PRÉCIS DES REGLES DE LA PROSODIE.
Reading edition
Puisque la Prosodie est l'art de donner à chaque syllabe le son et la durée qui lui sont propres, la lecture et la prononciation en supposent la connaissance. La langue françoise a ses notes, comme le chant; avec cette différence; que les ports de voix et la durée des sons notés pour le musicien, ne le sont presque jamais pour le lecteur, et lors même que nos syllabes seroient notées, qu'elles auroient leurs diezes et leurs bémols, il seroit impossible d'exprimer par des signes la durée précise du son, la douceur et la légéreté que peut donner seul un exercice habituel. La durée d'une syllabe dépend quelquefois de sa position; l'abbé d'Olivet dit que par le mot Prosodie, on entend la maniere de prononcer chaque syllabe régulierement; c'est-à-dire, de lui donner un son grave ou aigu, bref ou long.
A, pris pour la premiere lettre de l'alphabet, est long et grave; dans tout autre cas, aigu. Cette voyelle, marquée d'un accent circonflexe, est toujours grave et longue, comme dans âge, râle, mânes, tâche, lâche, fâcher, lâcher, âpre; elle est souvent longue sans accent, comme dans sable, fable, rable, délabré, cadre, cable, accablement, sabre, flamme, condamner, damner; l's, l'x et le z, terminant un mot, rendent toujours longue cette voyelle, ainsi que les autres. D'après cette regle, la seconde personne des futurs et du passé défini, au singulier, sera longue, et la troisieme breve, tu chanteras, il chantera; tu aimas, il aima. Au commencement des mots l'a est ordinairement bref; il faut en excepter ceux que nous venons de citer. On le prononcera d'une maniere aigue et rapide dans apôtre, et toujours s'il est suivi d'une consonne redoublée, comme dans apprendre.
Quand une voyelle finit la syllabe, et qu'elle est suivie d'une autre voyelle, qui n'est pas l'e muet, la syllabe est breve, créé, haïr, féal, tué, doué; toute syllabe qui finit par une voyelle suivie de l'e muet, devient longue, comme pluīe, vraīe, haīe, vīe, joīe.
Quand un mot se termine par une l mouillée, la syllabe est breve, bétaĭl, détaĭl, avrĭl, vermeĭl, fauteuĭl.
La terminaison aille est ordinairement longue: paīlle, bataīlle, rimaīlle; excepté, il détaĭlle, il travaĭlle, il émaĭlle, médaĭlle.
La terminaison aillon est breve dans médaĭllon, détaĭllons, travaĭllons, et longue dans haīllon, baīllon, penaīllon, nous taīllons.
Quand les voyelles nasales sont suivies d'une consonne qui n'est pas la leur, c'est-à-dire, qui n'est ni m, ni n, et qui commence une autre syllabe, elles rendent longues la syllabe où elles se trouvent, jāmbe, craīnte, joīndre, hūmble.
La terminaison aine est longue dans haīne, chaīne, guaīne, traīne, hors de là breve, capitaĭne, fontaĭne.
Les mots qui finissent en aire sont longs: une aīre, une paīre, chaīre, on éclaīre. Ce qui rend longues ces pénultiemes, c'est l'e muet final, qui étant toujours bref, demande un point d'appui pour la voix, et l'on se repose sur l'avant-derniere syllabe; cependant on prononce breves les pénultiemes suivantes, parfaĭte, retraĭte.
Ale, alle, toujours bref: cigăle, scandăle, intervălle; excepté les mots dont l'a prend l'accent circonflexe, comme māle, pāle.
Ame, toujours bref: dăme, răme; il en faut excepter, āme, infāme, blāme, et les passés définis dans ces deux personnes, nous aimāmes, vous aimātes.
Toute syllabe qui finit par une r, et qui est suivie d'une syllabe commençant par une consonne, devient breve; bărbe, bĕrceau, ŏrdre.
Are, long et grave: barbāre, je prépāre; mais il devient bref et aigu, si la derniere syllabe n'est pas muette: prépăré.
Quelle que soit la voyelle qui précede deux r, quand les deux ensemble ne forment qu'un son indivisible, la syllabe est toujours longue: ārrêt, bārre, tonnērre.
L's entre deux voyelles, dont la derniere est muette, allonge la pénultieme: bāse, diocēse, franchīse, rūse.
Asse, ordinairement bref, excepté dans bāsse, clāsse, chāsse, pour les morts, māsse, terme de jeu, grāsse, amāsse.
At, long dans bāt de mulet, māt, appāt, et à la troisieme personne du subjonctif qu'il aimāt; bref ailleurs, il băt, chocolăt, plăt.
Attre, atre, bref dans quătre, băttre; hors de là, long, idolātre, théātre.
Au, long, suivi d'une syllabe muette: aūge, aūne, long, aussi, quand il y a une consonne après: chaūd, chaūx; excepté, paŭl.
E.
La voyelle e, non seulement est tantôt longue et tantôt breve, mais elle a plusieurs sons, l'e est muet et féminin, quand il n'a qu'un son sourd, comme dans gloire; cette espece d'e ne commence jamais un mot; il ne se trouve pas dans plusieurs syllabes de suite, à moins que ce ne soit des mots composés; ainsi que revenir, redevenir; il faut en excepter, chevelure, ensevelir; et jamais, sur-tout, à la fin du mot. C'est pour cela que les verbes dont la pénultieme est muette à l'infinitif, comme appeler, concevoir, prennent dans les temps qui finissent par l'e muet, ou un e masculin ou la diphthongue oi: j'appelle, ils conçoivent. Par cette même raison, quoiqu'on dise j'aime, on dira, aimé-je?
L'e moyen, comme dans pere, ne prend point d'accent, parce que cet accent seroit inutile, l'e ne pouvant pas se prononcer autrement; il seroit même vicieux, parce qu'il donneroit un son trop grave, comme dans procès.
On prononce trop ouvert le premier e du mot acheve; il est moyen à cause du voisinage de l'e muet. L'e ouvert se marque d'un accent grave, ainsi que dans abcès. L'e plus ouvert prend l'accent circonflexe qui indique suppression de lettre et allongement de syllabe, ainsi que dans tête. L'e fermé prend un accent aigu, comme dans vérité; si cet e est suivi de l'x, il rejette l'accent, comme dans examen. Dans les verbes en er, l'e se prononce fermé, et l'on ne le fait pas sentir, à moins qu'il ne soit suivi d'un mot commençant par une voyelle. Dans item, amen, hymen, examen, on fait sonner la consonne finale.
Ene, enne, longs dans chēne, cēne, scēne, gēne, rēne, frēne, arēne, pēne, Athēnes, Diogēne, Mécēne; bref et moyen dans phénomĕne, ébĕne, étrĕnne, apprĕnne, et par-tout où la consonne est redoublée.
Er, bref dans Jupitĕr, Ethĕr; Clĕrc; et plus ouvert dans enfēr, fēr, mēr, amēr, hivēr.
Esse, long dans abēsse, profēsse, confēsse, prēsse, comprēsse, exprēsse, cēsse, on s'emprēsse; hors de là, bref: tendrĕsse, parĕsse, carĕsse.
L'accent circonflexe rend longs et ouverts tous les e, comme dans intérēt, arrēt; la double consonne rend la syllabe breve, ainsi que dans houlĕtte, tablĕtte.
Euf, bref: veŭf, neŭf, un œŭf, un bœŭf. Dans tous ces mots on prononce l'f; mais non au pluriel dans les deux derniers; quand neuf, nom de nombre, est suivi d'un mot commençant par une voyelle, l'f sonne comme un v: neuf ans.
Eune, long dans jeûne, bref dans jeune homme. Observez que telle syllabe qui est breve, suivie d'un autre mot qui sert de point d'appui à la voix, devient longue si elle finit le sens.
Le nombre des breves et des douteuses, étant plus grand que celui des longues, nous ne parlerons que des dernieres.
I.
Ie, long d'après la regle générale: vīe, saisīe.
Ile, long dans īle, huīle, tuīle.
Ire; long dans les passés définis, ils punīrent.
Les terminaisons île, îmes, îtes, ître sont toujours longues, quand l'i prend un accent circonflexe, comme dans nous dīmes, vous dītes, épītre, etc.
O.
Quand cette voyelle commence le mot elle est breve, excepté dans ōs, ōser, ōsier et ōter, où il est ouvert et long, ainsi que dans hōte.
Ode, ordinairement bref.
L'o et l'a étant graves dans les mots simples, demeurent tels dans les dérivés: grōs, grōssir, grōssier; grās, grāsseyer; rōse, rōsier.
La syllabe oi a deux sons, celui de la diphthongue oa, comme dans bourgeois, danois; et celui de l'e ouvert, comme j'étois, je chanterois, un François, les Anglois.
Ole, toujours bref, excepté dans ces mots, drōle, pōle, mōle, contrōle, il enjōle, il enrōle.
Ome, one, long: atōme, fantōme, prōne. Pour les mots où la consonne est redoublée, ils suivent la regle générale.
Ore, orre, longs, s'ils ne sont pas terminés par un son masculin; encōre, aurōre. Quand cette voyelle est marquée d'un accent circonflexe, elle est toujours longue, comme dans apōtre.
U.
L'u suivi d'une autre voyelle finale, est toujours long, comme dans vūe, cohūe.
Ure, finissant un mot, toujours long: murmūre, augūre, dūre.
Usse, est long dans les verbes, comme je pūsse, et dans ût, à la troisieme personne de ce temps.
L'aspiration peut être regardée comme une partie de la Prosodie; mais elle ne regarde que l'h. Cette lettre est aspirée, lorsqu'elle a les propriétés de la consonne; c'est-à-dire, lorsqu'elle ne souffre ni suppression de voyelle, ni liaison de consonne. On dit sans élision, une haquenée, et sans liaison, des haquenées. Comme il n'y a point de regles à donner à cet égard, on peut consulter la liste suivante, dont tous les mots commencent par des h aspirées.
Ha! habler, hableur, haha, hagard, haie, haie! haillon, haîne, haïr, haire, halage, halbran, halbrener, hâle, hâler, halener, haleter, halte, hameau, hampe, hanap, hanche, hangard, hanneton, hanter, happelourde, happer, haquenée, haquet, harangue, haras, harasser, harceler, hardes, hardi, hargneux, hareng, haricot, haridelle, harnois, haro, harpailler, harpe, harper, harpie, harpon, hart, hasard, hâter, have, havresac, hausser, haut, hé! hennir, hérault, here, hérisser, hérisson, hernie, héron, héros, herse, hêtre, heurter, hibou, hic, hideux, hoc, hiérarchie, ho! hola! hobereau, hoche, hochepot, hochet, houpe, honnir, honte, holle, houblon, houille, houlette, houppe, houppelande, housard, hussard, houssaie, houspiller, houspillon, housse, housser, houssine, houssiner, hoyau, huche, hucher, huer, hulotte, humer, hume, huppe, hure, hutte.
Tous les mots dérivés des précédens conservent leur aspiration, excepté ceux de héros, qui sont: héroïne, héroïsme, héroïde, héroïquement. Dans enhardir l'h est aspirée, mais non pas dans exhausser. On aspire l'h du mot Henri, dans un discours oratoire; mais hors de là, c'est une affectation. Hollande, Hollandois, commencent par une h aspirée, excepté dans ces façons de parler: toile d'hollande, fromage d'hollande, qui ont passé du peuple dans le langage ordinaire. Hongrie s'aspire, excepté dans ces phrases: eau de la reine d'Hongrie, points d'Hongrie, etc. Quoique onze et onzieme commencent par une voyelle, on écrit sans élision l'article ou la préposition qui la précede, et l'on ne lie pas la consonne: de onze enfants il ne leur en reste qu'un; tous les onze du mois.
Pour l'intelligence des signes de quantité prosodique dont on va faire usage, on croit devoir avertir qu'on ne s'est point assujetti à la méthode de l'abbé d'Olivet. Quoique par son traité de Prosodie, il ait rendu un grand service à la langue, il s'en faut bien que son ouvrage ait été aussi utile qu'il eût pu l'être, s'il eût distingué l'accent prosodique de la quantité prosodique. En confondant ces deux parties, il a embrouillé la matiere. Il est bien, difficile, pour ne pas dire impossible, de comprendre, ce qu'il entend par syllabes longues, breves et douteuses.
Nous avons des voyelles graves par leur nature, et par conséquent très-longues. Leur longueur et leur gravité ne changent jamais du primitif au dérivé, quelque place qu'elles occupent dans un mot. On fait entendre également, l'a, l'e et l'o graves, dans mât, mâter, il mâte; dans prêt, prêter, il prête; dans dépôt, déposer, il dépose, etc. Ces voyelles sont très-longues dans tous ces mots.
Au contraire, les voyelles aiguës et les muettes deviennent moyennes, si la syllabe qui vient après commence par une consonne suivie d'une muette. La syllabe gé, par exemple, qui est aiguë et très-breve dans affligé, est muette et breve dans affligera. Elle est moyenne, tant pour la quantité que pour l'accent prosodique, dans ils affligerent: elle tient le milieu entre la longue et la breve, et entre l'aiguë et la grave.
L'abbé d'Olivet nomme quelquefois douteuses les voyelles qui sont moyennes quant à la qualité de la voix, et quelquefois il les nomme breves relativement aux graves, qui sont toujours très-longues. On pourroit les qualifier de longues, en les comparant aux breves, puisqu'elles tiennent le milieu, tant pour la quantité que pour la qualité, entre la grave et l'aiguë, entre la longue et la breve. Mais on peut les qualifier de moyennes, sous les deux rapports de la quantité et de l'accent: cette qualification préviendra toute équivoque.
Cela étant convenu, on avertit que les syllabes breves seront annoncées par le signe suivant (˘); les longues, par celui-ci (¯); et les moyennes, par (ˇ).
Et comme, dans notre langue, nous avons beaucoup plus de breves que de longues, pour ne pas surcharger l'écriture de signes inutiles, les voyelles qui ne porteront aucun signe, seront réputées breves.
On prévient les lecteurs qu'on n'a pas pu indiquer les différentes qualités de son, parce qu'on auroit hérissé les syllabes de signes embarassans. On doit se tenir pour averti que l'article les, et les pronoms, mes, tes, ses, doivent se prononcer, comme si l'e étoit marqué d'un accent grave, et que la conjonction et se prononce comme un e moyen, au lieu que le verbe est a le son très-ouvert.
LA ROSE ET LE BUISSON.
Sŭr să tǐge ĕpĭneūse, ūne rōse nāissānte, Aīnsĭ qu'ūne beǎuté, jěune, vīve ĕt toŭchānte, S'ēlĕvoĭt ă l'ăbrĭ d'ŭn bŭissŏn prŏtĕcteŭr, Et dŭ sŏlĕil jămaīs n'ĕprŏuvŏit lă rĭgueŭr. Ignoré, māis heŭreūx, ce bouton solitāire Ouvroĭt son sein pourpré soūs l'ōmbre tŭtélaīre, Impǎtient déjà d'étaler sa beǎuté: Pourquoi me retiēns-tu dāns la captivité, Dit l'arbǔste orguĕilleūx à l'enceīnte épineūse? Jĕ doīs, rēine dēs fleūrs, ētre la plūs heŭreūse. La fille du printēmps, condāmnēe aūx soupīrs, Pāsseroĭt soūs ton joug la sāison dēs plaǐsirs! Le buĭsson lui repart, d'un ton doūx, māis sévěre: J'attendoīs de mēs soīns un plūs jǔste sălaīre. Si le sŏleĭl brūlănt rĕspěcte tă frǎicheŭr, Et si dēs aquilōns tu brǎves la fŭreŭr, De mon zěle assidu, n'ēst-ce pās là l'ouvrǎge? Et mēs bienfaīts pour toi sont payēs par l'outrǎge? Rĕprĭme ton murmūre, arbǔste ingrat, crōis-moi; Lēs heǔres du plǎisir n'ont pās sonné pour toi. Souvent pour son mălheur, la jĕuněsse indocǐle S'obstǐne à repŏussĕr l'ăppŭi le plūs ŭtǐle. Le bel āge où tu vīs ēst celui du printēmps; Māis s'il a sēs zēphīrs, il a sēs ouragāns. L'orgueilleūx arbrisseǎu s'ăigrĭt de la censūre; S'il se tăit par dépit, en secret il murmūre. Lōrsque le villageois, qu'appěllent sēs travāux, Vient dēs ǎrbres touffūs émonder lēs rameāux; Il menǎce déjà le gardien fidělle; ĕt la rōse sourĭt quand le buisson chancělle. Il tǒmbe soūs lēs coūps de l'instrument fatal. Le bouton au soleil oūvre un sein virginal. Dāns leūrs chānts lēs oiseāux exprǐment leur hommǎge. Lēs zéphīrs du mătin agǐtent son feuillǎge; Le rōsier, dāns lēs aīrs, balancé mǒllĕmĕnt, Répond au rossignol par son frémǐssement; L'aŭrōre l'emběllit de sēs pěrles liquǐdes. Māis, Dieu! cǒmme l'éclair lēs plǎisīrs sont rapǐdes; La chenǐlle, de loin, voit la rēine dēs fleūrs, Accourt, rǒnge sa tǐge, ĕt fǎne sēs couleūrs; ĕt de l'ǎstre du jour la chaleur dévorānte A déjà fait tomber sa tēte languissānte: ělle réclǎme en vain, à son dernier moment; De son fidělle ami le secoūrs bienfaisant. ō toi, qui, par les soīns d'ǔne pruděnte měre, Coǔles tes premiers āns soūs un joug salutaīre, Défēnds, jeǔne beǎuté, le murmūre à ton cœur, Et du bouton nāissant évǐte le mălheur.