III APRES FASHODA UN PEU DE VÉRITÉ
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APRÈS FASHODA UN PEU DE VÉRITÉ[1]
Maintenant que l'affaire de Fashoda commence à s'éloigner de nous, nous pouvons en parler avec plus de calme et de clairvoyance. Ce qui est fait est fait, et nous ne nous proposons pas d'apprécier la conduite du gouvernement, ni surtout de récriminer contre lui. Par une concession suprême, évidemment douloureuse au point d'honneur français, une guerre redoutable a été évitée, voilà ce qu'on ne peut guère mettre en doute. Cette guerre, qui aurait mis la France aux prises avec l'Angleterre vers les premiers jours de novembre 1898, nous nous proposons d'envisager les chances que nous pouvions avoir d'en sortir victorieux.
L'écrivain anglais dont l'opinion en la matière fait autorité en Europe, lord Brassey, a déclaré récemment, dans un discours remarqué, que jamais la puissance navale anglaise n'avait été aussi formidable; et, précisant sa pensée, l'orateur a ajouté que le rapport de cette puissance à celle des nations étrangères passait par un maximum en cette année 1898. Ce qui signifie qu'aux yeux d'un homme particulièrement à même de voir juste, jamais les chances de victoire de l'Angleterre n'ont été si favorables[2].
Quant à nous, il est bon qu'on le sache, jamais, au contraire, un conflit ne nous a trouvés dans un si complet désarroi.
Nous n'étions pas prêts. Et ce point capital, bien mis en lumière, aidera peut-être ceux qui ont rougi de l'affront à mieux accepter le fait accompli.
Etre prêts est une expression qui renferme force termes. Il va de soi que, parmi ces termes, figure en première ligne la nécessité d'avoir le matériel de guerre nécessaire et le personnel convenablement entraîné et instruit,—ce que n'avait pas l'Espagne, par exemple; ce que nous avons, grâce à Dieu[3]!—Mais là n'est pas tout; ce matériel perfectionné, ces hommes aguerris, ne donneront leur rendement maximum que dans certaines circonstances dont la réunion constitue en quelque sorte un moment psychologique particulièrement favorable. On peut rendre la chose frappante par un exemple: il est évident qu'un corps d'armée surpris par la guerre à la veille des grandes manœuvres est dans de meilleures conditions qu'un corps d'armée, d'ailleurs identique, mais surpris au moment de l'arrivée des recrues ou d'un changement de commandement. Eh bien, lors de l'affaire de Fashoda, une fatalité inouïe avait réuni contre nous toutes les circonstances défavorables.
Il est d'ailleurs facile de le constater.
Tout d'abord, la transformation des escadres, conçue par M. Lockroy, était commencée et non achevée. On se souvient que cette transformation comportait principalement l'envoi de plusieurs navires de Brest à Toulon, et l'envoi inverse d'autres bâtiments de Toulon à Brest. La guerre survenant aurait trouvé nos deux escadres de la Méditerranée et du Nord également désorganisées.
Quelques jours plus tard, les navires s'étant rejoints, les escadres se seraient, à vrai dire, retrouvées au complet. Mais, faute de quelque temps d'exercices, leurs unités, naviguant ensemble pour la première fois et sur des mers mal familières, se seraient trouvées inférieures à elles-mêmes. Enfin, pour comble de malheur, les commandants en chef venaient d'être changés et connaissaient forcément mal les navires placés sous leurs ordres. A ce sujet, on ne peut assez féliciter le ministre qui a enfin décidé de porter la durée des commandements d'escadres à deux années. Tout changement de chef entraîne forcément une période de presque indisponibilité pour l'armée.
Ce n'est pas tout. Des six cuirassés de l'escadre du Nord, les deux meilleurs, le Formidable et l'Amiral-Baudin, étaient et sont encore dans un état d'infériorité flagrant. Ces bâtiments ont subi l'an dernier une modification importante. Leur tourelle centrale, contenant une pièce de 370 millimètres, a été supprimée, et à sa place a été installé un réduit blindé abritant quatre canons à tir rapide de 164 millimètres.
La transformation a surtout ceci de bon, qu'elle a allégé sensiblement les deux bâtiments, dont la surcharge était telle que leur cuirasse de flottaison, entièrement enfoncée, ne servait plus absolument à rien. Mais, chose incroyable, les auteurs du projet n'avaient oublié qu'une chose, c'était de commander à l'industrie les plaques de cuirasse destinées à blinder le nouveau réduit. En sorte que, depuis plus d'un an que la réparation est faite et les navires armés, les réduits attendent toujours leur cuirasse; les canons de 164 n'ont donc, pour le moment, aucune protection, et la valeur militaire des deux cuirassés est diminuée d'autant.
Autre chose. L'escadre de la Méditerranée comptait bien ses six cuirassés au complet, et ces navires homogènes, rapides et puissants, auraient été évidemment pour l'Angleterre un aléa redoutable. Mais la division dite d'instruction, forte de trois cuirassés sérieux, Magenta, Neptune et Marceau[4], n'était pas encore armée; et de ce chef, un temps précieux aurait été perdu.
Enfin, chose plus grave peut-être, nous possédons trois navires qui viennent à peine d'être achevés. Ce sont trois cuirassés d'escadre, absolument de premier ordre, et qui ne le cèdent en rien à aucun cuirassé anglais, quel qu'il soit. Eh bien! ces navires n'auraient pu en aucune façon prendre part à la lutte, parce qu'ils n'ont pas de canons. Par une négligence invraisemblable, les pièces destinées au Charlemagne, au Gaulois et au Saint-Louis, commandées apparemment un peu tard, ne seront prêtes que dans un an.
Voilà un petit faisceau de faits qui sont à méditer.
Est-ce à dire que nous aurions été vaincus? Peut-être!
Evidemment, l'escadre du Nord n'était pas en mesure d'attaquer. Mais, par contre, mouillée à Brest, elle pouvait braver indéfiniment tous les efforts de l'ennemi et l'obliger à un blocus épuisant. A l'entrée de l'hiver, la flotte anglaise, qui aurait établi sa croisière à l'entrée de la Manche, se serait placée dans une situation périlleuse, prise entre les récifs innombrables, les coups de temps, les batteries de côtes, et les torpilleurs familiers de la mer bretonne.
Et, malgré son infériorité numérique, l'escadre de la Méditerranée, plus rapide, aurait pu sans grand risque prendre la mer et terrifier littéralement le commerce anglais, de Gibraltar à Suez.
Mais nous aurions dû accepter dès le début des sacrifices douloureux.
La guerre anglaise n'aurait pas borné ses ravages aux mers d'Europe; elle aurait évidemment embrasé le monde entier, car il n'y a guère de coin de terre où un Anglais et un Français n'aient des intérêts opposés.
Et partout nous aurions subi désastres sur désastres.
Je ne parle que pour mémoire du sort de la glorieuse colonne Marchand. Isolés en face d'un ennemi cent cinquante fois supérieur en nombre, pas un de ces héros n'aurait revu son pays.
Nos colonies lointaines auraient peut-être résisté à l'attaque anglaise. Mais chacune de nos divisions navales aurait fourni à l'ennemi l'occasion d'une facile victoire.
Veut-on préciser?
Au 1er novembre, nous avions trois amiraux commandants à l'étranger: le vice-amiral de Beaumont (cuirassé Vauban), au Tonkin, dans une baie absolument ouverte; le contre-amiral de la Bédollière (cuirassé Bayard), au Japon, à quarante-huit heures de Weï-a-Weï; le contre-amiral Escande (croiseur Dubourdieu), aux Antilles, n'ayant pas un seul port de refuge à sa disposition; tous trois sur des navires de valeur nulle et de vitesse dérisoire, bons à être coulés en cinq minutes par le premier croiseur sérieux qui les aurait attaqués.
Quarante-huit heures après la déclaration de guerre, nous aurions eu trois amiraux tués ou prisonniers. Sans doute, après cela, rien n'était perdu. En Extrême-Orient, par exemple, Saïgon et Haïphong n'ont pas grand'chose à craindre. Et les Anglais réussiraient-ils à bombarder une ville ou deux, que pas un de leurs marins ne mettrait le pied sur la terre française, défendue par une véritable armée d'occupation. Il n'en serait pas moins douloureux d'avoir, dès les premiers coups de canons, à pleurer des deuils et des défaites.
Nous l'avons dit souvent: en matière militaire, mieux vaut rien que pas assez. Ces navires absurdes que nous entretenons malgré tout en service, ces Bayard, ces Duguay-Trouin, ces Dubourdieu, nous vaudraient, en cas de guerre, autant de désastres. Ils constituent uniquement un point vulnérable de notre organisation et, par suite, une gêne véritable pour notre politique extérieure.
Et qu'on ne nous oppose pas la raison péremptoire: «Nous n'en n'avons pas d'autres, il faut prendre ceux-là.» Nous avons, au contraire, plusieurs navires disponibles qu'il suffirait d'armer. Pour ne citer que les meilleurs, le Cécille, le Tage, le Chasseloup-Laubat, l'Isly, l'Alger, sont de bons croiseurs modernes qui ne figurent actuellement dans aucune de nos escadres ou divisions armées[5].
Encore une fois, nous n'entendons nullement dire que les Anglais nous auraient vaincus. Une guerre navale est une longue affaire, et nous aurions eu le temps de nous ressaisir. Bien osé serait celui qui, dans un conflit semblable, pronostiquerait l'événement! Mais nous voulons mettre en évidence ce fait profondément regrettable: c'est qu'au moment où la guerre a failli nous surprendre, nous n'étions pas prêts, et que nous aurions payé cher notre infériorité momentanée.
Il est pourtant facile d'éviter de pareilles aventures. Assurément, il serait déloyal et injuste de reprocher au ministre sa transformation d'escadres, qui a failli nous jouer un fâcheux tour, car, à ce compte-là, on n'améliorerait jamais rien, craindre d'être surpris par la guerre pendant la période intermédiaire. Mais l'histoire de la cuirasse du Formidable et celle des canons du Gaulois contiennent une leçon dont on fera bien de se souvenir. De pareilles négligences, qui causeraient un désastre, risqueraient fort de s'appeler des trahisons.
En tout cas, le péril est conjuré, pour cette fois. Mais nul n'oserait affirmer que demain il ne renaîtra pas plus menaçant encore. Si décidément les Anglais exigent que nous leur fassions la guerre, nous entendons la faire avec les meilleures chances. Nous n'avons pas la prétention de battre à la fois sur toutes les mers un ennemi deux fois plus nombreux, mais nous voulons pouvoir n'accepter la bataille qu'à notre heure et sur notre champ, ce qui est absolument possible. Quand nous en serons là, nous pourrons reprendre en face de nos adversaires l'énergique attitude qui convient à la France, et ne plus souffrir en silence un soufflet sur notre joue[6].