trois de chaque main, je comptais six. Et, ces six-là étranglés, vlan! re-sur le dos! et j'attendais les autres. Ils revenaient forcément: rapport au lard... Jamais je n'ai raté mes trois douzaines, aussi donc!»

«Le commandant Férald s'interrompit net, prit ses jumelles, fouilla la brume: les lames déferlantes piquaient l'horizon de points blancs, pareils, tout à fait, à des voiles...

«Une risée, brusque, fouetta la mer; et le Copernic, brutalement jeté dans un creux de la houle, roula bord sur bord, et gémit.

—«Rien! naturellement!... pour changer!... Ah! ils la connaissent, ils sont loin, les marchands de plomb et de poudre!... Zut! j'en ai assez pour aujourd'hui!... Au revoir!...

Au bas de l'échelle, il fit demi-tour, face à nous:

—Messieurs ... le voyez-vous bien, ce Chouf, nu comme un ver au fond de sa soute obscure? ce Chouf qui fait le mort, et qui sent sur toute sa chair, sans broncher, sans ciller, l'horrible grouillement des pattes griffues, le souffle chaud des museaux visqueux, la mêlée abominable des gueules affamées, bavantes, puantes?...

108, LE DUC, AMBASSADEUR

au comte Charles de Polignac.

—108, Le Duc! à l'appel! à l'appel, bon Dieu de bois!... C'est-il que tu as été promu sourd, à cette heure ici?... 108, Le Duc!... Sors donc de ton trou, bougre de semble-calfat!...

108, Le Duc, matelot de deuxième classe, canonnier breveté, cumule, à bord du croiseur de la République la Pensée, diverses fonctions, toutes de confiance, lesquelles du matin au soir et du soir au matin, le promènent au pas gymnastique dans tous les coins et recoins du bâtiment.—108, Le Duc, chef de la soute à munitions des pièces de 100 millimètres T. R. tribord milieu, briquait dans l'instant le bouchon autoclave de ladite soute;—mais, au beau milieu de ce briquage, voici que la présence de 108, Le Duc, ordonnance du lieutenant de vaisseau Villiers, est requise sur le pont arrière.—Et 108, Le Duc, se précipite:

—Saleté de métier! quoi qu'il y a encore?

Juste à temps, le caporal d'armes, d'un coup de coude charitable, lui ferme la bouche. 108, Le Duc, se fige brusquement dans la position réglementaire:—les talons à peu près joints, la main droite esquissant le geste d'ôter le bonnet de travail:

—A vos ordres, cap'taine!...

L'affaire doit être grave: le lieutenant de vaisseau Villiers est venu jusqu'au milieu du pont à la rencontre de son matelot. Même, il a oublié de mettre sa casquette!... Et le soleil tape! On est en rade de Smyrne, et cette rade-là, ça ne ressemble guère à la rade de Brest, aussi donc!...

—Le Duc! oust!... au trot, mon petit! j'ai besoin de toi ... viens dans ma chambre...

Besoin de 108, Le Duc?... Et pourquoi faire, alors?... Sainte Anne d'Auray!... Ça, par exemple! c'est intéressant, oui!

Les voilà dans la cabine, grande comme un mouchoir de poche,—108, Le Duc, et monsieur Villiers.—L'officier s'est assis sur l'unique chaise et plante son regard droit dans les yeux du matelot, debout devant lui:

—Écoute!... Le Duc ... tu vas te mettre en tenue ... et tu descendras à terre ... par le canot qui va chercher les cuisiniers, à 2h.30...

—Oui, cap'taine...

—Tu iras rue Parallèle... Tu sais où elle est, la rue Parallèle? la première après le quai?

—Je sais, cap'taine...

—Bon!... A main gauche ... en partant de la cale des canots ... il y a une grande maison de bois, peinte en rouge ... une ancienne maison turque... Tu trouveras...

—Je trouverai, cap'taine...

—Une maison rouge, rappelle-toi... C'est la maison de monsieur Erizian l'armateur... Tu entreras par la porte de service. Il y aura probablement un cavas dans la cour... Un cavas, tu connais ça?... un domestique tout rouge et tout doré, avec des ribambelles de pistolets et de yatagans?...

—Je connais, cap'taine...

—Tu lui demanderas madame Erizian, à ce cavas... madame! pas monsieur!...

—Oui, cap'taine...

—Maintenant... écoute le plus difficile... Quand on t'aura introduit, tu diras à madame Erizian que tu viens de ma part... Et tu lui donneras cette lettre ... celle-là... Prends!... Tu vois? j'ai écrit l'adresse sur l'enveloppe:

Madame Erizian, rue Parallèle, Smyrne.

—Je vois, cap'taine...

—Bon!... Ce n'est pas encore tout...

Le lieutenant de vaisseau a hésité une seconde. Brusquement il se lève et pose sa main droite sur l'épaule du matelot:

—Écoute encore ... et écoute bien!... Si madame Erizian n'est pas seule ... oui: s'il y a du monde avec elle, dans son salon ... du monde ... des amis, des parents ... son mari ... n'importe qui, enfin ... alors, tu lui diras adieu, et tu t'en iras... Mais si, au contraire, elle est seule avec toi ... toute seule ... eh bien! avec la première lettre, tu lui en donneras une seconde ... celle-ci... Tu vois? pas moyen de t'embrouiller; sur cette enveloppe-ci, je n'ai rien écrit du tout, pas même le nom...

108, Le Duc, incline silencieusement la tête, et, d'un geste lent, allonge la main vers l'enveloppe blanche...

—Attends!—fait l'officier...

Il rit, d'un rire qui n'a pas l'air de sonner bien net:

—Il faut tout de même que je t'explique ... mon petit... Ce n'est pas une commission ordinaire ... et je veux que tu saches... Tu es un marin, un marin comme moi ... et les marins, quand ils vont croiser quelque part, ils aiment bien que l'horizon soit propre, hein?... Voici donc la chose: madame Erizian m'a demandé ... d'écrire pour elle ... un petit discours ... oui: un petit discours ... qu'elle doit prononcer ... dans une espèce de ... de cérémonie ..., comme qui dirait ... une distribution des prix, tiens!... Alors, j'ai écrit ce discours... Et je le lui envoie... Mais, bien entendu, tout ça est archi-secret... Et c'est madame Erizian qui sera censée l'avoir écrit, toute seule, son discours!... Voilà pourquoi il faut que personne ne devine ... personne ... pas même monsieur Erizian... Tu as compris?

Un sourire s'épanouit sur la bouche de 108, Le Duc. 108, Le Duc, a compris ... a tout compris!—tout, oui: tout ce que vous comprenez vous-même.—Allons! c'est un «bon homme,» le lieutenant de vaisseau Villiers. Il sait dire les choses!—comme elles doivent être dites.—C'est bougrement vrai, aussi donc, ce qu'il a raconté en commençant, on est d'abord des marins, tous les deux, Villiers et Le Duc!

—Ça va bien, cap'taine! Soyez tranquille! Excusez maintenant, donc: je vais me mettre en tenue.

Dans la batterie, 108, Le Duc, a tiré de son grand sac un tricot neuf, et il déplie une chemise à col bleu, miroitante.

—C'est-il que tu vas à la noce?—demande le caporal d'armes, qui rôde autour des sacs pour ramasser les effets à la traîne.

—Un peu!—affirme Le Duc.—Et pour une noce où il y a des binious, ça sera une noce où il y a des binious, cette noce-là! des binious, je te dis, comme t'en as pour sûr jamais vu, pays!

A la coupée, le canot des cuisiniers danse la carmagnole: la houle est creuse. D'un bond, 108, Le Duc, embarque sans dommage. Au hublot le plus proche, la tête du lieutenant de vaisseau Villiers apparaît:

—Ho! du canot!... Le Duc! n'oublie rien!

—As pas peur, cap'taine! j'ai tout le fourbi qu'il faut dans mon bonnet!

Du doigt il montre sa coiffure, prudemment enfoncée jusqu'aux sourcils. De toute antiquité, les bonnets bleus à pompon rouge servent de portefeuilles aux matelots: il y a là-dedans une place excellente pour les lettres, entre le drap feutré et la doublure de toile à voile...

Maintenant, il est trois heures, et le brutal soleil confine les Smyrniotes dans leurs maisons grillagées. La rue Parallèle est déserte comme un Sahara. Et le numéro 16, toutes fenêtres closes, a l'air du palais de la Belle au Bois Dormant...

108, Le Duc, sonne à la porte de service. Un très long temps s'écoule. Enfin le cavas prédit apparaît.

—Madame Erizian?

—Evet, effendi!

108, Le Duc, ignore le turc. Mais le geste d'accueil est suffisamment clair. Et le col bleu emboîte le pas derrière la livrée cramoisie.

Une cour; un escalier; un vestibule; un escalier; un corridor; un escalier; deux antichambres.—Les vieilles bicoques turques sont compliquées.—Un salon, enfin! très luxueux, avec profusion de belles choses: tableaux, tentures, tapis, grands vases pleins de fleurs... 108, Le Duc, pense que «ça doit être dans ce genre-là, chez Fallières...»

Et au milieu de ce salon, une dame.—Une dame très jolie. 108, Le Duc, l'apprécie telle du premier regard.—Qu'on en juge plutôt: des yeux grands comme des écubiers, des cheveux couleur de filin neuf!... Grosse comme deux liards de beurre, par exemple! et fragile comme une poupée de porcelaine!... 108, Le Duc, avance avec précaution. S'agit pas d'y aller comme à l'abordage, sur la dame: on la casserait!...

Cinq secondes de silence. La dame s'est levée. Elle attend. Elle est seule. 108, Le Duc, vérifie d'un coup d'œil ce point essentiel.

—Madame,—dit-il, vite, sans préambule,—c'est mon officier qui m'envoie ..., monsieur Villiers, vous savez... Il m'a dit de vous donner ça ... (108, Le Duc, baisse la voix...) et puis ... pour seulement si que vous seriez toute seule ... comme vous voilà ... ça encore...

La dame, brusquement, est devenue rouge ... rouge comme le battant du pavillon des dimanches!... 108, Le Duc, s'empresse d'expliquer:

—C'est la chose de votre discours, vous savez! ce discours pour cette affaire ... comme une distribution des prix!... Ne vous troublez pas, madame! monsieur Villiers m'a bien raconté... Et je ne dirai rien à personne, allez! pareil si que je serais muet, sûr et certain! Vous pouvez avoir confiance!

Les belles joues, petit à petit, redeviennent pâles. La dame, qui commence à sourire, regarde le matelot:

—J'ai confiance,—dit-elle d'une gentille voix douce;—j'ai pleine confiance ... monsieur Le Duc ... car vous êtes monsieur Le Duc, n'est-ce pas?... Le capitaine Villiers m'a parlé de vous très souvent ... je vous connais très bien!...

Ho? il a parlé de 108, Le Duc, le cap'taine?... à cette jolie dame-là?... Ça, par exemple ... on ne peut pas dire non: c'est poli!... c'est honnête!...

—Monsieur Le Duc? vous boirez bien un peu de porto?... Je ne vous offre pas de thé, parce que les marins ne l'aiment pas toujours, n'est-ce pas?... Mais du porto?... avec moi?... vous voulez bien?... Asseyez-vous!... ici, dans ce fauteuil!... Je vais vous servir... Vous avez au moins cinq minutes?... Nous allons causer de votre navire! vous l'aimez, vous aussi, cette belle Pensée toute blanche? le capitaine Villiers l'aime plus que tout au monde, lui ... et je sais que vous vous entendez parfaitement, vous et le capitaine ... alors, vous devez avoir les mêmes goûts...

—108, Le Duc, confortablement calé au plus profond d'une large bergère, et son verre à porto dans sa main, se sent tout à fait à l'aise.—Ça n'est pas intimidant, une dame comme ça: point fière, et qui sait de quoi il retourne!... On peut parler.—Et 108, Le Duc, parle. Il bavarde même, ravi d'être écouté, approuvé, compris. Il raconte les histoires du bord; puis, les histoires du pays. Et bientôt, très enhardi par le sourire si doux de la jolie dame, il se lance dans les confidences dernières: il nomme sa promise, la belle Jannik, celle de Landévennec, avec qui on se doit accorder, sitôt retour de campagne... Et il énumère en grand détail tous ses plus chers projets d'avenir.—La dame, elle, tout de bon intéressée, répond, réplique, questionne, conseille. Et le temps passe très vite. 108, Le Duc, n'a cependant pas perdu la notion des justes mesures. Une visite, même très cordiale, on ne peut pas l'allonger au delà des limites qu'impose le savoir-vivre. On a beau être comme entre amis déjà anciens, ça ne serait pas à faire de se faire indiscret... 108, Le Duc, se lève au moment correct, et prend congé dans les formes:

—Madame, à présent, c'est pour vous faire l'honneur de vous dire adieu ... avec le respect que j'ai... Mais pour monsieur Villiers, aussi donc? vous avez des choses à y faire dire?...

Pour monsieur Villiers?—Madame Erizian, prise au dépourvu, hésite... Pour monsieur Villiers ... des choses?—Hélas! ces choses elles seraient trop, sans doute ... ou trop délicates... Et madame Erizian se résigne à n'en dire aucune ... elle se résigne,—avec une nuance de regret dans sa voix chaude:

—Mon Dieu ... rien.

108, Le Duc, n'insiste pas. Il a compris,—compris encore,—tout compris.—Et il salue:

—Alors, madame ... à vous revoir!...

Mais madame Erizian l'arrête:

—Oh! attendez, monsieur Le Duc ... attendez deux petites secondes... Je voudrais ... vous donner...

Diable?... pas de l'argent, au moins?... ça ... ça gâterait tout...

Non, non!—108, Le Duc, promptement rassuré, respire.—Pas de l'argent! autre chose ... qu'on peut accepter: deux pleines poignées de roses, arrachées aux gerbes des grands vases qui embaumaient tout le salon...

—Tenez, monsieur Le Duc... Votre capitaine, quand il vient me voir, emporte toujours un peu de mes fleurs ... il les aime tant ... mes fleurs ... à la folie!...

Madame Erizian sourit, d'un sourire malicieux...

—Aujourd'hui ... puisque c'est vous qui êtes venu, c'est vous qui les emporterez!... Je vous les donne, à vous... Et vous ferez sécher la plus belle dans un livre, pour en faire cadeau, quand vous retournerez en Bretagne, à mademoiselle Jannik...

A l'échelle bâbord de la Pensée, le canot des permissionnaires accoste. 108, Le Duc, saute à bord le premier, et, tout droit, court vers la chambre du lieutenant de vaisseau Villiers...

A la porte il s'arrête, et détache une rose blanche de la grosse gerbe:—la rose de Jannik.—Elles sentent tout de même richement bon, ces roses-là!... aussi bon, ma Doué! que madame Erizian elle-même... Pauvre capitaine Villiers, qui, aujourd'hui, n'a respiré ni les roses, ni la dame... Et ça doit être vrai, vraiment vrai, qu'il les aime à la folie, ces roses-là ... et qui sait! la dame aussi, peut-être bien!...

108, Le Duc, cache dans sa falle la rose blanche de Jannik,—et frappe...

—Entrez!

—C'est moi, cap'taine!... que je viens vous rendre compte... Elle était toute seule, la dame... Donc j'y ai remis les deux lettres ... je veux dire la lettre et le machin ... le discours ... et alors...

—Alors?....

L'officier, les yeux avides, regarde le matelot...

—Alors ... (108, Le Duc, rouge comme braise, se jette à corps perdu dans le mensonge et la mauvaise foi...) alors ... cap'taine ... elle m'a dit de vous dire, comme ça, la dame ... qu'elle a bien ... bien de l'amitié pour vous. Et ... à preuve!... elle m'a donné ce bouquet ici ... pour que je vous le donne à vous!...

LA CRAPULE

au comte Albert de Pouvourville.

Dans sa chambre d'acier, chaude comme un four sous le soleil perpendiculaire qui tape dur la tôle blindée, Fargue, le lieutenant de vaisseau canonnier, achève l'interminable calcul des «points supplémentaires» et des «points exceptionnels» de ses quartiers-maîtres chefs de section. Autant de fois (2 multiplications + 2 divisions + 3 additions) que d'hommes. A chaque nouveau chiffre, Fargue jure,—à cause du petit ruisseau de sueur qui coule tout le long de ses bras, des épaules aux ongles...

A la porte, on frappe:

—Quatre heures moins cinq, cap'taine!

—Zut!... merci!...

C'est l'instant de monter au quart. Fargue, grognant, enfile le veston jeté sur la couchette et boucle le ceinturon réglementaire...

Ça y est.—Hop! en haut le monde!... Sur la dunette, on trouvera peut-être un soupçon de brise...

—Cap'taine! la machine demande à vider les escarbilles... C'est la quatrième série qui est de corvée...

—La quatrième série aux escarbilles!

Le maître de quart, sifflet au bec, répète l'ordre:

—Hui ... hui ... huitt!... La quatrième série aux escarbilles!...

Fargue, qui arpente la dunette de tribord à bâbord et de bâbord à tribord, fait demi-tour et s'éloigne, sans plus de souci des escarbilles, dont l'extraction s'opère par l'escarbilleur électrique, sans difficulté possible...

Tout de même, un tumulte éclate là-bas, sur l'avant des cheminées. Un mot très énergique,—trop!—lancé d'une voix suraiguë, siffle jusqu'à l'oreille de l'officier.

—Hein?... Zut et zut!... quoi encore?...

Au galop, un caporal d'armes accourt:

—Cap'taine!... il y a comme ça 464, Tiphaigne, qui refuse l'obéissance!

—Sacré nom de sacré n... Ça va bien! j'y vais!

Fargue a juré de plus belle. Quelle rouille! quelle plaie! quelle crapule! ce Tiphaigne!... Incontestablement la plus sale bête du bord... Rien à en tirer, rien!..

Auprès de l'escarbilleur, la quatrième série forme le cercle. Au centre de ce cercle, 464, Tiphaigne, assis sur son derrière, oppose aux ordres les plus formels une magnifique inertie.

Congestionné de fureur, le maître de quart l'apostrophe:

—C'est-il oui, c'est-il non?... une fois, deux fois, trois fois?... 464, voulez-vous manœuvrer le moteur?

—Une fois, deux fois, trois fois ... je ne veux pas,—déclare 464, Tiphaigne, d'une voix angélique.

Il a d'ailleurs en vérité l'air d'un doux séraphin, 464, Tiphaigne. Imaginez une figure de demoiselle, toute blanche et rose, avec de fins cheveux blonds, qui bouclent malgré la tondeuse obligatoire, et de candides yeux couleur de ciel.—A cette figure-là, vous donneriez le bon Dieu sans confession!—Heureusement, Fargue connaît le pèlerin:

—Tiphaigne! s'il vous plaît? quand je vous parle, vous pourriez peut-être vous lever?...

—Oui, cap'taine...

Il s'est levé docilement. Mais son obéissance n'ira pas plus loin, c'est clair. Et Fargue, qui ne s'y trompe pas, réfléchit le temps d'un clin d'œil... Répéter l'ordre? faire constater le refus?... Conseil de guerre alors! et tout ce qui s'en suit... Est-ce sage? est-ce utile? La discipline y gagnera-t-elle? L'équipage le connaît, ce Tiphaigne ... et l'équipage connaît Fargue:—Si Fargue fait grâce, l'équipage comprendra très bien que cette grâce n'est pas faiblesse ... qu'elle est dédain ... ou pitié...

—Tiphaigne! demi-tour! allez en prison!... Ça vaudra mieux!

—Oui, cap'taine!... Aller en prison, oui! je veux bien!...

Chez le commandant, Fargue, pièces en main, expose le cas:

—L'homme est en prison, commandant... J'ai jugé que le meilleur était de l'y envoyer de pied ferme, sans insister pour obtenir l'obéissance qu'il m'eût certainement refusée, comme il la refusait au sous-officier... C'est une sorte de fou, vous savez!... Responsabilité très atténuée...

—Oui ... peut-être...

Le commandant a pris le livret matricule du délinquant:

—Tout de même ... votre protégé ... il abuse un peu!... Vous avez lu le relevé de ses punitions?

—Oui, commandant...

—C'est coquet!... deux cent seize jours de prison, en dix-huit mois de service!

—Oui, commandant...

—Et des motifs exquis! Trente jours: scandale sur territoire anglais, et avoir été ramené sans pantalon par la police civile... Soixante jours: dans la nuit qui a suivi le naufrage de la Dordogne, ayant été chargé de préparer du vin chaud pour l'équipage, s'est mis en état d'ivresse folle...

—Il avait le naufrage gai, commandant...

—Oui ... les matelots sont rigolos, c'est classique! Enfin ... puisque vous y tenez ... (le commandant se décide à sourire...) puisque vous y tenez beaucoup ... trente jours, encore!... avec un motif ... euphémique... Ecrivez, je vous prie: Retard ... indéfini ... à exécuter un ordre... Allez, Fargue ... et dites à votre bonhomme qu'il vous doit une fière chandelle... Biribi lui pendait au nez!...

Dans le compartiment du servo-moteur qui lui sert de prison, 464, Tiphaigne, accroupi sur une glène de fil d'acier, médite.

—Eh! là ... en bas!... 464!—la barbe grise d'un sergent d'armes s'est encadrée dans le chambranle de la porte étanche;—464!... Le commandant, comme ça, il te colle trente jours!

464, Tiphaigne, qui s'attendait à mieux, s'étonne loyalement:

—Pas plus?

—Pas plus! Mais le capitaine, il m'a dit de te dire, comme ça, que c'était rapport à la chose que le commandant n'est pas méchant ... parce que ç'aurait pu être le Conseil!

—Pour sûr!—affirme 464, Tiphaigne, convaincu.

Et, la seconde d'après, ayant pesé le pour et le contre:

—Ah! ah!... il n'est pas méchant, le vieux?... Pour lors, on va pouvoir s'amuser, aussi donc!

Quinze jours ont passé. 464, Tiphaigne, ne s'est pas «amusé» encore. A deux reprises seulement, par simple goût d'indiscipline, il a sali le parquet d'acier de sa prison et refusé net de rien balayer. Et, à deux reprises Fargue, le lieutenant de vaisseau canonnier, a intercédé auprès du commandant. Les trente jours de prison sont devenus quatre-vingts dix, mais le conseil de guerre n'est pas encore convoqué.

—Fargue,—a dit le commandant,—vous êtes bien aussi têtu, dans votre genre, que le nommé Tiphaigne!... C'est un parti pris, alors, d'épargner jusqu'à la gauche cette crapule qui se fiche de nous?

—C'est-à-dire tant que vous y consentirez, commandant! Je ne crois pas d'ailleurs que l'indulgence, même outrée, soit une méthode absolument mauvaise...

—Oh!... quant à ça ... moi non plus!

Quinze autres jours ont passé.—464, Tiphaigne, estime que l'heure a sonné des divertissements de bon goût.

Du fond de son servo-moteur, le voici qui hèle:

—Factionnaire!

—Quoi c'est-il que tu veux? _

—Va z'appeler le caporal d'armes!... et dis-y comme ça que je veux parler à l'officier de quart!...

Justement c'est Fargue, l'officier de quart. Il se promène à son habitude sur la dunette, de tribord à bâbord et de bâbord à tribord. Tiphaigne, encadré de deux hommes de garde, s'avance et salue très correctement:

—Je voudrais parler au commandant, cap'taine!...

—Au commandant? pourquoi?...

—Pour une chose ... une chose personnelle intime... Oui bien, cap'taine!...

Pour une chose «personnelle intime»? diable! Qu'a-t-il encore inventé, 464, Tiphaigne?...

—Tiphaigne ... si vous y tenez absolument, vous parlerez au commandant ... mais ça risque de vous attirer des ennuis, vous savez?... Voyons: si vous me la disiez d'abord ... à moi ... cette chose «personnelle intime»?...

—Pas possible, cap'taine! c'est une vraie chose personnelle intime!... que ça n'arregarde que rien que le commandant!...

—Bon!... attendez!...

Et Fargue, fantassin défiant, part en avant-garde.

—Commandant, voilà!... j'ignore absolument ce dont il peut s'agir... Mais vous connaissez l'homme...

—Oh! oui!... plutôt deux fois qu'une! Faites-le venir. Je vous promets de ne pas le manger.

Dans le cabinet de travail du grand chef, 464, Tiphaigne, est entré; et les hommes de garde sont ressortis.

—Eh bien! Tiphaigne, vous avez voulu me parler? pour une affaire «personnelle intime»?... nous voilà seuls: allez-y!

—Oui, commandant!... Alors ... c'est pour celui de vous dire ... que «la nature humaine» ... elle a «ses exigences»!...

Ahuri, le commandant lève les sourcils,—d'une ligne trop haut.—Tiphaigne, ravi de son effet, poursuit sa phrase,—laborieusement composée, et par cœur apprise:

—Elle a ses exigences, que je dis ... oui ... la nature!... Alors ... commandant ... comme il y a dans les trente, trente-un jours que je suis en prison ... et comme, aussi donc, je suis un matou pas coupé du tout ... alors, je vous demanderais, comme ça, de donner l'ordre, à deux, trois caporaux d'armes, pour qu'ils me conduisent au b...

Et il lâche le mot cru, froidement,—triomphalement.

Un silence,—assez long.

Malgré l'énormité du cas, le commandant n'a rien perdu de son flegme. Et il observe attentivement le matelot,—la crapule.—La crapule, elle,—464, Tiphaigne, comprime tout juste sa joie orgueilleuse.—Hein!... tout de même!... il est épaté, le vieux! et salement!... Ça coûtera ce que ça coûtera, mais pour du tafia, voilà du tafia! et du bon! et du raide!...

Patatras! la situation se retourne!... Et c'est au tour de 464, Tiphaigne, d'ouvrir une bouche en œil-de-bœuf!—Le commandant, calme comme bronze, a répondu:

—Je regrette!... Mais je viens de repasser dans ma tête le règlement ... et le service des caporaux d'armes est nettement délimité. Donc, impossible de leur donner l'ordre que vous sollicitez: ils auraient le droit de réclamer; et moi, en cas de réclamation, je serai désavoué par l'amiral!... Je regrette!... impossible.—Retournez en prison.

Et 464, Tiphaigne l'oreille basse y retourne.—Ah bien!... il n'y a pas à dire!... il s'est richement f...u de 464, Tiphaigne, le vieux!...

Sur la dunette, le commandant raconte à Fargue la burlesque aventure:

—Eh bien? êtes-vous content de moi?... Je ne l'ai pas mangé, vous voyez!...

—Ah! commandant!... permettez-moi, très respectueusement, de vous féliciter!... Vous avez été sublime!....

—Peuh! un peu de présence d'esprit, voilà tout ce qu'il fallait... Seulement, je me demande une chose: à quoi bon tant de peine, et tant de diplomatie, pour sauver tant de fois, et malgré lui, votre crapule?...

—Qui sait, commandant? un homme sauvé, c'est encore un homme!... donc, un homme de plus.—Qui oserait dire de combien d'hommes nous aurons peut-être besoin, un jour?

Trois semaines ont encore passe.—Voici venue l'école à feu trimestrielle.—L'escadre, division par division, défile devant les éléments de grand but, qui se découpent sur l'horizon en très lointaines silhouettes grises...

—Les hommes punis de prison,—à l'appel sur le pont arrière!

Sur la passerelle, Fargue répond d'un geste indécis au coup d'œil ironique du commandant:

—Tiphaigne?... Dame! commandant ... j'espère que, par exception, il ne refusera pas aujourd'hui l'obéissance...

—Qu'est-ce que vous en faites pour l'école à feu?

—Un pourvoyeur... il n'est bon qu'à ça... et encore?...

Les canons, de leur voix effroyable, ont coupé le dialogue. Et Fargue, ses jumelles aux yeux, commence son réglage:

—Huit mille six cents ... huit mille deux cents... Feu de salve: attention! feu!

464, Tiphaigne, précisément, vient d'être envoyé sous la passerelle, au canon de 164mm, 7 bâbord. A dix pas en arrière de la culasse, quarante cartouches et quarante obus sont alignés: les parcs de réserve. Les pourvoyeurs, en ligne de file, assurent le va-et-vient des parcs à la pièce...

Au commandement du capitaine, le pointeur a pressé sur la détente. Le premier coup éclate. Les servants, à toute vitesse, rouvrent la culasse, arrachent la douille, et lancent dans l'âme fumante le nouvel obus et la nouvelle cartouche, apportés par le premier couple de pourvoyeurs...

—Paré! Feu!

Le second coup éclate ... le troisième ... le quatrième...

—Hâââ!...

Une détonation,—qui ne ressemble pas aux détonations des canons... Un immense éclair rouge, qui jaillit en arrière, au lieu de jaillir en avant... Et quatre hommes qui s'effondrent, broyés.—La poudre,—la sinistre poudre!—vient encore de faire des siennes. Le quatrième coup est parti tout seul,—avant que la culasse fut refermée...

Renversé par la secousse et relevé dans la même seconde, Fargue s'est rué du haut de la passerelle au bas, et hurle:

—Les cartouches! nom de Dieu! jetez les cartouches! jetez les cartouches à la mer!

Elles flambent déjà, les cartouches ... elles fusent: le feu du canon déculassé, en dix secondes, a gagné le parc à cartouches. Dix autres secondes, et le feu du parc à cartouches gagnera le parc à obus.—Or, les obus ne fusent pas, eux: ils explosent. Donc, dix secondes encore, et le cuirassé—saute,—comme jadis sautèrent l'Iéna et la Liberté...

Mais, à l'ordre de l'officier, une voix étouffée répond déjà, du plein milieu de la fumée et des flammes:

—Oui, cap'taine!...

La voix de Tiphaigne... Oui: la voix de 464, Tiphaigne, qui,—pour la première fois de sa vie! sans qu'on lui ait répété l'ordre, et sans que lui-même ait murmuré, ni réclamé, ni protesté, ni hésité, et tout de suite, et en courant,—obéit.

Fargue l'entrevoit, qui bondit le premier, du parc au plat bord. A bout de bras, il brandit quatre cartouches, d'où jaillissent quatre longues colonnes de feu. Derrière lui, les autres pourvoyeurs, et les servants, et le pointeur, tous s'élancent à la rescousse. Quand l'officier arrive au canon, la dernière cartouche est à l'eau...

—Tiphaigne?

—A vos ordres, cap'taine!...

Il s'avance, il salue. Et, stupéfait, pétrifié,—respectueux,—le lieutenant de vaisseau s'arrête, et salue à son tour:—Au bout du bras de 464, Tiphaigne, il n'y a plus de main: il y a une chose informe, rouge, qui pend, et d'où le sang gicle.—L'explosion du canon a fracassé les cinq doigts du pourvoyeur.—Et c'est avec ce moignon sanglant que 464, Tiphaigne, la crapule,—pour obéir!—a empoigné les cartouches incandescentes.

LA BALEINIÈRE DEUX

au colonel L. Jouinot-Gambetta.

—Armez la baleinière deux!

Le sifflet du maître de quart appuie le commandement d'un trille aigu, et les caporaux d'armes galopent de la teugue à la dunette:

—A l'appel, les baleiniers deux! à l'appel!... Les baleiniers deux embarquent!...

Déjà, deux gars de bonne volonté apportent, à la course, les poulies de retour. Car la baleinière deux n'est point encore à la mer. Elle pend au bout de ses bossoirs, plus haut que le spardeck, à douze ou quinze mètres au-dessus des vagues. Et il faut l'amener, avant de l'armer.

—Allons! les baleiniers deux!... Grouille-toi un peu, mon fils!...

304, Le Kerrec, matelot de première classe, gabier breveté,—patron de la baleinière deux,—est tout juste en train de parachever l'astiquage du liston de cuivre de la dite baleinière. Confortablement juché dans l'embarcation,—à plat ventre sur la fargue, les jambes agrippées à un banc, le buste penché au dehors, la tête ballant dans le vide,—il frotte avec allégresse, en chantant un refrain de Morlaix.

Le coup de sifflet le dresse, ahuri, son fourbissage d'une main, sa pipe de l'autre:

—Quoi que c'est donc, alors?... V'là qu'on m'arme, à c'te heure?... Et par le temps d'aujourd'hui?

Le fait est que la houle est creuse, et le vent beaucoup plus que frais. L'ordinaire, d'ailleurs, ce temps-là, sur cette damnée côte marocaine. De grandes vagues rageuses déferlent d'un horizon à l'autre. Et le Ça-Ira, quoique au mouillage, roule et tangue pis qu'en plein océan.

A deux milles par tribord, la plage jaune et verte disparaît sous une formidable frange d'écume: la barre. On aperçoit à peine, au-dessus des embruns tumultueux, la ville maure, fine dentelle de chaux bleuâtre, et ses hauts minarets à clochetons...

—C'est-il qu'on est saoul, donc? d'envoyer ma baleinière dans c'te barre-là?... Bon sang! misère!...

Et 304, Le Kerrec, crache violemment. Alerte, il n'en dispose pas moins l'embarcation, bouchant le nable, dégageant le gouvernail et larguant l'amarrage des avirons. Après quoi, son brigadier d'avant,—356, Korcuff,—étant venu le rejoindre en grimpant comme un chat le long du bossoir, les deux hommes s'accrochent aux tire-veille, et crient: «Paré!» Les poulies grincent, les palans filent, et la baleinière deux descend sans encombre jusqu'à l'eau... Clac! le déclanchement des crocs qui s'ouvrent... La baleinière flotte.—Tout de suite, une lame agressive la lance contre le flanc du croiseur. Mais, plus prompt qu'elle, 304, Le Kerrec, oppose au choc une gaffe vigoureuse:

—Veille devant, hé! Korcuff!... Veille à déborder, toi! aussi donc!

—Y a du bon!—affirme Korcuff.

Suspendus en grappe à l'échelle du tangon, les cinq autres baleiniers dégringolent l'un après l'autre dans l'embarcation cahotée.—Du bord, un ordre arrive entre deux rafales:

—Mâtez!...

—Et allez donc!—grogne 304, Le Kerrec.—A la voile, avec des risées comme ça, c'est ce qu'il faut!... Ah! misère!... Où ça qu'il est, mon ciré, bon sang?...

Il enfile le vêtement de pluie. Et, dans l'instant, un paquet d'eau lui saute au visage, prouvant l'utilité de la précaution.

La baleinière deux, cependant, hale à culer, et accoste la coupée arrière. Un officier en civil,—un gamin sans moustache, joli et fin, très élégant,—s'avance sur la plate-forme.

—Tiens!—fait 304, Le Kerrec,—m'sieu Latoque! Alors donc, je m'épate plus... Envie qu'il a d'aller à terre, le pauvre gosse! Un mois, bientôt, qu'il n'est pas descendu!... C'est jeune, ça y démange!

Et il sourit largement. Sa mauvaise humeur s'est envolée. D'abord, c'est un chic type, m'sieu Latoque. Pas dur avec le monde, et qui sait ce que c'est qu'une écoute!... Et puis, un gars d'attaque: partout où on descend seulement trois fois, il vous fiche un mari cornard! Et, tout ce que vous voudrez! mais un enseigne comme ça,—-ça flatte!

Sur la plate-forme de coupée, il piaffe déjà, le gosse:

—Eh bien! 304!... c'est pour aujourd'hui ou pour demain?... arrive donc! foutre!

304, Le Kerrec, sourit de plus belle.—Hein? il jure comme il faut, cet enseigne!... Allons-y! faut pas le faire languir!

—Ho! Korcuff!... Et ta gaffe? quoi donc que tu fais avec?

Une lame énorme soulève la baleinière presque au niveau de la coupée. Bondissant comme un cabri, l'officier—tombe à pieds joints dans l'embarcation, s'assied, empoigne le timon, et commande: «Pousse!»—dans la même seconde.

—C'est jeune, mais c'est marin!—mâchonne 304, Le Kerrec, admiratif.

—Hisse la misaine!—ordonne l'enseigne.

La voile déployée claque comme un parterre de théâtre au dénouement d'une pièce à succès. La baleinière deux, prise en travers, se couche.

—File l'écoute!

Le matelot préposé à cet office s'en acquitte assez mal. Mais 304, Le Kerrec, d'un coup de poing au défaut de l'épaule, le rappelle délicatement à son devoir:

—Failli chien! enfant de ta mère! si t'écoutais quand on te parle?

L'écoute filée, la baleinière s'est redressée, pourtant, tant bien que mal. Et, vent arrière, elle pique droit sur le rivage.

A cent mètres de la barre, 304, Le Kerrec, risque un conseil, discret:

—Lieutenant!... Faudrait vous méfier, rapport aux lames de fond...

Le gosse, gentiment, allonge sa patte gantée, claque l'épaule de l'homme:.

—As pas peur, mon vieux 304!...

Puis, soudain sérieux, il se lève pour y mieux voir, et gouverne debout. Car l'instant dangereux approche.

La barre est une falaise d'écume, au milieu de laquelle l'appontement de bois s'avance, submergé sans trêve, rongé, délabré comme une épave. Impossible de débarquer aux premières échelles. Il faut aller plus loin. Il faut franchir la barre. La baleinière, sa misaine gonflée en ballon, s'y précipite comme dans un gouffre.

—Attention, mes gars!

Trois coups de tangage, effrayants. Une chute verticale au fond d'un fabuleux trou glauque. L'ascension d'une montagne liquide derrière le trou. Une seconde chute. Une seconde ascension... C'est fini! La barre est franchie. Maintenant, on flotte en eau calme, ou presque.

—Amenez la misaine!... Accostez l'escalier!...

L'enseigne Latoque, aussi leste à l'arrivée qu'au départ, a sauté sur la troisième marche. Il se retourne:.

—Rentrez à bord, maintenant!... et merci, mes garçons!... Ah! bien entendu, vous...

Il va dire: «Vous rentrerez à l'aviron...», parce que c'est un peu risqué, de naviguer à la voile sur cette mer-là. Lui, Latoque, ça le connaît: il a couru si souvent en régates, à Cannes et à Trouville... Mais ce brave 304, il n'aurait qu'à lofer mal à propos...

Donc, l'enseigne Latoque va dire: «Vous rentrerez à l'aviron...» quand, du haut de l'escalier, une voix l'appelle:

—Jean!... enfin!... c'est vous!...

Une dame accourt, une toute jeune dame très rose et très blonde... L'enseigne Latoque oublie net 304, Le Kerrec, la baleinière deux, le vent qui souffle, la barre qui gronde, et maintes autres choses. L'enseigne Latoque monte quatre à quatre l'escalier vermoulu, et disparaît, la dame blonde et rose serrée dans son bras...

—Et surtout, le lui fais pas dans le dos!—commente 356, Korcuff, bienveillant, mais gouailleur.

Holà! 304, Le Kerrec, ne goûte pas ces plaisanteries contraires à la saine discipline.

—Si que tu la fermerais, ta manche à saletés, hein?... Et puis déborde, qu'on pousse d'ici!... oust!

—On démâte?

—Si je veux!... Qui c'est-il qui te demande quelque chose?... T'es patron, à cette heure? ou moi?...

Démâter, démâter... Évidemment, qu'il faudrait démâter ... et 304, Le Kerrec, le sait mieux que personne... Mais ... voilà! c'est 356, Korcuff, qui a parlé de ça le premier!... Korcuff, qui n'est que brigadier!... Ma Doué! de quoi qu'il se mêle?

Démâter?... Après tout, on est libre: le lieutenant n'a pas donné d'ordre... Et il est bien venu à la voile, lui!... Pourquoi qu'on ne retournerait pas de même?... On n'est pas des marins d'eau douce! On sait gouverner, peut-être!...

D'ailleurs, voici 356, Korcuff, qui mal à propos verse du pétrole sur le feu:

—Dis donc?... toi qu'es patron?... C'est aujourd'hui que t'accouches?... On démâte, ou on démâte pas?

—La chique!—lance 304, agacé.

Et, résolument:

—Pousse! que je dis!... Pousse donc!... Et hisse la misaine! Et hisse la grand'voile, aussi!

La baleinière deux, enlevée d'une rafale, s'élance, rapide comme un goéland.

Attention! voici la barre!...

304, Le Kerrec, jure tout bas entre ses dents serrées. Ça se présente mal, cette barre. D'abord, on n'est plus vent arrière, naturellement. On est au plus près, et la baleinière donne une terrible bande. Les vagues la prennent par le flanc, et c'est comme une dégelée de soufflets qui claquent contre sa joue bâbord... Et puis...

Et puis, m'sieu Latoque n'est plus là... Et sa jeune expérience ne ferait pas mal dans le paysage...

—Veille au grain!—a murmuré 356, Korcuff, inquiet.

C'est le moment. La première lame se gonfle sous l'étrave. La baleinière deux bondit à vingt pieds de hauteur, et retombe dans le redoutable creux... Aïe! ça débute médiocrement: la deuxième lame a déferlé trop tôt, et une trombe d'eau s'abat, emplissant jusqu'aux fargues l'embarcation écrasée...

—Bon sang de bon sang de bon sang!...

Troisième lame. La baleinière, trop lourde à présent, ne bondit plus. La lame, géante lutteuse, l'empoigne à bras-le-corps, et pèse irrésistiblement sur les deux voiles à la fois. Culbutée, vaincue, la baleinière chavire. Les sept hommes, lancés hors comme par une fronde lâchent toute prise, s'éparpillent sur vingt mètres à la ronde, puis sont roulés vers la plage, un brin rudement. Ils s'y retrouvent le quart d'heure après, au complet sinon intacts: tout le monde saigne des mains, des genoux et du visage; 356, Korcuff, a la cheville foulée; et 304, Le Kerrec, le bras droit cassé.

—Manque tout de même personne! Y a du bon!—observe philosophiquement l'un des naufragés.

Mais l'ex-patron prend moins bien les choses:

—Tonnerre de tonnerre! Mille bordées de marins juifs, soldats du pape! J'aimerais mieux tous être crevés!...

Et, de sa main valide, il déchire sa vareuse de toile, furieusement.

—Eh non! eh non!... vieux frère!... t'afflige donc pas comme ça!... Tiens! à preuve! v'là ta baleinière qui rapplique, elle, aussi donc!

C'est positif. La baleinière rapplique, roulée à la côte comme son équipage. Elle dérive sens dessus dessous. Ses mâts arrachés flottent le long d'elle... Du coup, 304, Le Kerrec, galvanisé, oublie son bras cassé:

—Nom de d'là?... on n'est pas encore foutu, peut-être bien!... On va la renflouer, c'te baleinière! hein?... Hardi, mes fils! croche dedans!

Il se jette à l'eau le premier, nageant comme il peut, à cloche-main. Tous ensemble,—oh! hisse!—ils soulèvent l'épave. Elle retombe. Ils redoublent. Elle retombe encore. Ils s'acharnent,—hisse, hisse donc!—Et, déchirés, meurtris, sanglants, ils triomphent enfin, ils retournent la coque flottante. Ils grimpent dedans... C'est plein d'eau, comme juste. Mais le seau à épuiser n'est pas perdu.—Allons, du nerf! de l'huile de bras!

—Et les mâts? quoi qu'il faut en faire?

—Attrape-les, donc! roule z'y les voiles autour ... et ramasse tout sur les bancs, au milieu... Compte voir aussi si les avirons sont tous en abord.

—Cinq, six, sept...

—Ça va bien! Chacun le sien, trotte! Tu peux souquer, toi, 356, avec ton pied «forcé»?

—Te frappe pas à cause de mon pied!

—Bon!... Ça y est?... Avant partout!... Arrache!...

Et, têtue, héroïque, la baleinière deux, ressuscitée, se lance derechef à l'assaut de la barre,—à l'aviron cette fois...

Au flanc du Ça-Ira, la baleinière deux accoste. De si loin, les timoniers de veille n'ont pas vu l'accident, ni le renflouage: la barre faisait écran. Et l'officier de quart, debout à la coupée, considère avec quelque surprise cette embarcation inondée, ces matelots ruisselants et à bout de forces...

—Fichtre! le vin chaud ne sera pas de trop!

Cependant, 304, Le Kerrec, vient de monter à bord, non sans quelque difficulté: son bras cassé le pique dur, à présent, et enfle de minute en minute... L'officier de quart, soudain inquiet, voit devant lui un gars souriant, mais pâle comme un linge, et qui salue de la main gauche:

—Eh bien? eh bien? qu'avez-vous, Le Kerrec? Vous êtes blessé? où? comment?

Mais Le Kerrec,—304, Le Kerrec, patron de la baleinière deux, de la baleinière deux qui est là, sauvée, intacte, le long du bord!—hausse dédaigneusement les épaules:

—C'est rien, cap'taine! C'est pas gênant!... Mais je viens vous rendre compte pour la corvée de la baleinière... Alors, voilà, je vas vous dire, cap'taine: pour la corvée, rien de particulier[1].

Notes in this chapter

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