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Cours familier de Littérature - Volume 16

XCIVe ENTRETIEN. (continued 2)

Reading edition

Et moi! qui sens cela, je ne lui répondrais pas! Si! par le Ciel! je lui répondrai. Je frapperai du fouet les méchants et les hypocrites. Je dévoilerai Jérémiah-Miles et Warton.

Ah! misérable! Mais... c'est la Satire! tu deviens méchant.

Il pleure longtemps avec désolation.

Écris plutôt sur ce brouillard qui s'est logé à la fenêtre comme à celle de ton père.

Il s'arrête.

Il prend une tabatière sur sa table.

Le voilà, mon père!—Vous voilà! Bon vieux marin! franc capitaine de haut bord, vous dormiez la nuit, vous, et le jour vous vous battiez! Vous n'étiez pas un Paria intelligent comme l'est devenu votre pauvre enfant. Voyez-vous, voyez-vous ce papier blanc? s'il n'est pas rempli demain, j'irai en prison, mon père, et je n'ai pas dans la tête un mot pour noircir ce papier, parce que j'ai faim.—J'ai vendu, pour manger, le diamant qui était là, sur cette boîte, comme une étoile sur votre beau front. Et à présent je ne l'ai plus et j'ai toujours la faim. Et j'ai aussi votre orgueil, mon père, qui fait que je ne le dis pas.—Mais vous qui étiez vieux et qui saviez qu'il faut de l'argent pour vivre, et que vous n'en aviez pas à me donner, pourquoi m'avez-vous créé?

Il jette la boîte.—Il court après, se met à genoux et pleure.

Ah! pardon, pardon, mon père! mon vieux père en cheveux blancs!—Vous m'avez tant embrassé sur vos genoux!—C'est ma faute! j'ai cru être poëte! C'est ma faute; mais je vous assure que votre nom n'ira pas en prison! Je vous le jure, mon vieux père. Tenez, tenez, voilà de l'opium! si j'ai par trop faim... je ne mangerai pas, je boirai.

Il fond en larmes sur la tabatière où est le portrait.

Quelqu'un monte lourdement mon escalier de bois.—Cachons ce trésor.

Cachant l'opium.

Et pourquoi? ne suis-je donc pas libre? plus libre que jamais?—Caton n'a pas caché son épée. Reste comme tu es, Romain, et regarde en face.

Il pose l'opium au milieu de sa table.

Le quaker survient, il voit l'opium, il devine que c'est l'instrument de la mort; il avoue, pour sauver le poëte, que Kitty Bell l'adore, et que s'il se tue il en tuera deux!—Eh bien, je vivrai! s'écrie Chatterton, et il écrit à M. Bekford, le lord-maire de Londres, pour en obtenir audience et protection.

M. Bekford, averti par lord Talbot, arrive lui-même, et propose à Chatterton un emploi de cent livres pour commencer. Il ne dit pas lequel. Chatterton croit que c'est un emploi de commis. Il accepte. Le quaker triomphe de sa courageuse résignation. Chatterton rentre dans sa chambre; il voit que c'est un emploi servile. Il prend la résolution de mourir. Il jette au feu tous ses papiers.

—Skirner sera payé! dit-il.—Libre de tous! égal à tous, à présent!—Salut, première heure de repos que j'aie goûtée!—Dernière heure de ma vie, aurore du jour éternel, salut!—Adieu, humiliation, haines, sarcasmes, travaux dégradants, incertitudes, angoisses, misères, tortures du cœur, adieu! Ô quel bonheur! je vous dis adieu!—Si l'on savait! si l'on savait ce bonheur que j'ai..., on n'hésiterait pas si longtemps!

Ici, après un instant de recueillement durant lequel son visage prend une expression de béatitude, il joint les mains et poursuit:

Ô Mort, Ange de délivrance, que ta paix est douce! j'avais bien raison de t'adorer, mais je n'avais pas la force de te conquérir.—Je sais que tes pas seront lents et sûrs. Regarde-moi, Ange sévère, leur ôter à tous la trace de mes pas sur la terre.

Il jette au feu tous ses papiers.

Allez, nobles pensées écrites pour tous ces ingrats dédaigneux, purifiez-vous dans la flamme et remontez au ciel avec moi!

Il lève les yeux au ciel et déchire lentement ses poëmes, dans l'attitude grave et exaltée d'un homme qui fait un sacrifice solennel.

SCÈNE VIII.

CHATTERTON, KITTY BELL.

Kitty Bell sort lentement de sa chambre, s'arrête, observe Chatterton, et va se placer entre la cheminée et lui.—Il cesse tout à coup de déchirer ses papiers.

KITTY BELL, à part.

Que fait-il donc? je n'oserai jamais lui parler! Que brûle-t-il? cette flamme me fait peur, et son visage éclairé par elle est lugubre.

À Chatterton.

N'allez-vous pas rejoindre mylord?

CHATTERTON laisse tomber ses papiers; tout son corps frémit.

Déjà!—Ah! c'est vous!—Ah! madame! à genoux! par pitié! oubliez-moi.

KITTY BELL.

Eh! mon Dieu! pourquoi cela? qu'avez-vous fait?

CHATTERTON.

Je vais partir.—Adieu!—Tenez, madame, il ne faut pas que les femmes soient dupes de nous plus longtemps. Les passions des poëtes n'existent qu'à peine. On ne doit pas aimer ces gens-là; franchement ils n'aiment rien; ce sont des égoïstes. Le cerveau se nourrit aux dépens du cœur. Ne les lisez jamais et ne les voyez pas; moi, j'ai été plus mauvais qu'eux tous.

KITTY BELL.

Mon Dieu! pourquoi dites-vous: J'ai été?

CHATTERTON.

Parce que je ne veux plus être poëte; vous le voyez, j'ai déchiré tout.—Ce que je serai ne vaudra guère mieux, mais nous verrons. Adieu!—Écoutez-moi!... Vous avez une famille charmante; aimez-vous vos enfants?

KITTY BELL.

Plus que ma vie, assurément.

CHATTERTON.

Aimez donc votre vie pour ceux à qui vous l'avez donnée.

KITTY BELL.

Hélas! ce n'est que pour eux que je l'aime.

CHATTERTON.

Eh! quoi de plus beau dans le monde, ô Kitty Bell! avec ces anges sur vos genoux, vous ressemblez à la divine Charité.

KITTY BELL.

Ils me quitteront un jour.

CHATTERTON.

Rien ne vaut cela pour vous!—C'est là le vrai dans la vie! Voilà un amour sans trouble et sans peur. En eux est le sang de votre sang, l'âme de votre âme: aimez-les, madame, uniquement et par-dessus tout. Promettez-le-moi!

KITTY BELL.

Mon Dieu! vos yeux sont pleins de larmes, et vous souriez.

CHATTERTON.

Puissent vos beaux yeux ne jamais pleurer et vos lèvres sourire sans cesse! Ô Kitty! ne laissez entrer en vous aucun chagrin étranger à votre paisible famille.

KITTY BELL.

Hélas! cela dépend-il de nous?

CHATTERTON.

Oui! oui!... Il y a des idées avec lesquelles on peut fermer son cœur.—Demandez-en au Quaker, il vous en donnera.—Je n'ai pas le temps, moi; laissez-moi sortir.

Il marche vers sa chambre.

KITTY BELL.

Mon Dieu! comme vous souffrez!

CHATTERTON.

Au contraire.—Je suis guéri.—Seulement j'ai la tête brûlante. Ah! bonté! bonté! tu me fais plus de mal que leurs noirceurs.

KITTY BELL.

De quelle bonté parlez-vous? Est-ce de la vôtre?

CHATTERTON.

Les femmes sont dupes de leur bonté. C'est par bonté que vous êtes venue. On vous attend là-haut! J'en suis certain. Que faites-vous ici?

KITTY BELL, émue profondément et l'air hagard.

À présent, quand toute la terre m'attendrait, j'y resterais.

CHATTERTON.

Tout à l'heure je vous suivrai.—Adieu! adieu!

KITTY BELL, l'arrêtant.

Vous ne viendrez pas?

CHATTERTON.

J'irai.—J'irai.

KITTY BELL.

Oh! vous ne voulez pas venir.

CHATTERTON.

Madame! cette maison est à vous, mais cette heure m'appartient.

KITTY BELL.

Qu'en voulez-vous faire?

CHATTERTON.

Laissez-moi, Kitty. Les hommes ont des moments où ils ne peuvent plus se courber à votre taille et s'adoucir la voix pour vous. Kitty Bell, laissez-moi.

KITTY BELL.

Jamais je ne serai heureuse si je vous laisse ainsi, monsieur.

CHATTERTON.

Venez-vous pour ma punition? Quel mauvais génie vous envoie?

KITTY BELL.

Une épouvante inexplicable.

CHATTERTON.

Vous serez plus épouvantée si vous restez.

KITTY BELL.

Avez-vous de mauvais desseins, grand Dieu?

CHATTERTON.

Ne vous en ai-je pas dit assez? Comment êtes-vous là?

KITTY BELL.

Eh! comment n'y serais-je plus?

CHATTERTON.

Parce que je vous aime, Kitty.

KITTY BELL.

Ah! monsieur, si vous me le dites, c'est que vous voulez mourir.

CHATTERTON.

J'en ai le droit, de mourir.—Je le jure devant vous, et je le soutiendrai devant Dieu!

KITTY BELL.

Et moi, je jure que c'est un crime; ne le commettez pas.

CHATTERTON.

Il le faut, Kitty, je suis condamné.

KITTY BELL.

Attendez seulement un jour pour penser à votre âme.

CHATTERTON.

Il n'y a rien que je n'aie pensé, Kitty.

KITTY BELL.

Une heure seulement pour prier.

CHATTERTON.

Je ne peux plus prier.

KITTY BELL.

Et moi! je vous prie pour moi-même. Cela me tuera.

CHATTERTON.

Je vous ai avertie! il n'est plus temps.

KITTY BELL.

Et si je vous aime, moi!

CHATTERTON.

Je l'ai vu, et c'est pour cela que j'ai bien fait de mourir; c'est pour cela que Dieu peut me pardonner.

KITTY BELL.

Qu'avez-vous donc fait?

CHATTERTON.

Il n'est plus temps, Kitty; c'est un mort qui vous parle.

KITTY BELL, à genoux, les mains au ciel.

Puissances du ciel! grâce pour lui.

CHATTERTON.

Allez-vous-en... Adieu!

KITTY BELL, tombant.

Je ne le puis plus...

CHATTERTON.

Eh bien donc! prie pour moi sur la terre et dans le ciel.

Il la baise au front et remonte l'escalier en chancelant; il ouvre sa porte et tombe dans sa chambre.

KITTY BELL.

Ah!—Grand Dieu!

Elle ouvre la fiole.

Qu'est-ce que cela?—Mon Dieu! pardonnez-lui.

SCÈNE IX.

KITTY BELL, LE QUAKER.

LE QUAKER, accourant.

Vous êtes perdue... Que faites-vous ici?

KITTY BELL, renversée sur les marches de l'escalier.

Montez vite! montez, monsieur, il va mourir; sauvez-le... s'il est temps.

Tandis que le Quaker s'achemine vers l'escalier, Kitty Bell cherche à voir, à travers les portes vitrées, s'il n'y a personne qui puisse donner du secours; puis, ne voyant rien, elle suit le Quaker avec terreur, en écoutant le bruit de la chambre de Chatterton.

LE QUAKER, en montant à grands pas, à Kitty Bell.

Reste, reste, mon enfant, ne me suis pas.

Il entre chez Chatterton et s'enferme avec lui. On devine des soupirs de Chatterton et des paroles d'encouragement du Quaker. Kitty Bell monte à demi évanouie en s'accrochant à la rampe de chaque marche; elle fait effort pour tirer à elle la porte, qui résiste et s'ouvre enfin. On voit Chatterton mourant et tombé sur le bras du Quaker. Elle crie, glisse à demi morte sur la rampe de l'escalier, et tombe sur la dernière marche.

On entend John Bell appeler de la salle voisine.

JOHN BELL.

Mistress Bell!

Kitty se lève tout à coup comme par ressort.

JOHN BELL, une seconde fois.

Mistress Bell!

Elle se met en marche et vient s'asseoir lisant sa Bible et balbutiant tout bas des paroles qu'on n'entend pas. Ses enfants accourent et s'attachent à sa robe.

LE QUAKER, du haut de l'escalier.

L'a-t-elle vu mourir? l'a-t-elle vu?

Il va près d'elle.

Ma fille! ma fille!

JOHN BELL, entrant violemment et montant deux marches de l'escalier.

Que fait-elle ici? Où est ce jeune homme? Ma volonté est qu'on l'emmène!

LE QUAKER.

Dites qu'on l'emporte, il est mort.

JOHN BELL.

Mort!

LE QUAKER.

Oui, mort à dix-huit ans! Vous l'avez tous si bien reçu, étonnez-vous qu'il soit parti!

JOHN BELL.

Mais...

LE QUAKER.

Arrêtez, monsieur, c'est assez d'effroi pour une femme.

Il la regarde et la voit mourante.

Monsieur, emmenez ses enfants! Vite, qu'ils ne la voient pas.

Il arrache les enfants des pieds de Kitty, les passe à John Bell, et prend leur mère dans ses bras. John Bell les prend à part et reste stupéfait. Kitty Bell meurt dans les bras du Quaker.

JOHN BELL, avec épouvante.

Eh bien! eh bien! Kitty! Kitty! qu'avez-vous?

Il s'arrête en voyant le Quaker s'agenouiller.

LE QUAKER, à genoux.

Oh! dans ton sein! dans ton sein, Seigneur, reçois ces deux martyrs!

Le Quaker reste à genoux, les yeux tournés vers le ciel jusqu'à ce que le rideau soit baissé.

Voilà la pièce!—Qu'on juge de l'effet.—Le sentiment avait noyé le sophisme; il n'y a pas de critique devant une larme. Chatterton avait fait pleurer. L'ivresse d'une admiration méritée succéda à l'émotion de la scène, et la France compta un grand dramatiste de plus.

Lamartine.

(La suite au prochain entretien.)

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