FÉNELON
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Fénelon naquit d'une famille noble et militaire du Périgord vivant tantôt dans les camps, tantôt dans le fond de cette province.
Son père, Pons de Salignac, comte de Fénelon, retiré du service, avait eu plusieurs enfants d'un premier mariage avec Isabelle d'Esparbis. Veuf et déjà avancé en âge, il avait épousé Louise de Saint-Abre, dont il eut François de Fénelon.
Fils d'un vieillard et d'une jeune épouse, Fénelon reçut de la nature la maturité de l'un et les grâces de l'autre. Il fut élevé jusqu'à l'âge de douze ans dans la maison paternelle.
La littérature sacrée et les littératures grecque et latine, furent sous un précepteur particulier les premiers aliments de son imagination.
L'université de Cahors acheva son éducation.
I
Le bruit de ses heureuses dispositions parvint jusqu'à son oncle, Antoine de Fénelon qui, arrivé au premier grade de l'armée, appela son neveu auprès de lui à Paris.
On destinait l'enfant à l'Église. On lui fit poursuivre ses études philosophiques et théologiques dans les hautes écoles de Paris. Son génie précoce y éclata comme il avait éclaté à Cahors. La gloire anticipée et la faveur générale qui entourait le jeune Fénelon, firent craindre quelque enivrement du monde au vieil oncle, son tuteur, qui se hâta de le faire entrer dans le séminaire Saint-Sulpice, pour l'attacher au sacerdoce par des vœux.
III
L'ardente imagination du jeune lévite devait naturellement le porter à l'héroïsme de sa profession. Il forma la résolution de s'enrôler parmi les missionnaires qui allaient convertir le Canada au christianisme, et de se consacrer, comme les premiers apôtres de l'Évangile, à la poursuite des âmes parmi les idolâtres, dans les forêts du nouveau monde.
Le directeur de Saint-Sulpice, homme sage et prudent, avertit le marquis Antoine de Fénelon de la résolution de son élève. On l'envoya chez un autre de ses oncles, évêque de Sarlat, qui lui défendit, au nom du ciel, de poursuivre ce dessein téméraire, et le fit rentrer au séminaire de Saint-Sulpice.
Le jeune homme ne tarda pas à devenir prêtre, resta à Paris, et fut employé, pendant trois ans, à expliquer les mystères aux enfants du peuple, les jours de fête et les dimanches, dans la sacristie de l'église Saint-Sulpice.
IV
L'évêque de Sarlat l'appela de ces humbles fonctions dans son diocèse, pour le faire nommer représentant du clergé de la province à l'assemblée générale du clergé.
La jeunesse de Fénelon fit échouer l'ambition de son oncle: un autre ecclésiastique de haute naissance obtint les suffrages. Fénelon reprit à Sarlat sa passion d'apostolat lointain et poétique pour la conversion des peuples.
«Je médite, écrit-il alors à Bossuet, un grand voyage. La Grèce s'ouvre devant mes pas; l'islamisme recule, le Péloponèse redevient libre, l'Église de Corinthe refleurit, la voix de l'apôtre s'y fait encore entendre. Je me vois transporté dans ces belles contrées, et parmi ces ruines sacrées pour y recueillir, avec les plus curieux monuments, l'esprit même de l'antiquité. Je visite cet aréopage où saint Paul annonça aux sages du monde le Dieu inconnu; mais le profane vient après le sacré, et je ne dédaigne pas de descendre au Pirée, où Socrate fit prendre sa république. Je ne t'oublierai pas, ô île consacrée par les visions du disciple bien-aimé, heureuse Pathmos! J'irai baiser ta terre sur les pas de saint Jean, et je croirai, comme lui, voir les cieux ouverts! Je vois déjà le schisme qui tombe, l'Orient et l'Occident qui se réunissent, et l'Asie qui voit renaître le jour, après une si longue nuit!»
V
Cette lettre ne fut qu'une confidence sans réalisation. L'évêque de Sarlat parvint à incliner l'esprit de son neveu d'un autre côté.
Fénelon, rappelé à Paris par l'archevêque, M. de Harlay, fut nommé, malgré sa jeunesse, supérieur des Nouvelles-Converties au catholicisme, dont les persécutions de Louis XIV avaient multiplié le nombre à Paris. Il n'avait que vingt-sept ans, il gouverna cet ordre de femmes de son administration et de sa parole, avec une sagesse prématurée.
Il pouvait aspirer, sous les auspices de M. de Harlay, aux plus hautes et aux plus célèbres dignités de l'Église; il leur préféra l'amitié stérile alors de Bossuet. M. de Harlay, jaloux de l'évêque de Meaux, ressentit cette négligence du jeune prêtre. «Monsieur l'abbé, lui dit-il un jour, en se plaignant de son peu d'empressement à lui complaire, vous voulez être oublié, vous le serez.»
VI
Fénelon fut oublié, en effet, dans la distribution des faveurs de l'Église. Son oncle, l'évêque de Sarlat, fut obligé, pour soutenir son neveu à Paris, de lui résigner le petit prieuré de Carénac, dépendant de son évêché. Ce revenu de trois mille francs fut la seule fortune de Fénelon jusqu'à l'âge de quarante-deux ans.
Il passa quelques semaines dans ce prieuré; il distribua aux indigents de la contrée tout ce qu'il put retrancher de ce modique revenu à ses besoins les plus restreints. Il y composa des vers, où le sentiment de la solitude, qui porte à Dieu, se mêle aux sentiments de Dieu qui remplit la solitude. Ces vers avaient la mollesse et la grâce de la jeunesse; ils n'avaient pas la virilité de l'âme véritablement poétique. Il le sentit lui-même et se résigna à la prose; mais il ne cessa pas d'être le génie le plus poétique de son temps.
VII
Il reprit et poursuivit, pendant dix ans, à Paris, la direction de l'établissement qui lui était confié; il s'exerçait à parler et à écrire sur des choses saintes. Il composait, pour la duchesse de Beauvillers, mère d'une jeune et nombreuse famille, un traité de l'Éducation des filles. Ce livre, bien supérieur à l'Émile, de Jean-Jacques Rousseau, n'est point l'utopie, mais la pratique raisonnée d'une éducation domestique pour l'époque où Fénelon écrivait. On y sent le tact parfait d'un homme qui n'écrit pas pour être lu, mais pour profiter aux familles.
VIII
Fénelon entremêlait à ces travaux et à ces devoirs de sa profession des correspondances intimes, pleines d'onction sainte et d'enjouement avec ses amis. Il en avait déjà un grand nombre; le plus cher et le plus assidu était le jeune abbé de Langeron. Bossuet était pour lui plus qu'un ami, c'était un maître; mais un maître chéri autant qu'admiré.
Fénelon, l'abbé Fleury, l'abbé de Langeron, l'élite de l'Église et de la littérature sacrée suivaient Bossuet dans sa retraite de Germigny; ils partageaient ses loisirs sévères, ils recevaient les confidences de ses sermons, de ses oraisons funèbres, de ses traités de polémique; ils lui soumettaient leurs essais, ils s'enrichissaient de ses entretiens familiers, dans lesquels cet homme de premier mouvement était plus sublime encore que dans sa chaire, parce qu'il était plus naturel.
Ce furent les plus belles années de Fénelon; il était loin de supposer que les foudres sortiraient bientôt pour lui de ce cénacle où il ne respirait que la paix, la modestie et le bonheur.
IX
La révocation de l'édit de Nantes venait de frapper la liberté de conscience en rompant le traité de paix, entre les religions, promulgué avec Henri IV. Trois cent mille familles étaient expulsées, dépouillées, privées de leurs enfants, des milliers d'autres familles, dans les provinces protestantes, étaient contraintes, moitié par la persuasion commandée, moitié par la violence imposée, à désavouer la religion du roi.
Bossuet approuvait ces croisades intérieures contre la réforme. Le but légitimait à ses yeux et sanctifiait même les moyens.
Des missionnaires, appuyés de troupes et de geôliers, parcouraient les provinces, imposant la foi, convertissant les faibles, sévissant contre les obstinés. Les parties du royaume, où le protestantisme avait laissé le plus de racines, n'étaient qu'un vaste champ de bataille après la victoire, où des commissions ecclésiastiques ambulantes armées à la fois de la parole et du glaive, ramenaient tout par le zèle, par la séduction ou par la terreur, à l'unité de la foi.
X
Bossuet était le ministre intime de cet empire sur les consciences. L'évêque de Meaux s'imposait à Rome par ses services à l'Église, à laquelle il conquérait par la main du roi la France protestante au catholicisme; il s'imposait à Versailles par son ascendant à Rome, au monde, par la sublimité de son génie.
Une persécution dont deux siècles n'ont pu effacer l'effroi dans la mémoire de ces provinces, consternait une partie du Languedoc et du Vivarais. L'excès des sévices criait vengeance. Ce cri des victimes commençait à importuner la cour; on voulait l'apaiser, non par des libertés rendues à la conscience des peuples, mais par des ministres plus insinuants et plus humains.
XI
Bossuet jeta les yeux sur Fénelon. Celui-ci, qu'il présenta pour la première fois à Louis XIV, ne demanda pour toute grâce au roi que de désarmer la religion de toute force coercitive, d'éloigner les troupes des provinces qu'il allait visiter, et de laisser la parole, la charité et la grâce opérer seules sur les convictions qu'il voulait éclairer et non dompter. Louis XIV fut charmé de l'extérieur, de la modestie, de l'éloquence naturelle du jeune prêtre. Il lui confia les missions du Poitou.
Fénelon s'adjoignit, pour cette œuvre, l'abbé Langeron et l'abbé Fleury. Il ne tarda pas à pacifier les esprits, et obtint des abjurations libres. Accusé d'indulgence par les agents de la persécution: «Si l'on veut, écrivit-il à Bossuet, leur faire abjurer le christianisme et adopter le Coran, il n'y a qu'à leur renvoyer les dragons.—Continuez à faire venir des blés, écrit-il ailleurs aux ministres du roi, c'est la controverse la plus persuasive pour eux... Les peuples ne se gagnent que par la parole. Il faut leur trouver autant de douceurs à rester dans le royaume, que de périls à en sortir.»
XII
À son retour du Poitou, Fénelon fut désigné au roi, par le duc de Beauvillers et par madame de Maintenon, pour précepteur du duc de Bourgogne, son petit-fils. L'amitié eut la première pensée de Fénelon après son élévation. Il fit nommer l'abbé Fleury sous-précepteur, et l'abbé de Langeron lecteur du jeune prince. L'abbé de Beaumont, son neveu, fut associé comme sous-précepteur à l'abbé Fleury.
Le jeune disciple, par son caractère, donnait autant à redouter qu'à espérer de sa nature. Dur, colère jusqu'aux emportements contre les choses inanimées, incapable de souffrir la moindre contradiction, opiniâtre à l'excès, passionné pour tous les plaisirs, la bonne chère, la chasse, la musique, le jeu, où il ne pouvait supporter d'être vaincu; il ne regardait les hommes que comme des atomes, avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent. L'esprit, la pénétration brillaient en lui de toutes parts jusque dans ses violences; ses reparties étonnaient, ses réponses tendaient toujours au juste et au profond; il se jouait des connaissances les plus abstraites; l'étendue et la vivacité de son esprit étaient prodigieuses et l'empêchaient de se fixer sur une seule chose à la fois. Tel était l'enfant qu'on donnait à transformer à Fénelon. Le roi, madame de Maintenon et le duc de Beauvillers avaient été admirablement servis par le hasard ou par le discernement, en rencontrant et en choisissant un tel maître pour un tel disciple.
Fénelon avait reçu de la nature les deux dons les plus nécessaires à ceux qui enseignent: le don d'imposer et le don de plaire. Il ne tarda pas à captiver la cour tout entière, à l'exception des envieux et du roi, qui avait contre le génie les préventions du plus simple bon sens, et qui n'aimait pas qu'on regardât trop un autre homme que lui dans sa cour.
Lamartine.
FIN DU CLXVIIe ENTRETIEN. Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.