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Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière

III

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Gaston s’éveilla tard; disons-le tout de suite, à la honte des amoureux, il avait parfaitement dormi. A vingt-cinq ans, la passion la plus enracinée ne tient jamais contre le sommeil.

Gaston s’était mis au lit en se disant que Dragonne était la plus jolie, la plus séduisante créature qu’il eût vue jamais; il s’éveilla en se répétant absolument la même chose; mais il dormit parfaitement dans l’intervalle, et, chose triste à dire, il ne fut nullement question de mademoiselle de Lancy dans ses rêves.

Il sauta hors du lit, se vêtit à la hâte et ouvrit sa fenêtre, qui donnait sur la vallée. Le brouillard de la veille avait disparu; les collines le vallon et jusqu’à ce torrent impétueux qui grondait la nuit précédente reprenaient, sous les rayons du soleil, un aspect calme et charmant qui impressionna vivement le jeune homme.

Devant lui, à une lieue, se dressaient les tours grises de la Châtaigneraie, cette demeure délabrée de sa famille; la vue de cette masure, encore décorée du nom pompeux de château, éveilla chez Gaston un monde entier de souvenirs.

L’animosité qui existait entre les deux races des Lancy et des Vieux-Loup, cette exaltation haineuse qui dominait Dragonne, et qui était chez elle le fruit de l’éducation de famille, lui revenaient en mémoire.

Il avait vu le marquis, sa femme et son fils; c’étaient des gens de bonne compagnie, fort doux, hospitaliers, bons à l’excès, à en juger au moins par les apparences. Dragonne elle-même était une charmante enfant dont la pétulance se trouvait tempérée par un excellent cœur, et surtout une naïveté, une candeur qui lui faisaient pardonner ces goûts masculins et cette hardiesse d’allures qu’elle semblait revêtir avec les habits d’homme et qui disparaissaient aussitôt qu’elle redevenait mademoiselle de Lancy.

En réfléchissant à tout cela, Gaston fut contraint de se dire que ses oncles, selon toute apparence, valaient beaucoup moins que cette famille au milieu de laquelle le hasard venait de le conduire, et il se laissa même aller à supposer que les torts de sa race remontaient beaucoup plus loin dans le passé des générations actuelles, ce qui n’empêchait pas les deux châtelains de la Châtaigneraie d’abuser de la verdeur de leur vieillesse pour molester la vieillesse infirme de leurs voisins.

Il alla plus loin encore, et songeant à la timidité, à la faiblesse d’Albert de Lancy, le seul homme jeune de la Fauconnière, il s’avoua que Dragonne s’élevait à la hauteur du rôle d’héroïne en s’emparant de l’épée que la frêle main de son frère laissait échapper.

Ceci était, à coup sûr, de l’exagération; mais Gaston voyait tout cela à travers la beauté de la jeune fille, et il avait vinqt-cinq ans!

Notre héros n’était point cependant un de ces étourdis vulgaires qui s’éprennent instantanément et courent en aveugles vers un but qu’ils n’atteindront pas. Gaston était Parisien; il avait vécu, qu’on nous passe le mot; il était doué de la faculté précieuse de lire assez bien en lui-même, et il réfléchissait très-froidement au seuil d’une passion.

Si bien qu’en terminant sa toilette avec une sage lenteur, il se dit:

—Mademoiselle de Lancy est bien certainement la femme qui m’a le plus vivement impressionné; je dis plus, je crois fermement que si je passais huit jours ici, j’en deviendrais éperdûment amoureux. Or, si cela arrivait, qu’adviendrait-il? J’ai encore quelques débris d’une fortune présentable, un vieux nom, une certaine réputation d’élégance qui séduit généralement les femmes, et le tout réuni m’assurerait probablement la main de Dragonne, si je ne m’appelais Gaston de Vieux-Loup. Mais, comme j’ai le malheur de porter ce nom, eussé-je la beauté de l’Antinoüs antique et les trésors d’Ali-Baba, Dragonne ne m’aimerait point; bien plus, elle me haïrait, c’est-à-dire qu’elle me hait déjà sans me connaître. Par conséquent, il est raisonnable à moi de détaler au plus vite et de me servir du peu de bon sens qui me reste encore pour ne point devenir complétement fou. Je ferai bien d’aller prendre congé de mes hôtes et de galoper jusqu’à la Châtaigneraie.

Cette belle résolution prise, Gaston siffla une ariette et chercha à se donner un courage qu’il n’avait pas, courage qui lui fit complétement défaut lorsqu’il vint à songer qu’on saurait inévitablement à la Fauconnière, et dès le lendemain de son départ, qui il était. Gaston crut voir alors l’indignation de Dragonne, se désolant de n’avoir point deviné en lui l’objet de sa haine et de ne lui avoir pas proposé, dans les bois, ce duel qu’elle avait projeté si longtemps.

—Ces braves gens, se dit encore Gaston, qui ne savent pas combien peu j’ai hérité des préjugés et des rancunes de ma famille, sont capables de croire que je me suis introduit chez eux dans un but quelque peu machiavélique, et alors, à la haine que me porte déjà Dragonne, elle joindra le mépris. C’est fort dur, soupira Gaston, d’être méprisé et haï par une jolie fille qu’on est tout près d’aimer, si on ne l’aime déjà.

En prononçant ces mots, notre héros cessa de demander conseil à sa raison pour consulter un peu son cœur, et son cœur lui répondit par des pulsations précipitées.

—Mon Dieu! se dit-il, mon mal est plus avancé que je ne le croyais d’abord, et j’aime bien réellement Dragonne. Que faire? Le plus sage serait de partir, de retourner à Paris et de l’oublier; mais le puis-je? Et d’ailleurs, retourner à Paris, c’est me jeter dans le guêpier d’où j’ai cru, un moment, pouvoir me retirer en épousant ma cousine, chose impossible, à présent, car j’aime Dragonne.

Gaston se prit à rêver de plus belle.

—Corbleu! murmura-t-il enfin, ces vieilles haines de famille, témoin Roméo et Juliette, ne résistent jamais à un peu d’amour. Si Dragonne m’aimait... Et, ajouta-t-il avec quelque assurance, je ne sais pas jusqu’à quel point il m’est interdit d’être aimé... Si je passais quinze jours ici sans qu’elle sût mon vrai nom... Autre chose impossible! autre absurdité!

Et Gaston jeta son cigare avec colère et continua ainsi son monologue:

—Le marquis et sa famille sont des gens charmants; ils se feront un plaisir de me garder trois jours, huit peut-être; mais après?—Après, il faudra bien que je m’explique, que je décline mes prétentions...

Gaston s’arrêta soudain; une de ces pensées lumineuses qui viennent souvent aux gens à bout d’expédients éclaira tout à coup son cerveau.

—Je vais, se dit-il, me loger dans le village le plus voisin; sous prétexte de chasser, j’accompagnerai Dragonne quelquefois; j’aurai le droit, ainsi, de revenir à la Fauconnière de temps en temps, et, le hasard aidant, nous verrons.

Ce parti adopté in extremis était évidemment le plus sage; cependant il péchait encore par un côté essentiel: Gaston oubliait complétement ses oncles, qu’il rencontrerait un jour ou l’autre au coin d’un bois, et qui le reconnaîtraient à sa ressemblance frappante avec son père, qui avait quitté le pays à peu près à l’âge où il était lui-même, et qu’il n’avait jamais revu depuis.

Le défaut de la cuirasse trouvé, il fallut réfléchir encore; puis la réflexion amena un résultat nouveau, et Gaston ralluma son cigare avec calme et lenteur, ce qui était un signe évident de satisfaction et de confiance en lui-même.

L’expédient était trouvé.

En ce moment-là, on frappa discrètement à sa porte; il ouvrit et se trouva en présence de Dragonne.

La jeune fille avait repris son costume masculin: elle avait souliers ferrés et guêtres de cuir.

Gaston se troubla à sa vue; elle-même rougit légèrement. Était-ce chez elle vague pressentiment ou simplement le résultat de l’embarras inexplicable qui s’empare souvent des femmes qui se placent hors de leur cercle ordinaire? Toujours est-il que Dragonne perdit beaucoup de cette assurance qu’elle retrouvait toujours avec ses habits d’homme, et qu’elle demanda à Gaston s’il avait bien dormi d’une voix qui tremblait fort.

—Parfaitement, répondit-il, et me voici prêt à continuer mon voyage le plus lestement possible.

—Pas aujourd’hui, je suppose.

—Pourquoi pas, mademoiselle?

—Mais, monsieur, parce que vous nous avez promis trois jours.

—Vous croyez?

—J’en suis certaine.

—Mais ce serait abuser étrangement...

—Vous n’abuserez de rien.

—Oubliez-vous le lieu de notre rencontre?

—Non. Les connaissances faites à l’improviste sont les meilleures.

—Je suis de votre avis, mais cependant...

—Monsieur, dit résolûment Dragonne, je vous ai rendu un vrai service hier, avouez-le...

—Je vous en serai reconnaissant toute ma vie.

—En ce cas, prouvez-moi sur-le-champ cette reconnaissance dont vous parlez.

—Que faut-il faire?

—Vous êtes chasseur, n’est-ce pas?

—Un peu.

—Et vous devez certainement être brave; je le lis dans vos yeux.

—Vous êtes trop bonne, mademoiselle.

—Or, j’ai besoin, au moins aujourd’hui, de votre science de chasseur et de votre bravoure. Vous partirez demain si bon vous semble.

—Quelle est donc l’aventureuse expédition que nous devons tenter?

—Une chasse au sanglier.

—Très-bien.

—Sans chiens courants, avec un seul limier. Figurez-vous que je suis lasse de cette chasse à courre, où une malheureuse bête, harcelée par les chiens, vient passer à portée de la balle et se fait tuer sans péril pour le chasseur. Il y a longtemps que je médite une chasse périlleuse, une attaque au sanglier dans son fort, à deux, afin d’avoir toutes les émotions, de courir tous les dangers d’une véritable guerre.

—Voici un projet bien chevaleresque!

—Je le sais et suis persuadée que pas un braconnier du pays ne voudrait en essayer en ma compagnie; il craindrait de m’exposer. Mais vous, monsieur, qui êtes mon obligé et me devez une reconnaissance éternelle, et Dragonne appuya sur ces mots avec une inflexion railleuse, vous ne pouvez refuser de m’accompagner...

—Mais, mademoiselle, y songez-vous?

—Ou je croirai que cette belle reconnaissance dont vous parlez existe dans de bien minces proportions.

Gaston, tandis que Dragonne parlait, réfléchissait ainsi:

—Une attaque au sanglier dans son fort est chose périlleuse, mais romanesque, et ce serait une bien belle occasion de me grandir singulièrement à ses yeux, si je la sauvais d’un danger quelconque; et, morbleu! je la sauverai, si danger il y a, car je l’aime.

Puis il répondit:

—J’accepte, mais pas pour aujourd’hui.

—Ah! fit mademoiselle de Lancy, pourquoi ce délai?

—Parce que j’attends de Nevers mes fusils et mon couteau de chasse. J’avais songé à m’établir pour quelques jours en Morvan et j’y songe plus que jamais... Quel est ce village, là-bas, au pied de la montagne?

—C’est la Châtaigneraie.

—Croyez-vous que je trouverai à y louer une maisonnette?

—Dans le village, non; mais au pied de ce coteau, précisément sur le chemin du manoir des Vieux-Loup. Il y a là un petit pavillon que nous vous meublerons de notre mieux.

—Alors ceci est à merveille, je m’y installe aujourd’hui même, et demain je suis à votre disposition.

La résolution que venait de prendre Gaston causait à Dragonne une joie secrète qu’elle ne s’expliquait encore que par le désir qu’elle éprouvait d’avoir un compagnon de chasse, car son frère Albert était un pauvre veneur, il tirait fort mal un coup de fusil. Aussi ne trouva-t-elle aucune objection raisonnable à opposer à la décision du jeune homme.

—Venez déjeuner, lui dit-elle, on nous attend à la salle à manger. Je vais faire part à mon père de votre désir; nous vous ferons transporter des meubles au pavillon, qui appartient à Jean, notre garde-chasse, et je vous accompagnerai après déjeuner. Il vous sera facultatif de vous y installer aujourd’hui même.

Le vieux marquis de Lancy avait pris un goût extrême aux aperçus politiques de Gaston; lorsque Dragonne lui déroula son petit programme, il en fut enchanté et fit promettre à son hôte de venir partager le dîner de la Fauconnière le plus souvent possible.

Gaston et Dragonne partirent à midi pour le pavillon. En route, ils causèrent de Paris, des derniers bals de l’hiver précédent, des spectacles, des concerts, des nouveautés littéraires et artistiques. Dragonne, malgré son éducation campagnarde, parlait de tout cela en femme du monde; elle n’était étrangère à rien, empruntée sur aucun thème. Gaston l’écoutait avec un muet recueillement; il n’avait jamais éprouvé les mystérieuses attractions qui semblaient le guider vers cette enfant qui réunissait si bien aux qualités viriles les adorables nuances, les coquetteries naïvement raffinées de la femme élégante. Ils s’en allèrent à travers champs, au bras l’un de l’autre. Dragonne, renonçant à chasser ce jour-là, avait repris sa robe, une ombrelle à la main, coquettement appuyée sur Gaston, et elle babillait avec un esprit frivole et mutin qui épanouissait à chaque instant un frais éclat de rire sur ses lèvres rouges.

—Savez-vous, lui dit Gaston tout à coup et comme ils approchaient du pavillon, savez-vous que j’ai une singulière fantaisie?

—Quelle est-elle?

—Je voudrais faire, un de ces jours, une visite à ces messieurs de Vieux-Loup qui sont vos ennemis.

—Oh! la vilaine fantaisie! dit Dragonne.

—Je serais curieux de voir de près leur existence.

—Elle est assez repoussante, je vous jure.

—En vérité!

—Ils vivent comme des paysans, et leur avarice est telle, qu’ils congédient chaque soir leurs valets de ferme, tant ils ont peur d’être volés.

—En sorte que, demanda Gaston, ils demeurent seuls, la nuit, à la Châtaigneraie?

—Complétement seuls.

—S’environnent-ils de moyens de défense?

—Ils verrouillent toutes les portes et chargent tous leurs fusils.

—Ah! dit insoucieusement Gaston. Et il parla d’autre chose.

Ils arrivèrent à la porte du pavillon, où le jardinier de la Fauconnière les avait précédés.

Ce pavillon, d’une exiguïté remarquable, formait un assez joli logis de garçon, et sa position isolée, au bord d’un torrent, à la lisière d’un bois, en faisait une retraite charmante pour un chasseur, un rêveur ou un poète.

Dragonne aida le jardinier à le décorer et à le meubler; elle y mit un soin minutieux qui charma Gaston, et en moins d’une heure le pavillon fut habitable.

—Voilà votre logis, lui dit-elle; comme vous n’y viendrez que pour vous coucher, vous vous apercevrez moins de sa nudité. Maintenant, retournons à la Fauconnière, où vous passerez la journée; demain nous attaquerons le sanglier. A propos, ce sanglier que j’ai en vue est une laie ornée de marcassins.

—Bravo! répondit Gaston, qui arrêtait tout un plan de conduite pour le lendemain et les jours suivants.

A neuf heures du soir, Gaston quitta la Fauconnière et descendit au pavillon. Il faisait un clair de lune magnifique, et il avait refusé qu’on l’accompagnât. Ce pavillon avait deux portes: l’une au nord, qui donnait sur la forêt de châtaigniers et au seuil de laquelle passait le chemin qui conduisait au manoir des Vieux-Loups; l’autre au sud, et qu’on pouvait apercevoir des fenêtres de la Fauconnière. Gaston pénétra par celle-ci dans sa nouvelle demeure, alluma une lampe qu’il approcha de la croisée de sa chambre, croisée exposée au sud, afin que sa clarté donnât à penser aux hôtes de la Fauconnière qu’il allait se mettre au lit; puis il mit dans sa poche ses pistolets et un poignard italien, et sortant du pavillon par la porte du nord, il prit le chemin de la Châtaigneraie, se disant:

—Allons voir mes oncles, il faut que je les fasse, à leur insu, les complices de mon amour...

IV

Le sentier qui conduisait du pavillon à la Châtaigneraie était assez tortueux et pénible pour que Gaston eût besoin de toute son attention, et surtout de ses jambes de vingt-cinq ans, afin de le gravir sans encombre.

Le clair de lune, du reste, lui était d’un grand secours, si l’on songe qu’il allait pour la première fois à la Châtaigneraie, que nul ne lui avait indiqué sa route, et qu’il marchait un peu à l’aventure, ne sachant par où il pénétrerait dans le manoir dont, prétendait Dragonne, l’humeur inquiète et soupçonneuse de ses oncles avait fait une forteresse.

Tantôt s’enfonçant sous la futaie, longeant la lisière du bois, le chemin de la Châtaigneraie se déroulait presque toujours en un sillon blanchâtre qu’on apercevait parfaitement des croisées de la Fauconnière, et la précaution qu’avait prise Gaston de laisser chez lui une lumière qui pût faire croire à sa présence dans le pavillon n’était nullement inutile, car il était impossible qu’on ne vît point, grâce au clair de lune, un homme monter chez les Vieux-Loup.

Du pavillon à la Châtaigneraie il y avait un quart d’heure de marche environ. Gaston cheminait lestement: en dépit de son ignorance des lieux, il se trouva en dix minutes au pied du manoir.

La Châtaigneraie, malgré son nom inoffensif, offrait le type le plus complet de ces manoirs du moyen âge construits comme des nids d’oiseaux de proie.

Assis sur une étroite plate-forme de rochers, environné de bois, ceint au nord d’un fossé, défendu au midi par un précipice, le vieux castel dressait ses tours grises sur le bleu foncé du ciel avec des façons dominatrices et conquérantes qui eussent séduit un poète. Les murs tombaient en ruine çà et là, les tourelles étaient crevassées en mille endroits, les vitraux des croisées brisés en leurs ogives de fer; l’antique pont-levis avait fait place à un tronc de sapin scié en deux dans sa longueur et grossièrement rajusté; et cependant tout cela conservait une fière mine à l’extérieur, et, au clair de lune, le manoir des barons de Vieux-Loup, perché sur son roc et dominant la vallée, rappelait dans toute leur sombre splendeur les âges héroïques des chevaliers bardés de fer, des châtelaines vêtues de soie et des trouvères au pourpoint de velours et à la harpe en sautoir. On eût même dit, placé qu’il était en face de la Fauconnière qui couronnait la chaîne des collines opposées, on eût dit que le castel de la Châtaigneraie regardait de travers et avec colère la demeure des ennemis de ses maîtres, et qu’il se promettait de rester debout le plus longtemps possible, afin de perpétuer la vieille haine des deux races à travers les âges, alors même que les deux races auraient fini d’exister.

Gaston s’arrêta à l’entrée de la cour; il avait besoin de se consulter d’abord sur le langage qu’il tiendrait à ses oncles, et de chercher ensuite par quelle porte il s’introduirait, car il en existait plusieurs au milieu de ces ruines; et dans le manoir, dont les deux tiers avaient été successivement convertis en greniers à foin, hangars, écuries et bâtiments de labour, il était difficile de deviner quel corps de logis les deux frères avaient choisi pour leur retraite nocturne.

—Mon expédition, pensa le jeune homme, ne manque ni d’audace ni d’imprévu, je dirai même de péril. Mes chers oncles sont capables de me prendre pour un voleur et de m’envoyer une balle sans autre explication préalable. En second lieu, je n’ai point réfléchi, depuis que j’aime mademoiselle de Lancy, que je suis venu en Morvan pour épouser Mignonne. Or, si j’allais lui plaire... et que... elle m’aimât?

Cette réflexion, où perçait quelque peu de fatuité, était de nature à faire hésiter Gaston; mais Gaston était un de ces hommes qui ont dans le hasard une confiance illimitée et qui vont toujours en avant.

—Ma foi, se dit-il, arrive que pourra! je ne puis me dispenser de faire une visite à mes oncles. Cherchons où ils peuvent être.

Bien qu’il fût dix heures à peine, toutes les lumières étaient éteintes au manoir, et le plus profond silence régnait à travers les ruines. Cependant, Gaston aperçut un filet de fumée s’élevant en spirale au-dessus du toit d’une grosse tour carrée qui bornait l’édifice au nord; puis en examinant la tour avec attention, il remarqua qu’elle était découronnée de ses créneaux et terminée par un colombier.

Gaston n’avait jamais vu la province, mais il savait cependant que l’une des propriétés les plus chères aux gentilshommes campagnards et qui leur rappellent le mieux leurs anciens droits féodaux, est ce colombier dont les hôtes se répandent chaque jour dans la plaine et qui vont butiner chez le paysan le blé des semailles et l’épi échappé à l’attention du glaneur.

Le pigeon, malgré la douceur de ses mœurs, est le dernier brigand blasonné dont la tradition ait survécu. Posséder un colombier est, en province, un aveu indirect d’influence et d’autorité, et le propriétaire de ces gracieux volatiles qui représentent si bien le pillage organisé a su faire des lois sévères contre quiconque essayerait de les détruire; il veille sur leur conservation avec une sollicitude toute particulière, et il a toujours l’œil et l’oreille au guet le jour et la nuit pour les préserver de tout danger.

Notre héros, qui avait fait en quelques secondes toutes ces réflexions, conclut de ces divers indices, du filet de fumée et du colombier, que les Vieux-Loup habitaient la grosse tour, et il frappa résolument à la porte. Tout aussitôt les hurlements de deux chiens de garde s’élevèrent dans les profondeurs de l’édifice, et aux hurlements des chiens se mêlèrent peu après d’énergiques jurons.

—Diable! pensa Gaston, vais-je donc faire un siége?

Et il renouvela les trois coups qu’il avait frappés.

IV

La voix des chiens s’apaisa bientôt, dominée par un accent impérieux; puis Gaston entendit dans le corridor un pas pesant, et à ce bruit s’en joignit un autre dont la signification devait être claire pour un chasseur.

C’était un bruit sec, métallique, cassant, celui des batteries d’un fusil dont les deux chiens tournaient sur leur noix avec une précision méthodique et en marquant avec une sage lenteur les deux temps d’arrêt du repos et de l’armement.

—Oh! oh! se dit le jeune homme, ceci ne peut demeurer sans écho, ce serait dommage...

Et il arma ses deux pistolets avec le même calme et la même précision, murmurant avec un sourire:

—Mes futurs épanchements de famille me paraissent précédés de préparatifs assez belliqueux... mes oncles sont gens de précaution, et si les trésors qu’ils défendent sont dans les mêmes proportions que leur prudence, je ferai peut-être bien d’épouser ma cousine Mignonne.

—Qui est là? demanda à l’intérieur une voix dure et pleine de menaces.

—C’est bien ici la Châtaigneraie? répondit Gaston.

—Oui.

—Le château de MM. de Vieux-Loup?

—Sans doute. Que leur voulez-vous?

—Je suis un voyageur attardé...

—Ah! fit-on à l’intérieur avec humeur.

—Et je désirerais fort trouver un gîte pour la nuit et un souper par-dessus le marché.

—Prenez le premier chemin à gauche, en bas des rochers, et suivez-le, il vous conduira au village. Vous frapperez à la porte d’une grande maison jaune qui est sur la droite, c’est l’auberge... Vous direz à Jean-Pierre qui est l’hôtelier, que vous venez de ma part, il vous recevra bien et ne vous étrillera pas trop, répondit celui des châtelains de la tour qui avait prudemment armé son fusil!

—Quel oncle charmant! murmura Gaston.

Puis il reprit tout haut:

—On m’avait dit que les barons de Vieux-Loup se faisaient un plaisir...

—On vous a trompé, répondit sèchement la voix, nous ne logeons pas les vagabonds.

—Même lorsqu’ils sont de votre famille! continua Gaston avec un flegme railleur.

—Oh! oh! fit la voix se radoucissant un peu, qui donc êtes-vous?

—Un parent de vos seigneuries.

—Nous n’avons pas de parent en Morvan.

—Aussi viens-je de plus loin.

—Corbleu! s’écria la voix, ce serait plaisant... si c’était...

—Ah çà, mon cher oncle, répondit Gaston, mis en belle humeur par la cauteleuse défiance du vieillard, est-ce pour me faire la mesquine plaisanterie de me laisser grelotter à votre porte que vous m’avez fait venir de Paris?

—Mon neveu! exclama-t-on, mon neveu Gaston?

—Lui-même.

—C’est bien vous, n’est-ce pas?

—Mais sans doute.

—C’est que, acheva le vieux châtelain avec un reste de défiance, par le temps de révolution qui court, il y a tant de mauvais sujets qui ne demanderaient pas mieux que de tourmenter de pauvres vieillards...

—«Mon frère Antoine, qui est un savant, a lu dans les livres que les mariages d’amour...» commença Gaston, citant textuellement le post-scriptum de la lettre des vieux gentilshommes.

Un cri de joie l’interrompit.

—Assez, dit-on, assez, monsieur mon neveu! Attendez, je vous ouvre, et si vous n’avez pas soupé, morbleu! nous mettrons bien la basse-cour à réquisition de façon à vous contenter.

Gaston entendit son oncle désarmer son fusil, le poser à terre, puis venir à la porte et mettre la main sur les verrous.

Il en tira un, puis deux, puis trois.

Jamais porte de prison ne fut aussi solidement ferrée.

Et enfin il fit jouer les deux tours d’une serrure qui grinça lugubrement, et la porte s’ouvrit.

Gaston vit alors un corridor noir et profond, qui ressemblait à une bouche de l’enfer; puis il fut subitement étreint par les bras robustes d’une sorte de géant orné d’une barbe blanche, et dont l’accoutrement bizarre avait, au clair de lune, les formes et les reflets les plus fantastiques.

L’oncle Joseph, car c’était lui, était couvert d’une culotte courte chaussée à la hâte et qui laissait sa jambe nue (il n’avait pas eu le temps de passer ses bas); d’une houppelande grise qui n’était ni un habit, ni une robe de chambre, ni une veste, mais quelque chose qui tenait de tout cela. Un bonnet de coton pointu, un de ces bonnets immortalisés par Arnal, couronnait le chef du digne gentilhomme et parachevait son étrange toilette.

—Comment, vous voilà! s’écriait-il avec une émotion qui attestait que s’il avait le cœur fort dur à l’endroit des vagabonds, il possédait à un haut degré les vertus de famille; vous voilà, mon cher neveu, le fils de notre frère bien-aimé!... Eh! mon Dieu! comment donc arrivez-vous à cette heure indue, à pied, par nos mauvais chemins? A bas, Jupiter! Allez coucher, Minerve!

Ces deux dernières exclamations, à l’adresse des chiens qui recommençaient à hurler, furent suivies d’un vigoureux coup de pied et coupèrent court à un épanchement de l’oncle Joseph, qui finit par songer qu’il pourrait bien s’enrhumer au clair de lune, et qu’il était convenable d’introduire son neveu en lieu plus hospitalier que la cour d’honneur convertie en basse-cour.

—Venez, lui dit-il, allons rallumer le feu, éveiller Mignonne et mon frère Antoine, et je souperai une seconde fois pour vous tenir compagnie, tant je suis joyeux de vous voir.

—Je vous suis, dit Gaston, mais n’éveillez personne.

—Pourquoi?

—Parce que j’ai soupé.

—Et où cela, bon Dieu?

—Je vous le dirai tout à l’heure. Mais où faut-il passer? Il fait noir dans ce corridor...

—Prenez ma main et ne craignez rien. Toujours devant vous... prenez garde à ce pas... très-bien!... nous y sommes...

Gaston, malgré l’obscurité, reconnut qu’il se trouvait dans une pièce assez vaste, au fond de laquelle on apercevait une lueur rougeâtre et voilée, celle du foyer dont on avait couvert les tisons.

—Attendez, reprit l’oncle Joseph; avant tout il faut y voir.

Et il s’approcha de l’âtre, y prit une bûche et souffla dessus. La bûche pétilla soudain, et à la vague clarté des étincelles qui s’en échappèrent, il put mettre la main sur une de ces lampes de campagne qui ont la forme d’un tricorne, que les paysans appellent kalen et qu’on suspend habituellement sous le manteau de la cheminée.

Le kalen allumé, Gaston examina son oncle. A part son bizarre costume, M. le baron Joseph de Vieux-Loup, seigneur de la Châtaigneraie, était un beau vieillard dont l’énergique visage avait un cachet de sombre dignité et respirait un mélange bizarre de dureté et de bonhomie. L’oncle Joseph résumait assez bien ce type étrange, et presque effacé aujourd’hui, du paysan gentilhomme, personnage moitié laboureur, moitié guerrier, qui tenait alternativement le soc de charrue du laboureur, le couteau de chasse du veneur, et se rendait aux foires des environs, les fontes de sa selle garnies de pistolets et un fusil à double coup fixé à l’arçon par un talon de cuir. Après avoir d’un coup d’œil envisagé le baron, le jeune homme promena un regard rapide autour de lui.

La pièce où il se trouvait était la cuisine du manoir. Les murs en étaient noircis; de vieux bahuts, des escabeaux grossiers en composaient tout l’ameublement; mais il y avait sous le manteau de l’âtre un grand fauteuil de vieux chêne sculpté garni en cuir de Cordoue et clous de cuivre, et au-dessus du manteau un assez beau trophée d’armes à feu et de vieilles épées, au-dessus duquel encore on apercevait l’écusson des Vieux-Loup, parfaitement conservé, et le rapprochement de ces armes soutenant les armoiries des anciens barons semblait dire que tout paysans qu’ils étaient, les fils des preux étaient résolus à maintenir par la force leurs titres de noblesse.

L’oncle Joseph ralluma le feu en un clin d’œil, puis il avança à son neveu le fauteuil de cuir de Cordoue et lui dit:

—Chauffez-vous, mon cher enfant, je vais éveiller Mignonne et votre souper sera prêt dans dix minutes.

—Je vous répète, mon oncle, que j’ai soupé et qu’il est inutile d’éveiller personne.

—Bah! bah! fit l’oncle Joseph, qu’importe, à votre âge on soupe deux fois. Mignonne!

—Chut! lui dit Gaston mystérieusement; j’ai des choses sérieuses à vous dire.

—En vérité.

—Très-sérieuses, et il est inutile que ma cousine...

—Oh! oh! dit le vieux gentilhomme, qu’est-ce donc, mon Dieu! et la proposition que mon frère Antoine et moi... nous vous avons faite?...

—Me plaît infiniment.

—Alors, qu’est-ce donc?

—Tenez, asseyez-vous là et causons.

L’oncle Joseph regardait son neveu avec une béate admiration.

—Cornes de cerf! s’écria-t-il, vous ressemblez à votre père comme une goutte d’eau à une autre, mon cher neveu, et vous êtes bien certainement le plus joli garçon que j’aie vu depuis longtemps. Savez-vous que vous êtes mis comme un prince! Peste! Mignonne aurait la berlue si elle n’était folle de vous avant deux jours. Mais, à propos de Mignonne, ce que vous avez à me dire...

—Est très-mystérieux.

—Cornes de cerf!

—Écoutez-moi, mon cher oncle, savez-vous où j’ai soupé hier?

—Non.

—Et aujourd’hui?

—Pas davantage.

—A la Fauconnière, mon cher oncle.

M. le baron Joseph de Vieux-Loup fit un soubresaut sur son siége, se leva d’un bond et recula stupéfait.

—A la Fauconnière! s’écria-t-il avec un accent intraduisible, vous avez soupé à la Fauconnière?

—Oui, mon oncle.

—Chez le marquis de Lancy? cornes de cerf!

—Oui, mon oncle, il a une cuisinière de mérite.

—Mais vous êtes donc fou! exclama le vieux gentilhomme.

—Moi? Nullement.

—Vous avez soupé à la Fauconnière?

—Et j’y ai couché hier, qui plus est.

—Mais, s’écria l’oncle Joseph avec une douloureuse colère, vous ne savez donc pas?...

—Je sais que les Lancy sont les ennemis des Vieux-Loup depuis des siècles.

—Ah! je comprends, fit le baron avec amertume, vous êtes jeune, vous avez les mœurs de Paris... on appelle cela des mœurs, cornes du diable! et vous traitez avec dédain les vieilles traditions de famille! Que vous importent, n’est-ce pas? les haines de vos pères, à vous les beaux fils de la génération actuelle!...

Et l’oncle Joseph avait des larmes d’indignation dans les yeux.

—Pardon, interrompit Gaston avec calme, il est une chose dont je doute fort.

—Et de quoi doutez-vous, monsieur mon neveu?

—Je doute que vous ayez pour les Lancy une haine aussi vivace, aussi implacable que la mienne.

Le baron Joseph de Vieux-Loup reprit une fois encore (il tombait d’étonnement en étonnement):

—Mais dites-moi, alors, exclama-t-il, dites-moi que vous avez eu un moment de folie, de vertige... une hallucination...

—Rien de tout cela.

L’oncle Joseph regarda son neveu avec une froide attention.

—Dieu me pardonne, dit-il, je crois que vous êtes fou!

—Je ne crois pas.

—Mais alors, monsieur, expliquez-vous, parlez! Moi, Joseph, baron de Vieux-Loup, désormais le chef de votre famille, je vous somme.

—Écoutez-moi donc, mon oncle, et vous verrez si je ne suis pas digne de porter notre nom, et si les Lancy eurent jamais d’ennemi plus implacable que moi. Hier j’étais, par le brouillard et la pluie, à huit heures du soir, égaré dans les bois qui se trouvent au-dessous de la Fauconnière.

Et Gaston conta avec quelques légères variantes sa rencontre de la veille avec Diane, et lorsqu’il en fut à ce point où la jeune fille s’était exprimée aussi irrévérencieusement sur le compte des châtelains de la Châtaigneraie, il donna à la suite de ses aventures la version suivante:

—Il me fut facile alors de reconnaître à qui j’avais affaire, et je vous avoue, mon cher oncle, qu’il me prit une terrible tentation de saisir ce démon à la gorge et de l’étrangler.

—Vous eussiez joliment bien fait, monsieur mon neveu.

—Peut-être, mon oncle; mais une femme est toujours une femme, et nous sommes gentilshommes.

—C’est juste.

—Or, savez-vous alors l’idée infernale qui traversa mon cerveau?

—Non, dit l’oncle Joseph, dont le mot infernale alléchait la curiosité.

—Je me pris à songer que le vieux marquis était au bout, que son fils était poltron, et que le seul homme de cette race maudite, le seul être qui pût chagriner la vieillesse de mes bons et excellents oncles, c’était mademoiselle Dragonne.

—C’est vrai, soupira l’oncle Joseph.

—Et je me dis alors, continua Gaston, que si ce diable incarné venait à se pendre ou à se noyer, voire même à se faire sauter la cervelle avec son fusil, mes pauvres chers oncles vivraient leurs derniers jours heureux comme des coqs en pâte.

—Ouais! fit l’oncle Joseph radieux, je le crois, morbleu, bien! Le tout est de trouver un bon petit moyen qui conduise mam’zelle Dragonne à ce résultat.

—Précisément, je l’ai trouvé, dit Gaston avec un flegme superbe.

—Cornes de cerf! dites-vous vrai?

—Écoutez donc: vous avez bien voulu m’accorder tantôt que j’étais... joli garçon.

—Charmant.

—Bien tourné.

—A ravir.

—Figurez-vous donc qu’à Paris il y a une foule de femmes absolument du même avis que vous.

—Heureux coquin!

—J’ai pensé justement que mam’zelle Dragonne augmenterait le nombre.

—Ah! fit M. de Vieux-Loup, qui redevint aussitôt inquiet.

—Et j’ai touché juste. Dans huit jours elle m’aimera à en perdre la tête; elle a déjà commencé...

—Mais... mais... objecta l’oncle Joseph, de plus en plus inquiet.

—Attendez donc, poursuivit Gaston... On m’a trouvé charmant au château; le marquis raffole de moi, sa femme songe déjà à faire de sa fille madame de Launay; Dragonne soupire de joie en songeant que je chasserai avec elle tous les jours... Or, vous comprenez, mon cher oncle, à la chasse, à la campagne, par les bois ombreux et les prairies vertes, quand on se voit tous les jours, on va grand train sur la route du sentiment... En une semaine, mademoiselle Dragonne se mourra littéralement d’amour et me suppliera de demander sa main.

—Cornes du diable! exclama M. de Vieux-Loup.

—Chut! continua Gaston, jusque-là j’étais M. de Launay, de ce jour je redeviens M. de Vieux-Loup et j’épouse ma cousine Mignonne. Alors, désespérée, furieuse d’avoir été jouée, Dragonne se jette à l’eau ou se pend à un arbre.

—Bravo! mon neveu, bravo! s’écria le baron.

—Mais vous comprenez, mon cher oncle, que pour arriver au but sûrement, il faut que dans le pays nul ne sache qui je suis... que je ne vienne ici qu’en cachette, pour faire ma cour à Mignonne, et qu’elle-même...

—Oh! dit le baron, nous pouvons la mettre dans la confidence et mon frère Antoine aussi.

—Diable! pensa Gaston, et s’il est vrai qu’elle aime Albert de Lancy, elle lui découvrira naïvement le pot-aux-roses, et alors tout sera perdu.

—Soit! reprit-il tout haut, mais je me charge alors de lui faire moi-même la leçon. Quant à mon oncle Antoine...

—Pardieu! je l’entends marcher là-haut. Il se sera éveillé au bruit, et il est capable de croire qu’on m’assassine; le mieux est de l’appeler.

L’oncle Joseph ouvrit une porte et cria:

—Holà! Antoine?

—Mon frère?

—Accourez! Notre cher neveu de Paris est arrivé, répondit joyeusement l’oncle Joseph.

L’oncle Antoine descendit quatre à quatre, et vint se jeter dans les bras de Gaston, avec non moins d’effusion que l’oncle Joseph.

M. le chevalier Antoine de Vieux-Loup de la Châtaigneraie était l’antithèse vivante de son frère Joseph.

Figurez-vous un petit homme tout rond, à la face épanouie, au sourire éternel, ventru comme Sancho Pança, haut en couleur et la face rubiconde, ainsi qu’un bourgmestre flamand, plutôt prêt à rouler qu’à marcher; tout chauve, les mains grassouillettes comme un prélat, possédant toutes ses dents et sifflotant au travers, du matin au soir, une ariette dont il avait trouvé les paroles dans un vieux roman, et pour laquelle il avait improvisé la plus originale des musiques.

L’oncle Antoine avait un charmant caractère; il riait toujours; il prenait lestement le menton aux fillettes qu’il rencontrait à travers champs, et il savait par cœur tous les romans de mademoiselle Scudéri, de M. Crébillon fils, et du vénérable Ducray-Duménil, ce naïf conteur de nos pères. Madame Cottin elle-même n’était point étrangère aux souvenirs de littérature du digne gentilhomme. Il savait par cœur la touchante histoire de la pieuse Mathilde, du galant Sarrazin Malek-Adel; il en citait même une phrase à propos et charmait les longues soirées d’hiver de la Châtaigneraie par des récits empruntés à ses auteurs favoris. Une seule chose était capable de rembrunir la face joyeuse de l’oncle Antoine, c’était le nom de mademoiselle Dragonne de Lancy, prononcé subitement devant lui.

Pas plus que son frère Joseph, M. le chevalier de Vieux-Loup n’entendait raison sur ce chapitre. Et c’était merveille de voir alors le petit homme rond prendre une attitude belliqueuse et montrer avec colère le poing au plafond enfumé de la cuisine du vieux manoir.

La haine collective des deux frères pour le nom de Lancy était aussi vivace que celle des Lancy pour le nom de Vieux-Loup. Il ne se passait pas une seule journée sans que l’oncle Joseph et l’oncle Antoine, qui, du reste, étaient en désaccord sur tout le reste, se cotisassent fraternellement pour envoyer à travers la vallée et l’espace un juron superbe et une magnifique imprécation aux murs croulants de la Fauconnière, qui se dressait devant eux comme un cauchemar éternel.

Si les descendants des sires de Vieux-Loup n’avaient été, en définitive, de très-honnêtes gentilshommes, ils auraient certainement mis le feu une nuit ou l’autre au manoir de leurs ennemis. Il est vrai qu’ils en parlaient sans cesse, que même ils projetaient gravement, chaque soir, de tordre le cou à ce diable incarné qu’on appelait Dragonne, ce qui ne les empêchait nullement, le lendemain, de se dire:—Nous sommes gentilshommes, après tout, et nous ne commettrons jamais une action déloyale.

On le voit, depuis le dernier combat des deux races ennemies, qui avait eu le Café de Paris pour champ de bataille, la haine des deux camps, si elle était toujours aussi vivace, avait des résultats moins dramatiques et ne se traduisait plus guère que par des menaces de la part des sires de Vieux-Loup et quelques coups de crosse de fusil que Dragonne se faisait un malin plaisir d’appliquer çà et là, et de temps à autre, aux valets de ferme de la Châtaigneraie qu’elle rencontrait sur son chemin et qui fuyaient épouvantés.

Ceci n’empêcha point cependant l’oncle Antoine de sourire avec férocité lorsque Gaston lui eut complaisamment déroulé avec ses futures et dramatiques péripéties le plan machiavélique qu’il venait d’exposer à l’oncle Joseph. Il poussa même la barbarie, tant il avait de fiel dès qu’arrivait la brune, jusqu’à parler d’acheter une bonne corde en chanvre tout neuf pour l’envoyer à mam’zelle Dragonne; mais l’arrivée subite d’un quatrième personnage coupa court à ses abominables projets.

Ce personnage, on le devine, c’était Mignonne. Mignonne, tout comme l’oncle Antoine, avait entendu parler et rire dans la cuisine au-dessus de laquelle se trouvait sa chambre, et, curieuse comme on l’est à seize ans, intriguée au plus haut degré par ce vacarme inusité et même sans précédents dans les fastes de l’existence des hôtes de la Châtaigneraie, elle s’était levée à la hâte, mais non sans s’attifer le plus coquettement possible, car elle devinait la présence d’un étranger, et Mignonne était femme!

V

Mignonne était une charmante créature.

Elle était blonde et frêle, elle avait des petites mains blanches et rosées et des pieds de fée. Sa robe, de futaine rayée, enfermait une taille souple et mince comme celle de cet insecte coquet qui se pose au bord des fontaines et qu’on nomme une demoiselle; quand elle souriait, ses jolies lèvres roses mettaient à découvert de belles dents blanches et bien rangées, en même temps que ses joues, qui avaient le duvet et le tendre coloris d’une pêche d’automne, se creusaient d’une fossette mutine. Bien certainement, si déjà il n’eût aimé Dragonne, Gaston eût éprouvé à sa vue la plus enthousiaste des admirations.

Cependant, il s’avoua que l’oncle Antoine et l’oncle Joseph n’avaient rien exagéré, et que la beauté de Mignonne égalait pour le moins, à un autre point de vue, celle de mademoiselle de Lancy.

—Mignonne, ma chérie, dit l’oncle Antoine de sa voix la plus caressante, tandis que la jeune fille s’arrêtait un peu confuse sur le seuil de la porte, ma chère petite Mignonne, nous te présentons ton cousin de Paris, qui est assez aimable pour venir rendre visite à ses vieux oncles et à sa jeune et jolie cousine.

Mignonne rougit à ce compliment et salua son cousin avec quelque embarras.

Gaston lui baisa galamment la main; puis il se pencha à l’oreille de l’oncle Joseph et lui dit tout bas:

—Vous savez ce que je vous disais tout à l’heure? Je possède un certain don de fascination sur les femmes.

L’oncle Joseph cligna de l’œil en signe d’intelligence.

—Vous devriez me laisser en tête-à-tête avec elle, je commencerais ma cour et je la mettrais dans le secret.

—Déjà?

—Le plus tôt est toujours le meilleur.

L’oncle Joseph fit part de la demande de Gaston à son frère Antoine, lequel répondit par un regard d’approbation.

Quelques phrases insignifiantes furent échangées, puis le baron de Vieux-Loup se leva.

—Mignonne, ma chère belle, dit-il, tu sais que mon frère Antoine et moi nous sommes vieux et nous nous couchons comme les poules.

—Oui, répondit Mignonne avec une jolie moue pleine de mutinerie, ce qui fait que je suis obligée d’en faire autant, et c’est bien ennuyeux.

—Aussi, continua l’oncle Joseph avec non moins de câlinerie que naguère son frère Antoine; aussi, ce soir, allons-nous te servir à ton goût. Antoine et moi nous allons nous coucher et nous te laissons avec ton cousin qui voudra bien t’accorder un quart d’heure avant de redescendre au village.

—Comment! s’écria la jeune fille étonnée; mon cousin ne loge point ici?

—Non, dit Gaston en souriant, pour ce soir, au moins. Je vous expliquerai cela tout à l’heure.

Les deux vieux gentilshommes se levèrent et serrèrent la main à Gaston.

—Demain soir, reprit Gaston, après une certaine chasse au sanglier, que je dois faire avec mam’zelle Dragonne...

L’oncle Antoine, nous l’avons dit, était en veine de férocité régulièrement tous les soirs; ce mot de chasse au sanglier lui inspira cette charitable formule:

—Si nous pouvions espérer un brave coup de boutoir...

—Ta ta ta, répondit Gaston en riant, ceci pourrait parfaitement arriver. Bonne nuit, mes chers et dignes oncles.

Et il demeura seul avec Mignonne, toute rougissante de se trouver en tête-à-tête avec un beau monsieur de Paris, dont le costume élégant et les manières aisées lui imposaient un peu.

Gaston prit sa cousine par la main et la conduisit au grand fauteuil de cuir de Cordoue, dans lequel, en hiver, M. le baron Joseph de Vieux-Loup, seigneur de la Châtaigneraie, présidait les longues veillées.

—Asseyez-vous là, lui dit-il, ma chère cousine; je veux causer avec vous.

—Monsieur... balbutia Mignonne, qui rougissait toujours.

—Et d’abord, continua Gaston en riant, appelez-moi donc «mon cousin,» car je le suis, et soyons tout de suite comme de vieux amis qui ont à se faire des confidences.

—Ah! murmura Mignonne.

—Car je veux vous parler confidentiellement, ma belle petite cousine. J’ai à vous apprendre bien des choses...

—A moi?

—Dont vous ne vous doutez même pas du tout.

—Mon Dieu! fit Mignonne émue.

—Oh! rassurez-vous, je ne vous dirai rien de fâcheux ni de triste, chère petite cousine; loin de là... Écoutez-moi plutôt.

Mignonne le regarda curieusement.

—Vous savez que nous sommes cousins germains? reprit Gaston.

—Oui, dit Mignonne.

—Et qu’après nos oncles, je serai le dernier rejeton mâle des barons de Vieux-Loup?

—Je le sais.

—Nos oncles vous adorent, ma belle cousine, si j’en juge par toutes les jolies choses qu’ils m’ont contées de vous.

—Ils sont si bons! soupira tristement Mignonne.

—Mais ils m’aiment un peu, moi aussi, et c’est tout naturel, car je suis, comme vous, l’enfant d’un de leurs frères.

—C’est tout simple, murmura Mignonne.

—Or, savez-vous quel est leur projet?

Mignonne devina à moitié et pâlit.

—Ils se sont dit qu’ils feraient sagement et bien, avant de rejoindre nos pères dans les caveaux de notre famille, d’assurer l’avenir de leurs neveux.

Mignonne écoutait haletante.

—Nous sommes leurs héritiers, vous et moi. Il semblerait, à première vue, qu’ils dussent nous partager par égale part leur fortune.

—C’est trop juste, soupira Mignonne.

—Eh bien! poursuivit Gaston, il n’en est rien, cependant.

—Ah!

—Ils sont très-fiers, nos oncles; ils tiennent essentiellement à ce que le nom de Vieux-Loup soit noblement porté, et ils pensent que pour cela il est besoin d’une fortune considérable.

—Ils ont raison, balbutia Mignonne, et je suis tout à fait de leur avis. Aussi je vous abandonne bien volontiers, mon cousin...

—Ce n’est point cela, ma jolie cousine; il est un projet bien plus raisonnable...

Mignonne devint blanche comme une statue.

—Ils comptent écrire au pape et lui demander des dispenses.

—Des dispenses?

—Afin de nous marier, ma chère Mignonne.

Mignonne devint livide.

—Cela ne vous semble-t-il pas charmant, continua Gaston, et croyez-vous, ma belle petite cousine, que nous ne pourrions pas faire beaucoup plus mal l’un et l’autre?... D’abord vous êtes charmante; je vous crois douce et bonne.

Mignonne laissa échapper un soupir.

—Et je ferai tous mes efforts pour vous rendre heureuse, je serai aux petits soins, je vous aimerai de tout mon cœur...

En parlant ainsi, Gaston avait pris tendrement la main de Mignonne... Il avait la voix et le geste caressants, il était tout près d’elle.

—Eh bien, fit-il, vous ne me répondez pas?

Mignonne ne répondit point davantage; mais tout à coup deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux, et elle retira sa main que Gaston pressait doucement dans les siennes.

—Eh quoi! fit celui-ci, jouant admirablement la surprise, vous pleurez, Mignonne?

Mignonne éclata en sanglots et cacha sa tête dans ses mains.

—Vous pleurez, dit Gaston à Mignonne, et pourquoi? mon Dieu! Avez-vous donc quelque aversion pour moi?

—Non, balbutia Mignonne.

—Vous ne voulez donc pas être ma femme?

—Je ne peux, murmura la pauvre enfant.

—Mignonne, dit Gaston gravement en reprenant ses deux mains, je préférerais mourir que vous causer la moindre peine, et vos larmes me font éprouver une vive douleur... Voyons, voulez-vous que je sois votre ami? voulez-vous vous confier à moi, m’ouvrir votre cœur?

Mignonne pleurait toujours.

—Je vous jure, reprit Gaston, que je désobéirais à mes oncles et serais prêt à encourir leur mécontentement plutôt que de vous chagriner. Mais, de grâce, avouez-moi le secret de votre cœur, comme à un ami, comme à un frère... Je le devine, ce secret, vous aimez...

—Hélas! soupira naïvement Mignonne.

—Et vous n’avez point osé parler de votre amour à nos oncles, puisque...

—Oh! dit Mignonne avec effroi, si mes oncles savaient...

—Ah! dit Gaston jouant la surprise, celui que vous aimez...

—Est un noble cœur, murmura la jeune fille.

—Peut-être est-il... pauvre.

—Non.

—De naissance obscure?

—Il est noble comme nous.

—Mais alors... pourquoi?

—Oh! mon cousin, exclama Mignonne avec un redoublement de larmes, je sais bien que c’est impossible...

—Rien n’est impossible, ma chère petite cousine, surtout lorsqu’on a un ami dévoué comme moi...

Mignonne leva ses grands yeux bleus sur Gaston, et lut dans son visage un tel dévouement, une sympathie si vive qu’elle eut aussitôt en lui une confiance absolue, et elle lui prit vivement les mains.

—Je vais tout vous dire, fit-elle.

—Je vous écoute; parlez, Mignonne.

—Vous savez combien mes oncles détestent le marquis de Lancy.

—C’est une haine de famille.

—Ah! soupira Mignonne, se reprenant à pleurer, je vois bien que vous aussi...

—Moi, dit froidement Gaston, je ne partage nullement ces vieilles rancunes, qui sont aujourd’hui pour le moins ridicules...

Un cri de joie s’échappa de la poitrine oppressée de Mignonne.

—Vrai? exclama-t-elle.

—Très-vrai, répondit Gaston, et maintenant je devine, ou plutôt je viens d’obtenir de vous l’aveu d’un amour que je connaissais déjà... Vous aimez Albert de Lancy.

Mignonne tressaillit.

—Vous l’aimez, reprit Gaston, et vous vous croyez la plus malheureuse des jolies filles du pays morvandiau, chère Mignonne, parce que vous ne songez point que vous avez un frère, un ami, qui se nomme Gaston, et qui, en dépit des préjugés et des haines ridicules de nos vieux oncles, fera tant et si bien que vous épouserez Albert de Lancy.

Mignonne poussa un nouveau cri et se jeta dans les bras de Gaston avec la naïve expansion d’un enfant.

—Oui, dit celui-ci, je vous promets, Mignonne, que vous épouserez Albert, et cela dans peu de temps; mais, dites-moi, comment vous êtes-vous vus, depuis quand vous aimez-vous?

—Il y a bien longtemps, murmura Mignonne; nous étions encore tout petits. Un jour, mon oncle Joseph allait à la chasse; il prit le chemin qui descend en bas des châtaigniers et se dirigea vers les bois de la Fauconnière. En route, il rencontra Albert qui jouait en courant après les papillons, et le menaça du fouet.

«Albert se cacha derrière une haie et se mit à pleurer. J’avais suivi mon oncle de loin, à petits pas, me dérobant derrière un tronc d’arbre lorsqu’il se retournait. J’étais mue par une curiosité d’enfant, je voulais le voir tirer un coup de fusil.

«Je trouvai Albert qui pleurait. Je m’approchai de lui et le questionnai doucement. Il me raconta alors ce qui s’était passé, et je compris la méchanceté de l’oncle Joseph quand il m’eut dit son nom, car tous les soirs, à la Châtaigneraie, on disait du mal de M. de Lancy, et je sentais instinctivement qu’il y avait une haine implacable entre les deux familles.

«Je consolai Albert de mon mieux; nous causâmes pendant quelque temps et puis nous nous mîmes à jouer. Le retour de mon oncle, que nous aperçûmes assez à temps pour pouvoir nous esquiver, mit fin à notre première entrevue.

«Quinze jours après, nous nous retrouvâmes par hasard sous les châtaigniers; et depuis, acheva Mignonne, nous nous sommes revus souvent, toujours en cachette et à l’insu de nos deux familles.»

—Et vous vous aimez? dit Gaston en souriant.

Mignonne soupira.

—Eh bien! ma bonne petite cousine, continua-t-il en se levant et en lui mettant un baiser au front, si vous voulez vous fier entièrement à moi, vous épouserez Albert.

—J’ai en vous une foi absolue.

—Ce n’est pas tout...

—Ah! dit Mignonne.

—Il faut encore être ma complice.

Mignonne étonnée regarda son cousin.

—Oui, reprit Gaston, il faut que vous m’aidiez dans mes projets, car, moi aussi, j’ai des projets.

—Vous?

—J’aime Dragonne de Lancy.

Mignonne poussa un cri de joie.

—Oh! alors, dit-elle, cette vilaine rancune finira bien par s’éteindre.

—Ce n’est nullement certain, car Dragonne hait nos oncles et notre nom avec un acharnement plus grand peut-être que celui de nos oncles eux-mêmes.

—Mais si elle vous aime!

—Pardon, je n’ai point dit cela. Mais elle pourrait parfaitement m’aimer sans savoir que je m’appelle Gaston de Vieux-Loup.

—Je ne comprends pas bien cela.

—Attendez, chère Mignonne.

Et Gaston raconta son histoire de la veille, non plus avec des restrictions et des variantes, comme il l’avait fait pour ses oncles, mais telle quelle et dans toute sa simplicité. Après quoi il lui rapporta textuellement son entretien avec l’oncle Joseph.

—Je ne sais trop encore où cela nous mènera, dit Mignonne; mais j’ai foi en vous et je vous garderai le secret.

—Vous me le promettez?

—Je vous le jure.

—Surtout vis-à-vis d’Albert.

Mignonne rougit; la recommandation de Gaston signifiait clairement: Je suis bien certain que vous voyez...

—Albert est discret, murmura-t-elle.

—C’est possible; mais si Dragonne savait aujourd’hui mon vrai nom, tout serait perdu; ainsi jurez-moi qu’Albert lui-même...

—Albert ne saura rien, répondit Mignonne d’une voix ferme, je vous le jure.

—Alors, adieu, Mignonne, je retourne au pavillon.

—Quand reviendrez-vous?

—Demain soir, vers neuf heures.

Gaston jugea inutile de parler à Mignonne de sa chasse du lendemain; il lui mit un baiser au front, s’enveloppa de son manteau pour se préserver de la bise de la nuit, et il reprit le chemin du pavillon où sa lampe brûlait encore lorsqu’il arriva.

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