ENTRETIEN LXXIX
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MÉDÉE ET NAUSICAÉ SUR LE BOSPHORE.
(SCÈNE ORIENTALE.)
«Un jour de septembre, du haut de ma fenêtre, dans le pavillon de bois où flottait à Thérapia le pavillon de France, je considérais les brouillards qui s'élevaient insensiblement de la surface du Bosphore. On les voyait glisser sur les eaux comme des fumées transparentes, puis se condenser au-dessus, et s'arrêter immobiles à la moitié des collines du détroit; de sorte que par-dessous leur couche épaisse j'apercevais en Asie la base de la montagne du Géant, dont la cime semblait s'unir à l'Europe par un pont de nuages argentés. Ces nuages fermaient au loin l'entrée de la mer Noire, qu'on entrevoit de Thérapia par une courte échappée; et leur ceinture, jointe au calme des ondes, faisait de cet espace, le plus resserré du Bosphore, l'image parfaite d'un petit lac.
«Je connaissais cette disposition atmosphérique du canal de Thrace, et je savais que le soleil en se montrant ne tarderait pas à dissiper ces brumes qui n'osaient s'attrouper qu'en son absence. Dès qu'il parut, je descendis sur la rive et je me dirigeai le long du fleuve amer, marchant moins vite que ses courants. Je voulais suivre les contours de la plage jusqu'au petit promontoire de Kalender pour revenir par les hauteurs désertes, en remontant le ruisseau qui prend sa source à Krio-Nero, la fontaine froide.
«Les bruits de ces villages, qui sont autant de ports, s'éveillaient; les voix des caïdgis (bateliers) se mêlaient aux cris des goëlands; le brouillard avait laissé sur chaque feuille une goutte de rosée qui étincelait au soleil; ma promenade fut délicieuse, et je revins chargé de touffes de bruyères, de daphnés et de cistes fleurissant d'eux-mêmes au sein de ces solitudes qui touchent de si près au rivage.
«Comme je tournais le fond du petit golfe de Thérapia, je rencontrai Athanase Christopoulos, le poëte si célèbre déjà par ses chants anacréontiques. J'apprenais alors ses odes pour me familiariser avec le grec moderne, et je recherchais sa conversation, qui n'était jamais sans profit pour moi. Il se rendait chez l'un de ces mêmes princes Morusi dont il avait dirigé l'éducation en Moldavie.
«—Quoi! de si bonne heure? me dit-il, quel intérêt vous amène dans notre quartier grec?
«—Pas d'autre, répondis-je, que le beau temps et le plaisir de voir Kalender.
«—Je ne puis vous suivre, reprit-il, jusqu'à ce bon abri; car je me figure qu'il faut interpréter ainsi le nom de Kalender, souillé vers sa fin d'une terminaison turque. C'est le kalos endios dont nous parlent les vieux géographes du Bosphore. Mais je veux au moins animer le début de votre promenade par quelques souvenirs antiques. C'est ici l'ancien golfe de Pharmakia, où l'on dit que Médée, partie de la Colchide, déposa des poisons, en y laissant leur nom. Mais nous, Grecs modernes, nous n'avons pas consenti à traduire avec si peu de politesse envers la fille des rois ce mot de pharmakia: ses poisons étaient des médicaments aussi, et nous avons nommé notre village Thérapia, la guérison.
«Au bout de cette anse profonde que protégent contre les vents du nord la colline et les grands pins de votre palais de France, vous voyez cet îlot ou plutôt cet écueil, si près de la rive qu'on peut l'atteindre sans nager? Les flots, toujours tranquilles ici, ne le surmontent jamais et se contentent de laver et de polir sa roche. Là, dit-on, la nièce de Circé, Médée, broyait les plantes qui endormaient les dragons et rajeunissaient les vieillards.
«Si vous ne deviez m'accuser de prendre en main des causes désespérées, j'aimerais à réhabiliter Médée auprès de mon siècle. On n'a jusqu'ici voulu voir en elle qu'une fougueuse magicienne, une épouse forcenée, une mère barbare. La faute première en est à Euripide, grand ennemi des femmes: pour moi, je m'attache à sa jeunesse, à son unique amour, à sa primitive innocence; sa passion m'attendrit beaucoup plus que celle de Phèdre, car elle est bien moins coupable. Avez-vous lu le troisième chant d'Apollonius de Rhodes?
«—Pas encore, lui répondis-je, mais, comme Homère m'a guidé dans l'Archipel, je comptais prier les Argonautes de me conduire dans le canal de Thrace, théâtre de leurs exploits.
«—Eh bien, reprit-il en souriant, si les affaires de l'Europe, un peu confuses ici, ou si les soupirs de l'empire turc qui croule vous laissaient demain autant de loisirs qu'aujourd'hui, nous pourrions lire ensemble ce touchant épisode de Médée avec votre ami, le prince Nicolaki Morusi, et je vous attendrai chez lui.
«—J'y serai, lui dis-je, mais n'espérez pas m'amener facilement à aimer Médée. Un de ces grands poëtes latins que vous n'estimez qu'à moitié, vous, fiers descendants d'Homère et de Pindare, a prononcé cette sentence: Il faut que Médée soit féroce ou indomptée..... Je m'en tiens là...
«—À demain, à demain! reprit Christopoulos, point de jugement arrêté d'avance. Et, puisque vous êtes en Grèce, n'en croyez sur leurs héros ou leurs héroïnes que les Grecs.»
«Là-dessus, nous nous quittâmes, et le lendemain je le rejoignis chez le Beyzadé Nicolaki Morusi.
XXI.
«—Je connais d'avance le sujet de votre visite, me dit le prince. Cette Médée, redoutable patronne de notre village, fait encore trembler nos femmes du peuple sous la terreur de ses noirs enchantements; voyons comment va s'y prendre notre maître pour nous inspirer envers elle des sentiments plus doux.
«—Il ne me faudra pour ce miracle, interrompit Christopoulos en prenant son livre, rien autre chose que vous lire ce qu'en dit le chantre des Argonautes.
«—Pour nous mieux pénétrer de la bonté de votre cause, ajoutai-je, ne trouverez-vous pas à propos de prononcer lentement, de vous arrêter de temps à autre, et même de traduire quelquefois en passant, comme si ce que vous lisez ne devait pas toujours parvenir du premier coup à l'intelligence de votre auditoire?
«—Je vous comprends, me répondit en souriant le poëte, et je vous obéirai.
«—Mais d'abord, quelques mots de préambule, nous dit alors notre prudent lecteur, pour vous expliquer où nous allons prendre le récit. Je fais comme si vous n'aviez jamais su la marche du poëme, ou plutôt comme si vous aviez oublié ces étranges aventures datant de trois mille années, pour prêter votre mémoire à des faits plus récents.
«Il entre beaucoup de généalogie dans toute histoire mythologique. Je ne vous ferai pas néanmoins remonter plus haut que l'arrière-grand-père de notre héros. Éole, non pas le fougueux roi des vents, mais un autre Éole, roi d'une contrée de Thessalie, eut deux fils: Créthée, père d'Æson et de Pélias, puis Athamas, père de Phryxos et d'Hellé; je vous fais grâce du reste de la descendance, qui, si j'allais plus loin, s'étendrait facilement jusqu'à Ulysse. À la mort de Créthée, Pélias usurpa le trône d'Iolchos au détriment d'Æson, son frère aîné; et quand Jason, fils d'Æson, revendiqua la couronne, son oncle Pélias, avant de la lui rendre, lui imposa la condition de rapporter en Grèce la toison d'or qui se trouvait en Colchide. C'était la dépouille du bélier ailé que Phryxos, fils d'Athamas, y avait consacrée après son voyage aérien. Il fuyait la colère de son père, et dans son trajet il laissa tomber sa sœur Hellé, menacée comme lui par une marâtre, dans le détroit qui porte encore aujourd'hui son nom. Aiète, fils du Soleil et frère de Circé, régnait alors à Colchos. Il accueillit Phryxos, et lui donna pour épouse Chalciope, sa fille aînée, sœur de Médée. Phryxos mort, ses fils partirent pour aller réclamer en Grèce l'héritage de leur père et pour le venger.
«Ils firent naufrage dans l'Euxin, sur l'île de Mars, et en furent ramenés par les Argonautes. Ceux-ci, commandés par Jason, ont surmonté les écueils des Cyanées, les périls d'une mer inconnue, et sont arrivés à l'embouchure du Phase, auprès de la ville d'Aia, capitale du royaume d'Aiète. C'est là que les deux premiers livres du poëme d'Apollonius de Rhodes les ont conduits; voici le troisième.
«Christopoulos lut alors d'une voix cadencée ces vers qui dans sa bouche recevaient du rhythme et de l'harmonieux idiome un charme inexprimable. Pour plus de sûreté, il m'avait engagé à suivre sa lecture sur mon exemplaire, où je notais au crayon ses pauses et ses remarques. Plus tard, ces notes m'ont rendu mes souvenirs, et je les retrace ici, en substituant aux texte grec ma traduction, où je l'ai suivi d'aussi près qu'il m'a été possible.»
XXII.
J'ai écrit une Médée dans ma première jeunesse; elle est encore enfouie dans les caisses de mon grenier, où les voyageurs de la vie enferment leurs hardes usées qui n'en sortiront jamais que pour faire du vieux papier pour des hommes nouveaux.
M. Legouvé, un de nos plus charmants poëtes, en a écrit une infiniment supérieure, pour que la belle tragédienne, madame Ristori, épanchât en italien de Montanelli les plaintes de l'héroïne si dévouée et si abandonnée. Que de notes naïves, tendres, pathétiques, n'a-t-elle pas ajoutées à ses notes tragiques!
XXIII.
«Après cette lecture des fragments d'Apollonius de Rhodes, qui ont charmé tout le petit auditoire grec par les peintures les plus délicates d'un amour naissant, de la pitié entre deux amants, la controverse s'établit entre les auditeurs sur la prééminence d'Homère ou d'Apollonius. On hésite, et il y a de quoi.
«Mais Manos se lève, se dirige vers quelques tablettes suspendues à la muraille et saisit l'Odyssée. «Écoutez-moi à mon tour, dit-il, et oubliez ce que vous venez d'entendre!» Puis, se tournant vers moi, dit M. de Marcellus, il ajoute: «Les sentiments sont si naturels, le sens si clair, que celui de nous qui n'a pas appris le grec en naissant n'a nul besoin d'interprète. Il s'agit de Nausicaé, fille du roi Alcinoüs. Ulysse, jeté sur cette île par la tempête et accablé de lassitude, est couché sur des feuilles sèches, à l'abri des roseaux, au bord du fleuve qui se jette dans la mer.»
«Alors, continue M. de Marcellus, le vieillard Manos, aux cheveux blancs et à la longue barbe, vêtu de cette robe orientale qui fait partie du costume grec à Constantinople, se redresse sur le divan où nous restons accoudés.»
Lamartine.
(La suite, au mois prochain.)