CXXXVIe ENTRETIEN (continued 2)
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Enfin, David reparut au coin de l'étable; il n'agitait rien, et Fritz, le regardant, sentit ses genoux trembler. Le vieux rebbe, au bout d'un instant, fourra la main dans la poche de sa longue capote jusqu'au coude, il en tira son mouchoir, se moucha comme si de rien n'était, et finalement, levant le mouchoir, il l'agita. Aussitôt Kobus partit, ses jambes galopaient toutes seules: c'était un véritable cerf. En moins de cinq minutes il fut près de la ferme; David, les joues plissées de rides innombrables et les yeux pétillants, le reçut par un sourire:
«Bonjour, monsieur Kobus... Hé! hé! hé! fit-il tout bas, ça va bien... ça va bien... On t'accepte... Attends donc... écoute!»
Fritz ne l'écoutait plus: il courait à la porte, et le rebbe le suivait tout réjoui de son ardeur. Cinq ou six journaliers en blouse, coiffés du chapeau de paille, allaient repartir pour l'ouvrage; les uns remettaient les bœufs sous le joug garni de feuilles; les autres, la fourche ou le râteau sur l'épaule, regardaient. Ces gens tournèrent la tête et dirent:
«Bonjour, monsieur Kobus!»
Mais il passa sans les entendre, et entra dans l'allée comme effaré, puis dans la grande salle, suivi du vieux David, qui se frottait les mains et riait dans sa barbiche.
On venait de dîner: les grandes écuelles de faïence rouge, les fourchettes d'étain et les cruches de grès étaient encore sur la table. Christel, assis au bout, son chapeau sur la nuque, regardait ébahi; la mère Orchel, avec sa grosse face rouge, se tenait debout sur la porte de la cuisine, la bouche béante: et la petite Sûzel, assise dans le vieux fauteuil de cuir, entre le grand fourneau de fonte et la vieille horloge, qui battait sa cadence éternelle, Sûzel, en manches de chemise et petit corset de toile bleue, était là, sa douce figure cachée dans son tablier sur les genoux. On ne voyait que son joli cou bruni par le soleil, et ses bras repliés.
Fritz, à cette vue, voulut parler; mais il ne put dire un mot, et c'est le père Christel qui commença:
«Monsieur Kobus, s'écria-t-il d'un accent de stupéfaction profonde, ce que le rebbe David vient de nous dire est-il possible? vous aimez Sûzel et vous nous la demandez en mariage? Il faut que vous nous le disiez vous-même, sans cela nous ne pourrons jamais le croire.
—Père Christel, répondit alors Fritz avec une sorte d'éloquence, si vous ne m'accordez pas la main de Sûzel, ou si Sûzel ne m'aime pas, je ne puis plus vivre. Je n'ai jamais aimé que Sûzel et je ne veux jamais aimer qu'elle. Si Sûzel m'aime, et si vous me l'accordez, je serai le plus heureux des hommes et je ferai tout aussi pour la rendre heureuse.»
Christel et Orchel se regardèrent comme confondus, et Sûzel se mit à sangloter. Si c'était de bonheur, on ne pouvait le savoir, mais elle pleurait comme une Madeleine.
—Père Christel, reprit Fritz, vous tenez ma vie entre vos mains....
—Mais, monsieur Kobus, s'écria le vieux fermier d'une voix forte et les bras étendus, c'est avec bonheur que nous vous accordons notre enfant en mariage. Quel honneur plus grand pourrait nous arriver en ce monde que d'avoir pour gendre un homme tel que vous. Seulement, je vous en prie, monsieur Kobus, réfléchissez..... réfléchissez bien à ce que nous sommes et à ce que vous êtes.... Réfléchissez, que vous êtes d'un autre rang que nous; que nous sommes des gens de travail, des gens ordinaires, et que vous êtes d'une famille distinguée depuis longtemps non-seulement par la fortune, mais encore par l'estime que vos ancêtres et vous-même avez méritée. Réfléchissez à tout cela... Que vous n'ayez pas à vous repentir plus tard.... et que nous n'ayons pas non plus la douleur de penser que vous êtes malheureux par notre faute. Vous en savez plus que nous, monsieur Kobus; nous sommes de pauvres gens sans instruction. Réfléchissez donc pour nous tous ensemble!
—Voilà un honnête homme!» pensa le vieux rebbe.
Et Fritz dit avec attendrissement:
«Si Sûzel m'aime, tout sera bien! Si par malheur elle ne m'aime pas, la fortune, le rang, la considération du monde, tout n'est plus rien pour moi! J'ai réfléchi, et je ne demande que l'amour de Sûzel.
—Eh bien, donc, s'écria Christel, que la volonté du Seigneur s'accomplisse! Sûzel, tu viens de l'entendre: réponds toi-même. Quant à nous, que pouvons-nous désirer de plus pour ton bonheur?... Sûzel, aimes-tu M. Kobus?»
Mais Sûzel ne répondait pas, elle sanglotait plus fort.
Cependant, à la fin, Fritz s'étant écrié d'une voix tremblante:
«Sûzel, tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses de répondre?»
Tout à coup, se levant comme une désespérée, elle vint se jeter dans ses bras en s'écriant:
«Oh si! je vous aime!»
Et elle pleura, tandis que Fritz la pressait sur son cœur et que de grosses larmes coulaient sur ses joues.
Tous les assistants pleuraient avec eux. Mayel, son balai à la main, regardait, le cou tendu, dans l'embrasure de la cuisine; et tout autour des fenêtres, à cinq ou six pas, on apercevait des figures curieuses, les yeux écarquillés, se penchant pour voir et pour entendre.
Enfin le vieux rebbe se moucha et dit:
«C'est bon... c'est bon... Aimez-vous.... aimez-vous!»
Et il allait sans doute ajouter quelque sentence, lorsque tout à coup Fritz, poussant un cri de triomphe, passa la main autour de la taille de Sûzel et se mit à walser avec elle, en criant: «You! houpsa, Sûzel! You! you! you! you!»
Alors tous ces gens qui pleuraient se mirent à rire, et la petite Sûzel, souriant à travers ses larmes, cacha sa jolie figure dans le sein de Kobus.
La joie se peignait sur tous les visages. On aurait dit un de ces magnifiques coups de soleil qui suivent les chaudes averses du printemps.
Deux grosses filles, avec leurs immenses chapeaux de paille en parasol, la figure pourpre et les yeux écarquillés, s'étaient enhardies jusqu'à venir croiser leurs bras au bord d'une fenêtre, regardant et riant de bon cœur. Derrière elles, tous les autres se penchaient l'oreille tendue.
Orchel, qui venait de sortir en essuyant ses joues avec son tablier, reparut apportant une bouteille et des verres:
—Voici la bouteille de vin que vous nous avez envoyée par Sûzel, il y a trois mois, dit-elle à Fritz. Je la gardais pour la fête de Christel, mais nous pouvons bien la boire aujourd'hui.»
On entendit au même instant le fouet claquer dehors, et Zaphéri, le garçon de ferme, s'écrier: «En route!»
Les fenêtres se dégarnirent, et comme l'anabaptiste remplissait les verres, le vieux rebbe, tout joyeux, lui dit:
«Eh bien, Christel, à quand les noces?»
Ces paroles rendirent Sûzel et Fritz attentifs.
«Hé! qu'en penses-tu, Orchel? demanda le fermier à sa femme.
—Quand M. Kobus voudra, répondit la grosse mère en s'asseyant.
—À votre santé, mes enfants! dit Christel, Moi, je pense qu'après la rentrée des foins....»
Fritz regarda le vieux rebbe, qui dit:
«Écoutez, Christel, les foins sont une bonne chose, mais le bonheur vaut encore mieux. Je représente le père de Kobus, dont j'ai été le meilleur ami... Eh bien! moi, je dis que nous devons fixer cela d'ici huit jours, juste le temps des publications. À quoi bon faire languir ces braves enfants? À quoi bon attendre davantage? N'est-ce pas ce que tu penses, Kobus?
—Comme Sûzel voudra je voudrai,» dit-il en la regardant.
Elle, baissant les yeux, pencha la tête contre l'épaule de Fritz sans répondre.
«Qu'il en soit donc fait ainsi! dit Christel.
—Oui, répondit David, c'est le meilleur, et vous viendrez demain à Hunebourg dresser le contrat.»
Alors on but, et le vieux rebbe, souriant, ajouta:
«J'ai fait bien des mariages dans ma vie; mais celui-ci me cause plus de plaisir que les autres, et j'en suis fier. Je suis venu chez vous, Christel, comme le serviteur d'Abraham, Éléazar, chez Laban: cette affaire est procédée de l'Éternel.
—Bénissons la volonté de l'Éternel!» répondirent Christel et Orchel d'une seule voix.
Et depuis cet instant, il fut entendu que le contrat serait fait le lendemain à Hunebourg et que le mariage aurait lieu huit jours après.
XIV
Et ainsi finit, entre le vin et les larmes, le roman de ces messieurs. Les amis de Kobus le raillent un peu sur sa conversion.
Qu'il vous suffise donc de savoir qu'environ quinze jours après son mariage, Fritz réunit tous ses amis à dîner dans la même salle où Sûzel était venue s'asseoir au milieu d'eux trois mois auparavant, et qu'il déclara hautement que le vieux rebbe avait eu raison de dire autrefois: «qu'en dehors de l'amour tout n'est que vanité; qu'il n'existe rien de comparable, et que le mariage avec la femme qu'on aime est le paradis sur la terre!»
Et David Sichel, alors tout ému, prononça cette belle sentence qu'il avait lue dans un livre hébraïque et qu'il trouvait sublime, quoiqu'elle ne fût pas du Vieux Testament:
«Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres. Quiconque aime les autres connaît Dieu. Celui qui ne les aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour!»
Et moi je dis: Amen!
Jamais l'amour heureux ne fit écrire un pareil livre. C'est le poëme de la nature. Il n'y a pas une larme qui ne soit du bonheur.
Lamartine.
FIN DE L'ENTRETIEN CXXXVI. Paris.—Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four Saint-Germain, 43